Chapitre VII.
Le niveau de lâeau
a
Rien nâest plus propre Ă mettre en lumiĂšre la signification dynamique que comporte lâidĂ©e de poids, chez les enfants les plus jeunes, et la difficultĂ© de lâenfant Ă tenir compte du volume des corps, que lâĂ©tude des consĂ©quences de lâimmersion dâun caillou dans un verre dâeau.
Le problĂšme que nous allons poser aux enfants est extrĂȘmement simple, et câest lĂ son grand avantage sur le problĂšme de la flottaison des bateaux. On montre Ă lâenfant un verre dâeau rempli aux trois quarts, et un caillou. On dit : « Je vais mettre ce caillou dans lâeau, au fond de lâeau. Quâest-ce qui va se passer ? Quâest-ce que va faire lâeau ? » Si lâenfant ne dit pas dâemblĂ©e : « Lâeau montera » on ajoute : « Lâeau restera Ă la mĂȘme place, ou pas ? » Une fois que lâenfant a donnĂ© sa rĂ©ponse, on fait lâexpĂ©rience, on prie lâenfant de constater que le niveau de lâeau sâest Ă©levĂ© et on demande lâexplication de ce phĂ©nomĂšne. Les petits rĂ©pondent toujours que lâeau monte parce que le caillou est lourd et quâil pĂšse sur elle. On prĂ©sente alors Ă lâenfant un objet beaucoup plus volumineux mais moins lourd, et on demande sâil fera aussi monter lâeau et pourquoi. On fait varier les conditions de lâexpĂ©rience avec des clous, de la grenaille, du bois, etc.
Il va de soi que cet interrogatoire est Ă faire avant que ces enfants aient Ă©tĂ© interrogĂ©s sur la flottaison, de maniĂšre Ă Ă©viter toute persĂ©vĂ©ration. Les enfants dont nous allons exposer les rĂ©ponses ont donc Ă©tĂ© interrogĂ©s dâabord sur la prĂ©sente question et ensuite seulement sur les bateaux.
Nous distinguerons trois stades dans les explications du dĂ©placement de niveau de lâeau. Durant un premier stade (jusque vers 7-8 ans), lâeau est censĂ©e monter parce que le caillou est lourd. Au point de vue de la prĂ©vision, lâenfant reste consĂ©quent avec lui-mĂȘme : un caillou de grande taille fera moins monter lâeau quâun amas de petits grains de plomb trĂšs lourds, etc. Durant un second stade (de 7 Ă 9 ans), la prĂ©vision, au contraire, est correcte : lâenfant sait que les corps immergĂ©s feront monter lâeau dans la mesure oĂč ils sont volumineux. Mais, malgrĂ© cette prĂ©vision correcte, lâenfant continue, au mĂ©pris des contradictions incessantes, Ă tout expliquer par le poids et non par le volume : les corps immergĂ©s, dit-il, font monter lâeau dans la mesure oĂč ils sont pesants. Enfin, durant le troisiĂšme stade (Ă partir de 10-11 ans), lâexplication devient correcte.
§ 1. Le premier stade : lâeau monte Ă cause du poids du corps immergĂ©
Partons de lâobservation courante. Voici une petite fille de 9 ans, que nous nâavons jamais interrogĂ©e sur la question prĂ©sente, et qui, chez elle, est sur le point de mettre un gros bouquet de fleurs dans un vase plein dâeau. On lâarrĂȘte : « Attention ! Ăa va dĂ©border ! » La petite rĂ©pond : « Non, parce que câest pas lourd ». Le volume du corps nâentre donc pas en jeu pour elle, mais simplement le poids : le bouquet, nâĂ©tant pas lourd, peut entrer dans lâeau sans faire pression, ni, par consĂ©quent, faire monter le niveau.
Ce petit fait dâobservation se trouve correspondre aux rĂ©sultats trĂšs gĂ©nĂ©raux qui caractĂ©risent notre premier stade. Les enfants de ce stade estiment que les corps immergĂ©s font monter lâeau en fonction de leur poids : un petit objet lourd doit provoquer une hausse de niveau supĂ©rieure Ă celle que provoque lâimmersion dâun gros objet moins lourd.
