Commentaire sur les remarques critiques de Vygotski concernant Le Langage et la pensĂ©e chez l'enfant et Le Jugement et le raisonnement chez l'enfant. PensĂ©e et langage (1985) 1 a đ
Ce nâest pas sans tristesse quâun auteur dĂ©couvre, vingt-cinq ans aprĂšs sa parution, lâouvrage dâun autre auteur qui a disparu entre temps, lorsque cet ouvrage contient tant de vues lâintĂ©ressant directement quâil eĂ»t fallu discuter de plus prĂšs et par contact personnel. Mon ami A. Luria mâavait bien tenu au courant de la position Ă la fois si sympathique et critique de Vygotski Ă mon Ă©gard, mais je nâavais jamais pu le lire ni le rencontrer et, en le lisant aujourdâhui, je le regrette profondĂ©ment, car nous aurions pu nous entendre sur de nombreux points.
Mlle Hanfmann, qui est lâune des meilleures continuatrices de Vygotski, a bien voulu me demander de commenter les rĂ©flexions de ce grand auteur sur mes premiers travaux. Je lâen remercie trĂšs vivement, mais jâavoue avoir Ă©prouvĂ© quelque embarras, car si le livre de Vygotski date de 1934, ceux des miens quâil discute datent de 1923 et 1924. Ă la rĂ©flexion cependant, jâai trouvĂ© un moyen simple et mĂȘme instructif (du moins pour moi) de me livrer Ă cette discussion rĂ©trospective : câest de chercher si ce que jâai fait depuis conduit Ă vĂ©rifier ou Ă infirmer les remarques critiques de Vygotski. Or, mes rĂ©sultats ultĂ©rieurs permettent lâun et lâautre, câest-Ă -dire que je suis Ă la fois davantage dâaccord sur certains points avec Vygotski que je ne lâaurais Ă©tĂ© en 1934 et que jâai dâautre part de meilleurs arguments pour rĂ©pondre sur dâautres points que je nâen aurais eu alors.
I
Commençons par deux questions distinctes se rapportant toutes deux au chapitre 2 de Vygotski : celle de lâĂ©gocentrisme en gĂ©nĂ©ral, et celle du langage Ă©gocentrique. Vygotski, si je le comprends bien, nâest pas dâaccord avec moi sur la notion de lâĂ©gocentrisme intellectuel de lâenfant, mais il reconnaĂźt lâexistence de ce que jâappelle le langage Ă©gocentrique et il y voit le point de dĂ©part du langage intĂ©riorisĂ© ultĂ©rieur, qui peut dâailleurs servir selon lui aussi bien Ă des fins autistiques que logiques. Discutons donc ces deux questions sĂ©parĂ©ment.
1. LâĂ©gocentrisme cognitifđ
Le problĂšme central que soulĂšve Vygotski est au fond, celui de la nature adaptative et fonctionnelle des activitĂ©s de lâenfant, comme de tout ĂȘtre humain. Sur ce point je suis certainement dâaccord avec lui dans les grandes lignes et tout ce que jâai Ă©crit (aprĂšs mes cinq premiers livres) sur La Naissance de lâintelligence au niveau sensori-moteur et sur la genĂšse des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques Ă partir des actions me rendrait aujourdâhui facile de situer les dĂ©buts de la pensĂ©e dans un contexte dâadaptation, en un sens de plus en plus biologique.
Seulement, dire que tout Ă©change entre lâenfant et le milieu tend Ă une adaptation ne signifie pas que cette adaptation rĂ©ussisse dâemblĂ©e et il faut se garder Ă cet Ă©gard dâun trop grand optimisme biologico-social, dans lequel il se peut que Vygotski tombe parfois. Il y a en effet deux limites possibles Ă tout effort dâadaptation :
1) Le sujet peut nâavoir pas encore acquis ou construit les instruments ou organes dâadaptation pour rĂ©aliser certaines tĂąches, parce que cette construction dâinstruments est parfois trĂšs longue et difficile : tel est le cas des opĂ©rations logiques dont les premiers systĂšmes Ă©quilibrĂ©s ne sâachĂšvent que vers sept-huit ans (Cf. La GenĂšse du nombre, La ReprĂ©sentation de lâespace, etc.).
2) Lâadaptation Ă©tant un Ă©quilibre entre une assimilation des objets aux structures de lâaction propre (structures soit hĂ©rĂ©ditaires, soit en voie de construction par lâaction, soit dĂ©jĂ construites par organisation progressive des actions), et lâaccommodation de ces structures aux objets, il se peut toujours que cet Ă©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation prenne des formes non entiĂšrement adĂ©quates et que lâeffort dâadaptation conduise ainsi Ă des erreurs systĂ©matiques.
