La Causalité physique chez l’enfant ()
Chapitre III.
Le mouvement des nuages et des astres
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L’explication du mouvement est le point central vers lequel viennent converger toutes les représentations du monde chez l’enfant. L’animisme enfantin, tout d’abord, montre que l’enfant prête à presque tous les corps une certaine spontanéité du mouvement. Il montre surtout que la distinction entre le mouvement propre et le mouvement déterminé ne se fait pas sans de multiples tâtonnements et de multiples difficultés, dont il est intéressant de rechercher les raisons. La parenté de l’artificialisme avec l’animisme, ensuite, montre que les corps, conçus à la fois comme fabriqués et comme vivants, obéissent autant à une sorte de perpétuelle contrainte morale qu’à leur spontanéité. C’est donc que leur mouvement n’est conçu ni comme radicalement libre, ni comme physiquement déterminé. Enfin les représentations relatives à l’air viennent préciser ces difficultés. Les corps font de l’air, mais sont mus eux-mêmes par l’air. Comment concevoir ce rapport ? Il convient donc que nous analysions les représentations relatives aux mouvements naturels aussi à fond que possible, et surtout aussi objectivement que possible, c’est-à-dire sans être influencés par ce que notre logique adulte pourrait être portée à déduire des résultats déjà acquis précédemment.
Mais cette analyse soulève des difficultés techniques assez considérables. Les questions que l’on pose sont, dans ce domaine, extrêmement suggestives. Le mieux est de ne poser que des questions assez vagues pour commencer, puis de tirer parti de toutes les réponses de l’enfant en ajoutant : « Pourquoi dis-tu cela ? » ou « Comment est-ce que ça se fait ? », etc. C’est de cette manière indirecte que nous avons découvert que certains enfants expliquent le mouvement des nuages par le reflux de l’air que ceux-ci provoquent eux-mêmes. Mais, disons-le d’emblée, nous avons mis trois ans à apercevoir ce fait. Auparavant, lorsqu’un enfant nous disait « le nuage avance avec le vent », nous n’insistions pas. Il est donc fort probable que nos résultats actuels sont encore approximatifs. L’art d’interroger les enfants est fait avant tout de patience…
§ 1. Le mouvement des nuages🔗
On peut distinguer cinq stades dans l’explication que donne l’enfant du mouvement des nuages. Le premier stade est magique : c’est nous qui faisons avancer les nuages, en marchant. Les nuages nous obéissent à distance. La moyenne d’âge des enfants de ce stade est de 5 ans. Le second stade est à la fois artificialiste et animiste : les nuages avancent parce que les hommes ou Dieu les font avancer. La moyenne d’âge des enfants de ce stade est de 6 ans. Durant un troisième stade, dont l’âge moyen est de 7 ans, les nuages sont censés avancer tout seuls, sans que l’enfant précise le comment de ce mouvement. Mais, en outre, ce mouvement est conditionné par des causes à la fois morales et physiques, montrant que l’artificialisme est simplement transféré sur les choses elles-mêmes. C’est la lune, le soleil, etc. ; qui font avancer les nuages ; seulement les astres déterminent les nuages à se mouvoir non pas à la manière dont une cause physique détermine son effet, mais à la manière dont un homme en contraint un autre par ses ordres, avec ou sans emploi de la force matérielle. Durant ce troisième stade, l’enfant ne précise pas le « comment » du mouvement spontané du nuage, mais évidemment il a, derrière la tête, un schéma moteur qui prépare l’explication du quatrième stade. Pour les enfants du quatrième stade, en effet, c’est le vent qui pousse les nuages, mais un vent qui est issu des nuages eux-mêmes. L’âge moyen de ce stade est de 8 ans. Enfin, durant un cinquième stade (9 ans d’âge moyen), l’explication correcte est trouvée.
Voici des exemples du premier stade (on trouve encore chez des enfants passablement plus âgés, des restes de ce premier stade) :
Sala (8 ans) : « Tu as déjà vu les nuages qui avancent ? Qu’est-ce qui les fait avancer ? — Quand on avance, ils avancent aussi. — Est-ce que toi, tu peux les faire marcher ? — Tout le monde, quand on marche. — Quand je marche et que tu restes tranquille, ils avancent ? — Oui. — Et la nuit, quand tout le monde dort, est-ce qu’ils avancent ? — Oui. — Mais tu me dis qu’ils marchent quand quelqu’un marche — Ils avancent toujours. Les chats, quand ils marchent, puis les chiens, ça fait avancer les nuages. »
Port (9 ans) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est le Bon Dieu. — Comment est-ce qu’il fait ? — Quand il marche, les nuages marchent aussi. Mademoiselle, même quand les gens marchent aussi dans la rue, ça fait marcher les nuages. — Alors toi, tu peux les faire marcher ? — Oui, Mademoiselle, quand je marche, je regarde des fois au ciel, je vois les nuages qui avancent, puis aussi la lune quand elle y est. — As-tu déjà vu si les nuages marchent quand tu restes tranquille. Est-ce qu’ils marchent ? — Non, Mselle. »
Juli (10 ans) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est quand on marche. »
Ces trois enfants nous ont affirmé que les nuages sont vivants et conscients. La magie consiste donc ici en une sorte d’obligation que l’homme impose à des êtres vivants et susceptibles d’obéissance. Dans les cas les plus primitifs, l’enfant constate simplement une liaison entre son mouvement propre et le mouvement apparent du nuage et conclut immédiatement, grâce à son orientation d’esprit égocentrique et réaliste (voir R. M., chap. IV), à une participation dynamique entre son activité et celle du nuage.
De là à l’explication mi-artificialiste mi-animiste du second stade, il n’y a qu’un pas. Voici un cas de transition montrant la possibilité de ce passage :
Cli (3 ; 9), voyant, au cours d’une promenade, des nuages blancs avancer très rapidement, s’écrie spontanément « C’est le mécanicien qui les fait marcher ». Il avait vu, peu de jours auparavant, un rouleau compresseur et avait été vivement impressionné par le mécanicien et par la fumée blanche sortant de la cheminée. En outre, Cli appelle aussi « mécaniciens » les chauffeurs des trains. Pour lui, le mouvement des nuages s’explique donc par l’action du mécanicien qui provoque l’apparition de la fumée, le nuage étant conçu comme une fumée (voir à cet égard R. M., chap. IX, § 3).
Un tel cas est encore magique, en un certain sens, puisque le mécanicien est censé faire avancer tous les nuages, même ceux qui sont dans le ciel. Mais il annonce déjà l’artificialisme, puisque, sous la participation que Cli établit entre les nuages et le mécanicien, on devine déjà l’idée que le mécanicien fait les nuages (c’est-à-dire la fumée) et est ainsi cause de leur marche en même temps que de leur apparition. Il va de soi d’ailleurs que chez plusieurs enfants, comme chez Cli lui-même, l’artificialisme est presque aussi primitif que la liaison magique. Mais, en moyenne, il constitue un stade ultérieur.
