Chapitre VII.
Le symbolisme secondaire du jeu, le rĂȘve et le symbolisme « inconscient » a

Si le jeu de fiction est la manifestation la plus importante chez l’enfant de la « pensĂ©e symbolique » au sens strict du terme, il ne l’épuise nullement et, pour complĂ©ter notre enquĂȘte sur la genĂšse du symbole et de l’image mentale, il convient naturellement d’examiner encore les questions du symbole dit « inconscient », c’est-Ă -dire du rĂȘve enfantin ainsi que d’une certaine forme de symbolisme ludique, moins consciente que celle des fictions ordinaires, et que nous appellerons le « symbolisme secondaire ». Ces problĂšmes Ă©tant considĂ©rables, puisqu’ils soulĂšvent toute la discussion de la « psychanalyse », il faudrait un volume Ă  part pour les traiter assez largement. Nous nous contenterons donc de quelques indications, juste suffisantes pour atteindre le but thĂ©orique qui est le nĂŽtre en cet ouvrage, et commencerons par la question des symboles secondaires du jeu, Ă  titre de transition entre ce qui prĂ©cĂšde et le problĂšme des symboles « inconscients ».

Le jeu symbolique soulĂšve, en effet, la question de la « pensĂ©e symbolique » en gĂ©nĂ©ral, par opposition Ă  la pensĂ©e rationnelle dont l’instrument est le signe. Un signe, tel que le conçoivent les linguistes de l’école saussurienne, est un signifiant « arbitraire », liĂ© Ă  son signifiĂ© par une convention sociale et non pas par un lien de ressemblance. Tels sont le mot, ou signe verbal, et le symbole mathĂ©matique (qui n’a donc rien d’un symbole dans la terminologie que nous faisons nĂŽtre ici). Social, et par consĂ©quent susceptible de gĂ©nĂ©ralisation ainsi que d’abstraction par rapport Ă  l’expĂ©rience individuelle, le systĂšme des signes permet la formation de la pensĂ©e rationnelle. Le symbole, selon la mĂȘme Ă©cole linguistique, est au contraire un signifiant « motivé », c’est-Ă -dire tĂ©moignant d’une ressemblance quelconque avec son signifiĂ©. Une mĂ©taphore, par exemple, est un symbole parce qu’entre l’image employĂ©e et l’objet auquel elle se rĂ©fĂšre il existe une connexion, non pas imposĂ©e par convention sociale mais directement sentie par la pensĂ©e individuelle. Aussi bien le symbole servira-t-il moins Ă  l’expression des pensĂ©es impersonnelles, du « langage intellectuel », qu’à celle des sentiments et des expĂ©riences vĂ©cues et concrĂštes, qu’au « langage affectif ».

Or, par une rencontre intĂ©ressante, le sens du mot « symbole » dont la linguistique saussurienne a dĂ©fini la portĂ©e se trouve coĂŻncider avec celui dont se sont servies les diffĂ©rentes Ă©coles dites « psychanalytiques » : une image comportant une signification Ă  la fois distincte de son contenu immĂ©diat et telle qu’il existe une ressemblance plus ou moins directe entre le signifiant et le signifiĂ©. Mais au symbole conscient, c’est-Ă -dire dont la signification est transparente pour le sujet lui-mĂȘme (par exemple le dessin symbolique dont se servira un journal pour tromper la censure gouvernementale) Freud adjoint le symbole inconscient, c’est-Ă -dire Ă  signification cachĂ©e pour le sujet lui-mĂȘme. Comme l’ont dit les psychanalystes anglais, il existe donc deux sortes de symboles : les « mĂ©taphores » et les « cryptophores ». Sous le nom de « pensĂ©e symbolique », Freud, Jung et bien d’autres ont alors dĂ©crit une forme de pensĂ©e indĂ©pendante des signes verbaux et opposĂ©e mĂȘme, par sa structure et son fonctionnement, Ă  la pensĂ©e rationnelle qui utilise les signes. De plus, c’est une pensĂ©e dont on a soulignĂ© la nature individuelle et mĂȘme intime par opposition Ă  la pensĂ©e socialisĂ©e, car elle se manifeste surtout dans le rĂȘve et la rĂȘverie : d’oĂč la notion d’« autisme ». Enfin ses racines en seraient essentiellement « inconscientes ».

Mais l’existence mĂȘme du jeu d’imagination ou de fiction, dont le rĂŽle est capital dans la pensĂ©e de l’enfant, montre que la pensĂ©e symbolique dĂ©borde l’« inconscient » et c’est pourquoi nous avons appelĂ© « jeu symbolique » cette forme d’activitĂ© ludique. Sans doute existe-t-il dans le domaine du jeu enfantin dĂ©jĂ  des manifestations d’un symbolisme plus cachĂ©, rĂ©vĂ©lant chez le sujet des prĂ©occupations qu’il ignore parfois lui-mĂȘme. Toute une technique de psychanalyse du jeu a mĂȘme Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par les spĂ©cialistes de la pĂ©danalyse (Mmes Klein, Anna Freud, Löwenfeld, etc.), qui se fonde sur l’étude de ces symboles ludiques « inconscients ». Mais le problĂšme est de savoir s’il existe une ligne de dĂ©marcation nette entre le symbolisme conscient de l’enfant et ce symbolisme cachĂ©. C’est essentiellement pour montrer qu’il n’en est rien, et que la pensĂ©e symbolique forme bien un seul tout, que nous allons commencer ce chapitre par quelques remarques sur le symbolisme secondaire du jeu et du rĂȘve chez l’enfant.

Mais, cela admis, le problĂšme de la pensĂ©e symbolique « inconsciente » n’en devient que plus intĂ©ressant pour notre propos. Il y a longtemps dĂ©jĂ , nous prĂ©sentions au CongrĂšs international de psychanalyse de Berlin (1922), une petite Ă©tude Ă  laquelle Freud avait bien voulu s’intĂ©resser, sur « La pensĂ©e symbolique et la pensĂ©e de l’enfant » 1, dans laquelle nous cherchions Ă  montrer que la pensĂ©e entiĂšre de l’enfant, en tant que syncrĂ©tique et que prĂ©logique, prĂ©sente des analogies avec la pensĂ©e symbolique « inconsciente », et apparaĂźt mĂȘme comme intermĂ©diaire entre cette derniĂšre et la pensĂ©e rationnelle. Seulement, d’une telle parentĂ©, on peut tirer deux sortes de filiations. Au dĂ©but pourrait ĂȘtre le rĂȘve ou le grand « chaos de l’inconscient », d’oĂč Ă©mergerait la pensĂ©e de l’enfant, puis, par l’intermĂ©diaire de celle-ci, la pensĂ©e logique. Ou bien, au contraire, la pensĂ©e consciente de l’enfant serait le fait premier, d’abord sous les espĂšces de l’activitĂ© et de l’intelligence sensori-motrices, puis d’une forme de pensĂ©e semi-socialisĂ©e mais encore prĂ©conceptuelle et imagĂ©e (voir chap. VIII et IX), dont les activitĂ©s intuitives supĂ©rieures engendreraient enfin, avec l’aide de la vie sociale, les opĂ©rations de la raison : en marge de ce dĂ©veloppement (et dans la mesure oĂč l’accommodation l’emporte sur l’assimilation, ou l’inverse) se dessineraient alors soit l’imitation, l’image simple, etc., soit, en sens inverse, le jeu et le rĂȘve, dont le pĂŽle extrĂȘme serait le symbolisme « inconscient » (et celui-ci serait inconscient dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč l’égocentrisme, poussĂ© au maximum dans le rĂȘve, aboutirait Ă  la suppression de la conscience du moi). C’est pourquoi il nous paraĂźt nĂ©cessaire de discuter en ce chapitre les problĂšmes du symbolisme inconscient et les principales interprĂ©tations de la psychanalyse. Loin d’ĂȘtre en dehors de notre sujet, ces questions lui appartiennent au contraire essentiellement, et leur discussion peut nous fournir la meilleure des contre-Ă©preuves quant aux rapports entre la formation de l’image et du symbole ludique chez l’enfant et les mĂ©canismes du symbolisme en gĂ©nĂ©ral.

§ 1. Le symbolisme secondaire du jeu et le rĂȘve chez l’enfant

Lorsque l’enfant assimile dans son jeu un objet quelconque Ă  un autre, on peut soutenir que, dans la plupart des cas, cette assimilation est consciente. C’est ainsi que J. Ă  1 ; 10 dĂ©jĂ , en faisant d’un coquillage sur une boĂźte un chat sur un mur, est parfaitement consciente du sens de ce symbole puisqu’elle dit : « chat sur le mur » (obs. 77). Nous dirons alors qu’il y a symbole conscient ou primaire (nous disons bien symbole primaire, et non pas assimilation primaire, car il y a des assimilations beaucoup plus primitives, telles que celles du pouce au sein maternel mais qui ne sont pas symboliques faute de reprĂ©sentation). Or, on observe souvent, dans le jeu, l’existence de symboles dont la signification n’est pas comprise du sujet lui-mĂȘme. Par exemple, un enfant rendu jaloux par la naissance d’un petit frĂšre, et jouant par hasard avec deux poupĂ©es de taille inĂ©gale, fera partir la petite bien loin, en voyage, tandis que la grande restera avec sa mĂšre : Ă  supposer que le sujet ne comprenne pas qu’il s’agit de son cadet et de lui-mĂȘme, nous dirons alors qu’il y a symbole inconscient ou secondaire.

Mais si cette distinction s’impose en ce qui concerne les cas extrĂȘmes, il faut d’emblĂ©e noter combien elle est relative. Elle est mĂȘme doublement relative, d’abord parce qu’il existe tous les intermĂ©diaires entre les assimilations symboliques conscientes et inconscientes, et ensuite parce que tout symbole est toujours Ă  la fois conscient sous un angle et inconscient sous l’autre, Ă©tant donnĂ© que toute pensĂ©e, mĂȘme la plus rationnelle, est elle aussi toujours Ă  la fois consciente et inconsciente.

Notons d’abord qu’il existe tous les intermĂ©diaires entre les assimilations symboliques conscientes et inconscientes. C’est le cas, en particulier, dans le domaine des jeux de liquidation ou de compensation, c’est-Ă -dire de ceux qui remplissent une fonction affective prĂ©cise et non pas seulement celle de satisfaire le moi en gĂ©nĂ©ral. Par exemple, lorsque J. (obs. 86) pour liquider un bobo que je lui ai fait involontairement, reproduit la scĂšne en intervertissant les rĂŽles, elle sait bien ce qu’elle fait et le symbolisme est primaire. Lorsque au contraire l’enfant, qui a eu peur d’un chien ou d’un avion, s’amuse symboliquement avec de « gentils chiens » ou avec des avions dont les poupĂ©es n’ont pas peur, rien ne prouve qu’il y ait souvenir des scĂšnes rĂ©elles ainsi symbolisĂ©es : le symbole est donc peut-ĂȘtre secondaire. C’est donc parmi les symboles spĂ©cialement affectifs que se rencontreront les assimilations secondaires et cela d’autant plus que l’affectivitĂ© en jeu sera profonde, mais il va de soi que ce sont lĂ  questions de degrĂ© et non pas de cloisons Ă©tanches, puisque tout symbolisme suppose un intĂ©rĂȘt et une valeur affective, comme toute pensĂ©e d’ailleurs.

En second lieu, la distinction est relative, parce que tout symbole est Ă  la fois conscient et inconscient. Il est toujours conscient en son rĂ©sultat, cela va de soi. Quant Ă  l’assimilation mĂȘme qui l’a formĂ©, elle ne donne sans doute jamais lieu Ă  une prise de conscience complĂšte, ni affective ni mĂȘme du point de vue de sa signification intellectuelle. Reprenons le cas du coquillage assimilĂ© Ă  un chat. Pourquoi l’enfant prend-il plaisir Ă  Ă©voquer un chat, plutĂŽt que n’importe quoi ? Il n’en sait assurĂ©ment rien. Et la coquille ne symbolise-t-elle que le chat vu auparavant sur le mur, ou d’autres chats, d’autres animaux, d’autres mobiles, bref tout un emboĂźtement possible de schĂšmes, dont le mĂ©canisme obscur expliquerait Ă  la fois l’intĂ©rĂȘt pour le chat particulier qui est ici en cause, et la structure du symbolisme en gĂ©nĂ©ral ? Il est essentiel de noter dĂšs maintenant, si l’on ne veut pas se perdre dans une mythologie de l’inconscient, que ces remarques valent pour toute pensĂ©e, rationnelle autant que symbolique, et que, si le rĂ©sultat de tout travail mental est conscient, le mĂ©canisme mĂȘme en demeure cachĂ©. L’inconscient n’est donc pas une rĂ©gion Ă  part de l’esprit, parce que tout processus psychique marque un passage continuel et continu de l’inconscient Ă  la conscience et vice versa. Binet concluait avec profondeur de ses recherches sur l’acte d’intelligence que « la pensĂ©e est un processus inconscient de l’esprit » et ClaparĂšde, cherchant d’oĂč surgissent les hypothĂšses dans la dĂ©couverte intellectuelle aboutissait Ă  une formule semblable. Si l’accommodation de la pensĂ©e est en gĂ©nĂ©ral consciente, parce que la conscience surgit Ă  l’occasion des obstacles extĂ©rieurs ou intĂ©rieurs, l’assimilation, mĂȘme rationnelle, est le plus souvent inconsciente. Dans la gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle (cf. l’attraction appliquĂ©e par les newtoniens Ă  l’affinitĂ© molĂ©culaire) elle est consciente Ă  cause des nĂ©cessitĂ©s de l’accommodation, mais dans la prĂ©paration sous-jacente des notions de dĂ©part, elle ne l’est nullement (cf. la physique d’Aristote assimilant sans le savoir les faits physiques de force, de mouvement, de position, etc. Ă  des schĂšmes d’origine organique). De ce point de vue, l’emboĂźtement des schĂšmes dont peut tĂ©moigner la pensĂ©e symbolique n’a rien de plus mystĂ©rieux que celui dont fait preuve tout travail de l’intelligence. L’inconscient est partout, et il y a donc un inconscient intellectuel autant qu’affectif. Mais c’est dire qu’il n’est nulle part, Ă  titre de « rĂ©gion », et que la diffĂ©rence entre la conscience et l’inconscient n’est affaire que de gradation ou de degrĂ© de rĂ©flexion.

Il faut donc bien comprendre qu’on ne peut pas classer une fois pour toutes les symboles en primaires ou secondaires. Tout symbole est, ou peut ĂȘtre, Ă  la fois ou primaire et secondaire, c’est-Ă -dire qu’il peut comporter, en plus de sa signification immĂ©diate et comprise du sujet, des significations plus profondes, exactement comme une idĂ©e, en plus de ce qu’elle implique consciemment dans le raisonnement qui l’utilise au moment considĂ©rĂ©, peut contenir une sĂ©rie d’implications Ă©chappant momentanĂ©ment, ou depuis longtemps, ou mĂȘme ayant toujours Ă©chappĂ© Ă  la conscience du sujet pensant. Cela dit, chacun des symboles primaires analysĂ©s au chap. V pourrait ĂȘtre, par surcroĂźt secondaire. Par contre, il en est d’autres dont on peut envisager Ă  peu prĂšs certainement qu’ils contiennent plus que ce qu’y met consciemment l’enfant et qu’ils sont par consĂ©quent secondaires.

Ces derniers comportent en particulier trois groupes de symboles ludiques : ceux qui portent sur les intĂ©rĂȘts liĂ©s au corps propre (succion et excrĂ©tion), ceux qui touchent aux sentiments familiaux Ă©lĂ©mentaires (amour, jalousie et agressivitĂ©) et ceux qui touchent aux prĂ©occupations centrĂ©es sur la naissance des bĂ©bĂ©s. En effet, on sait non seulement combien ces mobiles reviennent avec rĂ©gularitĂ© dans les troubles du caractĂšre chez les enfants frĂ©quentant les consultations mĂ©dico-pĂ©dagogiques, mais encore combien il en reste de traces dans les fantaisies et les rĂȘves d’adultes soumis Ă  un traitement psychanalytique. L’observation directe montre d’autre part que lorsque ces intĂ©rĂȘts interviennent dans les symboles ludiques, l’enfant prĂ©sente ordinairement une lĂ©gĂšre excitation (rires particuliers, etc.) ou quelquefois une gĂȘne d’ĂȘtre entendu qui montrent Ă  elles seules l’existence d’un contenu plus nuancĂ© que celui du symbole primaire.

Voici d’abord quelques faits relatifs Ă  ces trois catĂ©gories :

Obs. 95. — X., Ă  2 ; 6 (3) et les jours suivants fait semblant de prendre le sein, pour avoir vu un bĂ©bĂ© tĂ©ter. Le jeu se rĂ©pĂšte encore vers 2 ; 9.

À 1 ; 4 (15) dĂ©jĂ  X. simulait parfois certains besoins, pour rire ensuite aux Ă©clats, ce qui constitue un dĂ©but de jeu symbolique analogue Ă  celui de J. qui Ă  1 ; 3 (12) fait semblant de dormir. À 1 ; 9 (29) X. met une boĂźte ouverte sur une autre et dit : « Assise pot. » À 2 ; 1 (9), ses poupĂ©es se salissent : « Mais, mais, mais, faut demander pot. » etc. Les scĂšnes de toilettes se reproduisent frĂ©quemment les semaines suivantes. À 2 ; 7 (9) elle rit d’un adulte qui a un biscuit sortant de la bouche et se livre Ă  des plaisanteries difficiles Ă  citer. Inversement, Ă  3 ; 6 (10) et les jours suivants, ce sont les matiĂšres qui sont comparĂ©es Ă  un doigt, Ă  une souris, Ă  un lapin, etc. ou qui sont mĂȘme personnifiĂ©es en recevant des noms de dames.

De 2 ; 6 Ă  3 ; 6 environ ces jeux sont associĂ©s Ă  toutes sortes de fantaisies symboliques et de constructions ludiques proprement dites consistant Ă  retrouver les organes d’excrĂ©tion sur des objets quelconques, non seulement sur des jouets d’animaux mais sur de petites automobiles, des avions, des tasses, des bĂątons, etc. Vers 3 ; 6 il s’ensuit des questions sur les diffĂ©rences morphologiques des sexes et des propos tantĂŽt sĂ©rieux tantĂŽt ludiques sur l’uniformisation possible des caractĂšres anatomiques (« protestation masculine ») : À 3 ; 6 (2) : « Moi je pense que la montagne qui pend ici, ça pousse, et puis ça devient un petit long chose avec un trou au bout pour faire coulette, comme aux garçons. » Et Ă  5 ; 8 (0) : « Pourquoi il faut un long chose pour faire coulette aux garçons ? Ils pourraient faire par le nombril. Zoubab (personnage ludique), elle fait coulette avec le nombril. » Et, Ă  5 ; 8 (1) aprĂšs avoir dit que les garçons peuvent le faire Ă  travers une barriĂšre, X. joue Ă  soigner Zoubab, qui est malade : « Je lui fais faire coulette Ă  travers les barreaux. »

Y., Ă  3 ; 3 (12) en face de deux statues d’hommes : « Ils ont deux coulettes, heureusement, sans ça ils se disputeraient. »

Obs. 96. — Il faut citer ensuite tous les jeux se rapportant aux relations de famille et dont les tendances affectives qui les animent dĂ©bordent en partie la conscience du sujet. À 2 ; 0 (4) X. reproduit ainsi des scĂšnes de repas avec ses poupĂ©es, au cours desquelles elle soumet ses enfants Ă  l’autoritĂ© maternelle plus qu’elle n’y est elle-mĂȘme soumise en rĂ©alitĂ©. À 2 ; 7 (27) elle joue Ă  ĂȘtre elle-mĂȘme la maman d’un cadet nĂ© peu auparavant. À 2 ; 8 (0) elle s’identifie au contraire elle-mĂȘme Ă  ce cadet et imite les positions et la voix du bĂ©bĂ©. Dans la suite, de 3 ; 6 Ă  5 ; 0, etc. elle reproduit des scĂšnes entiĂšres de vie familiale en jouant alternativement tous les rĂŽles. À 5 ; 9 (14) elle joue Ă  s’aliter pour raison d’accouchement, puis dĂ©clare que telle poupĂ©e est Ă  elle « parce qu’il est sorti de mon ventre ».