On trouve des erreurs systĂ©matiques de ce genre Ă tous les niveaux de la hiĂ©rarchie des conduites. Sur le terrain de la perception, par exemple, qui passe cependant pour celui des adaptations les mieux rĂ©ussies, presque toute perception comporte une part dâ« illusion » et, aprĂšs avoir Ă©tudiĂ© pendant vingt ans lâĂ©volution de ces erreurs systĂ©matiques de lâenfant Ă lâadulte, je viens dâĂ©crire un livre sur Les MĂ©canismes perceptifs oĂč je cherche Ă ramener ces effets multiples Ă des mĂ©canismes gĂ©nĂ©raux fondĂ©s sur la centration du regard, qui soulĂšvent des problĂšmes voisins de ceux de lâĂ©gocentrisme. Sur le plan de la vie affective, il faudrait une certaine dose dâoptimisme pour penser que nos sentiments interindividuels Ă©lĂ©mentaires sont toujours bien adaptĂ©s et que des rĂ©actions pourtant aussi universelles que la jalousie, lâenvie, la vanitĂ©, etc., ne tĂ©moignent pas Ă©galement de diffĂ©rentes formes dâ« erreurs systĂ©matiques » dans la perspective affective de lâindividu. Dans le domaine de la pensĂ©e, toute lâhistoire des sciences, du gĂ©ocentrisme Ă la rĂ©volution copernicienne, des faux absolus de la physique dâAristote Ă la relativitĂ© du principe dâinertie de GalilĂ©e et Ă la relativitĂ© dâEinstein, etc., montre quâil a fallu des siĂšcles pour se libĂ©rer (et sans doute seulement partiellement) dâ« erreurs systĂ©matiques » tenant aux illusions du point de vue immĂ©diat par opposition aux systĂšmes « dĂ©centrĂ©s ».
LâidĂ©e centrale que jâai cherchĂ© Ă exprimer au moyen du terme (sans doute mal choisi) dâĂ©gocentrisme intellectuel est donc que le progrĂšs des connaissances ne procĂšde pas par simples additions ou stratification additive, comme si des connaissances plus riches venaient simplement complĂ©ter des connaissances plus pauvres, mais que ce progrĂšs repose Ă©galement sur de perpĂ©tuels remaniements et corrections des points de vue antĂ©rieurs par un processus aussi bien rĂ©troactif quâadditif, consistant Ă corriger sans cesse les « erreurs systĂ©matiques » de dĂ©part ou celles qui surgissent en cours de route. Or, ce processus correcteur semble obĂ©ir Ă une loi dâĂ©volution bien dĂ©finie, qui est une loi de dĂ©centration. Pour passer du gĂ©ocentrisme Ă lâhĂ©liocentrisme il a fallu un effort gigantesque de dĂ©centration. Mais, dĂ©jĂ chez le petit enfant, dans la description que jâai donnĂ© du dĂ©veloppement de la notion de « frĂšre », et quâapprouve Vygotski, il faut un effort comparable, Ă un garçon qui a un frĂšre, pour comprendre que ce frĂšre a lui aussi un frĂšre et que cette notion repose donc sur une relation entiĂšrement rĂ©ciproque et non pas sur une « propriĂ©té » absolue. De mĂȘme (et ceci tient Ă des expĂ©riences plus rĂ©centes quâignorait Vygotski), pour comprendre quâun chemin peut ĂȘtre plus long quâun autre quand ils aboutissent au mĂȘme point dâarrivĂ©e et pour dissocier ainsi les notions du « long » (notion mĂ©trique) et du « loin » (notion ordinale), il faut « dĂ©centrer » la pensĂ©e, dâabord centrĂ©e sur les seuls points dâarrivĂ©e, et construire des relations objectives entre les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e.
Câest alors pour dĂ©signer le manque initial de dĂ©centration que jâai employĂ© le mot dâĂ©gocentrisme. Il aurait fallu dire « centrisme » tout court, mais comme les centrations initiales sont toujours relatives au point propre et Ă lâaction propre, jâai dit « égocentrisme », en prĂ©cisant quâil sâagissait dâun Ă©gocentrisme intellectuel et cognitif inconscient sans aucun rapport avec ce que le langage courant appelle Ă©gocentrisme (et qui est une hypertrophie de la conscience du moi) : lâĂ©gocentrisme cognitif provient, ai-je cherchĂ© Ă prĂ©ciser, dâune indiffĂ©renciation entre le point de vue propre et les autres possibles et nullement dâun individualisme antĂ©rieur aux relations avec autrui (comme dans la position de Rousseau, auquel on a parfois voulu me ramener par un Ă©tonnant malentendu qui nâest certes pas imputable Ă Vygotski).
Cela dit, on voit donc que lâĂ©gocentrisme ainsi dĂ©fini dĂ©passe largement lâĂ©gocentrisme social auquel nous allons revenir Ă propos du langage Ă©gocentrique. En particulier mes recherches sur La Construction du rĂ©el chez lâenfant mâont conduit Ă observer un Ă©gocentrisme assez systĂ©matique au niveau sensori-moteur : en son point de dĂ©part lâespace sensori-moteur, par exemple, ne consiste quâen une pluralitĂ© dâespaces (buccal, tactilo-kinesthĂ©sique, etc.) centrĂ©s sur le corps propre, tandis que, vers dix-huit mois, aprĂšs une dĂ©centration rĂ©ellement comparable Ă une rĂ©volution copernicienne, lâespace est devenu un contenant unique et homogĂšne dans lequel sont situĂ©s tous les objets y compris le corps propre.
