Recherches sur les correspondances ()

Chapitre II.
La formation des premiÚres correspondances entre objets et les différenciations des coordinateurs 1 a

En ce chapitre (oĂč pas plus que dans le prĂ©cĂ©dent nous ne citerons encore de comptes rendus dĂ©taillĂ©s d’interrogations), il s’agira de la formation des correspondances entre objets et non plus comme au chapitre premier entre un objet et sa reprĂ©sentation. Pour ce qui est de celles-lĂ  il faut encore distinguer les correspondances sensori-motrices par assimilation d’objets successifs Ă  un schĂšme d’action (par exemple balancer des objets suspendus) et les correspondances reprĂ©sentatives oĂč les objets sont comparĂ©s et rĂ©unis par un acte intentionnel s’accompagnant d’une certaine conscience d’extension au moins momentanĂ©e ; la correspondance sensori-motrice ne se manifeste au contraire que par recognitions successives de situations analogues, sans aucune Ă©vocation permettant au sujet une conscience d’extension.

Cela dit, rappelons que les coordinateurs ne sont pas autre chose que l’expression du fonctionnement des schĂšmes d’assimilation et qu’ils ne consistent donc pas en facteurs structuraux prĂ©alables. Notre problĂšme est maintenant d’examiner comment ce fonctionnement va engendrer des formes ou structures : des formes non transformantes sous les espĂšces de correspondance entre objets, par application des schĂšmes et de leurs coordinateurs aux relations observables, pendant que la coordination des schĂšmes et la composition interne de leurs coordinateurs conduit Ă  la construction de structures de transformations (dont il sera peu question en ce chapitre, mais par contre dĂšs le chapitre III). Il y a donc deux sources Ă  distinguer dans les connaissances, comme rappelĂ© Ă  la fin du chapitre premier selon qu’elles sont dues aux contraintes de l’objet ou aux constructions du sujet, et, si les activitĂ©s coordinatrices du sujet sont nĂ©cessaires pour engendrer les premiĂšres correspondances, les contenus variĂ©s et exogĂšnes de celles-ci vont en retour amener les coordinateurs Ă  s’accommoder Ă  eux et par consĂ©quent Ă  se diffĂ©rencier. Le problĂšme (qui sera discutĂ© au § 5 aprĂšs la description des faits aux § § 1-4) sera alors celui du mĂ©canisme de ces diffĂ©renciations : ne rĂ©sulteront-elles que de la pression de ces contenus nouveaux ou comporteront-elles toujours une composition entre coordinateurs diffĂ©rents ? D’oĂč la reprise des questions abordĂ©es en fin du chapitre premier.

Trois techniques diffĂ©rentes ont Ă©tĂ© utilisĂ©es. La premiĂšre consiste Ă  prĂ©senter 9 poupĂ©es en vrac, de 2 Ă  7 cm de hauteur reprĂ©sentant trois gĂ©nĂ©rations (un bĂ©bĂ©, un petit et un grand frĂšres, une petite et une grande sƓurs, un pĂšre et une mĂšre et deux grands-parents) et Ă  demander : « Mets ces poupĂ©es ensemble d’une maniĂšre que tu trouves tout Ă  fait juste pour toi. » AprĂšs quoi on prie le sujet de chercher « une autre maniĂšre, encore plus juste », et ainsi deux ou trois fois. Puis on enlĂšve une des poupĂ©es en faisant commenter le rĂ©sultat de ce changement, et ensuite on la rajoute, en demandant un nouveau commentaire. Enfin, on fait placer les poupĂ©es autour de deux tables de 10 × 5 cm (avec 10 chaises), puis autour de la grande table rĂ©sultant de leur rĂ©union.

La seconde procĂ©dure consiste Ă  prĂ©senter deux fermes ainsi que (mais Ă  part et en vrac) 3 vaches, 3 dindons, 3 poules, un homme et une femme, un pot au lait et 7 petits Ɠufs. On demande : « Mets dedans ce que tu penses aller dans une ferme. » Si le sujet n’en retient qu’une, on fait garnir la seconde aussi (mais sans nouveaux Ă©lĂ©ments) ; puis on enlĂšve les clĂŽtures pour n’avoir plus qu’une grande ferme et l’on examine les rĂ©actions, avec commentaire sur le pourquoi des arrangements, donc, en fait, sur les activitĂ©s des animaux et personnages.

En une troisiĂšme technique, on prĂ©sente, mais successivement, de petits ensembles de 18 clous (ou « piques-piques »), 11 petits Ɠufs, 9 cubes, 9 dĂ©s, 7 chaises, 8 animaux ou 9 poupĂ©es. On demande chaque fois de les « mettre ensemble d’une maniĂšre tout Ă  fait juste pour toi », avec ensuite « d’une autre maniĂšre », etc., et finalement « de toutes les maniĂšres laquelle te semble la plus juste ? ».

