La CausalitĂ© physique chez lâenfant ()
Chapitre V.
La notion de force chez lâenfant
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Il nous reste Ă essayer de dĂ©gager quelques idĂ©es gĂ©nĂ©rales des pages qui prĂ©cĂšdent, Ă voir comment les enfants dĂ©finissent eux-mĂȘmes la notion de force et Ă discuter le problĂšme des origines de cette notion dans la pensĂ©e de lâenfant.
§ 1. Lâexplication du mouvement chez lâenfantđ
Le caractĂšre le plus frappant des explications que nous avons Ă©tudiĂ©es dans les derniers chapitres est leur complexitĂ©. Il semble que, si quelque notion doive ĂȘtre imposĂ©e Ă lâesprit par le milieu ambiant avec le maximum de clartĂ© et de simplicitĂ©, ce soit lâidĂ©e du mouvement. Si la thĂ©orie empiriste de la connaissance, solidaire de la psychologie de Spencer, par exemple, Ă©tait exacte, câest du moins ainsi que les choses se passeraient : lâesprit devrait arriver dâemblĂ©e, non pas Ă lâidĂ©e savante dâinertie, telle quâelle a trouvĂ© crĂ©ance depuis Descartes, mais Ă lâidĂ©e du sens commun contemporain, suivant laquelle les corps ne peuvent rien changer dâeux-mĂȘmes Ă leur mouvement ou Ă leur repos. Or, dâune part, plus on remonte vers les sources de lâĂ©volution intellectuelle chez lâenfant, et moins on trouve la trace, mĂȘme la plus menue, de cette idĂ©e de sens commun suivant laquelle tout mouvement est rĂ©glĂ© du dehors. Lâenfant peuple la nature de mouvements spontanĂ©s, de « forces » vivantes ; les astres peuvent se reposer ou se mouvoir comme ils lâentendent, les nuages produisent eux-mĂȘmes le vent, les vagues « se soulĂšvent » elles-mĂȘmes, les arbres se balancent spontanĂ©ment pour produire de la brise, lâeau coule en vertu dâune force interne. Bref, tout mouvement est conçu grĂące Ă des prĂ©notions et Ă des prĂ©liaisons. Il est vie et volontĂ©, activitĂ© et spontanĂ©itĂ©. Il est donc bien plus que ce que la perception directe permet dâen apercevoir, ou, du moins, le problĂšme se pose de savoir pourquoi les perceptions primitives prĂȘtent Ă la nature la vie au lieu de lâinertie, pourquoi les donnĂ©es « immĂ©diates » de la perception du monde extĂ©rieur sont dâordre dynamique et non mĂ©canique. Dâautre part, ces donnĂ©es premiĂšres de la perception du mouvement ne sont mĂȘme pas « simples ». Il semblerait quâĂ tout mouvement dĂ»t ĂȘtre affectĂ©e dâemblĂ©e une cause unique, interne ou externe, et que chaque mouvement dĂ»t constituer une entitĂ© Ă©lĂ©mentaire. Or les faits montrent, au contraire, que plus on remonte lâĂ©volution intellectuelle de lâenfant, plus les mouvements sont perçus comme complexes et conçus comme dus Ă la participation de diverses influences agglomĂ©rĂ©es.
Le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral des explications primitives du mouvement, chez lâenfant, est ce quâon peut appeler leur bipolarité : le mouvement dâun corps est considĂ©rĂ© comme dĂ» Ă la fois Ă une volontĂ© extĂ©rieure et Ă une volontĂ© interne, Ă un ordre et Ă un acquiescement. Le point de dĂ©part de ces reprĂ©sentations est Ă la fois animiste et artificialiste. Lâartificialisme explique lâordre, et lâanimisme lâacquiescement. Si nous remontons plus haut encore, nous pouvons mĂȘme dire que cette bipolaritĂ© est primitivement dâordre magico-animiste : dâune part, nous commandons aux choses (ainsi les astres, les nuages, les cieux nous suivent), dâautre part, les choses acquiescent Ă nos dĂ©sirs parce quâelles le veulent elles-mĂȘmes.
Cette bipolaritĂ© se prolonge bien au-delĂ de ces stades originels. Durant le stade oĂč lâenfant cherche Ă expliquer les mouvements de la nature par la nature elle-mĂȘme, tout mouvement sâexplique encore par le concours dâun moteur externe et dâun moteur interne. Le moteur interne, câest toujours la libre volontĂ© des choses. Le moteur externe, câest lâensemble des corps qui attirent ou repoussent moralement le mobile. Ainsi le lac attire les riviĂšres ; la nuit et la pluie attirent les nuages ; les nuages et le soleil se repoussent ; les rochers sollicitent lâĂ©lan de lâeau, des ruisseaux, etc. Câest exactement le prolongement du complexus artificialiste et animiste, mais lâartificialisme est transfĂ©rĂ© sur les choses.
Durant un stade ultĂ©rieur, le mouvement sâexplique par des causes plus physiques que psychiques, en ce sens que le moteur externe est de plus en plus censĂ© agir par contact, câest-Ă -dire par poussĂ©e ou par traction. Mais lâexplication est cependant loin dâĂȘtre encore mĂ©canique. Elle demeure dynamique et bipolaire, en ce sens que le rĂŽle du moteur interne nâest nullement aboli : le mobile garde lâinitiative, il peut utiliser le moteur externe ou se soustraire Ă son influence. Ainsi le soleil est poussĂ© par le vent, mais en mĂȘme temps il nous suit et use du vent Ă sa guise. Les nuages sont dans le mĂȘme cas.