Venons-en alors Ă ce qui gĂȘne le plus Vygotski dans ma notion dâĂ©gocentrisme et qui est la comparaison avec lâautisme de Bleuler ainsi quâavec le « Lustprinzip » de Freud. Sur le premier point, Vygotski, qui est un spĂ©cialiste de la schizophrĂ©nie, ne nie pas, comme certains de mes critiques français, quâil existe un autisme normal en chaque individu, ainsi que mon maĂźtre Bleuler lâadmettait. Il trouve seulement que jâai trop insistĂ© sur les ressemblances entre Ă©gocentrisme et autisme et pas assez sur les diffĂ©rences, et il a certainement raison. Mais si je lâai fait, câest que ces ressemblances, que ne conteste donc pas Vygotski, me paraissaient assez Ă©clairantes pour expliquer la genĂšse du jeu symbolique chez lâenfant (voir La Formation du symbole : imitation, jeu, rĂȘve et reprĂ©sentation) oĂč se manifeste souvent cette « pensĂ©e non dirigĂ©e et autistique » dont parle Bleuler et que jâai cherchĂ© Ă expliquer par une prĂ©dominance, dans le jeu initial de lâenfant, de lâassimilation sur lâaccommodation.
Quant au « principe de plaisir » que Freud situe gĂ©nĂ©tiquement avant le « principe de rĂ©alité », Vygotski a Ă©galement raison de me reprocher dâavoir acceptĂ© sans critique suffisante cette succession trop simple : le fait que toute conduite est adaptative et que lâadaptation est toujours un Ă©quilibre de forme variĂ©e (stable ou instable, etc.) entre lâassimilation et lâaccommodation permet Ă la fois 1) de rendre compte du Lustprinzip, avec ses manifestations prĂ©coces, par lâaspect affectif des prĂ©dominances frĂ©quentes de lâassimilation et 2) de justifier les rĂ©serves de Vygotski quand il soutient quâil y a toujours aussi, dans le besoin et le plaisir, une adaptation au rĂ©el (puisque mĂȘme quand lâassimilation prĂ©domine, elle sâaccompagne toujours dâune certaine accommodation).
Par contre, je ne puis suivre Vygotski lorsquâil suppose que, ayant sĂ©parĂ© le besoin et le plaisir de leur fonction dâadaptation au rĂ©el (ce que je crois tout de mĂȘme nâavoir jamais fait, ou du moins je mâen suis corrigĂ© bien vite : cf. La Naissance de lâintelligence), je me suis trouvĂ© obligĂ© de prĂ©senter la pensĂ©e « rĂ©aliste » ou objective comme sĂ©parĂ©e des besoins concrets, comme une pensĂ©e pure qui cherche ses preuves pour sa propre satisfaction. Sur ce point, toute la suite de mes ouvrages sur la genĂšse des opĂ©rations intellectuelles Ă partir de lâaction elle-mĂȘme, et sur la genĂšse des structures logiques Ă partir des coordinations de lâaction, dĂ©montre suffisamment que je ne sĂ©pare pas la pensĂ©e de lâaction. Il est vrai que jâai mis du temps Ă voir que les racines des opĂ©rations logiques sont plus profondes que les liaisons linguistiques et que jâai trop Ă©tudiĂ© dâabord la pensĂ©e au niveau du langage, ce qui nous conduit Ă notre second point.
2.Le langage Ă©gocentriqueđ
Il nây a pas de raison pour que lâĂ©gocentrisme cognitif caractĂ©risĂ© par ses centrations privilĂ©giĂ©es inconscientes ou, comme nous lâavons toujours dit plus simplement, par son caractĂšre dâ« indiffĂ©renciation des points de vue », ne sâapplique pas Ă©galement aux relations interindividuelles, en particulier Ă celles qui se traduisent par le langage. Pour prendre un exemple chez les adultes, certainement expĂ©rimentĂ© par tous les psychologues, chaque professeur dĂ©butant dans lâenseignement sâaperçoit tĂŽt ou tard du fait que ses premiĂšres leçons Ă©taient incomprĂ©hensibles parce quâil a longtemps parlĂ© Ă son propre point de vue, avant de dĂ©couvrir peu Ă peu (trĂšs laborieusement et trĂšs progressivement) quâil est difficile de se placer au point de vue dâĂ©tudiants ignorants, quand on connaĂźt soi-mĂȘme dâavance la matiĂšre Ă enseigner. Second exemple : tout lâart de la discussion consiste Ă savoir se placer au point de vue du partenaire pour essayer de le convaincre sur son propre terrain, sans quoi la discussion est vaine (ce quâelle est si souvent, mĂȘme entre psychologues !).
Câest pourquoi, cherchant Ă Ă©tudier les relations de la pensĂ©e avec le langage du point de vue des centrations et dĂ©centrations cognitives, ai-je essayĂ© dâĂ©tablir sâil existait un langage Ă©gocentrique par opposition au langage de la coopĂ©ration proprement dite. Dans mon premier livre sur Le Langage et la pensĂ©e chez lâenfant (que jâai ensuite bien regrettĂ© dâavoir publiĂ© en premier lieu, car si jâavais commencĂ© par La ReprĂ©sentation du monde chez lâenfant qui Ă©tait alors en chantier, on mâaurait sans doute mieux compris) jâai donc consacrĂ© trois chapitres Ă ce problĂšme. Dans le deuxiĂšme de ces chapitres, [jâai Ă©tudiĂ© les conversations et particuliĂšrement les discussions entre enfants afin de mettre en lumiĂšre les difficultĂ©s quâils Ă©prouvent Ă aller au-delĂ de leur propre point de vue. Dans le troisiĂšme,] 2 jâai cherchĂ© Ă confirmer ce rĂ©sultat par une petite expĂ©rience sur la comprĂ©hension entre enfants dans une explication causale. Pour Ă©clairer ces faits, constituant pour moi lâessentiel, jâai alors donnĂ© dans un premier chapitre un inventaire du langage spontanĂ© entre enfants, cherchant Ă dissocier la part des monologues et des « monologues collectifs » par opposition aux communications adaptĂ©es et caressant lâespoir de trouver ainsi une sorte de mesure de lâĂ©gocentrisme verbal.
