Chapitre VII.
Correspondances et transformations dans le cas de l’intersection 1 a

Le problĂšme que nous avons Ă  discuter ici est celui des relations, de diffĂ©rence ou d’identitĂ©, entre ce que nous considĂ©rons comme des « transformations » opĂ©ratoires et la composition des morphismes entre eux : si les classes A1 et A2 ont une partie commune A1 A2, c’est, d’une part, qu’il y a multijection (correspondance 1 Ă  plusieurs) entre A1 A2 (ou entre l’ensemble A1 âˆȘ A2) et les classes A1 et A2, mais c’est aussi que rĂ©ciproquement il y a surjection de A1 et A2 en A1 âˆȘ A2, On peut alors se demander si la construction de cette rĂ©ciprocitĂ© entre les correspondances comme telles suffit Ă  la comprĂ©hension de l’intersection ou s’il faut y ajouter des opĂ©rations de classes en extension ; et, dans ce dernier cas, il faut Ă©tablir dans quelle mesure la rĂ©ciprocitĂ© des correspondances engendre ces opĂ©rations de classes, ou, au contraire, si celles-ci sont nĂ©cessaires Ă  l’élaboration de celles-lĂ . Ce sont lĂ , on l’accordera, des questions qui s’imposent si l’on soutient, comme c’est le cas en cet ouvrage, la dualitĂ© initiale des correspondances et des transformations, leur union n’étant, par supposition, que progressive et ne s’achevant qu’à un niveau terminal : celui prĂ©cisĂ©ment oĂč les intersections sont comprises en tant que compositions opĂ©ratoires.

MatĂ©riel et technique. — Dans tous les cas, nos situations comportent un nombre minimal de sous-collections : des A1 non-A2, des A2 non-A1 et des A1 A2. Pas de non A1 — non A2. La prĂ©sence de ces derniers objets pourrait fournir des indications utiles : mais, il est certain que la prĂ©sence de tels objets perturberait lourdement les comptages des sujets, Ă©tant donnĂ© les erreurs de comptage et les fausses identifications dont nos protocoles sont Ă©maillĂ©s. Comme objet, nous avons choisi des canards et autres animaux, par opposition aux formes, etc., constituant le matĂ©riel habituellement employĂ© dans les Ă©preuves opĂ©ratoires et dans l’enseignement des mathĂ©matiques modernes. Tout d’abord nous voulions Ă©viter des rĂ©ponses stĂ©rĂ©otypĂ©es venant de l’enseignement scolaire. D’autre part, connaissant par ailleurs les difficultĂ©s qu’éprouvent les enfants sur un matĂ©riel « animal » (cf. l’inclusion des animaux), nous avons pensĂ© qu’un tel matĂ©riel pourrait avoir la vertu de dilater dans le temps des processus que d’autres ensembles d’objets rendent plus fugaces et, partant, moins Ă©vidents.

Nos sujets ont été soumis aux trois situations I·III suivantes :

 

A1

 

A1 A2

A2

I.

3 canards non-bleus

3 canards bleus

2 bleus non-canards

II.

1 canard

non-blanc

3 canards blancs

4 blancs non-canards

III.

1 canard bleu

1 canard blanc

1 poule blanche

Quant aux questions posĂ©es, on commence aprĂšs avoir fait identifier par le sujet tous les Ă©lĂ©ments du matĂ©riel, par lui demander : « Devant toi (par exemple situation I) y a-t-il plus d’animaux bleus ou plus de canards ? » (donc ici 5 et 6). L’enfant est invitĂ© Ă  justifier sa rĂ©ponse, quelle qu’elle soit, ce qui permet d’examiner ses multijections de A1 et A2 aux Ă©lĂ©ments composants. Quant Ă  l’analyse de ses surjections on a procĂ©dĂ© par voie indirecte. AprĂšs que le sujet a comptĂ© tous les A1, on Ă©crit sur un papier le nombre trouvĂ© (ici 6) et on fait de mĂȘme pour les A2 (on inscrit donc 5). AprĂšs quoi on cache le matĂ©riel et on demande combien il y a d’objets sous le carton ; les jeunes sujets rĂ©pondent en gĂ©nĂ©ral 11 puisque 5 + 6 = 11. On enlĂšve alors le cache et on demande : « Comment se fait-il que si je compte tous ces objets, j’en trouve 8 et que, si je mets ensemble les 5 bleus qui sont lĂ  et les 6 canards qui sont aussi lĂ , je trouve 11 et pas 8 ? » Il est d’ailleurs le plus souvent inutile de poser la question, car les sujets la soulĂšvent en gĂ©nĂ©ral d’eux-mĂȘmes eu constatant la contradiction apparente.