Un exemple particulier de ce dualisme dâinfluence est le modĂšle de la « rĂ©action environnante » (ÎŹÎœÏÎčÏΔÏጰÏÏαÏÎčÏ) qui a une extension vraiment intĂ©ressante chez lâenfant. Le mobile se meut de lui-mĂȘme, grĂące Ă son moteur interne. Mais, en se mouvant, il produit un courant dans le milieu ambiant (dans lâair ou dans lâeau), et ce courant â qui constitue le moteur externe â reflue vers lâarriĂšre du mobile et accĂ©lĂšre ainsi sa marche. Ainsi les nuages avancent grĂące au vent quâils font, etc. ; souvent mĂȘme, lorsquâil y a rĂ©action environnante, il y a participation du milieu tout entier, en ce sens que le vent se met Ă souffler dans la direction du mobile qui produit du vent, etc. Bref, câest lĂ la forme extrĂȘme de cette bipolaritĂ© que nous venons de rappeler.
Enfin, durant une quatriĂšme et derniĂšre pĂ©riode, lâenfant simplifie sa conception du mouvement et dĂ©gage peu Ă peu une causalitĂ© mĂ©canique, Ă base dâinertie, dont lâapparition coĂŻncide avec lâabandon de la mentalitĂ© animiste et artificialiste.
La premiĂšre conclusion Ă tirer de cet examen, câest que la notion de force a une extension et une comprĂ©hension beaucoup plus grande chez lâenfant que chez nous. Dans la mesure oĂč notre mentalitĂ© se fait Ă lâidĂ©e du principe dâinertie, il est nombre de forces que nous sommes portĂ©s Ă taxer dâimaginaires, ou simplement dâinutiles. Pour lâenfant, au contraire, il nâest pas un mouvement, si simple soit-il Ă notre point de vue, qui nâexige lâintervention de forces spĂ©ciales. LâĂ©volution des notions physiques est caractĂ©risĂ©e ainsi par une rĂ©duction progressive des « forces » et non par leur multiplication. Quelle est la nature de ces « forces » chez lâenfant ? En deux mots, elles sont, dâune part, vivantes (câest-Ă -dire non seulement tĂ©lĂ©ologiques, mais efficiente par le fait mĂȘme de leur tĂ©lĂ©ologie), et, dâautre part, substantielles.
Sur le premier point, il nây a guĂšre de doute possible. La plupart des mouvements, durant les stades oĂč lâenfant multiplie les forces, sont tenus pour conscients et comme Ă©manant de corps vivants. Il en est ainsi des astres, des nuages, des fleuves, du vent, etc. On sait combien, pour lâenfant, la vie est assimilĂ©e au mouvement, et rĂ©ciproquement (voir R. M., Sect. II). MĂȘme quand les mouvements, durant les premiers stades, ne sont pas explicitement dĂ©clarĂ©s conscients, ils sont toujours considĂ©rĂ©s comme intentionnels : le soleil avance « pour nous Ă©clairer » les nuages « pour faire la pluie » ou « pour la nuit », les riviĂšres « pour quâon ait de lâeau », etc. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le mouvement ne se conçoit pas sans but, ni la force sans officium. Or, et câest en quoi la notion de force reste, pour lâenfant, trĂšs proche parente de la notion de vie, le but est Ă la fois cause finale et cause efficiente. De mĂȘme que, chez un ĂȘtre vivant, la satisfaction des dĂ©sirs est Ă la fois fin et cause de lâactivitĂ©, de mĂȘme, pour lâenfant, lâutilitĂ© des mouvements physiques implique une force qui les puisse provoquer.
Rien nâest plus tentant, Ă cet Ă©gard, que de rapprocher un certain nombre dâhabitudes dâesprit enfantines des tendances bien connues de la physique grecque, et en particulier de celle dâAristote. Lâenfant, comme le Stagirite, Ă©prouve par exemple une rĂ©pugnance trĂšs nette pour les notions de nĂ©cessitĂ© physique et de hasard. Pour nous, la nature est caractĂ©risĂ©e par un ensemble de sĂ©quences nĂ©cessaires et dâinterfĂ©rences, de sĂ©quences, interfĂ©rence caractĂ©risant le hasard. Pour lâenfant, au contraire, la nature est le monde des fins, et la nĂ©cessitĂ© des lois est beaucoup plus morale que physique. La nĂ©cessitĂ© physique apparaĂźt bien dans certains cas, et mĂȘme trĂšs tĂŽt. Lâenfant admet, dans le cosmos des mouvements non harmonieux, des luttes, parfois mĂȘme du dĂ©sordre. Mais chose intĂ©ressante, lâenfant a tendance Ă considĂ©rer ces mouvements violents comme « contre nature ». Les nuages, nous dit un garçon de 6 ans, ne sont pas « intelligents », parce quâ« ils veulent battre le soleil ». Le soleil, par contre, est intelligent, et ĂȘtre intelligent signifie quâ« on ne fait pas ce quâon doit pas faire » (voir R. M., chap. VII, § 3). La nĂ©cessitĂ©, durant les stades primitifs, nâintervient quâĂ titre dâobstacle : elle caractĂ©rise lâensemble des embĂ»ches que les choses doivent Ă©viter pour que tout fonctionne normalement.
Ă plus forte raison, en est-il ainsi du hasard. Ainsi que nous lâavons vu ailleurs (L. P., chap. V), la maniĂšre mĂȘme dont lâenfant pose ses questions, avant 7-8 ans, tĂ©moigne de la croyance implicite en un monde dâoĂč tout hasard est proscrit. LâĂ©tude de lâexplication des mouvements confirme entiĂšrement cette vue : les astres, les nuages, etc., sont censĂ©s agir toujours avec quelque intention, quoi quâils fassent. Leur volontĂ© peut ĂȘtre capricieuse, mais il nây a pas de hasard.
