La Formation du symbole chez l’enfant : imitation, jeu et rêve, image et représentation ()
Chapitre VII.
Le symbolisme secondaire du jeu, le rêve et le symbolisme « inconscient »
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Si le jeu de fiction est la manifestation la plus importante chez l’enfant de la « pensée symbolique » au sens strict du terme, il ne l’épuise nullement et, pour compléter notre enquête sur la genèse du symbole et de l’image mentale, il convient naturellement d’examiner encore les questions du symbole dit « inconscient », c’est-à-dire du rêve enfantin ainsi que d’une certaine forme de symbolisme ludique, moins consciente que celle des fictions ordinaires, et que nous appellerons le « symbolisme secondaire ». Ces problèmes étant considérables, puisqu’ils soulèvent toute la discussion de la « psychanalyse », il faudrait un volume à part pour les traiter assez largement. Nous nous contenterons donc de quelques indications, juste suffisantes pour atteindre le but théorique qui est le nôtre en cet ouvrage, et commencerons par la question des symboles secondaires du jeu, à titre de transition entre ce qui précède et le problème des symboles « inconscients ».
Le jeu symbolique soulève, en effet, la question de la « pensée symbolique » en général, par opposition à la pensée rationnelle dont l’instrument est le signe. Un signe, tel que le conçoivent les linguistes de l’école saussurienne, est un signifiant « arbitraire », lié à son signifié par une convention sociale et non pas par un lien de ressemblance. Tels sont le mot, ou signe verbal, et le symbole mathématique (qui n’a donc rien d’un symbole dans la terminologie que nous faisons nôtre ici). Social, et par conséquent susceptible de généralisation ainsi que d’abstraction par rapport à l’expérience individuelle, le système des signes permet la formation de la pensée rationnelle. Le symbole, selon la même école linguistique, est au contraire un signifiant « motivé », c’est-à-dire témoignant d’une ressemblance quelconque avec son signifié. Une métaphore, par exemple, est un symbole parce qu’entre l’image employée et l’objet auquel elle se réfère il existe une connexion, non pas imposée par convention sociale mais directement sentie par la pensée individuelle. Aussi bien le symbole servira-t-il moins à l’expression des pensées impersonnelles, du « langage intellectuel », qu’à celle des sentiments et des expériences vécues et concrètes, qu’au « langage affectif ».
Or, par une rencontre intéressante, le sens du mot « symbole » dont la linguistique saussurienne a défini la portée se trouve coïncider avec celui dont se sont servies les différentes écoles dites « psychanalytiques » : une image comportant une signification à la fois distincte de son contenu immédiat et telle qu’il existe une ressemblance plus ou moins directe entre le signifiant et le signifié. Mais au symbole conscient, c’est-à-dire dont la signification est transparente pour le sujet lui-même (par exemple le dessin symbolique dont se servira un journal pour tromper la censure gouvernementale) Freud adjoint le symbole inconscient, c’est-à-dire à signification cachée pour le sujet lui-même. Comme l’ont dit les psychanalystes anglais, il existe donc deux sortes de symboles : les « métaphores » et les « cryptophores ». Sous le nom de « pensée symbolique », Freud, Jung et bien d’autres ont alors décrit une forme de pensée indépendante des signes verbaux et opposée même, par sa structure et son fonctionnement, à la pensée rationnelle qui utilise les signes. De plus, c’est une pensée dont on a souligné la nature individuelle et même intime par opposition à la pensée socialisée, car elle se manifeste surtout dans le rêve et la rêverie : d’où la notion d’« autisme ». Enfin ses racines en seraient essentiellement « inconscientes ».
Mais l’existence même du jeu d’imagination ou de fiction, dont le rôle est capital dans la pensée de l’enfant, montre que la pensée symbolique déborde l’« inconscient » et c’est pourquoi nous avons appelé « jeu symbolique » cette forme d’activité ludique. Sans doute existe-t-il dans le domaine du jeu enfantin déjà des manifestations d’un symbolisme plus caché, révélant chez le sujet des préoccupations qu’il ignore parfois lui-même. Toute une technique de psychanalyse du jeu a même été élaborée par les spécialistes de la pédanalyse (Mmes Klein, Anna Freud, Löwenfeld, etc.), qui se fonde sur l’étude de ces symboles ludiques « inconscients ». Mais le problème est de savoir s’il existe une ligne de démarcation nette entre le symbolisme conscient de l’enfant et ce symbolisme caché. C’est essentiellement pour montrer qu’il n’en est rien, et que la pensée symbolique forme bien un seul tout, que nous allons commencer ce chapitre par quelques remarques sur le symbolisme secondaire du jeu et du rêve chez l’enfant.
Mais, cela admis, le problème de la pensée symbolique « inconsciente » n’en devient que plus intéressant pour notre propos. Il y a longtemps déjà, nous présentions au Congrès international de psychanalyse de Berlin (1922), une petite étude à laquelle Freud avait bien voulu s’intéresser, sur « La pensée symbolique et la pensée de l’enfant » 1, dans laquelle nous cherchions à montrer que la pensée entière de l’enfant, en tant que syncrétique et que prélogique, présente des analogies avec la pensée symbolique « inconsciente », et apparaît même comme intermédiaire entre cette dernière et la pensée rationnelle. Seulement, d’une telle parenté, on peut tirer deux sortes de filiations. Au début pourrait être le rêve ou le grand « chaos de l’inconscient », d’où émergerait la pensée de l’enfant, puis, par l’intermédiaire de celle-ci, la pensée logique. Ou bien, au contraire, la pensée consciente de l’enfant serait le fait premier, d’abord sous les espèces de l’activité et de l’intelligence sensori-motrices, puis d’une forme de pensée semi-socialisée mais encore préconceptuelle et imagée (voir chap. VIII et IX), dont les activités intuitives supérieures engendreraient enfin, avec l’aide de la vie sociale, les opérations de la raison : en marge de ce développement (et dans la mesure où l’accommodation l’emporte sur l’assimilation, ou l’inverse) se dessineraient alors soit l’imitation, l’image simple, etc., soit, en sens inverse, le jeu et le rêve, dont le pôle extrême serait le symbolisme « inconscient » (et celui-ci serait inconscient dans la mesure précisément où l’égocentrisme, poussé au maximum dans le rêve, aboutirait à la suppression de la conscience du moi). C’est pourquoi il nous paraît nécessaire de discuter en ce chapitre les problèmes du symbolisme inconscient et les principales interprétations de la psychanalyse. Loin d’être en dehors de notre sujet, ces questions lui appartiennent au contraire essentiellement, et leur discussion peut nous fournir la meilleure des contre-épreuves quant aux rapports entre la formation de l’image et du symbole ludique chez l’enfant et les mécanismes du symbolisme en général.
§ 1. Le symbolisme secondaire du jeu et le rêve chez l’enfant🔗
Lorsque l’enfant assimile dans son jeu un objet quelconque à un autre, on peut soutenir que, dans la plupart des cas, cette assimilation est consciente. C’est ainsi que J. à 1 ; 10 déjà, en faisant d’un coquillage sur une boîte un chat sur un mur, est parfaitement consciente du sens de ce symbole puisqu’elle dit : « chat sur le mur » (obs. 77). Nous dirons alors qu’il y a symbole conscient ou primaire (nous disons bien symbole primaire, et non pas assimilation primaire, car il y a des assimilations beaucoup plus primitives, telles que celles du pouce au sein maternel mais qui ne sont pas symboliques faute de représentation). Or, on observe souvent, dans le jeu, l’existence de symboles dont la signification n’est pas comprise du sujet lui-même. Par exemple, un enfant rendu jaloux par la naissance d’un petit frère, et jouant par hasard avec deux poupées de taille inégale, fera partir la petite bien loin, en voyage, tandis que la grande restera avec sa mère : à supposer que le sujet ne comprenne pas qu’il s’agit de son cadet et de lui-même, nous dirons alors qu’il y a symbole inconscient ou secondaire.
Mais si cette distinction s’impose en ce qui concerne les cas extrêmes, il faut d’emblée noter combien elle est relative. Elle est même doublement relative, d’abord parce qu’il existe tous les intermédiaires entre les assimilations symboliques conscientes et inconscientes, et ensuite parce que tout symbole est toujours à la fois conscient sous un angle et inconscient sous l’autre, étant donné que toute pensée, même la plus rationnelle, est elle aussi toujours à la fois consciente et inconsciente.
Notons d’abord qu’il existe tous les intermédiaires entre les assimilations symboliques conscientes et inconscientes. C’est le cas, en particulier, dans le domaine des jeux de liquidation ou de compensation, c’est-à-dire de ceux qui remplissent une fonction affective précise et non pas seulement celle de satisfaire le moi en général. Par exemple, lorsque J. (obs. 86) pour liquider un bobo que je lui ai fait involontairement, reproduit la scène en intervertissant les rôles, elle sait bien ce qu’elle fait et le symbolisme est primaire. Lorsque au contraire l’enfant, qui a eu peur d’un chien ou d’un avion, s’amuse symboliquement avec de « gentils chiens » ou avec des avions dont les poupées n’ont pas peur, rien ne prouve qu’il y ait souvenir des scènes réelles ainsi symbolisées : le symbole est donc peut-être secondaire. C’est donc parmi les symboles spécialement affectifs que se rencontreront les assimilations secondaires et cela d’autant plus que l’affectivité en jeu sera profonde, mais il va de soi que ce sont là questions de degré et non pas de cloisons étanches, puisque tout symbolisme suppose un intérêt et une valeur affective, comme toute pensée d’ailleurs.
En second lieu, la distinction est relative, parce que tout symbole est à la fois conscient et inconscient. Il est toujours conscient en son résultat, cela va de soi. Quant à l’assimilation même qui l’a formé, elle ne donne sans doute jamais lieu à une prise de conscience complète, ni affective ni même du point de vue de sa signification intellectuelle. Reprenons le cas du coquillage assimilé à un chat. Pourquoi l’enfant prend-il plaisir à évoquer un chat, plutôt que n’importe quoi ? Il n’en sait assurément rien. Et la coquille ne symbolise-t-elle que le chat vu auparavant sur le mur, ou d’autres chats, d’autres animaux, d’autres mobiles, bref tout un emboîtement possible de schèmes, dont le mécanisme obscur expliquerait à la fois l’intérêt pour le chat particulier qui est ici en cause, et la structure du symbolisme en général ? Il est essentiel de noter dès maintenant, si l’on ne veut pas se perdre dans une mythologie de l’inconscient, que ces remarques valent pour toute pensée, rationnelle autant que symbolique, et que, si le résultat de tout travail mental est conscient, le mécanisme même en demeure caché. L’inconscient n’est donc pas une région à part de l’esprit, parce que tout processus psychique marque un passage continuel et continu de l’inconscient à la conscience et vice versa. Binet concluait avec profondeur de ses recherches sur l’acte d’intelligence que « la pensée est un processus inconscient de l’esprit » et Claparède, cherchant d’où surgissent les hypothèses dans la découverte intellectuelle aboutissait à une formule semblable. Si l’accommodation de la pensée est en général consciente, parce que la conscience surgit à l’occasion des obstacles extérieurs ou intérieurs, l’assimilation, même rationnelle, est le plus souvent inconsciente. Dans la généralisation intentionnelle (cf. l’attraction appliquée par les newtoniens à l’affinité moléculaire) elle est consciente à cause des nécessités de l’accommodation, mais dans la préparation sous-jacente des notions de départ, elle ne l’est nullement (cf. la physique d’Aristote assimilant sans le savoir les faits physiques de force, de mouvement, de position, etc. à des schèmes d’origine organique). De ce point de vue, l’emboîtement des schèmes dont peut témoigner la pensée symbolique n’a rien de plus mystérieux que celui dont fait preuve tout travail de l’intelligence. L’inconscient est partout, et il y a donc un inconscient intellectuel autant qu’affectif. Mais c’est dire qu’il n’est nulle part, à titre de « région », et que la différence entre la conscience et l’inconscient n’est affaire que de gradation ou de degré de réflexion.
Il faut donc bien comprendre qu’on ne peut pas classer une fois pour toutes les symboles en primaires ou secondaires. Tout symbole est, ou peut être, à la fois ou primaire et secondaire, c’est-à-dire qu’il peut comporter, en plus de sa signification immédiate et comprise du sujet, des significations plus profondes, exactement comme une idée, en plus de ce qu’elle implique consciemment dans le raisonnement qui l’utilise au moment considéré, peut contenir une série d’implications échappant momentanément, ou depuis longtemps, ou même ayant toujours échappé à la conscience du sujet pensant. Cela dit, chacun des symboles primaires analysés au chap. V pourrait être, par surcroît secondaire. Par contre, il en est d’autres dont on peut envisager à peu près certainement qu’ils contiennent plus que ce qu’y met consciemment l’enfant et qu’ils sont par conséquent secondaires.
Ces derniers comportent en particulier trois groupes de symboles ludiques : ceux qui portent sur les intérêts liés au corps propre (succion et excrétion), ceux qui touchent aux sentiments familiaux élémentaires (amour, jalousie et agressivité) et ceux qui touchent aux préoccupations centrées sur la naissance des bébés. En effet, on sait non seulement combien ces mobiles reviennent avec régularité dans les troubles du caractère chez les enfants fréquentant les consultations médico-pédagogiques, mais encore combien il en reste de traces dans les fantaisies et les rêves d’adultes soumis à un traitement psychanalytique. L’observation directe montre d’autre part que lorsque ces intérêts interviennent dans les symboles ludiques, l’enfant présente ordinairement une légère excitation (rires particuliers, etc.) ou quelquefois une gêne d’être entendu qui montrent à elles seules l’existence d’un contenu plus nuancé que celui du symbole primaire.
Voici d’abord quelques faits relatifs à ces trois catégories :
Obs. 95. — X., à 2 ; 6 (3) et les jours suivants fait semblant de prendre le sein, pour avoir vu un bébé téter. Le jeu se répète encore vers 2 ; 9.
À 1 ; 4 (15) déjà X. simulait parfois certains besoins, pour rire ensuite aux éclats, ce qui constitue un début de jeu symbolique analogue à celui de J. qui à 1 ; 3 (12) fait semblant de dormir. À 1 ; 9 (29) X. met une boîte ouverte sur une autre et dit : « Assise pot. » À 2 ; 1 (9), ses poupées se salissent : « Mais, mais, mais, faut demander pot. » etc. Les scènes de toilettes se reproduisent fréquemment les semaines suivantes. À 2 ; 7 (9) elle rit d’un adulte qui a un biscuit sortant de la bouche et se livre à des plaisanteries difficiles à citer. Inversement, à 3 ; 6 (10) et les jours suivants, ce sont les matières qui sont comparées à un doigt, à une souris, à un lapin, etc. ou qui sont même personnifiées en recevant des noms de dames.
De 2 ; 6 à 3 ; 6 environ ces jeux sont associés à toutes sortes de fantaisies symboliques et de constructions ludiques proprement dites consistant à retrouver les organes d’excrétion sur des objets quelconques, non seulement sur des jouets d’animaux mais sur de petites automobiles, des avions, des tasses, des bâtons, etc. Vers 3 ; 6 il s’ensuit des questions sur les différences morphologiques des sexes et des propos tantôt sérieux tantôt ludiques sur l’uniformisation possible des caractères anatomiques (« protestation masculine ») : À 3 ; 6 (2) : « Moi je pense que la montagne qui pend ici, ça pousse, et puis ça devient un petit long chose avec un trou au bout pour faire coulette, comme aux garçons. » Et à 5 ; 8 (0) : « Pourquoi il faut un long chose pour faire coulette aux garçons ? Ils pourraient faire par le nombril. Zoubab (personnage ludique), elle fait coulette avec le nombril. » Et, à 5 ; 8 (1) après avoir dit que les garçons peuvent le faire à travers une barrière, X. joue à soigner Zoubab, qui est malade : « Je lui fais faire coulette à travers les barreaux. »
Y., à 3 ; 3 (12) en face de deux statues d’hommes : « Ils ont deux coulettes, heureusement, sans ça ils se disputeraient. »
Obs. 96. — Il faut citer ensuite tous les jeux se rapportant aux relations de famille et dont les tendances affectives qui les animent débordent en partie la conscience du sujet. À 2 ; 0 (4) X. reproduit ainsi des scènes de repas avec ses poupées, au cours desquelles elle soumet ses enfants à l’autorité maternelle plus qu’elle n’y est elle-même soumise en réalité. À 2 ; 7 (27) elle joue à être elle-même la maman d’un cadet né peu auparavant. À 2 ; 8 (0) elle s’identifie au contraire elle-même à ce cadet et imite les positions et la voix du bébé. Dans la suite, de 3 ; 6 à 5 ; 0, etc. elle reproduit des scènes entières de vie familiale en jouant alternativement tous les rôles. À 5 ; 9 (14) elle joue à s’aliter pour raison d’accouchement, puis déclare que telle poupée est à elle « parce qu’il est sorti de mon ventre ».