À 5 ; 8 (5) Ă©tant momentanĂ©ment en froid avec son pĂšre, X. charge un de ses personnages ludiques de la venger : » Zoubab a coupĂ© la tĂȘte de son papa. Mais elle a de la colle trĂšs solide et elle l’a un peu recollĂ©e. Mais elle ne tient plus trĂšs bien. »

Y. dĂšs 3 ; 3 joue frĂ©quemment Ă  ĂȘtre un garçon. À 4 ; 2 (11) elle invente l’histoire d’un petit garçon « qui riait quand son papa Ă©tait mort. Mais aprĂšs on l’a enterrĂ©, il a pleurĂ© et on a dĂ» le consoler. Moi je suis une grande fille on n’aurait pas eu besoin de me consoler. AprĂšs il est devenu un papa. Il est devenu un papa tout d’un coup, sans qu’il y voie. Il s’est pas doutĂ©. Il dormait dans un lit, petit comme ça, Ă  cĂŽtĂ© de sa maman, et puis le matin sa maman lui a dit : “Mais tu as un beaucoup trop petit lit.” Ses jambes Ă©taient beaucoup trop longues et trop grosses. Il Ă©tait tout grand. Il Ă©tait devenu un papa, tout d’un coup pendant la nuit, parce que sa maman lui avait donnĂ© une cuillerĂ©e de pomme de terre. Et puis il avait une petite sƓur qui est devenue une maman aussi, tout d’un coup, sans qu’elle y voie ! »

Obs. 97. — Les jeux de naissance jouent un rĂŽle Ă  noter spĂ©cialement. On vient de voir celui de X. Ă  5 ; 9 (14). Y. Ă  3 ; 3 (28) dĂ©clare que sa poupĂ©e Nicolas « Quand il est nĂ©, il est restĂ© longtemps dans mon ventre, il avait des dents toutes pointues et aprĂšs elles sont devenues plates. » À 3 ; 6 (2) s’imagine que la tĂȘte de son fils N est dans sa tĂȘte, etc. À 3 ; 9 (13), on la chicane : « Mais non, fais pas ça. Tu sais que j’ai un petit bĂ©bĂ© dans le ventre, ça lui fait mal », puis aprĂšs le dĂ©part de la personne : « Tu sais mon petit bĂ©bĂ©, quand il sera nĂ©, il lui donnera des coups de pied et le fera tomber par terre. » À 3 ; 10 (17) elle explique Ă  sa poupĂ©e qui voudrait rentrer dans son ventre : « Mais non, tu es maintenant trop grand garçon, tu ne peux pas. » À 3 ; 10 (24) par contre, Y. qui voudrait devenir un garçon, dit Ă  son pĂšre : « Je veux rentrer dans ton ventre, et pis, quand je sortiras, je serai de nouveau un petit bĂ©bĂ©. Je m’appelleras Y. (son nom au masculin) parce que je serai un garçon. » À 4 ; 2 (11) mĂȘme fantaisie Ă  l’égard d’un grand garçon.

Demandons-nous maintenant ce que ces symboles contiennent de particulier et pourquoi on peut leur prĂȘter des significations plus riches et plus cachĂ©es que celles des symboles ludiques ordinaires, Ă©tant bien entendu, rĂ©pĂ©tons-le, qu’il existe tous les intermĂ©diaires entre deux. D’un mot, la raison gĂ©nĂ©rale en est que le contenu de ces symboles se rapporte plus directement au moi du sujet, et cela dans un sens habituellement rĂ©gressif ou du moins atteignant des schĂšmes affectifs relativement permanents. Lorsque l’enfant joue Ă  faire d’une coquille un chat ou une auto ou Ă  ĂȘtre lui-mĂȘme un clocher ou un canard mort, il exprime par lĂ  ce qui l’intĂ©resse, dans le sens le plus large du mot, et il y a bien en ce sens assimilation du rĂ©el au moi. Mais il s’agit d’intĂ©rĂȘts momentanĂ©s et situĂ©s Ă  la pĂ©riphĂ©rie, du moi. Dans le symbole secondaire, au contraire, ce sont les prĂ©occupations intimes et continues qui entrent en jeu, les dĂ©sirs secrets et souvent inavouables.

Pourquoi, par exemple, l’enfant qui ne tĂšte plus depuis longtemps prend-il plaisir Ă  imiter la tĂ©tĂ©e et Ă  redevenir bĂ©bé ? Les freudiens qui prĂȘtent souvent une mĂ©moire d’adulte au nourrisson (quand ce n’est pas au fƓtus) rĂ©pondent que l’enfant reste fixĂ© au souvenir du sein maternel, surtout s’il en a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© brutalement par un sevrage maladroit. MĂ©moire Ă  part, il y a sans doute quelque chose de juste dans cette idĂ©e Ă©tant donnĂ©e l’importance longtemps centrale du schĂšme de la succion. Il s’y ajoute le fait que, facilement jaloux des soins accordĂ©s au nouveau venu, l’enfant peut dĂ©sirer jouer au bĂ©bĂ© pour ĂȘtre l’objet de la mĂȘme tendresse.

Que les fonctions d’excrĂ©tion donnent lieu Ă  un intĂ©rĂȘt, censurĂ© par l’entourage, c’est un fait trop banal pour y insister. Et que des questions se posent au sujet de la diffĂ©rence des organes, avec dĂ©sir d’égalitĂ© chez la petite fille (le complexe du « mĂ€nnliche Protest ») c’est aussi bien connu. Il est donc trĂšs normal que ces tendances se retrouvent dans le jeu et si elles prĂ©sentent, au moment de la construction du symbole ludique, un aspect conscient pour le sujet lui-mĂȘme, il est non moins clair qu’elles dĂ©bordent cette conscience relative.

Quant aux prĂ©occupations relatives aux parents et aux frĂšres et sƓurs, il suffit de collectionner et de comparer entre eux tous les jeux symbolisant ces personnages pour constater combien le dĂ©tail de ce symbolisme est rĂ©vĂ©lateur de tendances et de sentiments, dont une bonne partie Ă©chappe Ă  la conscience claire de l’enfant pour cette raison trĂšs simple qu’ils ne sont presque jamais mis en question. Ce sont d’abord des identifications avec la mĂšre (avoir un mari, des enfants, les Ă©lever, etc.), ou le pĂšre, avec les aĂźnĂ©s ou les cadets. Or, s’il n’y a lĂ , en apparence, qu’une pure reproduction de la rĂ©alitĂ© ambiante, on observe en fait une foule de sentiments contradictoires, d’attachement ou de rĂ©sistance, de soumission ou d’indĂ©pendance, de dĂ©sir d’attirer Ă  soi l’un des parents ou de jalousie, du besoin d’égaler les grands, de changer de milieu, etc., etc. Gardons-nous de trop interprĂ©ter, car l’exĂ©gĂšse est malheureusement plus aisĂ©e que contrĂŽlable quand on entre dans le dĂ©tail, et bornons-nous Ă  la belle histoire de Zoubab qui coupe la tĂȘte de son papa, puis la recolle « un peu ». Ici la situation est claire, car s’il arrive Ă  l’enfant dans une pĂ©riode de rĂ©volte, de jouer Ă  l’orphelin, on ne trouvera que bien plus rarement une pareille fantaisie de dĂ©collation sur la personne de la mĂšre. Le pĂšre est au contraire l’objet de sentiments ambivalents : il est aimĂ©, mais il est souvent gĂȘnant, et se dĂ©barrasser de lui ne porte pas Ă  consĂ©quence, tandis qu’une rĂ©volte contre la mĂšre remue bien davantage. À noter Ă  cet Ă©gard le savant dosage que le symbolisme rĂ©alise entre l’agressivitĂ© et son contraire. Il est surtout intĂ©ressant de remarquer combien l’attitude envers le pĂšre varie quand les parents sont ensemble ou quand il est seul, et cela encore se marque Ă  chaque instant dans le jeu. Bref, chacun des personnages de l’entourage de l’enfant donne lieu, dans ses rapports avec lui, Ă  une sorte de « schĂšme affectif », c’est-Ă -dire de rĂ©sumĂ© ou de moule des divers sentiments successifs que ce personnage provoque, et ce sont ces schĂšmes qui dĂ©terminent les principaux symboles secondaires, comme ils dĂ©termineront souvent, Ă  l’avenir, certaines sympathies ou antipathies difficiles Ă  expliquer autrement que par une assimilation inconsciente avec les modes de comportement passĂ©s.

Une troisiĂšme source de symboles secondaires est intĂ©ressante Ă  noter. Il va de soi que le problĂšme de la naissance des bĂ©bĂ©s troublera les enfants auxquels une Ă©ducation absurde refuse la vĂ©ritĂ©. Ce trouble dĂ©passera alors inconsciemment ce qu’en connaĂźtra le sujet lui-mĂȘme. Mais mĂȘme chez des sujets qui, comme ceux dont nous citons ici les observations, n’ont jamais eu la moindre occasion de considĂ©rer la question comme « tabou », on constate que l’intĂ©rĂȘt pour la naissance donne lieu Ă  tout un symbolisme ludique. Avant d’avoir trouvĂ© la solution l’enfant symbolise diverses possibilitĂ©s fantaisistes, et, aprĂšs la dĂ©couverte, il joue Ă  la grossesse, mais ajoute souvent Ă  cela de nouvelles fantaisies ou les anciennes rĂ©adaptĂ©es, qui montrent les unes et les autres combien ce domaine dĂ©passe en intĂ©rĂȘt le cadre d’un simple problĂšme d’intelligence causale.

Cela dit, nous allons maintenant examiner les divers rĂȘves notĂ©s sur les mĂȘmes enfants et durant les mĂȘmes pĂ©riodes, et nous allons constater combien le rĂȘve enfantin prolonge en un sens le jeu symbolique, sous ses formes aussi bien primaires que secondaires. L’analogie entre les deux phĂ©nomĂšnes a d’ailleurs Ă©tĂ© souvent remarquĂ©e. Rappelons, seulement, pour l’instant, que la technique de la psychanalyse des petits est prĂ©cisĂ©ment fondĂ©e sur elle. Mlles Klein, Searl, Isaacs et bien d’autres, ne se bornent pas Ă  analyser les rĂȘves de leurs jeunes clients. Elles leur offrent un matĂ©riel de jouets variĂ©s formĂ© de grandes et de petites poupĂ©es (parents et enfants, aĂźnĂ©s et cadets, bĂ©bĂ©s, etc.), de grandes et petites maisons, de grands et petits trains, etc. et le symbolisme que le sujet construit spontanĂ©ment au moyen de ces objets se trouve aussi rĂ©vĂ©lateur que celui du rĂȘve, et souvent beaucoup plus nuancĂ©. RĂ©ciproquement, les quelques rĂȘves que nous avons pu recueillir ressemblent singuliĂšrement Ă  des jeux symboliques. Il est vrai qu’en les racontant le sujet les arrange Ă  sa façon et les rapproche davantage encore d’un rĂ©cit Ă  caractĂšre ludique. Mais il n’invente pas tout, et en particulier dans les cas de cauchemars il reste assez de contenu spontanĂ© pour que l’essai de comparaison demeure lĂ©gitime.

Il est trĂšs difficile de dire quand le rĂȘve fait son apparition au cours du dĂ©veloppement, puisque avant le langage, on en est rĂ©duit Ă  l’analyse du comportement. On prĂȘte souvent le rĂȘve aux mammifĂšres, mais un chien qui grogne en dormant n’évoque pas, pour autant, des images et, si l’on veut parler de rĂȘve, on peut l’interprĂ©ter alors en termes de purs automatismes sensori-moteurs. Les chimpanzĂ©s rĂȘvent Ă©galement, et l’on peut, dans leur cas, se demander s’ils ne voient pas des tableaux imagĂ©s, Ă©tant donnĂ© leur pouvoir symbolique naissant (voir chap. III, § 1). Quant Ă  l’enfant, nous n’avons pas pu dĂ©celer de rĂȘves authentiques avant la parole. J., vers dix mois, souriait rĂ©guliĂšrement durant son sommeil, lorsque je m’approchais de son visage et simulais mon propre rire en soufflant des narines. Mais il est d’autant moins probable qu’elle ait Ă©voquĂ© une image que le phĂ©nomĂšne, au lieu de croĂźtre en consistance, s’est peu Ă  peu Ă©vanoui. Les premiers rĂȘves incontestables sont apparus chez nos sujets entre 1 ; 9 et 2 ans, l’enfant parlant alors en dormant et racontant le rĂȘve au rĂ©veil.

Mais le problĂšme que nous nous sommes posĂ© en relevant ces rĂȘves reste indĂ©pendant de leur date premiĂšre d’apparition : le rĂȘve enfantin prĂ©sente-t-il un symbolisme comparable Ă  celui des jeux d’ñges correspondants, ou bien manifeste-t-il d’emblĂ©e une trame inextricable analogue Ă  celle de la plupart des rĂȘves adultes ? On sait, en effet, que Freud, qui voit en tout rĂȘve une rĂ©alisation de dĂ©sirs, a Ă©mis l’hypothĂšse (en l’attĂ©nuant du reste par la suite), que les premiers rĂȘves d’enfants constituent des rĂ©alisations directes de dĂ©sirs, par simple Ă©vocation non dĂ©guisĂ©e de la rĂ©alitĂ© (par exemple, rĂȘves de flan et de bouillie pendant une diĂšte, etc.). On peut donc se demander si le symbolisme se complique avec le dĂ©veloppement, comme dans le jeu, ou s’il n’y a pas de rapport, entre les deux manifestations de la pensĂ©e symbolique.

Voici d’abord les faits recueillis (rĂȘves de X. avant six ans et premiers rĂȘves de Y) :

Obs. 98. — À 2 ; 2 (23) X. se rĂ©veille en criant : « Poupette est revenue. » Or, Poupette est une petite fille dont elle a fait la connaissance la veille, et dont elle Ă©tait visiblement inquiĂšte de la voir s’emparer sans gĂȘne de tous ses jouets. À 2 ; 8 (4) elle est rĂ©veillĂ©e par le chant d’un coq et dit dans le demi-sommeil : « J’ai peur de la dame qui chante. Elle chante trĂšs fort. Elle me gronde. » À 2 ; 8 (11) X. se rĂ©veille en poussant un grand cri : « Il a fait tout noir et j’ai vu une dame lĂ -dessus (montre sur son lit). C’est pourquoi j’ai criĂ©. » Puis elle raconte que c’était une vilaine dame, qui Ă©cartait les jambes et s’amusait de ses excrĂ©tions. À 3 ; 7 (1) elle rĂȘve tout haut et on l’entend dire en dormant : « Mamchat et Bebchat (= Maman chat et BĂ©bĂ© chat qui sont les chats de la maison) c’est grand’maman et maman. » À 3 ; 7 (21), alors qu’elle cherche Ă  lutter contre une tendance Ă  se ronger les ongles, elle dit Ă  son rĂ©veil, encore dans le demi-sommeil : « Quand j’étais petite, un chien m’a mordu les doigts. » Elle montre justement le doigt qu’elle met le plus Ă  la bouche, ce qu’elle vient sans doute de faire en dormant. À 4 ; 9 (2) elle rĂȘve de ramoneurs et Ă  5 ; 1 (19) d’un petit ver. À 5 ; 4 (19) : « J’ai rĂȘvĂ© que les bĂ©bĂ©s cobayes Ă©taient mangĂ©s par un chat » ; de mĂȘme Ă  5 ; 8 (1) : « Tous les cobayes Ă©taient morts et des quantitĂ©s de chats Ă©taient dans le poulailler (oĂč sont les cobayes). Ils se sauvaient quand on arrivait, comme les cobayes quand on leur donne des dents-de-lion. Un de ces chats Ă©tait jaune : c’était mon chat. » En rĂ©alitĂ© X. rĂ©clame depuis longtemps des chats Ă  la place de cobayes.

À 5 ; 8 (6) : « J’ai rĂȘvĂ© que maman pondait beaucoup d’Ɠufs et il en sortait un petit bĂ©bĂ©. »

À 5 ; 8 (22) : « J’ai rĂȘvĂ© qu’il y avait un tout petit homme comme ça (10 cm) avec une trĂšs grosse tĂȘte. Il me courait aprĂšs pour me faire du mal. » Or, elle s’est intĂ©ressĂ©e la veille Ă  une image anglaise du petit Humpty-Dumpty. À 5 ; 9 (21) : « J’ai rĂȘvĂ© que je versais un arrosoir d’eau dans le jardin et voilĂ  que j’ai fait coulette dans mon lit. »

À 5 ; 9 (23) elle rĂȘve « qu’il y avait un grand hibou dans le jardin. J’ai eu peur et je suis allĂ©e me cacher dans la jupe de grand’maman. » À 5 ; 9 (24) : « J’ai rĂȘvĂ© que j’allais Ă  l’école toute seule en tram (rit de plaisir Ă  cette idĂ©e). Mais j’ai ratĂ© mon tram et je suis allĂ©e toute seule Ă  pied (id.). Je suis arrivĂ©e en retard et alors la maĂźtresse m’a chassĂ©e et je suis rentrĂ©e toute seule Ă  pied Ă  la maison. »

À 5 ; 9 (26) : « J’ai rĂȘvĂ© que le Dr M. tirait avec un fusil sur un monsieur qui Ă©tait trĂšs haut en l’air. Ce monsieur Ă©tait trĂšs malade et allait mourir et alors il l’a tuĂ©. Il Ă©tait tout petit, puis grand quand il est tombé : il Ă©tait toujours plus grand, il avait un gros ventre comme toi, il Ă©tait comme toi ! (rit). »

À 5 ; 9 (27) : « J’ai rĂȘvĂ© que je mangeais un gros caillou. Alors grand’maman m’a dit : ne le mange pas, ça te fera trĂšs mal Ă  l’estomac. Alors je me suis arrĂȘtĂ©e et c’est Y. qui a continuĂ©. » Or, X. a l’estomac chargĂ© ce matin-lĂ  au rĂ©veil. À 5 ; 10 (7) : « J’ai rĂȘvĂ© que N. et M. me prĂȘtaient tous leurs jouets. » À 5 ; 10 (11) elle rĂȘve qu’elle mange deux Ɠufs. Or, elle en demande sans cesse et on les lui interdit momentanĂ©ment. À 5 ; 10 (13) elle rĂȘve que sa mĂšre (malade) est guĂ©rie et admire un de ses jeux ; etc.

À 5 ; 9 (28) : « Maman a construit une grande statue verte, en feuilles. Un renard est arrivĂ© et l’a renversĂ©e en se mettant la tĂȘte dans les feuilles. J’ai eu peur du renard et alors je suis rentrĂ©e dans le ventre de maman pour me cacher. Comme ça il ne pouvait plus m’attraper. » À 5 ; 10 (10) elle rĂȘve qu’un cousin qui vient de se marier « devenait toujours plus gros et cousine B. toujours plus maigre. » Or, X. a emboĂźtĂ© les uns dans les autres, la veille, des « pĂšres gigognes » et a demandĂ© Ă  cette occasion si les papas peuvent avoir des enfants dans leur ventre.

Obs. 99. — Y. Ă  1 ; 9 (28) crie au milieu de la nuit : « Malar » (= son ami Bernard). À 1 ; 11 (5) et les nuits suivantes dit plusieurs fois : « Coucou baou (= le chat se cache), « Ropa » (= son ami R.) et « Malar ». À 2 ; 6 (2) rĂȘve d’une dame qu’elle aime bien. À 3 ; 2 (19) elle rĂȘve que sa mĂšre dort dans son petit lit (ce qui est un dĂ©sir constant).

Les rĂȘves prĂ©cĂ©dents sont donc tous agrĂ©ables. À 3 ; 5 (6), par contre, premier cauchemar (Ă  l’occasion d’une indigestion) : Y. rĂȘve de tracteurs (qui l’effrayent en rĂ©alitĂ© dans les champs qui bordent le jardin). À 3 ; 8 (3) revient un rĂȘve agrĂ©able : « J’ai rĂȘvĂ© qu’il y avait du bois sous les lits et le petit chat s’y mettait. » À 3 ; 10 (2) : « J’ai rĂȘvĂ© qu’on avait une nouvelle bonne. On Ă©tait ses niĂšces et elle Ă©tait coiffĂ©e un peu comme moi. » Mais Ă  3 ; 8 (4) : « A. (sa poupĂ©e) pleurait parce qu’une vilaine dame lui disait qu’il Ă©tait un poupon. » La vilaine dame est un ĂȘtre imaginaire qui est cause de tous les maux. Le mĂȘme jour » « Laocoon (= une autre poupĂ©e) s’est mouillĂ©. C’est la faute Ă  la vilaine dame. » À 3 ; 8 (5) elle rĂȘve de pots de chambre emboĂźtĂ©s (comme les pĂšres gigognes en bois).

À 3 ; 9 (9) elle rĂȘve que la maison entiĂšre disparaĂźt dans la terre. À 3 ; 10 (13) elle rĂȘve qu’elle reste seule Ă  la maison avec sa sƓur : les parents sont partis.