Le second stade nous met en présence d’un paradoxe, déjà contenu implicitement dans les réponses du premier stade, d’ailleurs, et que nous retrouverons encore durant deux stades. C’est la notion d’un double moteur, à la fois interne et externe. Les nuages avancent à la fois tout seuls et sous l’influence de l’extérieur. Durant les quatre premiers stades, le moteur interne est animiste : les nuages avancent parce qu’ils sont suffisamment vivants et conscients pour remplir leur officium. Quant au facteur externe, il était magique durant le premier stade et devient artificialiste durant ce second stade :
Stei (5 ans) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — Le Bon Dieu. — Comment ? — Il les pousse. » Mais Stei ne croit pas que cette action matérielle de Dieu soit indispensable au mouvement du nuage : les nuages « restent [en l’air], parce que c’est Dieu qui veut qu’ils restent ». En outre, les nuages avancent seuls, mais sur l’ordre divin : « Il y a des nuages noirs. Ils tournent. Quand il y a du soleil ils tournent pas. — Alors qu’est-ce qui les fait avancer ? — C’est le Bon Dieu. » Cette action du soleil sur les nuages annonce le second stade.
Roe (6 ans) : « Qu’est-ce qui fait bouger les nuages ? — C’est le Bon Dieu. — Comment il fait ? Ils bougent tout seuls ou il y a quelque chose ? — Ils bougent tout seuls. »
Pen (8 ; 2) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est le Bon Dieu. » Mais, d’autre part, « ils sont vivants. — Pourquoi ? — Parce qu’ils bougent. »
Rey (7 ans) : « C’est le Bon Dieu » qui les fait avancer, mais ils sont néanmoins vivants, « parce qu’ils voient les gens quand ils sont là, qui bougent pas ».
On voit ce qu’est le second stade : Dieu ou les hommes font avancer les nuages, mais les nuages sont vivants et conscients. Il n’y a pas là contradiction : il y a simplement contrainte morale exercée sur le nuage et obéissance volontaire de la part du nuage. Il s’y ajoute, naturellement, que Dieu peut employer ses mains à l’occasion, pour « pousser » le nuage, mais c’est là un rapport de personne à personne, et non une relation purement physique.
Durant le troisième stade, cette explication toute morale reste identique à elle-même, mais Dieu ni les hommes n’interviennent plus. Ce sont les corps célestes qui font avancer les nuages. L’artificialisme est simplement transféré sur les choses, et les choses agissent les unes sur les autres comme des personnes vivantes. Il y a donc toujours deux causes au mouvement du nuage. Une cause interne : le nuage avance tout seul, à la manière d’un animal. Une cause externe : le soleil, la lune, la nuit, la pluie, le froid conditionnent ce mouvement. Mais cette cause externe agit de deux manières. Une manière morale : le soleil chasse le nuage, le nuage laisse la place au soleil, etc. Une manière finaliste, c’est-à-dire encore morale : la pluie ou la nuit font avancer les nuages revient à dire que les nuages avancent pour faire la pluie ou pour faire la nuit. Si le soleil, la nuit, etc., sont causes de la marche des nuages, c’est donc à la manière dont le gendarme est cause de la fuite du voleur, ou dont la cloche de l’école est cause de l’arrivée des écoliers.
Nous pouvons distinguer cinq types dans les réponses, du troisième stade. Les réponses du premier type attribuent la marche des nuages aux astres, les réponses du second type l’attribuent à la nuit, les réponses du troisième à la pluie, les réponses du quatrième au froid, au mauvais temps et au vent à supposer, bien entendu, que ces causes soient censées agir en partie moralement et non d’une manière exclusivement physique. Enfin, suivant les réponses du cinquième type, les nuages avancent tout seuls, mais, sous cette explication par la pure spontanéité, on sent l’influence de causes finales et morales diffuses.
Voici des exemples du premier type :
Grim (5 ans) : Les nuages sont de la fumée des cheminées. « Pourquoi ils avancent ? — C’est la lune qui les fait avancer », mais Grim ne peut préciser comment elle fait. « Ils savent qu’ils avancent ? — Oui. — Ils savent que la lune les fait avancer ? Oui. — Et la lune, elle le sait ? — Oui. » Grim constate simplement que les nuages accompagnent la lune, d’où il conclut à une influence à la fois physique et morale.
Bov (6 ; 5) : Nous parlons du soleil. « Qu’est-ce qui fait bouger le soleil ? — Les nuages. — Comment ? — Parce qu’ils marchent et ça l’entraîne. » Un moment après, Bov parle « des » soleils : « Tu les as vus les soleils ? — Oui, plus qu’il y en a, plus que je me promène, plus que j’en vois. — Comment ils sont ? — Ça fait marcher les nuages, parce que c’est plus fort. Ça tire les nuages, parce que les nuages sont toujours dessous. » Nous faisons remarquer à Bov son cercle, mais il ne le gêne en rien : « C’est les nuages [qui font marcher le soleil], parce qu’ils vont plus vite, alors le soleil est plus fort pour faire des trous aux nuages. » On voit que les rapports des nuages et du soleil sont conçus comme une lutte durant laquelle la victoire est alternativement aux deux parties. Les propos suivants confirment cette interprétation : « Quand les nuages restent tranquilles ? — Quand il y a pas de soleil… je vois les nuages qui marchent », et surtout : « Quand il va pleuvoir, il [le soleil] va vite chez lui. »
Eb (7 ans) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est le soleil. — Comment ? — Avec ses rayons. Il pousse les nuages. »
Nic (7 ; 11) : « C’est le soleil qui pousse. — Comment ? — Avec ses rayons. »
Bref, le soleil agit sur les nuages comme un gendarme sur un vagabond. Il le fait fuir, sans le toucher, par sa seule apparition. Ou bien il emploie la force de ses poignets. Mais que l’action soit toute morale ou mi-physique mi-morale, il s’agit toujours de l’action d’un vivant sur un vivant. Rappelons à cet égard les propos de Vern (R. M., chap. VII, § 3) : les nuages « veulent battre le soleil ». La cause du mouvement est donc encore à la fois interne et externe et le moteur externe agit par des moyens moraux autant que physiques.
Lorsque l’enfant attribue à la nuit la marche des nuages (deuxième type), il en est de même, mais avec une teinte finaliste : la nuit détermine le nuage à accourir parce qu’il doit faire la nuit. Voici un exemple :
Duc (6 ½) n’a jamais encore été interrogé par nous sur la nature de la nuit. « Ils viennent d’où, ceux-là [les nuages que nous voyons de la fenêtre] ? — Du ciel. — Pourquoi ils avancent ? — Parce que c’est bientôt la nuit. » Duc nous explique ensuite que la nuit se fait « quand il vient des nuages tout noirs ».
Cap (7 ans) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est la nuit. » Mêmes explications.
Bref, la nuit, étant en nuages (voir R. M., chap. IX, § 2), est cause motrice, parce que cause finale, du mouvement des nuages.
Il en est exactement de même lorsque l’enfant attribue à la pluie le mouvement des nuages (troisième type) :
Bonj (6 ½) : Les nuages bougent « des fois. — Qu’est-ce qui les fait bouger ? — La pluie. — Comment elle les fait bouger ? — Elle tombe. — Mais pourquoi bougent les nuages ? — Parce que la pluie elle tombe. » Un moment après : « C’est le vent qui fait, bouger les nuages ? — Non. — C’est quoi ? — La pluie. » De même Bonj nous dira, à propos des astres, que le soleil avance, « parce qu’il veut nous éclairer ».
La pluie est donc cause motrice, parce que cause finale, du mouvement des nuages, ce qui suppose une fois de plus que le nuage avance, tel un animal, pour des raisons psychiques ou morales.