Quel est le sens de cette affirmation ? Il semble, au premier abord, que lâenfant confonde simplement le volume et le poids, quâil dĂ©signe le volume par le mot « lourd », et quâaussi les objets lourds fassent en rĂ©alitĂ© monter le niveau de lâeau, aux yeux de lâenfant, Ă cause de leur seul volume. Il semble surtout que, lorsque lâenfant parle du poids, il veuille simplement dire que les objets lourds entrent complĂštement dans lâeau et font ainsi monter le niveau. En rĂ©alitĂ©, il est exact que, durant ce stade, les enfants confondent le volume et le poids. Mais ces enfants ne pensent nullement au volume dĂ©placĂ©, lorsquâils disent que les objets lourds font monter lâeau parce que lourds ils estiment que le corps immergĂ© exerce une pression continue sur lâeau et fait ainsi monter le niveau non parce quâil occupe de lâespace, mais parce quâil provoque un courant de bas en haut analogue Ă une vague. Voici des exemples :
Ken (7 ans) prĂ©dit que lâeau ne montera pas. Nous laissons couler le caillou, mais sans produire de vaguelette Ă la surface (ce qui est important) : « Ăa a fait monter lâeau ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce que ça a tapĂ©. â Ăa a tapĂ© oĂč ? â Au fond. â Pourquoi lâeau monte ? â Parce que ça tape au fond. â Mais pourquoi ça fait monter ? â Parce quâil y a du vent ! [On se rappelle que pour beaucoup dâenfants le « courant » de lâeau est assimilĂ© Ă un « courant » dâair, autrement dit Ă du vent. (Voir chap. IV, § 2)]. â Si je mets ce caillou [un caillou plus gros] tout doucement ? â Ăa montera. â Pourquoi ? â Ăa tape. â [On fait lâexpĂ©rience]. Pourquoi ça monte ? â Ăa fait du vent. â OĂč ? â Dans lâeau. » « Lequel fera monter le plus lâeau, ce caillou ou celui-ci ? â Celui-ci [le plus gros]. â Pourquoi ? â Il est plus gros. â Alors, pourquoi fera-t-il plus monter lâeau ? â Parce quâil a plus de force. » On voit que le volume nâintervient pas et que lâenfant pense uniquement Ă des facteurs dâordre dynamique.
Zwa (8 ; 3) prĂ©voit dâemblĂ©e le phĂ©nomĂšne. Lâeau « montera, parce que le caillou en tombant la fait monter ». Il semble donc que Zwa aperçoive dâune maniĂšre prĂ©cise le rĂŽle du volume. Il nâen est rien : « Alors pourquoi le caillou la fait monter ? â Ăa monte parce que le caillou est lourd. [On fait lâexpĂ©rience avec un petit caillou]. Ăa nâa pas beaucoup montĂ© parce que le caillou a Ă©tĂ© doucement. â Que faut-il faire pour quâelle monte ? â Il faut mettre le caillou fort. â [On fait lâexpĂ©rience, mais sans jeter le caillou ni produire de vaguelettes]. â Lâeau a montĂ© beaucoup parce que le caillou a Ă©tĂ© un peu plus fort quâavant. â Pourquoi lâeau est montĂ©e ? â Parce quâil est descendu ; il est allĂ© un peu fort et lâeau est montĂ©e. â Mais pourquoi le caillou fait monter lâeau ? â Parce que le caillou est un peu plus fort que lâeau. Alors ça fait soulever lâeau. â Pourquoi le caillou est fort ? â Parce que le caillou est gros et lâeau est lĂ©gĂšre. » [« Gros » signifie Ă©videmment ici « lourd » ou « condensé ».] Nous dĂ©posons devant Zwa un morceau de bois sur lâeau, et lâeau monte passablement. Nous montrons alors Ă Zwa un petit caillou et un morceau de bois, le petit caillou Ă©tant plus lourd, quoique plus petit, que le bois : « Quâest-ce qui fera le plus monter lâeau ? â Le caillou, parce quâil est plus fort. â Pourquoi il fera plus monter ? â Parce que le caillou est plus petit, mais plus gros [= condensĂ©], plus lourd. » Zwa constate avec Ă©tonnement, ensuite, que câest le bois qui produit la hausse la plus forte du niveau de lâeau. « Le bois a fait plus, parce quâil est restĂ© dessus, et puis il est un peu lourd, et puis, Ă mesure que ça touche lâeau, ça a de la force [!] et ça fait monter. » Nous montrons ensuite Ă Zwa des clous et un caillou de mĂȘme poids, les clous ayant un volume beaucoup plus exigu. Zwa dit : « Ils sont les deux la mĂȘme chose lourd, ils feront monter les deux la mĂȘme chose. » On voit que Zwa ne pense jamais au volume. Il ne parle que de poids, de force et de courant.
Mai (8 œ), non seulement ne prĂ©voit pas que lâeau montera, mais encore prĂ©dit que son niveau sâabaissera : « Elle descendra. â Pourquoi ? â Parce que le caillou est lourd. â Et si je mets deux cailloux ? â Elle descendra. â Plus ou moins quâavec un caillou ? â Plus. » Mai croit donc que le caillou comprime lâeau. Nous faisons lâexpĂ©rience. Mai sâĂ©crie : « Oh lĂ Â ! Elle est montĂ©e â Pourquoi ? â Parce que les cailloux sont lourds. » Nous insistons : « Pourquoi le caillou fait monter lâeau ? â Parce que le caillou est lourd, puis câest dur, et puis ⊠quand câest au fond, ça fait des petites boules [des bulles dâair â mais Mai les prend pour des bulles dâeau]⊠et puis elles montent, elles se dĂ©font. » Autrement dit, lâeau sort des bulles et hausse le niveau. « Pourquoi il y a des boules ? â Parce que le caillou est au fond. â Pourquoi ça fait des boules ? â Parce quâil est lourd. »
PerĂ© (11 ans) : « Est-ce que lâeau montera ou ne montera pas ? â Elle montera un tout petit peu, parce que le caillou est lourd et alors ça fait monter lâeau. â Pourquoi ? â Parce quâil a beaucoup de poids. » PerĂ© prĂ©dit quâun morceau de bois ne fera pas monter lâeau. Il est trĂšs Ă©tonnĂ©, ensuite, de constater le contraire. « Pourquoi câest monté ? â Parce que lâeau est pas plus forte que le bois. â Pourquoi elle monte, alors ? â Parce quâil y a pas dâair dedans [PerĂ© veut dire que lâeau nâayant pas de courant ne peut lutter contre la pression du bois], parce que ça fait monter tout le temps, quand on met des affaires dedans. Ăa fait monter. â Pourquoi ? â Parce que ça fait lourd. â Ce bout de bois est lourd ? â Non, mais il y a dĂ©jĂ une pierre dedans. Ăa fait monter. » Autrement dit, la pierre continue Ă faire monter lâeau quand on met en plus du bois en dessus. Nous montrons Ă PerĂ© un petit sac de grenaille et un gros caillou, la grenaille Ă©tant plus lourde : ParĂ© prĂ©dit que le sac fera monter le niveau bien plus que le caillou « parce que le sac est plus lourd ».