Bref, le dynamisme de lâenfant est un panpsychisme, ou un hylozoĂŻsme. DâoĂč un second caractĂšre : lâidĂ©e de force est substantielle. Le principal caractĂšre de notre conception adulte et mĂ©caniste du monde est que toute Ă©nergie se transmet : tel corps perd son Ă©nergie en la communiquant, tel autre augmente la sienne en en recevant du dehors. Telle substance, par exemple, est Ă©chauffĂ©e du dehors, puis perd son Ă©nergie thermique en Ă©chauffant le milieu. Au contraire, pour le dynamisme enfantin, toute substance est douĂ©e dâune force sui generis, non acquise, intransmissible, et constituant lâexpression mĂȘme de lâactivitĂ© de cette substance. Tout corps, Ă©tant vivant, est le siĂšge dâune activitĂ© personnelle. Un vivant peut bien « donner de la force » Ă un autre vivant, mais il ne sâagit pas lĂ de transmission. Le premier vivant excite simplement ou rĂ©veille la force du second. Câest pourquoi, si lâon cherche Ă prĂ©ciser ce que lâenfant conçoit lorsquâil prĂ©tend quâun moteur agit sur un mobile, on dĂ©couvre toujours lâidĂ©e dâune excitation mutuelle : le moteur externe suscite simplement lâactivitĂ© du moteur interne propre au mobile. Ainsi les pierres font avancer les riviĂšres en sollicitant lâĂ©lan de lâeau. Ainsi Paq (4 œ) nous dira : « Câest la rue qui fait marcher la bicyclette ». Ainsi, nous faisons avancer le soleil, la nuit attire les nuages, le mauvais temps fait venir le vent, etc. Le processus est partout le mĂȘme. Il nây a pas de mouvement transitif, il y a excitation du vivant par le vivant. La force ne se transmet pas, elle sâĂ©veille.
Gardons-nous, naturellement, dâune trop grande systĂ©matisation. Lâenfant se contredit lui-mĂȘme frĂ©quemment, et, surtout, il ne voit pas les problĂšmes que suscitent ses affirmations : il reste Ă©tranger Ă toute cohĂ©rence consciente et intentionnelle. Mais, ce que nous pouvons dire, câest que, dans ses explications les plus Ă©laborĂ©es, sa notion de force est plus proche de celle que concevaient les Grecs que de celle qui caractĂ©rise notre sens commun contemporain.
Encore une remarque. Pour lâenfant la force agit-elle avec ou sans contact ? Par certains de ses aspects, la dynamique enfantine semble Ă©trangĂšre au besoin de contact : quand nous forçons le soleil Ă nous suivre, quand le soleil chasse les nuages, etc., il semble bien y avoir action Ă distance. Mais, par dâautres de ses aspects, la dynamique de lâenfant semble exiger le contact : quand les nuages font avancer le soleil, câest que des nuages sâĂ©chappe un souffle qui va rejoindre le soleil ; et quand le mouvement des mains, dans une chambre fermĂ©e, produit un courant dâair, câest que lâair est venu instantanĂ©ment du dehors au travers de la fenĂȘtre close. Lâantinomie est analogue Ă ce quâelle est chez les primitifs : tout agit sur tout, mais tout est omniprĂ©sent. En rĂ©alitĂ©, la question ne se pose pas pour lâenfant, ou du moins elle se pose tout diffĂ©remment. Dâune part, en effet, lâaction du moteur sur le mobile est dâordre psychologique : le moteur commande, ou Ă©veille un dĂ©sir, une crainte, etc. En ce sens, il agit Ă distance. Dâautre part, la majeure partie des actions sâaccompagnent de transferts matĂ©riels, et en ce sens il y a contact. Dans la mesure oĂč il y a action Ă distance, il y a donc explication psychologique, et dans la mesure oĂč il y a contact, il y a explication physique. Mais, primitivement, et câest lĂ ce qui donne le change, les deux actions ne se diffĂ©rencient pas, Ă cause de lâabsence de limites prĂ©cises entre la pensĂ©e et les choses, ou entre le moi et le monde extĂ©rieur.
Pour conclure, remarquons que cette analyse de la dynamique de lâenfant justifie pleinement lâinterprĂ©tation Ă laquelle nous avions Ă©tĂ© conduit par notre Ă©tude des questions dâun enfant de 6 ans (L. P., chap. V). Autrement dit, la dynamique de lâenfant est Ă base de prĂ©causalitĂ©. Les questions des enfants ne nous ont paru tĂ©moigner, en effet, ni dâune recherche de la cause mĂ©canique des phĂ©nomĂšnes ni dâune recherche de la justification logique des jugements, mais dâune recherche de la motivation conçue comme seule explication possible : dans le monde animĂ© et pĂ©nĂ©trĂ© dâintentions, tel que lâenfant le conçoit, la vraie cause est la raison morale des phĂ©nomĂšnes. Toute fin entraĂźne par elle-mĂȘme la force qui la rĂ©alise et la recherche du pourquoi des choses est en mĂȘme temps recherche de leur production. Le « comment » nâintĂ©resse pas et ne pose pas de problĂšmes. Les caractĂšres que nous venons de souligner dans la dynamique enfantine confirment ces vues, semble-t-il, sans quâil soit besoin dây insister davantage.
§ 2. La dĂ©finition de la notion de forceđ
Si la notion de force joue un si grand rĂŽle dans la reprĂ©sentation du monde de lâenfant, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de chercher comment les enfants dĂ©finissent la force. Nous avons employĂ©, pour rĂ©soudre cette question, un procĂ©dĂ© analogue Ă celui qui nous a servi dans lâĂ©tude de lâanimisme : on Ă©numĂšre Ă lâenfant un certain nombre dâobjets en demandant chaque fois : « Est-ce que câest fort ou pas ? », et, aprĂšs rĂ©ponse : « Pourquoi est-ce fort ? » Il convient, naturellement, dâĂ©viter la suggestion par persĂ©vĂ©ration.
