La GenÚse des structures logiques élémentaires : classifications et sériations ()
Chapitre V.
Les complémentarités 1
a
đ
AprĂšs avoir Ă©tudiĂ© lâinclusion sous le double aspect du « tous » et du « quelques » (chap. III) et de la quantification des extensions Ă propos des classifications hiĂ©rarchiques (chap. IV), le moment est venu dâĂ©tudier les complĂ©mentaritĂ©s, câest-Ă -dire les relations entre une classe quelconque, A, B ou C, et les classes diffĂ©rentes dâelle mais qui, rĂ©unies Ă elle, Ă©puisent le contenu dâune classe supĂ©rieure. Par exemple, si A est la classe des canards, B celle des oiseaux et C celle des animaux, une premiĂšre forme de classes complĂ©mentaires sera constituĂ©e par les classes que nous avons appelĂ©es « secondaires » dans la description des « groupements Ă©lĂ©mentaires » qui constituent la logique des opĂ©rations « concrĂštes » (classes que lâon appelle plus gĂ©nĂ©ralement « complĂ©mentaires de premiĂšre espĂšce » dans la thĂ©orie des rĂ©seaux) : Aâ (les oiseaux non-canards) est ainsi la complĂ©mentaire de A sous B ; Bâ (les animaux non-oiseaux) est la complĂ©mentaire de B sous C, etc. Si la question des classes complĂ©mentaires est importante, câest quâelle soulĂšve le problĂšme plus large de la nĂ©gation : la nĂ©gative de la classe A, donc la classe non-A, est, en effet, sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale, sa complĂ©mentaire sous la classe la plus Ă©tendue du systĂšme, soit Z (= lâunivers du discours dans la situation considĂ©rĂ©e) : Z â A â non-A (ou A). Or le problĂšme psychologique se pose de savoir comment un sujet dâun certain Ăąge (5 Ă 7 ans par exemple) comprend la classe non-A (= les non-canards) : englobe-t-elle pour lui les cailloux, les Ă©toiles et les personnages des contes de fĂ©es ou se rapporte-t-elle surtout aux autres oiseaux (soit Aâ) ou aux autres animaux (soit C âA = Aâ + Bâ), etc. ?
On voit immĂ©diatement que ce problĂšme des complĂ©mentaritĂ©s est voisin de celui des emboĂźtements hiĂ©rarchiques, mais nous ne pouvions pas lâaborder avant dâavoir saisi les grandes lignes du mĂ©canisme de lâinclusion, que les complĂ©mentaritĂ©s spĂ©ciales (classes secondaires) ou gĂ©nĂ©rales (nĂ©gation Ă©tendue) prĂ©cĂšdent ou non cette comprĂ©hension des inclusions. Dâautre part, cette question des complĂ©mentaritĂ©s conduit Ă une sĂ©rie dâautres problĂšmes plus particuliers, comme ceux de la classe singuliĂšre, de la classe nulle, du rĂŽle du nombre des Ă©lĂ©ments dans les complĂ©mentaritĂ©s et les classifications en gĂ©nĂ©ral. Toutes ces questions se rattachent elles-mĂȘmes Ă celle de la mĂ©thode suivie dans les classifications : mĂ©thode ascendante ou par rĂ©unions successives, ou mĂ©thode descendante par divisions ou mĂȘme dichotomies successives. Ce caractĂšre complexe du problĂšme des complĂ©mentaritĂ©s nous obligeait donc, en plus de la raison dĂ©jĂ indiquĂ©e, de ne le traiter quâaprĂšs celui des inclusions.
Le plan que nous suivrons dans ce chapitre multiple nous a Ă©tĂ© dictĂ© par les considĂ©rations suivantes. Il convient, avant de pouvoir traiter de la complĂ©mentaritĂ© en gĂ©nĂ©ral, dâĂȘtre au clair sur deux questions prĂ©alables : celle de la classe singuliĂšre telle quâelle se pose dans un contexte de recherche dâune loi (« espĂšce unique » : voir § 1), et celle du rĂŽle que joue le nombre des Ă©lĂ©ments dans les classifications, ce qui ramĂšne au problĂšme de la classe singuliĂšre, mais dans le contexte des classifications proprement dites (§ 2). AprĂšs quoi seulement nous pourrons examiner la question des classes « secondaires » ou complĂ©mentaritĂ©s de premiĂšre espĂšce (§ 3), et de lĂ en venir Ă la signification de la nĂ©gation aux diffĂ©rents stades (§ 4) ce qui nous conduira enfin au problĂšme de la loi de dualitĂ© (si A < B alors non-B < non-A, § 5), et Ă celui des classes nulles (§ 6).
§ 1. Le problĂšme de lâ« espĂšce unique » ou de la classe singuliĂšre dans un contexte de dĂ©couverte dâune loi pratique et non pas de classificationđ
Nous verrons (§ 2) que dans un contexte de classification proprement dite les jeunes sujets (jusquâĂ 8-9 ans environ) Ă©prouvent une gĂȘne assez systĂ©matique Ă reconnaĂźtre en tant que classe logique ou que collection intuitive un ensemble formĂ© dâun seul Ă©lĂ©ment, autrement dit ce quâon appelle en logique une « classe singuliĂšre » (exemples : « la » lune ou « le » soleil, pour qui sâen tient Ă lâobservation astronomique courante). Cependant chacun connaĂźt les innombrables travaux qui ont Ă©tĂ© publiĂ©s sur le problĂšme de lâ« espĂšce unique », notamment en psychologie animale : les singes anthropoĂŻdes et le petit enfant sont capables, dans des Ă©preuves dont le rĂ©sultat est sanctionnĂ© par une motivation affective suffisante, de retrouver un objet seul de son espĂšce parmi dâautres plus ou moins nombreux, mĂȘme lorsque cet objet est changĂ© lors de chaque prĂ©sentation. Il nous a donc semblĂ© intĂ©ressant de rĂ©examiner briĂšvement cette question de lâ« espĂšce unique » pour la mettre en relation avec les mĂ©canismes classificateurs eux-mĂȘmes, câest-Ă -dire de chercher Ă dĂ©terminer ce que lâenfant a compris ou nâa pas compris, du point de vue des relations en jeu, dans les solutions quâil donne au problĂšme pratique posĂ©. En effet, si ces solutions peuvent nâĂȘtre dues quâĂ un apprentissage sensori-moteur avec signalisation perceptive, elles peuvent, dâautre part, sâaccompagner de ou conduire Ă une comprĂ©hension de la structure classificatoire et de la classe singuliĂšre comme telle.