MiĂ© (10 ; 0) : « Est-ce que lâeau montera si je mets ce caillou dedans ? â Oui, un peu, parce quâil y a du poids au fond. »
Weng (8 œ) : « Ăa pĂšse sur lâeau, ça fait remonter.
Moul (8 œ) : « Ăa dĂ©bordera [le verre nâest pourtant rempli quâaux trois quarts et le caillou nâest pas grand]. â Pourquoi ? â Parce que câest lourd. â [On fait lâexpĂ©rience]. â Le caillou est tombĂ© et lâeau est restĂ©e dedans » â Pourquoi nâa-t-elle pas dĂ©bordé ? â Parce que le caillou nâest pas assez lourd. » Moul ne tient donc nullement compte du volume.
Gess (9 œ) prĂ©dit que lâeau montera. « Pourquoi ? â Parce que le caillou est lourd. â Pourquoi ça fait monter lâeau ? â Parce que lâeau est lĂ©gĂšre, et quand on met un caillou elle est un peu plus lourde, alors ça monte ». Lâeau est donc censĂ©e se dilater en devenant plus lourde ou en subissant une pression.
Cess (12 ans) dit quâun petit caillou fera plus monter lâeau quâun gros morceau de bois « parce que le caillou est plus gros, pas plus gros mais plus fort, et ça fera plus monter lâeau. »
On voit combien tous ces cas sont nets. Disons enfin quâil existe une expĂ©rience dĂ©cisive montrant bien que lorsque lâenfant explique la montĂ©e de lâeau par le poids du corps immergĂ©, câest bien dâune poussĂ©e et dâun courant quâil sâagit et non dâune question de volume. Lorsque lâenfant dit que lâeau monte parce que le caillou « tape au fond », on demande simplement si un caillou retenu par un fil Ă mi-hauteur de la colonne dâeau ferait aussi monter lâeau. Les enfants de ce stade rĂ©pondent en gĂ©nĂ©ral que non, car le caillou retenu ne pĂšse plus sur lâeau. Voici un exemple :
Gen (6 ; 8) prĂ©dit que le caillou fera monter lâeau « parce que câest lourd dans lâeau. Alors, ça monte. » « Est-ce que le caillou retenu par ce fil, tu vois, fera monter lâeau si je le mets dans lâeau jusquâici [mi-hauteur] ? â Non, parce quâil est pas assez lourd. » Il sâagit cependant du mĂȘme caillou !
Le poids, selon Gen, câest donc la capacitĂ© dâexercer une vĂ©ritable activité : câest lâaction de dilater lâeau, de « faire du courant ». Câest lĂ , semble-t-il, la croyance gĂ©nĂ©rale de ce stade.
En bref, quoique presque tous ces enfants aient pu prĂ©dire que le niveau de lâeau sâĂ©lĂšverait lors de lâimmersion du caillou, aucun nâa fait intervenir le volume dans son explication. Tous font appel au poids, avec lâidĂ©e que la pression du caillou produit un courant, des bulles, une dilatation de lâeau, etc.
Deux sortes de tendances de la pensĂ©e de lâenfant expliquent le phĂ©nomĂšne. Dâune part, nous avons vu, en analysant les explications de la suspension des nuages et de la flottaison des bateaux, combien lâesprit de lâenfant est plus orientĂ© vers les schĂ©mas dynamiques que vers les schĂ©mas mĂ©caniques. Câest la mĂȘme tendance que nous retrouvons maintenant. Les explications prĂ©cĂ©dentes nous permettent mĂȘme de mieux comprendre les affirmations bizarres selon lesquelles les nuages restent en lâair parce que lourds et les bateaux flottent parce que lourds et gros. Cela signifie que nuages et bateaux, en pesant sur lâair ou sur lâeau, dĂ©clenchent un courant suffisant pour les retenir. Il y a lĂ , probablement, un nouvel exemple du schĂ©ma de la « rĂ©action environnante » Ă©tudiĂ© prĂ©cĂ©demment.