Or, chose extraordinaire au premier abord mais que je mâexplique maintenant aprĂšs coup, tous les adversaires de la notion dâĂ©gocentrisme (et ils sont lĂ©gion !) se sont exclusivement (ou presque) attaquĂ©s Ă mon premier chapitre sans sâapercevoir de la signification des deux autres et, je le crois de plus en plus, sans donc comprendre le sens de cette notion ! Un auteur est allĂ©, pour me contredire, jusquâĂ prendre comme critĂšre du langage Ă©gocentrique le nombre de propositions oĂč lâenfant parle de lui, comme si on ne pouvait pas parler de soi dans un sens non Ă©gocentrique. Dans un chapitre, dâailleurs excellent, sur le langage paru dans le TraitĂ© de psychologie de lâenfant de L. Carmichael, D. Mc Carthy conclut Ă lâinutilitĂ© finale des longs dĂ©bats qui se sont poursuivis sur cette question, mais sans donner nulle part une explication de la portĂ©e rĂ©elle de la notion dâĂ©gocentrisme verbal.
Avant dâen revenir Ă Vygotski, jâaimerais donc faire moi-mĂȘme le point en indiquant ce qui me paraĂźt subsister, en nĂ©gatif et en positif, des trĂšs nombreux faits recueillis par mes quelques « followers » et mes nombreux contradicteurs : 1) les mesures du langage Ă©gocentrique ont montrĂ© quâil existe de trĂšs grandes variations selon les milieux et les situations, de telle sorte que, contrairement Ă mon espoir initial, il nây a pas lĂ une mesure valable de lâĂ©gocentrisme intellectuel ni mĂȘme de lâĂ©gocentrisme verbal ; 2) le phĂ©nomĂšne, dont il sâagissait de tester la frĂ©quence relative chez lâenfant, aux diffĂ©rents niveaux de son dĂ©veloppement, et la diminution avec lâĂąge, nâa pas Ă©tĂ© contredit parce quâil a Ă©tĂ© rarement compris : exprimĂ© en termes de centrations dĂ©formantes sur lâaction propre et de dĂ©centrations, il sâest rĂ©vĂ©lĂ© bien plus significatif sur le terrain des actions elles-mĂȘmes, et de leur intĂ©riorisation en opĂ©rations intellectuelles, que sur celui du langage, mais il reste possible quâune Ă©tude poussĂ©e des discussions entre enfants et surtout des conduites (sâaccompagnant de langage) de vĂ©rification et dâargumentation en gĂ©nĂ©ral fournisse des indices mĂ©triques valables.
Ce long prĂ©ambule mâa paru nĂ©cessaire pour dire tout le bien que je pense de la position de Vygotski sur le problĂšme du langage Ă©gocentrique, quoique je ne puisse pas le suivre sur tous les points. Tout dâabord, Vygotski a compris quâil y avait lĂ un problĂšme vĂ©ritable, et non pas seulement une question de statistique. En second lieu, il a retrouvĂ© les mĂȘmes faits, au lieu de les supprimer par des artifices de mesure ; et ses observations sur la frĂ©quence du langage Ă©gocentrique chez les petits en cas de difficultĂ©s dans lâaction, et sur la diminution de cette forme de langage lorsque se constitue le langage intĂ©rieur, sont dâun grand intĂ©rĂȘt. En troisiĂšme lieu, il a fait lâhypothĂšse nouvelle que le langage Ă©gocentrique constituait le point de dĂ©part du langage intĂ©riorisĂ© des sujets plus dĂ©veloppĂ©s, en prĂ©cisant que ce langage intĂ©rieur pouvait servir aussi bien Ă des fins autistiques quâĂ la pensĂ©e logique ; et, sur ces hypothĂšses, je me trouve en complet accord avec lui.
Par contre, ce que Vygotski nâa, me semble-t-il, malgrĂ© tout pas vu, câest lâĂ©gocentrisme lui-mĂȘme en tant quâobstacle Ă la coordination des points de vue et Ă la coopĂ©ration. Vygotski me reproche avec raison de nâavoir pas insistĂ© dĂšs le dĂ©part sur lâaspect fonctionnel des questions. Dâaccord, mais je lâai fait ensuite. Dans Le Jugement moral chez lâenfant jâai Ă©tudiĂ© les jeux collectifs des petits (billes, etc.) et constatĂ© quâavant sept ans ces petits ne savent pas coordonner leurs rĂšgles de jeu pendant une partie, jouant chacun pour soi et gagnant tous Ă la fois sans comprendre quâil sâagit dâun « match ». R. F. Nielsen, en Ă©tudiant la collaboration dans lâaction (constructions en commun, etc.), retrouve dans lâaction mĂȘme tous les caractĂšres de ce que jâavais soulignĂ© dans le langage 3. Il y a donc lĂ un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral que Vygotski me paraĂźt nĂ©gliger lui aussi.