Nous nous sommes servis dâun matĂ©riel de trois ou de six triangles (avec parfois un ou plusieurs losanges), le problĂšme Ă©tant de deviner lequel des Ă©lĂ©ments porte une croix au verso : cet Ă©lĂ©ment est alors reconnaissable au fait quâil est de couleur unique (par exemple un bleu mĂȘlĂ© Ă deux jaunes). Les sĂ©ries de six Ă©lĂ©ments facilitent en certains cas (mais pas toujours) la solution en tant que renforçant lâimpression perceptive de contraste (une couleur unique opposĂ©e Ă cinq Ă©lĂ©ments de lâautre couleur). Pour juger de la comprĂ©hension des relations en jeu, on ne se borne pas Ă demander Ă lâenfant les raisons de son choix, mais on le prie dâinventer lui-mĂȘme un systĂšme en sâinspirant de la disposition des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s antĂ©rieurement (reproduction du systĂšme et non pas de la sĂ©rie elle-mĂȘme).
Nous distinguerons trois niveaux dans les rĂ©actions observĂ©es : un niveau correspondant aux stades I et II de 5 Ă 7 ans (environ 50 % de rĂ©ussites) au cours duquel il y a incomprĂ©hension ou comprĂ©hension seulement partielle du systĂšme, les rĂ©ussites nâĂ©tant dues quâĂ un apprentissage sensori-moteur ; un stade III A de 7 Ă 9 ans (75 % de rĂ©ussites) avec comprĂ©hension du systĂšme et un stade III B de 10-12 ans (33 % de rĂ©ussites) avec rĂ©gression due au fait que le sujet complique artificiellement un problĂšme devenu trop simple pour lui.
Voici dâabord les rĂ©sultats statistiques :
Tableau VIII. Pourcentage des rĂ©ussites 2 et du nombre des sujets prĂ©sentant plus de rĂ©ussites que dâerreurs (+), moins de rĂ©ussites que dâerreurs (â) ou un nombre Ă©gal (=)
| Ăges (n de sujets) | SĂ©rie 3 | SĂ©rie 6 | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| RĂ©ussites | + | â | = | RĂ©ussites | + | â | = | |
| 5Â ; 2 Ă 6Â ; 7 (18) | 55 | 55 | 27 | 18 | 48 | 50 | 41 | 9 |
| 7-9 (14) | 76 | 78 | 14 | 8 | 66 | 70 | 22 | 8 |
| 10-12 (12) | 33 | â | â | â | â | â | â | â |
Les sujets des stades I et II (on trouve encore un tiers de ce stade II Ă 7 ans) sont donc caractĂ©risĂ©s ou par leur Ă©chec ou par le fait que leurs rĂ©ussites ne sâaccompagnent pas dâune comprĂ©hension du systĂšme. En voici des exemples 3 :
Mor (6 ; 0) est un bon exemple de structuration figurale sans comprĂ©hension. Pour J N N il prend N1. Pour B J J il indique J1, puis J2 : « Oh ! Alors câest lĂ (B). » Pour N N J il prend N1, N2 puis J. Ensuite pour J B J, R N N et B B V, il prend B, R et V : « Comment as-tu su ? â Parce que vous faites chaque fois ici, ici ou ici (il montre les positions 1, 2 et 3, mais pas dans lâordre oĂč nous les avons variĂ©es). â Alors regarde (J R J J J J). â (Il prend R) parce quâil y en avait plusieurs jaunes et un rouge. » Mais pour N N N V N N il prend N1 puis V. Dans ses reproductions il donne bien trois fois 2 A + 1 Aâ en mettant la croix sous Aâ, mais il met successivement Aâ dans les positions 1, 2 et 3 : « Comment as-tu fait ? â Parce que câest en suivant (il montre lâordre des positions, que nous varions effectivement, mais sans ordre). â Alors câest toujours laquelle ? â Des fois un rouge, des fois un noir. » On ne parvient pas Ă lui faire expliciter que câest lâĂ©lĂ©ment unique, quand mĂȘme il en tient compte en fait.
Aga (6 ; 3). J J R : prend J1 puis J2 puis R. Pour N J N, indique Ă nouveau le dernier. « Pourquoi ? â âŠÂ » Pour J J V il prend V et pour B J B il indique le J. On demande alors la reproduction : construit R B R mais avec la croix sous R1. On recommence le jeu : pour B R B B B B il prend tous les B et enfin le R, mais pour J J B J J J il prend dâemblĂ©e B : « Tu as compris le truc ? â Oui. » Pour V N N N N N il prend de nouveau dâemblĂ©e le V. On reprend les essais de reproduction : Aga construit R N R N avec croix sous N1 puis R J B N avec croix sous J. Il nâa donc pas compris. On lui montre J V J J en indiquant la croix sous V et il reproduit sous la forme N R J J avec la croix sous R !
Rey (6 ; 3). J J R : prend J, puis J, puis R. Pour R B R, il indique B : « Pourquoi ? â Jâai reconnu la couleur (I). â Et comme ça (V N N) ? â (Il prend V.) â Comment as-tu su ? â âŠÂ » Reproduction : N J V avec croix sous N, puis R V N avec croix sous R puis J N J avec croix sous N. « Pourquoi ? â Ils ont tous la mĂȘme couleur. » On recommence le jeu : il retrouve la loi mais ne sait pas mieux expliquer.
Les cas suivants sont intermĂ©diaires entre les stades II et III en ce sens quâils parviennent Ă une comprĂ©hension partielle, dâabord sans puis avec reproduction correcte :
Bot (5 ; 6). N N V, J N J, J R R : toujours juste, mais le sujet ne parvient pas Ă construire des sĂ©ries de trois Ă©lĂ©ments dont 2 A et 1 Aâ (le Aâ portant la croix). On recommence : N N R (juste) : « Comment as-tu fait pour deviner ? â ⊠â J B J (il prend le B deux fois de suite). â Pourquoi celui-lĂ Â ? â Parce quâil y en a deux autres. â Et maintenant (N R N) ? â (Il prend R) parce quâil y a deux noirs. â Et (B B V B B B) ? â (Il prend V) parce quâil nây en a quâun vert. » Bot a donc pris dĂšs le dĂ©but lâĂ©lĂ©ment unique et a trouvĂ© la croix. Il rĂ©pĂšte alors le procĂ©dĂ© mais sans comprendre dâabord puisquâil ne peut pas reproduire le systĂšme. Par contre il dĂ©couvre Ă la fin la raison, mais sans doute par simple description de la figure sans quâon puisse invoquer un schĂšme de classe.
