Chapitre VII.
Le symbolisme secondaire du jeu, le rĂȘve et le symbolisme « inconscient »
a
Si le jeu de fiction est la manifestation la plus importante chez lâenfant de la « pensĂ©e symbolique » au sens strict du terme, il ne lâĂ©puise nullement et, pour complĂ©ter notre enquĂȘte sur la genĂšse du symbole et de lâimage mentale, il convient naturellement dâexaminer encore les questions du symbole dit « inconscient », câest-Ă -dire du rĂȘve enfantin ainsi que dâune certaine forme de symbolisme ludique, moins consciente que celle des fictions ordinaires, et que nous appellerons le « symbolisme secondaire ». Ces problĂšmes Ă©tant considĂ©rables, puisquâils soulĂšvent toute la discussion de la « psychanalyse », il faudrait un volume Ă part pour les traiter assez largement. Nous nous contenterons donc de quelques indications, juste suffisantes pour atteindre le but thĂ©orique qui est le nĂŽtre en cet ouvrage, et commencerons par la question des symboles secondaires du jeu, Ă titre de transition entre ce qui prĂ©cĂšde et le problĂšme des symboles « inconscients ».
Le jeu symbolique soulĂšve, en effet, la question de la « pensĂ©e symbolique » en gĂ©nĂ©ral, par opposition Ă la pensĂ©e rationnelle dont lâinstrument est le signe. Un signe, tel que le conçoivent les linguistes de lâĂ©cole saussurienne, est un signifiant « arbitraire », liĂ© Ă son signifiĂ© par une convention sociale et non pas par un lien de ressemblance. Tels sont le mot, ou signe verbal, et le symbole mathĂ©matique (qui nâa donc rien dâun symbole dans la terminologie que nous faisons nĂŽtre ici). Social, et par consĂ©quent susceptible de gĂ©nĂ©ralisation ainsi que dâabstraction par rapport Ă lâexpĂ©rience individuelle, le systĂšme des signes permet la formation de la pensĂ©e rationnelle. Le symbole, selon la mĂȘme Ă©cole linguistique, est au contraire un signifiant « motivé », câest-Ă -dire tĂ©moignant dâune ressemblance quelconque avec son signifiĂ©. Une mĂ©taphore, par exemple, est un symbole parce quâentre lâimage employĂ©e et lâobjet auquel elle se rĂ©fĂšre il existe une connexion, non pas imposĂ©e par convention sociale mais directement sentie par la pensĂ©e individuelle. Aussi bien le symbole servira-t-il moins Ă lâexpression des pensĂ©es impersonnelles, du « langage intellectuel », quâĂ celle des sentiments et des expĂ©riences vĂ©cues et concrĂštes, quâau « langage affectif ».
Or, par une rencontre intĂ©ressante, le sens du mot « symbole » dont la linguistique saussurienne a dĂ©fini la portĂ©e se trouve coĂŻncider avec celui dont se sont servies les diffĂ©rentes Ă©coles dites « psychanalytiques » : une image comportant une signification Ă la fois distincte de son contenu immĂ©diat et telle quâil existe une ressemblance plus ou moins directe entre le signifiant et le signifiĂ©. Mais au symbole conscient, câest-Ă -dire dont la signification est transparente pour le sujet lui-mĂȘme (par exemple le dessin symbolique dont se servira un journal pour tromper la censure gouvernementale) Freud adjoint le symbole inconscient, câest-Ă -dire Ă signification cachĂ©e pour le sujet lui-mĂȘme. Comme lâont dit les psychanalystes anglais, il existe donc deux sortes de symboles : les « mĂ©taphores » et les « cryptophores ». Sous le nom de « pensĂ©e symbolique », Freud, Jung et bien dâautres ont alors dĂ©crit une forme de pensĂ©e indĂ©pendante des signes verbaux et opposĂ©e mĂȘme, par sa structure et son fonctionnement, Ă la pensĂ©e rationnelle qui utilise les signes. De plus, câest une pensĂ©e dont on a soulignĂ© la nature individuelle et mĂȘme intime par opposition Ă la pensĂ©e socialisĂ©e, car elle se manifeste surtout dans le rĂȘve et la rĂȘverie : dâoĂč la notion dâ« autisme ». Enfin ses racines en seraient essentiellement « inconscientes ».
Mais lâexistence mĂȘme du jeu dâimagination ou de fiction, dont le rĂŽle est capital dans la pensĂ©e de lâenfant, montre que la pensĂ©e symbolique dĂ©borde lâ« inconscient » et câest pourquoi nous avons appelĂ© « jeu symbolique » cette forme dâactivitĂ© ludique. Sans doute existe-t-il dans le domaine du jeu enfantin dĂ©jĂ des manifestations dâun symbolisme plus cachĂ©, rĂ©vĂ©lant chez le sujet des prĂ©occupations quâil ignore parfois lui-mĂȘme. Toute une technique de psychanalyse du jeu a mĂȘme Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par les spĂ©cialistes de la pĂ©danalyse (Mmes Klein, Anna Freud, Löwenfeld, etc.), qui se fonde sur lâĂ©tude de ces symboles ludiques « inconscients ». Mais le problĂšme est de savoir sâil existe une ligne de dĂ©marcation nette entre le symbolisme conscient de lâenfant et ce symbolisme cachĂ©. Câest essentiellement pour montrer quâil nâen est rien, et que la pensĂ©e symbolique forme bien un seul tout, que nous allons commencer ce chapitre par quelques remarques sur le symbolisme secondaire du jeu et du rĂȘve chez lâenfant.
Mais, cela admis, le problĂšme de la pensĂ©e symbolique « inconsciente » nâen devient que plus intĂ©ressant pour notre propos. Il y a longtemps dĂ©jĂ , nous prĂ©sentions au CongrĂšs international de psychanalyse de Berlin (1922), une petite Ă©tude Ă laquelle Freud avait bien voulu sâintĂ©resser, sur « La pensĂ©e symbolique et la pensĂ©e de lâenfant » 1, dans laquelle nous cherchions Ă montrer que la pensĂ©e entiĂšre de lâenfant, en tant que syncrĂ©tique et que prĂ©logique, prĂ©sente des analogies avec la pensĂ©e symbolique « inconsciente », et apparaĂźt mĂȘme comme intermĂ©diaire entre cette derniĂšre et la pensĂ©e rationnelle. Seulement, dâune telle parentĂ©, on peut tirer deux sortes de filiations. Au dĂ©but pourrait ĂȘtre le rĂȘve ou le grand « chaos de lâinconscient », dâoĂč Ă©mergerait la pensĂ©e de lâenfant, puis, par lâintermĂ©diaire de celle-ci, la pensĂ©e logique. Ou bien, au contraire, la pensĂ©e consciente de lâenfant serait le fait premier, dâabord sous les espĂšces de lâactivitĂ© et de lâintelligence sensori-motrices, puis dâune forme de pensĂ©e semi-socialisĂ©e mais encore prĂ©conceptuelle et imagĂ©e (voir chap. VIII et IX), dont les activitĂ©s intuitives supĂ©rieures engendreraient enfin, avec lâaide de la vie sociale, les opĂ©rations de la raison : en marge de ce dĂ©veloppement (et dans la mesure oĂč lâaccommodation lâemporte sur lâassimilation, ou lâinverse) se dessineraient alors soit lâimitation, lâimage simple, etc., soit, en sens inverse, le jeu et le rĂȘve, dont le pĂŽle extrĂȘme serait le symbolisme « inconscient » (et celui-ci serait inconscient dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč lâĂ©gocentrisme, poussĂ© au maximum dans le rĂȘve, aboutirait Ă la suppression de la conscience du moi). Câest pourquoi il nous paraĂźt nĂ©cessaire de discuter en ce chapitre les problĂšmes du symbolisme inconscient et les principales interprĂ©tations de la psychanalyse. Loin dâĂȘtre en dehors de notre sujet, ces questions lui appartiennent au contraire essentiellement, et leur discussion peut nous fournir la meilleure des contre-Ă©preuves quant aux rapports entre la formation de lâimage et du symbole ludique chez lâenfant et les mĂ©canismes du symbolisme en gĂ©nĂ©ral.
§ 1. Le symbolisme secondaire du jeu et le rĂȘve chez lâenfant
Lorsque lâenfant assimile dans son jeu un objet quelconque Ă un autre, on peut soutenir que, dans la plupart des cas, cette assimilation est consciente. Câest ainsi que J. Ă 1 ; 10 dĂ©jĂ , en faisant dâun coquillage sur une boĂźte un chat sur un mur, est parfaitement consciente du sens de ce symbole puisquâelle dit : « chat sur le mur » (obs. 77). Nous dirons alors quâil y a symbole conscient ou primaire (nous disons bien symbole primaire, et non pas assimilation primaire, car il y a des assimilations beaucoup plus primitives, telles que celles du pouce au sein maternel mais qui ne sont pas symboliques faute de reprĂ©sentation). Or, on observe souvent, dans le jeu, lâexistence de symboles dont la signification nâest pas comprise du sujet lui-mĂȘme. Par exemple, un enfant rendu jaloux par la naissance dâun petit frĂšre, et jouant par hasard avec deux poupĂ©es de taille inĂ©gale, fera partir la petite bien loin, en voyage, tandis que la grande restera avec sa mĂšre : Ă supposer que le sujet ne comprenne pas quâil sâagit de son cadet et de lui-mĂȘme, nous dirons alors quâil y a symbole inconscient ou secondaire.
Mais si cette distinction sâimpose en ce qui concerne les cas extrĂȘmes, il faut dâemblĂ©e noter combien elle est relative. Elle est mĂȘme doublement relative, dâabord parce quâil existe tous les intermĂ©diaires entre les assimilations symboliques conscientes et inconscientes, et ensuite parce que tout symbole est toujours Ă la fois conscient sous un angle et inconscient sous lâautre, Ă©tant donnĂ© que toute pensĂ©e, mĂȘme la plus rationnelle, est elle aussi toujours Ă la fois consciente et inconsciente.
Notons dâabord quâil existe tous les intermĂ©diaires entre les assimilations symboliques conscientes et inconscientes. Câest le cas, en particulier, dans le domaine des jeux de liquidation ou de compensation, câest-Ă -dire de ceux qui remplissent une fonction affective prĂ©cise et non pas seulement celle de satisfaire le moi en gĂ©nĂ©ral. Par exemple, lorsque J. (obs. 86) pour liquider un bobo que je lui ai fait involontairement, reproduit la scĂšne en intervertissant les rĂŽles, elle sait bien ce quâelle fait et le symbolisme est primaire. Lorsque au contraire lâenfant, qui a eu peur dâun chien ou dâun avion, sâamuse symboliquement avec de « gentils chiens » ou avec des avions dont les poupĂ©es nâont pas peur, rien ne prouve quâil y ait souvenir des scĂšnes rĂ©elles ainsi symbolisĂ©es : le symbole est donc peut-ĂȘtre secondaire. Câest donc parmi les symboles spĂ©cialement affectifs que se rencontreront les assimilations secondaires et cela dâautant plus que lâaffectivitĂ© en jeu sera profonde, mais il va de soi que ce sont lĂ questions de degrĂ© et non pas de cloisons Ă©tanches, puisque tout symbolisme suppose un intĂ©rĂȘt et une valeur affective, comme toute pensĂ©e dâailleurs.
En second lieu, la distinction est relative, parce que tout symbole est Ă la fois conscient et inconscient. Il est toujours conscient en son rĂ©sultat, cela va de soi. Quant Ă lâassimilation mĂȘme qui lâa formĂ©, elle ne donne sans doute jamais lieu Ă une prise de conscience complĂšte, ni affective ni mĂȘme du point de vue de sa signification intellectuelle. Reprenons le cas du coquillage assimilĂ© Ă un chat. Pourquoi lâenfant prend-il plaisir Ă Ă©voquer un chat, plutĂŽt que nâimporte quoi ? Il nâen sait assurĂ©ment rien. Et la coquille ne symbolise-t-elle que le chat vu auparavant sur le mur, ou dâautres chats, dâautres animaux, dâautres mobiles, bref tout un emboĂźtement possible de schĂšmes, dont le mĂ©canisme obscur expliquerait Ă la fois lâintĂ©rĂȘt pour le chat particulier qui est ici en cause, et la structure du symbolisme en gĂ©nĂ©ral ? Il est essentiel de noter dĂšs maintenant, si lâon ne veut pas se perdre dans une mythologie de lâinconscient, que ces remarques valent pour toute pensĂ©e, rationnelle autant que symbolique, et que, si le rĂ©sultat de tout travail mental est conscient, le mĂ©canisme mĂȘme en demeure cachĂ©. Lâinconscient nâest donc pas une rĂ©gion Ă part de lâesprit, parce que tout processus psychique marque un passage continuel et continu de lâinconscient Ă la conscience et vice versa. Binet concluait avec profondeur de ses recherches sur lâacte dâintelligence que « la pensĂ©e est un processus inconscient de lâesprit » et ClaparĂšde, cherchant dâoĂč surgissent les hypothĂšses dans la dĂ©couverte intellectuelle aboutissait Ă une formule semblable. Si lâaccommodation de la pensĂ©e est en gĂ©nĂ©ral consciente, parce que la conscience surgit Ă lâoccasion des obstacles extĂ©rieurs ou intĂ©rieurs, lâassimilation, mĂȘme rationnelle, est le plus souvent inconsciente. Dans la gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle (cf. lâattraction appliquĂ©e par les newtoniens Ă lâaffinitĂ© molĂ©culaire) elle est consciente Ă cause des nĂ©cessitĂ©s de lâaccommodation, mais dans la prĂ©paration sous-jacente des notions de dĂ©part, elle ne lâest nullement (cf. la physique dâAristote assimilant sans le savoir les faits physiques de force, de mouvement, de position, etc. Ă des schĂšmes dâorigine organique). De ce point de vue, lâemboĂźtement des schĂšmes dont peut tĂ©moigner la pensĂ©e symbolique nâa rien de plus mystĂ©rieux que celui dont fait preuve tout travail de lâintelligence. Lâinconscient est partout, et il y a donc un inconscient intellectuel autant quâaffectif. Mais câest dire quâil nâest nulle part, Ă titre de « rĂ©gion », et que la diffĂ©rence entre la conscience et lâinconscient nâest affaire que de gradation ou de degrĂ© de rĂ©flexion.
Il faut donc bien comprendre quâon ne peut pas classer une fois pour toutes les symboles en primaires ou secondaires. Tout symbole est, ou peut ĂȘtre, Ă la fois ou primaire et secondaire, câest-Ă -dire quâil peut comporter, en plus de sa signification immĂ©diate et comprise du sujet, des significations plus profondes, exactement comme une idĂ©e, en plus de ce quâelle implique consciemment dans le raisonnement qui lâutilise au moment considĂ©rĂ©, peut contenir une sĂ©rie dâimplications Ă©chappant momentanĂ©ment, ou depuis longtemps, ou mĂȘme ayant toujours Ă©chappĂ© Ă la conscience du sujet pensant. Cela dit, chacun des symboles primaires analysĂ©s au chap. V pourrait ĂȘtre, par surcroĂźt secondaire. Par contre, il en est dâautres dont on peut envisager Ă peu prĂšs certainement quâils contiennent plus que ce quây met consciemment lâenfant et quâils sont par consĂ©quent secondaires.
Ces derniers comportent en particulier trois groupes de symboles ludiques : ceux qui portent sur les intĂ©rĂȘts liĂ©s au corps propre (succion et excrĂ©tion), ceux qui touchent aux sentiments familiaux Ă©lĂ©mentaires (amour, jalousie et agressivitĂ©) et ceux qui touchent aux prĂ©occupations centrĂ©es sur la naissance des bĂ©bĂ©s. En effet, on sait non seulement combien ces mobiles reviennent avec rĂ©gularitĂ© dans les troubles du caractĂšre chez les enfants frĂ©quentant les consultations mĂ©dico-pĂ©dagogiques, mais encore combien il en reste de traces dans les fantaisies et les rĂȘves dâadultes soumis Ă un traitement psychanalytique. Lâobservation directe montre dâautre part que lorsque ces intĂ©rĂȘts interviennent dans les symboles ludiques, lâenfant prĂ©sente ordinairement une lĂ©gĂšre excitation (rires particuliers, etc.) ou quelquefois une gĂȘne dâĂȘtre entendu qui montrent Ă elles seules lâexistence dâun contenu plus nuancĂ© que celui du symbole primaire.
Voici dâabord quelques faits relatifs Ă ces trois catĂ©gories :
Obs. 95. â X., Ă 2 ; 6 (3) et les jours suivants fait semblant de prendre le sein, pour avoir vu un bĂ©bĂ© tĂ©ter. Le jeu se rĂ©pĂšte encore vers 2 ; 9.
Ă 1 ; 4 (15) dĂ©jĂ X. simulait parfois certains besoins, pour rire ensuite aux Ă©clats, ce qui constitue un dĂ©but de jeu symbolique analogue Ă celui de J. qui Ă 1 ; 3 (12) fait semblant de dormir. Ă 1 ; 9 (29) X. met une boĂźte ouverte sur une autre et dit : « Assise pot. » Ă 2 ; 1 (9), ses poupĂ©es se salissent : « Mais, mais, mais, faut demander pot. » etc. Les scĂšnes de toilettes se reproduisent frĂ©quemment les semaines suivantes. Ă 2 ; 7 (9) elle rit dâun adulte qui a un biscuit sortant de la bouche et se livre Ă des plaisanteries difficiles Ă citer. Inversement, Ă 3 ; 6 (10) et les jours suivants, ce sont les matiĂšres qui sont comparĂ©es Ă un doigt, Ă une souris, Ă un lapin, etc. ou qui sont mĂȘme personnifiĂ©es en recevant des noms de dames.
De 2 ; 6 Ă 3 ; 6 environ ces jeux sont associĂ©s Ă toutes sortes de fantaisies symboliques et de constructions ludiques proprement dites consistant Ă retrouver les organes dâexcrĂ©tion sur des objets quelconques, non seulement sur des jouets dâanimaux mais sur de petites automobiles, des avions, des tasses, des bĂątons, etc. Vers 3 ; 6 il sâensuit des questions sur les diffĂ©rences morphologiques des sexes et des propos tantĂŽt sĂ©rieux tantĂŽt ludiques sur lâuniformisation possible des caractĂšres anatomiques (« protestation masculine ») : Ă 3 ; 6 (2) : « Moi je pense que la montagne qui pend ici, ça pousse, et puis ça devient un petit long chose avec un trou au bout pour faire coulette, comme aux garçons. » Et Ă 5 ; 8 (0) : « Pourquoi il faut un long chose pour faire coulette aux garçons ? Ils pourraient faire par le nombril. Zoubab (personnage ludique), elle fait coulette avec le nombril. » Et, Ă 5 ; 8 (1) aprĂšs avoir dit que les garçons peuvent le faire Ă travers une barriĂšre, X. joue Ă soigner Zoubab, qui est malade : « Je lui fais faire coulette Ă travers les barreaux. »
Y., Ă 3 ; 3 (12) en face de deux statues dâhommes : « Ils ont deux coulettes, heureusement, sans ça ils se disputeraient. »
Obs. 96. â Il faut citer ensuite tous les jeux se rapportant aux relations de famille et dont les tendances affectives qui les animent dĂ©bordent en partie la conscience du sujet. Ă 2 ; 0 (4) X. reproduit ainsi des scĂšnes de repas avec ses poupĂ©es, au cours desquelles elle soumet ses enfants Ă lâautoritĂ© maternelle plus quâelle nây est elle-mĂȘme soumise en rĂ©alitĂ©. Ă 2 ; 7 (27) elle joue Ă ĂȘtre elle-mĂȘme la maman dâun cadet nĂ© peu auparavant. Ă 2 ; 8 (0) elle sâidentifie au contraire elle-mĂȘme Ă ce cadet et imite les positions et la voix du bĂ©bĂ©. Dans la suite, de 3 ; 6 Ă 5 ; 0, etc. elle reproduit des scĂšnes entiĂšres de vie familiale en jouant alternativement tous les rĂŽles. Ă 5 ; 9 (14) elle joue Ă sâaliter pour raison dâaccouchement, puis dĂ©clare que telle poupĂ©e est Ă elle « parce quâil est sorti de mon ventre ».