§ 1. Répétitions

Au plan de l’action sensori-motrice la rĂ©pĂ©tition est source Ă  la fois de la formation du schĂšme et de celle des correspondances. Une action isolĂ©e ne constitue, en effet, pas encore un schĂšme, puisque celui-ci rĂ©sulte de ce qu’il y a de commun Ă  ses exĂ©cutions successives. Mais cette rĂ©pĂ©tition, en engendrant le schĂšme, entraĂźne ipso facto une mise en correspondance entre les caractĂšres de la situation initiale et ceux des suivantes, et ici encore, les relations de dĂ©part ne sont pas Ă  elles seules des correspondances, celles-ci ne dĂ©butant qu’avec les relations rĂ©pĂ©tables : c est Ă  d comme a est Ă  b, cette co-relation prenant la forme d’un corrĂ©lat au sens de Spearman, mais sans qu’intervienne d’emblĂ©e la conscience des diffĂ©rences et des Ă©quivalences, puisque toutes deux sont Ă©laborĂ©es par l’action Ă  elle seule bien avant d’ĂȘtre objets de reprĂ©sentations ou de recherche dirigĂ©e.

Avec les correspondances entre objets, par contre, certains corrĂ©lats s’imposent trĂšs prĂ©cocement et dĂšs 2-3 ans on voit le sujet placer le pĂšre avec le grand-pĂšre comme la mĂšre avec la grand-mĂšre, etc. Mais, avant ces correspondances entre Ă©lĂ©ments distinguĂ©s par leurs propriĂ©tĂ©s, on retrouve d’abord des correspondances entre les actions comme telles, qui prolongent donc directement les correspondances sensori-motrices, avec cette diffĂ©rence cependant qu’elles portent de plus en plus sur des pluralitĂ©s et leur ajoutent par consĂ©quent une dimension d’extension, au moins spatiale : telles sont les actions commutatives de rassembler sans plus, ou d’aligner en rangĂ©es, en collections figurales, etc. Tout cela est bien connu, mais il faut insister sur le fait que ce sont lĂ  aussi des mises en correspondances, relevant de la rĂ©pĂ©tition, laquelle prĂ©sente alors selon les cas des diffĂ©renciations variĂ©es avant mĂȘme l’intervention d’une intention ou d’un but anticipĂ©. Ceux-ci ne s’élaborent souvent qu’en cours de route, et cela lorsque aux correspondances entre actions cumulatives viennent s’ajouter les liaisons rĂ©pĂ©tables ou transfĂ©rables entre les propriĂ©tĂ©s des objets, donc les correspondances en comprĂ©hension.

Deux observations sont Ă  noter, du point de vue de la rĂ©pĂ©tition, dans les prĂ©sents rĂ©sultats. La premiĂšre est la prĂ©gnance qu’acquiert une suite cumulative, une fois construite et qui pousse le sujet Ă  la rĂ©pĂ©ter telle quelle lorsqu’il s’agit d’en « ranger autrement » les Ă©lĂ©ments : par exemple Fra Ă  2 ;8 range 5 poupĂ©es en une suite quelconque (sans souci des grandeurs, etc.) mais en inversant le sens de parcours des actions Ă  partir de la 3e : donc dans l’ordre 5, 4, 3, l, 2 (avec dĂ©but en 1, 2). AprĂšs quoi s’ensuit une discussion pour identifier les personnages, et alors seulement on demande un nouvel ordre : il est cette fois construit selon une succession d’actions 4, 1, 2, 3, 5, mais la suite des poupĂ©es est exactement la mĂȘme : le bĂ©bĂ© au centre, entre la petite sƓur et la grand-mĂšre, etc. De mĂȘme And (2 ;1l) ne peut pas se dĂ©partir de l’ordre 6, 3, 1, 2, 4, 5 une fois construit et on le retrouve dans les placements autour de la table.

