Chapitre IV.
Les correspondances entre trajectoires 1 a

Le problĂšme abordĂ© ici est analogue au prĂ©cĂ©dent, mais, tout en paraissant plus simple, il s’est montrĂ© bien plus complexe. On prĂ©sente au sujet un solide indĂ©formable rectiligne ou triangulaire dont les deux extrĂ©mitĂ©s ou les trois angles sont pourvus de petits anneaux laissant passer la pointe d’un crayon. Par ce moyen, on trace en partant du sommet A une droite, une ligne brisĂ©e ou une

 

courbe simple et les questions reviennent sans plus Ă  imaginer la trajectoire de B et de C, avec les positions finales et quelques positions intermĂ©diaires (Ă©tant entendu que la figure ne tourne pas sur elle-mĂȘme et garde son orientation par rapport aux axes verticaux et horizontaux). Les sujets du chapitre III voyaient une rotation et avaient Ă  retrouver les positions de deux ou trois Ă©lĂ©ments aprĂšs un trajet de 90° ou 180°, etc. Dans le prĂ©sent cas ils perçoivent le dĂ©placement de A dont la trajectoire demeure mĂȘme sous leurs yeux sous la forme d’un tracĂ© et ils n’ont qu’à y faire correspondre les positions successives et solidaires de B ou de B et C, ce qui paraĂźt plus simple puisqu’il n’intervient alors que des translations ou des circumductions partielles, et que le mobile d’ensemble est indĂ©formable. Mais l’intĂ©rĂȘt des rĂ©sultats obtenus est de montrer que, deux sortes de mises en correspondances Ă©tant possibles, celle des trajets de B et C par rapport Ă  celui de A ou celle des positions successives et finales de B et C par rapport Ă  celle de A, le sujet ne voit pas leur identitĂ© et que toute une construction est nĂ©cessaire pour passer du dĂ©placement Ă©lĂ©mentaire (dĂ» Ă  un simple coordinateur de changement de positions avec les correspondances qu’il entraĂźne quant aux trajets considĂ©rĂ©s comme des Ă©tats) au dĂ©placement en tant que transformation, avec ses compositions de modifications et d’invariances et sa loi fondamentale de « commutabilité » sous la forme d’une Ă©quivalence (donc d’une bijection) entre ce qui est enlevĂ© au dĂ©part et placĂ© Ă  l’arrivĂ©e.

En effet, quoique les correspondances en jeu dans la commutabilitĂ© ne soient que des isomorphismes portant, avant toute mesure, sur des valeurs quantitatives Ă©lĂ©mentaires (et, dans le cas particulier, sur les positions relatives inchangĂ©es de A, B et C), la difficultĂ© est prĂ©cisĂ©ment d’établir et de conserver ces isomorphismes bien qu’il y ait dĂ©placement et idĂ©e prĂ©alable de changements possibles. Les isomorphismes Ă  constituer sont donc solidaires d’une conservation, elle-mĂȘme assurĂ©e par la restructuration du concept de dĂ©placement (en tant que changement de position de l’objet total laissant invariantes les quantitĂ©s et formes) : il s’agit alors, Ă  l’étape finale de ce dĂ©veloppement, de morphismes subordonnĂ©s Ă  la transformation 2.

Technique. — Les trois figures utilisĂ©es sont dessinĂ©es sur des cartons de 5 cm de hauteur. On place une pointe de stylo dans le trou A et par un mouvement du carton entier (donc du « modĂšle ») on effectue un dĂ©placement

de A de formes

,
,
, ou
et on

demande Ă  l’enfant de dessiner les trajets du ou des autres points. AprĂšs quoi il vĂ©rifie au moyen du modĂšle si sa solution est exacte et il se livre Ă©ventuellement Ă  de nouveaux essais (Ă  noter encore que pour faciliter l’interrogation, les points A, D et C sont coloriĂ©s diffĂ©remment).