À 5 ; 8 (5) étant momentanément en froid avec son père, X. charge un de ses personnages ludiques de la venger : » Zoubab a coupé la tête de son papa. Mais elle a de la colle très solide et elle l’a un peu recollée. Mais elle ne tient plus très bien. »
Y. dès 3 ; 3 joue fréquemment à être un garçon. À 4 ; 2 (11) elle invente l’histoire d’un petit garçon « qui riait quand son papa était mort. Mais après on l’a enterré, il a pleuré et on a dû le consoler. Moi je suis une grande fille on n’aurait pas eu besoin de me consoler. Après il est devenu un papa. Il est devenu un papa tout d’un coup, sans qu’il y voie. Il s’est pas douté. Il dormait dans un lit, petit comme ça, à côté de sa maman, et puis le matin sa maman lui a dit : “Mais tu as un beaucoup trop petit lit.” Ses jambes étaient beaucoup trop longues et trop grosses. Il était tout grand. Il était devenu un papa, tout d’un coup pendant la nuit, parce que sa maman lui avait donné une cuillerée de pomme de terre. Et puis il avait une petite sœur qui est devenue une maman aussi, tout d’un coup, sans qu’elle y voie ! »
Obs. 97. — Les jeux de naissance jouent un rôle à noter spécialement. On vient de voir celui de X. à 5 ; 9 (14). Y. à 3 ; 3 (28) déclare que sa poupée Nicolas « Quand il est né, il est resté longtemps dans mon ventre, il avait des dents toutes pointues et après elles sont devenues plates. » À 3 ; 6 (2) s’imagine que la tête de son fils N est dans sa tête, etc. À 3 ; 9 (13), on la chicane : « Mais non, fais pas ça. Tu sais que j’ai un petit bébé dans le ventre, ça lui fait mal », puis après le départ de la personne : « Tu sais mon petit bébé, quand il sera né, il lui donnera des coups de pied et le fera tomber par terre. » À 3 ; 10 (17) elle explique à sa poupée qui voudrait rentrer dans son ventre : « Mais non, tu es maintenant trop grand garçon, tu ne peux pas. » À 3 ; 10 (24) par contre, Y. qui voudrait devenir un garçon, dit à son père : « Je veux rentrer dans ton ventre, et pis, quand je sortiras, je serai de nouveau un petit bébé. Je m’appelleras Y. (son nom au masculin) parce que je serai un garçon. » À 4 ; 2 (11) même fantaisie à l’égard d’un grand garçon.
Demandons-nous maintenant ce que ces symboles contiennent de particulier et pourquoi on peut leur prêter des significations plus riches et plus cachées que celles des symboles ludiques ordinaires, étant bien entendu, répétons-le, qu’il existe tous les intermédiaires entre deux. D’un mot, la raison générale en est que le contenu de ces symboles se rapporte plus directement au moi du sujet, et cela dans un sens habituellement régressif ou du moins atteignant des schèmes affectifs relativement permanents. Lorsque l’enfant joue à faire d’une coquille un chat ou une auto ou à être lui-même un clocher ou un canard mort, il exprime par là ce qui l’intéresse, dans le sens le plus large du mot, et il y a bien en ce sens assimilation du réel au moi. Mais il s’agit d’intérêts momentanés et situés à la périphérie, du moi. Dans le symbole secondaire, au contraire, ce sont les préoccupations intimes et continues qui entrent en jeu, les désirs secrets et souvent inavouables.
Pourquoi, par exemple, l’enfant qui ne tète plus depuis longtemps prend-il plaisir à imiter la tétée et à redevenir bébé ? Les freudiens qui prêtent souvent une mémoire d’adulte au nourrisson (quand ce n’est pas au fœtus) répondent que l’enfant reste fixé au souvenir du sein maternel, surtout s’il en a été séparé brutalement par un sevrage maladroit. Mémoire à part, il y a sans doute quelque chose de juste dans cette idée étant donnée l’importance longtemps centrale du schème de la succion. Il s’y ajoute le fait que, facilement jaloux des soins accordés au nouveau venu, l’enfant peut désirer jouer au bébé pour être l’objet de la même tendresse.
Que les fonctions d’excrétion donnent lieu à un intérêt, censuré par l’entourage, c’est un fait trop banal pour y insister. Et que des questions se posent au sujet de la différence des organes, avec désir d’égalité chez la petite fille (le complexe du « männliche Protest ») c’est aussi bien connu. Il est donc très normal que ces tendances se retrouvent dans le jeu et si elles présentent, au moment de la construction du symbole ludique, un aspect conscient pour le sujet lui-même, il est non moins clair qu’elles débordent cette conscience relative.
Quant aux préoccupations relatives aux parents et aux frères et sœurs, il suffit de collectionner et de comparer entre eux tous les jeux symbolisant ces personnages pour constater combien le détail de ce symbolisme est révélateur de tendances et de sentiments, dont une bonne partie échappe à la conscience claire de l’enfant pour cette raison très simple qu’ils ne sont presque jamais mis en question. Ce sont d’abord des identifications avec la mère (avoir un mari, des enfants, les élever, etc.), ou le père, avec les aînés ou les cadets. Or, s’il n’y a là, en apparence, qu’une pure reproduction de la réalité ambiante, on observe en fait une foule de sentiments contradictoires, d’attachement ou de résistance, de soumission ou d’indépendance, de désir d’attirer à soi l’un des parents ou de jalousie, du besoin d’égaler les grands, de changer de milieu, etc., etc. Gardons-nous de trop interpréter, car l’exégèse est malheureusement plus aisée que contrôlable quand on entre dans le détail, et bornons-nous à la belle histoire de Zoubab qui coupe la tête de son papa, puis la recolle « un peu ». Ici la situation est claire, car s’il arrive à l’enfant dans une période de révolte, de jouer à l’orphelin, on ne trouvera que bien plus rarement une pareille fantaisie de décollation sur la personne de la mère. Le père est au contraire l’objet de sentiments ambivalents : il est aimé, mais il est souvent gênant, et se débarrasser de lui ne porte pas à conséquence, tandis qu’une révolte contre la mère remue bien davantage. À noter à cet égard le savant dosage que le symbolisme réalise entre l’agressivité et son contraire. Il est surtout intéressant de remarquer combien l’attitude envers le père varie quand les parents sont ensemble ou quand il est seul, et cela encore se marque à chaque instant dans le jeu. Bref, chacun des personnages de l’entourage de l’enfant donne lieu, dans ses rapports avec lui, à une sorte de « schème affectif », c’est-à-dire de résumé ou de moule des divers sentiments successifs que ce personnage provoque, et ce sont ces schèmes qui déterminent les principaux symboles secondaires, comme ils détermineront souvent, à l’avenir, certaines sympathies ou antipathies difficiles à expliquer autrement que par une assimilation inconsciente avec les modes de comportement passés.
Une troisième source de symboles secondaires est intéressante à noter. Il va de soi que le problème de la naissance des bébés troublera les enfants auxquels une éducation absurde refuse la vérité. Ce trouble dépassera alors inconsciemment ce qu’en connaîtra le sujet lui-même. Mais même chez des sujets qui, comme ceux dont nous citons ici les observations, n’ont jamais eu la moindre occasion de considérer la question comme « tabou », on constate que l’intérêt pour la naissance donne lieu à tout un symbolisme ludique. Avant d’avoir trouvé la solution l’enfant symbolise diverses possibilités fantaisistes, et, après la découverte, il joue à la grossesse, mais ajoute souvent à cela de nouvelles fantaisies ou les anciennes réadaptées, qui montrent les unes et les autres combien ce domaine dépasse en intérêt le cadre d’un simple problème d’intelligence causale.
Cela dit, nous allons maintenant examiner les divers rêves notés sur les mêmes enfants et durant les mêmes périodes, et nous allons constater combien le rêve enfantin prolonge en un sens le jeu symbolique, sous ses formes aussi bien primaires que secondaires. L’analogie entre les deux phénomènes a d’ailleurs été souvent remarquée. Rappelons, seulement, pour l’instant, que la technique de la psychanalyse des petits est précisément fondée sur elle. Mlles Klein, Searl, Isaacs et bien d’autres, ne se bornent pas à analyser les rêves de leurs jeunes clients. Elles leur offrent un matériel de jouets variés formé de grandes et de petites poupées (parents et enfants, aînés et cadets, bébés, etc.), de grandes et petites maisons, de grands et petits trains, etc. et le symbolisme que le sujet construit spontanément au moyen de ces objets se trouve aussi révélateur que celui du rêve, et souvent beaucoup plus nuancé. Réciproquement, les quelques rêves que nous avons pu recueillir ressemblent singulièrement à des jeux symboliques. Il est vrai qu’en les racontant le sujet les arrange à sa façon et les rapproche davantage encore d’un récit à caractère ludique. Mais il n’invente pas tout, et en particulier dans les cas de cauchemars il reste assez de contenu spontané pour que l’essai de comparaison demeure légitime.
Il est très difficile de dire quand le rêve fait son apparition au cours du développement, puisque avant le langage, on en est réduit à l’analyse du comportement. On prête souvent le rêve aux mammifères, mais un chien qui grogne en dormant n’évoque pas, pour autant, des images et, si l’on veut parler de rêve, on peut l’interpréter alors en termes de purs automatismes sensori-moteurs. Les chimpanzés rêvent également, et l’on peut, dans leur cas, se demander s’ils ne voient pas des tableaux imagés, étant donné leur pouvoir symbolique naissant (voir chap. III, § 1). Quant à l’enfant, nous n’avons pas pu déceler de rêves authentiques avant la parole. J., vers dix mois, souriait régulièrement durant son sommeil, lorsque je m’approchais de son visage et simulais mon propre rire en soufflant des narines. Mais il est d’autant moins probable qu’elle ait évoqué une image que le phénomène, au lieu de croître en consistance, s’est peu à peu évanoui. Les premiers rêves incontestables sont apparus chez nos sujets entre 1 ; 9 et 2 ans, l’enfant parlant alors en dormant et racontant le rêve au réveil.
Mais le problème que nous nous sommes posé en relevant ces rêves reste indépendant de leur date première d’apparition : le rêve enfantin présente-t-il un symbolisme comparable à celui des jeux d’âges correspondants, ou bien manifeste-t-il d’emblée une trame inextricable analogue à celle de la plupart des rêves adultes ? On sait, en effet, que Freud, qui voit en tout rêve une réalisation de désirs, a émis l’hypothèse (en l’atténuant du reste par la suite), que les premiers rêves d’enfants constituent des réalisations directes de désirs, par simple évocation non déguisée de la réalité (par exemple, rêves de flan et de bouillie pendant une diète, etc.). On peut donc se demander si le symbolisme se complique avec le développement, comme dans le jeu, ou s’il n’y a pas de rapport, entre les deux manifestations de la pensée symbolique.
Voici d’abord les faits recueillis (rêves de X. avant six ans et premiers rêves de Y) :
Obs. 98. — À 2 ; 2 (23) X. se réveille en criant : « Poupette est revenue. » Or, Poupette est une petite fille dont elle a fait la connaissance la veille, et dont elle était visiblement inquiète de la voir s’emparer sans gêne de tous ses jouets. À 2 ; 8 (4) elle est réveillée par le chant d’un coq et dit dans le demi-sommeil : « J’ai peur de la dame qui chante. Elle chante très fort. Elle me gronde. » À 2 ; 8 (11) X. se réveille en poussant un grand cri : « Il a fait tout noir et j’ai vu une dame là-dessus (montre sur son lit). C’est pourquoi j’ai crié. » Puis elle raconte que c’était une vilaine dame, qui écartait les jambes et s’amusait de ses excrétions. À 3 ; 7 (1) elle rêve tout haut et on l’entend dire en dormant : « Mamchat et Bebchat (= Maman chat et Bébé chat qui sont les chats de la maison) c’est grand’maman et maman. » À 3 ; 7 (21), alors qu’elle cherche à lutter contre une tendance à se ronger les ongles, elle dit à son réveil, encore dans le demi-sommeil : « Quand j’étais petite, un chien m’a mordu les doigts. » Elle montre justement le doigt qu’elle met le plus à la bouche, ce qu’elle vient sans doute de faire en dormant. À 4 ; 9 (2) elle rêve de ramoneurs et à 5 ; 1 (19) d’un petit ver. À 5 ; 4 (19) : « J’ai rêvé que les bébés cobayes étaient mangés par un chat » ; de même à 5 ; 8 (1) : « Tous les cobayes étaient morts et des quantités de chats étaient dans le poulailler (où sont les cobayes). Ils se sauvaient quand on arrivait, comme les cobayes quand on leur donne des dents-de-lion. Un de ces chats était jaune : c’était mon chat. » En réalité X. réclame depuis longtemps des chats à la place de cobayes.
À 5 ; 8 (6) : « J’ai rêvé que maman pondait beaucoup d’œufs et il en sortait un petit bébé. »
À 5 ; 8 (22) : « J’ai rêvé qu’il y avait un tout petit homme comme ça (10 cm) avec une très grosse tête. Il me courait après pour me faire du mal. » Or, elle s’est intéressée la veille à une image anglaise du petit Humpty-Dumpty. À 5 ; 9 (21) : « J’ai rêvé que je versais un arrosoir d’eau dans le jardin et voilà que j’ai fait coulette dans mon lit. »
À 5 ; 9 (23) elle rêve « qu’il y avait un grand hibou dans le jardin. J’ai eu peur et je suis allée me cacher dans la jupe de grand’maman. » À 5 ; 9 (24) : « J’ai rêvé que j’allais à l’école toute seule en tram (rit de plaisir à cette idée). Mais j’ai raté mon tram et je suis allée toute seule à pied (id.). Je suis arrivée en retard et alors la maîtresse m’a chassée et je suis rentrée toute seule à pied à la maison. »
À 5 ; 9 (26) : « J’ai rêvé que le Dr M. tirait avec un fusil sur un monsieur qui était très haut en l’air. Ce monsieur était très malade et allait mourir et alors il l’a tué. Il était tout petit, puis grand quand il est tombé : il était toujours plus grand, il avait un gros ventre comme toi, il était comme toi ! (rit). »
À 5 ; 9 (27) : « J’ai rêvé que je mangeais un gros caillou. Alors grand’maman m’a dit : ne le mange pas, ça te fera très mal à l’estomac. Alors je me suis arrêtée et c’est Y. qui a continué. » Or, X. a l’estomac chargé ce matin-là au réveil. À 5 ; 10 (7) : « J’ai rêvé que N. et M. me prêtaient tous leurs jouets. » À 5 ; 10 (11) elle rêve qu’elle mange deux œufs. Or, elle en demande sans cesse et on les lui interdit momentanément. À 5 ; 10 (13) elle rêve que sa mère (malade) est guérie et admire un de ses jeux ; etc.
À 5 ; 9 (28) : « Maman a construit une grande statue verte, en feuilles. Un renard est arrivé et l’a renversée en se mettant la tête dans les feuilles. J’ai eu peur du renard et alors je suis rentrée dans le ventre de maman pour me cacher. Comme ça il ne pouvait plus m’attraper. » À 5 ; 10 (10) elle rêve qu’un cousin qui vient de se marier « devenait toujours plus gros et cousine B. toujours plus maigre. » Or, X. a emboîté les uns dans les autres, la veille, des « pères gigognes » et a demandé à cette occasion si les papas peuvent avoir des enfants dans leur ventre.
Obs. 99. — Y. à 1 ; 9 (28) crie au milieu de la nuit : « Malar » (= son ami Bernard). À 1 ; 11 (5) et les nuits suivantes dit plusieurs fois : « Coucou baou (= le chat se cache), « Ropa » (= son ami R.) et « Malar ». À 2 ; 6 (2) rêve d’une dame qu’elle aime bien. À 3 ; 2 (19) elle rêve que sa mère dort dans son petit lit (ce qui est un désir constant).
Les rêves précédents sont donc tous agréables. À 3 ; 5 (6), par contre, premier cauchemar (à l’occasion d’une indigestion) : Y. rêve de tracteurs (qui l’effrayent en réalité dans les champs qui bordent le jardin). À 3 ; 8 (3) revient un rêve agréable : « J’ai rêvé qu’il y avait du bois sous les lits et le petit chat s’y mettait. » À 3 ; 10 (2) : « J’ai rêvé qu’on avait une nouvelle bonne. On était ses nièces et elle était coiffée un peu comme moi. » Mais à 3 ; 8 (4) : « A. (sa poupée) pleurait parce qu’une vilaine dame lui disait qu’il était un poupon. » La vilaine dame est un être imaginaire qui est cause de tous les maux. Le même jour » « Laocoon (= une autre poupée) s’est mouillé. C’est la faute à la vilaine dame. » À 3 ; 8 (5) elle rêve de pots de chambre emboîtés (comme les pères gigognes en bois).
