Section première
L’explication du mouvement b

Dans un volume précédent 1, nous avons essayé de dégager les traits principaux de la représentation du monde chez l’enfant. Le réalisme de la pensée, l’animisme et l’artificialisme nous ont paru les trois notes dominantes de cet ensemble. Il importe maintenant de procéder à une analyse plus détaillée et de chercher si, au réalisme magique, à l’animisme et à l’artificialisme correspondent une conception spéciale de la force et du mouvement et une physique particulière.

Les méthodes qui se proposent à nous, à cet égard, sont au nombre de trois, de valeur très inégale, mais qu’il importe cependant d’employer concurremment, pour être sûr de ne rien laisser échapper d’intéressant. La première est une méthode toute verbale : demander aux enfants si les corps (ou une série de corps que l’on nomme dans un ordre donné) ont de la force et pourquoi. L’on obtient ainsi la définition ou la notion verbale de la force. La seconde est une méthode mi-verbale, mi-concrète : on énumère à l’enfant un certain nombre de mouvements (celui des nuages, des ruisseaux, des pièces d’une machine, etc.) et l’on demande le pourquoi et le comment de ces mouvements. On obtient ainsi une vue plus directe sur la dynamique de l’enfant, mais cette vue est encore entachée de verbalisme, faute de manipulation possible. Enfin la troisième méthode est directe, autant que faire se peut : on institue devant l’enfant, quelques petites expériences de physique et l’on demande le pourquoi de chaque événement. On obtient ainsi des renseignements de première main sur l’orientation d’esprit des enfants.

Dans la présente section nous emploierons tour à tour ces trois méthodes. Le plan que nous allons suivre peut paraître bizarre, mais il nous a été dicté par les résultats de l’expérience beaucoup plus que par des idées préconçues. Nous commencerons par l’étude des représentations des enfants relatives à l’air, à son mouvement et à ses origines. Comme nous le verrons dans la suite, un grand nombre de mouvements naturels, comme ceux des astres, des nuages, des rivières, etc., sont conçus par l’enfant comme produits par le vent. Seulement, on ne comprend rien à cette affirmation — et nous ne l’avons nous-même pas comprise pendant des années — tant que l’on n’a pas de renseignements précis sur les explications que les enfants donnent du vent lui-même, car, chose étrange, le vent est souvent conçu comme produit précisément par les nuages en mouvement, ou les vagues, etc. Il y a ainsi un ou plusieurs cercles, dans l’esprit de l’enfant, et il faut se garder de les méconnaître au nom de la logique adulte. Il faut surtout éviter toute déformation ou « erreur systématique », comme disent les physiciens pour désigner les erreurs résultant de la disposition même de l’expérience, erreurs qui vicient, par conséquent, tous les résultats et toujours dans le même sens. C’est pour échapper à ce danger que nous commençons notre étude par une analyse des représentations relatives à l’air. Une fois cette analyse achevée, nous pourrons alors analyser les explications que l’enfant donne des mouvements naturels, et, de là, passer à la description de la notion de « force » chez l’enfant.