Dâautre part, si les phĂ©nomĂšnes de ce premier stade sont si constants, câest Ă©videmment grĂące Ă la tendance de tous les petits Ă identifier le poids et le volume. Pour des enfants qui considĂšrent le poids comme toujours ou presque toujours proportionnel au volume, les objets les plus lourds sont bien ceux qui font le plus monter le niveau de lâeau. Lâobservation est donc, dans les grandes lignes, correcte. Mais lâinterprĂ©tation, grĂące Ă la tournure dâesprit dynamiste que nous venons de rappeler, nĂ©glige complĂštement lâĂ©lĂ©ment volume au profit de lâĂ©lĂ©ment poids.
§ 2. Le deuxiÚme et le troisiÚme stades : le rÎle du volume est senti, puis explicité
Rien nâest plus propre Ă montrer la difficultĂ© quâĂ©prouve lâenfant Ă vaincre son dynamisme spontanĂ© que lâexistence du deuxiĂšme stade. Durant ce stade, lâenfant fait toutes ses prĂ©visions en fonction du volume, câest-Ă -dire quâil dĂ©clare nettement quâun morceau de bois volumineux mais lĂ©ger fera plus monter lâeau quâun caillou lourd mais petit. Seulement, chose intĂ©ressante, lâenfant ne prend pas conscience des motifs de ce choix : il continue Ă expliquer la montĂ©e de lâeau en faisant appel au poids seul du corps immergĂ©, et cela au mĂ©pris des contradictions incessantes auxquelles lâentraĂźne cette attitude systĂ©matique. Un tel fait, nous y insistons dâemblĂ©e, est dâun vif intĂ©rĂȘt pour la psychologie du raisonnement enfantin : les difficultĂ©s de la prise de conscience, les difficultĂ©s de la dĂ©monstration logique, le rĂŽle de lâintelligence motrice par opposition Ă lâintelligence conceptuelle et verbale, toutes ces questions capitales convergent sur ce point de physique.
Voici quelques exemples :
Mey (10 ; 8) : Lâeau monte, quand on met le caillou, « parce que ça pĂšse dessus. â Pourquoi le caillou a fait monter lâeau ? â Parce quâil est lourd. â Quâest-ce qui est le plus lourd, ce bois [qui est volumineux] ou ce caillou [petit] ? â Le caillou est plus lourd. â Lequel fera le plus monter lâeau ? â Le bois. â Pourquoi ? â Parce que câest plus lĂ©ger. » Nous montrons Ă nouveau un petit caillou et un gros morceau de bois : « Lequel fera le plus monter lâeau ? â Le bois. â Pourquoi ? â Parce que câest plus lĂ©ger. â Câest parce que câest lĂ©ger que ça fait monter lâeau ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce quâil [le bois] pĂšse un tout petit peu. Ăa pĂšse et alors ça fait monter lâeau. â Mais pourquoi le bois fait plus monter lâeau que le caillou ? â Parce que le bois est plus lĂ©ger que le caillou. Ăa pĂšse sur lâeau, et puis lâeau monte. » Lâexplication consiste donc Ă dire que le bois fait monter lâeau parce quâil est un peu lourd. Nous mettons un nouveau caillou dans lâeau. Mey dĂ©clare quâil fait monter lâeau « parce quâil pĂšse au fond. â Si je tiens ce caillou avec un fil sans quâil pĂšse au fond ? â Ăa fera pas monter parce quâil est pas au fond. â Pourquoi pas ? â Parce quâil ne pĂšse pas », etc.
Ce cas est dâune grande nettetĂ©. Mey prĂ©voit toujours en fonction du volume : un gros morceau de bois fera plus monter lâeau quâun petit caillou, etc. Mais May explique tout en fonction du poids, mĂȘme le fait que le bois arrive Ă hausser le niveau de lâeau. Ainsi le caillou fait monter lâeau parce quâĂ©tant lourd il pĂšse au fond de lâeau, et le bois parce quâĂ©tant lĂ©ger il pĂšse Ă la surface de lâeau. Tant pis pour la contradiction. On ne saurait trouver de cas plus nets de dissociation entre la fonction de prĂ©vision de lâintelligence motrice et la fonction dâexplication de lâintelligence verbale.
A. To (7 œ) prĂ©tend quâun gros caillou fait monter lâeau parce quâil est lourd. « Si je mets ces trois petits cailloux, lâeau montera ? â Un petit peu. â Pourquoi ? â Parce que câest un petit peu lourd. » Mais des grains de plomb, dit To, feront moins monter lâeau quâun caillou, quoique plus lourd. To prĂ©voit donc les phĂ©nomĂšnes en fonction du volume. De mĂȘme, dit To, un gros morceau de bois fera plus monter lâeau quâun petit caillou, quoique le bois soit plus lĂ©ger. Mais To affirme que câest parce que le bois est « un peu lourd ».