À 3 ; 9 (9) elle rêve que la maison entière disparaît dans la terre. À 3 ; 10 (13) elle rêve qu’elle reste seule à la maison avec sa sœur : les parents sont partis.
À 3 ; 10 (17) : « La vilaine dame n’a pas fait les lits, pas rangé la chambre et cassé une chaise. » Or, dans un jeu symbolique, un des jours suivants, Y. joue à manger la vilaine dame « sauf la bouche, qui est mauvaise. » D’autre part, la « vilaine dame » est cause de toutes les fautes et de toutes les méchancetés, depuis le fait de se mouiller jusqu’aux injures : « J’ai rêvé que N. pleurait parce qu’on lui disait qu’il était un poupon. C’est la vilaine dame qui lui disait ça. »
Obs. 100. — On nous a signalé le cas d’un garçon U. qui dès six ans et plusieurs mois de suite a rêvé que dans sa chambre à coucher se trouvait une cuvette posée sur un support : « Dans cette cuvette je voyais un haricot si gros qu’il remplissait toute la cuvette. Il grossissait, grossissait toujours. J’étais debout près de la porte. J’avais peur. Je voulais crier et partir mais je ne pouvais pas. J’avais toujours plus peur et ça durait jusqu’à ce que ça me réveille. »
Il est difficile, nous semble-t-il, de ne pas reconnaître l’analogie entre ces quelques rêves et les jeux des mêmes sujets, à cette seule différence près qu’il existe des cauchemars dans le symbolisme onirique tandis que la peur demeure un plaisir dans le symbolisme ludique, autrement dit que les choses s’arrangent plus facilement dans celui-ci que dans le premier. Mais, comme il est plus simple de diriger ses jeux que ses rêves, cette différence est assez naturelle et il n’en est que plus frappant de constater les ressemblances.
Il est d’abord clair qu’il existe des rêves qui réalisent des désirs et cela par simple évocation du résultat souhaité, sans apparence de symbolisme secondaire : ainsi X. rêve qu’un chat a mangé les cobayes et qu’on trouve à leur place des chats dans le poulailler, parce que c’est un désir qu’elle ressent réellement. De même Y. souhaite que sa mère dorme dans son lit, ce qui est le vœu de tous les petits. Ou encore X. rêve qu’elle mange des œufs dont elle est privée depuis deux mois.
En second lieu, on trouve des rêves qui, exactement comme dans le symbolisme primaire du jeu, représentent consciemment certains objets par d’autres. Par exemple, grand’maman et maman sont « Mamchat » et « Bebchat » c’est-à-dire maman-chat et bébé-chat. Faut-il voir là une réalisation de désir selon la formule que Freud considère comme générale ? Si l’on veut, mais à condition de donner au désir un sens très large, celui de l’assimilation du réel au moi telle qu’on la trouve dans le jeu. Grand’maman et maman sont en effet, des êtres aimés, Mamchat et Bebchat également et l’enfant prend plaisir, en rêve comme il le ferait dans son jeu, de fusionner en un seul tout ces deux couples de personnages. Il est vrai que ce rêve n’est peut-être pas complet.
Il y a, en troisième lieu, des rêves qui retracent un événement pénible, mais en lui donnant une issue favorable à la manière dont procède le jeu. Par exemple, X. rêve de hiboux dans le jardin (qui y sont effectivement et l’effraient en réalité) mais elle se cache chez sa grand’mère pour se rassurer. On peut voir ici à l’œuvre cette fonction de « gardien du sommeil » que Freud attribue au rêve, d’autant plus que l’enfant a peut-être perçu en dormant les cris réels des hiboux.
Par contre, en quatrième lieu, comment interpréter les cauchemars vrais, tels que d’être poursuivie par le petit Humpty-Dumpty, d’avoir peur des ramoneurs, de voir revenir Poupette (qui prend tous les jouets) etc. ? On sait que la psychanalyse conçoit le cauchemar comme un souhait déguisé, et d’autant plus effrayant qu’il est mieux caché. Il se pourrait ainsi que d’être suivie par de petits bonhommes malins ou par les ramoneurs représente un désir réel pour une petite fille, malgré le caractère inquiétant de ces personnages et par conséquent à cause même de ce caractère. Quant au retour de Poupette on ne sait jamais quelle sympathie se cache sous les antipathies. Mais, à vrai dire, on voit mal comment on ne retrouverait pas des désirs au fond de toute chose, et, même si le cauchemar résultait de la réapparition non souhaitée de préoccupations angoissantes, il va de soi que celles-ci s’accompagneraient également de désirs de solutions. Le seul point qui nous intéresse ici est la différence avec le jeu. Dans le jeu aussi on peut trouver soit des effrois voulus et dont on tire un plaisir proportionné à l’inquiétude, soit des tristesses involontaires avec désir de liquidation, mais il y a toujours contrôle plus ou moins conscient, tandis que dans le rêve le réglage est moins aisé, parce que les événements sont assimilés à des schèmes plus profonds, c’est-à-dire à un passé plus lointain.
Une cinquième catégorie présente un certain intérêt : ce sont les rêves de punition ou d’auto-punition. Ainsi X. qui vient de se ronger un ongle en s’endormant raconte au réveil que, quand elle était petite, un chien lui a mordu les doigts. Freud et ses élèves ont souvent signalé des cas de phobie d’animaux chez des enfants qui leur prêtaient un pouvoir de sanction. Or, on peut parfois se demander si les menaces ou les racontars des parents ne sont pas au point de départ de tels symboles. Ce facteur est exclu dans le cas particulier.
Enfin, on peut distinguer les rêves qui constituent la simple traduction symbolique d’un stimulus organique actuel, par exemple le rêve d’arrosoir, lié à la miction, ou celui de manger un caillou qui exprime une lourdeur d’estomac. On trouve fréquemment chez les garçons des rêves d’érection : tel le rêve de U. qui voit un long haricot grossir démesurément dans une cuvette.
Les rêves de cette sixième catégorie nous conduisent aux symboles secondaires dont nous avons parlé à propos du jeu. On constate d’abord que, de la première à cette sixième sorte de rêves, le symbolisme d’abord primaire, se complique ensuite de résonances secondaires plus ou moins poussées selon les cas. Or, il est intéressant de noter maintenant que les trois espèces de symboles secondaires que nous avons notés chez nos sujets se retrouvent de manière frappante dans leurs rêves eux-mêmes, mais entourés souvent d’un halo de légère angoisse ou d’inquiétude qui marque précisément la différence des plans onirique et ludique.
La chose est claire, par exemple dans le rêve de la dame inconvenante. Ce personnage ne fait rien de plus, en effet, dans le rêve que ce que X. joue à faire exécuter à ses poupées ou à des êtres fictifs : néanmoins cette espèce d’intérêt, qui tourne à la plaisanterie facile dans le jeu, s’accompagne dans le rêve d’une anxiété frappante.
Quant aux deux rêves du médecin qui tue un monsieur en l’air et de la statue de feuilles avec retour au sein maternel, donnés à trois jours de distance, ils fournissent un bel exemple de ces symboles « œdipiens » dont les freudiens ont montré la généralité. Or, ils datent d’une période où X. marquait précisément une préférence très marquée pour sa mère et une espèce d’hostilité périodique pour son père alternant avec la tendresse (voir le jeu de Zoubab coupant la tête de son papa pour la recoller en partie, jeu qui a précédé de peu ces rêves). En effet, le médecin qui vient de faire à X. des piqûres (dont elle a eu peur de mourir) est assimilé aux chasseurs qui tirent des oiseaux près de chez elle : or il tue un petit monsieur qui, dit-elle à son père « avait un gros ventre comme toi, il était comme toi ». On voit qu’entre le symbolisme ludique de Zoubab et celui de ce rêve, il n’est guère besoin d’interprétations bien aventureuses pour sentir l’analogie. Quant au rêve de la statue, X. avait demandé peu avant comment on avait fabriqué une statue de bronze verdâtre, et elle craint les renards des environs pour les animaux qu’elle élève. Mais, quelles que soient les assimilations possibles qui donneraient un sens à ces images, il reste qu’effrayée par le renard qui vient défaire la statue, elle ne trouve pas, en rêve, de moyen plus sûr de se protéger que de rentrer dans le ventre de sa mère !
Ceci nous conduit aux rêves de naissance, dont le rêve de la maman qui pond des œufs est un exemple presque ludique. Or, le rêve du cousin qui grossit et de la cousine qui maigrit nous semble appartenir à la même catégorie (mais en moins conscient), parce que X. les jours précédents était préoccupée de savoir si les papas pouvaient avoir eux-mêmes des enfants. En outre, à sa mère qui lui signalait sa ressemblance avec son père, elle a répondu : « Alors j’étais dans le ventre de papa et pas de toi ? »
Bref, dans sa structure symbolique comme dans son contenu, le rêve enfantin apparaît comme très voisin du jeu de fiction. Il est inutile d’insister sur les différences, qui vont de soi. Le dormeur croit ce qu’il rêve, tandis que la croyance en la fiction demeure très relative. La fabrication du jeu est contrôlée beaucoup plus intentionnellement, tandis que celle du rêve entraîne le sujet bien au-delà de ce qui plaît à sa conscience. Et surtout le jeu emploie comme symboles toutes sortes de substituts matériels de l’objet, qui facilitent l’imagination de celui-ci, tandis que le rêve en est réduit à se représenter l’objet par une image mentale, ou à choisir comme substitut une autre image symbolisant le même objet. C’est ainsi que la miction est symbolisée dans l’un des rêves précédents par l’image d’un arrosoir, tandis que le jeu correspondant aurait disposé d’un vrai arrosoir. Comment expliquer la formation de ces symboles oniriques ? C’est ce dont nous allons discuter maintenant. Il nous a simplement semblé utile, auparavant, d’insister sur la double continuité qui relie les symboles ludiques primaires et secondaires et qui les relie tous deux aux symboles également primaires et secondaires du rêve enfantin. Le rêve est-il uniquement symbolique ou faut-il faire une part plus ou moins grande à l’automatisme et au hasard ? Il est bien difficile d’en décider puisque plus on poussera l’analyse plus on favorisera les assimilations rétrospectives, du sujet. L’essentiel est que le symbolisme onirique existe, et surtout qu’entre les simples symboles primaires, tels que celui de X. rêvant aux œufs dont elle est privée, et les symboles de plus en plus secondaires ou inconscients, il intervienne toute la gamme des intermédiaires. C’est ce fait fondamental, dont on doit la connaissance aux travaux des psychanalystes, qui nous oblige à compléter l’étude du jeu symbolique par celle des assimilations propres à la pensée symbolique inconsciente.
§ 2. L’explication freudienne de la pensée symbolique🔗
La doctrine de Freud est trop connue pour qu’il soit nécessaire de la rappeler longuement, avant de chercher ce que nous pouvons en retenir pour l’explication du symbolisme inconscient. Insistons surtout sur le fait que Freud a apporté essentiellement une technique nouvelle, et que même si ses conceptions théoriques demandent aujourd’hui une mise au point générale, cette technique restera et constitue en fait la seule méthode systématique que nous possédions jusqu’ici pour l’exploration des schèmes « inconscients ». Tandis que chez l’enfant, il suffît, pour discerner l’existence et l’importance de ces derniers, de regarder le sujet jouer et d’écouter ses propos spontanés en cherchant à saisir les rapprochements, qu’il effectue lui-même, la technique d’analyse de l’adulte consiste en son principe à amener le patient en un état de pensée « non dirigée » et à le suivre alors sans intervenir. Étendu confortablement, les yeux fermés, le sujet est prié, pendant une heure quotidienne, de dire exactement tout ce qui lui vient à l’esprit, sans rien chercher ni rien exclure. Les premiers huit ou quinze jours, en général, il ne se passe rien de bien intéressant : le sujet apprend simplement à ne pas voiler les pensées intimes qui peuvent surgir, à ne plus craindre de paraître complètement dénué d’intelligence, à dire franchement à l’analyste tout le mal qu’il en pense ainsi que de cette situation absurde. Puis, encouragé, ayant vaincu sa pudeur et son amour-propre, prenant confiance dans l’analyste dont il commence à comprendre le rôle de simple enregistreur ainsi que la discrétion, le sujet en vient à prendre plaisir à parler une heure sans contrainte et à suivre curieusement le fil de ses idées spontanées. C’est alors que se produisent des réactions dont il est difficile de se faire une idée précise sans avoir fait l’expérience. Il y a d’abord un relâchement graduel de la « direction » de la pensée, c’est-à-dire que l’on saute sans s’en douter d’une évocation à une autre, comme dans la rêvasserie. Il se produit en même temps, une remarquable tendance à « voir » plus qu’à raisonner : une série de tableaux surgissent, que l’on regarde et décrit, qui intéressent, émeuvent ou répugnent, puisque ce sont des souvenirs, mais au déroulement desquels on assiste comme devant une espèce de film. Alors se produisent deux faits capitaux. En premier lieu la pensée régresse peu à peu, c’est-à-dire que parmi les souvenirs récents ou presque actuels que l’on évoque il se glisse de plus en plus fréquemment des souvenirs anciens, et toujours plus lointains : on est alors surpris d’avoir passé la plus grande partie de l’heure à revivre des scènes d’enfance et à revoir ses parents comme jadis. En second lieu, des souvenirs de rêves se glissent dans le contexte : des rêves oubliés, qui reviennent et se trouvent mêlés à la mémoire des événements réels. Et, comme le sujet est prié de noter chaque matin ses rêves actuels et de les raconter sans plus, ceux-ci interfèrent également avec les associations libres.
Tel est l’essentiel de la technique. Il s’y ajoute, lorsque cela est utile, l’analyse des rêves eux-mêmes. Elle est souvent superflue, tant certains rêves prennent de signification immédiate par les rapprochements que le sujet fait spontanément (et souvent sans s’en douter) avec ses souvenirs et ses évocations. Mais, lorsque cela est utile, l’analyste relit phrase après phrase le récit écrit du rêve, et, à propos de chacune d’entre elles, le sujet raconte (toujours sans chercher ni diriger) ce qui lui vient à l’esprit.
C’est de cette double technique que Freud a tiré ses hypothèses sur le symbolisme en général. Le rêve est toujours la réalisation d’un désir, mais le contenu apparent des rêves recouvre un « contenu latent » dont il n’est que la « transposition » symbolique. Cette transposition est due à une censure provenant elle-même de la conscience du sujet, ainsi que de son « sur-moi » ou intériorisation de l’action des parents. Le contenu latent est en effet censuré parce qu’il est formé de tendances « refoulées » : le rêve est donc au total la réalisation, symbolique d’un désir refoulé. Bien plus, chaque situation actuelle, vécue par le sujet, vient s’emboîter dans les situations antérieures, de telle sorte qu’un désir refoulé récent se greffe nécessairement sur l’ensemble des tendances refoulées anciennes. Nous sommes ainsi déterminés par tout notre passé et en particulier par la hiérarchie des tendances infantiles, sériées selon les stades du développement « sexuel » : stade oral, puis anal, narcissisme, puis choix de l’objet (vers la fin de la première année) et tendances œdipiennes, et enfin transfert de l’affectivité sur un nombre toujours plus grand de nouveaux personnages. Un symbole n’est donc jamais simple et il y a toujours « poly-symbolisme », par le fait des significations multiples qui résultent de cet emboîtement des tendances et des conflits. Les symboles les plus élémentaires sont le produit d’une « condensation » d’images, laquelle peut être indépendante de la censure et due à de simples facteurs d’économie de la pensée. Mais il y a en outre « déplacement » de l’accent affectif d’une image sur l’autre et ce développement résulte de la censure. Le symbolisme procède par identifications, projections, oppositions, doublets, etc. et il est aux antipodes de la logique, puisqu’il n’obéit qu’au « Lustprinzip » et a pour fonction de tromper la conscience. Le caractère imagé du rêve s’explique enfin comme suit. Dans l’acte normal, la perception s’associe à une série de souvenirs déposés dans l’inconscient (la conscience elle-même n’a pas de mémoire et n’est qu’une sorte d’« organe des sens » interne, qui éclaire les souvenirs lorsque cela est utile, ou leur refuse l’éclairage, c’est-à-dire les « censures », lorsqu’ils lui sont contraires) et le tout se traduit en mouvements. Au contraire, si la tendance est refoulée, elle ne peut se déployer en actions extérieures et elle reflue alors dans la direction des organes sensoriels, d’où le caractère quasi hallucinatoire du rêve ; de plus elle revient également associée à des souvenirs-images, mais sélectionnés jusqu’à pouvoir être tolérés par la conscience, d’où le symbolisme, dont on saisit ainsi sa connexion avec la censure.