Nous espĂ©rions ainsi trouver des stades dâĂąge et une Ă©volution de la notion de force, comme nous y sommes parvenu en ce qui concerne la dĂ©finition du mot « vivant ». Sur ce point lâenquĂȘte a donnĂ© un rĂ©sultat entiĂšrement nĂ©gatif : nous nâavons pu dĂ©celer aucune Ă©volution avec lâĂąge. Les diffĂ©rents types de rĂ©ponses obtenus ont donnĂ© toujours la mĂȘme moyenne dâĂąge, et ont prĂ©sentĂ© la mĂȘme frĂ©quence moyenne Ă tous les Ăąges, jusque vers 11-12 ans du moins.
Par contre, lâintĂ©rĂȘt des rĂ©ponses a Ă©tĂ© de montrer que lâenfant dĂ©finit la force presque exactement comme il dĂ©finit la vie, Ă une ou deux nuances prĂšs que nous allons prĂ©ciser. On sâexplique, dĂšs lors, pourquoi ces dĂ©finitions nâĂ©voluent pas : lorsque tout est considĂ©rĂ© par lâenfant comme vivant, les notions de force et de vie se recouvrent entiĂšrement, et, lorsque lâanimisme est en baisse, la notion de force devient progressivement hĂ©ritiĂšre de tous les caractĂšres primitivement attribuĂ©s Ă la vie. Il est vrai que lâemploi mĂȘme de la notion de force Ă©volue, puisque lâenfant procĂšde du dynamisme intĂ©gral Ă une sorte de mĂ©canisme progressif, mais les dĂ©finitions verbales, câest-Ă -dire la prise de conscience de lâenfant lui-mĂȘme, nâĂ©voluent que beaucoup plus lentement, aussi cette Ă©volution nâest-elle guĂšre sensible avant 11 ou 12 ans.
Un premier caractĂšre qui, pour lâenfant, permet de dĂ©clarer quâun ĂȘtre est « fort », câest la capacitĂ© de mouvement. Nous retrouvons ainsi un critĂšre trĂšs frĂ©quent en ce qui concerne la dĂ©finition de la vie :
TaĂŻ (7 ; 1) : « Lâeau a de la force ? â Oui, elle avance. â La benzine a de la force ? â Non, elle marche pas. [TaĂŻ sait Ă quoi elle sert, mais en cet instant il nĂ©glige la notion dâactivitĂ© au profit de celle du mouvement.] â Une bicyclette a de la force ? â Oui, parce que câest un monsieur qui la fait avancer. » « Une table a de la force ? â Non, elle marche pas. â Le bois ? â Non, parce quâil avance pas. » « Lâeau du lac a de la force ? â Oui, parce quâelle avance vers les ruisseaux. » « La lune est forte ? â Oui, parce que câest les nuages qui la poussent fort. »
Rö (6 ans) : « Le soleil est fort ? â Oui, parce quâil va un peu vite. â Les ruisseaux sont forts ? â Oui, parce que ça bouge. â Un banc ? â Non, il bouge pas. » Nous suggĂ©rons Ă Rö que le banc est fort, puisque nous sommes assis dessus. Rö lâadmet, mais revient tĂŽt aprĂšs Ă lâidĂ©e de mouvement « Un avion, câest fort ? â Oh ! oui, ça va vite. â Un avion immobile, câest fort ? â Non, parce quâil a pas encore ses Ă©lans. Il en a bien un petit peu⊠â Quâest-ce que ça veut dire ? â Quâil marche pas bien fort. â Quâest-ce que câest les Ă©lans ? â Quand on marche fort. â Tu as des Ă©lans ? â Oui, quand je cours. â Quâest-ce que ça fait ? â Ăa va vite. â Câest comment ? Tu en as maintenant ? â Non. Câest moi qui les fais faire â Comment ? â Quand je cours. â Comment tu fais ? â Je me donne un Ă©lan. Câest quand on court. » « Quâest-ce qui est le plus fort, une mouche ou un Ă©lĂ©phant ? â Une mouche, parce quâelle va plus vite ».
Bert (9 ; 1) nous dit que la force câest « du courant ». « Une auto a du courant ? â Oui, parce que ça va vite. » Ce courant est « de lâair. â DâoĂč vient-il ? â Câest lâair que fait lâauto. »
On voit combien la force est assimilĂ©e au mouvement et combien ces dĂ©finitions rappellent celles de la vie. (R. M., chap. VI, § 2.) On voit surtout combien la force est substantifiĂ©e et ramenĂ©e Ă du courant, Ă de lâair, qui Ă©mane de lâobjet fort lui-mĂȘme. De telles rĂ©ponses ne sont pas sans Ă©clairer les explications du mouvement Ă©tudiĂ©es dans les prĂ©cĂ©dents chapitres, et en particulier les origines du schĂ©ma de la « rĂ©action environnante ».
Un deuxiĂšme type de rĂ©ponses rĂ©serve la force aux corps animĂ©s dâun mouvement propre :
Hellb (8 œ) nous cite, Ă titre dâexemple dâobjets forts, le vent : « Il bouge parce quâil est fort. â Dis autre chose qui est fort ? â Lâeau, quand il y a du courant ». « Les nuages sont forts ? â Non, parce que câest le vent qui les fait bouger. â Une bicyclette ? â Non, parce quâil faut quâon pĂ©dale. » Nous demandons Ă Hellb : « La vie et la force câest pareil ? â La vie câest quâon rĂ©siste longtemps, la force câest quâon puisse supporter des choses. »
Ol (8 œ) : « La lune a de la force ? â Non, parce que câest comme elle bouge : câest lâair qui la fait bouger. » « Quâest-ce que câest avoir de la force ? â Câest quelque chose quâon a dans le corps. »
Brun (11 ans) : « Le soleil a de la force ? â Non, parce quâil vit pas. »
Ces enfants dĂ©finissent donc la force exactement comme ils dĂ©finissent la vie. Selon un troisiĂšme type de rĂ©ponses, de beaucoup le plus nombreux, dâailleurs, la force est dĂ©finie par lâactivitĂ© en gĂ©nĂ©ral, et en particulier par lâactivitĂ© utile. Ces rĂ©ponses rappellent de prĂšs celles du premier stade de lâanimisme (R. M., chap. VI, § 1).