Le second fait Ă  noter est que la rĂ©pĂ©tition linĂ©aire des actions aboutissant Ă  la formation d’une rangĂ©e a, b, c, etc., avec propriĂ©tĂ©s quelconques des Ă©lĂ©ments (donc sans sĂ©riations des grandeurs) n’est pas gĂ©nĂ©rale et qu’un autre mode de rĂ©pĂ©tition consiste Ă  partir du centre et Ă  continuer alternativement dans les deux directions → et ←. C’est prĂ©cisĂ©ment le cas de And qui dĂ©bute par l, 2 puis met 3 avant 1 et 4 aprĂšs 2 puis 5 aprĂšs 4 et 6 avant 3. Mais on retrouve ce processus chez d’autres sujets et cela mĂȘme lorsqu’il est tenu compte des grandeurs, ce qui donne alors (Isa 4 ;1, ClĂ© 4 ;5) les plus grands aux deux extrĂ©mitĂ©s et les plus petits au centre. Lorsque l’on passe aux arrangements autour des tables, le rĂ©sultat est alors un ensemble de symĂ©tries : And donne pour les femmes 6 51 2 3 4 et pour les hommes (table en dessous) 5 3 4 6 2 1 avec pour la grande table commune, 1, 2 en haut ; 3, 4 en bas ; 6, 8, 10 Ă  gauche et 5, 7, 9 en regard Ă  droite. De mĂȘme Yve (4 ;0) aboutit mais en tenant compte de l’ordre des grandeurs, Ă  des symĂ©tries complĂštes autour de la table commune des hommes et des femmes.

Ces faits prĂ©sentent quelque intĂ©rĂȘt quant Ă  la formation et Ă  la frĂ©quence prĂ©coces de la symĂ©trie. On y voit souvent la simple influence d’une bonne forme perceptive, mais quand l’ordre des actions rĂ©pĂ©tĂ©es est 5, 3, l, 2, 4, 6, il n’est pas question de perception avant l’achĂšvement de la rangĂ©e. En une figure spatiale comme les modĂšles 3 Ă  6 du chapitre premier, on peut dĂ©finir la symĂ©trie comme une rĂ©pĂ©tition ou correspondance bijective avec renversement par rapport Ă  un axe, mais rien ne prouve que le sujet se rĂ©fĂšre Ă  un tel axe que l’observateur serait alors seul Ă  invoquer. Les cas de rĂ©pĂ©tition avec alternance des sens de parcours nous offrent par contre une explication plus simple : l’enfant part du centre parce que la position face Ă  lui (ou la ligne du regard fronto-perpendiculaire) est la plus naturelle, et, n’ayant aucune raison de continuer d’un cĂŽtĂ© plutĂŽt que de l’autre, il adopte les deux sens Ă  peu prĂšs alternativement, non pas par hasard, mais en vertu d’une tendance aux compensations ; quant Ă  celles-ci, elles ne sont, du moins au dĂ©part, nullement dĂ©libĂ©rĂ©es, mais rĂ©sultent simplement du fait que, en cas de choix Ă©quiprobable entre deux dĂ©cisions a et b, la prĂ©fĂ©rence en faveur de a laisse une lacune en b et rĂ©ciproquement. Quant Ă  la symĂ©trie Ă  deux dimensions comme autour de la table de And, il est probable que la compensation y devient plus explicite et signifie qu’à un changement de situation ou d’orientation dans l’ensemble (haut et bas ou gauche et droite) doit correspondre un changement du sens des placements : d’oĂč 1, 2 en haut et 2, 1 en bas ; 5 et 6 aux cĂŽtĂ©s de la table du haut et 5 et 6 Ă  ceux de celle du bas, etc.

§ 2. Identifications et remplacements

1 / Avec les correspondances entre objets les identifications se diffĂ©rencient quant Ă  leurs formes et Ă  leurs domaines d’application. Pour ce qui est de ceux-ci on a vu ailleurs 2 que, si de l’eau versĂ©e d’un bocal en un autre reste bien « la mĂȘme eau » malgrĂ© ses changements quantitatifs possibles (non-conservation), un ĂȘtre vivant en sa croissance ne demeure plus identique Ă  lui-mĂȘme (sauf le moi et son corps propre !) parce qu’il change de dimensions.

Pour ce qui est des formes de l’identitĂ©, il en faut distinguer trois. La plus primitive est celle qui demeure qualitative en se fondant sur des indices quelconques : pour Phi (3 ;4) un personnage changĂ© de place reste ce qu’il est parce qu’il a « les mĂȘmes habits » et le bĂ©bĂ© pour Fra (2 ;8) parce qu’« il n’a pas de beaux souliers ». Puis vient l’identitĂ© extensive en tant que partie du tout et jouant son rĂŽle dans la quantitĂ© totale : pour RĂ©a (2 ;11) qui ne sait pas compter, un personnage en plus ou en moins change le tout, parce qu’« il en manque un » si on l’enlĂšve. Puis seulement vient l’identitĂ© numĂ©rique en tant qu’unitĂ© Ă©quivalente aux autres : conservation de la quotitĂ© quand les membres de la famille sont dĂ©nombrĂ©s.