Mat (6 ; 8). J R J : il prend R. « Pourquoi ? â Jâai bien pensĂ© que câĂ©tait un rouge. â Et lĂ (N B B) ? â (Il prend N.) â J N J ? â (Il indique J1, puis N.) â Et lĂ (V R V). â (Montre R). â Pourquoi ? â Je fais comme ça. â V J J ? â (Il indique J2 puis V.) â Comment as-tu su ? â Je ne sais pas. â (B B J B B B) ? â (Il prend J.) â Comment as-tu su ? â Je ne sais pas. â Et lĂ (N N N N R N) ? â Celui-lĂ (R). â Pourquoi ? â Je ne sais pas comment je fais. » Reproduction : J J J avec croix sous J2. « Tu peux faire plus facile ? â (N B N avec croix sous B.) Jâai mis des couleurs diffĂ©rentes : un bleu et deux noirs. » Puis : B N B avec croix sous N. « Pourquoi est-elle lĂ Â ? â Parce quâils ne sont pas tous la mĂȘme couleur. »
Ces cas sont dâun grand intĂ©rĂȘt en ce quâils nous montrent la possibilitĂ© dâun apprentissage sans comprĂ©hension entiĂšre du schĂ©ma classificatoire. Câest ainsi que Mor, qui, dĂšs le quatriĂšme essai atteint lâĂ©lĂ©ment unique, croit jusquâĂ la fin sâorienter dâaprĂšs les positions ; et ses reproductions tiennent simultanĂ©ment compte de ces deux facteurs, dont le second est seul conscient, sans avoir jouĂ© de rĂŽle effectif, et dont le premier est bien observĂ©, mais inconsciemment. Aga, de mĂȘme, prĂ©tend avoir compris le truc, mais ne sait pas reproduire le systĂšme. Rey le reproduit bien, mais prĂ©tend simplement que les Ă©lĂ©ments portant la croix sont de la mĂȘme couleur. Quant aux cas intermĂ©diaires, Bot tombe juste par hasard dĂšs le premier coup sur lâespĂšce unique et reste fidĂšle au principe jusquâĂ la fin, mais il ne sait pas reproduire le systĂšme et nâen formule le principe quâau terme de lâĂ©preuve. Quant Ă Mat, il arrive assez rapidement Ă trouver le systĂšme et le reproduit correctement, mais le formule sans gĂ©nĂ©ralitĂ©.
Ce nâest pas ici le lieu de chercher Ă faire la thĂ©orie dâun tel apprentissage, dans lequel intervient sans doute un contraste perceptif avec transfert dâune sĂ©rie Ă lâautre renforcĂ© par les succĂšs. Lâimportant est pour nous de noter que le schĂšme sensori-moteur et figuratif ainsi construit indĂ©pendamment de la rĂ©flexion logique subsiste au cours de tout le stade des collections non figurales (ce qui nâexclut pas, comme nous lâavons dĂ©jĂ vu au chap. III, lâintervention de facteurs intuitifs ou figuratifs dans la solution des problĂšmes). Les exemptes que nous allons citer maintenant du stade III A, correspondant Ă celui des classifications hiĂ©rarchiques et des dĂ©buts de lâinclusion (avec quelques cas antĂ©rieurs Ă 7 ans, comme dans les questions dâinclusion : chap. IV § 1, tabl. IV), vont nous montrer la diffĂ©rence avec les rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes :
Dom (5 ; 6). J B J : prend J puis B ; J B B et B B R : prend dâemblĂ©e J et R. « Pourquoi ? â Parce que je savais. Jâai rĂ©flĂ©chi. â (NB B.) â (Il prend N.) â Pourquoi ? â Jâai rĂ©flĂ©chi. » Reproduction : R J J avec croix sous R, R N N, B J J, etc. (juste). Comment fais-tu ? â Chaque fois je mets la croix lĂ (Ă©lĂ©ment unique), et pas sous les autres. »
Cra (6 ; 11). « (R B B.) â Ici (R). â (V V N.) â Ici (N) parce que câest dâune autre couleur. â (J R R) â La rouge, non la jaune, parce que câest toujours dâune autre couleur. » B V B et R R B : juste. Reproduction exacte : N R N et J B J avec croix sous R et B. Six Ă©lĂ©ments (3 B, V et 2 B) : indique V « parce quâil est dâune autre couleur que les autres ». 5 J et R : indique R.
Ali (7 ; 7). J V J : prend J 1 puis V ; N R R : prend N ; J J R : prend J2 puis R ; N R N N N N : il prend R. « Câest plus facile ? â Oui, parce quâil y a plusieurs noirs et un rouge. â (B B B B J B.) â Câest le jaune, parce quâil nây a quâune couleur jaune. » Reproduction exacte Ă Â 6 et Ă Â 3 : « Il y a deux couleurs les mĂȘmes et un dâune autre couleur. »
Lem (7 ; 11). Tout juste « parce que câest toujours dâune autre couleur ».
Wil (8 ; 3). J B J, V B B, R N N et J V J : indique B, V, R et V. « Pourquoi ? â Parce que câest le seul vert. â (5 J et 1 R.) â Câest le rouge parce que les autres sont jaunes. â Quâest-ce qui est le plus facile, ça ou J R J ? â Câest la mĂȘme chose, parce quâils sont tous jaunes sauf un. »
Dan (8 ; 4) : Tout juste « parce quâil nây a quâune couleur ». Reproduction juste.
Lac (8 ; 6) : « Vous nâaviez mis quâun noir et tout le reste Ă©tait jaune. Cette fois tout est jaune et un vert ! » Reproduction juste.
Lor (9 ; 0). Quelques tĂątonnements, puis : « Ceux qui sont de la mĂȘme couleur nâont pas la croix et ceux qui ne sont pas de la mĂȘme couleur ont la croix. »
Gil (9 ; 2) : « Parce quâil est seul. Je nâai pas compris tout de suite. »
Cog (9 ; 5) : « Parce quâil nây en a quâun dâune seule couleur », « parce quâil est tout seul ».
Riv (9 ; 5). V N N : « Câest le vert. â Comment as-tu su ? â (Il hausse les Ă©paules.) â Et ça (J R J) ? â Câest le rouge parce quâil y a toujours (câest le deuxiĂšme essai !) un qui est dâune autre couleur. »
Zep (9 ; 6) : « Câest toujours lâautre couleur ! » « Ils sont tous noirs et le jaune est diffĂ©rent. »
Mos (9 ; 9) : « On prend toujours celui qui est seul. »
On reconnaĂźt dâemblĂ©e le schĂ©matisme des classes ou des opĂ©rations classificatrices, et non plus seulement des collections (figurales ou non figurales, mais avec utilisation de facteurs figuratifs) au fait que le sujet Ă©nonce une loi et la gĂ©nĂ©ralise à « toujours » (exemptes : Cra, Lem, Riv, Zep et Mos, etc.). Le plus beau cas est celui de Riv qui, dĂšs le second essai, conclut à « toujours ». Il est donc clair quâil intervient ici un mĂ©canisme dâinclusion puisque ce « toujours » est lâĂ©noncĂ© dâune loi que lâon peut formuler comme Wil : « tous sauf un ».