TiĂ© (10 ; 10) : « Le soleil a de la force ? â Oui, parce quâil Ă©claire. â Le feu ? â Oui, parce quâil brĂ»le. â Un bĂąton ? â Oui, parce que ça peut tenir les maisons. â La vitre ? â Oui, parce que ça peut couper. â Les arbres ? â Oui, parce que ça fait pousser les fruits. » « Lâherbe a de la force ? â Oui, parce quâelle est utile. â Une cuiller ? â Oui, parce quâelle sert Ă beaucoup de choses. » « Les nuages ont de la force ? â Non, parce quâils ne font rien. â La pluie ? â Oui, parce quâelle fait rentrer les graines dans la terre. » DĂšs que lâenfant est accrochĂ© Ă une dĂ©finition de ce genre, on ne peut plus le faire dĂ©vier, mais lâintĂ©rĂȘt est de voir lâorientation dâesprit qui lâa conduit Ă cela.
Krug (6 ans) : « Les fleurs câest fort ? â Non, câest seulement joli, mais ça peut rien faire. â Une graine câest fort ? â Oui, parce que ça peut nous [!] faire pousser des choses. » « Un poisson ? â Non, parce quâils ne font rien, ils peuvent rien faire. »
On remarque combien les choses ne sont vivantes et nâont de force quâĂ notre point de vue et pour notre bien. Dans dâautres cas, les choses, au contraire, ne sont considĂ©rĂ©es comme douĂ©es de force que si elles ont une activitĂ© dangereuse, mais câest encore lĂ une forme dâanthropocentrisme :
Bourg (6 ans) : « Quâest-ce que câest la force ? â Câest quelque chose de fort qui peut nous tuer. » « Lâeau du lac est forte ? â Des fois, le lac, les pierres, on peut aller se baigner et ça nous fait mal. » « Un moteur, câest fort ? â Parce que câest ce qui nous Ă©crase, et puis des fois ça peut nous Ă©craser », et : « Les nuages sont forts ? â Non, parce quâils ont point dâĆil. â Et sâils avaient un Ćil ? â Oui, ils verraient et seraient un petit peu forts. »
Da (7 ans) : « Câest fort un banc ? â Il est fort si, on se tape. »
Suivant un quatriĂšme type de rĂ©ponses, la force se dĂ©finit par lâaction de porter quelque chose. Mais, en fait, cette activitĂ© est prise dans un sens tout anthropocentrique. Ce type de rĂ©ponses se rattache ainsi, par tous les intermĂ©diaires, au type prĂ©cĂ©dent.
Bour (7 ; 8) : « La lune a de la force ? â Oui, parce quâelle porte son quartier. â Le vent est fort ? â Oui, parce quâil envoie la lune en lâair. â Lâeau est forte ? â Oui, parce quâelle peut nous entraĂźner dans le RhĂŽne. â La benzine a de la force ? â Oui, elle sert Ă nettoyer. â La vitre est forte ? â Non, parce quâelle porte presque rien. â Les oiseaux ? â Non, parce quâils sont petits, et ils nâont pas de bras. â La pluie a de la force ? â Non, elle fait rien. â Les cailloux ? â Non, ça porte rien. »
Tass (8 ; 2) : La mouche nâa pas de force « parce quâelle peut rien porter », un poisson « parce quâil peut rien faire », etc.
Purr (7 ; 11) : « Le soleil a de la force ? â Non, parce quâil se soulĂšve pas. â Une plante ? â Oui, parce quâelle porte des fleurs. »
Un cinquiĂšme type de dĂ©finitions semble se dĂ©tacher de tout animisme : est fort ce qui rĂ©siste, ce qui ne casse pas. Câest lĂ le caractĂšre le plus souvent invoquĂ© aprĂšs lâactivitĂ© et le mouvement. Mais, chose curieuse, cette rĂ©sistance nâest pas conçue par lâenfant comme une opposition passive : elle est une vĂ©ritable activitĂ©, qui reste trĂšs proche de la vie elle-mĂȘme.
Sart (11 ; 5) : « Une maison est forte ? â Oui, elle peut se tenir debout. â Un nuage ? â Non, parce que ça tombe en pluie [= ça ne se tient pas]. â Le feu est fort ? â Oui, parce que câest difficile Ă Ă©teindre ». Les bateaux sont forts « parce quâils peuvent rester sur lâeau », la pensĂ©e « parce que, quand on veut garder quelque chose, on y garde et on y dit pas. » Les mots ne sont pas forts « parce que ça sâen va tout de suite », mais les arbres le sont « parce quâon peut pas y arracher facilement ». La lune a de la force « parce quâelle pourrait pas rester en haut si elle en avait pas », mais un poisson nâen a « pas beaucoup ; parce que, quand il est hors de lâeau, il peut pas vivre. »
Bori (7 ans) : « Cette bicyclette contre le mur est forte ? â Oui, parce quâil y a personne dessus. â Ce banc ? â Oui, parce quâil y a personne. â Et si tu vas tâasseoir dessus ? â Il nâest plus fort. â Pourquoi ? â Câest pas fort parce quâon est lourd⊠parce que ça appuie un peu dessus. »
On voit ce quâest la rĂ©sistance : câest la conservation de soi, le fait de rester tel quâon est. La lune est forte parce quâelle reste en lâair, un banc parce quâil rĂ©siste aux pressions, etc.