En fin d’interrogation on a souvent posĂ© la question de la quantification de l’inclusion, sur un autre matĂ©riel : donc A < B si A ⊂ B parce que B =A +A’.

§ 1. L’Étape I

Nous savons depuis longtemps qu’aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires l’enfant rĂ©agit Ă  des classements comportant une intersection, soit en laissant le tout en une mĂȘme collection, faute de savoir comment la diviser, soit en ne parvenant qu’à des dichotomies A1 et A2 sans se soucier du fait qu’une partie des deux sous-collections leur est commune.

Il y a donc en ces cas surjections et multijections par rapport Ă  ces classes, mais incomplĂštes faute de la sous-collection A1 A2. Il est inutile de revenir sur ces faits, mais ce qui est instructif est le premier niveau d’accession Ă  l’intersection en un contexte oĂč les sous-collections disjointes l’emportent encore de beaucoup :

Ald (7 ;0). 2cB 2cJ 1piB 2 rĂ©ussit d’abord l’inclusion (tandis que lors d’une question finale il dira qu’il ya plus de canards blancs que de canards pour 6 contre 9) : « Il y a plus de bĂȘtes que de canards : 5 c’est plus que 4. » Mais Ă  la question : « plus de bĂȘtes bleues ou de canards » il en reste Ă  la disjonction : « Plus de bĂȘtes bleues : il y en a 3 puis lĂ  (ne montre que les canards J) il y a 2. » Situation III : 1 coBc, 1 cBc, 1 cB : « Qu’est-ce qu’il y a plus devant toi, des canards ou des bĂȘtes blanches ? — Des canards, parce qu’ils sont 2, puis lĂ  il y a 1 coq (Ă  nouveau disjonction). — Combien de Bl ? — 2 blancs pi un bleu. — Tous ensemble ? — 3 bĂȘtes. — (On Ă©crit 2 + 1 = 3.) — Tout Ă  l’heure 2 canards : 2c + 2Bl ça fait encore 3 ? — Non
 parce qu’il y a 2 canards pi 2 blancs ça fait 4. — 4 quoi ? — 2c pi 1co (ça fait 3) mais 2c pi 2BC ça fait 4. — 4 quoi ? — 4 bĂȘtes. — Devant nous il y a 4 ? — Non il y en a 3
 avec le coq ça fait 4. — Je n’en vois que 3. — C’est parce qu’il y a 2Bl et 2C. — Tu peux expliquer mieux ? — Il y a celui-lĂ  (cBc) qui fait faire 2C et il faut faire 2BC. Il fait deux choses. — Pourquoi ? — C’est un canard et il est blanc. » Mais ensuite il suffit d’ajouter une poule blanche pour qu’il retombe dans la disjonction.

