Actualités

Les rimes du vide

C’est à Jean Starobinski que nous devons le titre de cet espace. Expliquons-nous.

Jean Starobinski commente en 1975 un sonnet de Charles Baudelaire (son commentaire est repris dans La Beauté du monde, Paris, 2016, p. 389-405). Voici « Horreur sympathique » :

De ce ciel bizarre et livide,
Tourmenté comme ton destin,
Quels pensers dans ton âme vide
Descendent ? Réponds, libertin.

- Insatiablement avide
De l’obscur et de l’incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.

Cieux déchirés comme des grèves,
En vous se mire mon orgueil,
Vos vastes nuages en deuil

Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l’Enfer où mon cœur se plaît.

Starobinski soulignait la gageure : « réunir en deux quatrains octosyllabiques le mot vide escorté de toutes ses rimes riches ». Qu’on en juge : livide, avide, Ovide. « L’oreille entend vide se répercuter alors même que le concept de « vide » n’est pas directement impliqué dans le signifié de livide, avide et Ovide. Cependant, par l’effet de l’insistance phonique, par le jeu de la pertinence partielle, une relation conceptuelle s’insinue entre ces différents termes. En trompe-l’œil, les semi-homonymes deviennent des semi-synonymes. Abusivement (et c’est le propre de la poésie que de produire cet abus), la notion de vide vient hanter et contaminer des mots qui, dans leur sens premier, au niveau du dictionnaire, n’ont avec cette notion rien de commun ».

En vertu de la différence entre rime féminine et rime masculine, l’acronyme « covid » (qui contracte les termes « corona » et « virus ») ne rime pas en français avec « vide » (mais en anglais avec livid ou avec vivid). Leur association relève d’un nouvel abus, prolongé, redoublé, recherché car c’est précisément cette non-coïncidence que nous désirons faire entendre ici.

L’épidémie qui déflagre depuis plusieurs mois avec ses tombereaux de morts a transformé les relations sociales, morales et politiques de nos démocraties. Elle a contraint chacune et chacun au confinement d’une vie retranchée dans l’étau du présent. Elle appellera toutes sortes de réflexions.

C’est plutôt le vide du covid dont on veut se faire ici l’écho prudent, sans fanfaronnade, sans illusion, sans mythologie ajoutée.

Nous avons demandé à celles et ceux qui le souhaitaient de partager une lecture. C’était la seule règle : mettre entre soi et le covid un objet à commenter pour éviter tout déballage.

Livide/vide/avide/Ovide/covid.

Covid : la rime du vide.

 

 

20 avril 2020
  Actualités