§ 1. PremiÚre étape (4 ans) : correspondances globales entre trajets

Voici d’abord deux exemples :

Ver (4 ;3) pour un trajet horizontal de la figure 1 dessine le point B sous le A mais se borne Ă  un geste de la main pour reprĂ©senter le trajet B sans pouvoir le dessiner. On refait le trajet de A en marquant les positions successives y compris le point d’arrivĂ©e : avec le modĂšle sous les yeux, Ver donne pour B une correspondance exacte, mais sans le modĂšle complet et n’ayant sous les yeux que les points dessinĂ©s pour A elle manque la correspondance. Il en est de mĂȘme pour le trajet courbĂ©. Pour la figure 2, Ver copie correctement le modĂšle (dĂ©placement du carton complet), mais, lorsqu’elle ne le voit plus, elle donne trois horizontales arrivant sur une mĂȘme frontiĂšre verticale (donc ⋼) et en repartant pour aboutir Ă  la figure

symétrique du modÚle (donc

au lieu de
) : cf. les symétries du § 1 du

chapitre II.

Mur (4 ;5) admet pour la figure 2 (trajet horizontal) trois points d’arrivĂ©e superposĂ©s verticalement (donc B et C juste en dessous de A qui est donnĂ©). Les trajets courbes et en lignes en toit ne donnent que des zigzags arbitraires, avec absence complĂšte de correspondance pour les positions intermĂ©diaires et

une disposition soit verticale ( ⋼ ) soit oblique ( ⋰ ) des points d’arrivĂ©e (de la

figure 3).

On voit ainsi que, tout en ayant perçu un dĂ©placement du carton entier et tout en conservant sous les yeux le trajet de A, tracĂ© grĂące Ă  ce dĂ©placement, ces sujets paraissent ne pas se douter qu’il s’agit d’un solide indĂ©formable. Tout ce qu’ils retiennent de son point de dĂ©part est le nombre (2 ou 3) des Ă©lĂ©ments (A-C) et en gĂ©nĂ©ral leur ordre selon la relation dessus-dessous (mais encore avec erreurs comme Mur pour la figure 3). D’autre part, s’il y a une tendance constante Ă  situer les trois points d’arrivĂ©e en superposition (au mĂ©pris de ce qu’ils sont au dĂ©part des cartons 2 et 3), cette superposition exacte pour le carton 1 est complĂštement nĂ©gligĂ©e lorsqu’il s’agit de positions intermĂ©diaires (sur le parcours). En un mot, ce qui compte, dans les correspondances cherchĂ©es par le sujet, n’est pas la position relative des Ă©lĂ©ments mais uniquement la direction et la forme gĂ©nĂ©rales des trajets, encore que trĂšs globalement reproduites. MĂȘme la configuration en toit (

) est copiĂ©e par Mur avec trois, puis deux sommets et la courbe Ă  un sommet avec cinq ondulations comme si les Ă©lĂ©ments B et C du modĂšle pouvaient se promener Ă  leur idĂ©e sans se soucier de A pourvu qu’ils se retrouvent voisins Ă  l’arrivĂ©e, quoique en des positions diffĂ©rentes de celles de dĂ©part.

En un mot ces cas vĂ©rifient ce que nous savions des dĂ©buts de la reprĂ©sentation du dĂ©placement : une action qui est source de nouveautĂ©s imprĂ©vues, sans conservation ni des quantitĂ©s comme on l’a assez vu ailleurs, ni des formes du mobile. En effet, tant que n’est pas constituĂ©e la commutabilitĂ©, la seule correspondance intĂ©ressant ce mobile est celle qui lui reconnaĂźt son identitĂ© qualitative (= le mĂȘme objet), mais ce n’est une identitĂ© ni extensive (chap. II, § 2) ni de configuration spatiale. En ces conditions il va de soi que les seules correspondances pouvant ĂȘtre recherchĂ©es Ă  ce niveau sont celles qui relient les trajets en leurs caractĂšres les plus globaux.