Un sixiĂšme et dernier type de rĂ©ponses consiste Ă caractĂ©riser la force par la taille et le poids (deux critĂšres que nous pouvons considĂ©rer comme assimilables lâun Ă lâautre). Mais, chose intĂ©ressante, le « poids » garde pour lâenfant une signification beaucoup plus dynamique que pour nous, conformĂ©ment Ă ce que nous avons vu au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent ĂȘtre lourd signifie ĂȘtre capable de pression, dâĂ©lan, de rĂ©sistance, etc.
Mont (8 ; 11) : « Le vent a de la force ? â Non ⊠Si, parce quâil est lourd. » Mont prĂ©cise, en disant que le vent est lourd « parce quâil va vite ». « Une bicyclette a de la force ? â Oui, parce quâelle est lourde. â Un bateau ? â Oui, parce quâil est lourd. â Et un petit bateau ? â Aussi, parce quâil est lourd. » Lourd signifie donc capable de vitesse, de pression et de rĂ©sistance ; le vent est lourd parce quâil souffle fort, le bateau parce quâil reste sur lâeau, etc.
PĂ©c (7 ; 3) : « Un caillou a de la force ? â Non, parce quâil est lĂ©ger : il peut se casser avec un marteau. â Et un gros caillou ? â Oui, ça peut vous aplatir les pieds. » Lourd signifie ici rĂ©sistant ou capable de pression.
Hend (8 ans) : « Un caillou ça a de la force ? â Non. Quand on le lance, oui, parce que [alors] câest lourd. »
Weux (8 ans) : « Les nuages ont de la force ? â Oui, parce quâils sont gros. » « Quâest-ce que ça veut dire ĂȘtre fort ? â Quand on peut soulever quelque chose. â Le feu est fort ? â Non, parce quâil est lĂ©ger. »
On voit combien le poids est encore voisin de la puissance en gĂ©nĂ©ral, et par consĂ©quent de la vie. Notons, dâailleurs, que les mĂȘmes critĂšres servent parfois Ă caractĂ©riser la vie. Ainsi un garçon de 7 ans œ nous dit que les nuages ne sont pas vivants « parce quâils supportent rien », et que de deux corps le plus vivant est « le plus gros ».
Nâinsistons pas, car les contradictions incessantes des enfants et les dangers de suggestion par persĂ©vĂ©ration empĂȘchent toute analyse plus poussĂ©e. Ces quelques rĂ©sultats suffisent dâailleurs, malgrĂ© tous leurs dĂ©fauts, Ă confirmer nos interprĂ©tations du § 1. La notion de force semble lâexact prolongement de la notion de vie. Le concept de force est le rĂ©sidu de lâanimisme : une fois Ă©liminĂ©e la conscience, ce qui reste de la vie prĂȘtĂ©e par lâenfant aux choses constitue le contenu mĂȘme de la notion de force.
§ 3. Les origines de la notion de forceđ
Il semble indiscutable que la notion de force doive son existence Ă lâexpĂ©rience interne. Cela reste le grand mĂ©rite de Maine de Biran dâavoir soulignĂ© cette origine. Que le sentiment de lâeffort soit ou non liĂ© Ă des sensations dâinnervation, autrement dit quâil soit affĂ©rent ou effĂ©rent, peu importe au fond du dĂ©bat : sans le sentiment de notre propre effort musculaire, nous nâexpliquerions pas par la notion de force, les mouvements que nous prĂ©sentent les choses.
Cela dit, il reste la question Ă©pineuse de savoir comment lâexpĂ©rience interne a pu conduire Ă prĂȘter des forces aux choses, car il est loin dâĂȘtre dĂ©montrĂ© que ce soit en lui-mĂȘme que lâenfant commence par apercevoir lâexistence de la force. Il semble au contraire que la force, tout en rĂ©sultant dâune transposition ou dâun transfert, soit tout dâabord dĂ©couverte dans les choses avant dâĂȘtre saisie dans le moi. En dâautres termes, il se peut fort bien quâau point de vue de la conscience mĂȘme, lâordre de succession des moments soit lâinverse de ce quâil est au point de vue de la construction rĂ©elle de la notion.
Selon Maine de Biran, lâordre de succession des moments de la prise de conscience coĂŻncide avec lâordre de succession des moments de la construction rĂ©elle. Autrement dit, la force est dâabord saisie dans le moi, puis infĂ©rĂ©e dans les choses. Dâune part, la notion de force dĂ©rive de lâintuition du moi, qui est premiĂšre. Dâautre part, câest par une infĂ©rence que nous transposons sur les choses cette force sentie en nous. Les textes sont les suivants. Dâune part : « Avant le moi ou sans lui, il nây a point de connaissance actuelle ni possible. Tout doit donc dĂ©river de cette source ou venir sây rallier » 1. « LâidĂ©e de force ne peut ĂȘtre prise en effet originellement que dans la conscience du sujet qui fait lâeffort, et lors mĂȘme quâelle est tout Ă fait abstraite du fait de conscience, transportĂ©e au-dehors et tout Ă fait dĂ©placĂ©e de sa base naturelle, elle conserve toujours lâempreinte de son origine » 2. LâidĂ©e de force sâoppose en cela Ă celle de substance, qui « est plus mixte dans son origine et peut Ă©galement dĂ©river de lâun et de lâautre des deux Ă©lĂ©ments du fait de conscience » 3, câest-Ă -dire du moi qui fait effort ou du terme qui rĂ©siste. Dâautre part : « En vertu dâune induction premiĂšre, fondĂ©e sur le sentiment immĂ©diat de notre propre effort, ou, ce qui ne nous importe point ici, en vertu dâune loi primitive inhĂ©rente Ă lâesprit humain, nous rapportons ce changement, dont notre effort voulu ou le moi nâest point cause, lâobjet mĂȘme, comme Ă une force ou une cause efficiente extĂ©rieure » 4.
