Section III.
L’explication des machines

L’orientation d’esprit artificialiste, dont nous avons vu déjà tant de manifestations chez l’enfant, doit aller certainement de pair avec un intérêt systématique pour l’industrie et la technique adultes. C’est ce que chacun a pu observer : les métiers, et, parmi eux, celui des mécaniciens, captivent au plus haut point l’intérêt des garçons, et même parfois des petites filles, avant que les goûts féminins commencent à prédominer. En particulier, l’intérêt pour les machines, combiné avec l’intérêt pour tout ce qui se meut, suscite, chez l’enfant, une curiosité tout à fait générale pour les moyens de locomotion : automobiles, bateaux, trains, avions, bicyclettes, etc. À voir l’obstination avec laquelle les enfants de la Maison des petits de l’Institut J.-J. Rousseau dessinent, sculptent en terre glaise, ou construisent au moyen de blocs et de bâtons, des trains, des bateaux et des avions, il semble que, à la racine de cette tendance, il y ait une variété de cette joie d’être cause, dont a parlé K. Groos : la joie d’être cause de mouvement.

Quoi qu’il en soit des composantes affectives de cet intérêt, il est important, pour nous, de chercher à analyser les explications que les enfants se donnent du mécanisme des machines. Ces explications sont-elles précausales, ou de tendance mécaniste ? L’explication correcte des machines précède-t-elle l’explication correcte des mouvements naturels, ou l’inverse ? Quels sont les rapports entre l’homo faber et l’homo sapiens ? Il y a là un dernier problème à résoudre, mais un problème essentiel.

Dira-t-on, peut-être, que c’est un problème à éliminer, étant donné que le spectacle des machines est imposé à l’enfant par une civilisation toute récente, et qu’ainsi l’explication de l’enfant ne peut nous fournir aucun résultat sur la psychologie de l’enfant en général ? Ce serait là une objection étrange, car, si nouvelles que soient les machines, elles n’en provoquent pas moins des réactions, du moins chez le petit enfant, en rapport avec les habitudes d’esprit que l’enfant a vraisemblablement toujours eues, sinon aux mêmes âges. On sait assez que M. Lévy-Bruhl, dans son récent ouvrage sur la Mentalité primitive, n’a pas hésité à consacrer plusieurs chapitres aux idées que se font les noirs au sujet de la médecine des blancs, ou des armes à feu, ou des images ou des imprimés, etc. Il est tout aussi légitime de questionner l’enfant sur les inventions les plus récentes de l’industrie adulte. Dans les deux cas, c’est l’orientation d’esprit que l’on cherche à dépister, et rien de plus.