Troisième partie
La représentation cognitive l

Nous avons constaté, au cours de la première partie de cet ouvrage, comment l’imitation, d’abord simple réplique en « positif » de l’accommodation, se prolonge en images représentatives servant de signifiants au jeu et à la pensée adaptée elle-même, tandis que les formes supérieures et réfléchies d’imitation proprement dites s’intègrent dans l’intelligence. Nous avons vu, d’autre part, au cours de la seconde partie, comment le jeu, d’abord simple spécialisation de l’assimilation sensori-motrice fonctionnelle, devient ensuite symbolique et se prolonge sous cette forme nouvelle en symbolisme inconscient, tandis que le symbole ludique lui-même s’intègre de son côté dans l’activité intelligente dans la mesure où le symbolisme prépare la construction représentative et où l’assimilation libre se réduit à l’imagination créatrice.

Dans les grandes lignes, on peut donc dire qu’avec le développement mental l’accommodation imitative et l’assimilation ludique, après s’être différenciées, se coordonnent toujours plus étroitement. Au niveau sensori-moteur elles se dissocient ; dans le jeu symbolique, les images imitatives antérieures fournissent les « signifiants » et l’assimilation ludique les significations ; intégrées dans la pensée adaptée, enfin, l’image et l’assimilation portent sur les mêmes objets, l’accommodation imitative actuelle déterminant les signifiants dont l’assimilation libre, cessant d’être ludique par cette coordination même, combine les significations. Mais, bien entendu, cette intégration progressive dans l’intelligence de l’accommodation imitative et de l’assimilation constructive, ne résulte que d’un élargissement graduel de cette intelligence, seule cause du rétrécissement de l’imitation et du jeu, et dès le début il existe un noyau essentiel de coordination entre l’assimilation et l’accommodation, constituant l’adaptation sensori-motrice en général et l’intelligence elle-même. Sur le plan de l’intelligence sensori-motrice, il s’agit d’une coordination simple : ou bien les deux tendances s’équilibrent et il y a intelligence, ou bien l’accommodation se subordonne l’assimilation, et il y a imitation, ou bien c’est l’inverse et il y a jeu. C’est à partir du niveau de la représentation que les choses se nuancent, à cause du plus grand nombre de combinaisons possibles entre l’assimilation et les accommodations non plus seulement actuelles, comme sur le plan sensori-moteur, mais actuelles (accommodation proprement dite) et passées (images).

Le problème qui se pose à nous, en cette dernière partie, est donc de chercher à déterminer les relations entre l’image imitative, le symbolisme ludique et l’intelligence représentative elle-même, soit la représentation cognitive par opposition aux représentations de l’imitation et du jeu. Or, ce problème déjà complexe en lui-même, est naturellement compliqué encore du fait de l’intervention du langage, les signes verbaux collectifs venant interférer avec les symboles analysés jusqu’ici pour rendre possible la construction des concepts. Il va donc falloir essayer de dissocier les facteurs, et c’est ce que nous allons tenter, à propos des premiers schèmes conceptuels et des premiers raisonnements, d’abord (chap. VIII), puis de la formation des catégories représentatives (chap. IX).