Section II.
Prévision et explication🔗
Lorsque l’on abandonne le terrain des explications verbales pour questionner les enfants à propos de petites expériences exécutées avec eux, on est étonné de la constance et de la richesse des représentations enfantines. Aussi ne pouvons-nous aborder dans cette section le problème de la physique de l’enfant dans son ensemble : il est une foule de phénomènes que les enfants ont pu observer dans la nature ou au spectacle de l’industrie et qui donnent lieu, non pas à des explications parlées, mais à des schémas visuels ou moteurs meublant la pensée de l’enfant et satisfaisant son esprit.
Nous nous contenterons d’analyser ici trois groupes de phénomènes : la flottaison des bateaux, le déplacement du niveau de l’eau lors de l’immersion d’un solide et le problème des ombres. Ces phénomènes n’ont pas grand-chose de commun, mais tous permettent d’analyser les rapports qui existent entre la logique de l’enfant et ses explications causales. Nous nous placerons en particulier au point de vue suivant, pour faire cette analyse : celui des rapports entre la prévision des phénomènes et leur explication. M. Claparède nous a fait à cet égard une très utile suggestion. Il s’est demandé jusqu’à quel point les enfants sont capables de prévision (en fonction de leurs expériences corporelles plus ou moins conscientes), dans le domaine des lois physiques élémentaires. Ce problème est d’ailleurs à l’ordre du jour de plusieurs laboratoires allemands. MM. Lipmann et Bogen ont publié un livre suggestif 24, dans lequel ils décrivent d’ingénieux dispositifs qui contraignent les enfants à exécuter certains mouvements supposant la connaissance pratique (l’« intelligence physique » comme disent ces auteurs) des rapports mécaniques. Le problème que nous nous posons ici est d’un ordre sensiblement différent. Nous chercherons avant tout à demander aux enfants de prédire ce qui se passera dans certaines circonstances physiques données, puis d’expliquer ce qui s’est passé. Nous comparerons ensuite cette prévision à cette explication, de manière à saisir les rapports qui existent entre ce que ces auteurs appellent l’« intelligence physique » et l’« intelligence gnostique ». Le problème psychologique ainsi soulevé se prolonge d’ailleurs en un problème épistémologique, celui de la légalité et de la causalité, problème que M. E. Meyerson a posé dans les termes que l’on sait.