Or, ce rĂ©sultat est dâautant plus intĂ©ressant que le mĂ©canisme classificateur utilisĂ© par les sujets de ce niveau est relativement complexe : comme les Ă©preuves successives font varier chaque fois les qualitĂ©s en jeu (les couleurs de majoritĂ© et celle de lâĂ©lĂ©ment unique), il sâagit non pas seulement de classer les Ă©lĂ©ments en A et en Aâ, mais de transposer ce classement une sĂ©rie de fois : A1 et Aâ1 ; A2 et Aâ2, etc. Il intervient donc lĂ une sorte de vicariance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, non pas entre les mĂȘmes Ă©lĂ©ments, mais entre des Ă©lĂ©ments se succĂ©dant Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme cadre seul constant.
Les arguments invoquĂ©s par lâenfant se fondent alors sur une relation dâaltĂ©ritĂ© entre A et Aâ, selon les deux possibilitĂ©s suivantes :
(1) La classe primaire A est la classe singuliĂšre et la classe secondaire Aâ est constituĂ©e par « les autres » : par exempte un noir et « tout le reste » (Lac), « câest le rouge (A) et les autres (Aâ) sont jaunes » (Wil).
(2) La classe primaire A est formĂ©e par les Ă©lĂ©ments multiples et la classe secondaire Aâ se rĂ©duit Ă la classe singuliĂšre. Câest le cas le plus frĂ©quent : Cra, Ali, Lem, Lor, Riv et Zep.
Il est donc Ă©vident que, au niveau oĂč lâ« espĂšce unique » est structurĂ©e par des opĂ©rations classificatrices, la classe singuliĂšre fait intervenir une complĂ©mentaritĂ© systĂ©matique, que cette classe soit conçue comme primaire ou surtout comme secondaire. Cette complĂ©mentaritĂ© se marque par lâĂ©noncĂ© dâune relation dâaltĂ©ritĂ©, « les autres », « diffĂ©rent » (Zep) en gĂ©nĂ©ral de forme positive, mais parfois nĂ©gative (« pas de la mĂȘme couleur », Lor).
Il nous reste Ă dire deux mots de lâĂ©tape III B de 10 Ă 12 ans qui, chose curieuse, marque une rĂ©gression par rapport au stade prĂ©cĂ©dent, dont elle ne constitue dâailleurs quâun sous-stade. Cette rĂ©gression est sans intĂ©rĂȘt du point de vue des mĂ©canismes classificateurs et nâest due quâĂ lâanticipation, par le sujet, dâun « truc » plus compliquĂ© que celui dont nous nous servons. Mais il importe de signaler cette rĂ©gression qui fausserait les statistiques si lâon nâen tenait pas compte :
Bal (10 ; 2). J N N : prend N2 puis J ; R B R : prend R2, puis R1 puis B ; B R R : prend R2 puis B. « Comment fais-tu ? â Je prends comme ça, au hasard. » N V N : N2 puis N1, puis V ; J J V : il prend V. « Pourquoi ? â Je vous ai dit, je ne sais pas encore le truc. » Reproduction : une sĂ©rie dâessais faux puis N V N avec la croix sous le V : « Ah ! oui, il faudra que ça soit celui dâune seule couleur. »
Fre (11 ; 0). J R R : prend J ; N N R : prend N1 puis N2 puis R ; B J J : prend J1, J2 puis B, etc., et Ă©nonce une loi : « Alors, câest une fois de chaque cĂŽtĂ© et aprĂšs au milieu. » La suite des sĂ©ries ne confirmant pas sa loi, il cherche encore une loi de position, puis, Ă la fin : « Ah ! Câest parce quâil nây en a quâun ! »
On voit que Bal cherche une loi en commençant cinq fois par le dernier Ă©lĂ©ment de la sĂ©rie, puis en continuant par le premier et par celui du milieu, mais en prĂ©tendant agir au hasard. Fre cherche Ă©galement une loi de position, mais la formule avant de constater sa faussetĂ©. Ce nâest quâaprĂšs avoir fait le tour de ces hypothĂšses que ces sujets en arrivent Ă la plus simple, qui est la seule vraie. Ce sous-stade marque donc simplement un progrĂšs dans la direction des combinaisons possibles, donc de la mobilitĂ© des hypothĂšses, mais, rĂ©pĂ©tons-le, sans que le caractĂšre gĂ©nĂ©ral de lâintelligence, qui intĂ©resse sans doute les classifications hiĂ©rarchiques (voir chap. IV, § 2), joue un rĂŽle, sinon en la compliquant, dans la solution du problĂšme limitĂ© de lâespĂšce unique, que nous examinons ici.
§ 2. Le rĂŽle du nombre et de la classe singuliĂšre dans les classificationsđ
Les quelques sondages dont nous donnerons ici briĂšvement le rĂ©sultat poursuivaient un double but : chercher si lâenfant des diffĂ©rents niveaux Ă©tudiĂ©s utilise dans ses classifications des classes singuliĂšres au mĂȘme titre que les autres, et, de façon plus gĂ©nĂ©rale, dĂ©terminer si les dissymĂ©tries numĂ©riques jouent un rĂŽle dans la formation des classes.
I. Le premier de ces deux problĂšmes rejoint celui que nous avons dĂ©jĂ discutĂ© Ă propos de lâ« espĂšce unique », mais le situe cette fois dans un contexte de classification spontanĂ©e et non plus dans un contexte de question pratique Ă rĂ©soudre. Pour ce faire, nous prĂ©sentons Ă lâenfant quatre grands carrĂ©s bleus (5 cm de cĂŽtĂ©), quatre petits carrĂ©s bleus (2,5 cm de cĂŽtĂ©), trois grands ronds bleus (5 cm de diamĂštre), quatre petits ronds bleus (2,5 cm de diamĂštre) et un grand rond rouge (5 cm) complĂ©tant lâensemble des grands ronds mais avec une couleur non reprĂ©sentĂ©e dans les autres Ă©lĂ©ments. Les Ă©tapes de lâinterrogation sont les suivantes : (1) On demande dâabord Ă lâenfant de classer ces Ă©lĂ©ments Ă son idĂ©e. (1 bis) On impose ensuite, si cela nâest pas dĂ©jĂ rĂ©alisĂ©, de mettre cette premiĂšre classification sous une forme dichotomique. (2) On suggĂšre ensuite Ă lâenfant de construire une deuxiĂšme classification dichotomique selon un nouveau critĂšre. (3) Puis on le pousse Ă trouver une troisiĂšme classification selon un troisiĂšme critĂšre possible. (4) Enfin on rajoute un grand carrĂ©, un petit carrĂ© et un petit rond, tous les trois rouges et lâon redemande une classification.