Mull (8 œ) : « Ce caillou fera monter lâeau ? â Oui. Il est lourd : il fera monter lâeau. â Et celui-ci [un petit caillou] ? â Non. â Pourquoi ? â Il est lĂ©ger. â [On fait lâexpĂ©rience]. Pourquoi lâeau a monté ? â Parce quâil y en a beaucoup, il y a beaucoup de cailloux, qui sont lourds. â Ce bois fera monter lâeau ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce que câest pas lourd. [On voit la contradiction, due au fait que Mull ne pense pas au volume.] â Quâest-ce qui est le plus lourd, ce bois [un gros morceau] ou ce caillou ? â Câest le caillou [juste]. â Quâest-ce qui fera le plus monter lâeau ? â Le bois. â Pourquoi ? â Parce que câest plus grand. [Mull arrive donc momentanĂ©ment Ă lâexplication correcte.] â Alors pourquoi les cailloux ont fait monter lâeau tout Ă lâheure ? â Parce quâils sont lourds. » Un instant aprĂšs nous mettons un certain volume dâaluminium dans lâeau, et lâeau dĂ©borde, conformĂ©ment Ă la prĂ©vision de Mull. « Pourquoi ça a fait monter lâeau ? â Parce que câest lĂ©ger. »
Ro (6 œ ; trĂšs avancĂ© Ă tous Ă©gards) prĂ©dit aussi que les morceaux de bois feront mieux monter lâeau que les cailloux, mais il ajoute que câest parce quâils sont « lourds ». Il les a pourtant soupesĂ©s et a constatĂ© quâils Ă©taient plus lĂ©gers que les cailloux. Ă un moment donnĂ©, Ro parle du volume et, Ă propos dâune prĂ©vision, dit : « Il faut voir si câest la mĂȘme chose gros », mais il soupĂšse en mĂȘme temps les objets Ă comparer, comme si la grosseur sâĂ©valuait au poids.
On voit que, mĂȘme chez des enfants qui sont au seuil du troisiĂšme stade, comme MĂŒll et Ro (MĂŒll et Ro parlent incidemment du volume), lâexplication par le poids reste incroyablement persistante.
Passons maintenant Ă lâanalyse du troisiĂšme stade, dont les dĂ©buts sont Ă fixer en moyenne vers 9-10 ans. Ce stade est caractĂ©risĂ© par lâapparition de lâexplication par le volume. Lâexplication rejoint ainsi la prĂ©vision. Voici des exemples :
Biz (10 ; 3) : « Quâest-ce que fera lâeau quand je mettrai ce caillou dedans ? â Elle montera. â Pourquoi ? â Parce que le caillou tient de la place. â Si je mets ce bois quâest-ce qui se passera ? â Il restera sur lâeau. â Et lâeau, quâest-ce quâelle fera ? â Elle montera parce que le bois tient de la place aussi. â Lequel est le plus lourd, ce caillou [petit] ou ce bois [gros] ? â Le caillou. â Lequel fera le plus monter lâeau ? â Le caillou tient moins de place, il fera moins monter lâeau. »
Pern (10 ; 11) : « Lâeau montera parce que la pierre prendra de la place. » Le bois fera plus monter lâeau que le caillou « parce quâil prend plus de place. »
Kim (11 ans) : « Lâeau va monter parce que le caillou prend la place au fond. »
Men (12 ans) : Lâeau monte « parce que le caillou est un peu lourd, alors il va un peu au fond, et ça prend de la place. â Et le bois ? â Lâeau monte un petit peu parce quâon voit un peu de bois descendre, alors ça tient de la place. â Lequel fera le plus monter lâeau, le bois qui est lĂ©ger ou ce caillou qui est lourd ? â Le bois, parce que câest plus gros. »
On est presque surpris de la simplicitĂ© de ces rĂ©ponses quand on se rappelle la complexitĂ© des rĂ©ponses des stades antĂ©rieurs. On voit dâemblĂ©e en quoi ces nouvelles rĂ©ponses diffĂšrent des prĂ©cĂ©dentes. Le poids nâintervient plus, sinon pour expliquer lâimmersion. Ă aucun moment le corps immergĂ©, nâest censĂ© produire un courant de bas en haut. Le dĂ©placement de volume explique seul que le niveau de lâeau soit haussĂ©.
§ 3. Conclusions
Au point de vue de la causalitĂ©, les explications qui prĂ©cĂšdent obĂ©issent Ă une loi dâĂ©volution trĂšs nette, la mĂȘme que dans le cas de la flottaison des bateaux : lâenfant procĂšde du dynamisme au mĂ©canisme. Pour les petits, le caillou est actif : il fait du « vent », des « boules dâeau », du « courant », etc. Pour les grands, le poids explique simplement lâimmersion du corps et la hausse de niveau est due au dĂ©placement de volume.
Une telle Ă©volution explique, non seulement, comme nous lâavons remarquĂ©, les explications bizarres selon lesquelles les nuages et les bateaux se soutiennent grĂące Ă leur poids, mais encore la difficultĂ© quâĂ©prouvent les enfants Ă tenir compte du volume du flottant dans lâexplication de la flottaison.