Il est bien difficile de juger cette interprétation de façon impartiale. En présence de ce mélange d’observations incisives, mais traduites en un langage fort éloigné de celui de la psychologie expérimentale contemporaine, on voudrait pouvoir dissocier les faits de la théorie et les réinterpréter de façon adéquate aux connaissances actuelles. Seulement Freud et les psychanalystes ayant été longtemps méconnus et leur doctrine déformée par les psychologues de laboratoire, ils ont constitué une organisation à eux, dont les services pratiques sont évidents en un domaine où l’application suppose la réglementation, mais qui présente ce danger de cristalliser et de maintenir intangible une vérité d’école. Le moment est venu cependant d’oublier à la fois, et les préventions officielles et l’esprit de chapelle, pour intégrer la partie vivante du freudisme dans la psychologie tout court. Or, cette réalité intégrable est constituée par la méthode et par les faits. Ceux-ci sont incontestables et, pour les connaître, il suffit de se soumettre soi-même à une « psychanalyse didactique ». Mais il faut en passer là, et à négliger cette condition sine qua non du contact avec les faits, on se met dans la situation des philosophes qui parlent de la perception sans avoir jamais mesuré un seuil en laboratoire !
Cela dit, il ne demeure aucun doute que la difficulté du freudisme, pour le psychologue qui s’est plié à l’expérience sur soi-même, et a quelque peu pratiqué la méthode sur autrui, à titre de vérification, ne tient nullement aux faits affectifs comme tels, mais aux cadres généraux dont la doctrine se contente dans le domaine de la psychologie générale : la nature de la mémoire, le rôle de l’association, la conception d’une conscience-éclairage dont l’intelligence n’est pas le noyau actif, les rapports de la conscience et de l’inconscient, la conservation des sentiments, pour ne citer que les points principaux, sont autant de questions sur lesquelles un réajustement s’impose, avant que l’on puisse espérer une théorie adéquate du symbolisme.
Les deux faits fondamentaux découverts par le freudisme sont l’un que l’affectivité infantile passe par des stades bien caractérisés, et l’autre qu’il y a continuité sous-jacente, c’est-à-dire qu’à chaque niveau le sujet assimile inconsciemment les situations affectives actuelles aux situations antérieures, et même aux plus anciennes. Or, ces faits sont d’autant plus intéressants pour nous qu’ils se trouvent être entièrement parallèles à ceux du développement intellectuel. L’intelligence passe aussi par des stades et ils correspondent même, dans les grandes lignes, à ceux du développement affectif. Par exemple la succion joue un rôle aussi grand dans l’organisation des schèmes sensori-moteurs primitifs (espace buccal, etc.) que dans l’affectivité du nourrisson. Le « narcissisme » (à condition bien entendu d’y voir un narcissisme sans Narcisse, c’est-à-dire sans la conscience du moi) correspond à cet égocentrisme radical de la première année, durant laquelle l’univers et le moi se confondent faute d’objets permanents extérieurs. Au niveau du « choix de l’objet » affectif correspondent la construction de l’objet substantiel et l’organisation de l’espace extérieur. Au palier du transfert de l’affectivité sur d’autres personnes correspond enfin le début de la socialisation de la pensée. D’autre part, toute l’analyse génétique de la pensée montre l’assimilation permanente des données actuelles aux schèmes antérieurs et à ceux de l’activité propre, le progrès de l’intelligence consistant en une décentration progressive de cette assimilation et les erreurs se réduisant au contraire à une fixation inconsciente à ce qu’on pourrait appeler les « complexes » intellectuels refoulés.
Seulement pour expliquer simultanément cette élaboration affective graduelle (qui est donc en connexion étroite avec les constructions intellectuelles) et la continuité des assimilations inconscientes du présent au passé, un équilibre subtil est à maintenir entre les notions de construction et celles d’identité. Or, malgré les apparences, Freud est beaucoup moins génétique qu’on ne le dit et sacrifie trop souvent la construction à la permanence, au point qu’il prête au nourrisson les attributs essentiels de la conscience achevée : une mémoire, une conscience du moi, etc. Ce que nous voudrions donc, c’est une traduction génétique du freudisme, en éliminant de lui ce qui en fait encore trop une science de l’identique.
La première difficulté tient à cet égard à la notion freudienne de l’instinct, qui n’est ni la notion biologique d’un mécanisme stable, ni la notion psycho-sociologique. Selon cette dernière, on parlera de la « transformation sociale des sentiments » pour dire que de nouveaux sentiments, réellement construits en fonction des interactions nouvelles qui surgissent en cours de route, viennent se greffer sur les instincts et se les intègrent. Pour Freud, au contraire, l’instinct est une sorte d’énergie permanente, qui se conserve au travers de tout le développement et se déplace simplement d’un objet à un autre (corps propre, parents, etc.) ; ce sont ces « charges » affectives qui déterminent alors les divers sentiments particuliers, tandis que la continuité du courant général explique les « identifications » et les transferts. Or, on peut se demander si ce langage substantialiste n’est pas plus gênant que fécond, et si une méditation sur les « intermittences du cœur » ne conduirait pas à un relativisme plus près de la réalité. Nous ne savons rien, en effet, de la conservation de l’énergie affective totale et ne constatons l’existence que de rythmes et de régulations. Lorsque le sentiment se transfère d’un objet à un autre, nous devons reconnaître que, en plus de la continuité, il se construit un sentiment nouveau, par le fait que l’ancien est intégré dans un schème différencié par rapport au précédent, et que la continuité affective résulte simplement de l’assimilation mutuelle de ces schèmes. Les « charges » sont donc relatives à l’organisation d’ensemble des schèmes et en expriment la régulation (toujours corrélative d’une structure intellectuelle correspondante). C’est pourquoi il est dangereux de postuler la conservation d’un sentiment dans l’« inconscient », durant ces périodes d’intermittences. Pensons, par exemple, à une tendance agressive, telle que celle qui se manifeste contre le père, dans les jeux et les rêves du § 1 : il va de soi que, tout en pouvant réapparaître périodiquement, une telle « pulsion » (qui alterne dans la conscience avec les sentiments inverses de tendresse et d’attachement) ne se conserve pas nécessairement entre deux dans l’« inconscient ». Ce qui se conserve — du moins on peut en faire l’hypothèse aussi légitimement que celle de la conservation des sentiments comme tels, — ce sont les modes d’action et de réaction, les schèmes de conduites, et par conséquent certains rapports permanents entre les réactions du père et celles de l’enfant : ce sont ces rapports qui peuvent alors engendrer à nouveau périodiquement l’agressivité ou l’amour. Notons d’ailleurs que les deux solutions reviennent peut-être au même, car ne plus éprouver consciemment un sentiment qui réapparaîtra plus tard, c’est être le siège d’un simple sentiment virtuel : or, un sentiment virtuel n’est pas autre chose qu’un schème d’action ou de réaction. Mais au moins ce second langage évite-t-il d’attribuer à l’« inconscient » le pouvoir d’éprouver des sentiments pour son propre compte, comme s’il était une seconde conscience. S’il les conserve, dirons-nous, ce n’est donc justement plus à titre de sentiments : l’inconscient est essentiellement moteur (ou, comme disent les freudiens eux-mêmes, « dynamique ») et c’est en termes de réactions qu’il convient alors de le décrire si l’on veut éviter les pièges du vocabulaire substantialiste. On comprend d’ailleurs beaucoup mieux, en ce cas, pourquoi le sujet peut ignorer certaines de ses tendances cachées : il est, en effet, bien plus difficile de prendre conscience d’un schème de réaction et de ses implications enchevêtrées qu’il ne le serait de sentiments déjà tout formés et prêts à surgir tels quels.
Ceci nous conduit au problème central de la mémoire, qui soulève exactement les mêmes difficultés mais sur le plan de la représentation. Pour Freud, le passé se conserve tout entier dans l’inconscient, la conscience ne possédant comme telle aucune mémoire et se bornant à éclairer les souvenirs-images déposés dans les couches subliminales. Notons que c’est là une théorie rejoignant celles de bien d’autres auteurs, et que (associationnisme à part) la mémoire freudienne n’est pas très éloignée de la mémoire bergsonienne. Mais on a périodiquement opposé à cette façon de voir une autre conception de la mémoire, qui est celle du souvenir-reconstruction 2. Il demeure, en effet, impossible de savoir ce que devient un souvenir pendant les intervalles situés entre sa disparition et son retour : on n’expérimente que sur des souvenirs conscients et, lorsqu’on évoque un souvenir oublié, cette évocation peut être aussi bien une reconstitution qu’un draguage. Bien plus, tous les travaux actuels sur la mémoire mettent en évidence l’intervention de facteurs impliquant une organisation active des souvenirs : jugements, connexions logiques, etc. De Janet, pour qui la mémoire est une conduite de « récit », aux gestaltistes qui retrouvent des structures d’ensemble dans la reconstitution des souvenirs, sans oublier les travaux sur le témoignage, un nombre considérable de faits ont été recueillis qui parlent en faveur de la thèse de la reconstitution, partielle ou totale. Si l’on me demande ce que j’ai fait ce matin à sept heures, je suis obligé de le déduire, et il est douteux que mon inconscient l’ait inscrit sans plus sur un tableau perpétuellement tenu à jour.
Bien plus, conséquents avec leur hypothèse, les freudiens reculent les débuts de la mémoire jusqu’à ceux de la vie mentale elle-même. Pourquoi n’avons-nous pas de souvenirs des premières années, et en particulier des premiers mois si fertiles en expériences affectives ? C’est, répondent-ils, qu’il y a eu refoulement. Mais sur ce point la théorie de la mémoire-reconstitution se trouve disposer d’une solution beaucoup plus simple : il n’y a pas de souvenirs de la première enfance pour cette bonne raison qu’il n’y avait pas encore de mémoire d’évocation capable de les organiser. La mémoire de récognition n’implique en effet, nullement la capacité d’évoquer des souvenirs, car celle-ci suppose l’image mentale, le langage intérieur et les débuts de l’intelligence conceptuelle. La mémoire de l’enfant de deux à trois ans est encore un mélange de récits tabulés et de reconstitutions exactes mais chaotiques 3, et la mémoire organisée ne se développe qu’avec les progrès de l’intelligence entière.
Mais alors, que devient la continuité inconsciente qui relie le présent au passé et assure la conservation des expériences affectives autant qu’intellectuelles ? D’une manière générale, en quoi consistent les traces qui permettent la mémoire de récognition, ainsi que les assimilations sur lesquelles se fondent les reconstitutions de la mémoire évocatrice ? Ici encore, il ne peut s’agir que de schèmes d’action et non pas d’images représentatives déposées à titre d’images dans l’inconscient lui-même (ce qui reviendrait à nouveau à en faire une seconde conscience). Le bébé reconnaît un objet ou un personnage dans la mesure où il peut réagir à leur égard comme il l’a fait précédemment et ce sont ces schèmes sensori-moteurs qui se prolongeront en souvenirs-images de la même manière que nous avons vu (chap. III) l’image mentale se former par combinaison de schèmes signifiants et de schèmes signifiés. Mais cette transposition de la récognition active en évocation représentative suppose toute l’organisation propre à l’intelligence intériorisée et ne donne donc naissance à une mémoire organisée qu’avec le langage, le récit et le système des concepts.
Si nous confrontons maintenant cette critique de la mémoire avec celle des sentiments inconscients, il apparaît évident qu’un réajustement théorique est nécessaire pour pouvoir comprendre le rôle des expériences affectives infantiles sur la vie entière de l’individu. Mais, en réalité, les faits sont tout aussi clairs si l’on renonce aux souvenirs inconscients pour parler le langage des schèmes et de leur assimilation réciproque. Les freudiens s’expriment, par exemple, comme si l’image de la mère et du père, formée au niveau du choix des premiers objets affectifs, subsistait durant toute l’existence, et comme si un nombre indéfini de personnages étaient ensuite « identifiés » inconsciemment à ces images premières. Mais, s’il est évident que l’individu généralise ainsi bien souvent ses premières manières d’aimer ou de se défendre, de s’attacher ou de se révolter, et s’il y a parfois une continuité impressionnante entre les premières réactions familiales et les réactions ultérieures sociales, religieuses, esthétiques (par exemple le motif de la résistance aux tyrans chez Schiller, etc.), ni le souvenir inconscient ni la conservation des sentiments comme tels ne sont indispensables pour rendre compte des faits. L’« imago » peut n’être qu’un schème. Il faut parler de schèmes affectifs comme il y a des schèmes moteurs et des schèmes intellectuels (et ce sont là d’ailleurs les mêmes schèmes ou, du moins, des aspects indissociables des mêmes réalités) et c’est l’ensemble organisé de ces schèmes qui constitue le « caractère » de chacun, c’est-à-dire ses modes permanents de comportement. Lorsqu’un individu s’est révolté intérieurement contre une autorité paternelle trop coercitive et fait de même ensuite vis-à-vis de ses maîtres ainsi que de toute contrainte, il n’est nullement nécessaire de dire qu’il identifie inconsciemment chaque personne en cause à l’image de son père : il a simplement acquis au contact de celui-ci un mode de réagir et de sentir (un schème affectif) qu’il généralise en cas de situations subjectivement analogues, de la même manière qu’il a peut-être acquis le schème de la chute des corps en laissant tomber une balle de son berceau sans qu’il soit besoin de soutenir qu’il identifie plus tard tous les corps qui tombent à cette même balle. Il est vrai qu’en rêve il lui arrivera sans doute, lors d’une dispute avec une personne quelconque de la situer dans des scènes infantiles et de la symboliser au moyen de traits empruntés à son père. Il verra en outre facilement, en cas d’analyse, l’emboîtement de ces situations actuelles dans les situations passées. Mais ceci soulève le problème de la pensée symbolique, auquel nous allons revenir, et démontre tout au plus la moins grande généralisation et la moins grande abstraction des schèmes affectifs, par opposition aux schèmes intellectuels, sans qu’il faille pour autant lier le fait incontestable de l’assimilation des situations affectives entre elles à une théorie contestable de la mémoire ou de la conservation des sentiments.
Mais, avant d’en arriver au symbolisme, relevons encore une troisième question générale au sujet de laquelle une révision est aujourd’hui nécessaire si l’on veut ajuster la psychanalyse aux notions essentielles de la psychologie contemporaine. Sans en faire à proprement parler profession de foi, Freud a été élevé dans l’ambiance de l’associationnisme classique. Or, bien que la technique qu’il a inventée eût précisément permis un renouvellement de la notion d’association, Freud en est resté beaucoup trop tributaire. On retrouve même chez lui les traces de la fameuse théorie de Taine sur la perception conçue comme une hallucination vraie (cf. l’explication du caractère quasi hallucinatoire du rêve). D’une manière générale il conçoit la conscience comme un simple éclairage (un « organe des sens interne »), dont le rôle est uniquement de projecter sa lumière sur les associations toutes faites résultant des ressemblances et contiguïtés entre souvenirs inconscients. Il refuse donc à l’activité consciente ce qui en fait le caractère essentiel pour les auteurs actuels : c’est de constituer la pensée c’est-à-dire une activité constructrice réelle. Le problème de l’intelligence est en fait absent du freudisme, et c’est grand dommage, car la méditation sur la prise de conscience dans l’acte de compréhension, ainsi que sur les rapports entre les schèmes intellectuels inconscients et la « réflexion » consciente, eût certainement simplifié la théorie de l’inconscient affectif (voir débuts du § 1 de ce chap. VII).
Quoi qu’il en soit, voyant dans l’association l’activité mentale par excellence, Freud s’efforce, pour pénétrer dans les arcanes de l’inconscient, d’atteindre les associations les plus spontanées possibles. D’où sa double technique d’analyse en général par retour à la pensée non dirigée et d’analyse des rêves par associations libres.