2 / Le coordinateur de remplacement est plus intĂ©ressant parce que sous sa forme gĂ©nĂ©rale il est caractĂ©ristique de l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice qui, dĂšs le niveau sensori-moteur permet l’application des schĂšmes Ă  des contenus nouveaux, ce qui constitue une mise en correspondance fondĂ©e sur l’analogie et non plus seulement sur les simples rĂ©pĂ©titions d’actions et les identifications d’élĂ©ments. Au niveau des correspondances entre objets, on assiste alors Ă  plusieurs diffĂ©renciations. La plus courante dans le jeu de la ferme est le remplacement avec permanence fonctionnelle ou praxique, avec l’exemple frĂ©quent d’un personnage qui soigne les vaches ou les poules en l’absence d’un autre. Le cas remarquable est alors le nĂ©gatif en tant que rĂ©sultat du manque de remplacement : « Il n’y a plus le monsieur et (les vaches) ils pourront plus faire du lait, ils feront du pipi. »

Une autre forme de remplacement diffĂ©renciĂ© est l’enchaĂźnement par succession temporelle, comparable Ă  une rangĂ©e spatiale, mais avec substitutions successives d’élĂ©ments en une mĂȘme position. Ainsi Lau (3 ;4) en rĂ©ponse Ă  la consigne « mets ces animaux ensemble comme tu penses qu’ils vont le mieux » met le singe sur l’élĂ©phant, puis l’enlĂšve et y met chacun des 8 autres Ă  tour de rĂŽle en disant : « Les autres, je les mets aprĂšs. — Et si on les mettait comme ça (on commence une rangĂ©e spatiale) ? — Non, ils doivent ĂȘtre dessus. — Mais comme ça (rangĂ©e), comment tu ferais ? — (Elle met la souris sur l’élĂ©phant et le chien sur le chat.) — Laquelle est la maniĂšre la plus juste ? — Ça (substitution des 9 sur l’élĂ©phant). »

A noter en outre les substitutions rĂ©ciproques, comme dans les arrangements spatiaux quand un personnage change de place avec un autre pour avoir le privilĂšge d’ĂȘtre Ă  cĂŽtĂ© du bĂ©bĂ©.

§ 3. Mises en relation de ressemblances ou différences ; réunions et successions

1 / Les trois techniques utilisĂ©es impliquaient trois sortes de correspondances globales fondĂ©es sur les ressemblances et diffĂ©rences : les deux fermes peuvent comporter des correspondances terme Ă  terme quant Ă  leurs contenus (animaux et personnages) et aux activitĂ©s qui s’y manifestent ; les poupĂ©es peuvent donner lieu Ă  des isomorphismes quant aux reprĂ©sentants des deux sexes, mais avec en plus des correspondances sĂ©riales fondĂ©es sur les relations de gĂ©nĂ©rations et de grandeurs des personnages ; quant aux huit petits ensembles qui n’ont pas de rapports entre eux ils peuvent provoquer des structurations semblables ou non de la part du sujet, non pas simplement parce qu’il utilise pour chacune les mĂȘmes capacitĂ©s (positives ou limitĂ©es) propres Ă  son niveau, mais parce qu’il choisit des modes d’organisation comparables (par exemple des rangĂ©es avec secteurs diffĂ©renciĂ©s). Les plus simples de ces correspondances sont naturellement celles des fermes oĂč, dĂšs 3 ;6 Oli, par exemple, met dans l’une la femme qui soigne les « animaux qui piquent », c’est-Ă -dire « les dindons et les poules » et dans l’autre l’homme qui « va faire du lait » en utilisant ses vaches. De cette façon « ça (1re ferme) c’est la mĂȘme chose que ça (2e) », la ressemblance Ă©tant ainsi fondĂ©e sur une bijection des activitĂ©s et non pas sur l’identitĂ© des contenus. Dans le cas des poupĂ©es oĂč intervient en plus un coordinateur de succession, ce n’est qu’à 5 ans que l’isomorphisme est acquis et fondĂ© sur les descendances (par exemple chez Nat 5 ;1 qui reconnaĂźt que le grand-pĂšre ou « pĂ©pé » est « le papa du papa », et que celui-ci est « l’enfant de pĂ©pé », tout en n’étant pas un enfant parce que « le papa est un papa
 oui je ne sais pas ! »). De mĂȘme c’est depuis 5 ans que l’on trouve des structures correspondantes pour les petits ensembles (technique III).