Ă cet Ă©gard, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de rechercher sâil existe quelque relation entre le troisiĂšme stade relatif Ă la hausse du niveau de lâeau et le quatriĂšme stade relatif Ă la flottaison des bateaux. Tous deux sont en effet caractĂ©risĂ©s par lâapparition de la considĂ©ration du volume. Dans le cas de la flottaison, lâenfant du quatriĂšme stade dĂ©couvre lâexistence de la densitĂ© respective de lâeau et du bois (câest-Ă -dire dâun rapport de volume) et, dâautre part, lâexistence du rapport du poids du flottant Ă son volume dâensemble. Dans le cas du niveau de lâeau, lâenfant du troisiĂšme stade dĂ©couvre le rĂŽle du volume dans la hausse du niveau. Existe-t-il, dĂšs lors, corrĂ©lation entre ces deux groupes de dĂ©couvertes ?
Nous avons fait le calcul au moyen de la formule de Yule (procĂ©dĂ© des quatre groupes) 1, et le rĂ©sultat sâest trouvĂ© de q = 0,78, ce qui indique une corrĂ©lation pratiquement assez forte.
Ce rĂ©sultat est dâun certain intĂ©rĂȘt au point de vue de la psychologie du raisonnement enfantin. En effet, ce nâest pas en vertu dâun raisonnement explicite que lâenfant fait intervenir le volume dans lâexplication de la montĂ©e de lâeau et fait aussi intervenir le volume pour expliquer la flottaison des bateaux. Il nây a, aux yeux de lâenfant, aucune espĂšce de rapport entre les deux questions. La corrĂ©lation indique donc simplement que lâenfant a dĂ©couvert un schĂ©ma quâil applique automatiquement toutes les fois que cela est possible. Il y a lĂ un processus dâassimilation indĂ©pendant de la rĂ©flexion consciente et volontaire.
Cette hypothĂšse est nettement confirmĂ©e par lâexamen des rĂ©ponses du deuxiĂšme stade relatif Ă la question du niveau de lâeau. Les enfants de ce stade prĂ©sentent, en effet, cette particularitĂ© remarquable et paradoxale de donner, Ă propos dâun phĂ©nomĂšne prĂ©cis, une explication sans rapport avec les motifs inconscients qui dirigent la prĂ©vision de ce mĂȘme phĂ©nomĂšne. Lâexplication donnĂ©e est mĂȘme incompatible avec les motifs de cette prĂ©vision : la causalitĂ© invoquĂ©e est contradictoire avec la loi reconnue.
Un tel fait atteste la diffĂ©rence et mĂȘme lâopposition qui existent entre lâintelligence pratique, ou « motrice », pourrait-on dire, qui prĂ©voit et combine en fonction des expĂ©riences musculaires ou des expĂ©riences mentales condensĂ©es, et lâintelligence verbale et logique qui systĂ©matise comme elle peut les conquĂȘtes de la premiĂšre. Lâintelligence motrice prĂ©cĂšde lâintelligence logique et fait ses dĂ©couvertes indĂ©pendamment de celle-ci. Quant au travail de lâintelligence logique, il dĂ©bute par une prise de conscience des rĂ©sultats implicites de lâintelligence motrice. Or, nous lâavons vu maintes fois, cette prise de conscience nâest pas une opĂ©ration simple (J. R., chap. IV, § 1 et chap. IV, § 2). Elle suppose une Ă©laboration dont nous constatons dans le cas particulier une manifestation bien claire, puisque nous voyons la prise de conscience dĂ©former les donnĂ©es de lâintelligence motrice. Cette Ă©laboration, en effet, suppose un changement de perspective qui donne lieu Ă un dĂ©calage des difficultĂ©s antĂ©rieures sur le plan nouveau oĂč se meut la pensĂ©e. Dans lâexemple qui nous occupe, la difficultĂ© de dĂ©brouiller le rĂŽle respectif du poids et du volume, dans la hausse du niveau de lâeau, difficultĂ© dĂ©jĂ vaincue sur le plan de lâintelligence motrice, se retrouve tout entiĂšre sur celui de la rĂ©flexion verbale. Câest lĂ un nouvel exemple de la loi du dĂ©calage, sur laquelle nous avons, insistĂ© ailleurs (J. R., chap. V, 2).
Dâautre part, lâexistence de ce deuxiĂšme stade montre assez comment se constituent les notions chez lâenfant. Ce nâest nullement par association de donnĂ©es nouvelles, câest par dissociation de notions confuses et syncrĂ©tiques. Durant le premier de nos stades, le poids et le volume sont encore confondus : ils constituent deux aspects dâun tout mal dĂ©fini, et chacun de ces aspects, faute dâĂȘtre opposĂ© Ă lâautre, reste encombrĂ© de caractĂšres ne lui appartenant pas en propre. Durant le deuxiĂšme stade, au contraire, ces deux aspects sont en voie de dissociation, et, durant le troisiĂšme stade, ils sont entiĂšrement dissociĂ©s lâun de lâautre. Si lâon cherchait Ă dĂ©gager lâorigine de ces notions confuses initiales, il ne serait pas difficile de montrer, Ă propos de la notion de poids, comme nous lâavons fait Ă propos de la notion de force, que ces notions rĂ©sultent de lâassimilation du rĂ©el Ă des schĂ©mas musculaires. Mais la notion de poids Ă©tant fort parente de celle de force, nous pouvons nous abstenir de revenir sur la question.