Ă 5 ; 8 (5) Ă©tant momentanĂ©ment en froid avec son pĂšre, X. charge un de ses personnages ludiques de la venger : » Zoubab a coupĂ© la tĂȘte de son papa. Mais elle a de la colle trĂšs solide et elle lâa un peu recollĂ©e. Mais elle ne tient plus trĂšs bien. »
Y. dĂšs 3 ; 3 joue frĂ©quemment Ă ĂȘtre un garçon. Ă 4 ; 2 (11) elle invente lâhistoire dâun petit garçon « qui riait quand son papa Ă©tait mort. Mais aprĂšs on lâa enterrĂ©, il a pleurĂ© et on a dĂ» le consoler. Moi je suis une grande fille on nâaurait pas eu besoin de me consoler. AprĂšs il est devenu un papa. Il est devenu un papa tout dâun coup, sans quâil y voie. Il sâest pas doutĂ©. Il dormait dans un lit, petit comme ça, Ă cĂŽtĂ© de sa maman, et puis le matin sa maman lui a dit : âMais tu as un beaucoup trop petit lit.â Ses jambes Ă©taient beaucoup trop longues et trop grosses. Il Ă©tait tout grand. Il Ă©tait devenu un papa, tout dâun coup pendant la nuit, parce que sa maman lui avait donnĂ© une cuillerĂ©e de pomme de terre. Et puis il avait une petite sĆur qui est devenue une maman aussi, tout dâun coup, sans quâelle y voie ! »
Obs. 97. â Les jeux de naissance jouent un rĂŽle Ă noter spĂ©cialement. On vient de voir celui de X. Ă 5 ; 9 (14). Y. Ă 3 ; 3 (28) dĂ©clare que sa poupĂ©e Nicolas « Quand il est nĂ©, il est restĂ© longtemps dans mon ventre, il avait des dents toutes pointues et aprĂšs elles sont devenues plates. » Ă 3 ; 6 (2) sâimagine que la tĂȘte de son fils N est dans sa tĂȘte, etc. Ă 3 ; 9 (13), on la chicane : « Mais non, fais pas ça. Tu sais que jâai un petit bĂ©bĂ© dans le ventre, ça lui fait mal », puis aprĂšs le dĂ©part de la personne : « Tu sais mon petit bĂ©bĂ©, quand il sera nĂ©, il lui donnera des coups de pied et le fera tomber par terre. » Ă 3 ; 10 (17) elle explique Ă sa poupĂ©e qui voudrait rentrer dans son ventre : « Mais non, tu es maintenant trop grand garçon, tu ne peux pas. » Ă 3 ; 10 (24) par contre, Y. qui voudrait devenir un garçon, dit Ă son pĂšre : « Je veux rentrer dans ton ventre, et pis, quand je sortiras, je serai de nouveau un petit bĂ©bĂ©. Je mâappelleras Y. (son nom au masculin) parce que je serai un garçon. » Ă 4 ; 2 (11) mĂȘme fantaisie Ă lâĂ©gard dâun grand garçon.
Demandons-nous maintenant ce que ces symboles contiennent de particulier et pourquoi on peut leur prĂȘter des significations plus riches et plus cachĂ©es que celles des symboles ludiques ordinaires, Ă©tant bien entendu, rĂ©pĂ©tons-le, quâil existe tous les intermĂ©diaires entre deux. Dâun mot, la raison gĂ©nĂ©rale en est que le contenu de ces symboles se rapporte plus directement au moi du sujet, et cela dans un sens habituellement rĂ©gressif ou du moins atteignant des schĂšmes affectifs relativement permanents. Lorsque lâenfant joue Ă faire dâune coquille un chat ou une auto ou Ă ĂȘtre lui-mĂȘme un clocher ou un canard mort, il exprime par lĂ ce qui lâintĂ©resse, dans le sens le plus large du mot, et il y a bien en ce sens assimilation du rĂ©el au moi. Mais il sâagit dâintĂ©rĂȘts momentanĂ©s et situĂ©s Ă la pĂ©riphĂ©rie, du moi. Dans le symbole secondaire, au contraire, ce sont les prĂ©occupations intimes et continues qui entrent en jeu, les dĂ©sirs secrets et souvent inavouables.
Pourquoi, par exemple, lâenfant qui ne tĂšte plus depuis longtemps prend-il plaisir Ă imiter la tĂ©tĂ©e et Ă redevenir bĂ©bé ? Les freudiens qui prĂȘtent souvent une mĂ©moire dâadulte au nourrisson (quand ce nâest pas au fĆtus) rĂ©pondent que lâenfant reste fixĂ© au souvenir du sein maternel, surtout sâil en a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© brutalement par un sevrage maladroit. MĂ©moire Ă part, il y a sans doute quelque chose de juste dans cette idĂ©e Ă©tant donnĂ©e lâimportance longtemps centrale du schĂšme de la succion. Il sây ajoute le fait que, facilement jaloux des soins accordĂ©s au nouveau venu, lâenfant peut dĂ©sirer jouer au bĂ©bĂ© pour ĂȘtre lâobjet de la mĂȘme tendresse.
Que les fonctions dâexcrĂ©tion donnent lieu Ă un intĂ©rĂȘt, censurĂ© par lâentourage, câest un fait trop banal pour y insister. Et que des questions se posent au sujet de la diffĂ©rence des organes, avec dĂ©sir dâĂ©galitĂ© chez la petite fille (le complexe du « mĂ€nnliche Protest ») câest aussi bien connu. Il est donc trĂšs normal que ces tendances se retrouvent dans le jeu et si elles prĂ©sentent, au moment de la construction du symbole ludique, un aspect conscient pour le sujet lui-mĂȘme, il est non moins clair quâelles dĂ©bordent cette conscience relative.
Quant aux prĂ©occupations relatives aux parents et aux frĂšres et sĆurs, il suffit de collectionner et de comparer entre eux tous les jeux symbolisant ces personnages pour constater combien le dĂ©tail de ce symbolisme est rĂ©vĂ©lateur de tendances et de sentiments, dont une bonne partie Ă©chappe Ă la conscience claire de lâenfant pour cette raison trĂšs simple quâils ne sont presque jamais mis en question. Ce sont dâabord des identifications avec la mĂšre (avoir un mari, des enfants, les Ă©lever, etc.), ou le pĂšre, avec les aĂźnĂ©s ou les cadets. Or, sâil nây a lĂ , en apparence, quâune pure reproduction de la rĂ©alitĂ© ambiante, on observe en fait une foule de sentiments contradictoires, dâattachement ou de rĂ©sistance, de soumission ou dâindĂ©pendance, de dĂ©sir dâattirer Ă soi lâun des parents ou de jalousie, du besoin dâĂ©galer les grands, de changer de milieu, etc., etc. Gardons-nous de trop interprĂ©ter, car lâexĂ©gĂšse est malheureusement plus aisĂ©e que contrĂŽlable quand on entre dans le dĂ©tail, et bornons-nous Ă la belle histoire de Zoubab qui coupe la tĂȘte de son papa, puis la recolle « un peu ». Ici la situation est claire, car sâil arrive Ă lâenfant dans une pĂ©riode de rĂ©volte, de jouer Ă lâorphelin, on ne trouvera que bien plus rarement une pareille fantaisie de dĂ©collation sur la personne de la mĂšre. Le pĂšre est au contraire lâobjet de sentiments ambivalents : il est aimĂ©, mais il est souvent gĂȘnant, et se dĂ©barrasser de lui ne porte pas Ă consĂ©quence, tandis quâune rĂ©volte contre la mĂšre remue bien davantage. Ă noter Ă cet Ă©gard le savant dosage que le symbolisme rĂ©alise entre lâagressivitĂ© et son contraire. Il est surtout intĂ©ressant de remarquer combien lâattitude envers le pĂšre varie quand les parents sont ensemble ou quand il est seul, et cela encore se marque Ă chaque instant dans le jeu. Bref, chacun des personnages de lâentourage de lâenfant donne lieu, dans ses rapports avec lui, Ă une sorte de « schĂšme affectif », câest-Ă -dire de rĂ©sumĂ© ou de moule des divers sentiments successifs que ce personnage provoque, et ce sont ces schĂšmes qui dĂ©terminent les principaux symboles secondaires, comme ils dĂ©termineront souvent, Ă lâavenir, certaines sympathies ou antipathies difficiles Ă expliquer autrement que par une assimilation inconsciente avec les modes de comportement passĂ©s.
Une troisiĂšme source de symboles secondaires est intĂ©ressante Ă noter. Il va de soi que le problĂšme de la naissance des bĂ©bĂ©s troublera les enfants auxquels une Ă©ducation absurde refuse la vĂ©ritĂ©. Ce trouble dĂ©passera alors inconsciemment ce quâen connaĂźtra le sujet lui-mĂȘme. Mais mĂȘme chez des sujets qui, comme ceux dont nous citons ici les observations, nâont jamais eu la moindre occasion de considĂ©rer la question comme « tabou », on constate que lâintĂ©rĂȘt pour la naissance donne lieu Ă tout un symbolisme ludique. Avant dâavoir trouvĂ© la solution lâenfant symbolise diverses possibilitĂ©s fantaisistes, et, aprĂšs la dĂ©couverte, il joue Ă la grossesse, mais ajoute souvent Ă cela de nouvelles fantaisies ou les anciennes rĂ©adaptĂ©es, qui montrent les unes et les autres combien ce domaine dĂ©passe en intĂ©rĂȘt le cadre dâun simple problĂšme dâintelligence causale.
Cela dit, nous allons maintenant examiner les divers rĂȘves notĂ©s sur les mĂȘmes enfants et durant les mĂȘmes pĂ©riodes, et nous allons constater combien le rĂȘve enfantin prolonge en un sens le jeu symbolique, sous ses formes aussi bien primaires que secondaires. Lâanalogie entre les deux phĂ©nomĂšnes a dâailleurs Ă©tĂ© souvent remarquĂ©e. Rappelons, seulement, pour lâinstant, que la technique de la psychanalyse des petits est prĂ©cisĂ©ment fondĂ©e sur elle. Mlles Klein, Searl, Isaacs et bien dâautres, ne se bornent pas Ă analyser les rĂȘves de leurs jeunes clients. Elles leur offrent un matĂ©riel de jouets variĂ©s formĂ© de grandes et de petites poupĂ©es (parents et enfants, aĂźnĂ©s et cadets, bĂ©bĂ©s, etc.), de grandes et petites maisons, de grands et petits trains, etc. et le symbolisme que le sujet construit spontanĂ©ment au moyen de ces objets se trouve aussi rĂ©vĂ©lateur que celui du rĂȘve, et souvent beaucoup plus nuancĂ©. RĂ©ciproquement, les quelques rĂȘves que nous avons pu recueillir ressemblent singuliĂšrement Ă des jeux symboliques. Il est vrai quâen les racontant le sujet les arrange Ă sa façon et les rapproche davantage encore dâun rĂ©cit Ă caractĂšre ludique. Mais il nâinvente pas tout, et en particulier dans les cas de cauchemars il reste assez de contenu spontanĂ© pour que lâessai de comparaison demeure lĂ©gitime.
Il est trĂšs difficile de dire quand le rĂȘve fait son apparition au cours du dĂ©veloppement, puisque avant le langage, on en est rĂ©duit Ă lâanalyse du comportement. On prĂȘte souvent le rĂȘve aux mammifĂšres, mais un chien qui grogne en dormant nâĂ©voque pas, pour autant, des images et, si lâon veut parler de rĂȘve, on peut lâinterprĂ©ter alors en termes de purs automatismes sensori-moteurs. Les chimpanzĂ©s rĂȘvent Ă©galement, et lâon peut, dans leur cas, se demander sâils ne voient pas des tableaux imagĂ©s, Ă©tant donnĂ© leur pouvoir symbolique naissant (voir chap. III, § 1). Quant Ă lâenfant, nous nâavons pas pu dĂ©celer de rĂȘves authentiques avant la parole. J., vers dix mois, souriait rĂ©guliĂšrement durant son sommeil, lorsque je mâapprochais de son visage et simulais mon propre rire en soufflant des narines. Mais il est dâautant moins probable quâelle ait Ă©voquĂ© une image que le phĂ©nomĂšne, au lieu de croĂźtre en consistance, sâest peu Ă peu Ă©vanoui. Les premiers rĂȘves incontestables sont apparus chez nos sujets entre 1 ; 9 et 2 ans, lâenfant parlant alors en dormant et racontant le rĂȘve au rĂ©veil.
Mais le problĂšme que nous nous sommes posĂ© en relevant ces rĂȘves reste indĂ©pendant de leur date premiĂšre dâapparition : le rĂȘve enfantin prĂ©sente-t-il un symbolisme comparable Ă celui des jeux dâĂąges correspondants, ou bien manifeste-t-il dâemblĂ©e une trame inextricable analogue Ă celle de la plupart des rĂȘves adultes ? On sait, en effet, que Freud, qui voit en tout rĂȘve une rĂ©alisation de dĂ©sirs, a Ă©mis lâhypothĂšse (en lâattĂ©nuant du reste par la suite), que les premiers rĂȘves dâenfants constituent des rĂ©alisations directes de dĂ©sirs, par simple Ă©vocation non dĂ©guisĂ©e de la rĂ©alitĂ© (par exemple, rĂȘves de flan et de bouillie pendant une diĂšte, etc.). On peut donc se demander si le symbolisme se complique avec le dĂ©veloppement, comme dans le jeu, ou sâil nây a pas de rapport, entre les deux manifestations de la pensĂ©e symbolique.
Voici dâabord les faits recueillis (rĂȘves de X. avant six ans et premiers rĂȘves de Y) :
Obs. 98. â Ă 2 ; 2 (23) X. se rĂ©veille en criant : « Poupette est revenue. » Or, Poupette est une petite fille dont elle a fait la connaissance la veille, et dont elle Ă©tait visiblement inquiĂšte de la voir sâemparer sans gĂȘne de tous ses jouets. Ă 2 ; 8 (4) elle est rĂ©veillĂ©e par le chant dâun coq et dit dans le demi-sommeil : « Jâai peur de la dame qui chante. Elle chante trĂšs fort. Elle me gronde. » Ă 2 ; 8 (11) X. se rĂ©veille en poussant un grand cri : « Il a fait tout noir et jâai vu une dame lĂ -dessus (montre sur son lit). Câest pourquoi jâai criĂ©. » Puis elle raconte que câĂ©tait une vilaine dame, qui Ă©cartait les jambes et sâamusait de ses excrĂ©tions. Ă 3 ; 7 (1) elle rĂȘve tout haut et on lâentend dire en dormant : « Mamchat et Bebchat (= Maman chat et BĂ©bĂ© chat qui sont les chats de la maison) câest grandâmaman et maman. » Ă 3 ; 7 (21), alors quâelle cherche Ă lutter contre une tendance Ă se ronger les ongles, elle dit Ă son rĂ©veil, encore dans le demi-sommeil : « Quand jâĂ©tais petite, un chien mâa mordu les doigts. » Elle montre justement le doigt quâelle met le plus Ă la bouche, ce quâelle vient sans doute de faire en dormant. Ă 4 ; 9 (2) elle rĂȘve de ramoneurs et Ă 5 ; 1 (19) dâun petit ver. Ă 5 ; 4 (19) : « Jâai rĂȘvĂ© que les bĂ©bĂ©s cobayes Ă©taient mangĂ©s par un chat » ; de mĂȘme Ă 5 ; 8 (1) : « Tous les cobayes Ă©taient morts et des quantitĂ©s de chats Ă©taient dans le poulailler (oĂč sont les cobayes). Ils se sauvaient quand on arrivait, comme les cobayes quand on leur donne des dents-de-lion. Un de ces chats Ă©tait jaune : câĂ©tait mon chat. » En rĂ©alitĂ© X. rĂ©clame depuis longtemps des chats Ă la place de cobayes.
Ă 5 ; 8 (6) : « Jâai rĂȘvĂ© que maman pondait beaucoup dâĆufs et il en sortait un petit bĂ©bĂ©. »
Ă 5 ; 8 (22) : « Jâai rĂȘvĂ© quâil y avait un tout petit homme comme ça (10 cm) avec une trĂšs grosse tĂȘte. Il me courait aprĂšs pour me faire du mal. » Or, elle sâest intĂ©ressĂ©e la veille Ă une image anglaise du petit Humpty-Dumpty. Ă 5 ; 9 (21) : « Jâai rĂȘvĂ© que je versais un arrosoir dâeau dans le jardin et voilĂ que jâai fait coulette dans mon lit. »
Ă 5 ; 9 (23) elle rĂȘve « quâil y avait un grand hibou dans le jardin. Jâai eu peur et je suis allĂ©e me cacher dans la jupe de grandâmaman. » Ă 5 ; 9 (24) : « Jâai rĂȘvĂ© que jâallais Ă lâĂ©cole toute seule en tram (rit de plaisir Ă cette idĂ©e). Mais jâai ratĂ© mon tram et je suis allĂ©e toute seule Ă pied (id.). Je suis arrivĂ©e en retard et alors la maĂźtresse mâa chassĂ©e et je suis rentrĂ©e toute seule Ă pied Ă la maison. »
Ă 5 ; 9 (26) : « Jâai rĂȘvĂ© que le Dr M. tirait avec un fusil sur un monsieur qui Ă©tait trĂšs haut en lâair. Ce monsieur Ă©tait trĂšs malade et allait mourir et alors il lâa tuĂ©. Il Ă©tait tout petit, puis grand quand il est tombé : il Ă©tait toujours plus grand, il avait un gros ventre comme toi, il Ă©tait comme toi ! (rit). »
Ă 5 ; 9 (27) : « Jâai rĂȘvĂ© que je mangeais un gros caillou. Alors grandâmaman mâa dit : ne le mange pas, ça te fera trĂšs mal Ă lâestomac. Alors je me suis arrĂȘtĂ©e et câest Y. qui a continuĂ©. » Or, X. a lâestomac chargĂ© ce matin-lĂ au rĂ©veil. Ă 5 ; 10 (7) : « Jâai rĂȘvĂ© que N. et M. me prĂȘtaient tous leurs jouets. » Ă 5 ; 10 (11) elle rĂȘve quâelle mange deux Ćufs. Or, elle en demande sans cesse et on les lui interdit momentanĂ©ment. Ă 5 ; 10 (13) elle rĂȘve que sa mĂšre (malade) est guĂ©rie et admire un de ses jeux ; etc.
Ă 5 ; 9 (28) : « Maman a construit une grande statue verte, en feuilles. Un renard est arrivĂ© et lâa renversĂ©e en se mettant la tĂȘte dans les feuilles. Jâai eu peur du renard et alors je suis rentrĂ©e dans le ventre de maman pour me cacher. Comme ça il ne pouvait plus mâattraper. » Ă 5 ; 10 (10) elle rĂȘve quâun cousin qui vient de se marier « devenait toujours plus gros et cousine B. toujours plus maigre. » Or, X. a emboĂźtĂ© les uns dans les autres, la veille, des « pĂšres gigognes » et a demandĂ© Ă cette occasion si les papas peuvent avoir des enfants dans leur ventre.
Obs. 99. â Y. Ă 1 ; 9 (28) crie au milieu de la nuit : « Malar » (= son ami Bernard). Ă 1 ; 11 (5) et les nuits suivantes dit plusieurs fois : « Coucou baou (= le chat se cache), « Ropa » (= son ami R.) et « Malar ». Ă 2 ; 6 (2) rĂȘve dâune dame quâelle aime bien. Ă 3 ; 2 (19) elle rĂȘve que sa mĂšre dort dans son petit lit (ce qui est un dĂ©sir constant).
Les rĂȘves prĂ©cĂ©dents sont donc tous agrĂ©ables. Ă 3 ; 5 (6), par contre, premier cauchemar (Ă lâoccasion dâune indigestion) : Y. rĂȘve de tracteurs (qui lâeffrayent en rĂ©alitĂ© dans les champs qui bordent le jardin). Ă 3 ; 8 (3) revient un rĂȘve agrĂ©able : « Jâai rĂȘvĂ© quâil y avait du bois sous les lits et le petit chat sây mettait. » Ă 3 ; 10 (2) : « Jâai rĂȘvĂ© quâon avait une nouvelle bonne. On Ă©tait ses niĂšces et elle Ă©tait coiffĂ©e un peu comme moi. » Mais Ă 3 ; 8 (4) : « A. (sa poupĂ©e) pleurait parce quâune vilaine dame lui disait quâil Ă©tait un poupon. » La vilaine dame est un ĂȘtre imaginaire qui est cause de tous les maux. Le mĂȘme jour » « Laocoon (= une autre poupĂ©e) sâest mouillĂ©. Câest la faute Ă la vilaine dame. » Ă 3 ; 8 (5) elle rĂȘve de pots de chambre emboĂźtĂ©s (comme les pĂšres gigognes en bois).
Ă 3 ; 9 (9) elle rĂȘve que la maison entiĂšre disparaĂźt dans la terre. Ă 3 ; 10 (13) elle rĂȘve quâelle reste seule Ă la maison avec sa sĆur : les parents sont partis.