2 / Le caractĂšre plus ou moins tardif de ces correspondances globales tient, bien sĂ»r, au fait que pour mettre en connexion des ensembles complexes, il faut ĂȘtre capable de les structurer chacun au moyen de correspondances internes, donc locales leur confĂ©rant une forme, encore que celles-ci puissent ĂȘtre amĂ©liorĂ©es par la suite grĂące aux correspondances globales. Or ces formes, propres aux ensembles particuliers prĂ©sentent des degrĂ©s assez variĂ©s de structuration depuis les simples « assemblages », en vrac ou plus ou moins figuraux, jusqu’aux « collections » prĂ©opĂ©ratoires, mais annonçant les « classes » de niveaux opĂ©ratoires. Et naturellement les prĂ©sentes techniques ont conduit Ă  retrouver, quant Ă  ces formes initiales de rĂ©unions, les rĂ©sultats dĂ©jĂ  analysĂ©s avec B. Inhelder dans La genĂšse des structures logiques Ă©lĂ©mentaires. Mais il nous reste Ă  les reconsidĂ©rer du point de vue des correspondances ou prĂ©morphismes qu’elles mettent en Ɠuvre, ainsi que des diffĂ©renciations progressives des coordinateurs de mise en relation et de rĂ©union situĂ©s Ă  la source de ces correspondances.

Les diffĂ©renciations successives du coordinateur de rĂ©union en passant des « assemblages » aux « collections » semblent ĂȘtre les suivantes, auxquelles se rattacheront comme on le verra tantĂŽt diffĂ©rents types d’« appartenances ». Les rĂ©unions les plus simples consistent Ă  ne retenir pour en faire un court alignement ou une figure Ă  forme spatiale que quelques Ă©lĂ©ments parmi ceux qui sont Ă  classer (par exemple Lau Ă  3 ;4 ne retient que 6 clous sur 18 pour en faire un rectangle), tandis que dans la suite le classement sera exhaustif. En second lieu un assemblage commencĂ© par adjonctions successives sous le signe d’une certaine qualitĂ© a peut continuer avec une autre b le dernier Ă©lĂ©ment choisi ayant amenĂ© cette bifurcation parce qu’il cumulait a et b (par exemple Ber Ă  3 ;10 range les clous d’aprĂšs des orientations distinctes ↖ et ↗), puis dĂ©vie sur une couleur. Dans la suite une petite collection se limitera aux qualitĂ©s communes a ou b. En troisiĂšme lieu une qualitĂ© a Ă©tant choisie, le sujet nĂ©gligera d’abord de rĂ©unir « tous » les A (porteurs de a), tandis qu’il le fera Ă  une Ă©tape ultĂ©rieure : par exemple, tandis que Cla 4 ;6, qui est presque au niveau des collections fait un long alignement des 18 clous mais avec 4 segments de couleurs distinctes, Mar Ă  4 ;2 dĂ©bute de mĂȘme, mais faute d’exhaustivitĂ© termine par des rĂ©sidus mĂ©langĂ©s. En quatriĂšme lieu, et par consĂ©quent, les parties des assemblages prĂ©sentent des intersections involontaires, tandis que les collections ou sous-collections sont disjointes. En cinquiĂšme lieu, lors des assemblages du dĂ©but, le sujet ne voit pas de parties complĂ©mentaires (entre autres Ă  cause des mĂ©langes, comme dans les deux fermes Ă  2 et souvent Ă  3 ans), tandis qu’au niveau des collections on a, si B = A + A’ une complĂ©mentaritĂ© entre A et A’ (ce qui ne signifie d’ailleurs pas une quantification de ces inclusions, atteinte seulement au niveau opĂ©ratoire).

3 / Cela dit, nous pouvons distinguer en fonction de ces divers types de rĂ©unions, diffĂ©rentes formes d’appartenance (Δ) qui marquent les progrĂšs des correspondances internes propres Ă  ces assemblages ou collections. Il est, en effet, Ă  noter que l’appartenance est une relation non pas simple, mais bien transfĂ©rable, donc une correspondance, puisqu’un Ă©lĂ©ment n’appartient Ă  un ensemble qu’avec et comme d’autres.

Nous nommerons « appartenance inclusive » au sens strict celle qui relie un Ă©lĂ©ment Ă  une classe opĂ©ratoire (avec quantification de l’inclusion A < B si A ⊂ B) et appartenance « semiinclusive » ou « inclusive au sens large », lorsque l’élĂ©ment est rattachĂ© Ă  une « collection » et cela de maniĂšre dĂ©cidable (affirmations ou nĂ©gations motivĂ©es d’une telle liaison). Nous ne parlerons par contre que d’appartenance « prĂ©inclusive » celle qui unit un Ă©lĂ©ment Ă  d’autres semblables, qui pourraient former avec lui une « collection », mais que le sujet rĂ©unit ensuite Ă  des objets dissemblables, demeurant ainsi au niveau des « assemblages ». Il y aura « appartenance partitive » lorsqu’un Ă©lĂ©ment fait partie de façon dĂ©cidable d’un tout continu Ă  caractĂšres stables, comme l’un des cĂŽtĂ©s par rapport Ă  un carrĂ©. En revanche l’appartenance demeure « prĂ©partitive » lorsque le tout considĂ©rĂ© n’est qu’un assemblage figural, donc spatial, dĂ©pourvu de partition stable (et prĂ©sentant les caractĂšres d’enveloppement primitif dĂ©crit au chapitre premier oĂč le tout est diffĂ©rent de la somme des parties et de leurs connexions). Enfin nous nous servirons du terme d’« appartenances praxiques » lorsque le tout est constituĂ© par des relations d’utilisation pratique ou de convenance empirique.