Or, on sait aujourd’hui que l’association, loin de constituer un fait premier, résulte toujours d’un jugement, ou tout au moins d’une assimilation active 4. Il existe donc une continuité complète entre l’association inconsciente et l’activité intelligente, ce qui conduit naturellement à réviser la théorie des rapports entre la conscience et l’inconscient dans un sens plus fonctionnel et moins topographique. Quant à la pensée spontanée et non dirigée que l’on libère par la technique même de la psychanalyse, il va de soi que ce que l’on y appelle « associations » consiste en assimilations, affectives plus que logiques mais actives tout de même, c’est-à-dire qu’il y a construction malgré tout. Cela ne diminue d’ailleurs nullement son intérêt, au contraire. En pratique cela ne change même rien puisque cette construction émane toujours du sujet et révèle par conséquent encore son schématisme inconscient. Seulement, du point de vue théorique, cela conduit à cette conclusion essentielle que, dans l’analyse d’un rêve, les « associations libres » fournies par le sujet ne restituent pas sans plus celles qui ont provoqué le rêve lui-même : elles le dépassent nécessairement et construisent un nouveau système d’assimilations qui s’intègrent simplement les précédentes. Ce nouveau système, répétons-le, reste révélateur des tendances cachées du sujet, mais il ne se limite plus entièrement au domaine du rêve comme tel. Cela est si vrai que l’on pourrait, à la place de rêve, prendre comme point de départ des « associations » un fait divers quelconque découpé dans un journal : les assimilations spontanées du sujet permettraient alors de donner à tous les détails un sens symbolique, comme s’il s’agissait de l’un de ses propres rêves… et cela même continuerait d’être instructif quant aux « complexes » du patient, mais cette expérience prouverait à l’évidence qu’il s’agit d’assimilations actives et non pas d’un mécanisme associatif automatique rejoignant celui qui aurait engendré le rêve lui-même.
Ceci nous ramène enfin au problème du symbolisme inconscient. Peut-on accepter sans plus, après tout ce que nous venons de voir quant aux questions générales, l’explication freudienne du symbole : une image reliée à une ou plusieurs significations par des associations inconscientes échappant à la censure ? Autrement dit l’objet (ou le signifié) du symbole est associé dans l’inconscient à toutes sortes d’images, mais, cet objet étant censuré, seules sont tolérées par la conscience les associations avec des images qui ne le rappellent pas d’une manière trop évidente : ces images sont donc symboliques dans la mesure où elles trompent la censure — et le rôle des associations libres est alors précisément de retrouver celles des associations inconscientes qui étaient censurées au moment de la formation du symbole.
Or, cette interprétation nous paraît soulever deux difficultés essentielles, qui découlent de ce qui précède : la première est que l’on comprend mal le mécanisme ainsi que l’existence même de la censure, et la seconde est que le symbolisme, et singulièrement le symbolisme inconscient, déborde largement le domaine de ce qui est « censurable » ou refoulé et semble constituer, bien plus qu’un déguisement ou qu’un camouflage, la forme élémentaire de la prise de conscience dans le sens d’une assimilation active.
Autant, en effet, la notion freudienne du refoulement est claire et importante (elle a d’ailleurs d’emblée conquis tous les esprits), autant la notion de censure est obscure et liée à la conception de la passivité de la conscience dont nous parlions plus haut. La censure est un produit de la conscience, nous dit-on, lorsqu’elle veut ignorer un contenu refoulé. Mais comment la conscience peut-elle être cause d’ignorance, c’est-à-dire d’inconscience ? Cela n’est compréhensible que si l’on compare la conscience à un projecteur, qui éclaire certains points et se détourne de certains autres, par la volonté de celui qui l’actionne. Si la conscience est activité et intelligence, on ne comprend plus, et même d’autant moins que la réussite d’un refoulement malaisé est ordinairement liée à une certaine collaboration de la conscience (sans quoi le refoulement « rate » et il faut le psychanalyser, c’est-à-dire justement le rendre conscient). Certes, il arrive souvent que la conscience désire ignorer ce qui lui déplaît, mais alors elle n’est pas dupe, et lorsque, dans la tentation morale, on « ferme les yeux » jusqu’au dernier moment sur la nature de la tendance qui finit par l’emporter, on sait fort bien, au fond, où l’on veut en venir et la conscience est en réalité complice dès le point de départ. Sont-ce donc ces mécanismes qui expliquent le symbole ? Cela serait bien insuffisant, en présence de la généralité du symbolisme. En réalité, la « censure » du rêve n’est qu’une expression tautologique pour signifier son inconscience, et, ou bien elle n’exprime rien de plus que la notion du refoulement lui-même, ou bien elle traduit le fait bien plus général de l’incapacité du rêveur à prendre une conscience claire de toutes les tendances qui l’agitent.
En effet, et c’est là le point capital, le symbolisme inconscient dépasse en généralité le domaine du refoulé et par conséquent du censurable, et l’on peut donc se demander si son caractère inconscient, c’est-à-dire l’ignorance dans laquelle le sujet demeure de sa signification, ne traduit pas simplement une prise de conscience difficile et incomplète. Pour Freud la censure résulte de la conscience et le symbolisme est le produit d’associations inconscientes qui trompent la censure. Il convient de chercher si l’on ne pourrait pas retourner ces deux termes : la « censure » n’étant que l’expression même du caractère inconscient — c’est-à-dire incompris — du symbole, celui-ci résulterait sans plus d’un début d’assimilation consciente — c’est-à-dire d’un essai de compréhension.
À vrai dire Freud a donné deux explications successives du symbolisme et le fait est d’autant plus intéressant pour nous qu’il tient justement au rôle de la censure. L’explication primitive consiste à subordonner à la censure l’ensemble des mécanismes symboliques, le symbole se réduisant ainsi tout entier à la notion de déguisement. Dans la suite, au contraire, et sans doute sous l’influence de Silberer, d’Adler et surtout de Jung, Freud a admis que le symbolisme constituait également un langage primitif, mais il est alors à la fois langage et déguisement : le mécanisme de la « condensation » est en ce cas explicable par de simples facteurs d’économie de la pensée, mais le « déplacement » reste conçu comme résultant toujours de la censure elle-même.
Or, en réalité, le « déplacement » est inséparable de la « condensation », car il est impossible de réunir en une seule image des traits empruntés à plusieurs objets sans déplacer l’accent affectif, et l’ensemble des mécanismes constitutifs du symbole inconscient peut fort bien fonctionner dans des cas où le contenu du symbole n’a rien de refoulé ni de censuré puisqu’il correspond alors à des pensées ou des désirs parfaitement conscients et connus du sujet lui-même à l’état de veille. On peut, à cet égard, citer deux ordres de faits : les rêves transparents, c’est-à-dire symboliques mais d’un symbolisme immédiatement compréhensible au réveil, et surtout les images de demi-sommeil, autrefois baptisées des noms solennels d’hallucinations hypnogogiques et hypnopompiques.
Voici des exemples de rêves transparents. Un jeune homme désire la séparation de ses parents, sa mère un peu tyrannique gâchant l’existence de son père. Elle est Parisienne, et lui porte un nom méridional. Or, dans son rêve, le fils sort de la gare d’Avignon et est frappé par l’ordre et la propreté inaccoutumés des rues ; on lui dit alors : « Depuis que le Midi de la France s’est constitué en république indépendante, tout marche mieux qu’avant. » On constate donc en ce cas l’existence d’un symbolisme, presque comparable à celui d’un jeu d’imagination, et cependant il est difficile de faire intervenir la censure, puisque les significations sont évidentes. On dira peut-être que la séparation de ses parents est toujours pour un sujet une chose délicate et qu’on ne sait donc pas quels complexes cachés et quel sens profond peuvent recouvrir ces symboles. Mais voici un autre exemple. Un étudiant en philosophie doit remettre à son maître, le lendemain du rêve, une critique du Traité de logique de Goblot, qui vient de paraître. Il compte être sévère à l’égard de cet ouvrage, mais connaît l’opinion bien différente du professeur et s’attend donc à être lui-même en situation difficile. Voici le rêve : le cours de logique va commencer, mais le maître entre accompagné d’un vieux monsieur qui prend lui-même la parole, tandis que le premier reste appuyé au mur, en croisant les bras d’un air énigmatique ; le vieux monsieur débute assez bien, mais s’éloigne ensuite toujours plus de son sujet ; l’étudiant sort énervé, mais, à peine hors de la salle, il entend les sifflets et les frottements de pieds de l’auditoire, et rentre enchanté ; le pauvre monsieur cesse de parler et s’en va lentement, tandis que le professeur toujours immobile, le suit des yeux, puis regarde longuement le public, et enfin dit, presque convaincu : « Au fond, vous avez bien fait de le sortir. C’était bien mauvais ce qu’il racontait là. » Or, au réveil, l’étudiant reconnaît immédiatement le vieux monsieur comme étant le voisin de table, à la Bibliothèque nationale, d’un lecteur dont il avait remarqué une certaine ressemblance physique avec M. Goblot. De plus, il se rappelle aussitôt une conférence de ce dernier, qui lui avait déplu par ses incursions dans un domaine étranger au sujet. Le sens du désir exprimé par le rêve est donc évident : convaincre le professeur en mettant avec soi l’auditoire. Mais alors pourquoi un symbolisme aussi enfantin, au lieu de rêver simplement le résultat désiré, tout aussi facile à imaginer tel quel ? Pourquoi M. Goblot n’est-il pas représenté en chair et en os, et pourquoi le symbole le déplace-t-il non pas sur son sosie, mais même sur un ami de ce dernier, comme s’il y avait censure rigoureuse ?
Les freudiens diront peut-être encore que quelque complexe paternel subsiste là, tapi dans l’ombre, qui explique malgré tout le camouflage. Aussi, pour les convaincre, n’est-ce pas le rêve transparent qui constitue le domaine de choix dans l’étude de la formation des symboles. C’est l’image de demi-sommeil, et en particulier lorsqu’elle traduit symboliquement les dernières pensées du sujet avant de s’endormir. C’est ce que nous allons voir maintenant, avec les travaux de H. Silberer.
§ 3. Le symbolisme selon Silberer, Adler et Jung🔗
H. Silberer est un disciple de Freud, qui a spécialement étudié le symbolisme dans la pensée mystique. Mais, doué d’esprit critique et expérimental, il a cherché à développer la théorie du symbole en analysant les images de demi-sommeil au moyen d’une méthode originale et fructueuse. Le silence dont les freudiens ont entouré ses travaux (à l’encontre de Adler et de Jung, Silberer n’a point créé de chapelle dissidente), est difficilement explicable car ils sont d’un intérêt certain et eussent contribué, s’ils avaient été développés, à rapprocher la psychanalyse de la psychologie courante. Dans son étude sur la formation des symboles 5, Silberer cherche à atteindre le point précis où, en état de demi-sommeil, la pensée abandonne sa structure cohérente et logique pour s’engager dans la direction du symbolisme imagé. Observant alors que les premières images apparues prolongent souvent la dernière idée consciente et la traduisent symboliquement, cet auteur a tenté de réaliser expérimentalement le phénomène en s’astreignant lui-même à fixer sa pensée sur un problème choisi d’avance et à se réveiller pour noter les images surgies après que le sommeil l’avait gagné dans sa méditation. C’est ainsi qu’avant de s’endormir Silberer décide de comparer les notions du temps développées par Kant et Schopenhauer dans leurs philosophies : il vient un moment où sa pensée ne parvient plus à évoquer simultanément les deux systèmes, et alors, à peu près gagné par le sommeil, il se voit dans une administration publique, cherchant à entrer en contact avec deux fonctionnaires à leurs guichets, et les manquant tous deux alternativement. Or, non seulement Silberer atteint donc, par cette méthode, un symbolisme visiblement indépendant du refoulement et de la censure, mais encore il est conduit à découvrir une distinction dans les symboles inconscients : à côté des symboles « matériels », qui représentent un objet ou un événement particuliers (par exemple un roi comme symbole du père), il propose la notion de symboles « fonctionnels » pour caractériser ceux qui figurent le fonctionnement même de la pensée. Dans l’exemple de Kant et de Schopenhauer c’est, en effet, l’impossibilité où se trouve la pensée en demi-sommeil de maintenir le contact avec les deux termes du rapport qui est symbolisée par les deux guichets entre lesquels va et vient l’administré. Bien plus, une fois engagé dans cette voie, Silberer, en s’inspirant d’ailleurs des notions freudiennes du polysymbolisme et de l’emboîtement des situations autant que de sa propre distinction des symboles matériels et fonctionnels, découvre qu’un même rêve symbolise parfois simultanément des désirs infantiles et des pensées sérieuses actuelles : outre l’interprétation rétrospective qui se fera dans le sens des emboîtements de plus en plus profonds, il suggère alors la possibilité d’une analyse « anagogique », orientée dans le sens inverse.
Freud a contesté aussi bien l’existence des symboles fonctionnels que la légitimité de l’analyse anagogique. La question se pose néanmoins de savoir si les postulats méthodologiques de l’analyste ne préjugent pas de cette seule orientation rétrospective. Silberer semble plus prudent en admettant le bien-fondé des deux points de vue à la fois : le symbolisme démontre simplement la continuité du passé et du présent, mais cela peut signifier aussi bien une évocation du passé en vue de l’adaptation actuelle qu’une assimilation de l’actuel au passé. Quant aux symboles fonctionnels, on peut les classer comme on l’entendra, mais les faits rassemblés par Silberer démontrent à eux seuls, et c’est ce qui nous intéresse ici, l’indépendance du symbolisme à l’égard du refoulement et de la « censure ».
On sait, d’autre part, comment et pour quelles raisons la notion de l’analyse anagogique se retrouve chez Adler. Contrairement à l’importance que Freud attribue à la sexualité, Adler retrouve partout l’instinct de conservation et la volonté de puissance ou d’expansion. L’amour même est surtout pour l’individu un moyen de jouer un rôle et d’affirmer son moi. Quant aux réminiscences, le névropathe les crée, et toujours dans le même but, plus qu’il n’en subit réellement les effets. Le vrai problème du développement affectif, pour cet auteur, est donc la compensation graduelle des sentiments d’infériorité propres à l’enfance : c’est la réalisation par l’individu du programme de vie issu de ce besoin de compensation, c’est l’ajustement des « surcompensations », sources de troubles autant que d’aptitudes supra-normales et c’est l’élimination des résidus d’insécurité et d’infériorité. De ce point de vue, le symbolisme n’apparaît nullement à Adler comme un déguisement, mais comme un simple reflet, direct ou « allégorique » des désirs d’expansion ou des sentiments d’insécurité du sujet. Le jeu des enfants en est un exemple typique. La fiction symbolique se retrouve chez les névropathes qui, par compensation, inventent des histoires justificatrices et, par « surcompensation », se construisent des idéaux inaccessibles. Le rêve, enfin, est un reflet sommaire et allégorique des attitudes actuelles du sujet, dans lequel Adler a cherché à trouver des symboles caractéristiques des tendances à l’expansion ou à l’infériorité : par exemple les images impliquant le « haut » et le « bas ».
Nous n’avons pas à discuter ici du rôle respectif des instincts, sexuel ou de conservation, dans l’inconscient humain : après que les présocratiques eurent décidé, à tour de rôle, que la « nature des choses » était l’eau, l’air et le feu (ou encore cette substance infinie et indéterminée qui rappelle l’« énergie psychique » de Jung) le progrès des connaissances a montré qu’il ne s’agissait pas là d’éléments simples, ni uniques. Quant au problème qui nous intéresse, Adler n’a volontairement point élaboré de doctrine de la genèse des symboles et a centré ses préoccupations sur les applications pratiques, dont on connaît d’ailleurs l’intérêt et la diversité 6. Il est donc inutile que nous poursuivions ici la discussion de l’interprétation adlérienne du symbole.
Avec C. G. Jung, par contre, on se trouve en présence d’une nouvelle théorie d’ensemble de la pensée symbolique, liée à une nouvelle conception de l’inconscient. Jung reproche à Freud d’avoir trop rétréci l’inconscient en le limitant au domaine des expériences antérieurement vécues consciemment, puis refoulées. À côté de cet « inconscient individuel » il existe un nombre considérable d’éléments qui n’ont jamais été conscients, et qui ne peuvent pas l’être parce qu’ils ne sont pas encore adaptés à la réalité. Or, par opposition à l’inconscient individuel, fait de souvenirs différant d’un individu à l’autre, ces éléments antérieurs à toute conscience sont communs à l’ensemble des individus et définissent par conséquent un « inconscient collectif » (collectif étant pris au sens de général et non pas de social). Ils sont caractérisés par les grandes tendances ancestrales et innées qui commandent les comportements essentiels de l’humanité, de ses instincts vitaux les plus élémentaires à ses tendances mystiques les plus permanentes et les plus hautes. Quant à la pensée symbolique, elle apparaît alors comme la prise de conscience primitive de ces réalités intérieures. En dessous du symbolisme individuel, variable et superficiel, il existerait ainsi un symbolisme collectif (toujours au sens de général), qui serait proprement le langage de l’âme humaine. Inspiré par ces grandes hypothèses, C. G. Jung s’est livré à une très vaste enquête sur la généralité des symboles, collectionnant les rêves normaux, les rêveries pathologiques (on connaît ses travaux sur la schizophrénie), les symboles mystiques, les innombrables manifestations symboliques inhérentes aux mythes, aux rites, aux représentations sacrées des sociétés primitives et orientales, bref poursuivant avec une patience et une érudition inlassables le rêve de la reconstitution des symboles originels de l’humanité. La pensée symbolique collective correspond ainsi, pour Jung, à une phase initiale de la pensée humaine, à une époque où la civilisation non encore occupée à la conquête du monde extérieur, se tournait vers l’intérieur, cherchant à formuler par le mythe les découvertes psychiques dues à cette introversion. Les grands symboles généraux sont donc héréditaires : « formes préexistantes ou types archaïques de l’aperception », « conditions congénitales de l’intuition », « déterminantes a priori de toute expérience », disait-il autrefois. Expression des « archétypes » dit-il aujourd’hui, c’est-à-dire des systèmes à la fois affectifs et représentatifs constituant la « paléopsyche » 7. Notons enfin que cette conception fournit une nouvelle solution du problème de la généralité et de la nature des mythes : au lieu de voir en eux, avec Max Müller, une « maladie du langage » avec un centre indo-germanique unique de diffusion, ou, avec Andrew Lang, un résidu d’institutions sociales primitives, communes à toutes les sociétés, Jung les considère donc comme généraux parce que constituant la prise de conscience convergente des mêmes archétypes, inhérents à un seul inconscient collectif inné dans l’humanité.