Ă 3 ; 10 (17) : « La vilaine dame nâa pas fait les lits, pas rangĂ© la chambre et cassĂ© une chaise. » Or, dans un jeu symbolique, un des jours suivants, Y. joue Ă manger la vilaine dame « sauf la bouche, qui est mauvaise. » Dâautre part, la « vilaine dame » est cause de toutes les fautes et de toutes les mĂ©chancetĂ©s, depuis le fait de se mouiller jusquâaux injures : « Jâai rĂȘvĂ© que N. pleurait parce quâon lui disait quâil Ă©tait un poupon. Câest la vilaine dame qui lui disait ça. »
Obs. 100. â On nous a signalĂ© le cas dâun garçon U. qui dĂšs six ans et plusieurs mois de suite a rĂȘvĂ© que dans sa chambre Ă coucher se trouvait une cuvette posĂ©e sur un support : « Dans cette cuvette je voyais un haricot si gros quâil remplissait toute la cuvette. Il grossissait, grossissait toujours. JâĂ©tais debout prĂšs de la porte. Jâavais peur. Je voulais crier et partir mais je ne pouvais pas. Jâavais toujours plus peur et ça durait jusquâĂ ce que ça me rĂ©veille. »
Il est difficile, nous semble-t-il, de ne pas reconnaĂźtre lâanalogie entre ces quelques rĂȘves et les jeux des mĂȘmes sujets, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs quâil existe des cauchemars dans le symbolisme onirique tandis que la peur demeure un plaisir dans le symbolisme ludique, autrement dit que les choses sâarrangent plus facilement dans celui-ci que dans le premier. Mais, comme il est plus simple de diriger ses jeux que ses rĂȘves, cette diffĂ©rence est assez naturelle et il nâen est que plus frappant de constater les ressemblances.
Il est dâabord clair quâil existe des rĂȘves qui rĂ©alisent des dĂ©sirs et cela par simple Ă©vocation du rĂ©sultat souhaitĂ©, sans apparence de symbolisme secondaire : ainsi X. rĂȘve quâun chat a mangĂ© les cobayes et quâon trouve Ă leur place des chats dans le poulailler, parce que câest un dĂ©sir quâelle ressent rĂ©ellement. De mĂȘme Y. souhaite que sa mĂšre dorme dans son lit, ce qui est le vĆu de tous les petits. Ou encore X. rĂȘve quâelle mange des Ćufs dont elle est privĂ©e depuis deux mois.
En second lieu, on trouve des rĂȘves qui, exactement comme dans le symbolisme primaire du jeu, reprĂ©sentent consciemment certains objets par dâautres. Par exemple, grandâmaman et maman sont « Mamchat » et « Bebchat » câest-Ă -dire maman-chat et bĂ©bĂ©-chat. Faut-il voir lĂ une rĂ©alisation de dĂ©sir selon la formule que Freud considĂšre comme gĂ©nĂ©rale ? Si lâon veut, mais Ă condition de donner au dĂ©sir un sens trĂšs large, celui de lâassimilation du rĂ©el au moi telle quâon la trouve dans le jeu. Grandâmaman et maman sont en effet, des ĂȘtres aimĂ©s, Mamchat et Bebchat Ă©galement et lâenfant prend plaisir, en rĂȘve comme il le ferait dans son jeu, de fusionner en un seul tout ces deux couples de personnages. Il est vrai que ce rĂȘve nâest peut-ĂȘtre pas complet.
Il y a, en troisiĂšme lieu, des rĂȘves qui retracent un Ă©vĂ©nement pĂ©nible, mais en lui donnant une issue favorable Ă la maniĂšre dont procĂšde le jeu. Par exemple, X. rĂȘve de hiboux dans le jardin (qui y sont effectivement et lâeffraient en rĂ©alitĂ©) mais elle se cache chez sa grandâmĂšre pour se rassurer. On peut voir ici Ă lâĆuvre cette fonction de « gardien du sommeil » que Freud attribue au rĂȘve, dâautant plus que lâenfant a peut-ĂȘtre perçu en dormant les cris rĂ©els des hiboux.
Par contre, en quatriĂšme lieu, comment interprĂ©ter les cauchemars vrais, tels que dâĂȘtre poursuivie par le petit Humpty-Dumpty, dâavoir peur des ramoneurs, de voir revenir Poupette (qui prend tous les jouets) etc. ? On sait que la psychanalyse conçoit le cauchemar comme un souhait dĂ©guisĂ©, et dâautant plus effrayant quâil est mieux cachĂ©. Il se pourrait ainsi que dâĂȘtre suivie par de petits bonhommes malins ou par les ramoneurs reprĂ©sente un dĂ©sir rĂ©el pour une petite fille, malgrĂ© le caractĂšre inquiĂ©tant de ces personnages et par consĂ©quent Ă cause mĂȘme de ce caractĂšre. Quant au retour de Poupette on ne sait jamais quelle sympathie se cache sous les antipathies. Mais, Ă vrai dire, on voit mal comment on ne retrouverait pas des dĂ©sirs au fond de toute chose, et, mĂȘme si le cauchemar rĂ©sultait de la rĂ©apparition non souhaitĂ©e de prĂ©occupations angoissantes, il va de soi que celles-ci sâaccompagneraient Ă©galement de dĂ©sirs de solutions. Le seul point qui nous intĂ©resse ici est la diffĂ©rence avec le jeu. Dans le jeu aussi on peut trouver soit des effrois voulus et dont on tire un plaisir proportionnĂ© Ă lâinquiĂ©tude, soit des tristesses involontaires avec dĂ©sir de liquidation, mais il y a toujours contrĂŽle plus ou moins conscient, tandis que dans le rĂȘve le rĂ©glage est moins aisĂ©, parce que les Ă©vĂ©nements sont assimilĂ©s Ă des schĂšmes plus profonds, câest-Ă -dire Ă un passĂ© plus lointain.
Une cinquiĂšme catĂ©gorie prĂ©sente un certain intĂ©rĂȘt : ce sont les rĂȘves de punition ou dâauto-punition. Ainsi X. qui vient de se ronger un ongle en sâendormant raconte au rĂ©veil que, quand elle Ă©tait petite, un chien lui a mordu les doigts. Freud et ses Ă©lĂšves ont souvent signalĂ© des cas de phobie dâanimaux chez des enfants qui leur prĂȘtaient un pouvoir de sanction. Or, on peut parfois se demander si les menaces ou les racontars des parents ne sont pas au point de dĂ©part de tels symboles. Ce facteur est exclu dans le cas particulier.
Enfin, on peut distinguer les rĂȘves qui constituent la simple traduction symbolique dâun stimulus organique actuel, par exemple le rĂȘve dâarrosoir, liĂ© Ă la miction, ou celui de manger un caillou qui exprime une lourdeur dâestomac. On trouve frĂ©quemment chez les garçons des rĂȘves dâĂ©rection : tel le rĂȘve de U. qui voit un long haricot grossir dĂ©mesurĂ©ment dans une cuvette.
Les rĂȘves de cette sixiĂšme catĂ©gorie nous conduisent aux symboles secondaires dont nous avons parlĂ© Ă propos du jeu. On constate dâabord que, de la premiĂšre Ă cette sixiĂšme sorte de rĂȘves, le symbolisme dâabord primaire, se complique ensuite de rĂ©sonances secondaires plus ou moins poussĂ©es selon les cas. Or, il est intĂ©ressant de noter maintenant que les trois espĂšces de symboles secondaires que nous avons notĂ©s chez nos sujets se retrouvent de maniĂšre frappante dans leurs rĂȘves eux-mĂȘmes, mais entourĂ©s souvent dâun halo de lĂ©gĂšre angoisse ou dâinquiĂ©tude qui marque prĂ©cisĂ©ment la diffĂ©rence des plans onirique et ludique.
La chose est claire, par exemple dans le rĂȘve de la dame inconvenante. Ce personnage ne fait rien de plus, en effet, dans le rĂȘve que ce que X. joue Ă faire exĂ©cuter Ă ses poupĂ©es ou Ă des ĂȘtres fictifs : nĂ©anmoins cette espĂšce dâintĂ©rĂȘt, qui tourne Ă la plaisanterie facile dans le jeu, sâaccompagne dans le rĂȘve dâune anxiĂ©tĂ© frappante.
Quant aux deux rĂȘves du mĂ©decin qui tue un monsieur en lâair et de la statue de feuilles avec retour au sein maternel, donnĂ©s Ă trois jours de distance, ils fournissent un bel exemple de ces symboles « Ćdipiens » dont les freudiens ont montrĂ© la gĂ©nĂ©ralitĂ©. Or, ils datent dâune pĂ©riode oĂč X. marquait prĂ©cisĂ©ment une prĂ©fĂ©rence trĂšs marquĂ©e pour sa mĂšre et une espĂšce dâhostilitĂ© pĂ©riodique pour son pĂšre alternant avec la tendresse (voir le jeu de Zoubab coupant la tĂȘte de son papa pour la recoller en partie, jeu qui a prĂ©cĂ©dĂ© de peu ces rĂȘves). En effet, le mĂ©decin qui vient de faire Ă X. des piqĂ»res (dont elle a eu peur de mourir) est assimilĂ© aux chasseurs qui tirent des oiseaux prĂšs de chez elle : or il tue un petit monsieur qui, dit-elle Ă son pĂšre « avait un gros ventre comme toi, il Ă©tait comme toi ». On voit quâentre le symbolisme ludique de Zoubab et celui de ce rĂȘve, il nâest guĂšre besoin dâinterprĂ©tations bien aventureuses pour sentir lâanalogie. Quant au rĂȘve de la statue, X. avait demandĂ© peu avant comment on avait fabriquĂ© une statue de bronze verdĂątre, et elle craint les renards des environs pour les animaux quâelle Ă©lĂšve. Mais, quelles que soient les assimilations possibles qui donneraient un sens Ă ces images, il reste quâeffrayĂ©e par le renard qui vient dĂ©faire la statue, elle ne trouve pas, en rĂȘve, de moyen plus sĂ»r de se protĂ©ger que de rentrer dans le ventre de sa mĂšre !
Ceci nous conduit aux rĂȘves de naissance, dont le rĂȘve de la maman qui pond des Ćufs est un exemple presque ludique. Or, le rĂȘve du cousin qui grossit et de la cousine qui maigrit nous semble appartenir Ă la mĂȘme catĂ©gorie (mais en moins conscient), parce que X. les jours prĂ©cĂ©dents Ă©tait prĂ©occupĂ©e de savoir si les papas pouvaient avoir eux-mĂȘmes des enfants. En outre, Ă sa mĂšre qui lui signalait sa ressemblance avec son pĂšre, elle a rĂ©pondu : « Alors jâĂ©tais dans le ventre de papa et pas de toi ? »
Bref, dans sa structure symbolique comme dans son contenu, le rĂȘve enfantin apparaĂźt comme trĂšs voisin du jeu de fiction. Il est inutile dâinsister sur les diffĂ©rences, qui vont de soi. Le dormeur croit ce quâil rĂȘve, tandis que la croyance en la fiction demeure trĂšs relative. La fabrication du jeu est contrĂŽlĂ©e beaucoup plus intentionnellement, tandis que celle du rĂȘve entraĂźne le sujet bien au-delĂ de ce qui plaĂźt Ă sa conscience. Et surtout le jeu emploie comme symboles toutes sortes de substituts matĂ©riels de lâobjet, qui facilitent lâimagination de celui-ci, tandis que le rĂȘve en est rĂ©duit Ă se reprĂ©senter lâobjet par une image mentale, ou Ă choisir comme substitut une autre image symbolisant le mĂȘme objet. Câest ainsi que la miction est symbolisĂ©e dans lâun des rĂȘves prĂ©cĂ©dents par lâimage dâun arrosoir, tandis que le jeu correspondant aurait disposĂ© dâun vrai arrosoir. Comment expliquer la formation de ces symboles oniriques ? Câest ce dont nous allons discuter maintenant. Il nous a simplement semblĂ© utile, auparavant, dâinsister sur la double continuitĂ© qui relie les symboles ludiques primaires et secondaires et qui les relie tous deux aux symboles Ă©galement primaires et secondaires du rĂȘve enfantin. Le rĂȘve est-il uniquement symbolique ou faut-il faire une part plus ou moins grande Ă lâautomatisme et au hasard ? Il est bien difficile dâen dĂ©cider puisque plus on poussera lâanalyse plus on favorisera les assimilations rĂ©trospectives, du sujet. Lâessentiel est que le symbolisme onirique existe, et surtout quâentre les simples symboles primaires, tels que celui de X. rĂȘvant aux Ćufs dont elle est privĂ©e, et les symboles de plus en plus secondaires ou inconscients, il intervienne toute la gamme des intermĂ©diaires. Câest ce fait fondamental, dont on doit la connaissance aux travaux des psychanalystes, qui nous oblige Ă complĂ©ter lâĂ©tude du jeu symbolique par celle des assimilations propres Ă la pensĂ©e symbolique inconsciente.
§ 2. Lâexplication freudienne de la pensĂ©e symbolique
La doctrine de Freud est trop connue pour quâil soit nĂ©cessaire de la rappeler longuement, avant de chercher ce que nous pouvons en retenir pour lâexplication du symbolisme inconscient. Insistons surtout sur le fait que Freud a apportĂ© essentiellement une technique nouvelle, et que mĂȘme si ses conceptions thĂ©oriques demandent aujourdâhui une mise au point gĂ©nĂ©rale, cette technique restera et constitue en fait la seule mĂ©thode systĂ©matique que nous possĂ©dions jusquâici pour lâexploration des schĂšmes « inconscients ». Tandis que chez lâenfant, il suffĂźt, pour discerner lâexistence et lâimportance de ces derniers, de regarder le sujet jouer et dâĂ©couter ses propos spontanĂ©s en cherchant Ă saisir les rapprochements, quâil effectue lui-mĂȘme, la technique dâanalyse de lâadulte consiste en son principe Ă amener le patient en un Ă©tat de pensĂ©e « non dirigĂ©e » et Ă le suivre alors sans intervenir. Ătendu confortablement, les yeux fermĂ©s, le sujet est priĂ©, pendant une heure quotidienne, de dire exactement tout ce qui lui vient Ă lâesprit, sans rien chercher ni rien exclure. Les premiers huit ou quinze jours, en gĂ©nĂ©ral, il ne se passe rien de bien intĂ©ressant : le sujet apprend simplement Ă ne pas voiler les pensĂ©es intimes qui peuvent surgir, Ă ne plus craindre de paraĂźtre complĂštement dĂ©nuĂ© dâintelligence, Ă dire franchement Ă lâanalyste tout le mal quâil en pense ainsi que de cette situation absurde. Puis, encouragĂ©, ayant vaincu sa pudeur et son amour-propre, prenant confiance dans lâanalyste dont il commence Ă comprendre le rĂŽle de simple enregistreur ainsi que la discrĂ©tion, le sujet en vient Ă prendre plaisir Ă parler une heure sans contrainte et Ă suivre curieusement le fil de ses idĂ©es spontanĂ©es. Câest alors que se produisent des rĂ©actions dont il est difficile de se faire une idĂ©e prĂ©cise sans avoir fait lâexpĂ©rience. Il y a dâabord un relĂąchement graduel de la « direction » de la pensĂ©e, câest-Ă -dire que lâon saute sans sâen douter dâune Ă©vocation Ă une autre, comme dans la rĂȘvasserie. Il se produit en mĂȘme temps, une remarquable tendance à « voir » plus quâĂ raisonner : une sĂ©rie de tableaux surgissent, que lâon regarde et dĂ©crit, qui intĂ©ressent, Ă©meuvent ou rĂ©pugnent, puisque ce sont des souvenirs, mais au dĂ©roulement desquels on assiste comme devant une espĂšce de film. Alors se produisent deux faits capitaux. En premier lieu la pensĂ©e rĂ©gresse peu Ă peu, câest-Ă -dire que parmi les souvenirs rĂ©cents ou presque actuels que lâon Ă©voque il se glisse de plus en plus frĂ©quemment des souvenirs anciens, et toujours plus lointains : on est alors surpris dâavoir passĂ© la plus grande partie de lâheure Ă revivre des scĂšnes dâenfance et Ă revoir ses parents comme jadis. En second lieu, des souvenirs de rĂȘves se glissent dans le contexte : des rĂȘves oubliĂ©s, qui reviennent et se trouvent mĂȘlĂ©s Ă la mĂ©moire des Ă©vĂ©nements rĂ©els. Et, comme le sujet est priĂ© de noter chaque matin ses rĂȘves actuels et de les raconter sans plus, ceux-ci interfĂšrent Ă©galement avec les associations libres.
Tel est lâessentiel de la technique. Il sây ajoute, lorsque cela est utile, lâanalyse des rĂȘves eux-mĂȘmes. Elle est souvent superflue, tant certains rĂȘves prennent de signification immĂ©diate par les rapprochements que le sujet fait spontanĂ©ment (et souvent sans sâen douter) avec ses souvenirs et ses Ă©vocations. Mais, lorsque cela est utile, lâanalyste relit phrase aprĂšs phrase le rĂ©cit Ă©crit du rĂȘve, et, Ă propos de chacune dâentre elles, le sujet raconte (toujours sans chercher ni diriger) ce qui lui vient Ă lâesprit.
Câest de cette double technique que Freud a tirĂ© ses hypothĂšses sur le symbolisme en gĂ©nĂ©ral. Le rĂȘve est toujours la rĂ©alisation dâun dĂ©sir, mais le contenu apparent des rĂȘves recouvre un « contenu latent » dont il nâest que la « transposition » symbolique. Cette transposition est due Ă une censure provenant elle-mĂȘme de la conscience du sujet, ainsi que de son « sur-moi » ou intĂ©riorisation de lâaction des parents. Le contenu latent est en effet censurĂ© parce quâil est formĂ© de tendances « refoulĂ©es » : le rĂȘve est donc au total la rĂ©alisation, symbolique dâun dĂ©sir refoulĂ©. Bien plus, chaque situation actuelle, vĂ©cue par le sujet, vient sâemboĂźter dans les situations antĂ©rieures, de telle sorte quâun dĂ©sir refoulĂ© rĂ©cent se greffe nĂ©cessairement sur lâensemble des tendances refoulĂ©es anciennes. Nous sommes ainsi dĂ©terminĂ©s par tout notre passĂ© et en particulier par la hiĂ©rarchie des tendances infantiles, sĂ©riĂ©es selon les stades du dĂ©veloppement « sexuel » : stade oral, puis anal, narcissisme, puis choix de lâobjet (vers la fin de la premiĂšre annĂ©e) et tendances Ćdipiennes, et enfin transfert de lâaffectivitĂ© sur un nombre toujours plus grand de nouveaux personnages. Un symbole nâest donc jamais simple et il y a toujours « poly-symbolisme », par le fait des significations multiples qui rĂ©sultent de cet emboĂźtement des tendances et des conflits. Les symboles les plus Ă©lĂ©mentaires sont le produit dâune « condensation » dâimages, laquelle peut ĂȘtre indĂ©pendante de la censure et due Ă de simples facteurs dâĂ©conomie de la pensĂ©e. Mais il y a en outre « dĂ©placement » de lâaccent affectif dâune image sur lâautre et ce dĂ©veloppement rĂ©sulte de la censure. Le symbolisme procĂšde par identifications, projections, oppositions, doublets, etc. et il est aux antipodes de la logique, puisquâil nâobĂ©it quâau « Lustprinzip » et a pour fonction de tromper la conscience. Le caractĂšre imagĂ© du rĂȘve sâexplique enfin comme suit. Dans lâacte normal, la perception sâassocie Ă une sĂ©rie de souvenirs dĂ©posĂ©s dans lâinconscient (la conscience elle-mĂȘme nâa pas de mĂ©moire et nâest quâune sorte dâ« organe des sens » interne, qui Ă©claire les souvenirs lorsque cela est utile, ou leur refuse lâĂ©clairage, câest-Ă -dire les « censures », lorsquâils lui sont contraires) et le tout se traduit en mouvements. Au contraire, si la tendance est refoulĂ©e, elle ne peut se dĂ©ployer en actions extĂ©rieures et elle reflue alors dans la direction des organes sensoriels, dâoĂč le caractĂšre quasi hallucinatoire du rĂȘve ; de plus elle revient Ă©galement associĂ©e Ă des souvenirs-images, mais sĂ©lectionnĂ©s jusquâĂ pouvoir ĂȘtre tolĂ©rĂ©s par la conscience, dâoĂč le symbolisme, dont on saisit ainsi sa connexion avec la censure.
Il est bien difficile de juger cette interprĂ©tation de façon impartiale. En prĂ©sence de ce mĂ©lange dâobservations incisives, mais traduites en un langage fort Ă©loignĂ© de celui de la psychologie expĂ©rimentale contemporaine, on voudrait pouvoir dissocier les faits de la thĂ©orie et les rĂ©interprĂ©ter de façon adĂ©quate aux connaissances actuelles. Seulement Freud et les psychanalystes ayant Ă©tĂ© longtemps mĂ©connus et leur doctrine dĂ©formĂ©e par les psychologues de laboratoire, ils ont constituĂ© une organisation Ă eux, dont les services pratiques sont Ă©vidents en un domaine oĂč lâapplication suppose la rĂ©glementation, mais qui prĂ©sente ce danger de cristalliser et de maintenir intangible une vĂ©ritĂ© dâĂ©cole. Le moment est venu cependant dâoublier Ă la fois, et les prĂ©ventions officielles et lâesprit de chapelle, pour intĂ©grer la partie vivante du freudisme dans la psychologie tout court. Or, cette rĂ©alitĂ© intĂ©grable est constituĂ©e par la mĂ©thode et par les faits. Ceux-ci sont incontestables et, pour les connaĂźtre, il suffit de se soumettre soi-mĂȘme Ă une « psychanalyse didactique ». Mais il faut en passer lĂ , et Ă nĂ©gliger cette condition sine qua non du contact avec les faits, on se met dans la situation des philosophes qui parlent de la perception sans avoir jamais mesurĂ© un seuil en laboratoire !