En bref, quand Vygotski conclut que la premiĂšre fonction du langage serait une fonction de communication globale et quâensuite ce langage se diffĂ©rencie en langage Ă©gocentrique et langage « communicatif », je crois ĂȘtre dâaccord avec lui. Mais quand il soutient ensuite que ces deux formes de langage sont Ă©galement socialisĂ©es et ne diffĂšrent que par leurs fonctions, je ne puis pas le suivre, parce que le mot de socialisation est alors Ă©quivoque : si un individu A croit quâun individu B pense comme lui alors quâil nâen est rien, et sâil nâarrive pas Ă comprendre la diffĂ©rence des deux points de vue, câest Ă©videmment une conduite sociale, en ce sens quâil y a contact entre eux ; mais jâappelle cela une conduite inadaptĂ©e dans la perspective de la coopĂ©ration intellectuelle. Or, cette perspective correspond au seul problĂšme dont je me suis occupĂ©, mais dont Vygotski me semble sâĂȘtre dĂ©sintĂ©ressĂ©.
Dans sa belle thĂšse sur les jumeaux, R. Zazzo exprime clairement le problĂšme 4. Pour lui, la difficultĂ© de la notion de « langage Ă©gocentrique » proviendrait dâun double sens que jâaurais eu le tort de ne pas dissocier : (a) un langage incapable de rĂ©ciprocitĂ© rationnelle et (b) un langage « non destinĂ© Ă autrui ». Mais, câest que, prĂ©cisĂ©ment, du point de vue de la socialisation de la pensĂ©e ou de la coopĂ©ration intellectuelle (la seule donc qui mâait intĂ©ressĂ©), cela revient au mĂȘme ! Je nâai dâailleurs, Ă ce que je crois, jamais dit langage « non destinĂ© Ă autrui », ce qui est trĂšs Ă©quivoque, car jâai toujours, reconnu que lâenfant croit parler Ă autrui et se faire comprendre. Jâai simplement dit que, dans le langage Ă©gocentrique, lâenfant parle pour lui (au sens oĂč un confĂ©rencier peut ne parler que « pour lui », tout en destinant naturellement ses paroles au public). Zazzo (en citant un passage pourtant bien clair Ă cet Ă©gard !) me rĂ©pond gravement que lâenfant ne parle pas « pour lui », mais « selon lui »⊠Dâaccord ! Remplaçons donc toutes les « pour lui », dans mes textes, par des « selon lui ». Je prĂ©tends alors que rien ne sera changĂ© dans ce qui constitue le seul sens valable de lâĂ©gocentrisme : lâabsence de dĂ©centration, et cela dans le rapport social comme dans les autres. Je prĂ©tends en outre (mais y reviendrai Ă la fin de cet article) que câest prĂ©cisĂ©ment la coopĂ©ration (sur le plan des rapports cognitifs entre les individus) qui nous apprend Ă parler « selon » les autres et non pas simplement « selon » notre point de vue propreâŠ
II
La seconde partie des rĂ©flexions de Vygotski Ă mon Ă©gard (voir sous chap. 6) donneront lieu maintenant Ă des remarques plus simples parce que je crois ĂȘtre sur ces points bien davantage dâaccord avec lui et surtout parce que la suite de mes ouvrages (quâil nâa pas connus) rĂ©pond prĂ©cisĂ©ment Ă la plupart des questions quâil a soulevĂ©es.
3.Concepts spontanĂ©s, acquisition scolaire et concepts scientifiquesđ
Jâai Ă©prouvĂ© une joie vĂ©ritable Ă dĂ©couvrir dans lâĆuvre de Vygotski la maniĂšre dont il mâapprouvait dâavoir distinguĂ©, pour les Ă©tudier, les concepts « spontanĂ©s » des concepts « non spontanĂ©s », car on aurait pu craindre quâun psychologue centrĂ© bien plus que nous ne le sommes sur les problĂšmes dâacquisition scolaire en vienne malgrĂ© lui Ă dĂ©valoriser la part de construction continuelle dont tĂ©moigne lâactivitĂ© intellectuelle de lâenfant en son dĂ©veloppement. Lorsque Vygotski me reproche ensuite dâavoir trop insistĂ© sur cette distinction, je me suis dâabord dit, il est vrai, quâil me retirait ce quâil venait de mâaccorder. Mais lorsquâil prĂ©cise le sens de ce reproche en affirmant que lâacquisition des concepts non spontanĂ©s comporte elle aussi une « empreinte » due Ă la mentalitĂ© de lâenfant et quâil faut donc admettre une « interaction » entre les concepts spontanĂ©s et appris, je me suis senti Ă nouveau en complet accord avec lui. Câest, en effet, par un malentendu complet que Vygotski sâimagine quâĂ mon point de vue la pensĂ©e spontanĂ©e de lâenfant serait Ă connaitre de prĂšs par les Ă©ducateurs comme pour mieux connaĂźtre « lâennemi Ă combattre » alors quâen chacun de mes Ă©crits proprement pĂ©dagogiques, anciens 5 comme rĂ©cents 6, jâai au contraire insistĂ© sur tout ce que lâĂ©ducation pourrait tirer (beaucoup plus que les mĂ©thodes ordinaires ne le font) dâune mise en Ćuvre systĂ©matique du dĂ©veloppement intellectuel spontanĂ© de lâenfant.