L’intĂ©rĂȘt de ces distinctions, du point de vue des correspondances, est de nous montrer que, au niveau des assemblages, si un Ă©lĂ©ment est bien rattachĂ© au tout par une appartenance prĂ©inclusive ou prĂ©partitive, il ne s’agit pas des mĂȘmes correspondances par ressemblance de qualitĂ© que celles qui l’unissent Ă  d’autres Ă©lĂ©ments puisque le tout n’a pas de qualitĂ©s communes sauf son enveloppement. C’est au niveau des collections que le sujet atteint en revanche ses mises en relations et en correspondances intĂ©ressant Ă  la fois les rapports entre les parties et entre elles et le tout.

4 / S’il est inutile de revenir Ă  propos de ces points 2 / et 3 / sur les diffĂ©rentes formes d’assemblages et de collections que les prĂ©sentes techniques ont permis de retrouver, confirmant ainsi les anciennes recherches, il convient par contre de signaler un fait inattendu Ă  propos des « appartenances praxiques » : c’est la frĂ©quence, chez les jeunes sujets, d’une sorte de correspondance cyclique selon laquelle les poules mangent leurs Ɠufs et les vaches (pas seulement les veaux) se nourrissent de leur lait et cela en sachant naturellement d’oĂč proviennent ces Ɠufs et ce lait. Lau (2 ;10) dit ainsi : « Les poules vont manger les Ɠufs
, la dame va donner le lait Ă  boire Ă  les vaches. » Gur idem Ă  3 ;4. Igo (3 ;6) : « Les poules ils vont manger les Ɠufs. » Jac Ă  4 ;2 encore : « Qu’est-ce que le monsieur fait dans cette ferme ? — Il donne du lait aux vaches. — Et qu’est-ce qui se passe dans celle-là ? — Il y a des poules qui mangent les Ɠufs. » Gar (4 ;11) : « Les Ɠufs on peut les manger. — Qui peut les manger ? — Les poules. — Manger quoi ? — Les Ɠufs ! » AprĂšs quoi cette correspondance cyclique s’élargit en multijection : Oli Ă  la question : « Qu’est-ce que les vaches font ? — Du lait pour les petites vaches et pour les gens. — Et les poules ? — Des Ɠufs pour les coqs et pour les gens. »

5 / Notons encore, bien que cela aille de soi, que le coordinateur de succession se diffĂ©rencie autant que les rĂ©unions et les relations de ressemblance. Alors que les successions initiales ne comportent qu’un ordre quelconque (ou des symĂ©tries prĂ©coces), ne donnant lieu qu’à un prĂ©morphisme de successeur par simple enchaĂźnement, la succession peut ensuite s’attacher aux diffĂ©rences et prendre la forme d’une suite d’accroissements (ce que l’on observe Ă©galement dans le cas des fonctions croissantes ou dĂ©croissantes). Le sujet Val Ă  5 ;0 ordonne ainsi les membres de la famille en une suite symĂ©trique (les grands aux extrĂ©mitĂ©s et les petits au milieu), puis corrige en une sorte de dĂŽme pour aboutir enfin Ă  une sĂ©riation empirique du plus petit au plus grand. Inutile de rappeler les successions diffĂ©renciĂ©es de filiation (voir Nat en fin de (1), cas particulier des successions causales).

§ 4. Enveloppements et directions ; les changements de forme et de position (déplacements)

Le coordinateur d’enveloppement ayant Ă©tĂ© suffisamment examinĂ© au chapitre premier, il ne nous reste qu’à le rattacher Ă  ce qui vient d’ĂȘtre dit des appartenances prĂ©inclusives ou prĂ©partitives. C’est, en effet, dans la mesure oĂč les correspondances entre Ă©lĂ©ments sont fondĂ©es sur des ressemblances variables, Ă©tablies de proche en proche, et oĂč le tout n’a donc pas de qualitĂ©s communes, ces correspondances locales (par couples, etc.) ne valant donc pas dans les relations entre les parties et le tout, que celui-ci doit alors ĂȘtre pourvu de caractĂšres propres lui confĂ©rant son existence en tant que totalité : il ne peut s’agir alors que de qualitĂ©s spatiales constituant un enveloppement, ce qui est mĂȘme le cas pour des Ă©lĂ©ments discrets (rangĂ©es, carrĂ©s, etc.).