Cela dit, il ne demeure aucun doute que la difficultĂ© du freudisme, pour le psychologue qui sâest pliĂ© Ă lâexpĂ©rience sur soi-mĂȘme, et a quelque peu pratiquĂ© la mĂ©thode sur autrui, Ă titre de vĂ©rification, ne tient nullement aux faits affectifs comme tels, mais aux cadres gĂ©nĂ©raux dont la doctrine se contente dans le domaine de la psychologie gĂ©nĂ©rale : la nature de la mĂ©moire, le rĂŽle de lâassociation, la conception dâune conscience-Ă©clairage dont lâintelligence nâest pas le noyau actif, les rapports de la conscience et de lâinconscient, la conservation des sentiments, pour ne citer que les points principaux, sont autant de questions sur lesquelles un rĂ©ajustement sâimpose, avant que lâon puisse espĂ©rer une thĂ©orie adĂ©quate du symbolisme.
Les deux faits fondamentaux dĂ©couverts par le freudisme sont lâun que lâaffectivitĂ© infantile passe par des stades bien caractĂ©risĂ©s, et lâautre quâil y a continuitĂ© sous-jacente, câest-Ă -dire quâĂ chaque niveau le sujet assimile inconsciemment les situations affectives actuelles aux situations antĂ©rieures, et mĂȘme aux plus anciennes. Or, ces faits sont dâautant plus intĂ©ressants pour nous quâils se trouvent ĂȘtre entiĂšrement parallĂšles Ă ceux du dĂ©veloppement intellectuel. Lâintelligence passe aussi par des stades et ils correspondent mĂȘme, dans les grandes lignes, Ă ceux du dĂ©veloppement affectif. Par exemple la succion joue un rĂŽle aussi grand dans lâorganisation des schĂšmes sensori-moteurs primitifs (espace buccal, etc.) que dans lâaffectivitĂ© du nourrisson. Le « narcissisme » (Ă condition bien entendu dây voir un narcissisme sans Narcisse, câest-Ă -dire sans la conscience du moi) correspond Ă cet Ă©gocentrisme radical de la premiĂšre annĂ©e, durant laquelle lâunivers et le moi se confondent faute dâobjets permanents extĂ©rieurs. Au niveau du « choix de lâobjet » affectif correspondent la construction de lâobjet substantiel et lâorganisation de lâespace extĂ©rieur. Au palier du transfert de lâaffectivitĂ© sur dâautres personnes correspond enfin le dĂ©but de la socialisation de la pensĂ©e. Dâautre part, toute lâanalyse gĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e montre lâassimilation permanente des donnĂ©es actuelles aux schĂšmes antĂ©rieurs et Ă ceux de lâactivitĂ© propre, le progrĂšs de lâintelligence consistant en une dĂ©centration progressive de cette assimilation et les erreurs se rĂ©duisant au contraire Ă une fixation inconsciente Ă ce quâon pourrait appeler les « complexes » intellectuels refoulĂ©s.
Seulement pour expliquer simultanĂ©ment cette Ă©laboration affective graduelle (qui est donc en connexion Ă©troite avec les constructions intellectuelles) et la continuitĂ© des assimilations inconscientes du prĂ©sent au passĂ©, un Ă©quilibre subtil est Ă maintenir entre les notions de construction et celles dâidentitĂ©. Or, malgrĂ© les apparences, Freud est beaucoup moins gĂ©nĂ©tique quâon ne le dit et sacrifie trop souvent la construction Ă la permanence, au point quâil prĂȘte au nourrisson les attributs essentiels de la conscience achevĂ©e : une mĂ©moire, une conscience du moi, etc. Ce que nous voudrions donc, câest une traduction gĂ©nĂ©tique du freudisme, en Ă©liminant de lui ce qui en fait encore trop une science de lâidentique.
La premiĂšre difficultĂ© tient Ă cet Ă©gard Ă la notion freudienne de lâinstinct, qui nâest ni la notion biologique dâun mĂ©canisme stable, ni la notion psycho-sociologique. Selon cette derniĂšre, on parlera de la « transformation sociale des sentiments » pour dire que de nouveaux sentiments, rĂ©ellement construits en fonction des interactions nouvelles qui surgissent en cours de route, viennent se greffer sur les instincts et se les intĂšgrent. Pour Freud, au contraire, lâinstinct est une sorte dâĂ©nergie permanente, qui se conserve au travers de tout le dĂ©veloppement et se dĂ©place simplement dâun objet Ă un autre (corps propre, parents, etc.) ; ce sont ces « charges » affectives qui dĂ©terminent alors les divers sentiments particuliers, tandis que la continuitĂ© du courant gĂ©nĂ©ral explique les « identifications » et les transferts. Or, on peut se demander si ce langage substantialiste nâest pas plus gĂȘnant que fĂ©cond, et si une mĂ©ditation sur les « intermittences du cĆur » ne conduirait pas Ă un relativisme plus prĂšs de la rĂ©alitĂ©. Nous ne savons rien, en effet, de la conservation de lâĂ©nergie affective totale et ne constatons lâexistence que de rythmes et de rĂ©gulations. Lorsque le sentiment se transfĂšre dâun objet Ă un autre, nous devons reconnaĂźtre que, en plus de la continuitĂ©, il se construit un sentiment nouveau, par le fait que lâancien est intĂ©grĂ© dans un schĂšme diffĂ©renciĂ© par rapport au prĂ©cĂ©dent, et que la continuitĂ© affective rĂ©sulte simplement de lâassimilation mutuelle de ces schĂšmes. Les « charges » sont donc relatives Ă lâorganisation dâensemble des schĂšmes et en expriment la rĂ©gulation (toujours corrĂ©lative dâune structure intellectuelle correspondante). Câest pourquoi il est dangereux de postuler la conservation dâun sentiment dans lâ« inconscient », durant ces pĂ©riodes dâintermittences. Pensons, par exemple, Ă une tendance agressive, telle que celle qui se manifeste contre le pĂšre, dans les jeux et les rĂȘves du § 1 : il va de soi que, tout en pouvant rĂ©apparaĂźtre pĂ©riodiquement, une telle « pulsion » (qui alterne dans la conscience avec les sentiments inverses de tendresse et dâattachement) ne se conserve pas nĂ©cessairement entre deux dans lâ« inconscient ». Ce qui se conserve â du moins on peut en faire lâhypothĂšse aussi lĂ©gitimement que celle de la conservation des sentiments comme tels, â ce sont les modes dâaction et de rĂ©action, les schĂšmes de conduites, et par consĂ©quent certains rapports permanents entre les rĂ©actions du pĂšre et celles de lâenfant : ce sont ces rapports qui peuvent alors engendrer Ă nouveau pĂ©riodiquement lâagressivitĂ© ou lâamour. Notons dâailleurs que les deux solutions reviennent peut-ĂȘtre au mĂȘme, car ne plus Ă©prouver consciemment un sentiment qui rĂ©apparaĂźtra plus tard, câest ĂȘtre le siĂšge dâun simple sentiment virtuel : or, un sentiment virtuel nâest pas autre chose quâun schĂšme dâaction ou de rĂ©action. Mais au moins ce second langage Ă©vite-t-il dâattribuer Ă lâ« inconscient » le pouvoir dâĂ©prouver des sentiments pour son propre compte, comme sâil Ă©tait une seconde conscience. Sâil les conserve, dirons-nous, ce nâest donc justement plus Ă titre de sentiments : lâinconscient est essentiellement moteur (ou, comme disent les freudiens eux-mĂȘmes, « dynamique ») et câest en termes de rĂ©actions quâil convient alors de le dĂ©crire si lâon veut Ă©viter les piĂšges du vocabulaire substantialiste. On comprend dâailleurs beaucoup mieux, en ce cas, pourquoi le sujet peut ignorer certaines de ses tendances cachĂ©es : il est, en effet, bien plus difficile de prendre conscience dâun schĂšme de rĂ©action et de ses implications enchevĂȘtrĂ©es quâil ne le serait de sentiments dĂ©jĂ tout formĂ©s et prĂȘts Ă surgir tels quels.
Ceci nous conduit au problĂšme central de la mĂ©moire, qui soulĂšve exactement les mĂȘmes difficultĂ©s mais sur le plan de la reprĂ©sentation. Pour Freud, le passĂ© se conserve tout entier dans lâinconscient, la conscience ne possĂ©dant comme telle aucune mĂ©moire et se bornant Ă Ă©clairer les souvenirs-images dĂ©posĂ©s dans les couches subliminales. Notons que câest lĂ une thĂ©orie rejoignant celles de bien dâautres auteurs, et que (associationnisme Ă part) la mĂ©moire freudienne nâest pas trĂšs Ă©loignĂ©e de la mĂ©moire bergsonienne. Mais on a pĂ©riodiquement opposĂ© Ă cette façon de voir une autre conception de la mĂ©moire, qui est celle du souvenir-reconstruction 2. Il demeure, en effet, impossible de savoir ce que devient un souvenir pendant les intervalles situĂ©s entre sa disparition et son retour : on nâexpĂ©rimente que sur des souvenirs conscients et, lorsquâon Ă©voque un souvenir oubliĂ©, cette Ă©vocation peut ĂȘtre aussi bien une reconstitution quâun draguage. Bien plus, tous les travaux actuels sur la mĂ©moire mettent en Ă©vidence lâintervention de facteurs impliquant une organisation active des souvenirs : jugements, connexions logiques, etc. De Janet, pour qui la mĂ©moire est une conduite de « rĂ©cit », aux gestaltistes qui retrouvent des structures dâensemble dans la reconstitution des souvenirs, sans oublier les travaux sur le tĂ©moignage, un nombre considĂ©rable de faits ont Ă©tĂ© recueillis qui parlent en faveur de la thĂšse de la reconstitution, partielle ou totale. Si lâon me demande ce que jâai fait ce matin Ă sept heures, je suis obligĂ© de le dĂ©duire, et il est douteux que mon inconscient lâait inscrit sans plus sur un tableau perpĂ©tuellement tenu Ă jour.
Bien plus, consĂ©quents avec leur hypothĂšse, les freudiens reculent les dĂ©buts de la mĂ©moire jusquâĂ ceux de la vie mentale elle-mĂȘme. Pourquoi nâavons-nous pas de souvenirs des premiĂšres annĂ©es, et en particulier des premiers mois si fertiles en expĂ©riences affectives ? Câest, rĂ©pondent-ils, quâil y a eu refoulement. Mais sur ce point la thĂ©orie de la mĂ©moire-reconstitution se trouve disposer dâune solution beaucoup plus simple : il nây a pas de souvenirs de la premiĂšre enfance pour cette bonne raison quâil nây avait pas encore de mĂ©moire dâĂ©vocation capable de les organiser. La mĂ©moire de rĂ©cognition nâimplique en effet, nullement la capacitĂ© dâĂ©voquer des souvenirs, car celle-ci suppose lâimage mentale, le langage intĂ©rieur et les dĂ©buts de lâintelligence conceptuelle. La mĂ©moire de lâenfant de deux Ă trois ans est encore un mĂ©lange de rĂ©cits tabulĂ©s et de reconstitutions exactes mais chaotiques 3, et la mĂ©moire organisĂ©e ne se dĂ©veloppe quâavec les progrĂšs de lâintelligence entiĂšre.
Mais alors, que devient la continuitĂ© inconsciente qui relie le prĂ©sent au passĂ© et assure la conservation des expĂ©riences affectives autant quâintellectuelles ? Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, en quoi consistent les traces qui permettent la mĂ©moire de rĂ©cognition, ainsi que les assimilations sur lesquelles se fondent les reconstitutions de la mĂ©moire Ă©vocatrice ? Ici encore, il ne peut sâagir que de schĂšmes dâaction et non pas dâimages reprĂ©sentatives dĂ©posĂ©es Ă titre dâimages dans lâinconscient lui-mĂȘme (ce qui reviendrait Ă nouveau Ă en faire une seconde conscience). Le bĂ©bĂ© reconnaĂźt un objet ou un personnage dans la mesure oĂč il peut rĂ©agir Ă leur Ă©gard comme il lâa fait prĂ©cĂ©demment et ce sont ces schĂšmes sensori-moteurs qui se prolongeront en souvenirs-images de la mĂȘme maniĂšre que nous avons vu (chap. III) lâimage mentale se former par combinaison de schĂšmes signifiants et de schĂšmes signifiĂ©s. Mais cette transposition de la rĂ©cognition active en Ă©vocation reprĂ©sentative suppose toute lâorganisation propre Ă lâintelligence intĂ©riorisĂ©e et ne donne donc naissance Ă une mĂ©moire organisĂ©e quâavec le langage, le rĂ©cit et le systĂšme des concepts.
Si nous confrontons maintenant cette critique de la mĂ©moire avec celle des sentiments inconscients, il apparaĂźt Ă©vident quâun rĂ©ajustement thĂ©orique est nĂ©cessaire pour pouvoir comprendre le rĂŽle des expĂ©riences affectives infantiles sur la vie entiĂšre de lâindividu. Mais, en rĂ©alitĂ©, les faits sont tout aussi clairs si lâon renonce aux souvenirs inconscients pour parler le langage des schĂšmes et de leur assimilation rĂ©ciproque. Les freudiens sâexpriment, par exemple, comme si lâimage de la mĂšre et du pĂšre, formĂ©e au niveau du choix des premiers objets affectifs, subsistait durant toute lâexistence, et comme si un nombre indĂ©fini de personnages Ă©taient ensuite « identifiĂ©s » inconsciemment Ă ces images premiĂšres. Mais, sâil est Ă©vident que lâindividu gĂ©nĂ©ralise ainsi bien souvent ses premiĂšres maniĂšres dâaimer ou de se dĂ©fendre, de sâattacher ou de se rĂ©volter, et sâil y a parfois une continuitĂ© impressionnante entre les premiĂšres rĂ©actions familiales et les rĂ©actions ultĂ©rieures sociales, religieuses, esthĂ©tiques (par exemple le motif de la rĂ©sistance aux tyrans chez Schiller, etc.), ni le souvenir inconscient ni la conservation des sentiments comme tels ne sont indispensables pour rendre compte des faits. Lâ« imago » peut nâĂȘtre quâun schĂšme. Il faut parler de schĂšmes affectifs comme il y a des schĂšmes moteurs et des schĂšmes intellectuels (et ce sont lĂ dâailleurs les mĂȘmes schĂšmes ou, du moins, des aspects indissociables des mĂȘmes rĂ©alitĂ©s) et câest lâensemble organisĂ© de ces schĂšmes qui constitue le « caractĂšre » de chacun, câest-Ă -dire ses modes permanents de comportement. Lorsquâun individu sâest rĂ©voltĂ© intĂ©rieurement contre une autoritĂ© paternelle trop coercitive et fait de mĂȘme ensuite vis-Ă -vis de ses maĂźtres ainsi que de toute contrainte, il nâest nullement nĂ©cessaire de dire quâil identifie inconsciemment chaque personne en cause Ă lâimage de son pĂšre : il a simplement acquis au contact de celui-ci un mode de rĂ©agir et de sentir (un schĂšme affectif) quâil gĂ©nĂ©ralise en cas de situations subjectivement analogues, de la mĂȘme maniĂšre quâil a peut-ĂȘtre acquis le schĂšme de la chute des corps en laissant tomber une balle de son berceau sans quâil soit besoin de soutenir quâil identifie plus tard tous les corps qui tombent Ă cette mĂȘme balle. Il est vrai quâen rĂȘve il lui arrivera sans doute, lors dâune dispute avec une personne quelconque de la situer dans des scĂšnes infantiles et de la symboliser au moyen de traits empruntĂ©s Ă son pĂšre. Il verra en outre facilement, en cas dâanalyse, lâemboĂźtement de ces situations actuelles dans les situations passĂ©es. Mais ceci soulĂšve le problĂšme de la pensĂ©e symbolique, auquel nous allons revenir, et dĂ©montre tout au plus la moins grande gĂ©nĂ©ralisation et la moins grande abstraction des schĂšmes affectifs, par opposition aux schĂšmes intellectuels, sans quâil faille pour autant lier le fait incontestable de lâassimilation des situations affectives entre elles Ă une thĂ©orie contestable de la mĂ©moire ou de la conservation des sentiments.
Mais, avant dâen arriver au symbolisme, relevons encore une troisiĂšme question gĂ©nĂ©rale au sujet de laquelle une rĂ©vision est aujourdâhui nĂ©cessaire si lâon veut ajuster la psychanalyse aux notions essentielles de la psychologie contemporaine. Sans en faire Ă proprement parler profession de foi, Freud a Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans lâambiance de lâassociationnisme classique. Or, bien que la technique quâil a inventĂ©e eĂ»t prĂ©cisĂ©ment permis un renouvellement de la notion dâassociation, Freud en est restĂ© beaucoup trop tributaire. On retrouve mĂȘme chez lui les traces de la fameuse thĂ©orie de Taine sur la perception conçue comme une hallucination vraie (cf. lâexplication du caractĂšre quasi hallucinatoire du rĂȘve). Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale il conçoit la conscience comme un simple Ă©clairage (un « organe des sens interne »), dont le rĂŽle est uniquement de projecter sa lumiĂšre sur les associations toutes faites rĂ©sultant des ressemblances et contiguĂŻtĂ©s entre souvenirs inconscients. Il refuse donc Ă lâactivitĂ© consciente ce qui en fait le caractĂšre essentiel pour les auteurs actuels : câest de constituer la pensĂ©e câest-Ă -dire une activitĂ© constructrice rĂ©elle. Le problĂšme de lâintelligence est en fait absent du freudisme, et câest grand dommage, car la mĂ©ditation sur la prise de conscience dans lâacte de comprĂ©hension, ainsi que sur les rapports entre les schĂšmes intellectuels inconscients et la « rĂ©flexion » consciente, eĂ»t certainement simplifiĂ© la thĂ©orie de lâinconscient affectif (voir dĂ©buts du § 1 de ce chap. VII).
Quoi quâil en soit, voyant dans lâassociation lâactivitĂ© mentale par excellence, Freud sâefforce, pour pĂ©nĂ©trer dans les arcanes de lâinconscient, dâatteindre les associations les plus spontanĂ©es possibles. DâoĂč sa double technique dâanalyse en gĂ©nĂ©ral par retour Ă la pensĂ©e non dirigĂ©e et dâanalyse des rĂȘves par associations libres.
Or, on sait aujourdâhui que lâassociation, loin de constituer un fait premier, rĂ©sulte toujours dâun jugement, ou tout au moins dâune assimilation active 4. Il existe donc une continuitĂ© complĂšte entre lâassociation inconsciente et lâactivitĂ© intelligente, ce qui conduit naturellement Ă rĂ©viser la thĂ©orie des rapports entre la conscience et lâinconscient dans un sens plus fonctionnel et moins topographique. Quant Ă la pensĂ©e spontanĂ©e et non dirigĂ©e que lâon libĂšre par la technique mĂȘme de la psychanalyse, il va de soi que ce que lâon y appelle « associations » consiste en assimilations, affectives plus que logiques mais actives tout de mĂȘme, câest-Ă -dire quâil y a construction malgrĂ© tout. Cela ne diminue dâailleurs nullement son intĂ©rĂȘt, au contraire. En pratique cela ne change mĂȘme rien puisque cette construction Ă©mane toujours du sujet et rĂ©vĂšle par consĂ©quent encore son schĂ©matisme inconscient. Seulement, du point de vue thĂ©orique, cela conduit Ă cette conclusion essentielle que, dans lâanalyse dâun rĂȘve, les « associations libres » fournies par le sujet ne restituent pas sans plus celles qui ont provoquĂ© le rĂȘve lui-mĂȘme : elles le dĂ©passent nĂ©cessairement et construisent un nouveau systĂšme dâassimilations qui sâintĂšgrent simplement les prĂ©cĂ©dentes. Ce nouveau systĂšme, rĂ©pĂ©tons-le, reste rĂ©vĂ©lateur des tendances cachĂ©es du sujet, mais il ne se limite plus entiĂšrement au domaine du rĂȘve comme tel. Cela est si vrai que lâon pourrait, Ă la place de rĂȘve, prendre comme point de dĂ©part des « associations » un fait divers quelconque dĂ©coupĂ© dans un journal : les assimilations spontanĂ©es du sujet permettraient alors de donner Ă tous les dĂ©tails un sens symbolique, comme sâil sâagissait de lâun de ses propres rĂȘves⊠et cela mĂȘme continuerait dâĂȘtre instructif quant aux « complexes » du patient, mais cette expĂ©rience prouverait Ă lâĂ©vidence quâil sâagit dâassimilations actives et non pas dâun mĂ©canisme associatif automatique rejoignant celui qui aurait engendrĂ© le rĂȘve lui-mĂȘme.