Lorsque l’enfant dit que le froid ou le vent font avancer les nuages, le problème est un peu plus complexe. Le « froid », c’est, à peu de choses près, le vent (voir chap. II, § 1, stade II, type 6). Il semble donc que nous touchions ici à un type supérieur d’explication, c’est-à-dire à une explication purement physique. Mais il n’en est rien. Si les enfants de ce type font intervenir le vent, cela n’exclut nullement, pour eux, l’influence des raisons morales : le nuage fuit le vent ou rejoint le vent, etc., parce qu’il craint le beau ou le mauvais temps, etc. Bien plus, s’il est poussé par le vent, c’est qu’il s’en sert comme fait un bateau à voile : en l’utilisant et non en étant à sa merci. Bref, lorsque l’enfant dit que c’est le vent qui pousse les nuages, il faut insister pour savoir la signification de cette relation. Tant que des raisons morales interviennent encore et que l’enfant n’a pas inventé le schéma du reflux de l’air, ces cas sont à situer dans le présent stade et le présent type. Voici des exemples :
Cam (6 ½) commence par dire, à propos du mouvement de la lune, que « les nuages marchent, et la lune va aussi avec eux ». « Les nuages bougent ou pas ? — Ils marchent. C’est le vent qui les fait pousser. — Pourquoi ? — Parce que le vent est dur [= rude]. — Pourquoi ? — Ils ont froid, puis ils marchent. » Il ajoute qu’ils marchent « parce qu’ils nous suivent ». Ce complexus de croyances suivant lesquelles la lune et les nuages nous accompagnent montre assez que le vent ne sert que d’adjuvant : le nuage reste doué de mouvement propre, il nous suit, il part quand il a froid, etc.
Krug (6 ½) : « Qu’est-ce qui les fait bouger ? — C’est quand il y a du vent et de la neige, eh ! bien, ils partent. Ils s’en vont, puis ils reviennent après. »
Mos (8 ans) : « Pourquoi ils avancent ? — Parce qu’ils ont froid. — Les choses froides avancent ? — Non. — Pourquoi ça les fait avancer les nuages ? — … »
Duc (8 ans) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est l’air. — Quel air ? — L’air des arbres [on retrouve ici l’une des théories habituelles de l’origine du vent], et puis [quand] il fait très froid… » « Est-ce qu’ils sont vivants ou pas ? — Oui… parce qu’ils volent dans l’air comme si c’étaient des oiseaux. »
On voit que, si l’intervention de l’air apporte quelque chose de nouveau par rapport aux types précédents, elle ne détruit en rien l’idée que les nuages se meuvent d’eux-mêmes pour des raisons avant tout morales : ils marchent parce qu’« ils ont froid », « parce qu’ils nous suivent » (reste du premier stade), parce qu’ils veulent éviter le vent et la neige, et, surtout, ils volent tout seuls comme des oiseaux, en s’aidant du vent lorsqu’ils en rencontrent, mais en se passant de lui lorsqu’il n’y en a pas. Il sera donc facile de distinguer les enfants de ce type de ceux du quatrième et du cinquième stade. Durant ces derniers stades, en effet, le vent devient une condition physique indispensable de la marche du nuage, que le vent soit produit par le nuage lui-même (quatrième stade) ou qu’il ait une origine quelconque (cinquième stade).
Un cinquième type de ce troisième stade est caractérisé par le fait que l’idée d’un moteur externe semble absente et le moteur interne animiste entre seul en ligne de compte. Autrement dit, le nuage est censé avancer « tout seul ». Mais, en fait, l’idée d’un moteur externe, agissant pour des raisons morales, reste sous-entendue : c’est un ordre que reçoit le nuage, c’est son officium dans l’interaction morale des choses, qui contraint le nuage à avancer.
Voici des exemples :
Bar (9 ans) : les nuages avancent « eux-mêmes », « parce que s’ils avançaient pas, on aurait jamais de pluie. » « Mais comment font-ils ? Pourquoi ils ne nous tombent pas sur la tête ? — Parce que si ça tombait, bien on serait mort. — Mais comment ça se fait ? Ça leur serait bien égal ! — Oh ! oui, ils y voient pas. Ils sentiraient [seulement] puisque c’est comme de l’eau [cf. cet animisme spontané, malgré une contre suggestion !]. — Ils ne sont pas vivants ! — Que si ! Ça passe [= ça voyage]. Quand il grêle à la montagne, ça passe. » « Quand il fait chaud, ils le sentent ? — Ils sentent, parce qu’ils ont chaud aussi. — Ils peuvent aller où ils veulent ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que, si ils iraient, pour finir ils y resteraient [cf. la loi morale : il faut qu’ils reviennent !]. — Alors les nuages ne peuvent pas aller où ils veulent ? — Que si ! »
Per (7 ½) : « Les nuages avancent. Pourquoi ? — Pour aller à une autre place. — Comment ? — Tout seuls. — Ils peuvent aller où ils veulent ? — Oui. »
Les nuages avancent donc tout seuls, mais pour le plus grand bien des hommes. C’est cet officium qui les détermine : il faut qu’ils avancent pour nous donner de la pluie, il faut qu’ils ne partent pas, mais qu’ils reviennent, etc. Étant donné que dans les cas précédents la cause motrice restait de près ou de loin confondue avec la cause finale, on peut dire que ce cinquième type est le cas limite du troisième stade et a fortiori des précédents.
Durant les trois premiers stades, les lois morales et les lois physiques sont donc confondues pour l’enfant. Les causes physiques apparaissent bien par moments, mais, ou bien il ne s’agit que d’une contrainte de corps, d’une force de police pour ainsi dire (comme lorsque Dieu ou le soleil forcent les nuages à marcher), ou bien il ne s’agit que d’adjuvants non nécessaires (comme lorsque le nuage se fait aider par le vent, lequel vient s’ajouter simplement à la force propre du nuage qui « vole »).
À partir du quatrième stade, par contre, c’est-à-dire à partir de 7-8 ans environ (l’âge moyen du quatrième stade est de 8 ans, alors que celui du troisième stade était de 7 ans), apparaît un élément nouveau dans l’explication du mouvement : c’est l’idée d’un déterminisme physique. Dorénavant, le mouvement des nuages s’explique uniquement, quelles que soient leur force ou leur volonté propres, par l’action d’un corps extérieur à eux, bien que produit en partie par eux : le vent. Le vent est donc devenu cause physique indispensable. Les causes finales ou morales n’agissent plus sans cause motrice indépendante d’elles.
Cependant deux phénomènes viennent encore compliquer cette représentation et différencient ainsi le quatrième stade du cinquième. L’un est le schéma du reflux de l’air ou de l’άντιπερἰστασις : l’enfant considère les nuages comme produisant eux-mêmes le vent qui les fait avancer. Le nuage, en remuant spontanément, crée un courant d’air qui reflue derrière lui et le pousse en avant. L’autre particularité du stade est que les enfants continuent à croire, malgré l’avènement de l’idée de force physique, que le mouvement du nuage obéit à des fins, lesquelles ont pour instrument la force du vent. Ces fins sont naturellement anthropocentriques.