Il sâagit donc, en fait, dâĂ©tablir si lâenfant tient compte de la couleur dans lâune de ses classifications 1, 2 ou 3, ce qui signifierait quâil a construit une classe singuliĂšre Ă lâusage du grand rond rouge. Il est important de se rappeler Ă cet Ă©gard que dans leurs classifications spontanĂ©es les jeunes sujets tiennent compte, Ă frĂ©quences sensiblement Ă©gales, de la forme et de la couleur, tandis que la grandeur nâest utilisĂ©e que plus tardivement. La probabilitĂ© pour que le sujet classe selon la couleur (indĂ©pendamment de la nĂ©cessitĂ© de construire une classe singuliĂšre) est donc la mĂȘme pour les classifications 1 et 2, tandis que sâil choisit la forme avant dâutiliser la couleur, câest quâun nouveau facteur intervient qui serait alors le refus dâadmettre lâexistence de classes singuliĂšres. De plus, lâadjonction de nouveaux Ă©lĂ©ments rouges devrait normalement entraĂźner la formation de nombreuses classifications selon la couleur : si ce nâest pas le cas, câest que lâinhibition créée par la situation correspondant Ă lâadmission de la classe singuliĂšre dure encore aprĂšs la suppression dâune telle situation, ou que lâattitude consistant Ă nĂ©gliger la couleur dure par simple persĂ©vĂ©ration.
Or, malgrĂ© le petit nombre des sujets (36 de 5 Ă 9 ans), les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© assez nets. Les classifications spontanĂ©es (1) ont donnĂ© 22 classifications selon la forme, 3 selon la grandeur, 1 selon la couleur, 4 objets complexes (5-6 ans) et 6 conduites non classificatrices. La premiĂšre classification dichotomique (1 bis) donne 28 classifications selon la forme, 4 selon la grandeur, 1 selon la couleur et 3 échecs. La seconde classification dichotomique (2) donne 17 classifications selon la grandeur, 4 selon la forme, 1 selon la couleur, 6 objets complexes et 8 échecs. La troisiĂšme classification dichotomique (3) donne 5 classifications selon la couleur (mais Ă 7-9 ans seulement, 6 selon la grandeur et le reste en objets complexes ou Ă©checs. Quant au rĂ©sultat de lâadjonction des nouveaux Ă©lĂ©ments rouges, il marque autant de refus de classes selon la couleur que dâacceptations !
Il semble donc clair, au total, quâil existe une forte tendance Ă Ă©viter les classes singuliĂšres et que leur construction dĂ©bute vers 7-8 ans seulement. Analysons maintenant les donnĂ©es qualitatives fournies par lâexamen clinique, qui confirmeront ce que nous venons dâentrevoir.
Lâattitude la plus frĂ©quente chez les sujets du stade I (avec rĂ©sidus dâobjets complexes) consiste Ă nĂ©gliger lâĂ©lĂ©ment unique, donc le rond rouge, en tant que seul de son espĂšce, et Ă le traiter comme sâil sâagissait dâun rond comme les autres ou dâun rond bleu ;
Kna (5 ; 3) met tous les carrĂ©s dans le casier de gauche, les petits dans la partie supĂ©rieure et les grands dans la partie infĂ©rieure, et tous les ronds dans le casier de droite, selon la mĂȘme disposition et le rouge mĂ©langĂ© aux trois grands bleus : « Câest tous des ronds et câest tous des carrĂ©s. â On peut mĂ©langer tous ces ronds, ça va ensemble ? â Oui. â As-tu une autre idĂ©e ? â (AprĂšs avoir alignĂ© les carrĂ©s grands puis petits en face dâune autre rangĂ©e de ronds grands puis petits, elle met tous les grands â ronds et carrĂ©s â à gauche et tous les petits Ă droite, sans davantage sâoccuper du rond rouge.) » On demande un troisiĂšme arrangement, qui tourne alors Ă lâobjet complexe (ronds et carrĂ©s mĂȘlĂ©s en figures dâensemble) mais sans position privilĂ©giĂ©e pour le rond rouge. Enfin, on ajoute les nouveaux Ă©lĂ©ments rouges et Kna construit un nouvel objet complexe, mais en faisant alterner des groupes de bleus et de rouges. LâexpĂ©rimentateur met les bleus dans un casier et les rouges dans lâautre. « Ăa va ? â Oui, tous les bleus et lĂ tous les rouges. »
Spa (5 ; 10) classe dâaprĂšs la forme « parce quâils sont tous ronds ici et tous carrĂ©s là  ». On demande un second classement et Spa recommence dâaprĂšs la forme. « Non, tu dois trouver une autre maniĂšre. Pourquoi as-tu mis ceux-lĂ comme ça ? â Les petits ronds, les petits carrĂ©s, les grands carrĂ©s sont tous de la mĂȘme couleur, les grands ronds sont tous de la mĂȘme couleur, mais il y en a un de rouge. (Spa a donc bien remarquĂ© lâĂ©lĂ©ment unique, mais il dĂ©cide de lâignorer comme tel.) â Alors câest encore autrement ? â (Il classe correctement dâaprĂšs la grandeur.) Jâai mis tous les gros dâun cĂŽtĂ© et les petits de lâautre. â Est-ce quâils se ressemblent ? â Le grand rond rouge ne ressemble pas. â Alors cherche une troisiĂšme maniĂšre de ranger. â (Il classe Ă nouveau dâaprĂšs la grandeur.) â Quâas-tu fait de neuf ? â Câest comme avant, sauf le rond rouge (il veut dire : sauf que je ne sais pas que faire du rond rouge.) â Alors essaye autrement. â (Il classe Ă nouveau dâaprĂšs la forme.) â Quâas-tu fait ? â Câest comme au commencement. » On essaye alors de suggĂ©rer un classement par la couleur, mais Spa rĂ©siste : « Les bleus ne vont pas trĂšs bien, mais un peu parce quâils sont tous de la mĂȘme couleur. » Quant au rond rouge, « on ne peut pas bien les arranger (les jetons, dâaprĂšs la couleur) parce quâil nây en a quâun (de rouge). » Par contre, avec les Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s, Spa accepte le classement par couleurs.