Ceci nous ramĂšne enfin au problĂšme du symbolisme inconscient. Peut-on accepter sans plus, aprĂšs tout ce que nous venons de voir quant aux questions gĂ©nĂ©rales, lâexplication freudienne du symbole : une image reliĂ©e Ă une ou plusieurs significations par des associations inconscientes Ă©chappant Ă la censure ? Autrement dit lâobjet (ou le signifiĂ©) du symbole est associĂ© dans lâinconscient Ă toutes sortes dâimages, mais, cet objet Ă©tant censurĂ©, seules sont tolĂ©rĂ©es par la conscience les associations avec des images qui ne le rappellent pas dâune maniĂšre trop Ă©vidente : ces images sont donc symboliques dans la mesure oĂč elles trompent la censure â et le rĂŽle des associations libres est alors prĂ©cisĂ©ment de retrouver celles des associations inconscientes qui Ă©taient censurĂ©es au moment de la formation du symbole.
Or, cette interprĂ©tation nous paraĂźt soulever deux difficultĂ©s essentielles, qui dĂ©coulent de ce qui prĂ©cĂšde : la premiĂšre est que lâon comprend mal le mĂ©canisme ainsi que lâexistence mĂȘme de la censure, et la seconde est que le symbolisme, et singuliĂšrement le symbolisme inconscient, dĂ©borde largement le domaine de ce qui est « censurable » ou refoulĂ© et semble constituer, bien plus quâun dĂ©guisement ou quâun camouflage, la forme Ă©lĂ©mentaire de la prise de conscience dans le sens dâune assimilation active.
Autant, en effet, la notion freudienne du refoulement est claire et importante (elle a dâailleurs dâemblĂ©e conquis tous les esprits), autant la notion de censure est obscure et liĂ©e Ă la conception de la passivitĂ© de la conscience dont nous parlions plus haut. La censure est un produit de la conscience, nous dit-on, lorsquâelle veut ignorer un contenu refoulĂ©. Mais comment la conscience peut-elle ĂȘtre cause dâignorance, câest-Ă -dire dâinconscience ? Cela nâest comprĂ©hensible que si lâon compare la conscience Ă un projecteur, qui Ă©claire certains points et se dĂ©tourne de certains autres, par la volontĂ© de celui qui lâactionne. Si la conscience est activitĂ© et intelligence, on ne comprend plus, et mĂȘme dâautant moins que la rĂ©ussite dâun refoulement malaisĂ© est ordinairement liĂ©e Ă une certaine collaboration de la conscience (sans quoi le refoulement « rate » et il faut le psychanalyser, câest-Ă -dire justement le rendre conscient). Certes, il arrive souvent que la conscience dĂ©sire ignorer ce qui lui dĂ©plaĂźt, mais alors elle nâest pas dupe, et lorsque, dans la tentation morale, on « ferme les yeux » jusquâau dernier moment sur la nature de la tendance qui finit par lâemporter, on sait fort bien, au fond, oĂč lâon veut en venir et la conscience est en rĂ©alitĂ© complice dĂšs le point de dĂ©part. Sont-ce donc ces mĂ©canismes qui expliquent le symbole ? Cela serait bien insuffisant, en prĂ©sence de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du symbolisme. En rĂ©alitĂ©, la « censure » du rĂȘve nâest quâune expression tautologique pour signifier son inconscience, et, ou bien elle nâexprime rien de plus que la notion du refoulement lui-mĂȘme, ou bien elle traduit le fait bien plus gĂ©nĂ©ral de lâincapacitĂ© du rĂȘveur Ă prendre une conscience claire de toutes les tendances qui lâagitent.
En effet, et câest lĂ le point capital, le symbolisme inconscient dĂ©passe en gĂ©nĂ©ralitĂ© le domaine du refoulĂ© et par consĂ©quent du censurable, et lâon peut donc se demander si son caractĂšre inconscient, câest-Ă -dire lâignorance dans laquelle le sujet demeure de sa signification, ne traduit pas simplement une prise de conscience difficile et incomplĂšte. Pour Freud la censure rĂ©sulte de la conscience et le symbolisme est le produit dâassociations inconscientes qui trompent la censure. Il convient de chercher si lâon ne pourrait pas retourner ces deux termes : la « censure » nâĂ©tant que lâexpression mĂȘme du caractĂšre inconscient â câest-Ă -dire incompris â du symbole, celui-ci rĂ©sulterait sans plus dâun dĂ©but dâassimilation consciente â câest-Ă -dire dâun essai de comprĂ©hension.
Ă vrai dire Freud a donnĂ© deux explications successives du symbolisme et le fait est dâautant plus intĂ©ressant pour nous quâil tient justement au rĂŽle de la censure. Lâexplication primitive consiste Ă subordonner Ă la censure lâensemble des mĂ©canismes symboliques, le symbole se rĂ©duisant ainsi tout entier Ă la notion de dĂ©guisement. Dans la suite, au contraire, et sans doute sous lâinfluence de Silberer, dâAdler et surtout de Jung, Freud a admis que le symbolisme constituait Ă©galement un langage primitif, mais il est alors Ă la fois langage et dĂ©guisement : le mĂ©canisme de la « condensation » est en ce cas explicable par de simples facteurs dâĂ©conomie de la pensĂ©e, mais le « dĂ©placement » reste conçu comme rĂ©sultant toujours de la censure elle-mĂȘme.
Or, en rĂ©alitĂ©, le « dĂ©placement » est insĂ©parable de la « condensation », car il est impossible de rĂ©unir en une seule image des traits empruntĂ©s Ă plusieurs objets sans dĂ©placer lâaccent affectif, et lâensemble des mĂ©canismes constitutifs du symbole inconscient peut fort bien fonctionner dans des cas oĂč le contenu du symbole nâa rien de refoulĂ© ni de censurĂ© puisquâil correspond alors Ă des pensĂ©es ou des dĂ©sirs parfaitement conscients et connus du sujet lui-mĂȘme Ă lâĂ©tat de veille. On peut, Ă cet Ă©gard, citer deux ordres de faits : les rĂȘves transparents, câest-Ă -dire symboliques mais dâun symbolisme immĂ©diatement comprĂ©hensible au rĂ©veil, et surtout les images de demi-sommeil, autrefois baptisĂ©es des noms solennels dâhallucinations hypnogogiques et hypnopompiques.
Voici des exemples de rĂȘves transparents. Un jeune homme dĂ©sire la sĂ©paration de ses parents, sa mĂšre un peu tyrannique gĂąchant lâexistence de son pĂšre. Elle est Parisienne, et lui porte un nom mĂ©ridional. Or, dans son rĂȘve, le fils sort de la gare dâAvignon et est frappĂ© par lâordre et la propretĂ© inaccoutumĂ©s des rues ; on lui dit alors : « Depuis que le Midi de la France sâest constituĂ© en rĂ©publique indĂ©pendante, tout marche mieux quâavant. » On constate donc en ce cas lâexistence dâun symbolisme, presque comparable Ă celui dâun jeu dâimagination, et cependant il est difficile de faire intervenir la censure, puisque les significations sont Ă©videntes. On dira peut-ĂȘtre que la sĂ©paration de ses parents est toujours pour un sujet une chose dĂ©licate et quâon ne sait donc pas quels complexes cachĂ©s et quel sens profond peuvent recouvrir ces symboles. Mais voici un autre exemple. Un Ă©tudiant en philosophie doit remettre Ă son maĂźtre, le lendemain du rĂȘve, une critique du TraitĂ© de logique de Goblot, qui vient de paraĂźtre. Il compte ĂȘtre sĂ©vĂšre Ă lâĂ©gard de cet ouvrage, mais connaĂźt lâopinion bien diffĂ©rente du professeur et sâattend donc Ă ĂȘtre lui-mĂȘme en situation difficile. Voici le rĂȘve : le cours de logique va commencer, mais le maĂźtre entre accompagnĂ© dâun vieux monsieur qui prend lui-mĂȘme la parole, tandis que le premier reste appuyĂ© au mur, en croisant les bras dâun air Ă©nigmatique ; le vieux monsieur dĂ©bute assez bien, mais sâĂ©loigne ensuite toujours plus de son sujet ; lâĂ©tudiant sort Ă©nervĂ©, mais, Ă peine hors de la salle, il entend les sifflets et les frottements de pieds de lâauditoire, et rentre enchanté ; le pauvre monsieur cesse de parler et sâen va lentement, tandis que le professeur toujours immobile, le suit des yeux, puis regarde longuement le public, et enfin dit, presque convaincu : « Au fond, vous avez bien fait de le sortir. CâĂ©tait bien mauvais ce quâil racontait lĂ . » Or, au rĂ©veil, lâĂ©tudiant reconnaĂźt immĂ©diatement le vieux monsieur comme Ă©tant le voisin de table, Ă la BibliothĂšque nationale, dâun lecteur dont il avait remarquĂ© une certaine ressemblance physique avec M. Goblot. De plus, il se rappelle aussitĂŽt une confĂ©rence de ce dernier, qui lui avait dĂ©plu par ses incursions dans un domaine Ă©tranger au sujet. Le sens du dĂ©sir exprimĂ© par le rĂȘve est donc Ă©vident : convaincre le professeur en mettant avec soi lâauditoire. Mais alors pourquoi un symbolisme aussi enfantin, au lieu de rĂȘver simplement le rĂ©sultat dĂ©sirĂ©, tout aussi facile Ă imaginer tel quel ? Pourquoi M. Goblot nâest-il pas reprĂ©sentĂ© en chair et en os, et pourquoi le symbole le dĂ©place-t-il non pas sur son sosie, mais mĂȘme sur un ami de ce dernier, comme sâil y avait censure rigoureuse ?
Les freudiens diront peut-ĂȘtre encore que quelque complexe paternel subsiste lĂ , tapi dans lâombre, qui explique malgrĂ© tout le camouflage. Aussi, pour les convaincre, nâest-ce pas le rĂȘve transparent qui constitue le domaine de choix dans lâĂ©tude de la formation des symboles. Câest lâimage de demi-sommeil, et en particulier lorsquâelle traduit symboliquement les derniĂšres pensĂ©es du sujet avant de sâendormir. Câest ce que nous allons voir maintenant, avec les travaux de H. Silberer.
§ 3. Le symbolisme selon Silberer, Adler et Jung
H. Silberer est un disciple de Freud, qui a spĂ©cialement Ă©tudiĂ© le symbolisme dans la pensĂ©e mystique. Mais, douĂ© dâesprit critique et expĂ©rimental, il a cherchĂ© Ă dĂ©velopper la thĂ©orie du symbole en analysant les images de demi-sommeil au moyen dâune mĂ©thode originale et fructueuse. Le silence dont les freudiens ont entourĂ© ses travaux (Ă lâencontre de Adler et de Jung, Silberer nâa point créé de chapelle dissidente), est difficilement explicable car ils sont dâun intĂ©rĂȘt certain et eussent contribuĂ©, sâils avaient Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s, Ă rapprocher la psychanalyse de la psychologie courante. Dans son Ă©tude sur la formation des symboles 5, Silberer cherche Ă atteindre le point prĂ©cis oĂč, en Ă©tat de demi-sommeil, la pensĂ©e abandonne sa structure cohĂ©rente et logique pour sâengager dans la direction du symbolisme imagĂ©. Observant alors que les premiĂšres images apparues prolongent souvent la derniĂšre idĂ©e consciente et la traduisent symboliquement, cet auteur a tentĂ© de rĂ©aliser expĂ©rimentalement le phĂ©nomĂšne en sâastreignant lui-mĂȘme Ă fixer sa pensĂ©e sur un problĂšme choisi dâavance et Ă se rĂ©veiller pour noter les images surgies aprĂšs que le sommeil lâavait gagnĂ© dans sa mĂ©ditation. Câest ainsi quâavant de sâendormir Silberer dĂ©cide de comparer les notions du temps dĂ©veloppĂ©es par Kant et Schopenhauer dans leurs philosophies : il vient un moment oĂč sa pensĂ©e ne parvient plus Ă Ă©voquer simultanĂ©ment les deux systĂšmes, et alors, Ă peu prĂšs gagnĂ© par le sommeil, il se voit dans une administration publique, cherchant Ă entrer en contact avec deux fonctionnaires Ă leurs guichets, et les manquant tous deux alternativement. Or, non seulement Silberer atteint donc, par cette mĂ©thode, un symbolisme visiblement indĂ©pendant du refoulement et de la censure, mais encore il est conduit Ă dĂ©couvrir une distinction dans les symboles inconscients : Ă cĂŽtĂ© des symboles « matĂ©riels », qui reprĂ©sentent un objet ou un Ă©vĂ©nement particuliers (par exemple un roi comme symbole du pĂšre), il propose la notion de symboles « fonctionnels » pour caractĂ©riser ceux qui figurent le fonctionnement mĂȘme de la pensĂ©e. Dans lâexemple de Kant et de Schopenhauer câest, en effet, lâimpossibilitĂ© oĂč se trouve la pensĂ©e en demi-sommeil de maintenir le contact avec les deux termes du rapport qui est symbolisĂ©e par les deux guichets entre lesquels va et vient lâadministrĂ©. Bien plus, une fois engagĂ© dans cette voie, Silberer, en sâinspirant dâailleurs des notions freudiennes du polysymbolisme et de lâemboĂźtement des situations autant que de sa propre distinction des symboles matĂ©riels et fonctionnels, dĂ©couvre quâun mĂȘme rĂȘve symbolise parfois simultanĂ©ment des dĂ©sirs infantiles et des pensĂ©es sĂ©rieuses actuelles : outre lâinterprĂ©tation rĂ©trospective qui se fera dans le sens des emboĂźtements de plus en plus profonds, il suggĂšre alors la possibilitĂ© dâune analyse « anagogique », orientĂ©e dans le sens inverse.
Freud a contestĂ© aussi bien lâexistence des symboles fonctionnels que la lĂ©gitimitĂ© de lâanalyse anagogique. La question se pose nĂ©anmoins de savoir si les postulats mĂ©thodologiques de lâanalyste ne prĂ©jugent pas de cette seule orientation rĂ©trospective. Silberer semble plus prudent en admettant le bien-fondĂ© des deux points de vue Ă la fois : le symbolisme dĂ©montre simplement la continuitĂ© du passĂ© et du prĂ©sent, mais cela peut signifier aussi bien une Ă©vocation du passĂ© en vue de lâadaptation actuelle quâune assimilation de lâactuel au passĂ©. Quant aux symboles fonctionnels, on peut les classer comme on lâentendra, mais les faits rassemblĂ©s par Silberer dĂ©montrent Ă eux seuls, et câest ce qui nous intĂ©resse ici, lâindĂ©pendance du symbolisme Ă lâĂ©gard du refoulement et de la « censure ».
On sait, dâautre part, comment et pour quelles raisons la notion de lâanalyse anagogique se retrouve chez Adler. Contrairement Ă lâimportance que Freud attribue Ă la sexualitĂ©, Adler retrouve partout lâinstinct de conservation et la volontĂ© de puissance ou dâexpansion. Lâamour mĂȘme est surtout pour lâindividu un moyen de jouer un rĂŽle et dâaffirmer son moi. Quant aux rĂ©miniscences, le nĂ©vropathe les crĂ©e, et toujours dans le mĂȘme but, plus quâil nâen subit rĂ©ellement les effets. Le vrai problĂšme du dĂ©veloppement affectif, pour cet auteur, est donc la compensation graduelle des sentiments dâinfĂ©rioritĂ© propres Ă lâenfance : câest la rĂ©alisation par lâindividu du programme de vie issu de ce besoin de compensation, câest lâajustement des « surcompensations », sources de troubles autant que dâaptitudes supra-normales et câest lâĂ©limination des rĂ©sidus dâinsĂ©curitĂ© et dâinfĂ©rioritĂ©. De ce point de vue, le symbolisme nâapparaĂźt nullement Ă Adler comme un dĂ©guisement, mais comme un simple reflet, direct ou « allĂ©gorique » des dĂ©sirs dâexpansion ou des sentiments dâinsĂ©curitĂ© du sujet. Le jeu des enfants en est un exemple typique. La fiction symbolique se retrouve chez les nĂ©vropathes qui, par compensation, inventent des histoires justificatrices et, par « surcompensation », se construisent des idĂ©aux inaccessibles. Le rĂȘve, enfin, est un reflet sommaire et allĂ©gorique des attitudes actuelles du sujet, dans lequel Adler a cherchĂ© Ă trouver des symboles caractĂ©ristiques des tendances Ă lâexpansion ou Ă lâinfĂ©riorité : par exemple les images impliquant le « haut » et le « bas ».
Nous nâavons pas Ă discuter ici du rĂŽle respectif des instincts, sexuel ou de conservation, dans lâinconscient humain : aprĂšs que les prĂ©socratiques eurent dĂ©cidĂ©, Ă tour de rĂŽle, que la « nature des choses » Ă©tait lâeau, lâair et le feu (ou encore cette substance infinie et indĂ©terminĂ©e qui rappelle lâ« énergie psychique » de Jung) le progrĂšs des connaissances a montrĂ© quâil ne sâagissait pas lĂ dâĂ©lĂ©ments simples, ni uniques. Quant au problĂšme qui nous intĂ©resse, Adler nâa volontairement point Ă©laborĂ© de doctrine de la genĂšse des symboles et a centrĂ© ses prĂ©occupations sur les applications pratiques, dont on connaĂźt dâailleurs lâintĂ©rĂȘt et la diversité 6. Il est donc inutile que nous poursuivions ici la discussion de lâinterprĂ©tation adlĂ©rienne du symbole.
Avec C. G. Jung, par contre, on se trouve en prĂ©sence dâune nouvelle thĂ©orie dâensemble de la pensĂ©e symbolique, liĂ©e Ă une nouvelle conception de lâinconscient. Jung reproche Ă Freud dâavoir trop rĂ©trĂ©ci lâinconscient en le limitant au domaine des expĂ©riences antĂ©rieurement vĂ©cues consciemment, puis refoulĂ©es. Ă cĂŽtĂ© de cet « inconscient individuel » il existe un nombre considĂ©rable dâĂ©lĂ©ments qui nâont jamais Ă©tĂ© conscients, et qui ne peuvent pas lâĂȘtre parce quâils ne sont pas encore adaptĂ©s Ă la rĂ©alitĂ©. Or, par opposition Ă lâinconscient individuel, fait de souvenirs diffĂ©rant dâun individu Ă lâautre, ces Ă©lĂ©ments antĂ©rieurs Ă toute conscience sont communs Ă lâensemble des individus et dĂ©finissent par consĂ©quent un « inconscient collectif » (collectif Ă©tant pris au sens de gĂ©nĂ©ral et non pas de social). Ils sont caractĂ©risĂ©s par les grandes tendances ancestrales et innĂ©es qui commandent les comportements essentiels de lâhumanitĂ©, de ses instincts vitaux les plus Ă©lĂ©mentaires Ă ses tendances mystiques les plus permanentes et les plus hautes. Quant Ă la pensĂ©e symbolique, elle apparaĂźt alors comme la prise de conscience primitive de ces rĂ©alitĂ©s intĂ©rieures. En dessous du symbolisme individuel, variable et superficiel, il existerait ainsi un symbolisme collectif (toujours au sens de gĂ©nĂ©ral), qui serait proprement le langage de lâĂąme humaine. InspirĂ© par ces grandes hypothĂšses, C. G. Jung sâest livrĂ© Ă une trĂšs vaste enquĂȘte sur la gĂ©nĂ©ralitĂ© des symboles, collectionnant les rĂȘves normaux, les rĂȘveries pathologiques (on connaĂźt ses travaux sur la schizophrĂ©nie), les symboles mystiques, les innombrables manifestations symboliques inhĂ©rentes aux mythes, aux rites, aux reprĂ©sentations sacrĂ©es des sociĂ©tĂ©s primitives et orientales, bref poursuivant avec une patience et une Ă©rudition inlassables le rĂȘve de la reconstitution des symboles originels de lâhumanitĂ©. La pensĂ©e symbolique collective correspond ainsi, pour Jung, Ă une phase initiale de la pensĂ©e humaine, Ă une Ă©poque oĂč la civilisation non encore occupĂ©e Ă la conquĂȘte du monde extĂ©rieur, se tournait vers lâintĂ©rieur, cherchant Ă formuler par le mythe les dĂ©couvertes psychiques dues Ă cette introversion. Les grands symboles gĂ©nĂ©raux sont donc hĂ©rĂ©ditaires : « formes prĂ©existantes ou types archaĂŻques de lâaperception », « conditions congĂ©nitales de lâintuition », « dĂ©terminantes a priori de toute expĂ©rience », disait-il autrefois. Expression des « archĂ©types » dit-il aujourdâhui, câest-Ă -dire des systĂšmes Ă la fois affectifs et reprĂ©sentatifs constituant la « palĂ©opsyche » 7. Notons enfin que cette conception fournit une nouvelle solution du problĂšme de la gĂ©nĂ©ralitĂ© et de la nature des mythes : au lieu de voir en eux, avec Max MĂŒller, une « maladie du langage » avec un centre indo-germanique unique de diffusion, ou, avec Andrew Lang, un rĂ©sidu dâinstitutions sociales primitives, communes Ă toutes les sociĂ©tĂ©s, Jung les considĂšre donc comme gĂ©nĂ©raux parce que constituant la prise de conscience convergente des mĂȘmes archĂ©types, inhĂ©rents Ă un seul inconscient collectif innĂ© dans lâhumanitĂ©.