Que si, maintenant, nous confrontons ce processus, supposĂ© par Maine de Biran, avec les faits, non pas tels quâils sâobservent dans la conscience du philosophe, mais tels quâils se constatent au cours de lâĂ©volution rĂ©elle de lâenfant, nous sommes conduits Ă renverser exactement lâordre des choses. Autrement dit, tout se passe comme si lâenfant commençait par prĂȘter des forces Ă tous les corps, et comme sâil finissait seulement par dĂ©couvrir en lui le moi qui est cause de sa propre force.
En effet, rien nâest moins probable que le sentiment du moi soit primitif chez le petit enfant. Tout ce que nous avons vu du rĂ©alisme enfantin, de la confusion du psychique et du physique ou de lâinterne et de lâexterne, des origines de la magie (R. M., sect. I), semble indiquer que les premiĂšres expĂ©riences ne sont point rapportĂ©es Ă un moi, mais flottent dans un absolu non diffĂ©renciĂ©. Le moi rĂ©sulte ainsi dâune dissociation progressive de la conscience primitive, et non dâune intuition premiĂšre. Cette dissociation, assurĂ©ment, est due Ă lâeffort lui-mĂȘme, qui permet Ă lâesprit dâopposer progressivement le monde des rĂ©sistances extĂ©rieures au monde des dĂ©sirs et des tendances internes, mais lâeffort ne doit pas, selon toute probabilitĂ©, ĂȘtre conçu originellement comme personnel et liĂ© Ă un moi. Il doit ĂȘtre senti comme absolu, comme liĂ© Ă lâunivers tout entier, avant dâĂȘtre compris comme subjectif.
De fait â et câest la seule constatation effective que lâon puisse faire valoir, mais elle semble ruineuse pour la psychologie biranienne â plus le sentiment du moi se dĂ©veloppe chez lâenfant et plus la notion de force diminue en extension. Dans les stades infĂ©rieurs, ceux durant lesquels lâenfant prĂ©sente le maximum de rĂ©alisme, câest-Ă -dire dâignorance de son moi, le dynamisme enfantin est intĂ©gral : lâunivers est peuplĂ© de forces vivantes et substantielles, telles que le sens commun adulte a peine Ă se les reprĂ©senter. Durant les stades supĂ©rieurs, ceux au cours desquels lâenfant prend progressivement conscience du monde interne et de la spĂ©cificitĂ© de son moi, le mĂ©canisme succĂšde au dynamisme dans la reprĂ©sentation enfantine du monde.
Cette corrĂ©lation inverse entre le dĂ©veloppement de la conscience de la subjectivitĂ© et la rĂ©duction du dynamisme est trĂšs analogue Ă ce que nous avons vu Ă propos de lâanimisme : câest dans la mesure oĂč lâenfant ignore lâexistence de sa propre pensĂ©e quâil prĂȘte la vie et la conscience Ă tout corps, et câest dans la mesure oĂč il dĂ©couvre sa pensĂ©e quâil refuse la conscience aux choses. Cette analogie se conçoit au reste aisĂ©ment, puisque la notion de force, comme nous avons cherchĂ© Ă le montrer, est Ă©troitement liĂ©e Ă lâanimisme enfantin.
En bref, la conscience progressive que lâenfant prend de son moi coĂŻncide avec le processus suivant lequel la force se retire du monde extĂ©rieur. Les faits, analysĂ©s suivant lâordre de leur genĂšse, et non suivant lâordre factice de lâintrospection adulte, donnent donc lieu Ă une interprĂ©tation contraire Ă celle de Maine de Biran. Pour lâordre de la perspective naturelle, le « fait primitif » est un fait dĂ©rivĂ©. Lâanalyse gĂ©nĂ©tique rejoint ici lâanalyse critique, dont M. Brunschvicg a fait un emploi si admirablement nuancĂ© pour montrer combien le psychologisme dogmatique de Maine de Biran Ă©tait impuissant à « fonder » les notions de cause et de force.
DĂšs lors, ce ne peut ĂȘtre en vertu dâune « induction » que nous transposons sur les choses le sentiment de force dĂ©rivant de lâexpĂ©rience interne. Si rĂ©ellement la force Ă©tait dâabord expĂ©rimentĂ©e dans le moi puis, seulement ensuite projetĂ©e dans les choses, on pourrait parler dâinduction. On pourrait dire que nous ne concevons jamais les corps physiques, « sans hypothĂ©tiser en eux jusquâĂ un certain point cette force individuelle constitutive de notre moi » 5. Mais si câest dans les choses que lâenfant dĂ©couvre la force avant de connaĂźtre son moi, il importe de trouver un autre langage. Or le vocabulaire biranien semble rĂ©duit Ă deux groupes de termes : ceux qui connotent lâexpĂ©rience immĂ©diate, lâintuition interne, lâintrospection, et ceux qui connotent lâinfĂ©rence ou lâinduction. Ainsi le moi est directement saisi par intuition, et la force externe est induite dans les choses. Mais M. Brunschvicg a trĂšs clairement montré 6 combien Maine de Biran se faisait illusion en croyant atteindre par intuition un moi substantiel : le moi nâest pas un fait dâexpĂ©rience que lâon isole, câest la condition de lâexpĂ©rience, et il ne sâatteint que par la rĂ©flexion. Nous venons en outre de rappeler que le moi se construit lentement au cours de lâenfance, au lieu dâĂȘtre donnĂ© dĂšs les dĂ©buts de la vie consciente. Quâen est-il, dĂšs lors, de lâidĂ©e de force ? Elle est le rĂ©sultat dâune expĂ©rience interne, mais non dâune expĂ©rience sentie dâemblĂ©e comme interne. La force nâest donc pas une rĂ©alitĂ© donnĂ©e par intuition directe, puisque, dĂ©rivant du sentiment dâeffort, elle est primitivement localisĂ©e dans les choses. Dâautre part, la notion de force ne peut ĂȘtre le rĂ©sultat dâune induction, puisque, durant les stades primitifs (câest-Ă -dire durant les stades qui marquent son apogĂ©e), il nây a point ou fort peu de limites entre le moi et le monde extĂ©rieur. On nâinduit, en effet, dâun terme Ă un autre, que dans la mesure oĂč ces termes sont distincts. Quâest-ce donc que cette rĂ©alitĂ©, due au sentiment de lâeffort musculaire, et cependant situĂ©e dans les choses ? Comment expliquer cette objectivation dâun schĂ©ma dâorigine organique, sans recourir aux notions commodes, mais inopĂ©rantes, de « projection », dâ« introjection » ou dâ« éjection » ?