Yva (7 ;8) : mĂȘmes rĂ©actions initiales de disjonction pour 2cBl, 1cJ 3cB, 1piB + 1hiB et il y voit plus d’animaux bleus. « Que quoi ? — Que de canards. » Mais aprĂšs un moment on lui pose la question facilitante : « Ce canard bleu tu le compte pas dans les canards ou dans les animaux bleus ? — Dans les
 dans les
 canards, puis aprĂšs ceux-lĂ  aussi (canards non bleus) je les compte dans les canards. Des fois on peut le compter dans les canards puis des autres fois dans les animaux bleus. — Il y a un des deux qui est plus juste que l’autre ? — Non c’est juste : il y a 2 animaux bleus (pi et hi !) et plusieurs canards. — Plus de canards ou plus d’animaux bleus ? — Plus de canards : il y a 2 animaux bleus. » Yva manque donc l’intersection malgrĂ© sa surjection et sa multijection prĂ©cĂ©dentes. Dans la situation III (1poBl, 1cBl et 1CB) il compte 3 animaux, mais Ă  la question. 2 canards et 2 animaux ça fait combien ? — 2 + 2 ça fait 4 mais si on en rajoute encore 1 ça fait 4. — Comment expliquer ? — 2 + 2 ça fait bien 4. On en rajoute encore 1 et ça fait 4. — Il y a lĂ  plus de canards ou plus de BC ? — Plus de canards. Il y en a 2 puis il y a 1 poule ».

Ana (8 ;6) en reste aux disjonctions. Pour la situation III : « Si on dit 2 blancs et 2 canards ? — Ça fait 4. — Pourquoi tout Ă  coup 4 et pas 3 ? — Parce que si on met 2 blancs puis
 Par exemple si on avait 3 canards ça fait aussi 4 (elle la rajoute). »

Ces sujets n’atteignent donc pas l’intersection dont Ald est proche mais momentanĂ©ment et ils ne rĂ©solvent pas sans aide (sauf Ă  nouveau Ald sur le point de la rĂ©soudre, mais pour un instant seulement) le problĂšme du dĂ©saccord entre le comptage numĂ©rique A1 ⊕ A2 (en comptant alors deux fois les Ă©lĂ©ments communs) et l’extension de A1 âˆȘ A2 (< A1 ⊕ A2). b Et pourtant au point de vue des correspondances ils parviennent Ă  la multijection et Ă  la surjection. Pour ce qui est de la premiĂšre Ald dit ainsi : « Celui-lĂ  (le canard blanc) fait faire 2 canards et il fait faire 2 blancs, il fait deux choses » donc il entraĂźne une correspondance 1 Ă  2 ; et Yva, sur question facilitante, dĂ©clare « des fois on peut le compter dans les canards et puis des autres fois dans les animaux bleus ». Quant Ă  la surjection, Ald la formule en comprĂ©hension sous la forme « c’est un canard et il est blanc », tandis que les sujets des niveaux supĂ©rieurs tiennent souvent Ă  prĂ©ciser « il est en mĂȘme temps blanc et canard ». D’autre part, Yva dit qu’il compte (en extension) le canard bleu « dans les canards et puis aprĂšs ceux-lĂ  aussi (non bleus) je les compte dans les canards ». Il y a donc bien en ces cas correspondance plusieurs Ă  l, selon la dĂ©finition selon laquelle tout Ă©lĂ©ment de l’ensemble d’arrivĂ©e est l’image d’au moins un Ă©lĂ©ment de l’ensemble de dĂ©part. Que manque-t-il donc Ă  ce niveau pour que ces applications rĂ©ciproques n’entraĂźnent pas une comprĂ©hension durable de l’intersection ?

Un petit indice est dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lateur : l’opposition entre le « en mĂȘme temps » des sujets plus Ă©voluĂ©s et l’affirmation momentanĂ©e de Ald, ou les successions temporelles dans les expressions de Yva : « puis aprĂšs ceux-lĂ  aussi » ou « des fois on peut 
 puis des autres fois   ». Il semble ainsi que ces sujets pensent au processus de la mise en correspondance et non pas Ă  des classes ou sous-classes constituĂ©es une fois pour toutes. Effectivement les sujets en restent au niveau des collections et mĂȘme Ald ne parvient pas Ă  une quantification stable de l’inclusion (Ă  la fin de l’interrogation il dit pour 9 canards dont 6 blancs qu’il y a « plus de canards blancs » que de canards aprĂšs avoir affirmĂ© qu’ils sont tous des canards). Or, pour construire des intersections il est clair qu’il faut disposer de classes en extension, avec rĂ©glage du « tous » et du « quelques », tandis que les correspondances ne connaissent que les rapports 1 Ă  1, 1 Ă  plusieurs, etc., et les mathĂ©maticiens les expriment simplement par « au moins 1 », « au plus 1 » ou encore « exhaustif » Ă  gauche (pour les applications) mais qui n’implique pas le « tous » et peut se traduire par « chaque » en comprĂ©hension.