Jung est un bĂątisseur Ă©tonnant, mais un certain mĂ©pris de la logique et de lâactivitĂ© rationnelle, quâil a contractĂ© au contact quotidien de la pensĂ©e mythologique et symbolique, lâa peut-ĂȘtre rendu trop peu exigeant en fait de vĂ©rifications. Pour mieux sympathiser avec les rĂ©alitĂ©s dont il parle, il adopte une attitude antirationaliste et les rapprochements surprenants dont il a le secret ne laissent pas que dâinquiĂ©ter parfois le lecteur critique.
Ce qui restera de Jung, ce sont la gĂ©nĂ©ralitĂ©, au moins relative, des symboles, ainsi que la conception essentielle du symbolisme comme pensĂ©e et langage primitifs. Mais il importe de distinguer soigneusement, si lâon veut demeurer dans les limites du vĂ©rifiable, le fait de la gĂ©nĂ©ralitĂ© et lâhypothĂšse de lâhĂ©rĂ©ditĂ© ou de lâinnĂ©itĂ© de la pensĂ©e symbolique. DĂšs lors, le caractĂšre gĂ©nĂ©ral et « primitif » de cette derniĂšre peut prĂ©senter deux significations bien distinctes : celle de congĂ©nital ou celle de simplement infantile. Jung lui-mĂȘme a dĂ©jĂ bien attĂ©nuĂ© la thĂšse de lâhĂ©rĂ©ditĂ© des symboles lorsque, rĂ©pondant Ă des critiques, il a dĂ©claré : « Je ne prĂ©tends en aucune maniĂšre que ces reprĂ©sentations soient hĂ©ritĂ©es, mais je pense quâon hĂ©rite la possibilitĂ© de ces reprĂ©sentations, ce qui nâest pas la mĂȘme chose. 8 » En effet, si lâon prenait cette rĂ©ponse Ă la lettre, non seulement cela reviendrait Ă dire que seule la possibilitĂ© de la pensĂ©e est innĂ©e (ce sur quoi tout le monde est dâaccord), mais encore cela renverrait, par le fait mĂȘme, lâexplication des mĂ©canismes particuliers de cette pensĂ©e aux lois de son dĂ©veloppement, câest-Ă -dire Ă sa genĂšse infantile.
En rĂ©alitĂ©, que trouve-t-on dans les symboles gĂ©nĂ©raux dĂ©couverts ou reconnus par Jung ? Il faut dâabord mettre Ă part une sĂ©rie de symboles mystiques (la croix, le mandala, etc.) dont le contenu pourrait bien ĂȘtre collectif au sens de social plus que de gĂ©nĂ©ral. Il y aurait, pour un sociologue, bien des rĂ©serves Ă faire dans le domaine des mythes et on verrait peut-ĂȘtre la « conscience collective » de Durkheim rĂ©cupĂ©rer une partie de lâ« inconscient collectif » de Jung. Mais on pourrait rĂ©pondre que le social est reflĂ©tĂ© par la personne humaine et que le symbolisme comme structure gĂ©nĂ©rale de pensĂ©e peut ĂȘtre inhĂ©rent Ă celle-ci avant de se socialiser. Ce sur quoi nous serions en partie dâaccord, mais alors cela nous ramĂšne Ă lâinfantile ; car seul lâenfant est antĂ©rieur aux diffĂ©rentes formes de la vie sociale.
De ce point de vue une seconde catĂ©gorie de symboles « gĂ©nĂ©raux » doit retenir lâattention : ce sont ceux qui sont communs Ă la pensĂ©e de lâenfant, au rĂȘve et aux diverses formes symboliques de la pensĂ©e adulte. Un bon exemple est celui de lâeau qui est rattachĂ©e Ă lâidĂ©e de « milieu originel », donc de naissance ou de nouvelle naissance dans un grand nombre de reprĂ©sentations. Le fait est connu dans les symboles oniriques. De nombreux mythes font sortir des eaux les hommes ou les dieux. Divers rites de baptĂȘme unissent, dans lâutilisation de lâeau, les idĂ©es de nouvelle naissance Ă celles de purifications. Or, il se produit Ă©galement, dans ces sortes de mythes individuels intermĂ©diaires entre la fabulation ludique et la pensĂ©e sĂ©rieuse, construits par les enfants pour sâexpliquer lâorigine des choses, que lâeau joue un rĂŽle dont, mĂȘme sâil est influencĂ© par lâadulte, le caractĂšre reste original. Nous avons citĂ© jadis (ReprĂ©sentation du monde, 2e Ă©d., p. 390) le cas dâun garçon qui faisait remonter les humains Ă des petits vers sortis de bulles formĂ©es au fond du grand lac qui remplissait tout : ces petits vers, Ă©chouĂ©s sur le rivage, poussaient des bras, des pieds et des dents et devenaient les bĂ©bĂ©s qui furent les premiers hommes et se sont rĂ©partis en Suisses, Français et Allemands.
Mais, Ă supposer que de tels symboles gĂ©nĂ©raux ne soient pas dus Ă des rapprochements forcĂ©s, pourrait-on en conclure Ă lâintervention de facteurs hĂ©rĂ©ditaires ? Il y a deux solutions possibles : ou bien une tendance inconsciente innĂ©e et commune Ă tous les hommes, qui inspirerait les enfants dâaujourdâhui comme elle a dĂ©terminĂ© les reprĂ©sentations ancestrales, ou bien une simple reprĂ©sentation imagĂ©e due Ă lâassimilation symbolique qui caractĂ©rise la pensĂ©e de lâenfant, et pouvant ĂȘtre gĂ©nĂ©rale dans la mesure oĂč les produits de la pensĂ©e infantile influencent toutes les formes « primitives » de pensĂ©e.
Or, pour choisir entre ces deux solutions, il est une mĂ©thode dont lâemploi semble sâimposer si lâon ne veut pas isoler par principe la question de la pensĂ©e symbolique. Câest de comparer ces convergences possibles avec celles qui se prĂ©sentent entre la pensĂ©e proprement conceptuelle de lâenfant et celle des sociĂ©tĂ©s primitives ou antiques. Or, ces convergences sont plus nombreuses quâil ne semble. Nous ne parlerons pas de la magie infantile, des « participations » au sens de LĂ©vy-Bruhl ou des mythes dâorigine, puisquâils se trouvent dans une situation prĂ©cisĂ©ment intermĂ©diaire entre la pensĂ©e symbolique et la pensĂ©e conceptuelle et posent donc Ă nouveau le mĂȘme problĂšme. Mais on peut invoquer les ressemblances frappantes entre les dĂ©buts de la pensĂ©e rationnelle chez lâenfant de sept Ă dix ans et chez les Grecs : lâexplication par identification de substances (les astres qui naissent de lâair ou des nuages, lâair et la terre qui proviennent de lâeau, etc.), par un atomisme issu de cette identification grĂące aux schĂ©mas de la condensation et de la rarĂ©faction, et jusquâĂ lâexplication prĂ©cise de certains mouvements par le choc en retour de lâair (áŒÎœÏÎčÏΔÏÎŻÏÏαÏÎčÏ), dont se servait Aristote. Faut-il alors admettre que les « archĂ©types » qui ont inspirĂ© les dĂ©buts de la physique grecque se retrouvent hĂ©rĂ©ditairement chez lâenfant ? Il nous paraĂźt infiniment plus simple de nous borner Ă supposer que les mĂȘmes mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques qui expliquent le dĂ©veloppement de la pensĂ©e de lâenfant actuel se sont appliquĂ©s dĂ©jĂ Ă celui dâesprits qui, comme les premiers prĂ©socratiques, se dĂ©gageaient Ă peine de la pensĂ©e mythologique et prĂ©logique. Quant au schĂ©ma de la « rĂ©action environnante », Aristote semble ne lâavoir pas construit lui-mĂȘme : il lâaura empruntĂ© aux reprĂ©sentations courantes, qui pouvaient ĂȘtre aussi rĂ©pandues dans une civilisation antĂ©rieure au machinisme quâelles le sont chez les enfants dâaujourdâhui.
Bref, lĂ oĂč il y a convergence entre la pensĂ©e de lâenfant et des reprĂ©sentations historiques, il est beaucoup plus aisĂ© dâexpliquer ces derniĂšres par les lois gĂ©nĂ©rales de la mentalitĂ© infantile que dâinvoquer une hĂ©rĂ©ditĂ© mystĂ©rieuse. Si haut que lâon remonte dans lâhistoire ou la prĂ©histoire, lâenfant a toujours prĂ©cĂ©dĂ© lâadulte, et lâon peut en outre supposer que plus une sociĂ©tĂ© est primitive plus est durable lâinfluence de la pensĂ©e de lâenfant sur le dĂ©veloppement de lâindividu, puisque la sociĂ©tĂ© nâest alors pas encore en Ă©tat de transmettre ou de constituer une culture scientifique.
Si ce qui prĂ©cĂšde est vrai de la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral, il nây a pas de raison que cela ne le soit pas aussi de la pensĂ©e symbolique en particulier. Nous retiendrons donc de Jung son idĂ©e centrale dâune pensĂ©e symbolique primitive, indĂ©pendante des mĂ©canismes de refoulement ou de censure. Mais, pour lâexpliquer, il faut revenir Ă lâenfant et au dĂ©veloppement psycho-gĂ©nĂ©tique visible et analysable. Câest le mĂ©rite de Freud dâavoir posĂ© le problĂšme du symbolisme inconscient sur le seul terrain de lâĂ©volution individuelle. Une fois dissociĂ© de lâinterprĂ©tation par le dĂ©guisement, le symbolisme peut acquĂ©rir, grĂące au caractĂšre rĂ©ellement primitif des mĂ©canismes de la pensĂ©e de lâenfant, le mĂȘme degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© que Jung a cherchĂ© dans lâhypothĂšse de lâinconscient « collectif ».
§ 4. Essai dâexplication du symbolisme inconscient
Le symbolisme inconscient, câest-Ă -dire dont la signification nâest pas immĂ©diatement connue du sujet lui-mĂȘme, nâest quâun cas particulier du symbolisme en gĂ©nĂ©ral, et doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme tel. En effet, sâil subsiste une trĂšs grande distance entre le symbolisme conscient de lâadulte (images, comparaisons concrĂštes, etc.) et son symbolisme inconscient (rĂȘve, etc.), chez le petit enfant, par contre, il existe tous les intermĂ©diaires entre ces deux extrĂȘmes, puisque le jeu dâimagination ou jeu symbolique prĂ©sente toute la gamme des nuances entre les symboles analogues Ă ceux du rĂȘve et les symboles intentionnellement construits et entiĂšrement comprĂ©hensibles pour le sujet. On peut mĂȘme dire quâentre deux et quatre ans ce sont les symboles situĂ©s Ă mi-chemin entre les extrĂȘmes, câest-Ă -dire en partie conscients et en partie inconscients, qui sont les plus frĂ©quents.
Sâil en est ainsi, il est clair quâune explication valable du jeu symbolique doit ipso facto expliquer Ă©galement le symbole inconscient â à condition bien entendu de comporter dâelle-mĂȘme une gĂ©nĂ©ralisation possible selon cette nouvelle dimension quâest justement lâinconscient, câest-Ă -dire de pouvoir fournir les raisons de lâincomprĂ©hension dont tĂ©moigne le sujet Ă lâĂ©gard de son propre symbolisme. Or, si le jeu symbolique nâest que lâexpression dâune assimilation du rĂ©el au moi, câest-Ă -dire dâune assimilation dissociĂ©e de lâaccommodation actuelle correspondante, le symbole inconscient lâest a fortiori : lâĂ©gocentrisme radical dont font preuve, soit le rĂȘve en lui-mĂȘme (en tant que cette perte de contact avec la rĂ©alitĂ©), soit les tendances refoulĂ©es (en tant que contraires Ă la rĂ©alitĂ© acceptĂ©e) suffisent alors Ă rendre compte de lâinconscience du symbole, parce quâun Ă©tat radicalement Ă©gocentrique est un Ă©tat dâindiffĂ©renciation complĂšte entre le moi et le monde extĂ©rieur et par consĂ©quent un Ă©tat de non-conscience du moi, ou, ce qui revient au mĂȘme, de projection des impressions internes dans les formes fournies par le monde extĂ©rieur. Suppression de la conscience du moi par absorption imaginaire totale du monde extĂ©rieur donc par confusion avec lui, tel est le principe du symbole inconscient, et on voit dâemblĂ©e quâil constitue un simple cas limite de cette assimilation du rĂ©el au moi quâest le symbolisme ludique.
Nous distinguerons trois questions, dans lâessai de dĂ©monstration qui va suivre : celle des symboles dits anatomiques, qui reprĂ©sentent une partie du corps propre au moyen dâun objet extĂ©rieur, celle des symboles non anatomiques indĂ©pendants du refoulement et celle des rapports entre le symbolisme et le refoulement. Les symboles anatomiques peuvent ĂȘtre eux-mĂȘmes accompagnĂ©s de refoulements, ou indĂ©pendants dâeux. Ils peuvent en outre se former Ă tout Ăąge et ne sont pas nĂ©cessairement les plus primitifs. Mais ils sont spĂ©cialement instructifs par leur caractĂšre paradoxal, et sont souvent parmi les plus inconscients : câest pourquoi il nous paraĂźt utile de commencer par eux.
Nous avons vu, au § 1, deux exemples de ces symboles anatomiques : un rĂȘve accompagnant la miction et reprĂ©sentant un arrosoir qui se vide, ainsi quâun rĂȘve dâĂ©rection figurant un haricot qui grossit. On connaĂźt les innombrables exemples rassemblĂ©s par les freudiens en ce qui concerne les organes masculins et fĂ©minins. En tous ces cas, il va de soi quâil peut y avoir refoulement, au moins pendant le rĂȘve. Mais il est important de noter que les symboles anatomiques se produisent Ă©galement dans les images de demi-sommeil, et cela au sujet de parties du corps ne donnant lieu Ă aucun refoulement :
Un sujet adulte sâendort frĂ©quemment la main posĂ©e contre lâangle du maxillaire infĂ©rieur, sentant ainsi battre le sang dans lâartĂšre carotide. Cette situation a provoquĂ©, Ă temps espacĂ©s, les images suivantes : 1° Un ruisseau qui bouillonne Ă lâangle dâun rocher, avec un rythme, dont le dĂ©bit de lâeau correspondant exactement Ă celui des battements du sang (comme le sujet a pu le vĂ©rifier en se rĂ©veillant). 2° Un cheval au galop, reproduisant le mĂȘme rythme. 3° Les sinusoĂŻdes dĂ©crites dans lâeau par le Gordius aquaticus, ver dâun mĂštre de long et mince comme une ficelle. Ici encore les pĂ©riodes de la sinusoĂŻde correspondaient aux battements du sang. 4° La tĂȘte appuyant sur la main ouverte peut provoquer un engourdissement des doigts, qui semblent parfois sâagrandir dĂ©mesurĂ©ment dans le demi-sommeil. Le sujet voit alors un certain nombre de longs sacs de ciment, disposĂ©s en Ă©ventail (symbole revenu Ă plusieurs reprises). 5° à moitiĂ© rĂ©veillĂ© par une crampe Ă une jambe pliĂ©e, le sujet la dĂ©tend, et, au moment prĂ©cis oĂč il se redresse, il voit une grenouille dont les jambes passent de lâĂ©tat de flexion Ă la position droite. Sentiment de rĂȘver encore et dâĂȘtre lui-mĂȘme la grenouille. 6° Un petit tampon dâouate laissĂ© par le dentiste entre deux molaires : le sujet voit un paquet de mousses humides serrĂ© entre deux rochers, au moment oĂč, dans un demi-sommeil, il palpait de la langue ce corps Ă©tranger.
Sans doute pourrait-on admettre que dans les cas 1 Ă Â 5 dâautres sensations internes interfĂšrent avec la cause principale de production de lâimage. Mais ces facteurs Ă©ventuels nous paraissent exclus en 6 et, mĂȘme sâils intervenaient en 1-5, ce qui constitue dâailleurs une supposition gratuite, le contenu essentiel du symbole reste Ă©videmment provoquĂ© par les sensations dĂ©crites.
Or, rien nâest plus simple que dâexpliquer ce symbolisme anatomique si lâon se rĂ©fĂšre aux mĂ©canismes de la formation de lâimage chez le petit enfant. La demi-conscience du dormeur est, en effet, comparable Ă lâĂ©tat dâĂ©gocentrisme radical qui caractĂ©rise la conscience du bĂ©bĂ©, câest-Ă -dire quâil y a tout Ă la fois indiffĂ©renciation complĂšte entre le moi et le monde extĂ©rieur, et assimilation des choses Ă lâactivitĂ© propre. Ces deux aspects de la conscience Ă©lĂ©mentaire sont interdĂ©pendants, et il est essentiel dâen saisir la raison : câest dans la mesure oĂč le moi sâincorpore la rĂ©alitĂ© externe quâil est inconscient de lui-mĂȘme, puisque la conscience du moi est relative aux rĂ©sistances des objets et des autres personnes 9. Cela admis, lâune des tĂąches essentielles de lâassimilation Ă©lĂ©mentaire consiste Ă coordonner entre eux les univers hĂ©tĂ©rogĂšnes dont lâun est visuel, les autres tactile, kinesthĂ©sique, etc. Lâacquisition de la prĂ©hension chez le bĂ©bĂ© marque une premiĂšre Ă©tape de cette assimilation mutuelle des schĂšmes visuels et tactilo-kinesthĂ©siques, mais la main pouvant constituer simultanĂ©ment un objet visuel et une source dâimpressions tactilo-kinesthĂ©siques, cette coordination sâopĂšre relativement tĂŽt. Par contre, tout le problĂšme de lâimitation des mouvements relatifs au visage est caractĂ©risĂ©, comme nous lâavons vu au chap. II de cet ouvrage, par de nouvelles difficultĂ©s de coordination, lesquelles se trouvent prĂ©cisĂ©ment trĂšs instructives pour la comprĂ©hension du symbolisme anatomique ultĂ©rieur. Ne connaissant que trĂšs partiellement son moi physique et ne possĂ©dant de son visage aucune image visuelle mais seulement un ensemble dâimpressions tactiles, gustatives ou kinesthĂ©siques, le bĂ©bĂ© est obligĂ© dâapprendre Ă traduire les schĂšmes relatifs Ă ces derniers domaines en schĂšmes visuels, en sâaidant de la perception du corps dâautrui. Il lui arrive notamment de commettre des erreurs trĂšs significatives : par exemple, voyant les yeux dâautrui se fermer et se rouvrir, il ouvre et ferme sa bouche en assimilant ainsi Ă faux le schĂšme visuel des yeux du modĂšle au schĂšme tactilo-kinesthĂ©sique de la bouche propre. Or, on voit dâemblĂ©e que, privĂ© de la conscience de son moi, le dormeur se trouve, par sa situation mĂȘme et indĂ©pendamment de tout le refoulement, dans la situation du bĂ©bĂ©, câest-Ă -dire quâil lui faudra aussi traduire (mais en sens inverse) ses impressions corporelles en images visuelles, et quâil sera exposĂ© aux mĂȘmes errements.
Il y a cependant deux diffĂ©rences essentielles entre le dormeur qui rĂȘve et le bĂ©bĂ© qui apprend Ă coordonner le tactilo-kinesthĂ©sique et le visuel. Câest que dâabord le premier est capable de former des images mentales, puisque, sachant dĂ©jĂ imiter et utiliser ses accommodations antĂ©rieures, il parvient Ă construire des images mĂȘme en rĂȘve. Câest ensuite que, si le bĂ©bĂ© tend Ă sâadapter au rĂ©el, par un Ă©change dâassimilation des choses Ă lui et dâaccommodation aux choses (celle-ci primant mĂȘme parfois, comme dans lâimitation actuelle), le dormeur interrompt tout Ă©change avec le rĂ©el et se borne Ă lâassimiler en imagination, ou, Ă la maniĂšre dont procĂšde le jeu symbolique, les seules accommodations qui interviennent encore Ă©tant les accommodations antĂ©rieures sur lesquelles se fondent les images. Mais, prĂ©cisĂ©ment parce quâil nây a plus aucune accommodation actuelle, il y a indissociation complĂšte entre lâactivitĂ© interne et le monde extĂ©rieur : celui-ci, reprĂ©sentĂ© par les seules images, est alors assimilĂ© sans rĂ©sistance aucune Ă ce moi inconscient et câest en quoi le symbolisme onirique prolonge le symbolisme ludique.