Si nous cherchons à préciser les filiations dont ces deux caractères sont l’aboutissement, nous découvrons sans peine que ce reste de finalisme est l’héritage de l’artificialisme transcendant du deuxième stade et de l’artificialisme immanent du troisième stade. Quant à l’άντιπερἰστασις, elle est évidemment issue de l’animisme des stades précédents : le nuage se pousse lui-même, semblable à un oiseau qui vole ou à un poisson qui nage. Ainsi, c’est le dualisme, que nous connaissons bien, de l’animisme et de l’artificialisme qui explique la complexité des représentations de ce quatrième stade. À cet égard, ce stade, qui est cependant le premier à voir se dégager l’idée d’un mécanisme physique nécessaire, est l’héritier des représentations biologico-morales des stades précédents. Si l’on nous permet cette comparaison impertinente, ce stade joue le rôle que joue dans l’histoire la physique d’Aristote, encore chargée de représentations artificialistes et finalistes, mais annonçant déjà l’effort de l’explication scientifique.
Voici des exemples de ce quatrième stade, à commencer par un cas présentant, semble-t-il, quelque résidu du stade précédent :
Aud (9 ; 9) nous dit, à propos du vent : « Il vient du ciel. — Comment il se fait dans le ciel ? — J’sais pas. — Qu’est-ce que tu crois ? — Qu’il peut venir des nuages. — Comment ça ? — Parce que, quand les nuages avancent, ça fait de l’air. Quand ils sont immobiles, il y en a pas beaucoup. — Pourquoi les nuages avancent ? — Parce que c’est l’air qu’ils font [!] qui les fait avancer. — Comment ça ? — Parce que ça les pousse. — Pourquoi ? — J’sais pas. Parce que ça les pousse. — Aujourd’hui ils bougent ? — Oui. — Vite ou lentement ? — Lentement. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a du soleil. — Alors qu’est-ce que ça fait ? — Quand il y a pas de soleil, ça les fait aller plus vite. — Pourquoi ? — Parce que le soleil retient un peu d’air. » « Pourquoi les nuages vont lentement quand il y a du soleil ? — Parce qu’il fait chaud. — Et alors ? — Ça les fait ralentir. — Pourquoi ? — Parce que le soleil prend un peu d’air pour lui. — Pourquoi ? — Pour le respirer. — Tu crois ça ? — Oui. — Le soleil est vivant ? — J’sais pas. Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il peut nous éclairer. Sans ça il pourrait pas. »
Le début de l’interrogatoire est nettement du quatrième stade. L’intervention du soleil, par contre, est sans doute un reste des idées du troisième stade, mais, comme on voit, le soleil est censé agir physiquement sur les nuages, et non plus seulement moralement.
Gal (10 ; 2) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — L’air. » Mais, d’autre part, l’air vient des nuages : « Comment ça fait de l’air ? — Par leur mouvement. » En outre, les nuages nous suivent : « Comment ça ? — Parce qu’on marche. » Mais ce reste du premier stade prend ici une expression toute physique : l’air qui fait avancer les nuages vient ainsi en partie « d’ici. — Qu’est-ce qui fait cet air ? — Nous. — Comment ? — En marchant. » Un moment après, nous demandons à Gal ce qui peut produire de l’air. Gal nous énumère alors toutes les choses en mouvement : les nuages, le soleil, la lune, les étoiles et nous-mêmes. À l’idée de l’άντιπερἰστασις s’ajoute donc l’idée d’une interaction des divers courants d’air.
Duss (10 ; 7) : « Le vent fait avancer les nuages », mais les nuages « font du vent. — Comment ? — En bougeant. » (Voir le cas de Duss, chap. II, § 1.)
Pun (8 ; 7) : « C’est l’air que ça [les nuages] fait, et puis il [l’air] chasse les nuages. » (Voir aussi chap. II, § 1.)
Deb (9 ans) nous dit, à propos de la lune, que c’est les nuages qui la font avancer. « Comment ? — En faisant du vent. » Quant aux nuages, « c’est le vent qui les pousse ». Les « nuages peuvent faire du vent ? — Oui. — Comment ? — En poussant les autres nuages. »
Voici encore un cas très spontané et probablement primitif :
Leo (7 ans) estime que les nuages sont en fumée. Or, à propos de l’explication d’un moteur à vapeur (voir chap. X), Léo nous explique ainsi pourquoi la fumée monte : « Quand ça sort, ça fait de l’air. La fumée fait de l’air. »
Pour tous ces enfants, les nuages avancent donc grâce à l’air qu’ils produisent eux-mêmes, et les nuages produisent cet air par leur mouvement. C’est le schéma typique du reflux de l’air. Pour d’autres enfants, qu’il convient de classer dans le même stade, les choses sont un peu différentes. Le nuage avance toujours grâce à l’air qu’il produit, mais cet air est contenu dans le nuage, et s’en échappe. C’est l’air ainsi échappé qui pousse le nuage. Voici des exemples :
Ant (8 ans), à propos du soleil : « C’est le vent qui le pousse. — D’où vient ce vent ? — Des nuages. — Comment il se fait le vent ? — C’est les nuages qui le laissent échapper. — Et les nuages, comment ils avancent ? — C’est le vent qui les fait avancer. — Quel vent ? — Le vent des nuages. » C’est la même idée qu’Ant avait soutenue à propos de notre enquête sur l’origine du vent (chap. II, § 1).
Cur (8 ; 4) : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — L’air. — Quel air ? — L’air du ciel. — Il vient d’où ? — C’est l’air des nuages. »
Bor (9 ans) : Les nuages avancent « parce que ça a du courant. — Qu’est-ce que c’est ce courant ? — C’est dans les nuages. — Mais pourquoi les nuages ne tombent pas ? — Parce que ça les retient. — Quoi ? — Le courant. — D’où il vient le courant qui les retient ? — De dans les nuages. — Comment il se fait le courant ? — En air. — Et comment il fait pour les retenir ? — Ça les pousse en haut. »
Un tel schéma, qui est apparenté de près à celui du reflux de l’air, est-il antérieur ou postérieur à ce dernier ? Il nous est difficile de le dire. Les deux types sont contemporains. Sans doute y a-t-il interaction entre eux : l’idée que les nuages contiennent de l’air mène à l’idée que l’air reflue pour les pousser, et vice versa.
Enfin, durant un cinquième stade, les représentations de l’enfant deviennent identiques aux nôtres : c’est le vent qui pousse les nuages, et ce vent n’est en rien produit par le nuage lui-même. Voici un exemple :
Gut (9 ½) : « Pourquoi les nuages bougent plus ou moins vite ? — À cause du vent. Ils avancent par le vent. — D’où vient ce vent ? — Du ciel. — Comment il se fait ? — J’sais pas. — Et les nuages ils peuvent faire du vent ? — Non. — En bougeant ils peuvent faire du vent ? — Non. — Et quand il n’y a pas de vent ils peuvent avancer tout seuls ? — Non. »
Ces dernières questions sont nécessaires pour établir qu’un enfant est bien du cinquième stade. La réponse : « C’est le vent qui pousse les nuages » peut, en effet, être du troisième, du quatrième ou du cinquième stade. Mais les critères que nous avons indiqués suffisent pour permettre une classification objective. Il importe simplement de se rappeler que, chez les petits, les participations possibles entre les diverses sources d’air viennent souvent compliquer les choses, mais cela ne constitue pas un obstacle insurmontable pour l’interrogatoire et le classement de ces enfants.
Notons enfin que les résultats obtenus par Mlle Rodrigo sur une centaine de petits Espagnols de la ville et de la campagne confirment entièrement les résultats précédents.
En particulier, les réponses du premier stade sont fréquentes : « Qu’est-ce qui fait avancer les nuages ? — C’est nous, en marchant ». On trouve aussi tout un groupe de réponses qui attribuent cette marche au soleil, au tonnerre, aux étoiles, à la pluie, etc. (troisième stade). Enfin, ce n’est qu’à 9 ans ½, en moyenne, que le rôle décisif est attribué au vent.