Jung est un bâtisseur étonnant, mais un certain mépris de la logique et de l’activité rationnelle, qu’il a contracté au contact quotidien de la pensée mythologique et symbolique, l’a peut-être rendu trop peu exigeant en fait de vérifications. Pour mieux sympathiser avec les réalités dont il parle, il adopte une attitude antirationaliste et les rapprochements surprenants dont il a le secret ne laissent pas que d’inquiéter parfois le lecteur critique.
Ce qui restera de Jung, ce sont la généralité, au moins relative, des symboles, ainsi que la conception essentielle du symbolisme comme pensée et langage primitifs. Mais il importe de distinguer soigneusement, si l’on veut demeurer dans les limites du vérifiable, le fait de la généralité et l’hypothèse de l’hérédité ou de l’innéité de la pensée symbolique. Dès lors, le caractère général et « primitif » de cette dernière peut présenter deux significations bien distinctes : celle de congénital ou celle de simplement infantile. Jung lui-même a déjà bien atténué la thèse de l’hérédité des symboles lorsque, répondant à des critiques, il a déclaré : « Je ne prétends en aucune manière que ces représentations soient héritées, mais je pense qu’on hérite la possibilité de ces représentations, ce qui n’est pas la même chose. 8 » En effet, si l’on prenait cette réponse à la lettre, non seulement cela reviendrait à dire que seule la possibilité de la pensée est innée (ce sur quoi tout le monde est d’accord), mais encore cela renverrait, par le fait même, l’explication des mécanismes particuliers de cette pensée aux lois de son développement, c’est-à-dire à sa genèse infantile.
En réalité, que trouve-t-on dans les symboles généraux découverts ou reconnus par Jung ? Il faut d’abord mettre à part une série de symboles mystiques (la croix, le mandala, etc.) dont le contenu pourrait bien être collectif au sens de social plus que de général. Il y aurait, pour un sociologue, bien des réserves à faire dans le domaine des mythes et on verrait peut-être la « conscience collective » de Durkheim récupérer une partie de l’« inconscient collectif » de Jung. Mais on pourrait répondre que le social est reflété par la personne humaine et que le symbolisme comme structure générale de pensée peut être inhérent à celle-ci avant de se socialiser. Ce sur quoi nous serions en partie d’accord, mais alors cela nous ramène à l’infantile ; car seul l’enfant est antérieur aux différentes formes de la vie sociale.
De ce point de vue une seconde catégorie de symboles « généraux » doit retenir l’attention : ce sont ceux qui sont communs à la pensée de l’enfant, au rêve et aux diverses formes symboliques de la pensée adulte. Un bon exemple est celui de l’eau qui est rattachée à l’idée de « milieu originel », donc de naissance ou de nouvelle naissance dans un grand nombre de représentations. Le fait est connu dans les symboles oniriques. De nombreux mythes font sortir des eaux les hommes ou les dieux. Divers rites de baptême unissent, dans l’utilisation de l’eau, les idées de nouvelle naissance à celles de purifications. Or, il se produit également, dans ces sortes de mythes individuels intermédiaires entre la fabulation ludique et la pensée sérieuse, construits par les enfants pour s’expliquer l’origine des choses, que l’eau joue un rôle dont, même s’il est influencé par l’adulte, le caractère reste original. Nous avons cité jadis (Représentation du monde, 2e éd., p. 390) le cas d’un garçon qui faisait remonter les humains à des petits vers sortis de bulles formées au fond du grand lac qui remplissait tout : ces petits vers, échoués sur le rivage, poussaient des bras, des pieds et des dents et devenaient les bébés qui furent les premiers hommes et se sont répartis en Suisses, Français et Allemands.
Mais, à supposer que de tels symboles généraux ne soient pas dus à des rapprochements forcés, pourrait-on en conclure à l’intervention de facteurs héréditaires ? Il y a deux solutions possibles : ou bien une tendance inconsciente innée et commune à tous les hommes, qui inspirerait les enfants d’aujourd’hui comme elle a déterminé les représentations ancestrales, ou bien une simple représentation imagée due à l’assimilation symbolique qui caractérise la pensée de l’enfant, et pouvant être générale dans la mesure où les produits de la pensée infantile influencent toutes les formes « primitives » de pensée.
Or, pour choisir entre ces deux solutions, il est une méthode dont l’emploi semble s’imposer si l’on ne veut pas isoler par principe la question de la pensée symbolique. C’est de comparer ces convergences possibles avec celles qui se présentent entre la pensée proprement conceptuelle de l’enfant et celle des sociétés primitives ou antiques. Or, ces convergences sont plus nombreuses qu’il ne semble. Nous ne parlerons pas de la magie infantile, des « participations » au sens de Lévy-Bruhl ou des mythes d’origine, puisqu’ils se trouvent dans une situation précisément intermédiaire entre la pensée symbolique et la pensée conceptuelle et posent donc à nouveau le même problème. Mais on peut invoquer les ressemblances frappantes entre les débuts de la pensée rationnelle chez l’enfant de sept à dix ans et chez les Grecs : l’explication par identification de substances (les astres qui naissent de l’air ou des nuages, l’air et la terre qui proviennent de l’eau, etc.), par un atomisme issu de cette identification grâce aux schémas de la condensation et de la raréfaction, et jusqu’à l’explication précise de certains mouvements par le choc en retour de l’air (ἀντιπερίστασις), dont se servait Aristote. Faut-il alors admettre que les « archétypes » qui ont inspiré les débuts de la physique grecque se retrouvent héréditairement chez l’enfant ? Il nous paraît infiniment plus simple de nous borner à supposer que les mêmes mécanismes génétiques qui expliquent le développement de la pensée de l’enfant actuel se sont appliqués déjà à celui d’esprits qui, comme les premiers présocratiques, se dégageaient à peine de la pensée mythologique et prélogique. Quant au schéma de la « réaction environnante », Aristote semble ne l’avoir pas construit lui-même : il l’aura emprunté aux représentations courantes, qui pouvaient être aussi répandues dans une civilisation antérieure au machinisme qu’elles le sont chez les enfants d’aujourd’hui.
Bref, là où il y a convergence entre la pensée de l’enfant et des représentations historiques, il est beaucoup plus aisé d’expliquer ces dernières par les lois générales de la mentalité infantile que d’invoquer une hérédité mystérieuse. Si haut que l’on remonte dans l’histoire ou la préhistoire, l’enfant a toujours précédé l’adulte, et l’on peut en outre supposer que plus une société est primitive plus est durable l’influence de la pensée de l’enfant sur le développement de l’individu, puisque la société n’est alors pas encore en état de transmettre ou de constituer une culture scientifique.
Si ce qui précède est vrai de la pensée en général, il n’y a pas de raison que cela ne le soit pas aussi de la pensée symbolique en particulier. Nous retiendrons donc de Jung son idée centrale d’une pensée symbolique primitive, indépendante des mécanismes de refoulement ou de censure. Mais, pour l’expliquer, il faut revenir à l’enfant et au développement psycho-génétique visible et analysable. C’est le mérite de Freud d’avoir posé le problème du symbolisme inconscient sur le seul terrain de l’évolution individuelle. Une fois dissocié de l’interprétation par le déguisement, le symbolisme peut acquérir, grâce au caractère réellement primitif des mécanismes de la pensée de l’enfant, le même degré de généralité que Jung a cherché dans l’hypothèse de l’inconscient « collectif ».
§ 4. Essai d’explication du symbolisme inconscient🔗
Le symbolisme inconscient, c’est-à-dire dont la signification n’est pas immédiatement connue du sujet lui-même, n’est qu’un cas particulier du symbolisme en général, et doit être considéré comme tel. En effet, s’il subsiste une très grande distance entre le symbolisme conscient de l’adulte (images, comparaisons concrètes, etc.) et son symbolisme inconscient (rêve, etc.), chez le petit enfant, par contre, il existe tous les intermédiaires entre ces deux extrêmes, puisque le jeu d’imagination ou jeu symbolique présente toute la gamme des nuances entre les symboles analogues à ceux du rêve et les symboles intentionnellement construits et entièrement compréhensibles pour le sujet. On peut même dire qu’entre deux et quatre ans ce sont les symboles situés à mi-chemin entre les extrêmes, c’est-à-dire en partie conscients et en partie inconscients, qui sont les plus fréquents.
S’il en est ainsi, il est clair qu’une explication valable du jeu symbolique doit ipso facto expliquer également le symbole inconscient — à condition bien entendu de comporter d’elle-même une généralisation possible selon cette nouvelle dimension qu’est justement l’inconscient, c’est-à-dire de pouvoir fournir les raisons de l’incompréhension dont témoigne le sujet à l’égard de son propre symbolisme. Or, si le jeu symbolique n’est que l’expression d’une assimilation du réel au moi, c’est-à-dire d’une assimilation dissociée de l’accommodation actuelle correspondante, le symbole inconscient l’est a fortiori : l’égocentrisme radical dont font preuve, soit le rêve en lui-même (en tant que cette perte de contact avec la réalité), soit les tendances refoulées (en tant que contraires à la réalité acceptée) suffisent alors à rendre compte de l’inconscience du symbole, parce qu’un état radicalement égocentrique est un état d’indifférenciation complète entre le moi et le monde extérieur et par conséquent un état de non-conscience du moi, ou, ce qui revient au même, de projection des impressions internes dans les formes fournies par le monde extérieur. Suppression de la conscience du moi par absorption imaginaire totale du monde extérieur donc par confusion avec lui, tel est le principe du symbole inconscient, et on voit d’emblée qu’il constitue un simple cas limite de cette assimilation du réel au moi qu’est le symbolisme ludique.
Nous distinguerons trois questions, dans l’essai de démonstration qui va suivre : celle des symboles dits anatomiques, qui représentent une partie du corps propre au moyen d’un objet extérieur, celle des symboles non anatomiques indépendants du refoulement et celle des rapports entre le symbolisme et le refoulement. Les symboles anatomiques peuvent être eux-mêmes accompagnés de refoulements, ou indépendants d’eux. Ils peuvent en outre se former à tout âge et ne sont pas nécessairement les plus primitifs. Mais ils sont spécialement instructifs par leur caractère paradoxal, et sont souvent parmi les plus inconscients : c’est pourquoi il nous paraît utile de commencer par eux.
Nous avons vu, au § 1, deux exemples de ces symboles anatomiques : un rêve accompagnant la miction et représentant un arrosoir qui se vide, ainsi qu’un rêve d’érection figurant un haricot qui grossit. On connaît les innombrables exemples rassemblés par les freudiens en ce qui concerne les organes masculins et féminins. En tous ces cas, il va de soi qu’il peut y avoir refoulement, au moins pendant le rêve. Mais il est important de noter que les symboles anatomiques se produisent également dans les images de demi-sommeil, et cela au sujet de parties du corps ne donnant lieu à aucun refoulement :
Un sujet adulte s’endort fréquemment la main posée contre l’angle du maxillaire inférieur, sentant ainsi battre le sang dans l’artère carotide. Cette situation a provoqué, à temps espacés, les images suivantes : 1° Un ruisseau qui bouillonne à l’angle d’un rocher, avec un rythme, dont le débit de l’eau correspondant exactement à celui des battements du sang (comme le sujet a pu le vérifier en se réveillant). 2° Un cheval au galop, reproduisant le même rythme. 3° Les sinusoïdes décrites dans l’eau par le Gordius aquaticus, ver d’un mètre de long et mince comme une ficelle. Ici encore les périodes de la sinusoïde correspondaient aux battements du sang. 4° La tête appuyant sur la main ouverte peut provoquer un engourdissement des doigts, qui semblent parfois s’agrandir démesurément dans le demi-sommeil. Le sujet voit alors un certain nombre de longs sacs de ciment, disposés en éventail (symbole revenu à plusieurs reprises). 5° À moitié réveillé par une crampe à une jambe pliée, le sujet la détend, et, au moment précis où il se redresse, il voit une grenouille dont les jambes passent de l’état de flexion à la position droite. Sentiment de rêver encore et d’être lui-même la grenouille. 6° Un petit tampon d’ouate laissé par le dentiste entre deux molaires : le sujet voit un paquet de mousses humides serré entre deux rochers, au moment où, dans un demi-sommeil, il palpait de la langue ce corps étranger.
Sans doute pourrait-on admettre que dans les cas 1 à 5 d’autres sensations internes interfèrent avec la cause principale de production de l’image. Mais ces facteurs éventuels nous paraissent exclus en 6 et, même s’ils intervenaient en 1-5, ce qui constitue d’ailleurs une supposition gratuite, le contenu essentiel du symbole reste évidemment provoqué par les sensations décrites.
Or, rien n’est plus simple que d’expliquer ce symbolisme anatomique si l’on se réfère aux mécanismes de la formation de l’image chez le petit enfant. La demi-conscience du dormeur est, en effet, comparable à l’état d’égocentrisme radical qui caractérise la conscience du bébé, c’est-à-dire qu’il y a tout à la fois indifférenciation complète entre le moi et le monde extérieur, et assimilation des choses à l’activité propre. Ces deux aspects de la conscience élémentaire sont interdépendants, et il est essentiel d’en saisir la raison : c’est dans la mesure où le moi s’incorpore la réalité externe qu’il est inconscient de lui-même, puisque la conscience du moi est relative aux résistances des objets et des autres personnes 9. Cela admis, l’une des tâches essentielles de l’assimilation élémentaire consiste à coordonner entre eux les univers hétérogènes dont l’un est visuel, les autres tactile, kinesthésique, etc. L’acquisition de la préhension chez le bébé marque une première étape de cette assimilation mutuelle des schèmes visuels et tactilo-kinesthésiques, mais la main pouvant constituer simultanément un objet visuel et une source d’impressions tactilo-kinesthésiques, cette coordination s’opère relativement tôt. Par contre, tout le problème de l’imitation des mouvements relatifs au visage est caractérisé, comme nous l’avons vu au chap. II de cet ouvrage, par de nouvelles difficultés de coordination, lesquelles se trouvent précisément très instructives pour la compréhension du symbolisme anatomique ultérieur. Ne connaissant que très partiellement son moi physique et ne possédant de son visage aucune image visuelle mais seulement un ensemble d’impressions tactiles, gustatives ou kinesthésiques, le bébé est obligé d’apprendre à traduire les schèmes relatifs à ces derniers domaines en schèmes visuels, en s’aidant de la perception du corps d’autrui. Il lui arrive notamment de commettre des erreurs très significatives : par exemple, voyant les yeux d’autrui se fermer et se rouvrir, il ouvre et ferme sa bouche en assimilant ainsi à faux le schème visuel des yeux du modèle au schème tactilo-kinesthésique de la bouche propre. Or, on voit d’emblée que, privé de la conscience de son moi, le dormeur se trouve, par sa situation même et indépendamment de tout le refoulement, dans la situation du bébé, c’est-à-dire qu’il lui faudra aussi traduire (mais en sens inverse) ses impressions corporelles en images visuelles, et qu’il sera exposé aux mêmes errements.