Bur (6 ; 1), de mĂȘme, classe par la forme puis par la grandeur en ignorant le rond rouge. Lorsquâon ajoute les nouveaux Ă©lĂ©ments rouges, elle commence par une figure complexe avec alternance de couleurs puis accepte (mais sur suggestion) le classement par couleurs. On reprend alors le matĂ©riel primitif, et on propose les bleus Ă gauche et le rond rouge Ă droite : « Ăa va ? â Non, lĂ il nây en a quâun. â (On en rajoute un second.) Et comme ça ? â Non. â (On rajoute un troisiĂšme.) Et comme ça ? â Non, il nây en a pas encore assez. â Combien en faudrait-il ? â (Elle compte les autres.) Neuf. »
Les sujets suivants, un peu plus Ă©voluĂ©s (stade II) se livrent en gĂ©nĂ©ral dâeux-mĂȘmes Ă une classification par la couleur lorsquâon ajoute de nouveaux Ă©lĂ©ments rouges (mais seulement alors) :
Mil (6 ; 10) commence par la forme, puis classe par la grandeur mais ne trouve pas de troisiĂšme classement. On ajoute alors un carrĂ© rouge et elle met dans le casier de droite un rond et un carrĂ© bleus et dans celui de gauche le rond et le carrĂ© rouges. Lorsquâon demande de rajouter les Ă©lĂ©ments non classĂ©s elle revient au critĂšre forme.
Fon (7 ; 3) classe par la forme puis par la grandeur, mais cherche en vain un troisiĂšme critĂšre. Lors de lâadjonction des trois Ă©lĂ©ments rouges, il demande : « Est-ce quâon pourrait mettre tous les bleus dâun cĂŽtĂ© et les rouges de lâautre ? »
Gob (7 ; 6) classe aussi sans difficultĂ© par la forme et la grandeur mais ne trouve pas de troisiĂšme critĂšre. DĂšs quâon rajoute les Ă©lĂ©ments rouges, il classe dâaprĂšs la couleur. « Pourquoi ne lâas-tu pas fait avant ? â Sais pas. »
Jac (7 ; 9). MĂȘmes rĂ©actions : « Pourquoi ne lâas-tu pas fait avant ? â Je ne sais pas, parce que je nây ai pas pensĂ©. Je nâavais pas vu. »
Guy (8 ; 4). MĂȘmes rĂ©actions : « Pourquoi pas avant ? â Parce que je nâavais pas assez de rouges. » On enlĂšve les Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s et il trouve que le classement par couleurs (15 bleus contre 1 rouge) ne va plus « parce que lĂ il nây en a pas assez et lĂ il y en a beaucoup ».
Que les sujets ignorent le rond rouge ou fassent exprĂšs de le nĂ©gliger, les raisons invoquĂ©es par eux sont bien claires : classer consiste Ă construire des collections et un rond rouge ne constitue pas Ă lui seul une collection. De mĂȘme que les sujets des stades I et II parvenaient souvent Ă rĂ©soudre le problĂšme de lâ« espĂšce unique » mais grĂące Ă un schĂšme figuratif et sans le complĂ©ter par un schĂšme classificateur, de mĂȘme ils se refusent dans la prĂ©sente situation Ă construire des classes ou des collections singuliĂšres. Par contre, de mĂȘme que les sujets de 7 ans (du moins les deux tiers) et de 8-9 ans justifiaient leur solution, pour ce qui est de lâespĂšce unique, par un recours Ă la complĂ©mentaritĂ© et Ă lâaltĂ©ritĂ© Ă©tendues au cas de la classe singuliĂšre, de mĂȘme nous allons constater, dans les rĂ©actions de 7 Ă 9 ans, une attitude de gĂ©nĂ©ralisation bien diffĂ©rente de celle des sujets prĂ©cĂ©dents :
Urs (6 ; 11) est lâun des sujets qui classent selon la couleur dĂšs le second essai. Il dĂ©bute par la forme, puis : « Tu peux trouver une autre façon ? â (Il met tous les bleus Ă gauche et le rond rouge Ă droite.) Jâai mis les (!) rouges dans une boĂźte et les bleus dans lâautre. » Puis il passe au critĂšre grandeur.
Iso (7 ; 4) et Sel (7 ; 4), etc. MĂȘme rĂ©action mais aprĂšs la forme et la grandeur.
Lil (8 ; 4). « Parce que ceux-là sont bleus et celui-là rouge. »
Am (8 ; 7). « Les bleus ensemble et le rouge de lâautre cĂŽtĂ©. »
Roc (8 ; 10). « Jâai mis tous les bleus ensemble et le rouge Ă part. »
Fab (8 ; 11) commence spontanĂ©ment par la couleur : « Jâai mis les (!) rouges ici et tous les autres dans la seconde botte. »
Pour ces sujets, la complĂ©mentaritĂ© prime donc lâextension numĂ©rique. Plusieurs dâentre eux (voir Urs et Fab) appellent mĂȘme « les rouges » la classe singuliĂšre formĂ©e par le rond rouge, estimant avec raison que si celui-ci est seul de son espĂšce cela ne rĂ©sulte pas de ses qualitĂ©s en comprĂ©hension mais dâun choix contingent dans le matĂ©riel utilisĂ©.
I bis. Signalons encore que nous avons cherchĂ© Ă contrĂŽler cette rĂ©sistance Ă la classe singuliĂšre par une mĂ©thode analogue mais sur des contenus diffĂ©rents, puisquâau niveau des opĂ©rations concrĂštes la forme nâest pas dissociable de son contenu.
Six personnages sont prĂ©sentĂ©s sur des cartons mobiles, dont trois dames, deux hommes et un garçon. Lâanalyse des matrices multiplicatives portant sur les personnages nous ayant montrĂ© (voir plus loin, chap. VI, § 4) que les classifications par le sexe et par lâĂąge sont de difficultĂ©s sensiblement Ă©gales, on devrait donc retrouver ici les deux types de classement avec rĂ©partition Ă©quivalente si le garçon ne constituait pas une classe singuliĂšre. Or Ă 7-8 ans encore, sur 20 sujets, on trouve dans les classifications spontanĂ©es initiales 10 classements par le sexe, aucun par lâĂąge, et 10 assemblages fonctionnels (parents et enfants, etc.). La classification dichotomique obligĂ©e donne 15 classements par le sexe et aucun par lâĂąge, tandis quâon en trouve 2 sur 7 Ă 9-10 ans. AprĂšs adjonction de deux fillettes (ce qui ne rend pas symĂ©trique, du point de vue du nombre, la classification par lâĂąge, mais ce qui supprime la classe singuliĂšre) on trouve par contre plus de rĂ©ussites que de refus.
En revanche, si lâon choisit comme matĂ©riel Ă classer cinq animaux et une plante, la classe singuliĂšre Ă©tant par consĂ©quent beaucoup plus hĂ©tĂ©rogĂšne par rapport Ă sa complĂ©mentaire que ce nâest le cas pour les formes gĂ©omĂ©triques et les personnages, et si, en cas dâĂ©chec, on rajoute quatre autres plantes, on trouve Ă 7-8 ans un tiers de sujets classant spontanĂ©ment en animaux (souris, girafe, deux oiseaux et un escargot) et plantes (une seule tulipe), un tiers de sujets rĂ©ussissant aprĂšs lâadjonction des autres plantes et un tiers se refusant Ă la dichotomie (Ă cause des oppositions habituelles : marcher et voler, etc.). Ă 9-10 ans, les deux tiers des sujets opposent spontanĂ©ment les animaux Ă la tulipe.