§ 2. La deuxiĂšme Étape (5-6 ans) : identitĂ© de forme dans les correspondances entre trajets

Le progrĂšs accompli par les correspondances suivantes est que le sujet commençant Ă  rĂ©duire le dĂ©placement Ă  un changement de position sans pouvoir dĂ©cider encore dans quelle mesure il y a modification dans les formes du mobile comprend alors que les parties de celui-ci, formant un tout continu, sont bien obligĂ©es de suivre le mĂȘme chemin. La solution la plus simple est en ce cas le parallĂ©lisme, donc l’écart constant entre les chemins et non pas entre les Ă©lĂ©ments (mais cet Ă©cart cesse de se conserver quand le trajet de A est oblique) :

Fab (5 ;0) est l’objet d’un essai de la part de l’expĂ©rimentateur qui, pour la figure 2, lui fait marquer la position spĂ©ciale du point B au dĂ©part 3, d’oĂč sa rĂ©ussite aprĂšs hĂ©sitations, mais pour les positions intermĂ©diaires elle s’en tient Ă  la superposition stricte (⋼). Dans le cas de l’escalier (

) le parallĂ©lisme des trajets dessinĂ©s entraĂźne aux deux angles une correspondance selon les inclinaisons (⋰) sans souci des positions de dĂ©part. Quant Ă  un trajet oblique de A il est reproduit pour B avec une inclinaison nettement plus forte, d’oĂč une distance progressivement accrue entre A et B.

Bio (5 ;11) donne avec hĂ©sitation des points d’arrivĂ©e corrects pour la figure 2, mais trouve ensuite que c’est faux et revient Ă  la superposition (⋼). Les trajets en escalier donnent les mĂȘmes rĂ©actions que chez Fab, et ni les obliques ni les courbes ne conservent la distance entre A et B. Pour le

(avec A et B seuls), le parallĂ©lisme exact est tenu en obstacle par la volontĂ© d’éviter les croisements, d’oĂč des trajets d’inĂ©gales longueurs pour A et B et des inclinaisons variĂ©es pour les correspondances entre positions intermĂ©diaires.

Gio (6 ;1) donne pour la figure 2 une arrivĂ©e de A, B et C en superposition. Pour A et B avec trajet en toit la flĂšche de A Ă  D est perpendiculaire Ă  la ligne de A. L’escalier comme le Z donnent lieu Ă  des trajets parallĂšles sans croisements ni recouvrements. Il est, d’autre part, frappant pour les correspondances entre A et B en positions intermĂ©diaires de la figure 2 de voir que les flĂšches, correctes prĂšs du point de dĂ©part (↘), se redressent insensiblement jusqu’à la verticalitĂ© (↓) Ă  la 8e et cela dĂ©jĂ  avant le milieu du trajet.

San (6 ;5) donne les mĂȘmes redressements progressifs de ↘ en ↓ pour la figure 2. Pour la figure 3 avec trajet de A en escalier, le trajet de B est parallĂšle mais sans recouvrement comme il faudrait et C fait un dĂ©tour sous B pour imiter ensuite son trajet de prĂšs, mais Ă  nouveau sans recouvrement.

Gin (6 ;6) s’oriente vers l’étape III par ses corrections. La figure 2 en horizontal donne la superposition habituelle finale de A, B et C : « Le noir (B) est comment ici (dĂ©part) ? — Un peu plus derriĂšre. — Et ici (arrivĂ©e) ? — Un peu plus devant. — Tu crois que c’est juste ? — Non (correction). » Pour l’escalier, il est d’emblĂ©e frappĂ© en comparant avec le modĂšle du fait qu’il y a recouvrement pour le segment vertical : « On voit que c’est la mĂȘme ligne. »