Mais plutĂŽt que de discuter dans lâabstrait les quelques points (peu nombreux, mais essentiels) oĂč Vygotski semble nâavoir compris ni mes intentions ni ma pensĂ©e, partons de ce qui me paraĂźt au contraire marquer notre accord fondamental. De ses rĂ©flexions sur mes premiers travaux, Vygotski conclut, en effet, sans se douter que câĂ©tait prĂ©cisĂ©ment lĂ mon programme (jâavais dĂ©jĂ en mains, avant leur parution, toute une Ă©tude manuscrite rĂ©digĂ©e en 1921 sur les opĂ©rations de correspondance numĂ©rique chez lâenfant), que la tĂąche essentielle de la psychologie de lâenfant serait dâĂ©tudier la formation psychologique des concepts scientifiques, en suivant pas Ă pas ce processus « sous nos yeux », Or, câĂ©tait donc lĂ mon projet, les ouvrages sur Le Langage et la pensĂ©e, Le Jugement et le raisonnement, La ReprĂ©sentation du monde, etc., ne devant servir que dâintroduction : avec A. Szeminska dâabord et surtout avec B. Inhelder, jâai publiĂ© ensuite une sĂ©rie dâĂ©tudes portant prĂ©cisĂ©ment sur le dĂ©veloppement des concepts de nombre, de quantitĂ© physique, de mouvement, vitesse et temps, dâespace, de hasard, dâinduction des lois physiques, et des structures logiques de classes, relations et propositions, bref de la plupart des concepts scientifiques fondamentaux.
Or que nous apprennent ces rĂ©sultats sur les questions essentielles de relations entre le dĂ©veloppement spontanĂ© et lâacquisition scolaire, questions sur lesquelles Vygotski se croit en dĂ©saccord avec moi et oĂč en rĂ©alitĂ© il ne lâest quâen partie mais dans un sens exactement inverse Ă celui quâil imagine ?
Partons dâun exemple prĂ©cis : celui de lâenseignement de la gĂ©omĂ©trie. Ă GenĂšve, en France, etc., cet enseignement prĂ©sente trois caractĂšres : 1) Il ne commence que tardivement (vers onze ans en gĂ©nĂ©ral) par opposition Ă celui de lâarithmĂ©tique qui dĂ©bute Ă sept ans. 2) Il est dâemblĂ©e spĂ©cifiquement gĂ©omĂ©trique ou mĂȘme mĂ©trique, sans passer par une phase qualitative oĂč les opĂ©rations spatiales se rĂ©duiraient Ă des opĂ©rations logiques mais appliquĂ©es au continu. 3) Il suit lâordre historique des dĂ©couvertes : la gĂ©omĂ©trie euclidienne en premier lieu ; beaucoup plus tard la gĂ©omĂ©trie projective et tout Ă la fin (Ă lâUniversitĂ©) la topologie. Or, on sait au contraire que la gĂ©omĂ©trie thĂ©orique moderne part des structures topologiques, dâoĂč lâon peut tirer parallĂšlement les structures projectives et les structures euclidiennes. On sait, dâautre part, que cette gĂ©omĂ©trie thĂ©orique est fondĂ©e sur la logique et, enfin, quâil existe une connexion de plus en plus Ă©troite entre les considĂ©rations gĂ©omĂ©triques et les considĂ©rations algĂ©briques ou numĂ©riques. Si maintenant nous examinons, conformĂ©ment au vĆu de Vygotski, la formation des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques chez lâenfant 7, nous trouvons quâelle est bien plus conforme Ă lâesprit de la gĂ©omĂ©trie thĂ©orique quâĂ celui de lâenseignement scolaire classique. 1) Lâenfant construit ses opĂ©rations spatiales en mĂȘme temps que ses opĂ©rations numĂ©riques, avec interaction entre les deux (il existe en particulier un remarquable parallĂ©lisme entre la construction du nombre et celle de la mesure du continu). 2) Les premiĂšres opĂ©rations gĂ©omĂ©triques de lâenfant sont essentiellement qualitatives et sont entiĂšrement parallĂšles Ă ses opĂ©rations logiques (ordre, emboĂźtements, etc.). 3) Les premiĂšres structures gĂ©omĂ©triques que dĂ©couvre lâenfant sont de nature essentiellement topologique et câest de lĂ quâil construit, mais parallĂšlement, les structures projectives et euclidiennes Ă©lĂ©mentaires.