À 3 ; 10 (17) : « La vilaine dame n’a pas fait les lits, pas rangĂ© la chambre et cassĂ© une chaise. » Or, dans un jeu symbolique, un des jours suivants, Y. joue Ă  manger la vilaine dame « sauf la bouche, qui est mauvaise. » D’autre part, la « vilaine dame » est cause de toutes les fautes et de toutes les mĂ©chancetĂ©s, depuis le fait de se mouiller jusqu’aux injures : « J’ai rĂȘvĂ© que N. pleurait parce qu’on lui disait qu’il Ă©tait un poupon. C’est la vilaine dame qui lui disait ça. »

Obs. 100. — On nous a signalĂ© le cas d’un garçon U. qui dĂšs six ans et plusieurs mois de suite a rĂȘvĂ© que dans sa chambre Ă  coucher se trouvait une cuvette posĂ©e sur un support : « Dans cette cuvette je voyais un haricot si gros qu’il remplissait toute la cuvette. Il grossissait, grossissait toujours. J’étais debout prĂšs de la porte. J’avais peur. Je voulais crier et partir mais je ne pouvais pas. J’avais toujours plus peur et ça durait jusqu’à ce que ça me rĂ©veille. »

Il est difficile, nous semble-t-il, de ne pas reconnaĂźtre l’analogie entre ces quelques rĂȘves et les jeux des mĂȘmes sujets, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs qu’il existe des cauchemars dans le symbolisme onirique tandis que la peur demeure un plaisir dans le symbolisme ludique, autrement dit que les choses s’arrangent plus facilement dans celui-ci que dans le premier. Mais, comme il est plus simple de diriger ses jeux que ses rĂȘves, cette diffĂ©rence est assez naturelle et il n’en est que plus frappant de constater les ressemblances.

Il est d’abord clair qu’il existe des rĂȘves qui rĂ©alisent des dĂ©sirs et cela par simple Ă©vocation du rĂ©sultat souhaitĂ©, sans apparence de symbolisme secondaire : ainsi X. rĂȘve qu’un chat a mangĂ© les cobayes et qu’on trouve Ă  leur place des chats dans le poulailler, parce que c’est un dĂ©sir qu’elle ressent rĂ©ellement. De mĂȘme Y. souhaite que sa mĂšre dorme dans son lit, ce qui est le vƓu de tous les petits. Ou encore X. rĂȘve qu’elle mange des Ɠufs dont elle est privĂ©e depuis deux mois.

En second lieu, on trouve des rĂȘves qui, exactement comme dans le symbolisme primaire du jeu, reprĂ©sentent consciemment certains objets par d’autres. Par exemple, grand’maman et maman sont « Mamchat » et « Bebchat » c’est-Ă -dire maman-chat et bĂ©bĂ©-chat. Faut-il voir lĂ  une rĂ©alisation de dĂ©sir selon la formule que Freud considĂšre comme gĂ©nĂ©rale ? Si l’on veut, mais Ă  condition de donner au dĂ©sir un sens trĂšs large, celui de l’assimilation du rĂ©el au moi telle qu’on la trouve dans le jeu. Grand’maman et maman sont en effet, des ĂȘtres aimĂ©s, Mamchat et Bebchat Ă©galement et l’enfant prend plaisir, en rĂȘve comme il le ferait dans son jeu, de fusionner en un seul tout ces deux couples de personnages. Il est vrai que ce rĂȘve n’est peut-ĂȘtre pas complet.

Il y a, en troisiĂšme lieu, des rĂȘves qui retracent un Ă©vĂ©nement pĂ©nible, mais en lui donnant une issue favorable Ă  la maniĂšre dont procĂšde le jeu. Par exemple, X. rĂȘve de hiboux dans le jardin (qui y sont effectivement et l’effraient en rĂ©alitĂ©) mais elle se cache chez sa grand’mĂšre pour se rassurer. On peut voir ici Ă  l’Ɠuvre cette fonction de « gardien du sommeil » que Freud attribue au rĂȘve, d’autant plus que l’enfant a peut-ĂȘtre perçu en dormant les cris rĂ©els des hiboux.

Par contre, en quatriĂšme lieu, comment interprĂ©ter les cauchemars vrais, tels que d’ĂȘtre poursuivie par le petit Humpty-Dumpty, d’avoir peur des ramoneurs, de voir revenir Poupette (qui prend tous les jouets) etc. ? On sait que la psychanalyse conçoit le cauchemar comme un souhait dĂ©guisĂ©, et d’autant plus effrayant qu’il est mieux cachĂ©. Il se pourrait ainsi que d’ĂȘtre suivie par de petits bonhommes malins ou par les ramoneurs reprĂ©sente un dĂ©sir rĂ©el pour une petite fille, malgrĂ© le caractĂšre inquiĂ©tant de ces personnages et par consĂ©quent Ă  cause mĂȘme de ce caractĂšre. Quant au retour de Poupette on ne sait jamais quelle sympathie se cache sous les antipathies. Mais, Ă  vrai dire, on voit mal comment on ne retrouverait pas des dĂ©sirs au fond de toute chose, et, mĂȘme si le cauchemar rĂ©sultait de la rĂ©apparition non souhaitĂ©e de prĂ©occupations angoissantes, il va de soi que celles-ci s’accompagneraient Ă©galement de dĂ©sirs de solutions. Le seul point qui nous intĂ©resse ici est la diffĂ©rence avec le jeu. Dans le jeu aussi on peut trouver soit des effrois voulus et dont on tire un plaisir proportionnĂ© Ă  l’inquiĂ©tude, soit des tristesses involontaires avec dĂ©sir de liquidation, mais il y a toujours contrĂŽle plus ou moins conscient, tandis que dans le rĂȘve le rĂ©glage est moins aisĂ©, parce que les Ă©vĂ©nements sont assimilĂ©s Ă  des schĂšmes plus profonds, c’est-Ă -dire Ă  un passĂ© plus lointain.

Une cinquiĂšme catĂ©gorie prĂ©sente un certain intĂ©rĂȘt : ce sont les rĂȘves de punition ou d’auto-punition. Ainsi X. qui vient de se ronger un ongle en s’endormant raconte au rĂ©veil que, quand elle Ă©tait petite, un chien lui a mordu les doigts. Freud et ses Ă©lĂšves ont souvent signalĂ© des cas de phobie d’animaux chez des enfants qui leur prĂȘtaient un pouvoir de sanction. Or, on peut parfois se demander si les menaces ou les racontars des parents ne sont pas au point de dĂ©part de tels symboles. Ce facteur est exclu dans le cas particulier.

Enfin, on peut distinguer les rĂȘves qui constituent la simple traduction symbolique d’un stimulus organique actuel, par exemple le rĂȘve d’arrosoir, liĂ© Ă  la miction, ou celui de manger un caillou qui exprime une lourdeur d’estomac. On trouve frĂ©quemment chez les garçons des rĂȘves d’érection : tel le rĂȘve de U. qui voit un long haricot grossir dĂ©mesurĂ©ment dans une cuvette.

Les rĂȘves de cette sixiĂšme catĂ©gorie nous conduisent aux symboles secondaires dont nous avons parlĂ© Ă  propos du jeu. On constate d’abord que, de la premiĂšre Ă  cette sixiĂšme sorte de rĂȘves, le symbolisme d’abord primaire, se complique ensuite de rĂ©sonances secondaires plus ou moins poussĂ©es selon les cas. Or, il est intĂ©ressant de noter maintenant que les trois espĂšces de symboles secondaires que nous avons notĂ©s chez nos sujets se retrouvent de maniĂšre frappante dans leurs rĂȘves eux-mĂȘmes, mais entourĂ©s souvent d’un halo de lĂ©gĂšre angoisse ou d’inquiĂ©tude qui marque prĂ©cisĂ©ment la diffĂ©rence des plans onirique et ludique.

La chose est claire, par exemple dans le rĂȘve de la dame inconvenante. Ce personnage ne fait rien de plus, en effet, dans le rĂȘve que ce que X. joue Ă  faire exĂ©cuter Ă  ses poupĂ©es ou Ă  des ĂȘtres fictifs : nĂ©anmoins cette espĂšce d’intĂ©rĂȘt, qui tourne Ă  la plaisanterie facile dans le jeu, s’accompagne dans le rĂȘve d’une anxiĂ©tĂ© frappante.

Quant aux deux rĂȘves du mĂ©decin qui tue un monsieur en l’air et de la statue de feuilles avec retour au sein maternel, donnĂ©s Ă  trois jours de distance, ils fournissent un bel exemple de ces symboles « Ɠdipiens » dont les freudiens ont montrĂ© la gĂ©nĂ©ralitĂ©. Or, ils datent d’une pĂ©riode oĂč X. marquait prĂ©cisĂ©ment une prĂ©fĂ©rence trĂšs marquĂ©e pour sa mĂšre et une espĂšce d’hostilitĂ© pĂ©riodique pour son pĂšre alternant avec la tendresse (voir le jeu de Zoubab coupant la tĂȘte de son papa pour la recoller en partie, jeu qui a prĂ©cĂ©dĂ© de peu ces rĂȘves). En effet, le mĂ©decin qui vient de faire Ă  X. des piqĂ»res (dont elle a eu peur de mourir) est assimilĂ© aux chasseurs qui tirent des oiseaux prĂšs de chez elle : or il tue un petit monsieur qui, dit-elle Ă  son pĂšre « avait un gros ventre comme toi, il Ă©tait comme toi ». On voit qu’entre le symbolisme ludique de Zoubab et celui de ce rĂȘve, il n’est guĂšre besoin d’interprĂ©tations bien aventureuses pour sentir l’analogie. Quant au rĂȘve de la statue, X. avait demandĂ© peu avant comment on avait fabriquĂ© une statue de bronze verdĂątre, et elle craint les renards des environs pour les animaux qu’elle Ă©lĂšve. Mais, quelles que soient les assimilations possibles qui donneraient un sens Ă  ces images, il reste qu’effrayĂ©e par le renard qui vient dĂ©faire la statue, elle ne trouve pas, en rĂȘve, de moyen plus sĂ»r de se protĂ©ger que de rentrer dans le ventre de sa mĂšre !

Ceci nous conduit aux rĂȘves de naissance, dont le rĂȘve de la maman qui pond des Ɠufs est un exemple presque ludique. Or, le rĂȘve du cousin qui grossit et de la cousine qui maigrit nous semble appartenir Ă  la mĂȘme catĂ©gorie (mais en moins conscient), parce que X. les jours prĂ©cĂ©dents Ă©tait prĂ©occupĂ©e de savoir si les papas pouvaient avoir eux-mĂȘmes des enfants. En outre, Ă  sa mĂšre qui lui signalait sa ressemblance avec son pĂšre, elle a rĂ©pondu : « Alors j’étais dans le ventre de papa et pas de toi ? »

Bref, dans sa structure symbolique comme dans son contenu, le rĂȘve enfantin apparaĂźt comme trĂšs voisin du jeu de fiction. Il est inutile d’insister sur les diffĂ©rences, qui vont de soi. Le dormeur croit ce qu’il rĂȘve, tandis que la croyance en la fiction demeure trĂšs relative. La fabrication du jeu est contrĂŽlĂ©e beaucoup plus intentionnellement, tandis que celle du rĂȘve entraĂźne le sujet bien au-delĂ  de ce qui plaĂźt Ă  sa conscience. Et surtout le jeu emploie comme symboles toutes sortes de substituts matĂ©riels de l’objet, qui facilitent l’imagination de celui-ci, tandis que le rĂȘve en est rĂ©duit Ă  se reprĂ©senter l’objet par une image mentale, ou Ă  choisir comme substitut une autre image symbolisant le mĂȘme objet. C’est ainsi que la miction est symbolisĂ©e dans l’un des rĂȘves prĂ©cĂ©dents par l’image d’un arrosoir, tandis que le jeu correspondant aurait disposĂ© d’un vrai arrosoir. Comment expliquer la formation de ces symboles oniriques ? C’est ce dont nous allons discuter maintenant. Il nous a simplement semblĂ© utile, auparavant, d’insister sur la double continuitĂ© qui relie les symboles ludiques primaires et secondaires et qui les relie tous deux aux symboles Ă©galement primaires et secondaires du rĂȘve enfantin. Le rĂȘve est-il uniquement symbolique ou faut-il faire une part plus ou moins grande Ă  l’automatisme et au hasard ? Il est bien difficile d’en dĂ©cider puisque plus on poussera l’analyse plus on favorisera les assimilations rĂ©trospectives, du sujet. L’essentiel est que le symbolisme onirique existe, et surtout qu’entre les simples symboles primaires, tels que celui de X. rĂȘvant aux Ɠufs dont elle est privĂ©e, et les symboles de plus en plus secondaires ou inconscients, il intervienne toute la gamme des intermĂ©diaires. C’est ce fait fondamental, dont on doit la connaissance aux travaux des psychanalystes, qui nous oblige Ă  complĂ©ter l’étude du jeu symbolique par celle des assimilations propres Ă  la pensĂ©e symbolique inconsciente.

§ 2. L’explication freudienne de la pensĂ©e symbolique

La doctrine de Freud est trop connue pour qu’il soit nĂ©cessaire de la rappeler longuement, avant de chercher ce que nous pouvons en retenir pour l’explication du symbolisme inconscient. Insistons surtout sur le fait que Freud a apportĂ© essentiellement une technique nouvelle, et que mĂȘme si ses conceptions thĂ©oriques demandent aujourd’hui une mise au point gĂ©nĂ©rale, cette technique restera et constitue en fait la seule mĂ©thode systĂ©matique que nous possĂ©dions jusqu’ici pour l’exploration des schĂšmes « inconscients ». Tandis que chez l’enfant, il suffĂźt, pour discerner l’existence et l’importance de ces derniers, de regarder le sujet jouer et d’écouter ses propos spontanĂ©s en cherchant Ă  saisir les rapprochements, qu’il effectue lui-mĂȘme, la technique d’analyse de l’adulte consiste en son principe Ă  amener le patient en un Ă©tat de pensĂ©e « non dirigĂ©e » et Ă  le suivre alors sans intervenir. Étendu confortablement, les yeux fermĂ©s, le sujet est priĂ©, pendant une heure quotidienne, de dire exactement tout ce qui lui vient Ă  l’esprit, sans rien chercher ni rien exclure. Les premiers huit ou quinze jours, en gĂ©nĂ©ral, il ne se passe rien de bien intĂ©ressant : le sujet apprend simplement Ă  ne pas voiler les pensĂ©es intimes qui peuvent surgir, Ă  ne plus craindre de paraĂźtre complĂštement dĂ©nuĂ© d’intelligence, Ă  dire franchement Ă  l’analyste tout le mal qu’il en pense ainsi que de cette situation absurde. Puis, encouragĂ©, ayant vaincu sa pudeur et son amour-propre, prenant confiance dans l’analyste dont il commence Ă  comprendre le rĂŽle de simple enregistreur ainsi que la discrĂ©tion, le sujet en vient Ă  prendre plaisir Ă  parler une heure sans contrainte et Ă  suivre curieusement le fil de ses idĂ©es spontanĂ©es. C’est alors que se produisent des rĂ©actions dont il est difficile de se faire une idĂ©e prĂ©cise sans avoir fait l’expĂ©rience. Il y a d’abord un relĂąchement graduel de la « direction » de la pensĂ©e, c’est-Ă -dire que l’on saute sans s’en douter d’une Ă©vocation Ă  une autre, comme dans la rĂȘvasserie. Il se produit en mĂȘme temps, une remarquable tendance Ă  « voir » plus qu’à raisonner : une sĂ©rie de tableaux surgissent, que l’on regarde et dĂ©crit, qui intĂ©ressent, Ă©meuvent ou rĂ©pugnent, puisque ce sont des souvenirs, mais au dĂ©roulement desquels on assiste comme devant une espĂšce de film. Alors se produisent deux faits capitaux. En premier lieu la pensĂ©e rĂ©gresse peu Ă  peu, c’est-Ă -dire que parmi les souvenirs rĂ©cents ou presque actuels que l’on Ă©voque il se glisse de plus en plus frĂ©quemment des souvenirs anciens, et toujours plus lointains : on est alors surpris d’avoir passĂ© la plus grande partie de l’heure Ă  revivre des scĂšnes d’enfance et Ă  revoir ses parents comme jadis. En second lieu, des souvenirs de rĂȘves se glissent dans le contexte : des rĂȘves oubliĂ©s, qui reviennent et se trouvent mĂȘlĂ©s Ă  la mĂ©moire des Ă©vĂ©nements rĂ©els. Et, comme le sujet est priĂ© de noter chaque matin ses rĂȘves actuels et de les raconter sans plus, ceux-ci interfĂšrent Ă©galement avec les associations libres.

Tel est l’essentiel de la technique. Il s’y ajoute, lorsque cela est utile, l’analyse des rĂȘves eux-mĂȘmes. Elle est souvent superflue, tant certains rĂȘves prennent de signification immĂ©diate par les rapprochements que le sujet fait spontanĂ©ment (et souvent sans s’en douter) avec ses souvenirs et ses Ă©vocations. Mais, lorsque cela est utile, l’analyste relit phrase aprĂšs phrase le rĂ©cit Ă©crit du rĂȘve, et, Ă  propos de chacune d’entre elles, le sujet raconte (toujours sans chercher ni diriger) ce qui lui vient Ă  l’esprit.

C’est de cette double technique que Freud a tirĂ© ses hypothĂšses sur le symbolisme en gĂ©nĂ©ral. Le rĂȘve est toujours la rĂ©alisation d’un dĂ©sir, mais le contenu apparent des rĂȘves recouvre un « contenu latent » dont il n’est que la « transposition » symbolique. Cette transposition est due Ă  une censure provenant elle-mĂȘme de la conscience du sujet, ainsi que de son « sur-moi » ou intĂ©riorisation de l’action des parents. Le contenu latent est en effet censurĂ© parce qu’il est formĂ© de tendances « refoulĂ©es » : le rĂȘve est donc au total la rĂ©alisation, symbolique d’un dĂ©sir refoulĂ©. Bien plus, chaque situation actuelle, vĂ©cue par le sujet, vient s’emboĂźter dans les situations antĂ©rieures, de telle sorte qu’un dĂ©sir refoulĂ© rĂ©cent se greffe nĂ©cessairement sur l’ensemble des tendances refoulĂ©es anciennes. Nous sommes ainsi dĂ©terminĂ©s par tout notre passĂ© et en particulier par la hiĂ©rarchie des tendances infantiles, sĂ©riĂ©es selon les stades du dĂ©veloppement « sexuel » : stade oral, puis anal, narcissisme, puis choix de l’objet (vers la fin de la premiĂšre annĂ©e) et tendances Ɠdipiennes, et enfin transfert de l’affectivitĂ© sur un nombre toujours plus grand de nouveaux personnages. Un symbole n’est donc jamais simple et il y a toujours « poly-symbolisme », par le fait des significations multiples qui rĂ©sultent de cet emboĂźtement des tendances et des conflits. Les symboles les plus Ă©lĂ©mentaires sont le produit d’une « condensation » d’images, laquelle peut ĂȘtre indĂ©pendante de la censure et due Ă  de simples facteurs d’économie de la pensĂ©e. Mais il y a en outre « dĂ©placement » de l’accent affectif d’une image sur l’autre et ce dĂ©veloppement rĂ©sulte de la censure. Le symbolisme procĂšde par identifications, projections, oppositions, doublets, etc. et il est aux antipodes de la logique, puisqu’il n’obĂ©it qu’au « Lustprinzip » et a pour fonction de tromper la conscience. Le caractĂšre imagĂ© du rĂȘve s’explique enfin comme suit. Dans l’acte normal, la perception s’associe Ă  une sĂ©rie de souvenirs dĂ©posĂ©s dans l’inconscient (la conscience elle-mĂȘme n’a pas de mĂ©moire et n’est qu’une sorte d’« organe des sens » interne, qui Ă©claire les souvenirs lorsque cela est utile, ou leur refuse l’éclairage, c’est-Ă -dire les « censures », lorsqu’ils lui sont contraires) et le tout se traduit en mouvements. Au contraire, si la tendance est refoulĂ©e, elle ne peut se dĂ©ployer en actions extĂ©rieures et elle reflue alors dans la direction des organes sensoriels, d’oĂč le caractĂšre quasi hallucinatoire du rĂȘve ; de plus elle revient Ă©galement associĂ©e Ă  des souvenirs-images, mais sĂ©lectionnĂ©s jusqu’à pouvoir ĂȘtre tolĂ©rĂ©s par la conscience, d’oĂč le symbolisme, dont on saisit ainsi sa connexion avec la censure.

Il est bien difficile de juger cette interprĂ©tation de façon impartiale. En prĂ©sence de ce mĂ©lange d’observations incisives, mais traduites en un langage fort Ă©loignĂ© de celui de la psychologie expĂ©rimentale contemporaine, on voudrait pouvoir dissocier les faits de la thĂ©orie et les rĂ©interprĂ©ter de façon adĂ©quate aux connaissances actuelles. Seulement Freud et les psychanalystes ayant Ă©tĂ© longtemps mĂ©connus et leur doctrine dĂ©formĂ©e par les psychologues de laboratoire, ils ont constituĂ© une organisation Ă  eux, dont les services pratiques sont Ă©vidents en un domaine oĂč l’application suppose la rĂ©glementation, mais qui prĂ©sente ce danger de cristalliser et de maintenir intangible une vĂ©ritĂ© d’école. Le moment est venu cependant d’oublier Ă  la fois, et les prĂ©ventions officielles et l’esprit de chapelle, pour intĂ©grer la partie vivante du freudisme dans la psychologie tout court. Or, cette rĂ©alitĂ© intĂ©grable est constituĂ©e par la mĂ©thode et par les faits. Ceux-ci sont incontestables et, pour les connaĂźtre, il suffit de se soumettre soi-mĂȘme Ă  une « psychanalyse didactique ». Mais il faut en passer lĂ , et Ă  nĂ©gliger cette condition sine qua non du contact avec les faits, on se met dans la situation des philosophes qui parlent de la perception sans avoir jamais mesurĂ© un seuil en laboratoire !