Contrairement aux sujets du § l, ceux-ci concluent du fait que les anneaux A, B et C font partie d’un tout continu qu’ils doivent bien faire le mĂȘme chemin, d’oĂč la correspondance des trajets dessinĂ©s comme parallĂšles. Mais on a vu au chapitre premier qu’on doit distinguer au moins trois sortes d’enveloppements, selon que l’enveloppant est autre chose que la rĂ©union et l’articulation des parties enveloppĂ©es, selon qu’il se rĂ©duit Ă  l’ensemble de ces articulations, mais sans encore de conservations quantitatives et selon qu’enfin le tout soit quantitativement Ă©quivalent Ă  la somme des parties. Or ces sujets n’en sont encore qu’à la premiĂšre de ces formes et, pourvu que les deux ou trois Ă©lĂ©ments fassent le mĂȘme trajet, peu importe que leurs articulations se modifient : la maniĂšre dont Gio et San relient les positions intermĂ©diaires de A et B pour la figure 3 montre assez que selon eux cette relation (↘) ne se conserve que prĂšs du point de dĂ©part et se modifie au cours du dĂ©placement.

La seconde rĂ©action Ă  noter est le souci significatif d’éviter tout croisement et tout recouvrement comme si, du fait que les Ă©lĂ©ments doivent suivre les mĂȘmes chemins que le tout, ils pouvaient occuper les mĂȘmes positions simultanĂ©ment et risquaient de se cogner, ou encore comme si, Ă©tant sĂ©parĂ©s dans le tout, leurs trajets respectifs devaient l’ĂȘtre Ă©galement. Mais dans les deux cas il y a confusion ou indiffĂ©renciation du mobile et de son mouvement, alors que, si ces sujets Ă©taient en possession de la commutabilitĂ© qui seule confĂšre au dĂ©placement le rang d’une transformation, ils comprendraient qu’un mobile laisse derriĂšre lui une place vide Ă©quivalente Ă  celle qu’il occupe ensuite, et que, si deux mobiles se suivent dans l’espace, il n’y a pas de raison pour que le second n’occupe pas la position quittĂ©e par le premier.

Un troisiĂšme indice curieux de ces relations entre le tout et les Ă©lĂ©ments est que si A suit un trajet oblique ou courbĂ©, l’inclinaison ou la courbure sont accentuĂ©es par le chemin de B, en ne conservant donc pas la distance entre deux comme si la tendance marquĂ©e par la direction du tout devait ĂȘtre renforcĂ©e par les chemins correspondants.

En un mot, la prĂ©gnance du trajet de l’enveloppant et la nĂ©gligence des articulations initiales entre Ă©lĂ©ments enveloppĂ©s expliquent leurs positions Ă  l’arrivĂ©e : Ă  des trajets parallĂšles en horizontal et en vertical correspondent des positions finales superposĂ©es (⋼) en tant que dĂ©terminĂ©es par les frontiĂšres terminales de ces chemins parallĂšles sans souci de leurs longueurs. Par contre lorsqu’on rappelle au sujet les positions de dĂ©but (Fab) ou qu’il y revient par comparaison avec le modĂšle, ces dĂ©formations sont corrigĂ©es par une commutabilitĂ© naissante dont le propre est de comprendre que ce qui est dĂ©placĂ© au dĂ©part doit bien se retrouver Ă  l’arrivĂ©e.

§ 3. TroisiĂšme Ă©tape : dĂ©buts de la commutabilitĂ© de l’enveloppĂ©, mais encore en conflit avec le trajet de l’enveloppant