Un second indice traduit cette extension manquĂ©e : l’adjonction pure et simple d’un objet proposĂ©e par les sujets pour Ă©galiser le rĂ©sultat du comptage et celui du calcul « On en rajoute encore un, ça fait 4 »). Au moment oĂč le sujet introduit des correspondances entre objets il oublie les totalitĂ©s auxquelles appartiennent ces objets. Au contraire, lorsque la question porte sur des collections dĂ©finies en comprĂ©hension (« Plus de canards ou plus d’animaux B ? »), le sujet en oublie les diffĂ©renciations du matĂ©riel, et Yva rĂ©pond que : « Il y a 2 animaux B », Ă©cartant ainsi les canards bleus. L’intersection ne sera maĂźtrisĂ©e de maniĂšre opĂ©ratoire qu’au moment oĂč les correspondances sauront coordonner propriĂ©tĂ©s d’objets et propriĂ©tĂ©s de classes, cette derniĂšre condition nĂ©cessitant la maĂźtrise d’opĂ©rations de classes.

§ 2. L’Étape II

Les sujets prĂ©cĂ©dents Ă©chouaient Ă  la question « plus de canards ou plus de x » par prĂ©dominance de la disjonction et, ne raisonnant qu’imparfaitement en extension ne sont pas particuliĂšrement troublĂ©s par le problĂšme (A1 âˆȘ A2) < (A1 ⊕ A2) qu’ils pensent souvent rĂ©soudre en rajoutant un animal. Lors de la prĂ©sente Ă©tape, en revanche, le sujet rĂ©sout la premiĂšre question, mais Ă©prouve une telle surprise lors de la seconde qu’il remet en discussion les solutions prĂ©cĂ©dentes :

Sil (7 ;9) en reste Ă  l’étape I pour cette seconde question, mais est Ă  citer pour son souci de prĂ©ciser l’extension dans la situation III oĂč il n’y a pourtant que trois Ă©lĂ©ments : Il dĂ©bute par « plus de canards parce qu’il y a 1 poule blanche et 2 canards. — Et celui-lĂ  (cBc) tu l’as comptĂ© avec les canards ou avec la blanche ? — Ça ne fait rien si on dit la rĂ©ponse avec les blancs ou les canards (= les deux sont justes)
 Si on dit « les animaux blancs » il peut aller avec le poulet blanc et si on dit « tous » les canards il peul aller avec le canard bleu ». Autrement dit, pour Sil, on peut faire Ă  volontĂ© une correspondance ou une autre, mais si on prĂ©cise le « tout » « il va dans l’ensemble des canards et dans l’ensemble des blancs ».