Cela dit, il ne demeure aucun doute que la difficultĂ© du freudisme, pour le psychologue qui s’est pliĂ© Ă  l’expĂ©rience sur soi-mĂȘme, et a quelque peu pratiquĂ© la mĂ©thode sur autrui, Ă  titre de vĂ©rification, ne tient nullement aux faits affectifs comme tels, mais aux cadres gĂ©nĂ©raux dont la doctrine se contente dans le domaine de la psychologie gĂ©nĂ©rale : la nature de la mĂ©moire, le rĂŽle de l’association, la conception d’une conscience-Ă©clairage dont l’intelligence n’est pas le noyau actif, les rapports de la conscience et de l’inconscient, la conservation des sentiments, pour ne citer que les points principaux, sont autant de questions sur lesquelles un rĂ©ajustement s’impose, avant que l’on puisse espĂ©rer une thĂ©orie adĂ©quate du symbolisme.

Les deux faits fondamentaux dĂ©couverts par le freudisme sont l’un que l’affectivitĂ© infantile passe par des stades bien caractĂ©risĂ©s, et l’autre qu’il y a continuitĂ© sous-jacente, c’est-Ă -dire qu’à chaque niveau le sujet assimile inconsciemment les situations affectives actuelles aux situations antĂ©rieures, et mĂȘme aux plus anciennes. Or, ces faits sont d’autant plus intĂ©ressants pour nous qu’ils se trouvent ĂȘtre entiĂšrement parallĂšles Ă  ceux du dĂ©veloppement intellectuel. L’intelligence passe aussi par des stades et ils correspondent mĂȘme, dans les grandes lignes, Ă  ceux du dĂ©veloppement affectif. Par exemple la succion joue un rĂŽle aussi grand dans l’organisation des schĂšmes sensori-moteurs primitifs (espace buccal, etc.) que dans l’affectivitĂ© du nourrisson. Le « narcissisme » (Ă  condition bien entendu d’y voir un narcissisme sans Narcisse, c’est-Ă -dire sans la conscience du moi) correspond Ă  cet Ă©gocentrisme radical de la premiĂšre annĂ©e, durant laquelle l’univers et le moi se confondent faute d’objets permanents extĂ©rieurs. Au niveau du « choix de l’objet » affectif correspondent la construction de l’objet substantiel et l’organisation de l’espace extĂ©rieur. Au palier du transfert de l’affectivitĂ© sur d’autres personnes correspond enfin le dĂ©but de la socialisation de la pensĂ©e. D’autre part, toute l’analyse gĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e montre l’assimilation permanente des donnĂ©es actuelles aux schĂšmes antĂ©rieurs et Ă  ceux de l’activitĂ© propre, le progrĂšs de l’intelligence consistant en une dĂ©centration progressive de cette assimilation et les erreurs se rĂ©duisant au contraire Ă  une fixation inconsciente Ă  ce qu’on pourrait appeler les « complexes » intellectuels refoulĂ©s.

Seulement pour expliquer simultanĂ©ment cette Ă©laboration affective graduelle (qui est donc en connexion Ă©troite avec les constructions intellectuelles) et la continuitĂ© des assimilations inconscientes du prĂ©sent au passĂ©, un Ă©quilibre subtil est Ă  maintenir entre les notions de construction et celles d’identitĂ©. Or, malgrĂ© les apparences, Freud est beaucoup moins gĂ©nĂ©tique qu’on ne le dit et sacrifie trop souvent la construction Ă  la permanence, au point qu’il prĂȘte au nourrisson les attributs essentiels de la conscience achevĂ©e : une mĂ©moire, une conscience du moi, etc. Ce que nous voudrions donc, c’est une traduction gĂ©nĂ©tique du freudisme, en Ă©liminant de lui ce qui en fait encore trop une science de l’identique.

La premiĂšre difficultĂ© tient Ă  cet Ă©gard Ă  la notion freudienne de l’instinct, qui n’est ni la notion biologique d’un mĂ©canisme stable, ni la notion psycho-sociologique. Selon cette derniĂšre, on parlera de la « transformation sociale des sentiments » pour dire que de nouveaux sentiments, rĂ©ellement construits en fonction des interactions nouvelles qui surgissent en cours de route, viennent se greffer sur les instincts et se les intĂšgrent. Pour Freud, au contraire, l’instinct est une sorte d’énergie permanente, qui se conserve au travers de tout le dĂ©veloppement et se dĂ©place simplement d’un objet Ă  un autre (corps propre, parents, etc.) ; ce sont ces « charges » affectives qui dĂ©terminent alors les divers sentiments particuliers, tandis que la continuitĂ© du courant gĂ©nĂ©ral explique les « identifications » et les transferts. Or, on peut se demander si ce langage substantialiste n’est pas plus gĂȘnant que fĂ©cond, et si une mĂ©ditation sur les « intermittences du cƓur » ne conduirait pas Ă  un relativisme plus prĂšs de la rĂ©alitĂ©. Nous ne savons rien, en effet, de la conservation de l’énergie affective totale et ne constatons l’existence que de rythmes et de rĂ©gulations. Lorsque le sentiment se transfĂšre d’un objet Ă  un autre, nous devons reconnaĂźtre que, en plus de la continuitĂ©, il se construit un sentiment nouveau, par le fait que l’ancien est intĂ©grĂ© dans un schĂšme diffĂ©renciĂ© par rapport au prĂ©cĂ©dent, et que la continuitĂ© affective rĂ©sulte simplement de l’assimilation mutuelle de ces schĂšmes. Les « charges » sont donc relatives Ă  l’organisation d’ensemble des schĂšmes et en expriment la rĂ©gulation (toujours corrĂ©lative d’une structure intellectuelle correspondante). C’est pourquoi il est dangereux de postuler la conservation d’un sentiment dans l’« inconscient », durant ces pĂ©riodes d’intermittences. Pensons, par exemple, Ă  une tendance agressive, telle que celle qui se manifeste contre le pĂšre, dans les jeux et les rĂȘves du § 1 : il va de soi que, tout en pouvant rĂ©apparaĂźtre pĂ©riodiquement, une telle « pulsion » (qui alterne dans la conscience avec les sentiments inverses de tendresse et d’attachement) ne se conserve pas nĂ©cessairement entre deux dans l’« inconscient ». Ce qui se conserve — du moins on peut en faire l’hypothĂšse aussi lĂ©gitimement que celle de la conservation des sentiments comme tels, — ce sont les modes d’action et de rĂ©action, les schĂšmes de conduites, et par consĂ©quent certains rapports permanents entre les rĂ©actions du pĂšre et celles de l’enfant : ce sont ces rapports qui peuvent alors engendrer Ă  nouveau pĂ©riodiquement l’agressivitĂ© ou l’amour. Notons d’ailleurs que les deux solutions reviennent peut-ĂȘtre au mĂȘme, car ne plus Ă©prouver consciemment un sentiment qui rĂ©apparaĂźtra plus tard, c’est ĂȘtre le siĂšge d’un simple sentiment virtuel : or, un sentiment virtuel n’est pas autre chose qu’un schĂšme d’action ou de rĂ©action. Mais au moins ce second langage Ă©vite-t-il d’attribuer Ă  l’« inconscient » le pouvoir d’éprouver des sentiments pour son propre compte, comme s’il Ă©tait une seconde conscience. S’il les conserve, dirons-nous, ce n’est donc justement plus Ă  titre de sentiments : l’inconscient est essentiellement moteur (ou, comme disent les freudiens eux-mĂȘmes, « dynamique ») et c’est en termes de rĂ©actions qu’il convient alors de le dĂ©crire si l’on veut Ă©viter les piĂšges du vocabulaire substantialiste. On comprend d’ailleurs beaucoup mieux, en ce cas, pourquoi le sujet peut ignorer certaines de ses tendances cachĂ©es : il est, en effet, bien plus difficile de prendre conscience d’un schĂšme de rĂ©action et de ses implications enchevĂȘtrĂ©es qu’il ne le serait de sentiments dĂ©jĂ  tout formĂ©s et prĂȘts Ă  surgir tels quels.

Ceci nous conduit au problĂšme central de la mĂ©moire, qui soulĂšve exactement les mĂȘmes difficultĂ©s mais sur le plan de la reprĂ©sentation. Pour Freud, le passĂ© se conserve tout entier dans l’inconscient, la conscience ne possĂ©dant comme telle aucune mĂ©moire et se bornant Ă  Ă©clairer les souvenirs-images dĂ©posĂ©s dans les couches subliminales. Notons que c’est lĂ  une thĂ©orie rejoignant celles de bien d’autres auteurs, et que (associationnisme Ă  part) la mĂ©moire freudienne n’est pas trĂšs Ă©loignĂ©e de la mĂ©moire bergsonienne. Mais on a pĂ©riodiquement opposĂ© Ă  cette façon de voir une autre conception de la mĂ©moire, qui est celle du souvenir-reconstruction 2. Il demeure, en effet, impossible de savoir ce que devient un souvenir pendant les intervalles situĂ©s entre sa disparition et son retour : on n’expĂ©rimente que sur des souvenirs conscients et, lorsqu’on Ă©voque un souvenir oubliĂ©, cette Ă©vocation peut ĂȘtre aussi bien une reconstitution qu’un draguage. Bien plus, tous les travaux actuels sur la mĂ©moire mettent en Ă©vidence l’intervention de facteurs impliquant une organisation active des souvenirs : jugements, connexions logiques, etc. De Janet, pour qui la mĂ©moire est une conduite de « rĂ©cit », aux gestaltistes qui retrouvent des structures d’ensemble dans la reconstitution des souvenirs, sans oublier les travaux sur le tĂ©moignage, un nombre considĂ©rable de faits ont Ă©tĂ© recueillis qui parlent en faveur de la thĂšse de la reconstitution, partielle ou totale. Si l’on me demande ce que j’ai fait ce matin Ă  sept heures, je suis obligĂ© de le dĂ©duire, et il est douteux que mon inconscient l’ait inscrit sans plus sur un tableau perpĂ©tuellement tenu Ă  jour.

Bien plus, consĂ©quents avec leur hypothĂšse, les freudiens reculent les dĂ©buts de la mĂ©moire jusqu’à ceux de la vie mentale elle-mĂȘme. Pourquoi n’avons-nous pas de souvenirs des premiĂšres annĂ©es, et en particulier des premiers mois si fertiles en expĂ©riences affectives ? C’est, rĂ©pondent-ils, qu’il y a eu refoulement. Mais sur ce point la thĂ©orie de la mĂ©moire-reconstitution se trouve disposer d’une solution beaucoup plus simple : il n’y a pas de souvenirs de la premiĂšre enfance pour cette bonne raison qu’il n’y avait pas encore de mĂ©moire d’évocation capable de les organiser. La mĂ©moire de rĂ©cognition n’implique en effet, nullement la capacitĂ© d’évoquer des souvenirs, car celle-ci suppose l’image mentale, le langage intĂ©rieur et les dĂ©buts de l’intelligence conceptuelle. La mĂ©moire de l’enfant de deux Ă  trois ans est encore un mĂ©lange de rĂ©cits tabulĂ©s et de reconstitutions exactes mais chaotiques 3, et la mĂ©moire organisĂ©e ne se dĂ©veloppe qu’avec les progrĂšs de l’intelligence entiĂšre.

Mais alors, que devient la continuitĂ© inconsciente qui relie le prĂ©sent au passĂ© et assure la conservation des expĂ©riences affectives autant qu’intellectuelles ? D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, en quoi consistent les traces qui permettent la mĂ©moire de rĂ©cognition, ainsi que les assimilations sur lesquelles se fondent les reconstitutions de la mĂ©moire Ă©vocatrice ? Ici encore, il ne peut s’agir que de schĂšmes d’action et non pas d’images reprĂ©sentatives dĂ©posĂ©es Ă  titre d’images dans l’inconscient lui-mĂȘme (ce qui reviendrait Ă  nouveau Ă  en faire une seconde conscience). Le bĂ©bĂ© reconnaĂźt un objet ou un personnage dans la mesure oĂč il peut rĂ©agir Ă  leur Ă©gard comme il l’a fait prĂ©cĂ©demment et ce sont ces schĂšmes sensori-moteurs qui se prolongeront en souvenirs-images de la mĂȘme maniĂšre que nous avons vu (chap. III) l’image mentale se former par combinaison de schĂšmes signifiants et de schĂšmes signifiĂ©s. Mais cette transposition de la rĂ©cognition active en Ă©vocation reprĂ©sentative suppose toute l’organisation propre Ă  l’intelligence intĂ©riorisĂ©e et ne donne donc naissance Ă  une mĂ©moire organisĂ©e qu’avec le langage, le rĂ©cit et le systĂšme des concepts.

Si nous confrontons maintenant cette critique de la mĂ©moire avec celle des sentiments inconscients, il apparaĂźt Ă©vident qu’un rĂ©ajustement thĂ©orique est nĂ©cessaire pour pouvoir comprendre le rĂŽle des expĂ©riences affectives infantiles sur la vie entiĂšre de l’individu. Mais, en rĂ©alitĂ©, les faits sont tout aussi clairs si l’on renonce aux souvenirs inconscients pour parler le langage des schĂšmes et de leur assimilation rĂ©ciproque. Les freudiens s’expriment, par exemple, comme si l’image de la mĂšre et du pĂšre, formĂ©e au niveau du choix des premiers objets affectifs, subsistait durant toute l’existence, et comme si un nombre indĂ©fini de personnages Ă©taient ensuite « identifiĂ©s » inconsciemment Ă  ces images premiĂšres. Mais, s’il est Ă©vident que l’individu gĂ©nĂ©ralise ainsi bien souvent ses premiĂšres maniĂšres d’aimer ou de se dĂ©fendre, de s’attacher ou de se rĂ©volter, et s’il y a parfois une continuitĂ© impressionnante entre les premiĂšres rĂ©actions familiales et les rĂ©actions ultĂ©rieures sociales, religieuses, esthĂ©tiques (par exemple le motif de la rĂ©sistance aux tyrans chez Schiller, etc.), ni le souvenir inconscient ni la conservation des sentiments comme tels ne sont indispensables pour rendre compte des faits. L’« imago » peut n’ĂȘtre qu’un schĂšme. Il faut parler de schĂšmes affectifs comme il y a des schĂšmes moteurs et des schĂšmes intellectuels (et ce sont lĂ  d’ailleurs les mĂȘmes schĂšmes ou, du moins, des aspects indissociables des mĂȘmes rĂ©alitĂ©s) et c’est l’ensemble organisĂ© de ces schĂšmes qui constitue le « caractĂšre » de chacun, c’est-Ă -dire ses modes permanents de comportement. Lorsqu’un individu s’est rĂ©voltĂ© intĂ©rieurement contre une autoritĂ© paternelle trop coercitive et fait de mĂȘme ensuite vis-Ă -vis de ses maĂźtres ainsi que de toute contrainte, il n’est nullement nĂ©cessaire de dire qu’il identifie inconsciemment chaque personne en cause Ă  l’image de son pĂšre : il a simplement acquis au contact de celui-ci un mode de rĂ©agir et de sentir (un schĂšme affectif) qu’il gĂ©nĂ©ralise en cas de situations subjectivement analogues, de la mĂȘme maniĂšre qu’il a peut-ĂȘtre acquis le schĂšme de la chute des corps en laissant tomber une balle de son berceau sans qu’il soit besoin de soutenir qu’il identifie plus tard tous les corps qui tombent Ă  cette mĂȘme balle. Il est vrai qu’en rĂȘve il lui arrivera sans doute, lors d’une dispute avec une personne quelconque de la situer dans des scĂšnes infantiles et de la symboliser au moyen de traits empruntĂ©s Ă  son pĂšre. Il verra en outre facilement, en cas d’analyse, l’emboĂźtement de ces situations actuelles dans les situations passĂ©es. Mais ceci soulĂšve le problĂšme de la pensĂ©e symbolique, auquel nous allons revenir, et dĂ©montre tout au plus la moins grande gĂ©nĂ©ralisation et la moins grande abstraction des schĂšmes affectifs, par opposition aux schĂšmes intellectuels, sans qu’il faille pour autant lier le fait incontestable de l’assimilation des situations affectives entre elles Ă  une thĂ©orie contestable de la mĂ©moire ou de la conservation des sentiments.

Mais, avant d’en arriver au symbolisme, relevons encore une troisiĂšme question gĂ©nĂ©rale au sujet de laquelle une rĂ©vision est aujourd’hui nĂ©cessaire si l’on veut ajuster la psychanalyse aux notions essentielles de la psychologie contemporaine. Sans en faire Ă  proprement parler profession de foi, Freud a Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans l’ambiance de l’associationnisme classique. Or, bien que la technique qu’il a inventĂ©e eĂ»t prĂ©cisĂ©ment permis un renouvellement de la notion d’association, Freud en est restĂ© beaucoup trop tributaire. On retrouve mĂȘme chez lui les traces de la fameuse thĂ©orie de Taine sur la perception conçue comme une hallucination vraie (cf. l’explication du caractĂšre quasi hallucinatoire du rĂȘve). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale il conçoit la conscience comme un simple Ă©clairage (un « organe des sens interne »), dont le rĂŽle est uniquement de projecter sa lumiĂšre sur les associations toutes faites rĂ©sultant des ressemblances et contiguĂŻtĂ©s entre souvenirs inconscients. Il refuse donc Ă  l’activitĂ© consciente ce qui en fait le caractĂšre essentiel pour les auteurs actuels : c’est de constituer la pensĂ©e c’est-Ă -dire une activitĂ© constructrice rĂ©elle. Le problĂšme de l’intelligence est en fait absent du freudisme, et c’est grand dommage, car la mĂ©ditation sur la prise de conscience dans l’acte de comprĂ©hension, ainsi que sur les rapports entre les schĂšmes intellectuels inconscients et la « rĂ©flexion » consciente, eĂ»t certainement simplifiĂ© la thĂ©orie de l’inconscient affectif (voir dĂ©buts du § 1 de ce chap. VII).

Quoi qu’il en soit, voyant dans l’association l’activitĂ© mentale par excellence, Freud s’efforce, pour pĂ©nĂ©trer dans les arcanes de l’inconscient, d’atteindre les associations les plus spontanĂ©es possibles. D’oĂč sa double technique d’analyse en gĂ©nĂ©ral par retour Ă  la pensĂ©e non dirigĂ©e et d’analyse des rĂȘves par associations libres.

Or, on sait aujourd’hui que l’association, loin de constituer un fait premier, rĂ©sulte toujours d’un jugement, ou tout au moins d’une assimilation active 4. Il existe donc une continuitĂ© complĂšte entre l’association inconsciente et l’activitĂ© intelligente, ce qui conduit naturellement Ă  rĂ©viser la thĂ©orie des rapports entre la conscience et l’inconscient dans un sens plus fonctionnel et moins topographique. Quant Ă  la pensĂ©e spontanĂ©e et non dirigĂ©e que l’on libĂšre par la technique mĂȘme de la psychanalyse, il va de soi que ce que l’on y appelle « associations » consiste en assimilations, affectives plus que logiques mais actives tout de mĂȘme, c’est-Ă -dire qu’il y a construction malgrĂ© tout. Cela ne diminue d’ailleurs nullement son intĂ©rĂȘt, au contraire. En pratique cela ne change mĂȘme rien puisque cette construction Ă©mane toujours du sujet et rĂ©vĂšle par consĂ©quent encore son schĂ©matisme inconscient. Seulement, du point de vue thĂ©orique, cela conduit Ă  cette conclusion essentielle que, dans l’analyse d’un rĂȘve, les « associations libres » fournies par le sujet ne restituent pas sans plus celles qui ont provoquĂ© le rĂȘve lui-mĂȘme : elles le dĂ©passent nĂ©cessairement et construisent un nouveau systĂšme d’assimilations qui s’intĂšgrent simplement les prĂ©cĂ©dentes. Ce nouveau systĂšme, rĂ©pĂ©tons-le, reste rĂ©vĂ©lateur des tendances cachĂ©es du sujet, mais il ne se limite plus entiĂšrement au domaine du rĂȘve comme tel. Cela est si vrai que l’on pourrait, Ă  la place de rĂȘve, prendre comme point de dĂ©part des « associations » un fait divers quelconque dĂ©coupĂ© dans un journal : les assimilations spontanĂ©es du sujet permettraient alors de donner Ă  tous les dĂ©tails un sens symbolique, comme s’il s’agissait de l’un de ses propres rĂȘves
 et cela mĂȘme continuerait d’ĂȘtre instructif quant aux « complexes » du patient, mais cette expĂ©rience prouverait Ă  l’évidence qu’il s’agit d’assimilations actives et non pas d’un mĂ©canisme associatif automatique rejoignant celui qui aurait engendrĂ© le rĂȘve lui-mĂȘme.