À 7-8 ans, Ăąge auquel dĂ©bute la commutabilitĂ© spontanĂ©e quant Ă  la conservation des quantitĂ©s (comprendre qu’on n’ajoute rien au terme d’un dĂ©placement, qui n’ait Ă©tĂ© enlevĂ© au point de dĂ©part) apparaĂźt Ă©galement ce processus quant Ă  la conservation des positions internes lors du dĂ©placement d’un continu rigide. Pour ce qui est de cette notion mĂȘme de solide indĂ©formable nous y reviendrons dans les conclusions. Quant aux positions internes qu’il comporte, il s’agit des relations de distances et d’orientations entre les trois Ă©lĂ©ments A, B et C, et la nouveautĂ© propre Ă  cette Ă©tape des mises en correspondance est que pour juger de ces relations Ă  l’arrivĂ©e le sujet se rĂ©fĂšre spontanĂ©ment Ă  ce qu’elles sont au dĂ©part, ce qui ne signifie d’ailleurs pas sans tĂątonnements ni corrections. En particulier (et c’est ce qui rend utile l’analyse de ces corrections), la correspondance des positions extrĂȘmes Ă©tant anticipĂ©e, il reste Ă  les relier et, pour ce faire, se libĂ©rer des trajets parallĂšles admis jusqu’ici : c’est alors qu’il peut y avoir conflit avec les trajets de l’ensemble, donc de l’enveloppant qu’il s’agirait de rĂ©duire Ă  la rĂ©union des articulations entre enveloppĂ©s, ce qui n’est pas immĂ©diat. Voici des exemples :

Lut (7 ;6) donne d’emblĂ©e pour la figure 2 (avec dĂ©placement horizontal de A) les trois points d’arrivĂ©e exacts avec mĂȘme une bonne correspondance pour les positions Ă  mi-chemin ; par contre, lors du dĂ©placement en courbe il dessine pour D une courbe semblable mais en partie enveloppante, donc trop longue avec alors des flĂšches de correspondance obliques parce que perpendiculaires Ă  ces trajets et non pas verticales. Pour le toit

Je trajet de B est de forme correcte mais un peu décalé de telle sorte que les flÚches de correspondances entre positions de A et de B sont bien verticales, mais celle qui part du sommet du trajet de A tombe à cÎté de celui de D. Mais le plus significatif des dessins est celui de la figure 2 lorsque A suit également un trajet en (
) : en ce cas les positions finales sont correctes tandis que les intermĂ©diaires relient toutes A, B et C par des verticales. Pour l’escalier, Lut donne un dessin correct avec recouvrement partiel, mais celui-ci le gĂȘne (« Ça va pas ») avant qu’il y revienne.

Ver (7 ;0) tĂ©moigne des mĂȘmes progrĂšs sauf pour le recouvrement. Pour la figure 3 avec trajet de A en toit, elle reproduit d’abord la disposition triangulaire de A, B et C aux deux extrĂ©mitĂ©s du toit et, ce qui est beau, sous le sommet, mais ensuite elle relie simplement les positions correctes

de B et C, par un trajet unique, avec donc un replat au sommet

.

Zol (7 ;6) pour la figure 2 en trajet horizontal reproduit quatre fois la disposition de dĂ©part de A, B et C le long de leurs trajets, mais finit d’abord en superposition, sous l’influence du parallĂ©lisme. MĂȘme dĂ©but pour cette figure 2 en arc, puis « ah ! non, non ! » et il se corrige. Pour l’escalier avec la figure 3 il dessine sans hĂ©siter le recouvrement partiel des chemins de B et C en horizontal mais gĂ©nĂ©ralise faussement en vertical, puis rĂ©ussit lors d’un nouvel essai. Pour la figure 2 avec trajet en Z il indique le croisement pour B mais l’évite pour C.

STÉ (8 ;0) procĂšde comme Zol pour la figure 2 en chemin horizontal, puis, au terme des trajets, demande : « Il faut que ce soit l’un au-dessous de l’autre (⋼) ? — Comme tu penses. — Je pense comme ça (superposition). » Puis « Un peu plus loin (B par rapport Ă  A) ». En arc mĂȘme problĂšme. Avec l’escalier il y a rĂ©ussite immĂ©diate pour B (fig. 3) avec recouvrement correct, mais d’abord Ă©chec pour C. Le

(fig. 2), par contre, en reste aux parallélismes.