DĂšs lors, en premier lieu, toute impression interne ou relative au corps, quâil sâagisse de miction et dâexcitations des organes, ou de sensations provoquĂ©es simplement par les mouvements du sang, par des jambes ou des doigts gourds, par un corps Ă©tranger dans une dent, etc., est Ă la fois sentie en elle-mĂȘme, mais non rattachĂ©e au corps propre, faute de conscience du moi : elle ne se traduit donc en images extĂ©rieures. En effet, le dormeur a toujours conscience de quelque chose, puisquâil rĂȘve, et cependant ce nâest pas une conscience du moi puisquâil ne sait pas quâil dort ni quâil rĂȘve. MĂȘme lorsquâil se situe lui-mĂȘme dans son rĂȘve câest par une espĂšce de projection analogue Ă celle des enfants qui parlent dâeux Ă la troisiĂšme personne : câest un rĂ©cit imagĂ© relatif Ă son personnage et non point une conscience de son activitĂ© subjective actuelle. Il est assurĂ©ment difficile de se remettre dans lâattitude dâune conscience qui est susceptible de percevoir une impression corporelle sans pour autant la rattacher Ă un moi. Il suffit cependant dâobserver un bĂ©bĂ© de 0 ; 3 ou de 0 ; 4, dont on retient la main en dehors du champ visuel, pour voir ce quâest un sujet trĂšs conscient dâĂ©prouver une impression tactile et kinesthĂ©sique (puisquâil se dĂ©bat), mais cherchant des yeux tout autour de lui â et non pas sur lui-mĂȘme â à quel spectacle visuel peut bien correspondre cette impression incomprise. Il en est de mĂȘme du dormeur : lâimpression sentie se met pour ainsi dire Ă la poursuite dâune traduction visuelle, et alors, ne pouvant rien voir et ne se sachant mĂȘme pas en cause, mais disposant de la capacitĂ© de construire des images, il recourt Ă nâimporte quel tableau extĂ©rieur pourvu quâil y ait une ressemblance quelconque.
DâoĂč le second point : cette ressemblance implique une assimilation de la rĂ©alitĂ© imaginĂ©e Ă lâimpression corporelle interne. Or, cette assimilation elle-mĂȘme ne pose pas de problĂšme : câest celle que nous voyons Ă lâĆuvre dans le jeu symbolique, câest-Ă -dire justement dans la situation oĂč lâassimilation actuelle est dominĂ©e par lâassimilation Ă lâactivitĂ© propre. Câest ici que le symbolisme inconscient prolonge le symbolisme ludique, mais il le prolonge en poussant les choses Ă la limite, câest-Ă -dire jusquâau point oĂč, faute de toute accommodation prĂ©sente, lâassimilation Ă©gocentrique devient absorption imaginaire du monde extĂ©rieur et suppression de la conscience du moi. Le rĂȘve est donc comparable au jeu symbolique, mais Ă un jeu dont lâabsence de conscience du moi rendrait le contexte analogue lui-mĂȘme Ă celui des incoordinations entre le visuel et le tactilo-kinesthĂ©sique caractĂ©ristiques de la premiĂšre annĂ©e.
Sâil en est ainsi des symboles anatomiques, rien ne sera plus simple que dâexpliquer maintenant le symbolisme quelconque, lorsquâil nây a pas de refoulement visible en action. De façon gĂ©nĂ©rale il suffit de considĂ©rer le rĂȘve comme un prolongement du jeu symbolique, mais tel que, plus les dĂ©sirs en cause impliquent une connexion Ă©troite avec le moi, et plus ils sont projetĂ©s dans des images extĂ©rieures. Il va de soi en outre que lâabsence de conscience du moi entraĂźne, dans le rĂȘve, cette sorte de croyance immĂ©diate qui est antĂ©rieure Ă la possibilitĂ© mĂȘme du doute, tandis que dans le jeu cette croyance cĂšde peu Ă peu le terrain au sentiment du fictif, pour les raisons quâon a vues.
Câest sans doute ce facteur du degrĂ© de subjectivitĂ© des dĂ©sirs qui explique la prĂ©sence chez les petits enfants, de ces rĂȘves que Freud appelle non symboliques parce quâils traduisent la rĂ©alisation des souhaits en images directes et de signification consciente. Lorsque, par exemple, X. rĂȘve quâelle mange des Ćufs, ou que des petits chats remplacent des cobayes, de tels dĂ©sirs ne supposent pas une prise de conscience bien raffinĂ©e : directement exprimables en images 10, ils sont donc rĂ©alisĂ©s symboliquement dans la mesure oĂč toute image est un signifiant, mais ce symbolisme ne dĂ©passe pas le niveau des symboles conscients propres au jeu Ă©tant donnĂ© le caractĂšre superficiel du souhait. Au contraire, dans le cas des rĂȘves adultes relatifs Ă la sĂ©paration des parents ou Ă la critique de Goblot (voir § 2), la subjectivitĂ© plus dĂ©licate du dĂ©sir explique que, faute de conscience suffisante du moi, le rĂȘve en projette la rĂ©alisation dans des images extĂ©rieures. Il va de soi quâil en sera a fortiori de mĂȘme dans les cauchemars, indĂ©pendamment de la question des refoulements possibles. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans la mesure oĂč le symbolisme se complique au cours du dĂ©veloppement mental (ce qui est sans doute vrai, mais dans les trĂšs grandes lignes), le fait sâexpliquerait donc aisĂ©ment par la complexitĂ© et lâindividualisation croissantes des dĂ©sirs, sources Ă la fois des complications graduelles du jeu et de lâinconscience progressive des assimilations oniriques.
Si nous en venons enfin aux effets du refoulement lui-mĂȘme, il devient possible de les intĂ©grer dans ce qui prĂ©cĂšde, mais Ă titre de cas particulier et non plus de facteur gĂ©nĂ©ral. Le fait gĂ©nĂ©ral qui rend compte de lâincomprĂ©hension dâun symbole par le sujet lui-mĂȘme, donc du caractĂšre « inconscient » de ce symbole, câest lâassimilation Ă©gocentrique poussĂ©e jusquâĂ la suppression de toute accommodation actuelle (= de tout contact avec la rĂ©alitĂ© prĂ©sente), donc jusquâĂ la suppression Ă©galement de la conscience du moi. Or, une tendance refoulĂ©e est une tendance que le sujet ne veut pas accepter et Ă laquelle il refuse ainsi toute accommodation au rĂ©el. Câest par consĂ©quent une tendance chassĂ©e de la conscience et il est inutile dâinvoquer une « censure » qui la maintiendrait ignorĂ©e, puisque le refoulement, lui refusant la possibilitĂ© de lâaccommodation, la rend par cela mĂȘme inapte Ă la prise de conscience. Mais, en ce cas, le fait quâune tendance refoulĂ©e se satisfait symboliquement (par exemple le rĂȘve du docteur qui tue un gros monsieur, obs. 98), sâexplique exactement de la mĂȘme maniĂšre que le fait de la traduction symbolique dâun dĂ©sir quelconque ou mĂȘme dâune impression corporelle, lorsquâils ne sont pas rattachĂ©s Ă la conscience du moi. Une tendance refoulĂ©e est, en effet, par sa situation mĂȘme, privĂ©e dâaccommodation et par consĂ©quent dissociĂ©e du moi conscient : si elle cherche nĂ©anmoins un aliment, ce ne peut donc ĂȘtre que par une assimilation pure, Ă la fois Ă©gocentrique et inconsciente (les deux caractĂšres Ă©tant corrĂ©latifs), câest-Ă -dire que son aliment sera nĂ©cessairement un substitut symbolique. Câest donc fausser les choses que de parler, mĂȘme en ce cas, de « dĂ©guisement » : il y a substitut symbolique dans la mesure oĂč il ne peut y avoir rĂ©alisation directe du dĂ©sir, puisquâil est refoulĂ©, et cette assimilation symbolique reste inconsciente tout simplement parce quâelle est purement assimilatrice, câest-Ă -dire faute prĂ©cisĂ©ment dâaccommodation au rĂ©el.
Il est si vrai que ce symbolisme relatif aux tendances refoulĂ©es nâa rien dâun dĂ©guisement quâil demeure inconscient mĂȘme dans les cas oĂč le refoulement lui-mĂȘme est symbolisĂ©, comme dans les symboles dâauto-punition. Il arrive, en effet, que le rĂȘve, au lieu dâexprimer la rĂ©alisation du dĂ©sir par le moyen dâun substitut symbolique, symbolise au contraire le rĂ©sultat du refoulement comme tel, notamment les moyens punitifs qui sanctionnent sa contrainte. Or, chose trĂšs curieuse, ce symbolisme est lui-mĂȘme inconscient, alors que sâil y avait censure, celle-ci aurait Ă©videmment intĂ©rĂȘt Ă faire connaĂźtre la punition et mĂȘme Ă lui accorder toute la publicitĂ© de la pleine conscience ! On a vu, par exemple, le rĂȘve du chien qui mord les doigts (obs. 98) et on peut surtout citer les rĂȘves bien connus de « castration », si frĂ©quents chez les adolescents. En voici quelques cas :
Un jeune homme qui cĂšde parfois Ă de mauvaises habitudes, se punit rĂ©guliĂšrement lui-mĂȘme durant la nuit suivante, en des rĂȘves dont voici trois Ă©chantillons : 1° Il voit une tour Eiffel, de dimensions rĂ©duites, et sectionnĂ©e Ă la hauteur du second Ă©tage (les Ă©tages supĂ©rieurs ayant disparu). 2° Il se voit lui-mĂȘme frappant de toutes ses forces, avec une Ă©norme hache, sur un boa dressĂ© dans une chambre Ă coucher. La tĂȘte du serpent est dĂ©jĂ sectionnĂ©e aux trois quarts et pend ensanglantĂ©e. La mĂšre du sujet est dissimulĂ©e dans la pĂ©nombre de la piĂšce. 3° Il se voit la jambe cassĂ©e entourĂ©e dâun linge blanc, mais des taches de sang lâeffraient et lâempĂȘchent de le dĂ©plier ; etc. etc.
On ne saurait trouver des rĂȘves plus Ă©loquents, et pourtant leur symbolisme est incomprĂ©hensible pour le dormeur lui-mĂȘme, le premier de ces symboles allant jusquâĂ construire une espĂšce de jeu enfantin, tandis que les deux autres conservent un contexte de cauchemar. Or, on ne comprendrait pas, dans le cas particulier, la raison dâun dĂ©guisement, puisque ces rĂȘves nâont prĂ©cisĂ©ment pas pour objet de fournir une satisfaction symbolique au dĂ©sir refoulĂ©, mais bien au refoulement lui-mĂȘme ou au dĂ©sir dâauto-punition. Il faut par consĂ©quent trouver une raison plus simple de lâinconscience des symboles de ce genre (lesquels ne traduisent eux-mĂȘmes que des tendances particuliĂšres dâune classe beaucoup plus vaste et dĂ©passant largement le domaine du rĂȘve). Or il nâest pas besoin de chercher bien loin : ces symboles sont incompris du sujet parce que le refoulement est lui-mĂȘme une rĂ©gulation automatique ou spontanĂ©e rĂ©sultant de lâinteraction de schĂšmes affectifs dont les racines Ă©chappent Ă la prise de conscience. Les choses ne se passent pas autrement, en effet, dans le domaine de lâintelligence intuitive, ou antĂ©rieure Ă la rĂ©flexion opĂ©ratoire : ayant adoptĂ© un certain systĂšme dâidĂ©es, le sujet prendra position, sans trop savoir pourquoi, contre telle solution ou telle hypothĂšse, dans un domaine dâordre cependant Ă©tranger Ă lâaffectivitĂ© interindividuelle, et il lui faudra beaucoup dâeffort et de rĂ©flexion pour trouver les raisons de cette incompatibilitĂ©, parce que les schĂšmes intellectuels dont il se sert ne sont conscients quâen leurs rĂ©sultats (accommodation et assimilation rĂ©unies) et non pas en leurs assimilations de dĂ©part. Or, il nây a pas de raison pour que les schĂšmes affectifs soient plus conscients que les schĂšmes intellectuels, bien au contraire, et pas de raison pour que le refoulement â expression du blocage ou de lâinhibition dâune tendance incompatible avec dâautres, plus fortes quâelle parce quâorganisĂ©es en schĂšmes assimilateurs stables â soit plus conscient que les rapports Ă©lĂ©mentaires dâincompatibilitĂ© qui dĂ©terminent lâintelligence intuitive, non encore rĂ©flĂ©chie. Dans les cas les plus frĂ©quents dâauto-punition, le schĂšme inhibiteur ou refoulant est celui du « sur-moi » : or, ses racines assimilatrices Ă©chappent Ă la rĂ©flexion du sujet tout aussi naturellement que les racines, anciennes et oubliĂ©es des notions de cause, de loi physique, etc., bien que dans les deux cas le rĂ©sultat (certaines lois morales et certaines lois naturelles) soit connu de la conscience.
Bien plus, au niveau du rĂȘve, le moi lui-mĂȘme nâĂ©tant plus conscient, on ne concevrait pas que les tendances refoulĂ©es ou les rĂ©gulations mĂȘmes du refoulement le fussent davantage. Il est Ă noter Ă cet Ă©gard, que les mĂȘmes satisfactions symboliques de tendances refoulĂ©es sont parfois plus transparentes dans le jeu que dans le rĂȘve. Par exemple, dans lâhistoire de Zoubab qui coupe la tĂȘte de son pĂšre (obs. 95), X. sâamuse de ce quâelle invente parce quâelle sait bien que son agressivitĂ© nâest pas trĂšs sĂ©rieuse et quâelle connaĂźt les sentiments contraires qui la contrebalancent, tandis que dans le rĂȘve du docteur qui tue un homme en lâair, tout reste moins conscient pour la double raison du refoulement et de lâabsence de tout contrĂŽle du moi. Dans le cas du jeu, il y a donc assimilation primant lâaccommodation, dâoĂč la conscience relative du symbolisme, mĂȘme avec refoulement, tandis que dans le cas du rĂȘve lâassimilation affective pure Ă©limine la conscience du moi et les mĂ©canismes assimilateurs des schĂšmes, dont le refoulement est lâexpression, rĂ©sistent Ă toute prise de conscience, dâoĂč deux raisons de mĂȘme nature mais distinctes et cumulatives, pour expliquer lâinconscience du symbole sans faire appel au dĂ©guisement.
En bref, le symbole inconscient est une image dont le contenu est assimilĂ© aux dĂ©sirs ou aux impressions du sujet, et dont la signification reste incomprise de lui. Or, lâimage sâexplique par les accommodations antĂ©rieures du sujet, lâassimilation du rĂ©el au moi, primant lâaccommodation actuelle, est commune aux symbolismes onirique et ludique, et le caractĂšre inconscient du symbole provient entiĂšrement de ce primat de lâassimilation qui, allant jusquâĂ Ă©carter toute accommodation actuelle, exclut par cela mĂȘme la conscience du moi et la prise de conscience des mĂ©canismes assimilateurs. Le refoulement, constituant dâautre part un effet de lâinterrĂ©gulation des schĂšmes dâassimilation affective, ne soulĂšve pas, du point de vue du symbolisme, de problĂšme spĂ©cial, et renforce simplement ces raisons gĂ©nĂ©rales dâinconscience dans les cas particuliers oĂč il intervient.
§ 5. Le symbolisme inconscient et les schÚmes affectifs
Si telles sont les conclusions auxquelles nous conduit la comparaison du symbolisme inconscient avec les processus de la pensĂ©e de lâenfant, il reste Ă situer maintenant la pensĂ©e symbolique inconsciente dans lâensemble de lâĂ©quilibre mental. Puisquâelle nâest pas un dĂ©guisement, son rĂŽle positif reste Ă dĂ©terminer, et Ă mettre en relation avec celui du jeu symbolique et du symbolisme conscient.
Nous avons vu que le jeu symbolique est une assimilation libre du rĂ©el au moi, rendue nĂ©cessaire par le fait que, plus lâenfant est jeune, et moins sa pensĂ©e est adaptĂ©e au rĂ©el, dans le sens prĂ©cis dâun Ă©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation. Plus progresse, au contraire, cette adaptation et plus le jeu se rĂ©intĂšgre dans lâintelligence en gĂ©nĂ©ral, le symbole conscient devenant construction et imagination crĂ©atrice.
Or chacun de ces rapports correspond exactement Ă ceux qui conditionnent le symbolisme inconscient. La vie affective, comme la vie intellectuelle, est adaptation continuelle, et les deux adaptations sont, non seulement parallĂšles, mais interdĂ©pendantes, puisque les sentiments expriment les intĂ©rĂȘts et les valeurs des actions dont lâintelligence constitue la structure. Ătant adaptation, la vie affective suppose Ă©galement une assimilation continue des situations prĂ©sentes aux situations antĂ©rieures â assimilation qui engendre lâexistence de schĂšmes affectifs ou maniĂšres relativement stables de sentir et de rĂ©agir â et une accommodation continue de ces schĂšmes au prĂ©sent. Dans la mesure oĂč cet Ă©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation affectives est atteint, la rĂ©gulation consciente des sentiments est possible, de mĂȘme que ces systĂšmes normatifs portant sur les valeurs que sont les sentiments moraux, dont lâopĂ©ration active est la volontĂ©. Mais dans la mesure oĂč lâĂ©quilibre demeure inaccessible, lâassimilation du prĂ©sent au passĂ© reste une nĂ©cessitĂ©, souvent mĂȘme vitale. Câest cette assimilation primant lâaccommodation quâexprime le symbolisme inconscient, en continuitĂ© complĂšte avec le symbolisme conscient.
La fonction du symbolisme inconscient est donc Ă©troitement liĂ©e Ă celle des schĂšmes affectifs. Le rapport nâest dâailleurs pas exclusif, car, si lâaffectivitĂ© intervient presque constamment dans le jeu en plus de lâintelligence, il arrive aussi que les schĂšmes intellectuels interfĂšrent avec les schĂšmes affectifs dans le rĂȘve lui-mĂȘme. On connaĂźt les solutions symboliques de problĂšmes, au moyen dâimages qui aident parfois ensuite Ă des dĂ©couvertes rĂ©elles : le rĂȘve dâAgassiz sur les poissons fossiles et celui de KĂ©kulĂ© sur le noyau benzoĂŻque. Mais les schĂšmes affectifs gardent naturellement une prĂ©pondĂ©rance essentielle.
Pour saisir ce quâest un systĂšme de schĂšmes affectifs, il convient de les comparer aux schĂšmes de lâintelligence sensori-motrice et de lâintelligence intuitive (par opposition Ă lâintelligence opĂ©ratoire qui correspond aux sentiments moraux et normatifs). Ayant, par exemple, dĂ©couvert en manipulant un jouet quelconque la possibilitĂ© de le retrouver derriĂšre ou sous un autre, lâenfant vers la fin de la premiĂšre annĂ©e appliquera Ă toutes sortes dâautres mobiles cette capacitĂ© de se conserver en dehors des limites du champ visuel : le schĂšme de lâobjet permanent et indĂ©pendant de lâactivitĂ© propre se construit ainsi par gĂ©nĂ©ralisation sensori-motrice, en partie consciente, mais en bonne partie aussi inconsciente et spontanĂ©e. De mĂȘme, un peu plus tard, ayant dĂ©couvert intuitivement la proportionnalitĂ© habituelle du poids et du volume des objets, lâenfant la gĂ©nĂ©ralisera en un schĂšme en partie exact, mais qui sâopposera longtemps Ă lâidĂ©e plus prĂ©cise de la densitĂ© variable des corps et qui engendrera mĂȘme des illusions perceptives comme la fameuse illusion de poids. Ces schĂšmes sensori-moteurs ou intuitifs comportent naturellement une part essentielle dâactivitĂ© intellectuelle, mais lâaffectivitĂ© est loin dâen ĂȘtre absente : intĂ©rĂȘts, plaisirs et peines, joie de la rĂ©ussite et tristesse de lâĂ©chec, tous les « sentiments fondamentaux » de Janet interviennent ici, Ă titre de rĂ©gulations de lâaction dont lâintelligence dĂ©termine la structure. Comme lâont bien montrĂ© ClaparĂšde (Ă propos de lâintĂ©rĂȘt) et Janet, lâaffectivitĂ© rĂšgle ainsi lâĂ©nergĂ©tique de lâaction, dont lâintelligence assure la technique.