De tels exemples, que lâon pourrait multiplier, il est alors facile de tirer les rĂ©ponses aux remarques de Vygotski. Lorsquâil me reproche, en premier lieu, de concevoir lâapprentissage [scolaire comme nâĂ©tant pas essentiellement reliĂ© au dĂ©veloppement spontanĂ©] 8 de lâenfant, il est clair que, dans mon esprit, les discordances Ă©ventuelles sont imputables non pas Ă lâenfant mais Ă lâĂ©cole, qui ignore tout le parti quâelle pourrait tirer du dĂ©veloppement spontanĂ© des Ă©lĂšves et qui devrait le renforcer par des procĂ©dĂ©s adĂ©quats au lieu de le contrecarrer comme elle le fait souvent. En second lieu, lâerreur principale dâinterprĂ©tation que commet Vygotski Ă mon sujet, dans ce domaine, consiste Ă croire que, pour moi la pensĂ©e adulte « remplace » peu Ă peu celle de lâenfant aprĂšs des compromis variĂ©s, et cela par une sorte dâ« abolition mĂ©canique » de cette derniĂšre, tandis quâaujourdâhui on me reproche au contraire souvent dâinterprĂ©ter le dĂ©veloppement spontanĂ© comme tendant de lui-mĂȘme aux structures logico-mathĂ©matiques de lâadulte Ă titre dâidĂ©al sâimposant dâavance.
Les problĂšmes ainsi soulevĂ©s sont au nombre dâau moins deux, que formule Vygotski, mais sur la solution desquels nous divergeons un peu. Le premier, est celui de lâ« interaction entre concepts spontanĂ©s et non spontanĂ©s ». Cette interaction est plus complexe que ne le dit Vygotski. En certains cas les transmissions Ă©ducatives sont bien assimilĂ©es par lâenfant parce quâelles prolongent en fait certaines constructions spontanĂ©es : en ces cas il y a alors accĂ©lĂ©ration du dĂ©veloppement. Mais en dâautres cas les transmissions Ă©ducatives interviennent trop tĂŽt ou trop tard ou sont prĂ©sentĂ©es dâune maniĂšre inassimilable parce que ne correspondant pas aux constructions spontanĂ©es : en ces cas il y a alors freinage du dĂ©veloppement et parfois mĂȘme dĂ©viation stĂ©rilisante comme cela se produit si souvent dans lâenseignement des sciences exactes. Je ne crois pas donc, comme semble lâadmettre Vygotski, que lâacquisition de concepts nouveaux, mĂȘme au niveau scolaire, rĂ©sulte toujours de lâintervention didactique de lâadulte. Ce peut ĂȘtre le cas, mais il existe une forme bien plus fĂ©conde dâinstruction : les Ă©coles dites « actives » sâefforcent de crĂ©er des situations qui par elles-mĂȘmes ne sont pas « spontanĂ©es », mais qui provoquent une Ă©laboration spontanĂ©e de la part de lâenfant lorsque lâon a rĂ©ussi Ă la fois Ă dĂ©clencher son intĂ©rĂȘt et Ă poser les problĂšmes sous une forme qui corresponde aux structures dĂ©jĂ construites par lâenfant lui-mĂȘme.
Le second problĂšme, qui prolonge le prĂ©cĂ©dent mais sur un plan plus gĂ©nĂ©ral, est celui des relations entre les concepts spontanĂ©s et les notions scientifiques elles-mĂȘmes. La « clef » du systĂšme de Vygotski, serait Ă cet Ă©gard que « les notions scientifiques et spontanĂ©es partent de points sĂ©parĂ©s, mais se rejoignent ». Sur ce point nous sommes entiĂšrement dâaccord, si cela signifie quâentre la sociogenĂšse des notions scientifiques (sur le terrain de lâhistoire des sciences, et de la transmission des connaissances dâune gĂ©nĂ©ration Ă la suivante) et la psychogenĂšse des structures « spontanĂ©es » (mais influencĂ©es bien sĂ»r par les interactions avec le milieu social, familial, scolaire, etc.), il y a rencontre, et non pas simplement dĂ©termination totale de la psychogenĂšse par la culture historique et ambiante. Or, je ne crois pas faire dire ainsi Ă Vygotski plus quâil nâaffirme lui-mĂȘme, puisquâil admet une part de spontanĂ©itĂ© dans le dĂ©veloppement. Il reste seulement Ă prĂ©ciser maintenant en quoi elle consiste.
4.OpĂ©rations et gĂ©nĂ©ralisationđ
Câest peut-ĂȘtre sur cette question de la nature des activitĂ©s spontanĂ©es quâil subsiste une divergence entre Vygotski et moi, mais elle ne fait que prolonger celle que nous avons notĂ©e Ă propos de lâĂ©gocentrisme et de la nĂ©cessitĂ© dâune dĂ©centration pour assurer le progrĂšs du dĂ©veloppement.
Pour ce qui est dâabord, des dĂ©calages dans la prise de conscience, nous sommes Ă peu prĂšs dâaccord, sauf que Vygotski nâadmet pas que lâabsence de prise de conscience constitue un rĂ©sidu de lâĂ©gocentrisme. Voyons alors la solution quâil propose : 1) le caractĂšre tardif de la prise de conscience rĂ©sulterait simplement de la « loi » connue selon laquelle cette prise de conscience, ainsi que le contrĂŽle, nâapparaĂźtraient quâau terme du dĂ©veloppement dâune fonction ; 2) cette prise de conscience nâatteindrait dâabord que le rĂ©sultat des actions, pour remonter ensuite seulement au « comment », câest-Ă -dire Ă lâopĂ©ration. Or, ces deux affirmations sont entiĂšrement exactes, mais elles se bornent Ă constater les faits sans les expliquer. Lâexplication commence lorsque lâon comprend quâun sujet centrĂ© sur ses actions nâa aucune raison de prendre conscience dâautre chose que de leurs rĂ©sultats, tandis quâune situation de dĂ©centration, dans laquelle une action est comparĂ©e Ă dâautres possibles et surtout Ă celles des autres sujets, conduit Ă une prise de conscience du « comment » et Ă lâopĂ©ration.