Val (8 ;9) est par contre un cas type de ce niveau. En situation I, il y a « plus de canards. — Pourquoi ? — 6 canards. — Et d’animaux bleus ? — 2 non 5 ! ». On cache : « Il y a combien d’animaux lĂ -dessous ? — 11. J’ai fait 6 et 5, ça fait 11. — On doit vĂ©rifier ? — On peut, mais on est sĂ»r ! —  (On regarde et elle compte 8.) — Comment tu expliques ? — Il y en a toujours 8, alors j’ai dit faux. Pour faire 8 j’aurais dĂ» faire 6 et 2. — C’était juste 6 et 5 ? — Non, parce qu’il y en avait 8. — Mais les 6 canards sont bien lĂ  et les 5 animaux aussi ? — Ah ! mais parce que j’ai comptĂ© dans les animaux bleus les canards qui Ă©taient bleus
 On avait comptĂ© 5 canards et 6 animaux bleus qui (= dont certains) Ă©taient encore des canards (elle rappelle donc ses multijections et surjections combinĂ©es auxquelles elle ne croit plus qu’à moitiĂ©). — C’était juste ? On avait le droit de faire ça ? — Non. Ces canards (B) on devait les laisser dans les canards. Alors ça faisait 6c et 2B. — Alors les 3cB on les met avec les c et pas dans les B ? — Oui, parce que
 (Non) on peut aussi les mettre dans les bleus. A ce moment-lĂ , ça fait 5B et 3c. — On ne peut pas compter les cB dans les c ? — Alors il y en a 6. — Et des B. — Il y en a 2. — Et puis ça (canards bleus) ? — C’en est aussi, ils peuvent aller dans les deux (elle revient Ă  la multijection) parce qu’ils sont bleus et ils sont canards (surjection rĂ©ciproque). — Alors je peux dire 6 canards et 6 oiseaux bleus ? — Non. Ah c’est juste
 si on les met dans les B. — Quand on les met dans les bleus ils ne comptent plus pour les canards ? — Ils comptent pour les deux Ă  la fois. » Mais pour la situation II tout est Ă  recommencer. Elle dit, de la partie commune : « On peut les compter (d’un cĂŽtĂ©) ou bien par les comptes. — Une chose est prĂ©fĂ©rable ? — Il faudrait aussi les mettre dans les deux », mais elle continue Ă  flotter comme si les correspondances Ă©taient un processus temporel modifiable au grĂ© des choix.

Lau (8 ;1) rĂ©agit de mĂȘme pour la partie commune : « Ils peuvent ĂȘtre avec les deux en mĂȘme temps ? — Pas tout Ă  fait. — Ça t’embĂȘte qu’ils soient Ă  la fois des canards et des bleus ? — Oui. » Et il propose de remplacer les canards bleus : « Des fois on a plus de canards puis des fois moins de canards, c’est embĂȘtant. Il faudrait les enlever et mettre des autres couleurs. »

Lin (9 ;2) invoque le mĂȘme processus d’alternance temporelle, mais finit par en sortir : «  Si on les met lĂ  (les cBl avec les c) il y en a beaucoup, puis aprĂšs si on les met lĂ  (avec les Bl) il y en a beaucoup ! » Situation III Ă  trois Ă©lĂ©ments seulement : il y voit tantĂŽt plus de canards et tantĂŽt plus de blancs : « Mais (l’un ou l’autre) ? — On a plus de canards
 plus de
 Ah ! mais je comprends maintenant : c’est la mĂȘme chose, 2 et 2 c’est juste : deux canards ensemble (et il les serre) et deux blancs ensemble (qu’il serre aussi). Voilà ! »

Ser (9 ;8) pour la situation I est trĂšs surpris aprĂšs avoir calculĂ© 5 + 6 = 11 sous le cache de n’en trouver que 8 lorsqu’il les compte, mais il finit par comprendre que les cB « ils font partie des deux, du groupe des canards, puis des bleus ». Seulement cette dĂ©couverte est si peu stable qu’à la situation II il y songe bien, mais Ă  titre de processus temporel (« Ils font partie des deux, comme avant : on pourrait (les) mettre ici, puis les ĂŽter »), pour conclure finalement Ă  une impossibilité : « Si on ĂŽtait ça il y aurait plus de canards, mais si on les rajoutait, comme ils sont aussi des blancs ( !)
 alors on ne peut pas les mettre ni dans l’un ni dans l’autre  » « On pourrait les mettre ? — Oui, on pourrait, mais on ne peut pas. » Enfin Ă  la situation III la solution est trouvĂ©e : « C’est un canard
 et puis il est blanc, ça va les deux. »