Quant au coordinateur de direction, nous le voyons se diffĂ©rencier au niveau des correspondances entre objets, sous au moins trois formes : les directions spatiales, dont on a vu le rĂŽle Ă  propos des symĂ©tries, les directions tĂ©lĂ©onomiques ou praxiques liĂ©es Ă  la poursuite d’un but et Ă  la coordination des moyens nĂ©cessaires, et les directions mentales ou internes, caractĂ©risant la formation de projets ou d’actions programmĂ©es, ce qui manque entre autres aux assemblages Ă©lĂ©mentaires.

Pour ce qui est des changements de position ou de forme, on assiste Ă  un certain nombre de diffĂ©renciations notables. Les rĂ©actions initiales tĂ©moignent de l’incapacitĂ© de modifier un assemblage une fois constitué : voir l’exemple de Fra (2 ;8) au § 2. Puis viennent les simples changements d’orientation : Dra (2 ;11) aligne 6 poupĂ©es et pour un autre arrangement, elle les renverse simplement la tĂȘte en bas (de mĂȘme d’autres sujets renversent les vaches sur le dos) quitte, pour un nouvel arrangement, Ă  les remettre comme avant. Puis vient une rĂ©action assez gĂ©nĂ©rale, qui est un changement d’ordre : mettre Ă  gauche certains Ă©lĂ©ments de droite, en une rangĂ©e, et rĂ©ciproquement. B. Inhelder avait dĂ©jĂ  observĂ© la chose Ă  propos des vicariances demandĂ©es en des classifications (shifting) : si la collection B comporte deux sous-collections A et A’ (de gauche Ă  droite), le sujet croit obtenir un nouveau classement en modifiant l’ordre A + A’ en A’ + A (ce qui entre parenthĂšses montre que les simples « collections », en opposition avec les classes, restent tributaires d’enveloppements spatiaux). Ces changements d’ordre peuvent prendre une forme remarquable qui annonce la « commutabilité » (c’est-Ă -dire la compensation entre ce qui est enlevĂ© sur un point et ce qui est dĂ©placĂ© ailleurs 3) : Oli (3 ;4) ayant alignĂ© les 9 poupĂ©es en un ordre de grandeur quelconque, dĂ©place le n° 9, lorsqu’on demande un arrangement diffĂ©rent, et le met avant le 1, d’oĂč 9, l, 2, 3
 Puis, pour un nouvel arrangement, il dĂ©place de mĂȘme le 8, d’oĂč 8, 9, l, 2
 et ainsi de suite 4 fois, pour n’arriver qu’ensuite Ă  prendre un Ă©lĂ©ment extrĂȘme et Ă  le mettre au milieu de la rangĂ©e. Ce n’est qu’à l’étape suivante que les changements consistent en modifications effectives du classement : Cla (4 ;0) qui avait commencĂ© par une symĂ©trie (grands-parents aux deux extrĂ©mitĂ©s, etc.) finit par des couples (grands-parents ensemble, sƓurs ensemble, frĂšres l’un avec l’autre).

Avec les petits ensembles de la technique III, les changements de forme et dĂ©placements sont plus faciles, puisqu’il suffit de modifier les figures spatiales : mettre les Ɠufs, etc., en vrac, en rangĂ©e, en angle droit, en cercle, en carrĂ©, etc. Mais ici encore on assiste Ă  des modifications parfois surprenantes par leur caractĂšre quasi opĂ©ratoire : Ber, Ă  3 ;10 dĂ©jĂ , change ainsi son carrĂ© initial de 9 plots (3 × 3) en 3 rectangles de 3 plots superposĂ©s, en un long rectangle de 4 (+ 1) × 2 ; en 4 de 2 (+ 1), etc. Il y a donc lĂ  un problĂšme : jusqu’oĂč parlerons-nous de coordinateurs diffĂ©renciĂ©s, sources de nouvelles correspondances, et Ă  partir de quand s’agira-t-il de transformations prĂ©parĂ©es par ces correspondances mais prĂ©sentant des caractĂšres leur demeurant irrĂ©ductibles ?