Enfin, lâexistence du deuxiĂšme des stades que nous avons dĂ©crits tout Ă lâheure atteste dâune maniĂšre frappante lâhiatus qui sĂ©pare la prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes et leur explication, ou, comme dit M. E. Meyerson, la science lĂ©gale et la science dĂ©ductive ou causale. Mais, dâautre part, la relation qui existe entre le deuxiĂšme et le troisiĂšme de nos stades nous permet de revenir sur le problĂšme des rapports de la lĂ©galitĂ© avec la dĂ©duction, problĂšme que nous avons abordĂ© Ă propos de la flottaison des bateaux (chap. VI, § 4).
Dans le cas du niveau comme dans le cas de la flottaison, on peut distinguer deux sortes dâexplications. Les explications primitives sont nettement opposĂ©es Ă la lĂ©galité : ce sont des explications par la force, explications que lâenfant tire de sa propre imagination et impose comme il le peut aux faits et aux lois observĂ©es. Au contraire, les explications supĂ©rieures â dans le cas particulier, lâexplication du troisiĂšme stade ou explication par le volume â sont simplement dĂ©duites de la loi observĂ©e et dĂ©duites grĂące Ă la logique des relations et, en particulier, grĂące Ă lâopĂ©ration de lâ« abstraction ». En effet, comment lâenfant arrive-t-il Ă expliquer la hausse du niveau de lâeau par le volume dĂ©placé ? Simplement en prenant conscience des motifs rĂ©els qui ont dĂ©terminĂ© sa prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes durant le deuxiĂšme stade. La loi contient dĂ©jĂ implicitement lâexplication. Celle-ci est bien une dĂ©duction de celle-lĂ , mais une dĂ©duction faisant appel simplement aux relations qui ont permis lâĂ©tablissement de celle-lĂ . Lâexplication est une construction logique de la loi, mais il nây a pas une logique de la loi et une logique de la cause, une logique de lâinduction et une logique dĂ©ductive : comme lâa montrĂ© M. Goblot, il nây a quâune logique, mais les constructions qui sont lâessence de la dĂ©duction sont dâabord dĂ©pourvues de rĂšgles fixes et dirigĂ©es par lâaction seule (câest en cela que consiste lâinduction), puis rĂ©glĂ©es grĂące Ă des opĂ©rations purement mentales (câest en cela que consiste la dĂ©duction).
§ 4. La prĂ©vision et lâexplication du phĂ©nomĂšne des vases communicants chez les enfants de 8 Ă 12 ans
On peut rattacher Ă la question du niveau de lâeau celle des vases communicants, pour les raisons que lâon verra tout Ă lâheure. Le phĂ©nomĂšne des vases communicants est susceptible dâĂȘtre prĂ©vu et mĂȘme expliquĂ© en partie par les enfants de 8 Ă 12 ans ; aussi est-il intĂ©ressant de faire une rapide enquĂȘte sur ce sujet. Pour ne pas compliquer lâexpĂ©rience, le mieux est de se servir dâun tube de diamĂštre constant, en forme de 
Entre 8 et 12 ans, nous avons trouvĂ© trois stades. Durant le premier stade, lâenfant prĂ©dit que lâeau sâarrĂȘtera au pied de la seconde branche (nous appellerons « branche I » la branche dans laquelle on verse lâeau jusquâĂ mi-hauteur et « branche II » la branche dans laquelle lâeau monte jusquâau niveau correspondant), parce que, dit lâenfant, lâeau ne peut pas monter. On cache alors la branche I derriĂšre un Ă©cran et on la remplit jusquâĂ mi-hauteur : lâenfant constate alors que, malgrĂ© sa prĂ©vision, lâeau monte dans la branche II. Il explique que lâeau avait assez dâĂ©lan pour monter. On demande alors jusquâoĂč lâeau arrive dans la branche I : lâenfant rĂ©pond que lâeau sâarrĂȘte au pied de cette branche, parce quâelle nâa pas assez dâĂ©lan pour revenir en arriĂšre et pour monter. Tout sâexplique ainsi en termes dâĂ©lan et de force. Durant le troisiĂšme stade, au contraire, le phĂ©nomĂšne est correctement prĂ©vu et expliquĂ©. Entre ces deux stades, on peut distinguer un stade intermĂ©diaire durant lequel la prĂ©vision est correcte, mais pas lâexplication, laquelle reste parente de celle du premier stade.
Voici des réponses du premier stade :
L. Dup (14 ans ; retardĂ©) dit que lâeau ne montera pas dans la branche II « parce quâil y a pas assez de pression. â Regarde ce qui se passe. â Lâeau est montĂ©e. â Pourquoi ? â Parce quâil y a beaucoup de pression. â [Dup affirme alors quâil nây a plus dâeau dans la branche I, laquelle est cachĂ©e derriĂšre un Ă©cran]. â Pourquoi ? â Parce que lâeau peut pas remonter une fois quâelle est lĂ [dans la branche II]. â Pourquoi pas ? â Parce quâil y a pas de pression. â Pourquoi nây a-t-il pas de pression ? â Parce quâil y a pas dâair dans le tuyau. » Quant Ă lâexpĂ©rience du tube inclinĂ©, Dup prĂ©dit le contraire de ce qui se passe et conclut, devant le fait : « Ăa fait une force pour tirer lâeau du tube en bas. » Dup nây comprend donc rien et explique tout ce quâil voit par des « forces » quâil invente Ă mesure.