Au point de vue psychologique, il semble que les choses se passent comme suit. Toute pensĂ©e est le produit dâĂ©lĂ©ments sensoriels rĂ©sultant de la pression quâexerce sur lâorganisme le milieu extĂ©rieur, et de schĂ©mas moteurs organisant ces Ă©lĂ©ments sensoriels en faisceaux de perceptions, de notions, dâexpĂ©riences mentales. Ainsi toute pensĂ©e suppose un apport externe, dĂ» Ă la rĂ©alitĂ© sensible, et un apport dĂ» Ă lâorganisme lui-mĂȘme, câest-Ă -dire aux mouvements quâil a exĂ©cutĂ©s pour percevoir, aux mouvements virtuels quâil exĂ©cute mentalement pour reconstituer les scĂšnes passĂ©es ou pour prĂ©voir les scĂšnes futures, etc. Or, bien entendu, ces deux sortes dâapports sont tout Ă fait indiffĂ©renciĂ©s au point de vue de la conscience du sujet : toute perception et toute notion paraissent nĂ©cessairement objectives, tant que les erreurs et les Ă©checs de lâaction nâont pas amenĂ© la conscience Ă discerner ce qui est subjectif et ce qui est objectif dans tel point de vue donnĂ©. Autrement dit, la rĂ©alitĂ© est perpĂ©tuellement « assimilĂ©e » par les schĂ©mas moteurs de lâorganisme, sans que la conscience puisse faire la part de cette assimilation. Lâassimilation nâest donc pas une induction. Elle est lâexpression de la continuitĂ© complĂšte qui relie biologiquement lâorganisme Ă son milieu. Elle est antĂ©rieure Ă toute distinction entre le monde extĂ©rieur et le moi.
De ce point de vue, la notion de force consiste en lâun des schĂ©mas possibles dâassimilation. Pour constituer la notion dâobjets, et pour discerner les diffĂ©rents objets physiques les uns des autres, lâintelligence procĂšde, par expĂ©riences laborieuses, dont lâessence est de prendre conscience des rĂ©sistances innombrables du monde extĂ©rieur. La rĂ©alitĂ© est ainsi pensĂ©e au moyen des schĂ©mas constituĂ©s par les expĂ©riences musculaires accumulĂ©es, câest-Ă -dire par tous les rĂ©sidus de mouvements accompagnĂ©s du sentiment dâeffort. LâidĂ©e dâobjet est ainsi indiffĂ©renciĂ©e de lâidĂ©e de rĂ©sistance. LâidĂ©e de rĂ©sistance est elle-mĂȘme indiffĂ©renciĂ©e des idĂ©es dâactivitĂ©, de volontĂ©, de finalitĂ©, bref de force vivante.
Du point de vue du comportement, cette description revient Ă la thĂ©orie biranienne : lâidĂ©e de force est dâorigine interne et câest par un transfert que nous prĂȘtons aux choses des forces. Mais, du point de vue de la conscience, les moments du processus sont renversĂ©s : il nây a ni intuition directe de la force interne, ni induction permettant de passer du moi au monde extĂ©rieur. Il y a simplement assimilation du monde au moi et prise de conscience du produit de cette assimilation, avant dây avoir prise de conscience du moi en tant que siĂšge de la force. Ce nâest que par un processus dĂ©rivĂ© que lâesprit dissocie le moi du monde extĂ©rieur, et câest dans la mesure oĂč sâopĂšre cette dissociation que la force est progressivement retirĂ©e des choses pour ĂȘtre confinĂ©e dans le moi.
Si ces vues sont exactes, les difficultĂ©s soulevĂ©es par Ribot, que nous avons rappelĂ©es Ă propos de la genĂšse de lâanimisme (R. M., chap. : VII, § 5), sâĂ©vanouissent dâelles-mĂȘmes. Le sentiment dâeffort est affĂ©rent, dit Ribot : nous avons ainsi conscience de lâeffet produit par lâeffort musculaire et non de sa cause ; comment donc le sentiment de lâeffort conduira-t-il Ă imaginer des causes et des forces dans le monde extĂ©rieur ? Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, comment interprĂ©ter cette tendance « bien connue, quoique inexpliquĂ©e » qui pousse Ă prĂȘter Ă toutes choses vie et activité ? Dans la psychologie de la personnalitĂ© que prĂ©conisait Ribot, et qui est en un certain sens la traduction, en langage de cĂ©nesthĂ©sie, de la psychologie spiritualiste de Maine de Biran, une telle tendance est, en effet, inexplicable. Si lâon admet, au contraire, que la conscience du moi rĂ©sulte dâun dĂ©coupage de la conscience de lâobjet, et que lâobjet dont a conscience la pensĂ©e primitive est dĂ©jĂ façonnĂ© par lâeffort inconscient, autrement dit que cet objet est conçu au moyen de schĂ©mas prĂ©cisĂ©ment non localisĂ©s dans le moi par la conscience du sujet, le caractĂšre affĂ©rent du sentiment dâeffort, loin de rendre inexplicable lâobjectivation de la notion de force, vient en fait Ă lâappui de la conception que nous venons dâesquisser.