§ 5. Conclusions

La conclusion gĂ©nĂ©rale Ă  tirer de ces faits est que la diffĂ©renciation des coordinateurs engendrant de nouvelles correspondances n’est pas simplement due aux pressions exogĂšnes nĂ©cessitant des accommodations, mais comporte en chaque cas des compositions Ă  construire entre coordinateurs distincts. La symĂ©trie (§ 1) est bien un dĂ©rivĂ© de la rĂ©pĂ©tition (cas de Fra 2 ;8) mais exige une composition avec les coordinateurs de ressemblances et de direction. L’identitĂ© extensive (§ 2) n’a de sens qu’en combinant l’identification avec l’enveloppement et le remplacement par enchaĂźnement temporel exige une succession avec dĂ©placement des mobiles qui se succĂšdent en une mĂȘme position. Les diffĂ©rents modes de rĂ©union (§ 3) avec leurs types distincts d’appartenance supposent des compositions entre ressemblances et voisinages ainsi qu’entre relations entre Ă©lĂ©ments et leurs relations avec l’enveloppement, compositions progressives et particuliĂšrement complexes. Quant Ă  la succession avec accroissements, prĂ©parant la sĂ©riation, l’ordre y est composĂ© avec les relations de diffĂ©rences et avec des sens obligĂ©s de parcours (direction). Enfin les changements de formes et de positions (§ 4) exigent des identifications et successions et conduisent par Ă©tapes continues Ă  des commutabilitĂ©s et autres transformations opĂ©ratoires.

En un mot, les diffĂ©renciations de coordinateurs constituent des dĂ©buts de transformations, quoique provoquĂ©es par des accommodations contraignantes et ne servant encore que d’instrument d’applications pour l’élaboration de nouvelles correspondances. On se trouve donc dĂ©jĂ , en ce cas, en prĂ©sence des premiers de ces appuis mutuels, mais alternĂ©s, dont il a Ă©tĂ© question Ă  la fin du chapitre premier : les coordinateurs Ă©lĂ©mentaires, en tant que fonctionnement de dĂ©part, engendrent les premiĂšres formes structurales que sont les schĂšmes avec les correspondances qu’ils comportent. Puis celles-ci rencontrent de nouveaux contenus, d’oĂč l’obligation d’accommodations et de compositions, ces derniĂšres conduisant Ă  de nouvelles correspondances par applications Ă  ces contenus.

Ces appuis mutuels entre les transformations endogĂšnes, dĂšs leur formation, et les correspondances portant sur des contenus exogĂšnes (voir la fig. 3 de la fin du chapitre premier) seraient trĂšs simples si les secondes agissaient sur les premiĂšres de la mĂȘme maniĂšre que l’inverse, autrement dit si les unes engendraient les autres Ă  tour de rĂŽle par pure rĂ©ciprocitĂ©. Mais, en fait, ce n’est pas le cas, car si les transformations engendrent bien les correspondances (d’abord par application Ă  des contenus extĂ©rieurs puis dĂ©ductivement), celles-ci se bornent au mieux Ă  fournir Ă  celles-lĂ  les matĂ©riaux qui permettront leur construction, en attendant les niveaux opĂ©ratoires oĂč les transformations se suffisent Ă  elles-mĂȘmes. Cette situation de rĂ©ciprocitĂ© seulement partielle va d’ailleurs de soi puisqu’elle caractĂ©rise les rapports gĂ©nĂ©raux entre la dĂ©duction logico-mathĂ©matique et l’expĂ©rience : la premiĂšre fournit dĂšs le dĂ©part des cadres permettant la lecture de la seconde, puis lorsque celle-ci a pris son essor, elle donne alors lieu Ă  des reconstructions de la part de la premiĂšre, sans donc l’engendrer mais en se bornant Ă  la susciter ou pour ainsi dire Ă  l’appeler.

MalgrĂ© la simplicitĂ© apparente du schĂ©ma de la fin du chapitre premier, il faut donc comprendre que l’interpĂ©nĂ©tration graduelle de l’exogĂšne et de l’endogĂšne, que cette figure cherche Ă  symboliser, s’accompagnera en fait d’un renversement des situations dans les rapports entre correspondances et transformations. Les faits dĂ©crits jusqu’ici en ces deux premiers chapitres ne caractĂ©risent qu’une situation prĂ©alable au cours de laquelle les coordinateurs et le dĂ©but des transformations fournissent les cadres des correspondances, rendant ainsi possible la lecture des donnĂ©es exogĂšnes, donc des observables. En une premiĂšre phase proprement dite on assiste Ă  un essor et Ă  une gĂ©nĂ©ralisation des correspondances (applications et prĂ©morphismes), prĂ©parant (au sens limitĂ© indiquĂ© plus haut) les transformations non encore opĂ©ratoires. En une seconde phase, on assistera Ă  des interactions plus Ă©troites avec encore alternances, mais de plus en plus rapprochĂ©es. Au cours de la troisiĂšme il y aura enfin fusion entre les transformations, devenues entiĂšrement autonomes, et les morphismes qu’elles dĂ©terminent et qui atteignent de ce fait le niveau des morphismes transformationnels.