Biz (10 ; 3) : MĂȘmes prĂ©visions. « Lâeau coulera et viendra jusquâau coin [pied de la branche II], parce quâelle peut pas remonter. Il faudrait de la pression. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Il faudrait quâelle aille vite. » Constatant que lâeau est montĂ©e dans la branche II, Biz croit que lâeau sâest arrĂȘtĂ©e au pied de la branche I « parce quâil y a plus la pression quâil faut. » LâĂ©lan a donc pu faire monter lâeau dans la branche I, mais lâeau ne peut revenir avec le mĂȘme Ă©lan.
Chal (8 œ) : MĂȘmes prĂ©visions. « Pourquoi ? â Parce que lâeau peut pas monter. Il y a pas de courant. Sâil y avait beaucoup de courant, lâeau monterait. La force la ferait monter. » Chal constate, aprĂšs expĂ©rience, que le niveau est le mĂȘme dans les deux branches. « Câest Ă la mĂȘme hauteur ». Mais il explique cela en disant : « Le courant la fait monter. Elle [= lâeau] suit le tuyau. Elle peut pas aller autre part. »
Les rĂ©ponses de ce premier stade sont intĂ©ressantes en ce quâelles montrent la tendance de lâenfant Ă tout expliquer par des raisons dynamiques et Ă nĂ©gliger toute considĂ©ration statique.
Voici maintenant un exemple du second stade, câest-Ă -dire dans lequel lâexplication reste analogue Ă celle du premier stade, quoique la prĂ©vision soit correcte :
Blan (11 ; 7). La prĂ©vision est bonne : « Ăa ira jusquâĂ lâautre bout, jusquâĂ la mĂȘme hauteur. â Pourquoi â Il y aura la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s. » On fait lâexpĂ©rience. « Et si je rajoute de lâeau dâun cĂŽté ? â Ăa fera monter lâeau de lâautre cĂŽtĂ©. â Pourquoi ? â Parce quâil y aura plus dâeau dâun cĂŽtĂ© que de lâautre, parce quâon rajoute de lâeau : lâeau elle se pousse, puis ça fait monter de lâautre cĂŽtĂ©. » « Pourquoi ça pousse lâeau quand il y en a plus dâun cĂŽté ? â Parce que lâair [!] pousse lâeau de lâautre cĂŽtĂ©. â Si lâon incline le systĂšme ? â Lâeau se videra dâun cĂŽtĂ© et puis ça remplira de lâautre. â Pourquoi ? â Parce quâelle [lâeau] est en pente. »
On voit donc que la prĂ©vision est correcte. Dâautre part, lâidĂ©e que lâeau de la colonne I « pousse » lâeau ou « appuie sur lâautre », jusquâĂ Ă©quilibre, semble ĂȘtre une idĂ©e trĂšs juste. Mais, dĂšs quâon approfondit, on sâaperçoit que lâenfant conçoit encore tout Ă travers un dynamisme intĂ©gral : le mouvement de lâeau sâexplique par lâ« air » (câest-Ă -dire le courant), par la pente des tubes, etc.
Durant le troisiĂšme stade, enfin, lâexplication vaut la prĂ©vision :
Laed (10 ; 2) : « Si on en met un peu plus dâun cĂŽtĂ©, il en viendrait aussi de lâautre cĂŽtĂ©. LĂ [au milieu du tube horizontal rĂ©unissant les deux branches I et II], elle [lâeau] peut monter la mĂȘme chose de chaque cĂŽtĂ©. Si on verse de chaque cĂŽtĂ©, elle fera reculer lâeau jusquâau mĂȘme niveau. â Pourquoi ? â Parce quâelle ira jusquâĂ la moitiĂ© [au mĂȘme point que tout Ă lâheure], une partie Ă gauche, une partie Ă droite. »
Cette explication est remarquable. Elle ne fait appel quâau principe de raison suffisante : lâeau va au milieu du tube rĂ©unissant les deux branches, et, lĂ , elle peut aller « la mĂȘme chose de chaque cĂŽté ». LâĂ©galitĂ© de niveau est ainsi ramenĂ©e Ă une question dâĂ©quilibre.
Ce court aperçu confirme lâexistence du processus gĂ©nĂ©ral suivant lequel lâenfant Ă©volue du dynamisme au mĂ©canisme. En outre, nous constatons combien rapidement, une fois que la loi empirique est trouvĂ©e, lâenfant en cherche une explication satisfaisante. Enfin, nous constatons le mĂȘme phĂ©nomĂšne quâĂ propos des expĂ©riences exposĂ©es au dĂ©but de ce chapitre : lâarrivĂ©e Ă la loi, Ă la prĂ©vision exacte, nâentraĂźne pas dâemblĂ©e lâarrivĂ©e Ă lâexplication correcte (il y a un stade durant lequel lâenfant sait prĂ©voir avec justesse tout en conservant les explications du stade prĂ©cĂ©dent), mais lâexplication correcte dĂ©rive des relations implicitement mises en jeu par la prĂ©vision.