Il y a cependant deux différences essentielles entre le dormeur qui rêve et le bébé qui apprend à coordonner le tactilo-kinesthésique et le visuel. C’est que d’abord le premier est capable de former des images mentales, puisque, sachant déjà imiter et utiliser ses accommodations antérieures, il parvient à construire des images même en rêve. C’est ensuite que, si le bébé tend à s’adapter au réel, par un échange d’assimilation des choses à lui et d’accommodation aux choses (celle-ci primant même parfois, comme dans l’imitation actuelle), le dormeur interrompt tout échange avec le réel et se borne à l’assimiler en imagination, ou, à la manière dont procède le jeu symbolique, les seules accommodations qui interviennent encore étant les accommodations antérieures sur lesquelles se fondent les images. Mais, précisément parce qu’il n’y a plus aucune accommodation actuelle, il y a indissociation complète entre l’activité interne et le monde extérieur : celui-ci, représenté par les seules images, est alors assimilé sans résistance aucune à ce moi inconscient et c’est en quoi le symbolisme onirique prolonge le symbolisme ludique.
Dès lors, en premier lieu, toute impression interne ou relative au corps, qu’il s’agisse de miction et d’excitations des organes, ou de sensations provoquées simplement par les mouvements du sang, par des jambes ou des doigts gourds, par un corps étranger dans une dent, etc., est à la fois sentie en elle-même, mais non rattachée au corps propre, faute de conscience du moi : elle ne se traduit donc en images extérieures. En effet, le dormeur a toujours conscience de quelque chose, puisqu’il rêve, et cependant ce n’est pas une conscience du moi puisqu’il ne sait pas qu’il dort ni qu’il rêve. Même lorsqu’il se situe lui-même dans son rêve c’est par une espèce de projection analogue à celle des enfants qui parlent d’eux à la troisième personne : c’est un récit imagé relatif à son personnage et non point une conscience de son activité subjective actuelle. Il est assurément difficile de se remettre dans l’attitude d’une conscience qui est susceptible de percevoir une impression corporelle sans pour autant la rattacher à un moi. Il suffit cependant d’observer un bébé de 0 ; 3 ou de 0 ; 4, dont on retient la main en dehors du champ visuel, pour voir ce qu’est un sujet très conscient d’éprouver une impression tactile et kinesthésique (puisqu’il se débat), mais cherchant des yeux tout autour de lui — et non pas sur lui-même — à quel spectacle visuel peut bien correspondre cette impression incomprise. Il en est de même du dormeur : l’impression sentie se met pour ainsi dire à la poursuite d’une traduction visuelle, et alors, ne pouvant rien voir et ne se sachant même pas en cause, mais disposant de la capacité de construire des images, il recourt à n’importe quel tableau extérieur pourvu qu’il y ait une ressemblance quelconque.
D’où le second point : cette ressemblance implique une assimilation de la réalité imaginée à l’impression corporelle interne. Or, cette assimilation elle-même ne pose pas de problème : c’est celle que nous voyons à l’œuvre dans le jeu symbolique, c’est-à-dire justement dans la situation où l’assimilation actuelle est dominée par l’assimilation à l’activité propre. C’est ici que le symbolisme inconscient prolonge le symbolisme ludique, mais il le prolonge en poussant les choses à la limite, c’est-à-dire jusqu’au point où, faute de toute accommodation présente, l’assimilation égocentrique devient absorption imaginaire du monde extérieur et suppression de la conscience du moi. Le rêve est donc comparable au jeu symbolique, mais à un jeu dont l’absence de conscience du moi rendrait le contexte analogue lui-même à celui des incoordinations entre le visuel et le tactilo-kinesthésique caractéristiques de la première année.
S’il en est ainsi des symboles anatomiques, rien ne sera plus simple que d’expliquer maintenant le symbolisme quelconque, lorsqu’il n’y a pas de refoulement visible en action. De façon générale il suffit de considérer le rêve comme un prolongement du jeu symbolique, mais tel que, plus les désirs en cause impliquent une connexion étroite avec le moi, et plus ils sont projetés dans des images extérieures. Il va de soi en outre que l’absence de conscience du moi entraîne, dans le rêve, cette sorte de croyance immédiate qui est antérieure à la possibilité même du doute, tandis que dans le jeu cette croyance cède peu à peu le terrain au sentiment du fictif, pour les raisons qu’on a vues.
C’est sans doute ce facteur du degré de subjectivité des désirs qui explique la présence chez les petits enfants, de ces rêves que Freud appelle non symboliques parce qu’ils traduisent la réalisation des souhaits en images directes et de signification consciente. Lorsque, par exemple, X. rêve qu’elle mange des œufs, ou que des petits chats remplacent des cobayes, de tels désirs ne supposent pas une prise de conscience bien raffinée : directement exprimables en images 10, ils sont donc réalisés symboliquement dans la mesure où toute image est un signifiant, mais ce symbolisme ne dépasse pas le niveau des symboles conscients propres au jeu étant donné le caractère superficiel du souhait. Au contraire, dans le cas des rêves adultes relatifs à la séparation des parents ou à la critique de Goblot (voir § 2), la subjectivité plus délicate du désir explique que, faute de conscience suffisante du moi, le rêve en projette la réalisation dans des images extérieures. Il va de soi qu’il en sera a fortiori de même dans les cauchemars, indépendamment de la question des refoulements possibles. D’une manière générale, dans la mesure où le symbolisme se complique au cours du développement mental (ce qui est sans doute vrai, mais dans les très grandes lignes), le fait s’expliquerait donc aisément par la complexité et l’individualisation croissantes des désirs, sources à la fois des complications graduelles du jeu et de l’inconscience progressive des assimilations oniriques.
Si nous en venons enfin aux effets du refoulement lui-même, il devient possible de les intégrer dans ce qui précède, mais à titre de cas particulier et non plus de facteur général. Le fait général qui rend compte de l’incompréhension d’un symbole par le sujet lui-même, donc du caractère « inconscient » de ce symbole, c’est l’assimilation égocentrique poussée jusqu’à la suppression de toute accommodation actuelle (= de tout contact avec la réalité présente), donc jusqu’à la suppression également de la conscience du moi. Or, une tendance refoulée est une tendance que le sujet ne veut pas accepter et à laquelle il refuse ainsi toute accommodation au réel. C’est par conséquent une tendance chassée de la conscience et il est inutile d’invoquer une « censure » qui la maintiendrait ignorée, puisque le refoulement, lui refusant la possibilité de l’accommodation, la rend par cela même inapte à la prise de conscience. Mais, en ce cas, le fait qu’une tendance refoulée se satisfait symboliquement (par exemple le rêve du docteur qui tue un gros monsieur, obs. 98), s’explique exactement de la même manière que le fait de la traduction symbolique d’un désir quelconque ou même d’une impression corporelle, lorsqu’ils ne sont pas rattachés à la conscience du moi. Une tendance refoulée est, en effet, par sa situation même, privée d’accommodation et par conséquent dissociée du moi conscient : si elle cherche néanmoins un aliment, ce ne peut donc être que par une assimilation pure, à la fois égocentrique et inconsciente (les deux caractères étant corrélatifs), c’est-à-dire que son aliment sera nécessairement un substitut symbolique. C’est donc fausser les choses que de parler, même en ce cas, de « déguisement » : il y a substitut symbolique dans la mesure où il ne peut y avoir réalisation directe du désir, puisqu’il est refoulé, et cette assimilation symbolique reste inconsciente tout simplement parce qu’elle est purement assimilatrice, c’est-à-dire faute précisément d’accommodation au réel.
Il est si vrai que ce symbolisme relatif aux tendances refoulées n’a rien d’un déguisement qu’il demeure inconscient même dans les cas où le refoulement lui-même est symbolisé, comme dans les symboles d’auto-punition. Il arrive, en effet, que le rêve, au lieu d’exprimer la réalisation du désir par le moyen d’un substitut symbolique, symbolise au contraire le résultat du refoulement comme tel, notamment les moyens punitifs qui sanctionnent sa contrainte. Or, chose très curieuse, ce symbolisme est lui-même inconscient, alors que s’il y avait censure, celle-ci aurait évidemment intérêt à faire connaître la punition et même à lui accorder toute la publicité de la pleine conscience ! On a vu, par exemple, le rêve du chien qui mord les doigts (obs. 98) et on peut surtout citer les rêves bien connus de « castration », si fréquents chez les adolescents. En voici quelques cas :
Un jeune homme qui cède parfois à de mauvaises habitudes, se punit régulièrement lui-même durant la nuit suivante, en des rêves dont voici trois échantillons : 1° Il voit une tour Eiffel, de dimensions réduites, et sectionnée à la hauteur du second étage (les étages supérieurs ayant disparu). 2° Il se voit lui-même frappant de toutes ses forces, avec une énorme hache, sur un boa dressé dans une chambre à coucher. La tête du serpent est déjà sectionnée aux trois quarts et pend ensanglantée. La mère du sujet est dissimulée dans la pénombre de la pièce. 3° Il se voit la jambe cassée entourée d’un linge blanc, mais des taches de sang l’effraient et l’empêchent de le déplier ; etc. etc.
On ne saurait trouver des rêves plus éloquents, et pourtant leur symbolisme est incompréhensible pour le dormeur lui-même, le premier de ces symboles allant jusqu’à construire une espèce de jeu enfantin, tandis que les deux autres conservent un contexte de cauchemar. Or, on ne comprendrait pas, dans le cas particulier, la raison d’un déguisement, puisque ces rêves n’ont précisément pas pour objet de fournir une satisfaction symbolique au désir refoulé, mais bien au refoulement lui-même ou au désir d’auto-punition. Il faut par conséquent trouver une raison plus simple de l’inconscience des symboles de ce genre (lesquels ne traduisent eux-mêmes que des tendances particulières d’une classe beaucoup plus vaste et dépassant largement le domaine du rêve). Or il n’est pas besoin de chercher bien loin : ces symboles sont incompris du sujet parce que le refoulement est lui-même une régulation automatique ou spontanée résultant de l’interaction de schèmes affectifs dont les racines échappent à la prise de conscience. Les choses ne se passent pas autrement, en effet, dans le domaine de l’intelligence intuitive, ou antérieure à la réflexion opératoire : ayant adopté un certain système d’idées, le sujet prendra position, sans trop savoir pourquoi, contre telle solution ou telle hypothèse, dans un domaine d’ordre cependant étranger à l’affectivité interindividuelle, et il lui faudra beaucoup d’effort et de réflexion pour trouver les raisons de cette incompatibilité, parce que les schèmes intellectuels dont il se sert ne sont conscients qu’en leurs résultats (accommodation et assimilation réunies) et non pas en leurs assimilations de départ. Or, il n’y a pas de raison pour que les schèmes affectifs soient plus conscients que les schèmes intellectuels, bien au contraire, et pas de raison pour que le refoulement — expression du blocage ou de l’inhibition d’une tendance incompatible avec d’autres, plus fortes qu’elle parce qu’organisées en schèmes assimilateurs stables — soit plus conscient que les rapports élémentaires d’incompatibilité qui déterminent l’intelligence intuitive, non encore réfléchie. Dans les cas les plus fréquents d’auto-punition, le schème inhibiteur ou refoulant est celui du « sur-moi » : or, ses racines assimilatrices échappent à la réflexion du sujet tout aussi naturellement que les racines, anciennes et oubliées des notions de cause, de loi physique, etc., bien que dans les deux cas le résultat (certaines lois morales et certaines lois naturelles) soit connu de la conscience.
Bien plus, au niveau du rêve, le moi lui-même n’étant plus conscient, on ne concevrait pas que les tendances refoulées ou les régulations mêmes du refoulement le fussent davantage. Il est à noter à cet égard, que les mêmes satisfactions symboliques de tendances refoulées sont parfois plus transparentes dans le jeu que dans le rêve. Par exemple, dans l’histoire de Zoubab qui coupe la tête de son père (obs. 95), X. s’amuse de ce qu’elle invente parce qu’elle sait bien que son agressivité n’est pas très sérieuse et qu’elle connaît les sentiments contraires qui la contrebalancent, tandis que dans le rêve du docteur qui tue un homme en l’air, tout reste moins conscient pour la double raison du refoulement et de l’absence de tout contrôle du moi. Dans le cas du jeu, il y a donc assimilation primant l’accommodation, d’où la conscience relative du symbolisme, même avec refoulement, tandis que dans le cas du rêve l’assimilation affective pure élimine la conscience du moi et les mécanismes assimilateurs des schèmes, dont le refoulement est l’expression, résistent à toute prise de conscience, d’où deux raisons de même nature mais distinctes et cumulatives, pour expliquer l’inconscience du symbole sans faire appel au déguisement.
En bref, le symbole inconscient est une image dont le contenu est assimilé aux désirs ou aux impressions du sujet, et dont la signification reste incomprise de lui. Or, l’image s’explique par les accommodations antérieures du sujet, l’assimilation du réel au moi, primant l’accommodation actuelle, est commune aux symbolismes onirique et ludique, et le caractère inconscient du symbole provient entièrement de ce primat de l’assimilation qui, allant jusqu’à écarter toute accommodation actuelle, exclut par cela même la conscience du moi et la prise de conscience des mécanismes assimilateurs. Le refoulement, constituant d’autre part un effet de l’interrégulation des schèmes d’assimilation affective, ne soulève pas, du point de vue du symbolisme, de problème spécial, et renforce simplement ces raisons générales d’inconscience dans les cas particuliers où il intervient.
§ 5. Le symbolisme inconscient et les schèmes affectifs🔗
Si telles sont les conclusions auxquelles nous conduit la comparaison du symbolisme inconscient avec les processus de la pensée de l’enfant, il reste à situer maintenant la pensée symbolique inconsciente dans l’ensemble de l’équilibre mental. Puisqu’elle n’est pas un déguisement, son rôle positif reste à déterminer, et à mettre en relation avec celui du jeu symbolique et du symbolisme conscient.
Nous avons vu que le jeu symbolique est une assimilation libre du réel au moi, rendue nécessaire par le fait que, plus l’enfant est jeune, et moins sa pensée est adaptée au réel, dans le sens précis d’un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Plus progresse, au contraire, cette adaptation et plus le jeu se réintègre dans l’intelligence en général, le symbole conscient devenant construction et imagination créatrice.
Or chacun de ces rapports correspond exactement à ceux qui conditionnent le symbolisme inconscient. La vie affective, comme la vie intellectuelle, est adaptation continuelle, et les deux adaptations sont, non seulement parallèles, mais interdépendantes, puisque les sentiments expriment les intérêts et les valeurs des actions dont l’intelligence constitue la structure. Étant adaptation, la vie affective suppose également une assimilation continue des situations présentes aux situations antérieures — assimilation qui engendre l’existence de schèmes affectifs ou manières relativement stables de sentir et de réagir — et une accommodation continue de ces schèmes au présent. Dans la mesure où cet équilibre entre l’assimilation et l’accommodation affectives est atteint, la régulation consciente des sentiments est possible, de même que ces systèmes normatifs portant sur les valeurs que sont les sentiments moraux, dont l’opération active est la volonté. Mais dans la mesure où l’équilibre demeure inaccessible, l’assimilation du présent au passé reste une nécessité, souvent même vitale. C’est cette assimilation primant l’accommodation qu’exprime le symbolisme inconscient, en continuité complète avec le symbolisme conscient.
La fonction du symbolisme inconscient est donc étroitement liée à celle des schèmes affectifs. Le rapport n’est d’ailleurs pas exclusif, car, si l’affectivité intervient presque constamment dans le jeu en plus de l’intelligence, il arrive aussi que les schèmes intellectuels interfèrent avec les schèmes affectifs dans le rêve lui-même. On connaît les solutions symboliques de problèmes, au moyen d’images qui aident parfois ensuite à des découvertes réelles : le rêve d’Agassiz sur les poissons fossiles et celui de Kékulé sur le noyau benzoïque. Mais les schèmes affectifs gardent naturellement une prépondérance essentielle.
Pour saisir ce qu’est un système de schèmes affectifs, il convient de les comparer aux schèmes de l’intelligence sensori-motrice et de l’intelligence intuitive (par opposition à l’intelligence opératoire qui correspond aux sentiments moraux et normatifs). Ayant, par exemple, découvert en manipulant un jouet quelconque la possibilité de le retrouver derrière ou sous un autre, l’enfant vers la fin de la première année appliquera à toutes sortes d’autres mobiles cette capacité de se conserver en dehors des limites du champ visuel : le schème de l’objet permanent et indépendant de l’activité propre se construit ainsi par généralisation sensori-motrice, en partie consciente, mais en bonne partie aussi inconsciente et spontanée. De même, un peu plus tard, ayant découvert intuitivement la proportionnalité habituelle du poids et du volume des objets, l’enfant la généralisera en un schème en partie exact, mais qui s’opposera longtemps à l’idée plus précise de la densité variable des corps et qui engendrera même des illusions perceptives comme la fameuse illusion de poids. Ces schèmes sensori-moteurs ou intuitifs comportent naturellement une part essentielle d’activité intellectuelle, mais l’affectivité est loin d’en être absente : intérêts, plaisirs et peines, joie de la réussite et tristesse de l’échec, tous les « sentiments fondamentaux » de Janet interviennent ici, à titre de régulations de l’action dont l’intelligence détermine la structure. Comme l’ont bien montré Claparède (à propos de l’intérêt) et Janet, l’affectivité règle ainsi l’énergétique de l’action, dont l’intelligence assure la technique.