§ 2. Le mouvement des astres🔗
La question du mouvement des astres est naturellement plus confuse pour l’enfant que celle du mouvement des nuages, mais, chez les petits, elle est exactement du même ordre, puisque les astres sont situés sur le même plan que les nuages. Aussi est-il possible de classer, dans les grandes lignes, les réponses obtenues, et, chose intéressante, de retrouver le même schéma d’évolution que nous venons d’analyser à propos des nuages.
Nous retrouvons ainsi nos cinq stades. Durant un premier stade, la cause du mouvement est magico-animiste : c’est nous, en marchant, qui faisons avancer les astres, et ils nous obéissent consciemment. Durant un second stade, ce mouvement est dû aux hommes, ou à Dieu, mais la magie cède le pas à la liaison artificialiste. Naturellement les astres continuent à être considérés néanmoins comme vivants et conscients. En outre, ils continuent à nous suivre, mais ce n’est plus tant parce que nous les obligeons magiquement à le faire, c’est surtout parce qu’ils « veulent » nous accompagner. Durant un troisième stade, ces deux derniers phénomènes se conservent tels quels, mais l’artificialisme est transféré sur les choses : ce sont les nuages, la nuit, la pluie, etc., qui font avancer les astres, pour des raisons morales autant que physiques. Durant un quatrième stade, les astres avancent en vertu du reflux de l’air, ou du feu, ou de la chaleur, qu’ils produisent eux-mêmes. La cause du mouvement devient donc physique. Néanmoins les astres continuent à être considérés comme vivants et conscients, et, en général, ils continuent à être censés nous suivre dans nos marches. Enfin, durant un cinquième stade, le mouvement des astres s’explique par des raisons exclusivement mécaniques : le vent, etc.
Le premier stade est caractérisé par un âge moyen de 5 ans, le second de 6 ans, le troisième de 7 ans, le quatrième de 8 ans et le cinquième de 9 ans ½.
Voici des exemples du premier stade :
Nai (4 ½) : « Le soir, quand tu te promènes, est-ce que la lune reste tranquille ? — Elle vient avec moi, elle nous suit. — Elle peut aller où elle veut, la lune, ou bien il y a quelque chose qui la fait avancer ? — C’est moi quand je marche. »
La fille de Rasmussen, R., à 4 ans, s’écrie en voyant la lune : « c’est la lune, elle est ronde… elle marche quand nous marchons. » On expliqua à R. que cela n’était pas vrai, mais trois mois après, elle fit la même remarque à propos des étoiles : « Qu’est-ce que c’est ces petites choses brillantes là-haut ? — Quand nous marchons, elles marchent aussi, mais elles ne le font pas vraiment » [cette restriction finale est donc simplement apprise] 1.
Les astres sont donc à la fois vivants et contraints par nous d’avancer. C’est cette double cause qui explique leur marche. De ce stade au second, c’est-à-dire au stade de l’artificialisme, la progression est insensible. En effet, de l’idée que nous faisons avancer les astres en marchant à l’idée, que nous commandons aux astres, et de cette dernière idée à l’idée que les fabricateurs des astres les forcent à avancer, il y a toutes les transitions. Voici des exemples de ce second stade :
Gand (6 ans) : « Pourquoi le soleil avance ? — Pour nous tenir chaud ». « Le soleil est vivant ? — Oui, parce qu’il avance ». « Et la lune, comment elle avance ? — C’est le Bon Dieu… C’est le Bon Dieu qui y fait. »
Caud (9 ans) : « Le soleil bouge ou pas ? — Il bouge tout seul. — Il peut aller à la vitesse qu’il veut ? — Non. — Pourquoi ? — C’est le Bon Dieu. — Il voit le jour, le soleil ? — Oui, c’est sûr il voit, puisque c’est lui qui éclaire ! Il se cache pour faire la nuit. » Même explication pour la lune : elle ne vient pas le jour « parce que le jour, c’est le soleil qui vient. » « Le soleil ne pourrait pas avancer tout seul, sans le Bon Dieu ? — Oui, s’il voulait. »
Bref, les astres avancent tout seuls, volontairement, mais leur marche est réglée, pour des raisons morales, par les hommes ou par Dieu.
Cette bipolarité se retrouve entièrement au cours du troisième stade. D’une part, le soleil et la lune continuent d’avancer grâce à une force interne vivante et consciente. D’autre part, il y a un moteur externe, mais ce n’est plus Dieu ou les hommes, ce sont les nuages ou la pluie, ou le vent, etc. Seulement, chose intéressante, le moteur externe n’agit pas encore d’une manière entièrement physique : les corps agissent encore les uns sur les autres grâce à des influences morales autant que physiques. L’artificialisme est simplement transféré sur les choses. L’âge moyen des enfants de ce stade est de 7 ans.
Comme à propos des nuages, ce troisième stade est d’une nature très complexe. Pour l’interpréter sans en fausser la signification, il importe donc de se rappeler les trois circonstances que voici. La première est que, jusque vers 8 ans, en moyenne, les enfants croient, encore que le soleil, la lune et les étoiles nous suivent dans nos promenades (voir R. M., chap. VII, § 2). Ce fait seul suffit à montrer combien les astres gardent leur spontanéité, même lorsque l’explication du mouvement paraît mécanique. En effet, si les astres nous suivent, c’est « pour nous regarder », « parce qu’ils sont curieux », « parce qu’ils veulent voir ce qu’on fait », etc. En second lieu, il importe de se rappeler ceci : en vertu de ses difficultés à l’addition et à la multiplication logiques (voir J. R., chap. IV, § 2), l’enfant indiquera toujours une seule cause de mouvement, alors même que, dans sa pensée spontanée, les causes sont en réalité multiples et agglomérées. En troisième lieu, il faut savoir que, à partir de 7-8 ans en moyenne, l’enfant conçoit les astres comme des sortes de nuages serrés, participant de la fumée des toits.
On comprend, dès lors, la complexité des réponses de ce stade. Nous distinguerons cinq types principaux de réponses : le mouvement des astres est dû aux nuages, à la nuit, à la pluie, au vent ou à un mouvement entièrement spontané. Nous ne classons naturellement dans ce stade les réponses faisant intervenir le vent que pour autant que l’enfant superpose à cette explication une autre explication de type nettement moral.