Ceci nous ramĂšne enfin au problĂšme du symbolisme inconscient. Peut-on accepter sans plus, aprĂšs tout ce que nous venons de voir quant aux questions gĂ©nĂ©rales, l’explication freudienne du symbole : une image reliĂ©e Ă  une ou plusieurs significations par des associations inconscientes Ă©chappant Ă  la censure ? Autrement dit l’objet (ou le signifiĂ©) du symbole est associĂ© dans l’inconscient Ă  toutes sortes d’images, mais, cet objet Ă©tant censurĂ©, seules sont tolĂ©rĂ©es par la conscience les associations avec des images qui ne le rappellent pas d’une maniĂšre trop Ă©vidente : ces images sont donc symboliques dans la mesure oĂč elles trompent la censure — et le rĂŽle des associations libres est alors prĂ©cisĂ©ment de retrouver celles des associations inconscientes qui Ă©taient censurĂ©es au moment de la formation du symbole.

Or, cette interprĂ©tation nous paraĂźt soulever deux difficultĂ©s essentielles, qui dĂ©coulent de ce qui prĂ©cĂšde : la premiĂšre est que l’on comprend mal le mĂ©canisme ainsi que l’existence mĂȘme de la censure, et la seconde est que le symbolisme, et singuliĂšrement le symbolisme inconscient, dĂ©borde largement le domaine de ce qui est « censurable » ou refoulĂ© et semble constituer, bien plus qu’un dĂ©guisement ou qu’un camouflage, la forme Ă©lĂ©mentaire de la prise de conscience dans le sens d’une assimilation active.

Autant, en effet, la notion freudienne du refoulement est claire et importante (elle a d’ailleurs d’emblĂ©e conquis tous les esprits), autant la notion de censure est obscure et liĂ©e Ă  la conception de la passivitĂ© de la conscience dont nous parlions plus haut. La censure est un produit de la conscience, nous dit-on, lorsqu’elle veut ignorer un contenu refoulĂ©. Mais comment la conscience peut-elle ĂȘtre cause d’ignorance, c’est-Ă -dire d’inconscience ? Cela n’est comprĂ©hensible que si l’on compare la conscience Ă  un projecteur, qui Ă©claire certains points et se dĂ©tourne de certains autres, par la volontĂ© de celui qui l’actionne. Si la conscience est activitĂ© et intelligence, on ne comprend plus, et mĂȘme d’autant moins que la rĂ©ussite d’un refoulement malaisĂ© est ordinairement liĂ©e Ă  une certaine collaboration de la conscience (sans quoi le refoulement « rate » et il faut le psychanalyser, c’est-Ă -dire justement le rendre conscient). Certes, il arrive souvent que la conscience dĂ©sire ignorer ce qui lui dĂ©plaĂźt, mais alors elle n’est pas dupe, et lorsque, dans la tentation morale, on « ferme les yeux » jusqu’au dernier moment sur la nature de la tendance qui finit par l’emporter, on sait fort bien, au fond, oĂč l’on veut en venir et la conscience est en rĂ©alitĂ© complice dĂšs le point de dĂ©part. Sont-ce donc ces mĂ©canismes qui expliquent le symbole ? Cela serait bien insuffisant, en prĂ©sence de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du symbolisme. En rĂ©alitĂ©, la « censure » du rĂȘve n’est qu’une expression tautologique pour signifier son inconscience, et, ou bien elle n’exprime rien de plus que la notion du refoulement lui-mĂȘme, ou bien elle traduit le fait bien plus gĂ©nĂ©ral de l’incapacitĂ© du rĂȘveur Ă  prendre une conscience claire de toutes les tendances qui l’agitent.

En effet, et c’est lĂ  le point capital, le symbolisme inconscient dĂ©passe en gĂ©nĂ©ralitĂ© le domaine du refoulĂ© et par consĂ©quent du censurable, et l’on peut donc se demander si son caractĂšre inconscient, c’est-Ă -dire l’ignorance dans laquelle le sujet demeure de sa signification, ne traduit pas simplement une prise de conscience difficile et incomplĂšte. Pour Freud la censure rĂ©sulte de la conscience et le symbolisme est le produit d’associations inconscientes qui trompent la censure. Il convient de chercher si l’on ne pourrait pas retourner ces deux termes : la « censure » n’étant que l’expression mĂȘme du caractĂšre inconscient — c’est-Ă -dire incompris — du symbole, celui-ci rĂ©sulterait sans plus d’un dĂ©but d’assimilation consciente — c’est-Ă -dire d’un essai de comprĂ©hension.

À vrai dire Freud a donnĂ© deux explications successives du symbolisme et le fait est d’autant plus intĂ©ressant pour nous qu’il tient justement au rĂŽle de la censure. L’explication primitive consiste Ă  subordonner Ă  la censure l’ensemble des mĂ©canismes symboliques, le symbole se rĂ©duisant ainsi tout entier Ă  la notion de dĂ©guisement. Dans la suite, au contraire, et sans doute sous l’influence de Silberer, d’Adler et surtout de Jung, Freud a admis que le symbolisme constituait Ă©galement un langage primitif, mais il est alors Ă  la fois langage et dĂ©guisement : le mĂ©canisme de la « condensation » est en ce cas explicable par de simples facteurs d’économie de la pensĂ©e, mais le « dĂ©placement » reste conçu comme rĂ©sultant toujours de la censure elle-mĂȘme.

Or, en rĂ©alitĂ©, le « dĂ©placement » est insĂ©parable de la « condensation », car il est impossible de rĂ©unir en une seule image des traits empruntĂ©s Ă  plusieurs objets sans dĂ©placer l’accent affectif, et l’ensemble des mĂ©canismes constitutifs du symbole inconscient peut fort bien fonctionner dans des cas oĂč le contenu du symbole n’a rien de refoulĂ© ni de censurĂ© puisqu’il correspond alors Ă  des pensĂ©es ou des dĂ©sirs parfaitement conscients et connus du sujet lui-mĂȘme Ă  l’état de veille. On peut, Ă  cet Ă©gard, citer deux ordres de faits : les rĂȘves transparents, c’est-Ă -dire symboliques mais d’un symbolisme immĂ©diatement comprĂ©hensible au rĂ©veil, et surtout les images de demi-sommeil, autrefois baptisĂ©es des noms solennels d’hallucinations hypnogogiques et hypnopompiques.

Voici des exemples de rĂȘves transparents. Un jeune homme dĂ©sire la sĂ©paration de ses parents, sa mĂšre un peu tyrannique gĂąchant l’existence de son pĂšre. Elle est Parisienne, et lui porte un nom mĂ©ridional. Or, dans son rĂȘve, le fils sort de la gare d’Avignon et est frappĂ© par l’ordre et la propretĂ© inaccoutumĂ©s des rues ; on lui dit alors : « Depuis que le Midi de la France s’est constituĂ© en rĂ©publique indĂ©pendante, tout marche mieux qu’avant. » On constate donc en ce cas l’existence d’un symbolisme, presque comparable Ă  celui d’un jeu d’imagination, et cependant il est difficile de faire intervenir la censure, puisque les significations sont Ă©videntes. On dira peut-ĂȘtre que la sĂ©paration de ses parents est toujours pour un sujet une chose dĂ©licate et qu’on ne sait donc pas quels complexes cachĂ©s et quel sens profond peuvent recouvrir ces symboles. Mais voici un autre exemple. Un Ă©tudiant en philosophie doit remettre Ă  son maĂźtre, le lendemain du rĂȘve, une critique du TraitĂ© de logique de Goblot, qui vient de paraĂźtre. Il compte ĂȘtre sĂ©vĂšre Ă  l’égard de cet ouvrage, mais connaĂźt l’opinion bien diffĂ©rente du professeur et s’attend donc Ă  ĂȘtre lui-mĂȘme en situation difficile. Voici le rĂȘve : le cours de logique va commencer, mais le maĂźtre entre accompagnĂ© d’un vieux monsieur qui prend lui-mĂȘme la parole, tandis que le premier reste appuyĂ© au mur, en croisant les bras d’un air Ă©nigmatique ; le vieux monsieur dĂ©bute assez bien, mais s’éloigne ensuite toujours plus de son sujet ; l’étudiant sort Ă©nervĂ©, mais, Ă  peine hors de la salle, il entend les sifflets et les frottements de pieds de l’auditoire, et rentre enchanté ; le pauvre monsieur cesse de parler et s’en va lentement, tandis que le professeur toujours immobile, le suit des yeux, puis regarde longuement le public, et enfin dit, presque convaincu : « Au fond, vous avez bien fait de le sortir. C’était bien mauvais ce qu’il racontait lĂ . » Or, au rĂ©veil, l’étudiant reconnaĂźt immĂ©diatement le vieux monsieur comme Ă©tant le voisin de table, Ă  la BibliothĂšque nationale, d’un lecteur dont il avait remarquĂ© une certaine ressemblance physique avec M. Goblot. De plus, il se rappelle aussitĂŽt une confĂ©rence de ce dernier, qui lui avait dĂ©plu par ses incursions dans un domaine Ă©tranger au sujet. Le sens du dĂ©sir exprimĂ© par le rĂȘve est donc Ă©vident : convaincre le professeur en mettant avec soi l’auditoire. Mais alors pourquoi un symbolisme aussi enfantin, au lieu de rĂȘver simplement le rĂ©sultat dĂ©sirĂ©, tout aussi facile Ă  imaginer tel quel ? Pourquoi M. Goblot n’est-il pas reprĂ©sentĂ© en chair et en os, et pourquoi le symbole le dĂ©place-t-il non pas sur son sosie, mais mĂȘme sur un ami de ce dernier, comme s’il y avait censure rigoureuse ?

Les freudiens diront peut-ĂȘtre encore que quelque complexe paternel subsiste lĂ , tapi dans l’ombre, qui explique malgrĂ© tout le camouflage. Aussi, pour les convaincre, n’est-ce pas le rĂȘve transparent qui constitue le domaine de choix dans l’étude de la formation des symboles. C’est l’image de demi-sommeil, et en particulier lorsqu’elle traduit symboliquement les derniĂšres pensĂ©es du sujet avant de s’endormir. C’est ce que nous allons voir maintenant, avec les travaux de H. Silberer.

§ 3. Le symbolisme selon Silberer, Adler et Jung

H. Silberer est un disciple de Freud, qui a spĂ©cialement Ă©tudiĂ© le symbolisme dans la pensĂ©e mystique. Mais, douĂ© d’esprit critique et expĂ©rimental, il a cherchĂ© Ă  dĂ©velopper la thĂ©orie du symbole en analysant les images de demi-sommeil au moyen d’une mĂ©thode originale et fructueuse. Le silence dont les freudiens ont entourĂ© ses travaux (Ă  l’encontre de Adler et de Jung, Silberer n’a point créé de chapelle dissidente), est difficilement explicable car ils sont d’un intĂ©rĂȘt certain et eussent contribuĂ©, s’ils avaient Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s, Ă  rapprocher la psychanalyse de la psychologie courante. Dans son Ă©tude sur la formation des symboles 5, Silberer cherche Ă  atteindre le point prĂ©cis oĂč, en Ă©tat de demi-sommeil, la pensĂ©e abandonne sa structure cohĂ©rente et logique pour s’engager dans la direction du symbolisme imagĂ©. Observant alors que les premiĂšres images apparues prolongent souvent la derniĂšre idĂ©e consciente et la traduisent symboliquement, cet auteur a tentĂ© de rĂ©aliser expĂ©rimentalement le phĂ©nomĂšne en s’astreignant lui-mĂȘme Ă  fixer sa pensĂ©e sur un problĂšme choisi d’avance et Ă  se rĂ©veiller pour noter les images surgies aprĂšs que le sommeil l’avait gagnĂ© dans sa mĂ©ditation. C’est ainsi qu’avant de s’endormir Silberer dĂ©cide de comparer les notions du temps dĂ©veloppĂ©es par Kant et Schopenhauer dans leurs philosophies : il vient un moment oĂč sa pensĂ©e ne parvient plus Ă  Ă©voquer simultanĂ©ment les deux systĂšmes, et alors, Ă  peu prĂšs gagnĂ© par le sommeil, il se voit dans une administration publique, cherchant Ă  entrer en contact avec deux fonctionnaires Ă  leurs guichets, et les manquant tous deux alternativement. Or, non seulement Silberer atteint donc, par cette mĂ©thode, un symbolisme visiblement indĂ©pendant du refoulement et de la censure, mais encore il est conduit Ă  dĂ©couvrir une distinction dans les symboles inconscients : Ă  cĂŽtĂ© des symboles « matĂ©riels », qui reprĂ©sentent un objet ou un Ă©vĂ©nement particuliers (par exemple un roi comme symbole du pĂšre), il propose la notion de symboles « fonctionnels » pour caractĂ©riser ceux qui figurent le fonctionnement mĂȘme de la pensĂ©e. Dans l’exemple de Kant et de Schopenhauer c’est, en effet, l’impossibilitĂ© oĂč se trouve la pensĂ©e en demi-sommeil de maintenir le contact avec les deux termes du rapport qui est symbolisĂ©e par les deux guichets entre lesquels va et vient l’administrĂ©. Bien plus, une fois engagĂ© dans cette voie, Silberer, en s’inspirant d’ailleurs des notions freudiennes du polysymbolisme et de l’emboĂźtement des situations autant que de sa propre distinction des symboles matĂ©riels et fonctionnels, dĂ©couvre qu’un mĂȘme rĂȘve symbolise parfois simultanĂ©ment des dĂ©sirs infantiles et des pensĂ©es sĂ©rieuses actuelles : outre l’interprĂ©tation rĂ©trospective qui se fera dans le sens des emboĂźtements de plus en plus profonds, il suggĂšre alors la possibilitĂ© d’une analyse « anagogique », orientĂ©e dans le sens inverse.

Freud a contestĂ© aussi bien l’existence des symboles fonctionnels que la lĂ©gitimitĂ© de l’analyse anagogique. La question se pose nĂ©anmoins de savoir si les postulats mĂ©thodologiques de l’analyste ne prĂ©jugent pas de cette seule orientation rĂ©trospective. Silberer semble plus prudent en admettant le bien-fondĂ© des deux points de vue Ă  la fois : le symbolisme dĂ©montre simplement la continuitĂ© du passĂ© et du prĂ©sent, mais cela peut signifier aussi bien une Ă©vocation du passĂ© en vue de l’adaptation actuelle qu’une assimilation de l’actuel au passĂ©. Quant aux symboles fonctionnels, on peut les classer comme on l’entendra, mais les faits rassemblĂ©s par Silberer dĂ©montrent Ă  eux seuls, et c’est ce qui nous intĂ©resse ici, l’indĂ©pendance du symbolisme Ă  l’égard du refoulement et de la « censure ».

On sait, d’autre part, comment et pour quelles raisons la notion de l’analyse anagogique se retrouve chez Adler. Contrairement Ă  l’importance que Freud attribue Ă  la sexualitĂ©, Adler retrouve partout l’instinct de conservation et la volontĂ© de puissance ou d’expansion. L’amour mĂȘme est surtout pour l’individu un moyen de jouer un rĂŽle et d’affirmer son moi. Quant aux rĂ©miniscences, le nĂ©vropathe les crĂ©e, et toujours dans le mĂȘme but, plus qu’il n’en subit rĂ©ellement les effets. Le vrai problĂšme du dĂ©veloppement affectif, pour cet auteur, est donc la compensation graduelle des sentiments d’infĂ©rioritĂ© propres Ă  l’enfance : c’est la rĂ©alisation par l’individu du programme de vie issu de ce besoin de compensation, c’est l’ajustement des « surcompensations », sources de troubles autant que d’aptitudes supra-normales et c’est l’élimination des rĂ©sidus d’insĂ©curitĂ© et d’infĂ©rioritĂ©. De ce point de vue, le symbolisme n’apparaĂźt nullement Ă  Adler comme un dĂ©guisement, mais comme un simple reflet, direct ou « allĂ©gorique » des dĂ©sirs d’expansion ou des sentiments d’insĂ©curitĂ© du sujet. Le jeu des enfants en est un exemple typique. La fiction symbolique se retrouve chez les nĂ©vropathes qui, par compensation, inventent des histoires justificatrices et, par « surcompensation », se construisent des idĂ©aux inaccessibles. Le rĂȘve, enfin, est un reflet sommaire et allĂ©gorique des attitudes actuelles du sujet, dans lequel Adler a cherchĂ© Ă  trouver des symboles caractĂ©ristiques des tendances Ă  l’expansion ou Ă  l’infĂ©riorité : par exemple les images impliquant le « haut » et le « bas ».

Nous n’avons pas Ă  discuter ici du rĂŽle respectif des instincts, sexuel ou de conservation, dans l’inconscient humain : aprĂšs que les prĂ©socratiques eurent dĂ©cidĂ©, Ă  tour de rĂŽle, que la « nature des choses » Ă©tait l’eau, l’air et le feu (ou encore cette substance infinie et indĂ©terminĂ©e qui rappelle l’« énergie psychique » de Jung) le progrĂšs des connaissances a montrĂ© qu’il ne s’agissait pas lĂ  d’élĂ©ments simples, ni uniques. Quant au problĂšme qui nous intĂ©resse, Adler n’a volontairement point Ă©laborĂ© de doctrine de la genĂšse des symboles et a centrĂ© ses prĂ©occupations sur les applications pratiques, dont on connaĂźt d’ailleurs l’intĂ©rĂȘt et la diversité 6. Il est donc inutile que nous poursuivions ici la discussion de l’interprĂ©tation adlĂ©rienne du symbole.

Avec C. G. Jung, par contre, on se trouve en prĂ©sence d’une nouvelle thĂ©orie d’ensemble de la pensĂ©e symbolique, liĂ©e Ă  une nouvelle conception de l’inconscient. Jung reproche Ă  Freud d’avoir trop rĂ©trĂ©ci l’inconscient en le limitant au domaine des expĂ©riences antĂ©rieurement vĂ©cues consciemment, puis refoulĂ©es. À cĂŽtĂ© de cet « inconscient individuel » il existe un nombre considĂ©rable d’élĂ©ments qui n’ont jamais Ă©tĂ© conscients, et qui ne peuvent pas l’ĂȘtre parce qu’ils ne sont pas encore adaptĂ©s Ă  la rĂ©alitĂ©. Or, par opposition Ă  l’inconscient individuel, fait de souvenirs diffĂ©rant d’un individu Ă  l’autre, ces Ă©lĂ©ments antĂ©rieurs Ă  toute conscience sont communs Ă  l’ensemble des individus et dĂ©finissent par consĂ©quent un « inconscient collectif » (collectif Ă©tant pris au sens de gĂ©nĂ©ral et non pas de social). Ils sont caractĂ©risĂ©s par les grandes tendances ancestrales et innĂ©es qui commandent les comportements essentiels de l’humanitĂ©, de ses instincts vitaux les plus Ă©lĂ©mentaires Ă  ses tendances mystiques les plus permanentes et les plus hautes. Quant Ă  la pensĂ©e symbolique, elle apparaĂźt alors comme la prise de conscience primitive de ces rĂ©alitĂ©s intĂ©rieures. En dessous du symbolisme individuel, variable et superficiel, il existerait ainsi un symbolisme collectif (toujours au sens de gĂ©nĂ©ral), qui serait proprement le langage de l’ñme humaine. InspirĂ© par ces grandes hypothĂšses, C. G. Jung s’est livrĂ© Ă  une trĂšs vaste enquĂȘte sur la gĂ©nĂ©ralitĂ© des symboles, collectionnant les rĂȘves normaux, les rĂȘveries pathologiques (on connaĂźt ses travaux sur la schizophrĂ©nie), les symboles mystiques, les innombrables manifestations symboliques inhĂ©rentes aux mythes, aux rites, aux reprĂ©sentations sacrĂ©es des sociĂ©tĂ©s primitives et orientales, bref poursuivant avec une patience et une Ă©rudition inlassables le rĂȘve de la reconstitution des symboles originels de l’humanitĂ©. La pensĂ©e symbolique collective correspond ainsi, pour Jung, Ă  une phase initiale de la pensĂ©e humaine, Ă  une Ă©poque oĂč la civilisation non encore occupĂ©e Ă  la conquĂȘte du monde extĂ©rieur, se tournait vers l’intĂ©rieur, cherchant Ă  formuler par le mythe les dĂ©couvertes psychiques dues Ă  cette introversion. Les grands symboles gĂ©nĂ©raux sont donc hĂ©rĂ©ditaires : « formes prĂ©existantes ou types archaĂŻques de l’aperception », « conditions congĂ©nitales de l’intuition », « dĂ©terminantes a priori de toute expĂ©rience », disait-il autrefois. Expression des « archĂ©types » dit-il aujourd’hui, c’est-Ă -dire des systĂšmes Ă  la fois affectifs et reprĂ©sentatifs constituant la « palĂ©opsyche » 7. Notons enfin que cette conception fournit une nouvelle solution du problĂšme de la gĂ©nĂ©ralitĂ© et de la nature des mythes : au lieu de voir en eux, avec Max MĂŒller, une « maladie du langage » avec un centre indo-germanique unique de diffusion, ou, avec Andrew Lang, un rĂ©sidu d’institutions sociales primitives, communes Ă  toutes les sociĂ©tĂ©s, Jung les considĂšre donc comme gĂ©nĂ©raux parce que constituant la prise de conscience convergente des mĂȘmes archĂ©types, inhĂ©rents Ă  un seul inconscient collectif innĂ© dans l’humanitĂ©.