Ces faits sont instructifs quant aux rapports entre les correspondances et les classes. Ils nous font d’abord comprendre les rĂŽles distincts que ces sujets attribuent Ă  la multijection et Ă  la surjection. La premiĂšre des deux est plus frĂ©quente, sans doute parce qu’elle paraĂźt plus libre et portant sur des possibilitĂ©s et non pas sur des obligations. Chacun de ces sujets dit ainsi, par exemple pour les canards bleus, qu’« ils peuvent aller » (Sil) avec les bleus ou avec les canards, mais qu’on peut les ĂŽter, qu’« on peut les compter ou pas les compter » (Val) ; et mĂȘme qu’on ne peut « pas tout Ă  fait » (Lau) les placer dans les deux en mĂȘme temps, cela jusqu’à dire avec Ser : « On pourrait (en fait) mais on ne peut pas (en droit). » Au contraire, la surjection ne part plus des canards bleus pour suivre deux flĂšches possibles (C ou B), mais part des collections c (canards) et B (animaux bleus) pour diriger les flĂšches vers les mĂȘmes Ă©lĂ©ments cB (« des bleus qui Ă©taient encore des canards », Val, ou « c’est un canard et puis il est blanc », Ser) : en ce cas, et surtout dans la formulation « ils sont bleus et ils sont canards » il s’agit de deux propriĂ©tĂ©s d’un mĂȘme objet, et, comme elles sont stables, leur union est obligĂ©e : tout au plus peut-on, avec Lau, considĂ©rer comme « embĂȘtante » cette conjonction de deux qualitĂ©s, mais elles sont lĂ  et on n’est plus libre, comme avec la multijection, de les placer et de les enlever.

Cela dit, la multijection, avant d’ĂȘtre reconnue, fournit donc le tableau des liaisons possibles et utilisĂ©es tour Ă  tour, tandis que la surjection sert Ă  la justifier, une fois acceptĂ©e et stabilisĂ©e avec ses deux flĂšches. S’il en est ainsi, on voit alors que la construction de l’intersection, donc le passage des correspondances aux classes, suppose au moins trois conditions. La premiĂšre est que la multijection et la surjection fonctionnent concurremment, l’une pour Ă©tablir les flĂšches dans la direction de l’ensemble d’arrivĂ©e selon ses diverses variables (animaux et couleurs), l’autre pour fonder les flĂšches sur les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s et en ce cas la direction est inverse : retrouver dans le mĂȘme objet une ou deux (« au moins une ») des variables en question.

La seconde condition s’avĂšre Ă©galement fondamentale, au vu des faits prĂ©cĂ©dents : c’est de cesser de considĂ©rer la multijection comme un processus temporel, avec alternances de flĂšches dans un sens ou un autre et de substituer la simultanĂ©itĂ© ou plutĂŽt un statut intemporel aux possibilitĂ©s de succession. Il s’agit donc de considĂ©rer les deux flĂšches et les appartenances aux deux collections d’arrivĂ©e comme s’imposant « en mĂȘme temps », c’est-Ă -dire conjointement (ce que nient d’abord Lau et Ser).

Mais ces deux conditions ne suffisent pas et il est indispensable, pour parvenir Ă  l’intersection, d’introduire une quantification dĂ©passant celle des correspondances, mais que peuvent en tirer de nouveaux mĂ©canismes, d’un rang supĂ©rieur, qui sont ceux des opĂ©rations de classes. Il y a alors constitution d’une nouvelle forme, donc transformation, et dont l’essentiel est le rĂ©glage du « quelques » et du « tous » : c’est ce que montre explicitement Sil, quand, aprĂšs avoir situĂ© le canard blanc dans les « blancs » et non pas dans les « canards », prĂ©cise que « si on dit tous les canards » alors il faut prendre ce « tous » au sĂ©rieux et le canard blanc comporte une double appartenance.