Voici des exemples du premier type :
Roy (6 ½) : « Comment est-ce que le soleil avance ? — C’est les nuages. — Comment ? — Parce que les nuages avancent. — Est-ce qu’ils touchent le soleil ? — Non. — Comment ils font avancer le soleil ? — … » « Qu’est-ce qu’il fait le soir ? — Il se cache. — Comment il bouge pour aller se cacher ? — C’est les nuages. — Comment ? — Ça fait avancer le soleil. — Comment ça ? — Le nuage fait avancer le soleil parce que le nuage marche. — Alors ? — Ça amène le mauvais temps. » « Le soleil le sait quand il fait beau temps ? — Oui. — Pourquoi il le sait ? — Parce qu’il y a pas de nuages. — La lune avance ou pas ? — Elle avance. C’est aussi les nuages qui la fait avancer. — Comment ? — Parce que les nuages avancent. — Qu’est-ce qu’elle fait la lune quand tu te promènes ? — Elle se promène aussi. — Les étoiles bougent ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce que nous, on bouge des fois. — Qu’est-ce qui les fait bouger ? — C’est les nuages. — Quand il n’y a pas de nuages, elles peuvent bouger ? — Non. — Pas du tout ? — Des fois elles peuvent bouger parce que nous on bouge. — Qu’est-ce qui les fait bouger quand il n’y a pas de nuages ? — C’est parce que nous on bouge. »
Bov (6 ; 5), comme on a vu (§ 1, 3e stade), dit tantôt que les nuages font avancer le soleil « parce qu’ils marchent et ça l’entraîne », tantôt que le soleil « fait marcher les nuages parce que c’est plus fort, ça tire les nuages parce que les nuages sont toujours dessous. — Qu’est-ce que tu crois le plus juste ? — C’est les nuages [qui entraînent le soleil] parce qu’ils vont plus vite, alors le soleil est plus fort pour faire des trous aux nuages. » Le soleil a donc un mouvement spontané : « Quand il va pleuvoir, il va vite chez lui. » On voit que les nuages entraînent le soleil comme un animal en entraîne un autre et non comme une cause mécanique entraîne nécessairement son effet.
Bul (7 ; 6) : « Où est le soleil aujourd’hui ? — Derrière la montagne. — Pourquoi ? — Parce qu’il fait mauvais temps. — Il ne vient pas quand il fait mauvais temps ? — Non, parce qu’il pleut. — Pourquoi il ne vient pas ? — Parce qu’il est [= il serait] mouillé. — Comment il avance, le soleil ? — C’est les nuages qui le font bouger. — Comment ça ? — C’est le vent… parce qu’ils le poussent. » Le nuage agit donc mécaniquement, mais le soleil reste libre de venir ou de ne pas venir, de se laisser pousser par le nuage ou de partir.
Fran (9 ans. Retardé) : « Le soleil bouge ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il veut faire du soleil fort. — Pourquoi ? — Parce que des fois il y a des dames et des messieurs qui vont se promener et ils sont contents de voir du beau temps. — Le soleil les voit ? — Oui. — Comment il avance ? — À cause des nuages. Ils font des fois pousser le soleil, parce que les nuages des fois ils avancent. Ça fait aussi avancer le soleil. — Quand il n’y a pas de nuages, qu’est-ce qu’il fait le soleil ? — Il avance aussi. — Et quand on marche, qu’est-ce qu’il fait le soleil ? — Des fois il nous regarde, puis des fois il nous suit. »
Brul (8 ans) : « Les nuages le poussent », mais sans vent ni nuages « il va quand même »… « Il va tout seul. »
Deb (9 ans) : « C’est les nuages qui poussent. — Comment ? — En faisant du vent. — Et quand il n’y a pas de nuages, la lune avance ou pas ? — Elle avance toute seule. — Comment ? — C’est les étoiles. — Qu’est-ce que c’est les étoiles ? — Un petit éclair. — Qu’est-ce qui fait les éclairs ? — Les nuages qui se rencontrent. »
Lug (12 ans. Très retardé) : « Les nuages poussent le soleil », mais il peut aussi aller seul, « parce que c’est du feu ».
Deux interprétations sont possibles. La première est mécanique : les nuages poussent les astres et les déterminent ainsi à avancer. La seconde est morale : le soleil imite la marche des nuages, ou il fuit devant les nuages, etc. Laquelle choisir ? Il est évident que l’originalité de ces enfants est précisément de ne rien exclure. Les nuages entraînent les astres comme un animal en entraîne un autre : tantôt par la force, tantôt par l’exemple, tantôt par la crainte, etc. La preuve en est que plusieurs de ces enfants admettent que, en l’absence des nuages, nous suffisons à faire avancer les astres (voir Roy). D’autre part, les astres avancent tout seuls quand il n’y a pas de nuages (Boy, Fran, Brui, etc.). Ces réponses sont donc l’exacte réciproque des croyances du troisième stade relatives au mouvement des nuages. En bref, le soleil se sert des nuages pour avancer, mais il peut les quitter ou les fuir, et, en leur absence, il conserve une capacité importante de mouvement propre.
Pour d’autres enfants, c’est « le ciel » qui fait avancer les astres. Mais il est inutile de mettre à part ce type de réponses étroitement lié au précédent, car il n’en constitue qu’un cas particulier. En effet, le ciel consiste en « nuages serrés » :
Re (8 ans) commence par affirmer que le soleil avance « tout seul ». Puis il précise : « C’est le ciel. — Comment il fait ? — Il bouge aussi. » Le ciel est en nuages : « Il a beaucoup de petits nuages serrés. »
Le ciel est donc un grand nuage qui entraîne le soleil, mais celui-ci utilise ce moteur sans y être entièrement soumis.
Un deuxième type de réponses fait appel à la nuit et concerne surtout la lune, quoique la nuit soit aussi considérée comme chassant le soleil. Voici un exemple :
Lug (12 ; 3. Très retardé) : La moitié de la lune est partie « dans un pays où ça fait nuit ». « Comment ça se fait qu’elle parte ? — Il faut qu’elle aille dans un autre pays. — Qu’est-ce qui la fait partir ? — C’est la nuit. — Comment ça se fait ? — Elle s’en va quand c’est jour ici. » Pour Lug, la lune « nous suit » dans nos promenades.
On voit que la nuit agit surtout moralement : « il faut que… ». Dans d’autres cas, elle agit aussi matériellement, étant conçue comme un grand nuage noir qui enveloppe la lune.
Un troisième type d’explication consiste à expliquer le mouvement des astres par l’action du temps qu’il fait et en particulier de la pluie :
Krug (6 ans ½) : « Le soleil bouge ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce que des fois il va vers la France, puis partout. — Comment il avance ? — C’est la pluie qui le chasse. — Et quand il n’y a pas de pluie, pourquoi il bouge ? — Parce qu’il va chasser la pluie. — Et quand il ne pleut pas ? — Il peut toujours bouger. — Comment ? — Il s’en va. — Il bouge tout seul ou il y a quelque chose qui le fait bouger ? — Il bouge tout seul. — Tu crois ? — C’est l’air qui le fait en aller. — Comment fait l’air ? — Elle [l’air] est forte, puisqu’elle souffle très fort, puis elle le fait partir. »
On voit ici nettement que le mouvement est celui d’êtres vivants qui se chassent et se poursuivent. Les derniers propos de Krug nous conduisent à un quatrième type de réponses : c’est l’air qui fait avancer les astres. Il y a là un type dont l’âge moyen est de 7 ans, comme celui des précédents. Mais, lorsque l’enfant fait intervenir le vent comme cause du mouvement des astres, il faut distinguer trois cas (comme nous l’avons fait à propos des nuages). Tantôt le vent est un simple adjuvant du mouvement, la cause réelle étant d’ordre moral, tantôt le vent est condition indispensable du mouvement, mais il est produit par les astres eux-mêmes, tantôt le vent est condition indispensable et a une origine étrangère aux astres. Le premier cas seul rentre dans le troisième stade. Le second cas, au contraire, caractérise le quatrième stade et le troisième cas le cinquième stade.
Voici des exemples de ce quatrième type de réponses du troisième stade :
Hub (6 ½) : « Comment il bouge, le soleil ? — Il va avec moi. — Pourquoi ? — Pour éclairer. Pour qu’on voie clair. — Quand tu vas à C., où va le soleil ? — Vers moi. — Comment il va avec toi ? — Parce que je le regarde. — Qu’est-ce qui le fait avancer quand il va avec toi ? — C’est le vent. » On voit bien que le vent n’est qu’un adjuvant, puisque le soleil reste libre de nous suivre où que nous allions.