Jung est un bĂątisseur Ă©tonnant, mais un certain mĂ©pris de la logique et de l’activitĂ© rationnelle, qu’il a contractĂ© au contact quotidien de la pensĂ©e mythologique et symbolique, l’a peut-ĂȘtre rendu trop peu exigeant en fait de vĂ©rifications. Pour mieux sympathiser avec les rĂ©alitĂ©s dont il parle, il adopte une attitude antirationaliste et les rapprochements surprenants dont il a le secret ne laissent pas que d’inquiĂ©ter parfois le lecteur critique.

Ce qui restera de Jung, ce sont la gĂ©nĂ©ralitĂ©, au moins relative, des symboles, ainsi que la conception essentielle du symbolisme comme pensĂ©e et langage primitifs. Mais il importe de distinguer soigneusement, si l’on veut demeurer dans les limites du vĂ©rifiable, le fait de la gĂ©nĂ©ralitĂ© et l’hypothĂšse de l’hĂ©rĂ©ditĂ© ou de l’innĂ©itĂ© de la pensĂ©e symbolique. DĂšs lors, le caractĂšre gĂ©nĂ©ral et « primitif » de cette derniĂšre peut prĂ©senter deux significations bien distinctes : celle de congĂ©nital ou celle de simplement infantile. Jung lui-mĂȘme a dĂ©jĂ  bien attĂ©nuĂ© la thĂšse de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des symboles lorsque, rĂ©pondant Ă  des critiques, il a dĂ©claré : « Je ne prĂ©tends en aucune maniĂšre que ces reprĂ©sentations soient hĂ©ritĂ©es, mais je pense qu’on hĂ©rite la possibilitĂ© de ces reprĂ©sentations, ce qui n’est pas la mĂȘme chose. 8 » En effet, si l’on prenait cette rĂ©ponse Ă  la lettre, non seulement cela reviendrait Ă  dire que seule la possibilitĂ© de la pensĂ©e est innĂ©e (ce sur quoi tout le monde est d’accord), mais encore cela renverrait, par le fait mĂȘme, l’explication des mĂ©canismes particuliers de cette pensĂ©e aux lois de son dĂ©veloppement, c’est-Ă -dire Ă  sa genĂšse infantile.

En rĂ©alitĂ©, que trouve-t-on dans les symboles gĂ©nĂ©raux dĂ©couverts ou reconnus par Jung ? Il faut d’abord mettre Ă  part une sĂ©rie de symboles mystiques (la croix, le mandala, etc.) dont le contenu pourrait bien ĂȘtre collectif au sens de social plus que de gĂ©nĂ©ral. Il y aurait, pour un sociologue, bien des rĂ©serves Ă  faire dans le domaine des mythes et on verrait peut-ĂȘtre la « conscience collective » de Durkheim rĂ©cupĂ©rer une partie de l’« inconscient collectif » de Jung. Mais on pourrait rĂ©pondre que le social est reflĂ©tĂ© par la personne humaine et que le symbolisme comme structure gĂ©nĂ©rale de pensĂ©e peut ĂȘtre inhĂ©rent Ă  celle-ci avant de se socialiser. Ce sur quoi nous serions en partie d’accord, mais alors cela nous ramĂšne Ă  l’infantile ; car seul l’enfant est antĂ©rieur aux diffĂ©rentes formes de la vie sociale.

De ce point de vue une seconde catĂ©gorie de symboles « gĂ©nĂ©raux » doit retenir l’attention : ce sont ceux qui sont communs Ă  la pensĂ©e de l’enfant, au rĂȘve et aux diverses formes symboliques de la pensĂ©e adulte. Un bon exemple est celui de l’eau qui est rattachĂ©e Ă  l’idĂ©e de « milieu originel », donc de naissance ou de nouvelle naissance dans un grand nombre de reprĂ©sentations. Le fait est connu dans les symboles oniriques. De nombreux mythes font sortir des eaux les hommes ou les dieux. Divers rites de baptĂȘme unissent, dans l’utilisation de l’eau, les idĂ©es de nouvelle naissance Ă  celles de purifications. Or, il se produit Ă©galement, dans ces sortes de mythes individuels intermĂ©diaires entre la fabulation ludique et la pensĂ©e sĂ©rieuse, construits par les enfants pour s’expliquer l’origine des choses, que l’eau joue un rĂŽle dont, mĂȘme s’il est influencĂ© par l’adulte, le caractĂšre reste original. Nous avons citĂ© jadis (ReprĂ©sentation du monde, 2e Ă©d., p. 390) le cas d’un garçon qui faisait remonter les humains Ă  des petits vers sortis de bulles formĂ©es au fond du grand lac qui remplissait tout : ces petits vers, Ă©chouĂ©s sur le rivage, poussaient des bras, des pieds et des dents et devenaient les bĂ©bĂ©s qui furent les premiers hommes et se sont rĂ©partis en Suisses, Français et Allemands.

Mais, Ă  supposer que de tels symboles gĂ©nĂ©raux ne soient pas dus Ă  des rapprochements forcĂ©s, pourrait-on en conclure Ă  l’intervention de facteurs hĂ©rĂ©ditaires ? Il y a deux solutions possibles : ou bien une tendance inconsciente innĂ©e et commune Ă  tous les hommes, qui inspirerait les enfants d’aujourd’hui comme elle a dĂ©terminĂ© les reprĂ©sentations ancestrales, ou bien une simple reprĂ©sentation imagĂ©e due Ă  l’assimilation symbolique qui caractĂ©rise la pensĂ©e de l’enfant, et pouvant ĂȘtre gĂ©nĂ©rale dans la mesure oĂč les produits de la pensĂ©e infantile influencent toutes les formes « primitives » de pensĂ©e.

Or, pour choisir entre ces deux solutions, il est une mĂ©thode dont l’emploi semble s’imposer si l’on ne veut pas isoler par principe la question de la pensĂ©e symbolique. C’est de comparer ces convergences possibles avec celles qui se prĂ©sentent entre la pensĂ©e proprement conceptuelle de l’enfant et celle des sociĂ©tĂ©s primitives ou antiques. Or, ces convergences sont plus nombreuses qu’il ne semble. Nous ne parlerons pas de la magie infantile, des « participations » au sens de LĂ©vy-Bruhl ou des mythes d’origine, puisqu’ils se trouvent dans une situation prĂ©cisĂ©ment intermĂ©diaire entre la pensĂ©e symbolique et la pensĂ©e conceptuelle et posent donc Ă  nouveau le mĂȘme problĂšme. Mais on peut invoquer les ressemblances frappantes entre les dĂ©buts de la pensĂ©e rationnelle chez l’enfant de sept Ă  dix ans et chez les Grecs : l’explication par identification de substances (les astres qui naissent de l’air ou des nuages, l’air et la terre qui proviennent de l’eau, etc.), par un atomisme issu de cette identification grĂące aux schĂ©mas de la condensation et de la rarĂ©faction, et jusqu’à l’explication prĂ©cise de certains mouvements par le choc en retour de l’air (ጀΜτÎčÏ€Î”ÏÎŻÏƒÏ„Î±ÏƒÎčς), dont se servait Aristote. Faut-il alors admettre que les « archĂ©types » qui ont inspirĂ© les dĂ©buts de la physique grecque se retrouvent hĂ©rĂ©ditairement chez l’enfant ? Il nous paraĂźt infiniment plus simple de nous borner Ă  supposer que les mĂȘmes mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques qui expliquent le dĂ©veloppement de la pensĂ©e de l’enfant actuel se sont appliquĂ©s dĂ©jĂ  Ă  celui d’esprits qui, comme les premiers prĂ©socratiques, se dĂ©gageaient Ă  peine de la pensĂ©e mythologique et prĂ©logique. Quant au schĂ©ma de la « rĂ©action environnante », Aristote semble ne l’avoir pas construit lui-mĂȘme : il l’aura empruntĂ© aux reprĂ©sentations courantes, qui pouvaient ĂȘtre aussi rĂ©pandues dans une civilisation antĂ©rieure au machinisme qu’elles le sont chez les enfants d’aujourd’hui.

Bref, lĂ  oĂč il y a convergence entre la pensĂ©e de l’enfant et des reprĂ©sentations historiques, il est beaucoup plus aisĂ© d’expliquer ces derniĂšres par les lois gĂ©nĂ©rales de la mentalitĂ© infantile que d’invoquer une hĂ©rĂ©ditĂ© mystĂ©rieuse. Si haut que l’on remonte dans l’histoire ou la prĂ©histoire, l’enfant a toujours prĂ©cĂ©dĂ© l’adulte, et l’on peut en outre supposer que plus une sociĂ©tĂ© est primitive plus est durable l’influence de la pensĂ©e de l’enfant sur le dĂ©veloppement de l’individu, puisque la sociĂ©tĂ© n’est alors pas encore en Ă©tat de transmettre ou de constituer une culture scientifique.

Si ce qui prĂ©cĂšde est vrai de la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral, il n’y a pas de raison que cela ne le soit pas aussi de la pensĂ©e symbolique en particulier. Nous retiendrons donc de Jung son idĂ©e centrale d’une pensĂ©e symbolique primitive, indĂ©pendante des mĂ©canismes de refoulement ou de censure. Mais, pour l’expliquer, il faut revenir Ă  l’enfant et au dĂ©veloppement psycho-gĂ©nĂ©tique visible et analysable. C’est le mĂ©rite de Freud d’avoir posĂ© le problĂšme du symbolisme inconscient sur le seul terrain de l’évolution individuelle. Une fois dissociĂ© de l’interprĂ©tation par le dĂ©guisement, le symbolisme peut acquĂ©rir, grĂące au caractĂšre rĂ©ellement primitif des mĂ©canismes de la pensĂ©e de l’enfant, le mĂȘme degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© que Jung a cherchĂ© dans l’hypothĂšse de l’inconscient « collectif ».

§ 4. Essai d’explication du symbolisme inconscient

Le symbolisme inconscient, c’est-Ă -dire dont la signification n’est pas immĂ©diatement connue du sujet lui-mĂȘme, n’est qu’un cas particulier du symbolisme en gĂ©nĂ©ral, et doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme tel. En effet, s’il subsiste une trĂšs grande distance entre le symbolisme conscient de l’adulte (images, comparaisons concrĂštes, etc.) et son symbolisme inconscient (rĂȘve, etc.), chez le petit enfant, par contre, il existe tous les intermĂ©diaires entre ces deux extrĂȘmes, puisque le jeu d’imagination ou jeu symbolique prĂ©sente toute la gamme des nuances entre les symboles analogues Ă  ceux du rĂȘve et les symboles intentionnellement construits et entiĂšrement comprĂ©hensibles pour le sujet. On peut mĂȘme dire qu’entre deux et quatre ans ce sont les symboles situĂ©s Ă  mi-chemin entre les extrĂȘmes, c’est-Ă -dire en partie conscients et en partie inconscients, qui sont les plus frĂ©quents.

S’il en est ainsi, il est clair qu’une explication valable du jeu symbolique doit ipso facto expliquer Ă©galement le symbole inconscient — à condition bien entendu de comporter d’elle-mĂȘme une gĂ©nĂ©ralisation possible selon cette nouvelle dimension qu’est justement l’inconscient, c’est-Ă -dire de pouvoir fournir les raisons de l’incomprĂ©hension dont tĂ©moigne le sujet Ă  l’égard de son propre symbolisme. Or, si le jeu symbolique n’est que l’expression d’une assimilation du rĂ©el au moi, c’est-Ă -dire d’une assimilation dissociĂ©e de l’accommodation actuelle correspondante, le symbole inconscient l’est a fortiori : l’égocentrisme radical dont font preuve, soit le rĂȘve en lui-mĂȘme (en tant que cette perte de contact avec la rĂ©alitĂ©), soit les tendances refoulĂ©es (en tant que contraires Ă  la rĂ©alitĂ© acceptĂ©e) suffisent alors Ă  rendre compte de l’inconscience du symbole, parce qu’un Ă©tat radicalement Ă©gocentrique est un Ă©tat d’indiffĂ©renciation complĂšte entre le moi et le monde extĂ©rieur et par consĂ©quent un Ă©tat de non-conscience du moi, ou, ce qui revient au mĂȘme, de projection des impressions internes dans les formes fournies par le monde extĂ©rieur. Suppression de la conscience du moi par absorption imaginaire totale du monde extĂ©rieur donc par confusion avec lui, tel est le principe du symbole inconscient, et on voit d’emblĂ©e qu’il constitue un simple cas limite de cette assimilation du rĂ©el au moi qu’est le symbolisme ludique.

Nous distinguerons trois questions, dans l’essai de dĂ©monstration qui va suivre : celle des symboles dits anatomiques, qui reprĂ©sentent une partie du corps propre au moyen d’un objet extĂ©rieur, celle des symboles non anatomiques indĂ©pendants du refoulement et celle des rapports entre le symbolisme et le refoulement. Les symboles anatomiques peuvent ĂȘtre eux-mĂȘmes accompagnĂ©s de refoulements, ou indĂ©pendants d’eux. Ils peuvent en outre se former Ă  tout Ăąge et ne sont pas nĂ©cessairement les plus primitifs. Mais ils sont spĂ©cialement instructifs par leur caractĂšre paradoxal, et sont souvent parmi les plus inconscients : c’est pourquoi il nous paraĂźt utile de commencer par eux.

Nous avons vu, au § 1, deux exemples de ces symboles anatomiques : un rĂȘve accompagnant la miction et reprĂ©sentant un arrosoir qui se vide, ainsi qu’un rĂȘve d’érection figurant un haricot qui grossit. On connaĂźt les innombrables exemples rassemblĂ©s par les freudiens en ce qui concerne les organes masculins et fĂ©minins. En tous ces cas, il va de soi qu’il peut y avoir refoulement, au moins pendant le rĂȘve. Mais il est important de noter que les symboles anatomiques se produisent Ă©galement dans les images de demi-sommeil, et cela au sujet de parties du corps ne donnant lieu Ă  aucun refoulement :

Un sujet adulte s’endort frĂ©quemment la main posĂ©e contre l’angle du maxillaire infĂ©rieur, sentant ainsi battre le sang dans l’artĂšre carotide. Cette situation a provoquĂ©, Ă  temps espacĂ©s, les images suivantes : 1° Un ruisseau qui bouillonne Ă  l’angle d’un rocher, avec un rythme, dont le dĂ©bit de l’eau correspondant exactement Ă  celui des battements du sang (comme le sujet a pu le vĂ©rifier en se rĂ©veillant). 2° Un cheval au galop, reproduisant le mĂȘme rythme. 3° Les sinusoĂŻdes dĂ©crites dans l’eau par le Gordius aquaticus, ver d’un mĂštre de long et mince comme une ficelle. Ici encore les pĂ©riodes de la sinusoĂŻde correspondaient aux battements du sang. 4° La tĂȘte appuyant sur la main ouverte peut provoquer un engourdissement des doigts, qui semblent parfois s’agrandir dĂ©mesurĂ©ment dans le demi-sommeil. Le sujet voit alors un certain nombre de longs sacs de ciment, disposĂ©s en Ă©ventail (symbole revenu Ă  plusieurs reprises). 5° À moitiĂ© rĂ©veillĂ© par une crampe Ă  une jambe pliĂ©e, le sujet la dĂ©tend, et, au moment prĂ©cis oĂč il se redresse, il voit une grenouille dont les jambes passent de l’état de flexion Ă  la position droite. Sentiment de rĂȘver encore et d’ĂȘtre lui-mĂȘme la grenouille. 6° Un petit tampon d’ouate laissĂ© par le dentiste entre deux molaires : le sujet voit un paquet de mousses humides serrĂ© entre deux rochers, au moment oĂč, dans un demi-sommeil, il palpait de la langue ce corps Ă©tranger.

Sans doute pourrait-on admettre que dans les cas 1 à 5 d’autres sensations internes interfĂšrent avec la cause principale de production de l’image. Mais ces facteurs Ă©ventuels nous paraissent exclus en 6 et, mĂȘme s’ils intervenaient en 1-5, ce qui constitue d’ailleurs une supposition gratuite, le contenu essentiel du symbole reste Ă©videmment provoquĂ© par les sensations dĂ©crites.

Or, rien n’est plus simple que d’expliquer ce symbolisme anatomique si l’on se rĂ©fĂšre aux mĂ©canismes de la formation de l’image chez le petit enfant. La demi-conscience du dormeur est, en effet, comparable Ă  l’état d’égocentrisme radical qui caractĂ©rise la conscience du bĂ©bĂ©, c’est-Ă -dire qu’il y a tout Ă  la fois indiffĂ©renciation complĂšte entre le moi et le monde extĂ©rieur, et assimilation des choses Ă  l’activitĂ© propre. Ces deux aspects de la conscience Ă©lĂ©mentaire sont interdĂ©pendants, et il est essentiel d’en saisir la raison : c’est dans la mesure oĂč le moi s’incorpore la rĂ©alitĂ© externe qu’il est inconscient de lui-mĂȘme, puisque la conscience du moi est relative aux rĂ©sistances des objets et des autres personnes 9. Cela admis, l’une des tĂąches essentielles de l’assimilation Ă©lĂ©mentaire consiste Ă  coordonner entre eux les univers hĂ©tĂ©rogĂšnes dont l’un est visuel, les autres tactile, kinesthĂ©sique, etc. L’acquisition de la prĂ©hension chez le bĂ©bĂ© marque une premiĂšre Ă©tape de cette assimilation mutuelle des schĂšmes visuels et tactilo-kinesthĂ©siques, mais la main pouvant constituer simultanĂ©ment un objet visuel et une source d’impressions tactilo-kinesthĂ©siques, cette coordination s’opĂšre relativement tĂŽt. Par contre, tout le problĂšme de l’imitation des mouvements relatifs au visage est caractĂ©risĂ©, comme nous l’avons vu au chap. II de cet ouvrage, par de nouvelles difficultĂ©s de coordination, lesquelles se trouvent prĂ©cisĂ©ment trĂšs instructives pour la comprĂ©hension du symbolisme anatomique ultĂ©rieur. Ne connaissant que trĂšs partiellement son moi physique et ne possĂ©dant de son visage aucune image visuelle mais seulement un ensemble d’impressions tactiles, gustatives ou kinesthĂ©siques, le bĂ©bĂ© est obligĂ© d’apprendre Ă  traduire les schĂšmes relatifs Ă  ces derniers domaines en schĂšmes visuels, en s’aidant de la perception du corps d’autrui. Il lui arrive notamment de commettre des erreurs trĂšs significatives : par exemple, voyant les yeux d’autrui se fermer et se rouvrir, il ouvre et ferme sa bouche en assimilant ainsi Ă  faux le schĂšme visuel des yeux du modĂšle au schĂšme tactilo-kinesthĂ©sique de la bouche propre. Or, on voit d’emblĂ©e que, privĂ© de la conscience de son moi, le dormeur se trouve, par sa situation mĂȘme et indĂ©pendamment de tout le refoulement, dans la situation du bĂ©bĂ©, c’est-Ă -dire qu’il lui faudra aussi traduire (mais en sens inverse) ses impressions corporelles en images visuelles, et qu’il sera exposĂ© aux mĂȘmes errements.