§ 3. L’Étape III

Alors qu’un sujet de 9 ans (sur 5) et tous ceux de 10 ans rĂ©solvent d’emblĂ©e les questions posĂ©es et ne sont plus embarrassĂ©s par le paradoxe (A1 âˆȘ A2) < (A1 ⊕ A2), on trouve quelques cas de 8-9 ans (et mĂȘme un de 7 1/2) qui parviennent Ă  ces solutions (et mĂȘme en gĂ©nĂ©ral en prĂ©cisant spontanĂ©ment le « en mĂȘme temps » pour les deux appartenances), mais qui dĂ©butent par les Ă©tapes I et II, y compris les disjonctions initiales. Voici des exemples :

StÉ (7 ;6) commence par des disjonctions dans la situation I puis dĂ©couvre qu’il y a 6 et non pas 3 canards ! Puis surpris de trouver 8 Ă©lĂ©ments alors que 6 + 5 = 11, il veut en rajouter (niveau I). Mais ensuite il comprend l’intersection et prĂ©cise (en III) qu’« il va avec les deux parce qu’il est en mĂȘme temps blanc et en mĂȘme temps canard ».

Isa (8 ;6) : mĂȘme Ă©volution et en III il y a 2 et 2 « à cause de ce canard : il est blanc et en mĂȘme temps il est un canard ».

Den (8 ;2) dĂ©bute encore par des disjonctions et en situation I en reste aux formulations de l’étape Il : « Les cB on pourrait les compter aussi dans les canards. » Mais dĂšs la situation II il prĂ©cise qu’il y a 4b et 6Bl « en comptant les canards blancs en mĂȘme temps dans les animaux blancs et en mĂȘme temps dans les canards ».

Cri (9 ;4) en est Ă  l’étape I pour la situation I et ne trouve pas d’expli— cation au fait de trouver 8 Ă©lĂ©ments sous le cache quand « ça devrait faire 11 : 6 et 5 ça fait 11 ». Mais en situation III le conflit entre 3 et 4 vient de ce qu’on compte 2 fois un canard « parce qu’il est canard et puis il est blanc » et en reprenant la situation I elle construit ses classes uvee intersection : "Je les mets au milieu parce que ça fait canard el blanc. »

Quant aux cas francs de l’étape III, il n’y a plus de problĂšmes :

Jos (10 ;6). Situation II : « On peut les compter deux fois (les cBl) parce qu’un canard blanc fait partie des canards et puis des autres animaux blancs. »

Jac (10 ;9). Situation I ; « Plus de canards : 6, puis 5 oiseaux blancs. » Ou cache : il y aura 11 Ă©lĂ©ments « parce qu’il y a 6 + 5. Euh ! 
 Attendez ! Non 8 parce que quand on compte 5 blancs il y en a 3 qui sont des canards
 Ils sont blancs et en mĂȘme temps canards ».

On voit que les trois conditions de l’intersection sont remplies. En premier lieu, la coordination des surjections et multijections est constante. En second lieu, les correspondances ne sont plus liĂ©es Ă  des alternances temporelles et la plupart des sujets insistent mĂȘme spontanĂ©ment sur le fait que les deux appartenances jouent « en mĂȘme temps ». En troisiĂšme lieu, la construction des classes et sous-classes est nette.

Mais il reste Ă  prĂ©ciser le rapport entre ces opĂ©rations de classes, avec leur rĂ©glage du tous et du quelques, et les correspondances qui les prĂ©cĂšdent avant de s’y soumettre. Que ces correspondances prĂ©parent leur Ă©laboration c’est l’évidence mĂȘme, car, lorsque le contenu d’une classe n’est pas purement formel (comme dans le cas des diffĂ©rentes classes de nombres), mais est constituĂ© par des objets concrets, leur classification suppose la connaissance de leurs propriĂ©tĂ©s, en ressemblances et en diffĂ©rences et ces comparaisons prĂ©alables consistent en correspondances. Que les classes une fois construites on puisse tirer des correspondances par des liens nĂ©cessaires, comme l’injection des sous-classes dans les classes, cela est non moins clair. Mais les deux questions qui se posent sont d’établir si les opĂ©rations de classes sont tirĂ©es des correspondances par abstraction ou comportent l’intervention de transformations d’une autre nature et, en cas de filiation, entre les classes et les correspondances, si la coordination de la surjection et de la multijection ou de façon gĂ©nĂ©rale les compositions entre applications ne constituent pas dĂ©jĂ  des transformations.

