2 mains qui se serrent, avec des fils

De l’informatique médicale à la santé numérique: un changement de paradigme

Pendant plus d'un demi-siècle, le terme « informatique médicale » a défini un champ d'expertise principalement réservé aux ingénieur-es et aux technicien-nes. Née dans les années 1950, cette discipline s'est construite autour de la nécessité de gérer la masse croissante de savoir médical et de structurer les soins à travers les premiers dossiers patient-es informatisés1. C'était une époque où la technologie, descendante et rigide, dictait souvent la pratique clinique.

Cependant, l'évolution fulgurante des capacités de calcul, l'avènement d'internet et l'explosion de l'intelligence artificielle ont fait éclater ce cadre historique.2


D'un modèle technocentré à une approche centrée sur l'humain

Cette mutation ne s'est pas produite du jour au lendemain. Elle est le fruit d'une convergence de facteurs technologiques, sociologiques et économiques qui ont progressivement transformé notre rapport à la santé.

Aujourd'hui, nous assistons à un basculement sémantique et structurel profond vers ce que l'on appelle la « santé numérique »3. Ce n'est pas une simple mode lexicale, mais un retour aux sources où la santé redevient l'objectif central et où l’outil s’adapte aux pratiques. 

L'informatique médicale traditionnelle présentait plusieurs limites structurelles. Premièrement, elle était conçue dans une logique de silos: les systèmes d'information hospitaliers, les logiciels de cabinets médicaux et les bases de données de recherche fonctionnaient de manière isolée, ce qui limitait leur utilité potentielle. Deuxièmement, l'interface utilisateur était rarement pensée avec les professionnel-les de santé, encore moins avec les patient-es, ce qui générait frustration et inefficacité. Troisièmement, ces systèmes étaient principalement orientés vers la gestion administrative et la facturation plutôt que vers l'amélioration directe de la qualité des soins. 

La santé numérique, en revanche, place l'expérience utilisateur/trice au cœur de sa conception. Elle reconnaît que chaque intervenant-e du système de santé (patient-es, médecins, chercheurs et chercheuses, infirmier-es, pharamcien-nes, etc.) a des besoins spécifiques qui doivent être pris en compte. Cette approche « design thinking » appliquée à la santé transforme radicalement la manière dont les solutions sont développées et déployées. De plus, la santé numérique s'inscrit dans une logique d'écosystème ouvert où les données peuvent circuler de manière sécurisée entre différentes plateformes, permettant ainsi une vision holistique de la santé de chaque individu. Cette interopérabilité n'est pas qu'une question technique: elle reflète une philosophie où la collaboration prime sur la compétition, où le partage d'information améliore les résultats pour toutes et tous.

En bref, là où l'informatique médicale se concentrait sur des systèmes destinés exclusivement aux médecins, la santé numérique embrasse une vision transversale.


Des dimensions multiples

Cette vision transversale couvre des domaines multiples et variés tels que la télémédecine, les applications mobiles et les capteurs connectés. Et ces domaines sont souvent bien plus vastes que nous ne le pensons! Par exemple, la télémédecine ne se limite pas aux consultations vidéo, mais englobe, entre autres, la télésurveillance des patient-es chroniques, la téléexpertise permettant aux médecins de solliciter l'avis de spécialistes à distance, la téléassistance médicale lors d'interventions complexes, etc. Les différentes technologies connectées nourrissent également le développement d’une médecine alimentée par une masse importante de données, qui, une fois analysée, peut permettre d’identifier des risques avant qu'ils ne se matérialisent. Les implications sont considérables tant sur le plan de la qualité de vie des patient-es que sur celui de la soutenabilité économique des systèmes de santé. L’essor de l’intelligence artificielle, capable d’analyser de grandes quantités de données et de, par exemple, détecter des motifs, pourrait avoir des incidences considérables sur la prévention et la détection précoce. Cependant, la décision finale reste et doit rester entre les mains des professionnel-les de santé, qui intègrent non seulement les données objectives mais aussi le contexte psychosocial du/de la patient-e, ses préférences, ses valeurs et l'ensemble des facteurs humains qui échappent aux algorithmes. La santé numérique reconnaît cette complémentarité essentielle.


Des enjeux transversaux

Parler de santé numérique, c’est aussi parler des vulnérabilités nouvelles, par exemple, celles liées aux cyberattaques. La sécurité doit être pensée et intégrée « by design », c'est-à-dire dès la conception des systèmes, et non comme une couche ajoutée a posteriori, tout comme la formation des professionnel-les aux bonnes pratiques.

C’est aussi parler des risques nouveaux, notamment en termes d’inégalités : tous et toutes n'ont pas le même niveau de littératie numérique, le même accès à un internet haut débit ou les mêmes moyens de s'équiper en dispositifs connectés. Une approche inclusive de la santé numérique doit donc anticiper ces risques et développer des solutions adaptées à tous les publics.

La santé numérique marque une ouverture pour laisser place à un transfert de pouvoir vers les patient-es, désormais acteurs et actrices de leur propre suivi. Cette transformation redéfinit les frontières de la profession et exige de nouvelles compétences. La santé numérique ne se limite plus à la gestion de données: elle englobe les transformations de la société provoquées par ces technologies et la capacité à concevoir des solutions répondant aux besoins réels de la population. 


Des compétences nouvelles pour les professionnel-les de la santé numérique

C'est pour répondre à ces défis contemporains qu’une formation en informatique médicale, riche de vingt ans d'existence, a évolué pour devenir le Certificat de formation continue (CAS) en Santé numérique. Ce cursus offre les clés pour comprendre et maîtriser ce domaine en pleine expansion, où l'humain et le numérique collaborent enfin pour améliorer les soins. La transition de l'informatique médicale à la santé numérique n'est pas achevée: elle ne fait que commencer. Les années à venir verront certainement l'émergence de technologies encore plus disruptives et nous nous devons de veiller à ce que ces innovations servent l'intérêt général, à ce qu'elles réduisent les inégalités plutôt que de les amplifier, à ce qu'elles respectent la dignité et l'autonomie des personnes, à ce qu'elles améliorent la relation soignant-soigné.


Références pour approfondir

  • 1 Ledley RS, Lusted LB. Reasoning foundations of medical diagnosis; symbolic logic, probability, and value theory aid our understanding of how physicians reason. Science. 1959 Jul 3;130(3366):9-21. DOI: 10.1126/ science.130.3366.9. 
  • 2 Topol E. The Patient Will See You Now: The Future of Medicine Is in Your Hands. New York: Basic Books, 2016.
  • 3 Gaudet-Blavignac C, et al. De l’informatique médicale à la santé numérique : une évolution nécessaire. Rev Med Suisse, 2025.

Le présent contenu est inspiré de l'article Santé numérique. De l’informatique médicale à la santé numérique : une évolution nécessaire paru dans la Revue médicale suisse

L’Alliance universitaire européenne 4EU+

Regroupe 8 universités européennes engagées pour un enseignement de haute qualité, une recherche interdisciplinaire et une coopération intensive à travers...

En savoir plus

eucen

eucen est la plus grande association multidisciplinaire en Europe pour l'apprentissage universitaire tout au long de la vie.

En savoir plus

Swissuni

Swissuni a pour but de promouvoir la formation continue universitaire en Suisse et la collaboration entre les services des hautes écoles universitaires.

En savoir plus

Swissuniversities

Swissuniversities est la voix commune des universités suisses. Elle encourage la coopération et la coordination entre toutes les hautes écoles de Suisse.

En savoir plus