Del (8 ;0) qui rĂ©ussit tout sauf en partie l’escalier (comme Zol) donne un croisement correct pour le

Ă  deux Ă©lĂ©ments, mais Ă©prouve des hĂ©sitations : « Si c’est des voitures, ça va pas. »

Ces sujets atteignent donc spontanĂ©ment la commutabilitĂ© mais pas de maniĂšre complĂšte : les positions de dĂ©part sont reportĂ©es, ou sur les seuls points d’arrivĂ©e, mais pas sur les intermĂ©diaires (Lut), ou au contraire elles le sont en cours de route, mais pas au terme des trajets (Zol et StĂ©). Il y a ensuite corrections, mais la question que pose StĂ© montre assez l’existence de problĂšmes et non pas simplement de distractions. La raison de cette difficultĂ© particuliĂšre de la commutabilitĂ© lorsqu’elle porte sur la conservation de positions et non pas de quantitĂ©s est sans doute qu’il s’agit de concilier un changement de positions du tout (donc de la rĂ©union des Ă©lĂ©ments), avec la conservation des positions de ces mĂȘmes Ă©lĂ©ments les uns par rapport aux autres. Dans le cas des quantitĂ©s, il est aisĂ© de gĂ©nĂ©raliser la conservation sitĂŽt compris que ce qui s’ajoute Ă  l’arrivĂ©e Ă©quivaut Ă  ce qui est enlevĂ© au dĂ©part, car cela revient simplement Ă  affirmer que le dĂ©placement se rĂ©duit Ă  un changement de positions conservant l’identitĂ© quantitative du mobile. Par contre, dans le prĂ©sent cas, le tout change de position et ses Ă©lĂ©ments avec lui mais le dĂ©placement d’ensemble est censĂ© conserver les positions des Ă©lĂ©ments les uns par rapport aux autres, donc une absence de dĂ©placements internes : la difficultĂ© est ainsi de concevoir un changement de positions comme conservant une absence de changements. Sans doute cette identitĂ© de forme et positions internes du mobile au cours du dĂ©placement d’ensemble est-elle rĂ©ductible Ă  une identitĂ© quantitative et c’est ce que l’on verra Ă  l’étape IV avec les mesures de distance (ce qui montre la parentĂ© de ces deux formes de commutabilitĂ©), mais il s’agit alors d’une quantification de relations distinctes et non pas de quantitĂ©s totales, et cela est plus complexe. Sans doute aussi suffirait-il pour lever les difficultĂ©s de distinguer deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, mais la composition de deux systĂšmes de coordonnĂ©es est de formation plus tardive.

En plus de ce conflit gĂ©nĂ©ral, il s’ajoute que les positions finales de A, B et C sont immobiles, tandis que les positions intermĂ©diaires, dont il s’agit de trouver les correspondances, sont des instantanĂ©s Ă  abstraire du mouvement : or s’il y a progrĂšs Ă  cette Ă©tape quant aux croisements et recouvrements, c’est encore avec hĂ©sitations et les rĂ©flexions de Del sur les voitures montrent que les trajets sont encore en partie conçus comme une prĂ©sence continue de mobiles, ce qui renforce la difficultĂ© Ă  concilier les changements de position avec les absences de changements.

Il y a donc, pour rĂ©soudre la question, trois sortes de correspondances Ă  coordonner : 1) celle des trajets de A, B et C en leurs formes (direction →) ; 2) celle des positions intermĂ©diaires simultanĂ©es de ces Ă©lĂ©ments (direction ↓) et 3) celle

de leurs positions initiales et finales (direction

). Mais ce

n’est pas la dualitĂ© des directions Ă  distinguer qui fait problĂšme, c’est l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des changements et des conservations, autrement dit c’est la difficultĂ©, dans le cas des positions, de gĂ©nĂ©raliser la commutabilitĂ© en tant qu’affirmation que l’on retrouve au cours et au terme d’un dĂ©placement, les caractĂšres constitutifs de la situation de dĂ©part.