A commencer par le second problĂšme, notons d’abord qu’en plus de la coordination en question, on trouve d’autres compositions dans les faits qui prĂ©cĂšdent. Les inclusions sont des injections et les intersections en combinent deux Ă  la fois. Lorsque le sujet voit l’analogie entre les situations I et II il fait une bijection et en ce cas la composition des surjections et des bijections conserve les premiĂšres, etc., mais deux diffĂ©rences essentielles opposent les transformations Ă  ces diverses compositions. La premiĂšre est que celles-ci n’engendrent pas de formes nouvelles mais se bornent Ă  les conserver. Il n’y a rien de plus dans la multijection qu’une surjection retournĂ©e et dans le domaine du discret (par opposition au continu oĂč les parties ne sont pas dĂ©limitables) cette rĂ©ciprocitĂ© ne fait pas problĂšme : preuve en soit que, dĂšs le niveau I, Ald, dĂ©couvrant pour un instant la multijection, la justifie d’emblĂ©e par la surjection « c’est un canard et il est blanc ». Quant aux compositions gĂ©nĂ©rales entre « applications » elles se bornent Ă  conserver la forme de dĂ©part : « injection × injection = injection », « surjection × surjection = surjection », et idem pour la bijection, qui conserve tout. La seconde diffĂ©rence est qu’une composition opĂ©ratoire est nĂ©cessaire, tandis qu’entre correspondances ce n’est pas le cas, Ă  part cette conservation de la forme : la composition d’une injection avec une surjection et l’inverse demeurent indĂ©terminĂ©es et peuvent donner les trois formes possibles d’applications.

Quant Ă  savoir si les opĂ©rations de classes, qui dans les prĂ©sents rĂ©sultats jouent le rĂŽle de transformations, dĂ©rivent des correspondances qui les prĂ©parent, il faut distinguer la forme et le contenu. Il importe d’abord de remarquer que parmi les structures logico-arithmĂ©tiques, les groupements de classes sont les moins formels et les plus proches de leur contenu concret (y compris les groupements multiplicatifs qui sont la source des intersections). Il est donc clair, rĂ©pĂ©tons-le, que leur contenu est toujours fourni par des correspondances prĂ©alables. En ce qui concerne, par contre, leur forme, on ne saurait dire qu’elle soit tirĂ©e de celles-ci par abstraction, puisqu’elle introduit de nouvelles quantifications. Certes on peut, au vu des correspondances une fois Ă©tablies, y ajouter des problĂšmes d’extension et les symboliser par des nombres, comme on l’a fait dans la prĂ©sente recherche, mais c’était prĂ©cisĂ©ment pour passer des correspondances Ă  la considĂ©ration des classes. Or, il reste que la rĂ©union de deux classes en une classe emboĂźtante A + A’ = B implique nĂ©cessairement une opĂ©ration inverse B — A’ = A, tandis que, quand nos sujets de l’étape II proposent une multijection pour la dĂ©faire ensuite « on peut les mettre avec
 ou on peut les ĂŽter »], c’est qu’ils ne l’ont pas encore dominĂ©e et qu’ils se livrent Ă  des prĂ©opĂ©rations propres aux collections, que l’on peut constituer ou dissocier Ă  volontĂ© Ă  titre de simples possibilitĂ©s ; quant aux surjections et multijections de l’étape III, elles sont bien rĂ©ciproques l’une par rapport Ă  l’autre, mais ne comportent pas d’« inverses » ou nĂ©gations et ne sont qu’obligĂ©es par leurs contenus avant de servir elles-mĂȘmes de contenus aux opĂ©rations de classes qui se constituent ainsi Ă  un rang supĂ©rieur au leur.