Ces deux sondages, tout en montrant, comme cela Ă©tait prĂ©vu, que lâacceptation de la classe singuliĂšre dĂ©pend dans une mesure assez large du contenu de la classification, confirment nĂ©anmoins lâexistence dâune rĂ©sistance Ă construire de telles classes.
II. Pour ce qui est par contre du rĂŽle du nombre des Ă©lĂ©ments Ă classer, selon que lâune des classes dâune dichotomie contient un nombre dâindividus Ă©gal Ă celui de lâautre classe ou en contient le double, nous nâavons pas remarquĂ© dâinfluences notables. Le matĂ©riel utilisĂ© a Ă©tĂ© celui des formes gĂ©omĂ©triques avec coloration des objets, comme sous I, en prĂ©sentant 16 carrĂ©s contre 8 ronds, dont 12 élĂ©ments sont de grande taille (5 cm de cĂŽtĂ© ou de diamĂštre) et 12 de petite (2,5 cm), et 12 élĂ©ments bleus contre 12 rouges. Il sâagissait donc, en prĂ©sence dâun tel dispositif, de voir si la classification par la forme Ă©tait dĂ©favorisĂ©e Ă cause de la dissymĂ©trie numĂ©rique (on se rappelle quâen rĂšgle gĂ©nĂ©rale les classements par la forme et la couleur sont de niveaux Ă©quivalents tandis que le classement par la grandeur est en moyenne plus tardif).
En fait, de 5 Ă 8 ans, nous avons trouvĂ© le mĂȘme nombre de classements par la forme que par la couleur.
§ 3. La classe « secondaire » dans le cas des dichotomies obligĂ©esđ
AprĂšs avoir constatĂ© que la classe singuliĂšre, une fois admise, donnait lieu Ă une complĂ©mentaritĂ© proprement dite, fondĂ©e sur lâaltĂ©ritĂ© (celui-ci et « les autres »), et aprĂšs avoir vĂ©rifiĂ© que, Ă part lâopposition entre un et plusieurs, le nombre des Ă©lĂ©ments ne joue pas de rĂŽle significatif dans les classements des petits, il convient que nous abordions maintenant les problĂšmes centraux de la complĂ©mentaritĂ© en gĂ©nĂ©ral et de la nĂ©gation. Nous commencerons par les « complĂ©mentaires de premiĂšre espĂšce » ou classes « secondaires » en posant le problĂšme de la façon suivante.
Soit B une classe incluante et A (ou A1) la classe incluse en B que lâon dĂ©finit par le genre B et la diffĂ©rence spĂ©cifique a (ou a1). Il existe alors, si A ne se confond pas avec B, une classe Aâ (= B â A) qui peut se dĂ©finir positivement par ses caractĂšres propres (auquel cas Aâ = A2 dĂ©finie par la diffĂ©rence spĂ©cifique a2) 4, mais qui peut aussi se dĂ©finir nĂ©gativement ou par sa simple complĂ©mentaritĂ© sous B (Aâ = les B non-A). En ce dernier cas il existera entre les Aâ et les A une relation que nous appellerons « altĂ©rité » (= aâ), relation dont la signification est que les Aâ, tout en prĂ©sentant le caractĂšre gĂ©nĂ©rique b de tous les B, sont en mĂȘme temps « autres » que les A ou « diffĂ©rents » dâeux, etc., cette propriĂ©tĂ© dâĂȘtre autre Ă©tant Ă©videmment relative aux A et Ă leur propriĂ©tĂ© a (ou a1). Nous dirons donc quâil existe une conscience de la classe « secondaire » quand le sujet est capable de grouper des Ă©lĂ©ments en Aâ en fonction de B et de A (soit Aâ = B â A) et quand il domine donc les relations de complĂ©mentaritĂ© (en extension) et dâaltĂ©ritĂ© (en comprĂ©hension).
Le problĂšme que nous nous posons est alors de dĂ©terminer les relations entre la classe secondaire et lâinclusion. Bien entendu, la classe secondaire au sens que nous venons de dĂ©finir suppose lâinclusion, puisquâelle est relative Ă lâinclusion de A en B et Ă lâopĂ©ration inverse B â A = Aâ. Mais, dâune part, nous avons dĂ©jĂ vu (chap. IV, § 1 et 2 : questions III C et D, tabl. V et VII) quâil est beaucoup plus facile Ă un enfant de comprendre que si lâon cueille toutes les primevĂšres A il reste encore des fleurs B ou que si lâon cueille toutes les fleurs B il ne reste plus de primevĂšres A que de comprendre la relation quantitative entre les extensions B > A, « il y a (dans les champs ou mĂȘme dans ce bouquet) plus de fleurs que de primevĂšres ». Il existe donc une sorte dâĂ©quivalent intuitif ou figural de la complĂ©mentaritĂ© qui prĂ©cĂšde le maniement opĂ©ratoire de lâinclusion. Dâautre part, et câest lĂ notre problĂšme actuel, on peut se demander sâil nâexiste pas de mĂȘme une sorte dâaltĂ©ritĂ© intuitive ou prĂ©opĂ©ratoire se traduisant dans les mots « les autres » (qui correspondent au complĂ©mentaire prĂ©opĂ©ratoire exprimĂ© par « le reste »), cette altĂ©ritĂ© intuitive prĂ©cĂ©dant alors Ă©galement le maniement de lâinclusion. En bref, il sâagit donc maintenant de chercher Ă retracer les Ă©tapes du dĂ©veloppement de la classe secondaire pour dĂ©terminer quels en sont les caractĂšres antĂ©rieurs au mĂ©canisme de lâinclusion et de quelle maniĂšre celui-ci permet dâen parachever la formation.
Nous nous sommes servis de deux sortes de dispositifs. Le matĂ©riel I dĂ©jĂ utilisĂ© Ă propos de lâinclusion (chap. IV, § 1) consistait en cartes reprĂ©sentant : primevĂšres (de plusieurs couleurs), une pensĂ©e, une rose, une tulipe et un muguet. Lâenfant, priĂ© de rĂ©partir ces Ă©lĂ©ments selon une dichotomie, pouvait alors choisir entre A = les primevĂšres et Aâ = les fleurs autres que les primevĂšres. Nous avons employĂ© en outre un matĂ©riel II composĂ© de plusieurs pommes, une ou deux poires, un couple de cerises, une banane, un melon, une grappe de raisin, une orange, etc. : lâenfant peut alors classer en A les pommes et en Aâ les autres fruits. Une fois le classement obtenu, on introduit en cours dâexpĂ©rience une sĂ©rie dâautres fruits, ce qui permet certaines observations intĂ©ressantes : pour certains enfants nâimporte quel fruit est acceptable dans la classe secondaire, puisquâil sâagit des « autres » que les pommes, tandis que de nombreux jeunes sujets se refusent Ă ces intĂ©grations pour cette raison que les nouveaux Ă©lĂ©ments ne sont pas reprĂ©sentĂ©s dans la classe initiale Aâ.