Or, les personnes sur lesquelles l’enfant agit et qui agissent sur lui engendrent de même certains « schèmes » globaux. Au début, c’est-à-dire avant le « choix de l’objet » affectif, ces schèmes sont même très peu différents de ceux dont il vient d’être question. Les personnes sont simplement des mobiles d’action spécialement imprévisibles et intéressants, et de plus dispensateurs de plaisirs particuliers, comme au moment des repas ou d’échanges sensori-moteurs exceptionnellement amusants. Dès que le schème de l’objet substantiel et permanent est acquis, puis surtout au niveau de l’intelligence intuitive, les personnes deviennent des autres « moi », en même temps que le « moi » lui-même se constitue réciproquement, et devient une personne. Alors les schèmes relatifs aux personnes s’enrichissent de sentiments nouveaux, interindividuels et non plus impersonnels, qui résultent en partie de la projection et du transfert des sentiments jusque-là liés à l’activité et au corps propres (« narcissisme »), mais constituent aussi, pour une part essentielle, des constructions nouvelles.
Or, l’expérience, quotidienne déjà et surtout psychanalytique, montre que les premiers schèmes personnels sont ensuite généralisés et appliqués à bien d’autres personnages. Selon que les premières expériences inter-individuelles du petit qui commence à parler sont liées à un père compréhensif ou autoritaire, aimant ou brutal, etc., etc., l’enfant sera ensuite conduit (et même sa vie durant si ces rapports ont marqué toute sa jeunesse) à assimiler toutes sortes d’autres individus à ce schème paternel. Selon le type de sentiments qu’il aura éprouvé à l’égard de sa mère, il sera d’autre part porté, et parfois sa vie durant, à aimer d’une certaine façon, parce que, ici encore il assimile, en partie, ses amours successives à ce premier amour qui façonne les sentiments profonds et les comportements.
Notons d’abord que cette sorte d’application généralisée des schèmes affectifs initiaux ne pose pas de problèmes particuliers quant au mécanisme de l’assimilation qui intervient nécessairement en ce cas : il est le même que celui de l’assimilation sensori-motrice ou intuitive. Les actions portant sur autrui sont comme les autres actions : elles tendent à se reproduire (assimilation reproductrice), à retrouver les aliments qui l’entretiennent (assimilation récognitive) et à en découvrir de nouveaux (assimilation généralisatrice), qu’il s’agisse d’alimenter un amour, une tendance agressive ou toutes les autres possibles. Et si l’assimilation est la même, c’est naturellement que les schèmes personnels sont des schèmes comme les autres, à la fois intelligents et affectifs : on n’aime pas sans chercher à comprendre et on ne hait même pas, sans un jeu subtil de jugements. Quand nous disons « schèmes affectifs », il faut donc bien saisir que cela signifie simplement : l’aspect affectif de schèmes qui sont par ailleurs également intellectuels. La ligne essentielle de démarcation est celle qui sépare les « schèmes personnels » (sentiments interindividuels et intelligence intuitive socialisée par le langage) des schèmes relatifs aux objets (intérêts et intelligence mêlés), mais les schèmes affectifs débordent en partie la sphère des personnes (schèmes buccaux primitifs, etc.) et tous, quels qu’ils soient, sont donc à la fois affectifs et cognitifs.
Notons ensuite que, normalement, l’assimilation par laquelle les schèmes, personnels comme impersonnels et sous leur aspect affectif comme intellectuel, s’incorporent sans cesse de nouveaux objets, s’accompagne d’accommodations toujours plus différenciées. Un individu normal peut retrouver dans ses amours toutes sortes de traces des comportements infantiles qui le reliaient à sa mère : il y mettra cependant autre chose encore, et le personnage qui se marie en restant « fixé » à son amour filial risque de compliquer passablement sa vie conjugale. De même l’individu qui, sa vie durant, reste soumis à l’image idéalisée de son père, ou qui au contraire, poursuit un rêve de libération qu’il n’a jamais pu réaliser pendant sa formation, voit nécessairement ses moyens diminués, tandis que l’équilibre consiste à conserver les aspects vivants du passé en les accommodant sans cesse au présent multiple et irréductible.
Or, si cette conception des schèmes est exacte, les théories de l’inconscient et de la pensée symbolique s’en trouvent notablement simplifiées, ou tout au moins ces réalités cessent de former un monde à part pour s’intégrer dans le dynamisme commun au développement de la pensée en général et à celui de l’affectivité.
Pourquoi, en effet, les schèmes affectifs, du moins en leur partie essentielle, demeurent-ils inconscients ? Simplement parce que toute assimilation, dans la mesure où elle ne cherche pas son équilibre avec une accommodation actuelle, c’est-à-dire où elle ne donne pas lieu à une généralisation intentionnelle, s’effectue inconsciemment, et cela dans le domaine intellectuel aussi bien qu’affectif. Un transfert sensori-moteur, qui permet au sujet d’appliquer à un problème nouveau les schèmes acquis en des circonstances antérieures, est presque entièrement inconscient. Lorsque, dans le domaine de la pensée réfléchie et même scientifique, on aborde une question nouvelle en transposant sans critique les habitudes d’esprit et les notions employées sur d’autres terrains, l’assimilation reste en grande partie inconsciente. Il n’est jusqu’en la généralisation nouvelle et créatrice que les rapprochements nouveaux sortent on ne sait d’où. « La pensée est une activité inconsciente de l’esprit » disait déjà Binet comme nous le rappelions plus haut : c’est assez dire que, même là où l’intelligence est la plus lucide, le mécanisme intime des assimilations déborde la prise de conscience, celle-ci ne portant d’abord que sur les résultats, et remontant ensuite, par une réflexion récurrente et toujours incomplète, de la périphérie à un centre qu’elle n’atteint jamais. Il est donc évident que l’inconscient affectif, c’est-à-dire l’aspect affectif de l’activité des schèmes assimilateurs, n’a rien de privilégié du point de vue de son inconscience : seul le halo mystique qui entoure l’intimité de la personne a pu abuser les psychologues à ce sujet.
Cela dit, il n’est pas besoin de prêter à cet inconscient une mémoire représentative pour expliquer la continuité du passé au présent puisque les schèmes assurent l’existence de celle-ci sous son aspect moteur ou dynamique. Il est encore moins besoin d’imaginer une censure pour rendre compte de l’incompréhension dont témoigne le sujet à l’égard de ses mécanismes cachés : autant invoquer une censure de l’intelligence sur tous les points où la pensée reste ignorante de son propre fonctionnement. Par contre, le refoulement et ses effets demeurent, nous l’avons vu, un élément essentiel du fonctionnement des schèmes : les schèmes tendent à s’assimiler réciproquement en tout ou en partie, d’où les transferts totaux ou partiels, qui constituent l’équivalent des implications, dans le domaine de l’intelligence, et, en cas d’impossibilité, ils tendent à s’exclure réciproquement, ce qui est l’équivalent des incompatibilités dans le domaine intellectuel : le refoulement d’un schème affectif par un autre est donc la condition même de l’organisation d’ensemble des schèmes.
Mais, si toutes les transitions sont ainsi données entre l’assimilation inconsciente et l’adaptation consciente, selon que le mécanisme assimilateur se trouve en équilibre plus ou moins complet et mobile avec l’accommodation aux réalités nouvelles, il s’ensuit une série de conséquences en ce qui concerne la pensée affective, c’est-à-dire la manière dont l’individu comprend ses relations avec autrui ainsi que ses propres sentiments. Dans la mesure où il y a adaptation, c’est-à-dire donc où l’équilibre est atteint, la pensée conceptuelle ordinaire suffit à l’éclairer soit sous sa forme intuitive, soit même sous sa forme opératoire ou normative (logique et morale). Cette pensée n’atteint jamais l’assimilation en son mécanisme complet, c’est entendu, mais il en est donc de même dans le domaine intellectuel. Par contre, dans l’exacte mesure (et toutes les transitions sont possibles), où l’assimilation l’emporte sur l’accommodation ou se dissocie d’elle, alors le sujet n’a plus, par le fait même, à sa disposition, pour comprendre ses propres réactions, qu’un mode de pensée calquée précisément sur l’assimilation comme telle : c’est la pensée symbolique.
Chez l’enfant ce primat de l’assimilation se produit constamment, nous avons vu pourquoi à propos du jeu, et cela est vrai chez lui du point de vue de l’intelligence comme des sentiments. Mais chez l’adulte, même lorsque son intelligence est normalement adaptée, il est au moins une sorte de situation où ce primat subsiste du point de vue affectif, sans parler naturellement des états pathologiques où il y a régression générale : c’est précisément le rêve, durant lequel la vie affective subsiste, mais sans accommodation possible à la réalité. C’est pourquoi le rêve voit fleurir et refleurir sans cesse une pensée symbolique analogue à celle du jeu des enfants, et c’est pourquoi il fournit des indications intéressantes sur le jeu des assimilations inconscientes et sur l’organisation des schèmes affectifs du sujet. Il convient d’ailleurs de se rappeler que, précisément à cause de son manque total d’accommodation, le rêve ne révèle que partiellement cette organisation, ou sous une forme relâchée qui se ressaisit par ailleurs, en tout état d’adaptation réelle. De même l’état de demi-rêverie et d’assimilation libre où s’épanouit la pensée non dirigée, pendant la cure psychanalytique, rompt l’équilibre (bien qu’à un moindre degré) en faveur de l’assimilation pure, et constitue dès lors parfois un retour partiel à la pensée symbolique, mais ici encore cet état n’est que partiellement révélateur d’une organisation qui se retend en toute adaptation.
La pensée symbolique est donc la seule prise de conscience possible de l’assimilation propre aux schèmes affectifs. C’en est une prise de conscience incomplète et par conséquent déformante, faute précisément de cette accommodation qui, par la nature même des rapports en jeu, manque aux mécanismes dont la pensée symbolique fournit l’expression. Mais c’en est exclusivement une prise de conscience, et non pas un déguisement. C’est pourquoi, tout en traduisant les schèmes par images et non plus par concepts et relations comme dans l’état où ils sont adaptés par équilibre avec l’accommodation, la pensée symbolique se moule assez exactement sur l’organisation ou assimilation réciproque de ces schèmes. C’est ce qu’il nous reste à montrer.
Un système de schèmes affectifs est comparable à un système de schèmes intellectuels, si vraiment tous deux constituent les aspects complémentaires d’une seule et même réalité totale, qui est le système des schèmes d’actions réelles ou virtuelles. Or, on a trop peu souligné combien la pensée symbolique contient malgré toute son incohérence apparente une esquisse de logique, une prélogique de niveau comparable à la prélogique intuitive, sauf que précisément l’adaptation fait défaut et que l’assimilation reste libre. C’est ainsi que deux processus fondamentaux constitutifs du symbole inconscient, selon Freud, la « condensation » et le « déplacement » représentent sur ce plan l’équivalent fonctionnel de la généralisation et de l’abstraction constitutif des concepts. Certes il leur manque tout réglage opératoire, puisque la pensée symbolique reste prélogique et se contente, comme la pensée intuitive, de régulations analogues aux régulations perceptives faute de réversibilité opératoire. Mais la condensation comme la généralisation consiste à construire une signification commune à un certain nombre d’objets distincts, ce qui lui permet précisément d’exprimer l’emboîtement de plusieurs schèmes affectifs assimilant les unes aux autres des situations diverses et souvent éloignées dans le temps. Voici, par exemple, un étudiant en sciences naturelles qui rêve de deux oiseaux dont il se demande si ce sont deux espèces bien distinctes ou deux simples variétés de la même espèce. Or, cette inquiétude se trouve emboîtée, par la présence d’un contradicteur en jeu dans le rêve, dans une situation antérieure où un camarade de collège lui soutenait que l’amour physique et l’amour idéal sont deux simples nuances, alors qu’il défendait le contraire. La « condensation » du symbole traduit donc l’assimilation des situations et constitue ainsi l’expression d’une sorte de généralisation. Or, de même qu’il n’y a pas de généralisation sans abstraction, le symbole ne saurait condenser sans déplacer, le déplacement étant déjà l’équivalent, dans le concret des images et des assimilations affectives, de ce que sera l’abstraction dans la réflexion détachée du concret. Le symbolisme conscient du jeu fournit précisément tous les intermédiaires entre les condensations et déplacements initiaux et les processus logiques fonctionnellement équivalents qui se dessinent dans la mesure où le symbole tend à se conceptualiser.
De même les « projections » et « identifications » dont témoigne le symbolisme ne sont que des assimilations préconceptuelles, sortes de participations impliquant un travail élémentaire de pensée 11. Les images figurant la partie pour le tout ou le contraire pour son contraire témoignent également d’une activité prélogique, dont Freud a d’ailleurs noté la parenté avec les faits linguistiques. Quant aux « doublets » (deux images distinctes pour le même signifié), aux contradictions logiques et aux « lacunes », ces aspects du symbolisme montrent assurément son insuffisance formelle, comparée à la cohérence et à la synthèse de la pensée conceptuelle, mais cela est aussi vrai de la pensée intuitive et prélogique de l’enfant.
Bref, forme prélogique et non pas antilogique de pensée, la pensée symbolique constitue une expression élémentaire des assimilations propres aux schèmes affectifs. Cette représentation est-elle adéquate ? Il faut noter d’abord que les schèmes affectifs n’atteignent précisément pas le degré de généralisation et d’abstraction des schèmes logiques, sauf dans le cas exclusif où ils se trouvent réglés par des opérations réversibles de réciprocité, etc., c’est-à-dire où ils deviennent par cela même des schèmes moraux. Et encore ne s’agit-il pas alors de cette simple soumission inconsciente au « sur moi » mais bien d’un système normatif autonome, parallèle aux systèmes rationnels. Au niveau des sentiments spontanés et non réglés, par contre, les schèmes affectifs ne sauraient correspondre qu’aux schèmes intellectuels d’ordre intuitif, c’est-à-dire qu’ils n’atteignent donc pas la généralisation et l’abstraction logiques (ou morales). Or, la pensée intuitive est justement encore intermédiaire entre l’image et le concept : elle ne représente qu’en imaginant, par opposition à la logique qui représente en déduisant les rapports, et ce qu’elle imagine remplace toujours le général par un cas particulier qu’il lui substitue à titre non pas seulement d’exemple mais aussi de participation ou, au sens strict, de « substitut ». C’est pourquoi le schème des réactions affectives assimilées par exemple aux sentiments à l’égard du père, participe davantage du schème particulier de ce père qu’un concept logique ne participe lui-même de l’objet qui a été au point de départ de sa formation. L’« identification » au père, selon l’expression du psychanalyste, est donc plus près d’une sorte de participation prélogique que d’une assimilation conceptuelle abstraite, bien que, insistons-y encore, il y ait toujours « schème » et non pas simple réduction à des souvenirs inconscients. Mais la pensée symbolique « inconsciente » est d’un niveau encore bien inférieur à celui de ces schèmes intuitifs puisque au lieu d’imaginer directement les exemples représentatifs, elle les assimile en plus à des signifiants imagés quelconques, et dont la signification échappe à la compréhension du sujet. Seulement, c’est ici qu’il convient de se rappeler que la pensée symbolique inconsciente n’est nullement une expression permanente de l’organisation des schèmes affectifs. Elle ne les représente que dans certaines situations exceptionnelles, comme dans le jeu enfantin, le rêve enfantin et adulte, ainsi parfois que dans les états de relâchement complet de la pensée. Il s’agit donc toujours de situations dans lesquelles l’assimilation prime l’accommodation actuelle ou la supplante même entièrement : alors seulement le symbolisme secondaire intervient parce que l’égocentrisme radical rend impossible la conscience du moi, de telle sorte que la seule manière dont les assimilations affectives peuvent encore prendre une faible conscience d’elles-mêmes consiste à s’incorporer des supports imagés. L’assimilation de ces substituts prolonge alors l’assimilation des schèmes, les premiers servant de signifiants et les seconds constituant leur signification inconsciente.
Au total, la pensée symbolique inconsciente obéit aux lois de la pensée tout entière, dont elle constitue une simple forme extrême, prolongeant celle du jeu symbolique dans la direction de l’assimilation pure. Cette cohérence fonctionnelle de la pensée en ses diverses manifestations frappe davantage encore lorsque après avoir vu le symbolisme à l’œuvre en ses systèmes différenciés, on le retrouve impliqué dans les débuts de toute la pensée conceptuelle elle-même de l’enfant. C’est ce que nous allons examiner maintenant.