Il y a cependant deux diffĂ©rences essentielles entre le dormeur qui rĂȘve et le bĂ©bĂ© qui apprend Ă  coordonner le tactilo-kinesthĂ©sique et le visuel. C’est que d’abord le premier est capable de former des images mentales, puisque, sachant dĂ©jĂ  imiter et utiliser ses accommodations antĂ©rieures, il parvient Ă  construire des images mĂȘme en rĂȘve. C’est ensuite que, si le bĂ©bĂ© tend Ă  s’adapter au rĂ©el, par un Ă©change d’assimilation des choses Ă  lui et d’accommodation aux choses (celle-ci primant mĂȘme parfois, comme dans l’imitation actuelle), le dormeur interrompt tout Ă©change avec le rĂ©el et se borne Ă  l’assimiler en imagination, ou, Ă  la maniĂšre dont procĂšde le jeu symbolique, les seules accommodations qui interviennent encore Ă©tant les accommodations antĂ©rieures sur lesquelles se fondent les images. Mais, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il n’y a plus aucune accommodation actuelle, il y a indissociation complĂšte entre l’activitĂ© interne et le monde extĂ©rieur : celui-ci, reprĂ©sentĂ© par les seules images, est alors assimilĂ© sans rĂ©sistance aucune Ă  ce moi inconscient et c’est en quoi le symbolisme onirique prolonge le symbolisme ludique.

DĂšs lors, en premier lieu, toute impression interne ou relative au corps, qu’il s’agisse de miction et d’excitations des organes, ou de sensations provoquĂ©es simplement par les mouvements du sang, par des jambes ou des doigts gourds, par un corps Ă©tranger dans une dent, etc., est Ă  la fois sentie en elle-mĂȘme, mais non rattachĂ©e au corps propre, faute de conscience du moi : elle ne se traduit donc en images extĂ©rieures. En effet, le dormeur a toujours conscience de quelque chose, puisqu’il rĂȘve, et cependant ce n’est pas une conscience du moi puisqu’il ne sait pas qu’il dort ni qu’il rĂȘve. MĂȘme lorsqu’il se situe lui-mĂȘme dans son rĂȘve c’est par une espĂšce de projection analogue Ă  celle des enfants qui parlent d’eux Ă  la troisiĂšme personne : c’est un rĂ©cit imagĂ© relatif Ă  son personnage et non point une conscience de son activitĂ© subjective actuelle. Il est assurĂ©ment difficile de se remettre dans l’attitude d’une conscience qui est susceptible de percevoir une impression corporelle sans pour autant la rattacher Ă  un moi. Il suffit cependant d’observer un bĂ©bĂ© de 0 ; 3 ou de 0 ; 4, dont on retient la main en dehors du champ visuel, pour voir ce qu’est un sujet trĂšs conscient d’éprouver une impression tactile et kinesthĂ©sique (puisqu’il se dĂ©bat), mais cherchant des yeux tout autour de lui — et non pas sur lui-mĂȘme — à quel spectacle visuel peut bien correspondre cette impression incomprise. Il en est de mĂȘme du dormeur : l’impression sentie se met pour ainsi dire Ă  la poursuite d’une traduction visuelle, et alors, ne pouvant rien voir et ne se sachant mĂȘme pas en cause, mais disposant de la capacitĂ© de construire des images, il recourt Ă  n’importe quel tableau extĂ©rieur pourvu qu’il y ait une ressemblance quelconque.

D’oĂč le second point : cette ressemblance implique une assimilation de la rĂ©alitĂ© imaginĂ©e Ă  l’impression corporelle interne. Or, cette assimilation elle-mĂȘme ne pose pas de problĂšme : c’est celle que nous voyons Ă  l’Ɠuvre dans le jeu symbolique, c’est-Ă -dire justement dans la situation oĂč l’assimilation actuelle est dominĂ©e par l’assimilation Ă  l’activitĂ© propre. C’est ici que le symbolisme inconscient prolonge le symbolisme ludique, mais il le prolonge en poussant les choses Ă  la limite, c’est-Ă -dire jusqu’au point oĂč, faute de toute accommodation prĂ©sente, l’assimilation Ă©gocentrique devient absorption imaginaire du monde extĂ©rieur et suppression de la conscience du moi. Le rĂȘve est donc comparable au jeu symbolique, mais Ă  un jeu dont l’absence de conscience du moi rendrait le contexte analogue lui-mĂȘme Ă  celui des incoordinations entre le visuel et le tactilo-kinesthĂ©sique caractĂ©ristiques de la premiĂšre annĂ©e.

S’il en est ainsi des symboles anatomiques, rien ne sera plus simple que d’expliquer maintenant le symbolisme quelconque, lorsqu’il n’y a pas de refoulement visible en action. De façon gĂ©nĂ©rale il suffit de considĂ©rer le rĂȘve comme un prolongement du jeu symbolique, mais tel que, plus les dĂ©sirs en cause impliquent une connexion Ă©troite avec le moi, et plus ils sont projetĂ©s dans des images extĂ©rieures. Il va de soi en outre que l’absence de conscience du moi entraĂźne, dans le rĂȘve, cette sorte de croyance immĂ©diate qui est antĂ©rieure Ă  la possibilitĂ© mĂȘme du doute, tandis que dans le jeu cette croyance cĂšde peu Ă  peu le terrain au sentiment du fictif, pour les raisons qu’on a vues.

C’est sans doute ce facteur du degrĂ© de subjectivitĂ© des dĂ©sirs qui explique la prĂ©sence chez les petits enfants, de ces rĂȘves que Freud appelle non symboliques parce qu’ils traduisent la rĂ©alisation des souhaits en images directes et de signification consciente. Lorsque, par exemple, X. rĂȘve qu’elle mange des Ɠufs, ou que des petits chats remplacent des cobayes, de tels dĂ©sirs ne supposent pas une prise de conscience bien raffinĂ©e : directement exprimables en images 10, ils sont donc rĂ©alisĂ©s symboliquement dans la mesure oĂč toute image est un signifiant, mais ce symbolisme ne dĂ©passe pas le niveau des symboles conscients propres au jeu Ă©tant donnĂ© le caractĂšre superficiel du souhait. Au contraire, dans le cas des rĂȘves adultes relatifs Ă  la sĂ©paration des parents ou Ă  la critique de Goblot (voir § 2), la subjectivitĂ© plus dĂ©licate du dĂ©sir explique que, faute de conscience suffisante du moi, le rĂȘve en projette la rĂ©alisation dans des images extĂ©rieures. Il va de soi qu’il en sera a fortiori de mĂȘme dans les cauchemars, indĂ©pendamment de la question des refoulements possibles. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans la mesure oĂč le symbolisme se complique au cours du dĂ©veloppement mental (ce qui est sans doute vrai, mais dans les trĂšs grandes lignes), le fait s’expliquerait donc aisĂ©ment par la complexitĂ© et l’individualisation croissantes des dĂ©sirs, sources Ă  la fois des complications graduelles du jeu et de l’inconscience progressive des assimilations oniriques.

Si nous en venons enfin aux effets du refoulement lui-mĂȘme, il devient possible de les intĂ©grer dans ce qui prĂ©cĂšde, mais Ă  titre de cas particulier et non plus de facteur gĂ©nĂ©ral. Le fait gĂ©nĂ©ral qui rend compte de l’incomprĂ©hension d’un symbole par le sujet lui-mĂȘme, donc du caractĂšre « inconscient » de ce symbole, c’est l’assimilation Ă©gocentrique poussĂ©e jusqu’à la suppression de toute accommodation actuelle (= de tout contact avec la rĂ©alitĂ© prĂ©sente), donc jusqu’à la suppression Ă©galement de la conscience du moi. Or, une tendance refoulĂ©e est une tendance que le sujet ne veut pas accepter et Ă  laquelle il refuse ainsi toute accommodation au rĂ©el. C’est par consĂ©quent une tendance chassĂ©e de la conscience et il est inutile d’invoquer une « censure » qui la maintiendrait ignorĂ©e, puisque le refoulement, lui refusant la possibilitĂ© de l’accommodation, la rend par cela mĂȘme inapte Ă  la prise de conscience. Mais, en ce cas, le fait qu’une tendance refoulĂ©e se satisfait symboliquement (par exemple le rĂȘve du docteur qui tue un gros monsieur, obs. 98), s’explique exactement de la mĂȘme maniĂšre que le fait de la traduction symbolique d’un dĂ©sir quelconque ou mĂȘme d’une impression corporelle, lorsqu’ils ne sont pas rattachĂ©s Ă  la conscience du moi. Une tendance refoulĂ©e est, en effet, par sa situation mĂȘme, privĂ©e d’accommodation et par consĂ©quent dissociĂ©e du moi conscient : si elle cherche nĂ©anmoins un aliment, ce ne peut donc ĂȘtre que par une assimilation pure, Ă  la fois Ă©gocentrique et inconsciente (les deux caractĂšres Ă©tant corrĂ©latifs), c’est-Ă -dire que son aliment sera nĂ©cessairement un substitut symbolique. C’est donc fausser les choses que de parler, mĂȘme en ce cas, de « dĂ©guisement » : il y a substitut symbolique dans la mesure oĂč il ne peut y avoir rĂ©alisation directe du dĂ©sir, puisqu’il est refoulĂ©, et cette assimilation symbolique reste inconsciente tout simplement parce qu’elle est purement assimilatrice, c’est-Ă -dire faute prĂ©cisĂ©ment d’accommodation au rĂ©el.

Il est si vrai que ce symbolisme relatif aux tendances refoulĂ©es n’a rien d’un dĂ©guisement qu’il demeure inconscient mĂȘme dans les cas oĂč le refoulement lui-mĂȘme est symbolisĂ©, comme dans les symboles d’auto-punition. Il arrive, en effet, que le rĂȘve, au lieu d’exprimer la rĂ©alisation du dĂ©sir par le moyen d’un substitut symbolique, symbolise au contraire le rĂ©sultat du refoulement comme tel, notamment les moyens punitifs qui sanctionnent sa contrainte. Or, chose trĂšs curieuse, ce symbolisme est lui-mĂȘme inconscient, alors que s’il y avait censure, celle-ci aurait Ă©videmment intĂ©rĂȘt Ă  faire connaĂźtre la punition et mĂȘme Ă  lui accorder toute la publicitĂ© de la pleine conscience ! On a vu, par exemple, le rĂȘve du chien qui mord les doigts (obs. 98) et on peut surtout citer les rĂȘves bien connus de « castration », si frĂ©quents chez les adolescents. En voici quelques cas :

Un jeune homme qui cĂšde parfois Ă  de mauvaises habitudes, se punit rĂ©guliĂšrement lui-mĂȘme durant la nuit suivante, en des rĂȘves dont voici trois Ă©chantillons : 1° Il voit une tour Eiffel, de dimensions rĂ©duites, et sectionnĂ©e Ă  la hauteur du second Ă©tage (les Ă©tages supĂ©rieurs ayant disparu). 2° Il se voit lui-mĂȘme frappant de toutes ses forces, avec une Ă©norme hache, sur un boa dressĂ© dans une chambre Ă  coucher. La tĂȘte du serpent est dĂ©jĂ  sectionnĂ©e aux trois quarts et pend ensanglantĂ©e. La mĂšre du sujet est dissimulĂ©e dans la pĂ©nombre de la piĂšce. 3° Il se voit la jambe cassĂ©e entourĂ©e d’un linge blanc, mais des taches de sang l’effraient et l’empĂȘchent de le dĂ©plier ; etc. etc.

On ne saurait trouver des rĂȘves plus Ă©loquents, et pourtant leur symbolisme est incomprĂ©hensible pour le dormeur lui-mĂȘme, le premier de ces symboles allant jusqu’à construire une espĂšce de jeu enfantin, tandis que les deux autres conservent un contexte de cauchemar. Or, on ne comprendrait pas, dans le cas particulier, la raison d’un dĂ©guisement, puisque ces rĂȘves n’ont prĂ©cisĂ©ment pas pour objet de fournir une satisfaction symbolique au dĂ©sir refoulĂ©, mais bien au refoulement lui-mĂȘme ou au dĂ©sir d’auto-punition. Il faut par consĂ©quent trouver une raison plus simple de l’inconscience des symboles de ce genre (lesquels ne traduisent eux-mĂȘmes que des tendances particuliĂšres d’une classe beaucoup plus vaste et dĂ©passant largement le domaine du rĂȘve). Or il n’est pas besoin de chercher bien loin : ces symboles sont incompris du sujet parce que le refoulement est lui-mĂȘme une rĂ©gulation automatique ou spontanĂ©e rĂ©sultant de l’interaction de schĂšmes affectifs dont les racines Ă©chappent Ă  la prise de conscience. Les choses ne se passent pas autrement, en effet, dans le domaine de l’intelligence intuitive, ou antĂ©rieure Ă  la rĂ©flexion opĂ©ratoire : ayant adoptĂ© un certain systĂšme d’idĂ©es, le sujet prendra position, sans trop savoir pourquoi, contre telle solution ou telle hypothĂšse, dans un domaine d’ordre cependant Ă©tranger Ă  l’affectivitĂ© interindividuelle, et il lui faudra beaucoup d’effort et de rĂ©flexion pour trouver les raisons de cette incompatibilitĂ©, parce que les schĂšmes intellectuels dont il se sert ne sont conscients qu’en leurs rĂ©sultats (accommodation et assimilation rĂ©unies) et non pas en leurs assimilations de dĂ©part. Or, il n’y a pas de raison pour que les schĂšmes affectifs soient plus conscients que les schĂšmes intellectuels, bien au contraire, et pas de raison pour que le refoulement — expression du blocage ou de l’inhibition d’une tendance incompatible avec d’autres, plus fortes qu’elle parce qu’organisĂ©es en schĂšmes assimilateurs stables — soit plus conscient que les rapports Ă©lĂ©mentaires d’incompatibilitĂ© qui dĂ©terminent l’intelligence intuitive, non encore rĂ©flĂ©chie. Dans les cas les plus frĂ©quents d’auto-punition, le schĂšme inhibiteur ou refoulant est celui du « sur-moi » : or, ses racines assimilatrices Ă©chappent Ă  la rĂ©flexion du sujet tout aussi naturellement que les racines, anciennes et oubliĂ©es des notions de cause, de loi physique, etc., bien que dans les deux cas le rĂ©sultat (certaines lois morales et certaines lois naturelles) soit connu de la conscience.

Bien plus, au niveau du rĂȘve, le moi lui-mĂȘme n’étant plus conscient, on ne concevrait pas que les tendances refoulĂ©es ou les rĂ©gulations mĂȘmes du refoulement le fussent davantage. Il est Ă  noter Ă  cet Ă©gard, que les mĂȘmes satisfactions symboliques de tendances refoulĂ©es sont parfois plus transparentes dans le jeu que dans le rĂȘve. Par exemple, dans l’histoire de Zoubab qui coupe la tĂȘte de son pĂšre (obs. 95), X. s’amuse de ce qu’elle invente parce qu’elle sait bien que son agressivitĂ© n’est pas trĂšs sĂ©rieuse et qu’elle connaĂźt les sentiments contraires qui la contrebalancent, tandis que dans le rĂȘve du docteur qui tue un homme en l’air, tout reste moins conscient pour la double raison du refoulement et de l’absence de tout contrĂŽle du moi. Dans le cas du jeu, il y a donc assimilation primant l’accommodation, d’oĂč la conscience relative du symbolisme, mĂȘme avec refoulement, tandis que dans le cas du rĂȘve l’assimilation affective pure Ă©limine la conscience du moi et les mĂ©canismes assimilateurs des schĂšmes, dont le refoulement est l’expression, rĂ©sistent Ă  toute prise de conscience, d’oĂč deux raisons de mĂȘme nature mais distinctes et cumulatives, pour expliquer l’inconscience du symbole sans faire appel au dĂ©guisement.

En bref, le symbole inconscient est une image dont le contenu est assimilĂ© aux dĂ©sirs ou aux impressions du sujet, et dont la signification reste incomprise de lui. Or, l’image s’explique par les accommodations antĂ©rieures du sujet, l’assimilation du rĂ©el au moi, primant l’accommodation actuelle, est commune aux symbolismes onirique et ludique, et le caractĂšre inconscient du symbole provient entiĂšrement de ce primat de l’assimilation qui, allant jusqu’à Ă©carter toute accommodation actuelle, exclut par cela mĂȘme la conscience du moi et la prise de conscience des mĂ©canismes assimilateurs. Le refoulement, constituant d’autre part un effet de l’interrĂ©gulation des schĂšmes d’assimilation affective, ne soulĂšve pas, du point de vue du symbolisme, de problĂšme spĂ©cial, et renforce simplement ces raisons gĂ©nĂ©rales d’inconscience dans les cas particuliers oĂč il intervient.

§ 5. Le symbolisme inconscient et les schÚmes affectifs

Si telles sont les conclusions auxquelles nous conduit la comparaison du symbolisme inconscient avec les processus de la pensĂ©e de l’enfant, il reste Ă  situer maintenant la pensĂ©e symbolique inconsciente dans l’ensemble de l’équilibre mental. Puisqu’elle n’est pas un dĂ©guisement, son rĂŽle positif reste Ă  dĂ©terminer, et Ă  mettre en relation avec celui du jeu symbolique et du symbolisme conscient.

Nous avons vu que le jeu symbolique est une assimilation libre du rĂ©el au moi, rendue nĂ©cessaire par le fait que, plus l’enfant est jeune, et moins sa pensĂ©e est adaptĂ©e au rĂ©el, dans le sens prĂ©cis d’un Ă©quilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Plus progresse, au contraire, cette adaptation et plus le jeu se rĂ©intĂšgre dans l’intelligence en gĂ©nĂ©ral, le symbole conscient devenant construction et imagination crĂ©atrice.

Or chacun de ces rapports correspond exactement Ă  ceux qui conditionnent le symbolisme inconscient. La vie affective, comme la vie intellectuelle, est adaptation continuelle, et les deux adaptations sont, non seulement parallĂšles, mais interdĂ©pendantes, puisque les sentiments expriment les intĂ©rĂȘts et les valeurs des actions dont l’intelligence constitue la structure. Étant adaptation, la vie affective suppose Ă©galement une assimilation continue des situations prĂ©sentes aux situations antĂ©rieures — assimilation qui engendre l’existence de schĂšmes affectifs ou maniĂšres relativement stables de sentir et de rĂ©agir — et une accommodation continue de ces schĂšmes au prĂ©sent. Dans la mesure oĂč cet Ă©quilibre entre l’assimilation et l’accommodation affectives est atteint, la rĂ©gulation consciente des sentiments est possible, de mĂȘme que ces systĂšmes normatifs portant sur les valeurs que sont les sentiments moraux, dont l’opĂ©ration active est la volontĂ©. Mais dans la mesure oĂč l’équilibre demeure inaccessible, l’assimilation du prĂ©sent au passĂ© reste une nĂ©cessitĂ©, souvent mĂȘme vitale. C’est cette assimilation primant l’accommodation qu’exprime le symbolisme inconscient, en continuitĂ© complĂšte avec le symbolisme conscient.

La fonction du symbolisme inconscient est donc Ă©troitement liĂ©e Ă  celle des schĂšmes affectifs. Le rapport n’est d’ailleurs pas exclusif, car, si l’affectivitĂ© intervient presque constamment dans le jeu en plus de l’intelligence, il arrive aussi que les schĂšmes intellectuels interfĂšrent avec les schĂšmes affectifs dans le rĂȘve lui-mĂȘme. On connaĂźt les solutions symboliques de problĂšmes, au moyen d’images qui aident parfois ensuite Ă  des dĂ©couvertes rĂ©elles : le rĂȘve d’Agassiz sur les poissons fossiles et celui de KĂ©kulĂ© sur le noyau benzoĂŻque. Mais les schĂšmes affectifs gardent naturellement une prĂ©pondĂ©rance essentielle.

Pour saisir ce qu’est un systĂšme de schĂšmes affectifs, il convient de les comparer aux schĂšmes de l’intelligence sensori-motrice et de l’intelligence intuitive (par opposition Ă  l’intelligence opĂ©ratoire qui correspond aux sentiments moraux et normatifs). Ayant, par exemple, dĂ©couvert en manipulant un jouet quelconque la possibilitĂ© de le retrouver derriĂšre ou sous un autre, l’enfant vers la fin de la premiĂšre annĂ©e appliquera Ă  toutes sortes d’autres mobiles cette capacitĂ© de se conserver en dehors des limites du champ visuel : le schĂšme de l’objet permanent et indĂ©pendant de l’activitĂ© propre se construit ainsi par gĂ©nĂ©ralisation sensori-motrice, en partie consciente, mais en bonne partie aussi inconsciente et spontanĂ©e. De mĂȘme, un peu plus tard, ayant dĂ©couvert intuitivement la proportionnalitĂ© habituelle du poids et du volume des objets, l’enfant la gĂ©nĂ©ralisera en un schĂšme en partie exact, mais qui s’opposera longtemps Ă  l’idĂ©e plus prĂ©cise de la densitĂ© variable des corps et qui engendrera mĂȘme des illusions perceptives comme la fameuse illusion de poids. Ces schĂšmes sensori-moteurs ou intuitifs comportent naturellement une part essentielle d’activitĂ© intellectuelle, mais l’affectivitĂ© est loin d’en ĂȘtre absente : intĂ©rĂȘts, plaisirs et peines, joie de la rĂ©ussite et tristesse de l’échec, tous les « sentiments fondamentaux » de Janet interviennent ici, Ă  titre de rĂ©gulations de l’action dont l’intelligence dĂ©termine la structure. Comme l’ont bien montrĂ© ClaparĂšde (Ă  propos de l’intĂ©rĂȘt) et Janet, l’affectivitĂ© rĂšgle ainsi l’énergĂ©tique de l’action, dont l’intelligence assure la technique.