Tac (6 ½) : « Qu’est-ce qu’elle fait la lune, quand on se promène ? — Elle roule avec nous. — Pourquoi ? — Parce que c’est le vent qui la fait aller. — Le vent sait où on va ? — …Oui. — Et la lune le sait ? — Oui. — Elle fait exprès de venir avec nous ou elle est forcée ? — Elle vient pour nous éclairer. »
Gay (8 ½) : « Des fois, mais pas tout le temps, on le voit [le soleil] monter de bonne heure le matin, et puis il se couche à une autre place. — Pourquoi il se couche à une autre place ? — Quand il y a la bise et le vent. — Pourquoi ? — Parce que ça le pousse. — Il peut se coucher où il veut ? — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a des places où il n’est pas bien [cf. l’argument qui fait appel à des raisons morales et non à un déterminisme physique]. » D’autre part le soleil nous suit : « Il me suit. — Pourquoi ? — Parce qu’il veille sur nous. Il regarde ce qu’on fait [confusion avec le Bon Dieu !]. » Nous demandons alors à Gay comment le soleil peut nous suivre si c’est le vent qui le pousse. — Il va où le vent le pousse. — Mais tu m’as dit qu’il nous suit ? — Il a des ailes peut-être. — Tu crois que c’est le vent ou les ailes ? — Moi, je crois qu’il a des ailes, parce que s’il veut aller d’un côté, et puis le vent le pousse d’un autre… » On voit que pour Gav il n’y a aucune contradiction entre mouvement spontané du soleil et l’idée que le vent pousse les astres. Lorsque nous acculons Gay à une difficulté qu’il ne sentait pas, il invente un moyen de fortune pour sauvegarder les deux aspects du mouvement du soleil : un moteur interne, qui est la volonté propre de l’astre, et un moteur externe non nécessaire, qui est le vent agissant comme cause physique.
Ack (8 ; 7) : « Le soleil bouge ? — Oui. — Comment ? — C’est le vent qui le fait pousser. — Et quand il n’y a pas de vent ? — Il marche tout seul. — Comment le vent le fait bouger ? — Il le pousse, il le chasse. — Et quand il n’y a pas de vent ? — Il marche tout seul. — Comment ça ? — Tout seul. »
Tous ces cas sont très nets. Le vent est un adjuvant du mouvement, mais les astres gardent toute leur spontanéité ; ils nous suivent, ils vont où ils veulent. Un garçon de 8 ans affirme, par exemple : « Comme le soleil ne bouge pas [en ce moment], alors l’air le fait pas bouger », autrement dit : « Comme le soleil ne veut pas bouger, il ne fait pas appel au vent, et le vent qui souffle en ce moment ne suffit pas à le forcer à avancer ». En bref, les astres se servent du vent à la manière des bateaux à voile ou des avions : ils ne font point de vent, mais se servent du vent, quitte à être parfois emportés, mais quittes, en général, à se gouverner eux-mêmes pour garder leur direction. Bien plus, ils ont la faculté de bouger tout seuls quand il n’y a pas de vent, sans que l’enfant précise encore comment. Mais on sent que l’explication par l’άντιπερἰστασις est proche : du moment que le soleil bouge tout seul, et qu’il peut utiliser le vent, il n’y a qu’un pas jusqu’à admettre que son mouvement fait ou attire du vent capable d’augmenter la force de ce mouvement. C’est ce que nous allons voir en examinant les réponses du quatrième stade.
Auparavant, examinons encore un cinquième type de réponses appartenant au troisième stade et selon lesquelles les astres avancent « tout seuls ». Ce type est, avec le précédent, de beaucoup le plus abondant et l’âge moyen en est aussi de 7 ans. Aussi ne peut-il constituer un stade différent. D’autre part, ce type soutient avec les précédents les plus étroites relations. En effet, c’est très artificiellement que nous avons distingué cinq types d’explications dans les réponses du troisième stade. En réalité, ces types interfèrent suivant toutes les combinaisons possibles. Chaque enfant met bien l’accent sur tel ou tel type de réponses, mais ce n’est pas à l’exclusion des autres. Bien plus, il y a un schéma commun à toutes ces explications : c’est l’union de la spontanéité du mouvement des astres et de l’obligation morale d’avancer à laquelle les astres sont soumis. D’une part, les astres avancent seuls en se servant des nuages, du vent, etc., mais sans être déterminés par eux. D’autre part, les astres doivent avancer pour nous éclairer, nous suivre, etc. C’est la quintessence de ces représentations que nous livre le cinquième type de réponses : les enfants de ce type se bornent à dire que les astres avancent seuls et qu’ils avancent pour notre bien. Voici des exemples :
Cam (6 ans) : « Pourquoi le soleil bouge ? — Parce qu’il brille. » Il nous suit, dit Cam, pour éclairer. « Pourquoi bouge la lune ? — Parce qu’il fait nuit. — Oui, mais pourquoi elle bouge ? — Parce qu’il y a des personnes dehors. — Alors ? — Parce qu’il y a des gens qui veulent travailler. — Alors ? — C’est l’heure d’aller travailler. Alors la lune vient. » C’est presque encore du second ou même du premier stade.
Zac (6 ans). Le soleil bouge « pour nous éclairer ». « Mais comment avance-t-il ? — Parce qu’il roule. — Pourquoi ? — Parce qu’il est rond. — Il roule tout seul ou quelque chose le fait rouler ? — Tout seul. — Le soleil est vivant ? — Oui, parce qu’il roule. » Il est en air, en vent ou en nuage. Mêmes explications pour la lune. « Elle pourrait partir si elle le voulait ? — Oui. — Pourquoi elle reste ? — Parce qu’on voirait rien. »
Eill (9 ans) : « Le soleil avance ? — Oui, parce qu’il doit nous éclairer. »
Moc (10 ans). Le soleil avance « tout seul ». « Il sait qu’il avance ? — Bien sûr. C’est lui-même qui tourne. Bien sûr qu’il y sait ! »
On voit assez, dans chacun de ces cas, la double origine de ces explications. D’une part, l’animisme pousse l’enfant à considérer les astres comme avançant tout seuls. D’autre part, l’artificialisme devenu immanent pousse l’enfant à expliquer ce mouvement grâce à un finalisme auquel sont soumises toutes choses et auquel est pliée la volonté des astres. Les réponses du troisième stade sont donc toutes homogènes.