§ 4. La quatriÚme étape : coordinations et quantifications

Les rĂ©actions de ce dernier niveau (9-10 ans) ne sont pas exemptes d’erreurs, que l’on retrouve jusque chez l’adulte, mais elles sont dues aux lacunes de la reprĂ©sentation spatiale lorsqu’elle porte sur plusieurs variables, tandis que le principe guidant le sujet dans ses essais est correct et gĂ©nĂ©ralisé : ce qu’il recherche est une conservation des directions et des distances, celles-ci portant sur la longueur des trajets comme sur les intervalles sĂ©parant A de B et C, ainsi que B de C. Il y a donc simultanĂ©ment coordination et quantification :

Sal (9 ;6) pour la figure 2 en horizontal prend le modĂšle et dessine le triangle : « Sans le modĂšle tu arriverais ? — Non, il faut faire des mesures. » Pour la mĂȘme figure 2 avec trajet en toit il mesure avec ses doigts l’écart de B par rapport Ă  la verticale AC et la reporte au terme mais oublie d’abord la verticalitĂ© et les positions au sommet. Pour la figure 3 avec trajet en escalier, il mesure la longueur AC et oublie d’abord D pour se corriger ensuite et limiter les recouvrements aux segments horizontaux.

Mie (9 ;9) pour la figure 2 en horizontal dĂ©bute par une terminaison en superposition mais corrige en disant : « Le bleu (trajet B) est plus long que les autres, il devrait ĂȘtre la mĂȘme chose. » En arc (fig. 2 renversĂ©e) : « Ah, je dois mettre le bleu en arriĂšre. » En escalier : « Comme ça, ça fait la mĂȘme longueur. »

Ira (10 ;4) rĂ©ussit presque les positions intermĂ©diaires comme les finales pour la figure 2 avec trajet en toit : elle prĂ©cise que A et B ne « passent pas (par le sommet) en mĂȘme temps » mais marque Ă  tort celui de B sous celui de A. Pour B et C en horizontal « (B) part avant et arrive avant ». Pour la figure 3 en

, elle réussit avec tùtonnements, en reportant avec précision les longueurs des trajets, notamment en horizontal.

Orf (10 ;10) pour la figure 2 en escalier commence par des estimations Ă  vue : « Ça ne va pas », puis reprend le dessin en reportant chaque longueur avec sa main.

Dio (10 ;8) pour la mĂȘme construction : « Je regarde le bout de chemin et je le remets là » 
 « et puis le vert il est derriĂšre alors il doit ĂȘtre Ă  la mĂȘme distance ici, ici et ici (les trois segments) ». De mĂȘme pour le

.

On est surpris qu’il faille attendre ce niveau de 9-10 ans pour que le sujet comprenne ce qu’est un solide indĂ©formable et pourquoi son dĂ©placement conserve ses relations quantitatives (distances) internes et, par consĂ©quent, les positions de ses Ă©lĂ©ments les uns par rapport aux autres. D’autre part, le fait que la coordination des correspondances en jeu soit obtenue grĂące Ă  des quantifications montre la parentĂ© de cette forme de commutabilitĂ© avec celle qui porte sur la conservation des quantitĂ©s totales, la seule diffĂ©rence est qu’il s’agit ici de quantifications internes, solidaires des directions.

§ 6. Conclusion

Il y a longtemps que l’épistĂ©mologie de la gĂ©omĂ©trie a montrĂ© que la notion de solides indĂ©formables, souvent considĂ©rĂ©e comme le point de dĂ©part empirique des constructions euclidiennes, constituait en rĂ©alitĂ© un produit, et mĂȘme trĂšs complexe, de telles constructions. On voit combien l’analyse psychogĂ©nĂ©tique confirme ce renversement des perspectives. Du point de vue qui nous intĂ©resse en cet ouvrage, des relations entre les morphismes et les transformations, cela signifie que la notion de dĂ©placement, apparemment identique Ă  elle-mĂȘme Ă  partir de ses origines sensori-motrices les plus Ă©lĂ©mentaires, change au contraire profondĂ©ment de statut au cours de son dĂ©veloppement.