Cette diffĂ©rence de perspective entre un schĂ©ma simplement linĂ©aire comme celui de Vygotski et le schĂ©ma de la dĂ©centration est encore plus visible en ce qui concerne le moteur principal du dĂ©veloppement intellectuel. Ă lire Vygotski (mais bien entendu je ne connais pas le reste de son Ćuvre), il semble que le facteur principal soit Ă chercher dans la « gĂ©nĂ©ralisation des perceptions », cette gĂ©nĂ©ralisation suffisant Ă elle seule Ă conduire Ă la prise de conscience des opĂ©rations mentales. Nous en sommes venus au contraire, dans lâensemble des travaux citĂ©s plus haut sur le dĂ©veloppement spontanĂ© des notions scientifiques, Ă considĂ©rer que le facteur central Ă©tait la construction mĂȘme des opĂ©rations, en tant quâactions intĂ©riorisĂ©es devenant rĂ©versibles et se coordonnant en structures dâensemble Ă lois bien dĂ©finies (en leur variĂ©tĂ© considĂ©rable). Les progrĂšs de la gĂ©nĂ©ralisation ne sont alors que le rĂ©sultat de cette construction de structures opĂ©ratoires et celles-ci ne dĂ©rivent pas de la perception, mais de lâaction entiĂšre.
Or, Vygotski Ă©tait proche dâune telle solution lorsquâil soutenait que le syncrĂ©tisme, la juxtaposition, lâinsensibilitĂ© Ă la contradiction et les autres caractĂšres de ce que nous appelons aujourdâhui le niveau « prĂ©opĂ©ratoire » (de prĂ©fĂ©rence à « prĂ©logique ») du dĂ©veloppement de lâenfant nâĂ©taient dus quâĂ un « manque de systĂšme », car câest effectivement la construction de systĂšmes qui caractĂ©rise le plus profondĂ©ment lâarrivĂ©e de lâenfant aux niveaux du raisonnement logique. Mais ces « systĂšmes » ne sont pas simplement des produits de gĂ©nĂ©ralisation : ce sont des structures opĂ©ratoires multiples et diffĂ©renciĂ©es, dont on peut aujourdâhui suivre pas Ă pas lâĂ©laboration.
Un petit exemple de cette diffĂ©rence de points de vue est fourni par une remarque de Vygotski sur lâinclusion. Ă le lire on dirait que lâenfant dĂ©couvre lâinclusion par une combinaison de gĂ©nĂ©ralisations et dâapprentissage : apprenant Ă utiliser le mot « rose » puis le mot « fleur », les juxtapose dâabord, mais il lui suffira de procĂ©der Ă la gĂ©nĂ©ralisation « toutes les roses sont des fleurs », et de dĂ©couvrir que la rĂ©ciproque nâest pas vraie pour atteindre lâinclusion « roses incluses dans fleurs ». Or nous avons Ă©tudiĂ© un tel problĂšme de prĂšs 9 et nous savons aujourdâhui combien la question est plus complexe : mĂȘme en affirmant que toutes les roses sont des fleurs et que toutes les fleurs ne sont pas des roses un enfant ne saura pas en conclure jusquâĂ un certain niveau quâil existe plus de fleurs que de roses. Pour en arriver Ă cette inclusion en extension il lui faudra, en effet, construire un systĂšme opĂ©ratoire, tel que A (roses) + Aâ (fleurs non roses) = B (fleurs) et que A = B â Aâ donc A < B, systĂšme dont la rĂ©versibilitĂ© constitue une condition nĂ©cessaire de lâinclusion.
Je nâai pas abordĂ© jusquâici, en ce commentaire, la question de la socialisation comme condition du dĂ©veloppement intellectuel, bien que Vygotski la soulĂšve Ă plusieurs reprises. Dans ma perspective actuelle elle ne se pose plus comme autrefois pour moi parce que la considĂ©ration des opĂ©rations et de la dĂ©centration liĂ©e Ă la construction des structures opĂ©ratoires en renouvelle les termes. Toute pensĂ©e logique est socialisĂ©e parce quâelle implique la communication possible entre individus. Mais cet Ă©change interindividuel repose sur des correspondances, des rĂ©unions, des intersections, des rĂ©ciprocitĂ©s, etc., qui sont encore des opĂ©rations. Entre ces opĂ©rations interindividuelles il y a donc identitĂ©. La conclusion Ă en tirer est ainsi que les structures opĂ©ratoires qui se construisent spontanĂ©ment au cours du dĂ©veloppement intellectuel constituent essentiellement les structures de la coordination des actions, quâil sâagisse de coordinations intĂ©rieures 10 aux actions de lâindividu ou de la coordination entre actions dâindividus distincts, donc de la coopĂ©ration.