L’idée de Zac, de Moc, etc., suivant laquelle les astres « roulent » ou « tournent » nous conduit au quatrième stade, c’est-à-dire aux explications selon lesquelles les astres, en tournant ou en avançant, produisent un courant d’air qui reflue derrière eux et les chasse en avant. La caractéristique du quatrième stade est donc le schéma de l’άντιπερἰστασις. Le vent devient cause physique indispensable, mais, en vertu de l’animisme et de la spontanéité prêtée aux astres, ce vent est conçu comme produit par les astres eux-mêmes. Nous nous trouvons donc en présence d’un stade exactement parallèle au quatrième stade des explications relatives au mouvement des nuages. Seulement, dans le cas des astres, ce type d’explication est moins fréquent que dans le cas des nuages, pour cette raison bien simple que, pour beaucoup d’enfants, les astres, étant chauds, ne peuvent produire le vent, qui est froid. Mais il se produit alors une simple transposition du schéma habituel par adaptation aux conditions des astres : c’est la « chaleur » qui est censée pousser les astres. La chaleur est donc conçue par certains enfants comme une sorte de substance chaude émanant des astres et les poussant par reflux. Les réponses de ce quatrième stade se répartissent donc en deux types, l’un faisant appel au vent et l’autre à la chaleur. Voici des exemples du premier type, dont l’âge moyen est de 8 ans :
Giamb (8 ½) disait à 7 ans que « c’est nous » qui faisons avancer les astres « en marchant ». Mais il ajoutait peu de temps après que « c’est le vent qui le fait ». Le vent est instrument et nous sommes cause. Un an et demi après, Giamb recourt au schéma du reflux de l’air. « Comment le soleil avance ? — C’est l’air qui le fait avancer. — Pourquoi ? — Parce que ceux qui ont froid il [le soleil] les réchauffe, et ceux qui ont chaud il leur fait de l’ombre. — Comment ça ? — Il tourne et il va plus loin. — Comment ça se fait qu’il tourne ? — Parce qu’il [= le soleil] fait de l’air, et ça le fait tourner. » Quant à savoir comment le soleil fait de l’air, Giamb a là-dessus une idée curieuse : l’air « c’est le vent, c’est l’ombre ». Le soleil fait donc à la fois de l’ombre et de l’air.
Gall (10 ; 2) : « Comment elle avance la lune ? — Par l’air. — Comment ça ? — Parce que le soir il y a de l’air. — Qu’est-ce qui fait cet air qui fait avancer la lune ? — C’est la fraîcheur. — Et qu’est-ce qui fait cette fraîcheur ? — C’est le mouvement de la lune. » On ne saurait être plus clair ! De même, nous dit Gall, le soleil fait de l’air parce qu’« il souffle », les nuages en font « par leur mouvement », et les étoiles avancent par « l’air des étoiles ».
Bras (8 ; 8) dit que le soleil avance parce que « le vent le pousse », mais c’est le soleil qui fait ce vent « parce qu’il bouge. » Bras ajoute : « Il marche avec nous ». « Comment il fait pour nous suivre ? — Il court. — Comment ? — Le vent le pousse. — Mais quand on contourne ? — Parce que le vent le pousse. — Mais qu’est-ce qui fait contourner le vent, quand on contourne ? — Parce qu’il [le soleil] marche. »
Mart (9 ; 5) : « Le vent pousse le soleil. — Et quand il n’y a pas de vent, est-ce que le soleil avance ? — Oui. — Qu’est-ce qui le fait avancer alors ? — L’air. » Nous demandons à Mart d’où vient cet air. Mart répond que le soleil est « gonflé par l’air. » Le soleil, nous dit Mart, a « du courant ». C’est l’analogue de ce que nous avons vu à propos des nuages, qui se poussent eux-mêmes grâce à l’air dont ils sont pleins.
Berg (7 ; 2) dit de la lune : « Le vent il souffle pour la faire bouger ». Mais il ajoute que la lune a un peu de force « parce qu’elle fait un petit peu de vent. »
On voit combien ces cas ressemblent aux cas analogues relatifs aux nuages. Dès 6-7 ans, en effet, on trouve des enfants pour croire que les astres font de l’air (voir chap. II, § 1). On sait, en effet, que, pour les enfants de 8 à 10 ans, les astres sont formés de nuages ou même d’air comprimé (voir R. M., chap. VIII, § 3). Ainsi Roy, dont nous avons vu ici même maintes fois les réponses, estime que ce sont les nuages qui ont fait grossir le soleil grâce à l’air qu’ils contiennent, etc. Toutefois, plusieurs enfants nient que le soleil puisse faire de l’air, bien qu’il contienne « du courant » :
Duc (7 ; 5) estime qu’il y a « du courant » dans le soleil, mais pas d’air, parce que, « quand on fait du feu, ça fait point de vent ».
Falq (8 ans) : « Le soleil peut faire du vent ? — Non, parce qu’il est chaud. »
Nous sommes ainsi conduits au deuxième type des réponses de ce stade : le soleil est poussé par la chaleur ou la vapeur qu’il dégage lui-même. Il y a là un nouveau modèle du schéma du reflux. Il est à noter, d’ailleurs, que, pour certains enfants, il y a continuité complète entre ce modèle et le précédent, étant donné que la vapeur, la fumée et l’air se confondent plus ou moins. Voici un exemple net :
Ant (8 ans) : « Qu’est-ce qu’il fait le soleil, quand tu te promènes ? — Il nous suit. Il va aussi du même côté. — Il avance ? — Il avance. — Comment ? — C’est la chaleur qui la fait avancer. — Qu’est-ce que c’est la chaleur ? — C’est une flamme qui s’échappe du soleil. — Comment cette flamme fait avancer le soleil ? — Parce qu’elle le pousse. — Comment elle bouge, la flamme ? — C’est le soleil qui la fait bouger. — Comment ? — Quand il avance, la flamme elle bouge. » Mais Ant ne confond pas chaleur et vent : « Une flamme peut donner du vent ? — Non, elle donne de la chaleur. — Mais aussi du vent ? — Non, c’est trop chaud. »
Bras (8 ; 8), dont on a lu plus haut les réponses du premier type, dit aussi du soleil : « Il chauffe et ça fait de la vapeur », pour expliquer sa marche.
On voit combien ce type est analogue au précédent, mutatis mutandis. On voit aussi (et c’était le cas également à propos des nuages) combien les causes morales restent essentielles jusqu’à ce quatrième stade inclusivement, bien que les causes physiques commencent à être conçues comme conditions nécessaires du mouvement.
Enfin, durant un cinquième stade, les causes morales sont éliminées et les conditions physiques deviennent seules causes véritables.
Ces causes physiques sont naturellement le vent et l’air, puisque le soleil est un nuage enflammé qui est à la hauteur des autres nuages. Mais le vent cesse d’être conçu comme produit par le soleil et le soleil cesse d’être considéré comme vivant, conscient et moralement obligé. Voici un exemple :
Tau (9 ans) : « La bise pousse les nuages et le soleil en même temps. — Et quand il n’y a pas de bise ? — Les nuages ne bougent pas. — Et le soleil ? — Il ne bouge pas. — Le soleil peut faire de l’air ? — Non. — Quand tu te promènes le soleil et la lune te suivent ? — Non. — Ils savent qu’ils avancent ? — Non. — Ils sentent qu’ils vont se coucher ou se lever ? — Non. »
Naturellement, à partir de 8-9 ans, les enfants commencent à répéter des propos appris, aussi est-il rare de saisir ce cinquième stade dans toute sa pureté. L’étrange manie qu’ont certains pédagogues d’enseigner à des enfants de cet âge le système de Copernic donne lieu aux plus bizarres déformations. L’enfant conclut des leçons entendues que c’est la terre qui fait tourner le soleil. Ou il conclut, du fait que le soleil est immobile, que les nuages le sont aussi (puisqu’ils sont sur le même plan et qu’ils semblent aussi avancer !). Un débile de 25 ans nous a dit qu’il n’a jamais cru que la terre tournait autour du soleil, et qu’on lui avait « bourré le crâne », etc. Inutile de relever toutes les réponses, qui n’ont rien de la spontanéité de celles que nous avons citées dans ce chapitre.