Or, les personnes sur lesquelles lâenfant agit et qui agissent sur lui engendrent de mĂȘme certains « schĂšmes » globaux. Au dĂ©but, câest-Ă -dire avant le « choix de lâobjet » affectif, ces schĂšmes sont mĂȘme trĂšs peu diffĂ©rents de ceux dont il vient dâĂȘtre question. Les personnes sont simplement des mobiles dâaction spĂ©cialement imprĂ©visibles et intĂ©ressants, et de plus dispensateurs de plaisirs particuliers, comme au moment des repas ou dâĂ©changes sensori-moteurs exceptionnellement amusants. DĂšs que le schĂšme de lâobjet substantiel et permanent est acquis, puis surtout au niveau de lâintelligence intuitive, les personnes deviennent des autres « moi », en mĂȘme temps que le « moi » lui-mĂȘme se constitue rĂ©ciproquement, et devient une personne. Alors les schĂšmes relatifs aux personnes sâenrichissent de sentiments nouveaux, interindividuels et non plus impersonnels, qui rĂ©sultent en partie de la projection et du transfert des sentiments jusque-lĂ liĂ©s Ă lâactivitĂ© et au corps propres (« narcissisme »), mais constituent aussi, pour une part essentielle, des constructions nouvelles.
Or, lâexpĂ©rience, quotidienne dĂ©jĂ et surtout psychanalytique, montre que les premiers schĂšmes personnels sont ensuite gĂ©nĂ©ralisĂ©s et appliquĂ©s Ă bien dâautres personnages. Selon que les premiĂšres expĂ©riences inter-individuelles du petit qui commence Ă parler sont liĂ©es Ă un pĂšre comprĂ©hensif ou autoritaire, aimant ou brutal, etc., etc., lâenfant sera ensuite conduit (et mĂȘme sa vie durant si ces rapports ont marquĂ© toute sa jeunesse) Ă assimiler toutes sortes dâautres individus Ă ce schĂšme paternel. Selon le type de sentiments quâil aura Ă©prouvĂ© Ă lâĂ©gard de sa mĂšre, il sera dâautre part portĂ©, et parfois sa vie durant, Ă aimer dâune certaine façon, parce que, ici encore il assimile, en partie, ses amours successives Ă ce premier amour qui façonne les sentiments profonds et les comportements.
Notons dâabord que cette sorte dâapplication gĂ©nĂ©ralisĂ©e des schĂšmes affectifs initiaux ne pose pas de problĂšmes particuliers quant au mĂ©canisme de lâassimilation qui intervient nĂ©cessairement en ce cas : il est le mĂȘme que celui de lâassimilation sensori-motrice ou intuitive. Les actions portant sur autrui sont comme les autres actions : elles tendent Ă se reproduire (assimilation reproductrice), Ă retrouver les aliments qui lâentretiennent (assimilation rĂ©cognitive) et Ă en dĂ©couvrir de nouveaux (assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice), quâil sâagisse dâalimenter un amour, une tendance agressive ou toutes les autres possibles. Et si lâassimilation est la mĂȘme, câest naturellement que les schĂšmes personnels sont des schĂšmes comme les autres, Ă la fois intelligents et affectifs : on nâaime pas sans chercher Ă comprendre et on ne hait mĂȘme pas, sans un jeu subtil de jugements. Quand nous disons « schĂšmes affectifs », il faut donc bien saisir que cela signifie simplement : lâaspect affectif de schĂšmes qui sont par ailleurs Ă©galement intellectuels. La ligne essentielle de dĂ©marcation est celle qui sĂ©pare les « schĂšmes personnels » (sentiments interindividuels et intelligence intuitive socialisĂ©e par le langage) des schĂšmes relatifs aux objets (intĂ©rĂȘts et intelligence mĂȘlĂ©s), mais les schĂšmes affectifs dĂ©bordent en partie la sphĂšre des personnes (schĂšmes buccaux primitifs, etc.) et tous, quels quâils soient, sont donc Ă la fois affectifs et cognitifs.
Notons ensuite que, normalement, lâassimilation par laquelle les schĂšmes, personnels comme impersonnels et sous leur aspect affectif comme intellectuel, sâincorporent sans cesse de nouveaux objets, sâaccompagne dâaccommodations toujours plus diffĂ©renciĂ©es. Un individu normal peut retrouver dans ses amours toutes sortes de traces des comportements infantiles qui le reliaient Ă sa mĂšre : il y mettra cependant autre chose encore, et le personnage qui se marie en restant « fixé » Ă son amour filial risque de compliquer passablement sa vie conjugale. De mĂȘme lâindividu qui, sa vie durant, reste soumis Ă lâimage idĂ©alisĂ©e de son pĂšre, ou qui au contraire, poursuit un rĂȘve de libĂ©ration quâil nâa jamais pu rĂ©aliser pendant sa formation, voit nĂ©cessairement ses moyens diminuĂ©s, tandis que lâĂ©quilibre consiste Ă conserver les aspects vivants du passĂ© en les accommodant sans cesse au prĂ©sent multiple et irrĂ©ductible.
Or, si cette conception des schĂšmes est exacte, les thĂ©ories de lâinconscient et de la pensĂ©e symbolique sâen trouvent notablement simplifiĂ©es, ou tout au moins ces rĂ©alitĂ©s cessent de former un monde Ă part pour sâintĂ©grer dans le dynamisme commun au dĂ©veloppement de la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral et Ă celui de lâaffectivitĂ©.
Pourquoi, en effet, les schĂšmes affectifs, du moins en leur partie essentielle, demeurent-ils inconscients ? Simplement parce que toute assimilation, dans la mesure oĂč elle ne cherche pas son Ă©quilibre avec une accommodation actuelle, câest-Ă -dire oĂč elle ne donne pas lieu Ă une gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle, sâeffectue inconsciemment, et cela dans le domaine intellectuel aussi bien quâaffectif. Un transfert sensori-moteur, qui permet au sujet dâappliquer Ă un problĂšme nouveau les schĂšmes acquis en des circonstances antĂ©rieures, est presque entiĂšrement inconscient. Lorsque, dans le domaine de la pensĂ©e rĂ©flĂ©chie et mĂȘme scientifique, on aborde une question nouvelle en transposant sans critique les habitudes dâesprit et les notions employĂ©es sur dâautres terrains, lâassimilation reste en grande partie inconsciente. Il nâest jusquâen la gĂ©nĂ©ralisation nouvelle et crĂ©atrice que les rapprochements nouveaux sortent on ne sait dâoĂč. « La pensĂ©e est une activitĂ© inconsciente de lâesprit » disait dĂ©jĂ Binet comme nous le rappelions plus haut : câest assez dire que, mĂȘme lĂ oĂč lâintelligence est la plus lucide, le mĂ©canisme intime des assimilations dĂ©borde la prise de conscience, celle-ci ne portant dâabord que sur les rĂ©sultats, et remontant ensuite, par une rĂ©flexion rĂ©currente et toujours incomplĂšte, de la pĂ©riphĂ©rie Ă un centre quâelle nâatteint jamais. Il est donc Ă©vident que lâinconscient affectif, câest-Ă -dire lâaspect affectif de lâactivitĂ© des schĂšmes assimilateurs, nâa rien de privilĂ©giĂ© du point de vue de son inconscience : seul le halo mystique qui entoure lâintimitĂ© de la personne a pu abuser les psychologues Ă ce sujet.
Cela dit, il nâest pas besoin de prĂȘter Ă cet inconscient une mĂ©moire reprĂ©sentative pour expliquer la continuitĂ© du passĂ© au prĂ©sent puisque les schĂšmes assurent lâexistence de celle-ci sous son aspect moteur ou dynamique. Il est encore moins besoin dâimaginer une censure pour rendre compte de lâincomprĂ©hension dont tĂ©moigne le sujet Ă lâĂ©gard de ses mĂ©canismes cachĂ©s : autant invoquer une censure de lâintelligence sur tous les points oĂč la pensĂ©e reste ignorante de son propre fonctionnement. Par contre, le refoulement et ses effets demeurent, nous lâavons vu, un Ă©lĂ©ment essentiel du fonctionnement des schĂšmes : les schĂšmes tendent Ă sâassimiler rĂ©ciproquement en tout ou en partie, dâoĂč les transferts totaux ou partiels, qui constituent lâĂ©quivalent des implications, dans le domaine de lâintelligence, et, en cas dâimpossibilitĂ©, ils tendent Ă sâexclure rĂ©ciproquement, ce qui est lâĂ©quivalent des incompatibilitĂ©s dans le domaine intellectuel : le refoulement dâun schĂšme affectif par un autre est donc la condition mĂȘme de lâorganisation dâensemble des schĂšmes.
Mais, si toutes les transitions sont ainsi donnĂ©es entre lâassimilation inconsciente et lâadaptation consciente, selon que le mĂ©canisme assimilateur se trouve en Ă©quilibre plus ou moins complet et mobile avec lâaccommodation aux rĂ©alitĂ©s nouvelles, il sâensuit une sĂ©rie de consĂ©quences en ce qui concerne la pensĂ©e affective, câest-Ă -dire la maniĂšre dont lâindividu comprend ses relations avec autrui ainsi que ses propres sentiments. Dans la mesure oĂč il y a adaptation, câest-Ă -dire donc oĂč lâĂ©quilibre est atteint, la pensĂ©e conceptuelle ordinaire suffit Ă lâĂ©clairer soit sous sa forme intuitive, soit mĂȘme sous sa forme opĂ©ratoire ou normative (logique et morale). Cette pensĂ©e nâatteint jamais lâassimilation en son mĂ©canisme complet, câest entendu, mais il en est donc de mĂȘme dans le domaine intellectuel. Par contre, dans lâexacte mesure (et toutes les transitions sont possibles), oĂč lâassimilation lâemporte sur lâaccommodation ou se dissocie dâelle, alors le sujet nâa plus, par le fait mĂȘme, Ă sa disposition, pour comprendre ses propres rĂ©actions, quâun mode de pensĂ©e calquĂ©e prĂ©cisĂ©ment sur lâassimilation comme telle : câest la pensĂ©e symbolique.
Chez lâenfant ce primat de lâassimilation se produit constamment, nous avons vu pourquoi Ă propos du jeu, et cela est vrai chez lui du point de vue de lâintelligence comme des sentiments. Mais chez lâadulte, mĂȘme lorsque son intelligence est normalement adaptĂ©e, il est au moins une sorte de situation oĂč ce primat subsiste du point de vue affectif, sans parler naturellement des Ă©tats pathologiques oĂč il y a rĂ©gression gĂ©nĂ©rale : câest prĂ©cisĂ©ment le rĂȘve, durant lequel la vie affective subsiste, mais sans accommodation possible Ă la rĂ©alitĂ©. Câest pourquoi le rĂȘve voit fleurir et refleurir sans cesse une pensĂ©e symbolique analogue Ă celle du jeu des enfants, et câest pourquoi il fournit des indications intĂ©ressantes sur le jeu des assimilations inconscientes et sur lâorganisation des schĂšmes affectifs du sujet. Il convient dâailleurs de se rappeler que, prĂ©cisĂ©ment Ă cause de son manque total dâaccommodation, le rĂȘve ne rĂ©vĂšle que partiellement cette organisation, ou sous une forme relĂąchĂ©e qui se ressaisit par ailleurs, en tout Ă©tat dâadaptation rĂ©elle. De mĂȘme lâĂ©tat de demi-rĂȘverie et dâassimilation libre oĂč sâĂ©panouit la pensĂ©e non dirigĂ©e, pendant la cure psychanalytique, rompt lâĂ©quilibre (bien quâĂ un moindre degrĂ©) en faveur de lâassimilation pure, et constitue dĂšs lors parfois un retour partiel Ă la pensĂ©e symbolique, mais ici encore cet Ă©tat nâest que partiellement rĂ©vĂ©lateur dâune organisation qui se retend en toute adaptation.
La pensĂ©e symbolique est donc la seule prise de conscience possible de lâassimilation propre aux schĂšmes affectifs. Câen est une prise de conscience incomplĂšte et par consĂ©quent dĂ©formante, faute prĂ©cisĂ©ment de cette accommodation qui, par la nature mĂȘme des rapports en jeu, manque aux mĂ©canismes dont la pensĂ©e symbolique fournit lâexpression. Mais câen est exclusivement une prise de conscience, et non pas un dĂ©guisement. Câest pourquoi, tout en traduisant les schĂšmes par images et non plus par concepts et relations comme dans lâĂ©tat oĂč ils sont adaptĂ©s par Ă©quilibre avec lâaccommodation, la pensĂ©e symbolique se moule assez exactement sur lâorganisation ou assimilation rĂ©ciproque de ces schĂšmes. Câest ce quâil nous reste Ă montrer.
Un systĂšme de schĂšmes affectifs est comparable Ă un systĂšme de schĂšmes intellectuels, si vraiment tous deux constituent les aspects complĂ©mentaires dâune seule et mĂȘme rĂ©alitĂ© totale, qui est le systĂšme des schĂšmes dâactions rĂ©elles ou virtuelles. Or, on a trop peu soulignĂ© combien la pensĂ©e symbolique contient malgrĂ© toute son incohĂ©rence apparente une esquisse de logique, une prĂ©logique de niveau comparable Ă la prĂ©logique intuitive, sauf que prĂ©cisĂ©ment lâadaptation fait dĂ©faut et que lâassimilation reste libre. Câest ainsi que deux processus fondamentaux constitutifs du symbole inconscient, selon Freud, la « condensation » et le « dĂ©placement » reprĂ©sentent sur ce plan lâĂ©quivalent fonctionnel de la gĂ©nĂ©ralisation et de lâabstraction constitutif des concepts. Certes il leur manque tout rĂ©glage opĂ©ratoire, puisque la pensĂ©e symbolique reste prĂ©logique et se contente, comme la pensĂ©e intuitive, de rĂ©gulations analogues aux rĂ©gulations perceptives faute de rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Mais la condensation comme la gĂ©nĂ©ralisation consiste Ă construire une signification commune Ă un certain nombre dâobjets distincts, ce qui lui permet prĂ©cisĂ©ment dâexprimer lâemboĂźtement de plusieurs schĂšmes affectifs assimilant les unes aux autres des situations diverses et souvent Ă©loignĂ©es dans le temps. Voici, par exemple, un Ă©tudiant en sciences naturelles qui rĂȘve de deux oiseaux dont il se demande si ce sont deux espĂšces bien distinctes ou deux simples variĂ©tĂ©s de la mĂȘme espĂšce. Or, cette inquiĂ©tude se trouve emboĂźtĂ©e, par la prĂ©sence dâun contradicteur en jeu dans le rĂȘve, dans une situation antĂ©rieure oĂč un camarade de collĂšge lui soutenait que lâamour physique et lâamour idĂ©al sont deux simples nuances, alors quâil dĂ©fendait le contraire. La « condensation » du symbole traduit donc lâassimilation des situations et constitue ainsi lâexpression dâune sorte de gĂ©nĂ©ralisation. Or, de mĂȘme quâil nây a pas de gĂ©nĂ©ralisation sans abstraction, le symbole ne saurait condenser sans dĂ©placer, le dĂ©placement Ă©tant dĂ©jĂ lâĂ©quivalent, dans le concret des images et des assimilations affectives, de ce que sera lâabstraction dans la rĂ©flexion dĂ©tachĂ©e du concret. Le symbolisme conscient du jeu fournit prĂ©cisĂ©ment tous les intermĂ©diaires entre les condensations et dĂ©placements initiaux et les processus logiques fonctionnellement Ă©quivalents qui se dessinent dans la mesure oĂč le symbole tend Ă se conceptualiser.
De mĂȘme les « projections » et « identifications » dont tĂ©moigne le symbolisme ne sont que des assimilations prĂ©conceptuelles, sortes de participations impliquant un travail Ă©lĂ©mentaire de pensĂ©e 11. Les images figurant la partie pour le tout ou le contraire pour son contraire tĂ©moignent Ă©galement dâune activitĂ© prĂ©logique, dont Freud a dâailleurs notĂ© la parentĂ© avec les faits linguistiques. Quant aux « doublets » (deux images distinctes pour le mĂȘme signifiĂ©), aux contradictions logiques et aux « lacunes », ces aspects du symbolisme montrent assurĂ©ment son insuffisance formelle, comparĂ©e Ă la cohĂ©rence et Ă la synthĂšse de la pensĂ©e conceptuelle, mais cela est aussi vrai de la pensĂ©e intuitive et prĂ©logique de lâenfant.
Bref, forme prĂ©logique et non pas antilogique de pensĂ©e, la pensĂ©e symbolique constitue une expression Ă©lĂ©mentaire des assimilations propres aux schĂšmes affectifs. Cette reprĂ©sentation est-elle adĂ©quate ? Il faut noter dâabord que les schĂšmes affectifs nâatteignent prĂ©cisĂ©ment pas le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralisation et dâabstraction des schĂšmes logiques, sauf dans le cas exclusif oĂč ils se trouvent rĂ©glĂ©s par des opĂ©rations rĂ©versibles de rĂ©ciprocitĂ©, etc., câest-Ă -dire oĂč ils deviennent par cela mĂȘme des schĂšmes moraux. Et encore ne sâagit-il pas alors de cette simple soumission inconsciente au « sur moi » mais bien dâun systĂšme normatif autonome, parallĂšle aux systĂšmes rationnels. Au niveau des sentiments spontanĂ©s et non rĂ©glĂ©s, par contre, les schĂšmes affectifs ne sauraient correspondre quâaux schĂšmes intellectuels dâordre intuitif, câest-Ă -dire quâils nâatteignent donc pas la gĂ©nĂ©ralisation et lâabstraction logiques (ou morales). Or, la pensĂ©e intuitive est justement encore intermĂ©diaire entre lâimage et le concept : elle ne reprĂ©sente quâen imaginant, par opposition Ă la logique qui reprĂ©sente en dĂ©duisant les rapports, et ce quâelle imagine remplace toujours le gĂ©nĂ©ral par un cas particulier quâil lui substitue Ă titre non pas seulement dâexemple mais aussi de participation ou, au sens strict, de « substitut ». Câest pourquoi le schĂšme des rĂ©actions affectives assimilĂ©es par exemple aux sentiments Ă lâĂ©gard du pĂšre, participe davantage du schĂšme particulier de ce pĂšre quâun concept logique ne participe lui-mĂȘme de lâobjet qui a Ă©tĂ© au point de dĂ©part de sa formation. Lâ« identification » au pĂšre, selon lâexpression du psychanalyste, est donc plus prĂšs dâune sorte de participation prĂ©logique que dâune assimilation conceptuelle abstraite, bien que, insistons-y encore, il y ait toujours « schĂšme » et non pas simple rĂ©duction Ă des souvenirs inconscients. Mais la pensĂ©e symbolique « inconsciente » est dâun niveau encore bien infĂ©rieur Ă celui de ces schĂšmes intuitifs puisque au lieu dâimaginer directement les exemples reprĂ©sentatifs, elle les assimile en plus Ă des signifiants imagĂ©s quelconques, et dont la signification Ă©chappe Ă la comprĂ©hension du sujet. Seulement, câest ici quâil convient de se rappeler que la pensĂ©e symbolique inconsciente nâest nullement une expression permanente de lâorganisation des schĂšmes affectifs. Elle ne les reprĂ©sente que dans certaines situations exceptionnelles, comme dans le jeu enfantin, le rĂȘve enfantin et adulte, ainsi parfois que dans les Ă©tats de relĂąchement complet de la pensĂ©e. Il sâagit donc toujours de situations dans lesquelles lâassimilation prime lâaccommodation actuelle ou la supplante mĂȘme entiĂšrement : alors seulement le symbolisme secondaire intervient parce que lâĂ©gocentrisme radical rend impossible la conscience du moi, de telle sorte que la seule maniĂšre dont les assimilations affectives peuvent encore prendre une faible conscience dâelles-mĂȘmes consiste Ă sâincorporer des supports imagĂ©s. Lâassimilation de ces substituts prolonge alors lâassimilation des schĂšmes, les premiers servant de signifiants et les seconds constituant leur signification inconsciente.
Au total, la pensĂ©e symbolique inconsciente obĂ©it aux lois de la pensĂ©e tout entiĂšre, dont elle constitue une simple forme extrĂȘme, prolongeant celle du jeu symbolique dans la direction de lâassimilation pure. Cette cohĂ©rence fonctionnelle de la pensĂ©e en ses diverses manifestations frappe davantage encore lorsque aprĂšs avoir vu le symbolisme Ă lâĆuvre en ses systĂšmes diffĂ©renciĂ©s, on le retrouve impliquĂ© dans les dĂ©buts de toute la pensĂ©e conceptuelle elle-mĂȘme de lâenfant. Câest ce que nous allons examiner maintenant.