Au point de dĂ©part, il n’est qu’un changement de position dĂ» Ă  un coordinateur, donc au fonctionnement d’un schĂšme d’action, et ce ne sont que ses rĂ©sultats, c’est-Ă -dire l’identitĂ© qualitative du mobile et son point d’arrivĂ©e, qui peuvent ĂȘtre mis en correspondance Ă  titre d’états. MĂȘme lorsque le mouvement laisse derriĂšre lui la trace de son trajet, comme ici pour le point A, et mĂȘme lorsque A fait partie avec B et C d’un solide indĂ©formable, les trajets de B et C mis en correspondance avec celui de A peuvent en diffĂ©rer fortement pourvu que A, B et C aboutissent Ă  des points d’arrivĂ©e voisins et que chacun de ces Ă©lĂ©ments garde son identitĂ© qualitative comme les deux autres.

A l’étape suivante la correspondance dominante est la surjection des Ă©lĂ©ments A, B et C en un tout continu qui les enveloppe et le dĂ©placement de cet enveloppant commence alors Ă  jouer un rĂŽle de transformation en tant qu’il entraĂźne les dĂ©placements de trois enveloppĂ©s et doit donc assurer une certaine ressemblance entre ces trajets. Mais cette action transformante du dĂ©placement de l’enveloppant ne va pas loin puisqu’elle n’assure ni la correspondance des positions des enveloppĂ©s, ni mĂȘme l’égalitĂ© des longueurs des trajets qui ne se ressemblent alors que par leurs formes : parallĂ©lisme des segments horizontaux ou verticaux et renforcement de l’inclinaison des obliques.

C’est seulement au niveau du dĂ©but des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans) que le dĂ©placement est en voie d’acquĂ©rir, mais encore Ă  titre partiel, un statut de transformation, avec ses caractĂšres de compositions nĂ©cessaires, de solidaritĂ© constante des modifications et des conservations, ainsi que de filiation dĂ©ductive. En effet, ce que commence Ă  dĂ©couvrir le sujet est que l’enveloppement n’est pas autre chose que le systĂšme d’ensemble des articulations des Ă©lĂ©ments enveloppĂ©s, et que par consĂ©quent, en entraĂźnant ceux-ci, le dĂ©placement du tout conserve les positions des parties. Mais, conformĂ©ment Ă  ce qu’on observe en toutes les recherches, les transformations ne sont d’abord que locales parce que prĂ©parĂ©es par des correspondances encore incomplĂštes : les sujets de l’étape III ne voient, en effet, que la bijection entre les positions de dĂ©part et d’arrivĂ©e, sans gĂ©nĂ©ralisation pour les situations intermĂ©diaires, ou bien ils commencent par celles-ci et nĂ©gligent la correspondance entre les extrĂȘmes. Ces incohĂ©rences tiennent aux difficultĂ©s de l’équilibre Ă  maintenir, en toute transformation, entre les modifications et les conservations : or, la commutabilitĂ©, selon laquelle on ne retrouve au terme d’un dĂ©placement que ce qui a Ă©tĂ© enlevĂ© au dĂ©part, ne fournit ici qu’un programme puisqu’il reste Ă  distinguer ce qui change de position et ce qui ne change pas.

La solution est alors trouvĂ©e Ă  l’étape IV : seule a changĂ© la position du tout enveloppant, mais non pas sa forme, puisqu’elle est dĂ©terminĂ©e par les valeurs quantitatives des liaisons spatiales (ou articulations) entre Ă©lĂ©ments enveloppĂ©s : ce sont donc ces valeurs mesurables qui seront transfĂ©rĂ©es sans changements, ce qui entraĂźne en ce cas les correspondances au lieu d’en rĂ©sulter. Ainsi la commutabilitĂ© atteint enfin sa structure en tant que transformation au sens complet avec Ă©quilibre des dĂ©placements et des conservations, ce qui assure, par consĂ©quent, un sens Ă  la notion de solide indĂ©formable.