Or, les personnes sur lesquelles l’enfant agit et qui agissent sur lui engendrent de mĂȘme certains « schĂšmes » globaux. Au dĂ©but, c’est-Ă -dire avant le « choix de l’objet » affectif, ces schĂšmes sont mĂȘme trĂšs peu diffĂ©rents de ceux dont il vient d’ĂȘtre question. Les personnes sont simplement des mobiles d’action spĂ©cialement imprĂ©visibles et intĂ©ressants, et de plus dispensateurs de plaisirs particuliers, comme au moment des repas ou d’échanges sensori-moteurs exceptionnellement amusants. DĂšs que le schĂšme de l’objet substantiel et permanent est acquis, puis surtout au niveau de l’intelligence intuitive, les personnes deviennent des autres « moi », en mĂȘme temps que le « moi » lui-mĂȘme se constitue rĂ©ciproquement, et devient une personne. Alors les schĂšmes relatifs aux personnes s’enrichissent de sentiments nouveaux, interindividuels et non plus impersonnels, qui rĂ©sultent en partie de la projection et du transfert des sentiments jusque-lĂ  liĂ©s Ă  l’activitĂ© et au corps propres (« narcissisme »), mais constituent aussi, pour une part essentielle, des constructions nouvelles.

Or, l’expĂ©rience, quotidienne dĂ©jĂ  et surtout psychanalytique, montre que les premiers schĂšmes personnels sont ensuite gĂ©nĂ©ralisĂ©s et appliquĂ©s Ă  bien d’autres personnages. Selon que les premiĂšres expĂ©riences inter-individuelles du petit qui commence Ă  parler sont liĂ©es Ă  un pĂšre comprĂ©hensif ou autoritaire, aimant ou brutal, etc., etc., l’enfant sera ensuite conduit (et mĂȘme sa vie durant si ces rapports ont marquĂ© toute sa jeunesse) Ă  assimiler toutes sortes d’autres individus Ă  ce schĂšme paternel. Selon le type de sentiments qu’il aura Ă©prouvĂ© Ă  l’égard de sa mĂšre, il sera d’autre part portĂ©, et parfois sa vie durant, Ă  aimer d’une certaine façon, parce que, ici encore il assimile, en partie, ses amours successives Ă  ce premier amour qui façonne les sentiments profonds et les comportements.

Notons d’abord que cette sorte d’application gĂ©nĂ©ralisĂ©e des schĂšmes affectifs initiaux ne pose pas de problĂšmes particuliers quant au mĂ©canisme de l’assimilation qui intervient nĂ©cessairement en ce cas : il est le mĂȘme que celui de l’assimilation sensori-motrice ou intuitive. Les actions portant sur autrui sont comme les autres actions : elles tendent Ă  se reproduire (assimilation reproductrice), Ă  retrouver les aliments qui l’entretiennent (assimilation rĂ©cognitive) et Ă  en dĂ©couvrir de nouveaux (assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice), qu’il s’agisse d’alimenter un amour, une tendance agressive ou toutes les autres possibles. Et si l’assimilation est la mĂȘme, c’est naturellement que les schĂšmes personnels sont des schĂšmes comme les autres, Ă  la fois intelligents et affectifs : on n’aime pas sans chercher Ă  comprendre et on ne hait mĂȘme pas, sans un jeu subtil de jugements. Quand nous disons « schĂšmes affectifs », il faut donc bien saisir que cela signifie simplement : l’aspect affectif de schĂšmes qui sont par ailleurs Ă©galement intellectuels. La ligne essentielle de dĂ©marcation est celle qui sĂ©pare les « schĂšmes personnels » (sentiments interindividuels et intelligence intuitive socialisĂ©e par le langage) des schĂšmes relatifs aux objets (intĂ©rĂȘts et intelligence mĂȘlĂ©s), mais les schĂšmes affectifs dĂ©bordent en partie la sphĂšre des personnes (schĂšmes buccaux primitifs, etc.) et tous, quels qu’ils soient, sont donc Ă  la fois affectifs et cognitifs.

Notons ensuite que, normalement, l’assimilation par laquelle les schĂšmes, personnels comme impersonnels et sous leur aspect affectif comme intellectuel, s’incorporent sans cesse de nouveaux objets, s’accompagne d’accommodations toujours plus diffĂ©renciĂ©es. Un individu normal peut retrouver dans ses amours toutes sortes de traces des comportements infantiles qui le reliaient Ă  sa mĂšre : il y mettra cependant autre chose encore, et le personnage qui se marie en restant « fixé » Ă  son amour filial risque de compliquer passablement sa vie conjugale. De mĂȘme l’individu qui, sa vie durant, reste soumis Ă  l’image idĂ©alisĂ©e de son pĂšre, ou qui au contraire, poursuit un rĂȘve de libĂ©ration qu’il n’a jamais pu rĂ©aliser pendant sa formation, voit nĂ©cessairement ses moyens diminuĂ©s, tandis que l’équilibre consiste Ă  conserver les aspects vivants du passĂ© en les accommodant sans cesse au prĂ©sent multiple et irrĂ©ductible.

Or, si cette conception des schĂšmes est exacte, les thĂ©ories de l’inconscient et de la pensĂ©e symbolique s’en trouvent notablement simplifiĂ©es, ou tout au moins ces rĂ©alitĂ©s cessent de former un monde Ă  part pour s’intĂ©grer dans le dynamisme commun au dĂ©veloppement de la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral et Ă  celui de l’affectivitĂ©.

Pourquoi, en effet, les schĂšmes affectifs, du moins en leur partie essentielle, demeurent-ils inconscients ? Simplement parce que toute assimilation, dans la mesure oĂč elle ne cherche pas son Ă©quilibre avec une accommodation actuelle, c’est-Ă -dire oĂč elle ne donne pas lieu Ă  une gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle, s’effectue inconsciemment, et cela dans le domaine intellectuel aussi bien qu’affectif. Un transfert sensori-moteur, qui permet au sujet d’appliquer Ă  un problĂšme nouveau les schĂšmes acquis en des circonstances antĂ©rieures, est presque entiĂšrement inconscient. Lorsque, dans le domaine de la pensĂ©e rĂ©flĂ©chie et mĂȘme scientifique, on aborde une question nouvelle en transposant sans critique les habitudes d’esprit et les notions employĂ©es sur d’autres terrains, l’assimilation reste en grande partie inconsciente. Il n’est jusqu’en la gĂ©nĂ©ralisation nouvelle et crĂ©atrice que les rapprochements nouveaux sortent on ne sait d’oĂč. « La pensĂ©e est une activitĂ© inconsciente de l’esprit » disait dĂ©jĂ  Binet comme nous le rappelions plus haut : c’est assez dire que, mĂȘme lĂ  oĂč l’intelligence est la plus lucide, le mĂ©canisme intime des assimilations dĂ©borde la prise de conscience, celle-ci ne portant d’abord que sur les rĂ©sultats, et remontant ensuite, par une rĂ©flexion rĂ©currente et toujours incomplĂšte, de la pĂ©riphĂ©rie Ă  un centre qu’elle n’atteint jamais. Il est donc Ă©vident que l’inconscient affectif, c’est-Ă -dire l’aspect affectif de l’activitĂ© des schĂšmes assimilateurs, n’a rien de privilĂ©giĂ© du point de vue de son inconscience : seul le halo mystique qui entoure l’intimitĂ© de la personne a pu abuser les psychologues Ă  ce sujet.

Cela dit, il n’est pas besoin de prĂȘter Ă  cet inconscient une mĂ©moire reprĂ©sentative pour expliquer la continuitĂ© du passĂ© au prĂ©sent puisque les schĂšmes assurent l’existence de celle-ci sous son aspect moteur ou dynamique. Il est encore moins besoin d’imaginer une censure pour rendre compte de l’incomprĂ©hension dont tĂ©moigne le sujet Ă  l’égard de ses mĂ©canismes cachĂ©s : autant invoquer une censure de l’intelligence sur tous les points oĂč la pensĂ©e reste ignorante de son propre fonctionnement. Par contre, le refoulement et ses effets demeurent, nous l’avons vu, un Ă©lĂ©ment essentiel du fonctionnement des schĂšmes : les schĂšmes tendent Ă  s’assimiler rĂ©ciproquement en tout ou en partie, d’oĂč les transferts totaux ou partiels, qui constituent l’équivalent des implications, dans le domaine de l’intelligence, et, en cas d’impossibilitĂ©, ils tendent Ă  s’exclure rĂ©ciproquement, ce qui est l’équivalent des incompatibilitĂ©s dans le domaine intellectuel : le refoulement d’un schĂšme affectif par un autre est donc la condition mĂȘme de l’organisation d’ensemble des schĂšmes.

Mais, si toutes les transitions sont ainsi donnĂ©es entre l’assimilation inconsciente et l’adaptation consciente, selon que le mĂ©canisme assimilateur se trouve en Ă©quilibre plus ou moins complet et mobile avec l’accommodation aux rĂ©alitĂ©s nouvelles, il s’ensuit une sĂ©rie de consĂ©quences en ce qui concerne la pensĂ©e affective, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont l’individu comprend ses relations avec autrui ainsi que ses propres sentiments. Dans la mesure oĂč il y a adaptation, c’est-Ă -dire donc oĂč l’équilibre est atteint, la pensĂ©e conceptuelle ordinaire suffit Ă  l’éclairer soit sous sa forme intuitive, soit mĂȘme sous sa forme opĂ©ratoire ou normative (logique et morale). Cette pensĂ©e n’atteint jamais l’assimilation en son mĂ©canisme complet, c’est entendu, mais il en est donc de mĂȘme dans le domaine intellectuel. Par contre, dans l’exacte mesure (et toutes les transitions sont possibles), oĂč l’assimilation l’emporte sur l’accommodation ou se dissocie d’elle, alors le sujet n’a plus, par le fait mĂȘme, Ă  sa disposition, pour comprendre ses propres rĂ©actions, qu’un mode de pensĂ©e calquĂ©e prĂ©cisĂ©ment sur l’assimilation comme telle : c’est la pensĂ©e symbolique.

Chez l’enfant ce primat de l’assimilation se produit constamment, nous avons vu pourquoi Ă  propos du jeu, et cela est vrai chez lui du point de vue de l’intelligence comme des sentiments. Mais chez l’adulte, mĂȘme lorsque son intelligence est normalement adaptĂ©e, il est au moins une sorte de situation oĂč ce primat subsiste du point de vue affectif, sans parler naturellement des Ă©tats pathologiques oĂč il y a rĂ©gression gĂ©nĂ©rale : c’est prĂ©cisĂ©ment le rĂȘve, durant lequel la vie affective subsiste, mais sans accommodation possible Ă  la rĂ©alitĂ©. C’est pourquoi le rĂȘve voit fleurir et refleurir sans cesse une pensĂ©e symbolique analogue Ă  celle du jeu des enfants, et c’est pourquoi il fournit des indications intĂ©ressantes sur le jeu des assimilations inconscientes et sur l’organisation des schĂšmes affectifs du sujet. Il convient d’ailleurs de se rappeler que, prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de son manque total d’accommodation, le rĂȘve ne rĂ©vĂšle que partiellement cette organisation, ou sous une forme relĂąchĂ©e qui se ressaisit par ailleurs, en tout Ă©tat d’adaptation rĂ©elle. De mĂȘme l’état de demi-rĂȘverie et d’assimilation libre oĂč s’épanouit la pensĂ©e non dirigĂ©e, pendant la cure psychanalytique, rompt l’équilibre (bien qu’à un moindre degrĂ©) en faveur de l’assimilation pure, et constitue dĂšs lors parfois un retour partiel Ă  la pensĂ©e symbolique, mais ici encore cet Ă©tat n’est que partiellement rĂ©vĂ©lateur d’une organisation qui se retend en toute adaptation.

La pensĂ©e symbolique est donc la seule prise de conscience possible de l’assimilation propre aux schĂšmes affectifs. C’en est une prise de conscience incomplĂšte et par consĂ©quent dĂ©formante, faute prĂ©cisĂ©ment de cette accommodation qui, par la nature mĂȘme des rapports en jeu, manque aux mĂ©canismes dont la pensĂ©e symbolique fournit l’expression. Mais c’en est exclusivement une prise de conscience, et non pas un dĂ©guisement. C’est pourquoi, tout en traduisant les schĂšmes par images et non plus par concepts et relations comme dans l’état oĂč ils sont adaptĂ©s par Ă©quilibre avec l’accommodation, la pensĂ©e symbolique se moule assez exactement sur l’organisation ou assimilation rĂ©ciproque de ces schĂšmes. C’est ce qu’il nous reste Ă  montrer.

Un systĂšme de schĂšmes affectifs est comparable Ă  un systĂšme de schĂšmes intellectuels, si vraiment tous deux constituent les aspects complĂ©mentaires d’une seule et mĂȘme rĂ©alitĂ© totale, qui est le systĂšme des schĂšmes d’actions rĂ©elles ou virtuelles. Or, on a trop peu soulignĂ© combien la pensĂ©e symbolique contient malgrĂ© toute son incohĂ©rence apparente une esquisse de logique, une prĂ©logique de niveau comparable Ă  la prĂ©logique intuitive, sauf que prĂ©cisĂ©ment l’adaptation fait dĂ©faut et que l’assimilation reste libre. C’est ainsi que deux processus fondamentaux constitutifs du symbole inconscient, selon Freud, la « condensation » et le « dĂ©placement » reprĂ©sentent sur ce plan l’équivalent fonctionnel de la gĂ©nĂ©ralisation et de l’abstraction constitutif des concepts. Certes il leur manque tout rĂ©glage opĂ©ratoire, puisque la pensĂ©e symbolique reste prĂ©logique et se contente, comme la pensĂ©e intuitive, de rĂ©gulations analogues aux rĂ©gulations perceptives faute de rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Mais la condensation comme la gĂ©nĂ©ralisation consiste Ă  construire une signification commune Ă  un certain nombre d’objets distincts, ce qui lui permet prĂ©cisĂ©ment d’exprimer l’emboĂźtement de plusieurs schĂšmes affectifs assimilant les unes aux autres des situations diverses et souvent Ă©loignĂ©es dans le temps. Voici, par exemple, un Ă©tudiant en sciences naturelles qui rĂȘve de deux oiseaux dont il se demande si ce sont deux espĂšces bien distinctes ou deux simples variĂ©tĂ©s de la mĂȘme espĂšce. Or, cette inquiĂ©tude se trouve emboĂźtĂ©e, par la prĂ©sence d’un contradicteur en jeu dans le rĂȘve, dans une situation antĂ©rieure oĂč un camarade de collĂšge lui soutenait que l’amour physique et l’amour idĂ©al sont deux simples nuances, alors qu’il dĂ©fendait le contraire. La « condensation » du symbole traduit donc l’assimilation des situations et constitue ainsi l’expression d’une sorte de gĂ©nĂ©ralisation. Or, de mĂȘme qu’il n’y a pas de gĂ©nĂ©ralisation sans abstraction, le symbole ne saurait condenser sans dĂ©placer, le dĂ©placement Ă©tant dĂ©jĂ  l’équivalent, dans le concret des images et des assimilations affectives, de ce que sera l’abstraction dans la rĂ©flexion dĂ©tachĂ©e du concret. Le symbolisme conscient du jeu fournit prĂ©cisĂ©ment tous les intermĂ©diaires entre les condensations et dĂ©placements initiaux et les processus logiques fonctionnellement Ă©quivalents qui se dessinent dans la mesure oĂč le symbole tend Ă  se conceptualiser.

De mĂȘme les « projections » et « identifications » dont tĂ©moigne le symbolisme ne sont que des assimilations prĂ©conceptuelles, sortes de participations impliquant un travail Ă©lĂ©mentaire de pensĂ©e 11. Les images figurant la partie pour le tout ou le contraire pour son contraire tĂ©moignent Ă©galement d’une activitĂ© prĂ©logique, dont Freud a d’ailleurs notĂ© la parentĂ© avec les faits linguistiques. Quant aux « doublets » (deux images distinctes pour le mĂȘme signifiĂ©), aux contradictions logiques et aux « lacunes », ces aspects du symbolisme montrent assurĂ©ment son insuffisance formelle, comparĂ©e Ă  la cohĂ©rence et Ă  la synthĂšse de la pensĂ©e conceptuelle, mais cela est aussi vrai de la pensĂ©e intuitive et prĂ©logique de l’enfant.

Bref, forme prĂ©logique et non pas antilogique de pensĂ©e, la pensĂ©e symbolique constitue une expression Ă©lĂ©mentaire des assimilations propres aux schĂšmes affectifs. Cette reprĂ©sentation est-elle adĂ©quate ? Il faut noter d’abord que les schĂšmes affectifs n’atteignent prĂ©cisĂ©ment pas le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralisation et d’abstraction des schĂšmes logiques, sauf dans le cas exclusif oĂč ils se trouvent rĂ©glĂ©s par des opĂ©rations rĂ©versibles de rĂ©ciprocitĂ©, etc., c’est-Ă -dire oĂč ils deviennent par cela mĂȘme des schĂšmes moraux. Et encore ne s’agit-il pas alors de cette simple soumission inconsciente au « sur moi » mais bien d’un systĂšme normatif autonome, parallĂšle aux systĂšmes rationnels. Au niveau des sentiments spontanĂ©s et non rĂ©glĂ©s, par contre, les schĂšmes affectifs ne sauraient correspondre qu’aux schĂšmes intellectuels d’ordre intuitif, c’est-Ă -dire qu’ils n’atteignent donc pas la gĂ©nĂ©ralisation et l’abstraction logiques (ou morales). Or, la pensĂ©e intuitive est justement encore intermĂ©diaire entre l’image et le concept : elle ne reprĂ©sente qu’en imaginant, par opposition Ă  la logique qui reprĂ©sente en dĂ©duisant les rapports, et ce qu’elle imagine remplace toujours le gĂ©nĂ©ral par un cas particulier qu’il lui substitue Ă  titre non pas seulement d’exemple mais aussi de participation ou, au sens strict, de « substitut ». C’est pourquoi le schĂšme des rĂ©actions affectives assimilĂ©es par exemple aux sentiments Ă  l’égard du pĂšre, participe davantage du schĂšme particulier de ce pĂšre qu’un concept logique ne participe lui-mĂȘme de l’objet qui a Ă©tĂ© au point de dĂ©part de sa formation. L’« identification » au pĂšre, selon l’expression du psychanalyste, est donc plus prĂšs d’une sorte de participation prĂ©logique que d’une assimilation conceptuelle abstraite, bien que, insistons-y encore, il y ait toujours « schĂšme » et non pas simple rĂ©duction Ă  des souvenirs inconscients. Mais la pensĂ©e symbolique « inconsciente » est d’un niveau encore bien infĂ©rieur Ă  celui de ces schĂšmes intuitifs puisque au lieu d’imaginer directement les exemples reprĂ©sentatifs, elle les assimile en plus Ă  des signifiants imagĂ©s quelconques, et dont la signification Ă©chappe Ă  la comprĂ©hension du sujet. Seulement, c’est ici qu’il convient de se rappeler que la pensĂ©e symbolique inconsciente n’est nullement une expression permanente de l’organisation des schĂšmes affectifs. Elle ne les reprĂ©sente que dans certaines situations exceptionnelles, comme dans le jeu enfantin, le rĂȘve enfantin et adulte, ainsi parfois que dans les Ă©tats de relĂąchement complet de la pensĂ©e. Il s’agit donc toujours de situations dans lesquelles l’assimilation prime l’accommodation actuelle ou la supplante mĂȘme entiĂšrement : alors seulement le symbolisme secondaire intervient parce que l’égocentrisme radical rend impossible la conscience du moi, de telle sorte que la seule maniĂšre dont les assimilations affectives peuvent encore prendre une faible conscience d’elles-mĂȘmes consiste Ă  s’incorporer des supports imagĂ©s. L’assimilation de ces substituts prolonge alors l’assimilation des schĂšmes, les premiers servant de signifiants et les seconds constituant leur signification inconsciente.

Au total, la pensĂ©e symbolique inconsciente obĂ©it aux lois de la pensĂ©e tout entiĂšre, dont elle constitue une simple forme extrĂȘme, prolongeant celle du jeu symbolique dans la direction de l’assimilation pure. Cette cohĂ©rence fonctionnelle de la pensĂ©e en ses diverses manifestations frappe davantage encore lorsque aprĂšs avoir vu le symbolisme Ă  l’Ɠuvre en ses systĂšmes diffĂ©renciĂ©s, on le retrouve impliquĂ© dans les dĂ©buts de toute la pensĂ©e conceptuelle elle-mĂȘme de l’enfant. C’est ce que nous allons examiner maintenant.