Lâinterrogation comporte les phases suivantes : (1) On demande dâabord une rĂ©partition dichotomique sous une forme ou trĂšs gĂ©nĂ©rale (« Veux-tu me faire deux tas avec tout cela ? ») ou plus prĂ©cise (« Veux-tu me faire deux tas en mettant ensemble ce qui va bien ensemble ? » ou encore « Il y a lĂ des images qui vont bien ensemble, veux-tu me mettre toutes ces images en deux tas ? »). On demande la raison de la rĂ©partition. (2) On peut ensuite rajouter des Ă©lĂ©ments nouveaux ou au contraire limiter le matĂ©riel : deux pommes et dâautres fruits, mais Ă un exemplaire, quatre pommes et quatre autres fruits (poire, raisin, cerise, melon). (3) On peut aussi, pour contrĂŽle, prĂ©senter le matĂ©riel avec une pomme mais plusieurs poires, etc. (4) Enfin le matĂ©riel initial Ă©tant classĂ©, on demande ce quâil faut inscrire sur la premiĂšre des deux boĂźtes pour en dĂ©signer le contenu (primevĂšres ou pommes) et on prie le sujet de caractĂ©riser de mĂȘme le contenu de la seconde, en refusant toute Ă©numĂ©ration et en se bornant Ă un ou deux mots.
Il convient encore de noter que si lâon veut Ă©tudier, comme nous nous le proposons, le dĂ©veloppement des complĂ©mentaritĂ©s et des altĂ©ritĂ©s, on est conduit Ă utiliser une mĂ©thode de dichotomie obligĂ©e, qui ne correspond pas nĂ©cessairement aux tendances spontanĂ©es de lâenfant. Mais, malgrĂ© cet inconvĂ©nient, la mĂ©thode a ses avantages. Elle permet dâabord dâĂ©tablir si la dichotomie obligĂ©e aboutit dâemblĂ©e Ă une classification, ou simplement Ă une rĂ©partition arbitraire avec Ă©lĂ©ments semblables dans les deux boĂźtes (ou Ă une rĂ©partition non exhaustive). Elle permet surtout, en cas de classification, de constater si les deux classes Ă©tablies sont dĂ©finies toutes deux positivement ou lâune positivement et lâautre nĂ©gativement. En ce dernier cas, il sâagit dâĂ©tablir soigneusement si cette dĂ©finition nĂ©gative est relative Ă la classe caractĂ©risĂ©e par ses propriĂ©tĂ©s positives. Enfin il importe, mais câest souvent une tĂąche assez malaisĂ©e, de prĂ©ciser en chaque cas si les dĂ©finitions des classes A et Aâ sont relatives au tout B ou si le tout est nĂ©gligĂ©.
Cela dit, sur 63 sujets de 5 Ă 10 ans, nous nâen avons eu que 7, dont deux retardĂ©s de 6 ; 9 et 6 ; 10, qui se sont montrĂ©s rĂ©fractaires Ă la dichotomie. Il est inutile de revenir ici sur les rĂ©actions primitives qui relĂšvent des collections figurales (alignements, etc. : voir chap. I) et des petits ensembles juxtaposĂ©s marquant le dĂ©but des collections non figurales (chap. II, § 2). Lorsque lâon oblige des sujets de ce niveau Ă une dichotomie, ils en construisent une quelconque sans respecter les rĂšgles de la classification (chap. II, § 1), câest-Ă -dire quâelle demeure soit non exhaustive, soit avec Ă©lĂ©ments semblables dans les deux collections (par exempte en 1 des pommes, le raisin, le citron et le melon et en 2 des pommes, les cerises, la banane et la poire).
Ă examiner maintenant les cas de 5-6 ans (stade II) qui acceptent la dichotomie, on trouve deux groupes de sujets : ceux qui rĂ©partissent plus ou moins rapidement le tout en deux collections dont lâune est dĂ©finie positivement et lâautre nĂ©gativement (dĂ©buts de lâaltĂ©ritĂ©) et ceux qui cherchent une dĂ©finition positive pour les deux collections ou du moins nâarrivent pas Ă caractĂ©riser la seconde de façon nĂ©gative ou par altĂ©ritĂ©. Le premier groupe, auquel nous reviendrons ensuite, semble le plus Ă©voluĂ© puisquâil est reliĂ© par toutes les transitions aux sujets qui parviennent Ă concevoir les complĂ©mentaritĂ©s et les classes secondaires de façon opĂ©ratoire (en fonction des inclusions). Quant au second groupe, il serait par consĂ©quent le plus primitif, non seulement faute de continuitĂ© avec les rĂ©actions du stade III, mais parce que les rĂ©actions demeurent intermĂ©diaires entre les petites collections juxtaposĂ©es et la dichotomie. Nous commencerons donc par lâexamen de ce dernier groupe :
Reb (5 ; 8) dĂ©bute par trois petites collections de primevĂšres jaunes, mauves et roses. Quand on demande deux tas, il les rĂ©unit toutes et met les autres fleurs en un second tas : « Que faut-il Ă©crire sur ces boĂźtes ? â Ici âprimevĂšresâ et ici je ne sais pas ce que ça fait : une rose, une pensĂ©e, une tulipe⊠â Sâil fallait le dire en un mot ? â Peut-ĂȘtre tulipes. â Mais si on cherche une rose ? â (Il faut Ă©crire :) âDes fleursâ. â On pourrait mettre une primevĂšre dans la boĂźte des fleurs ? â Oui⊠non. â Et cette anĂ©mone, oĂč la mettre ? â (La met dans les primevĂšres, puis :) Peut-ĂȘtre seule. »
Fruits : dâabord un ensemble de poires et pommes puis trois tas : (1) poires et pommes, (2) citron, (3) le reste.
Veb (6 ; 1). Deux tas : (1) La marguerite rose et les primevĂšres roses, (2) les autres primevĂšres, la rose, etc. « Elles vont bien ? â Non (met toutes les primevĂšres ensemble et le reste Ă part). â Que faut-il Ă©crire sur les boĂźtes ? â Ici, primevĂšres. â Et lĂ Â ? â Des roses, des marguerites⊠â Et si on nâĂ©crit quâun mot ? â Marguerites. »
Mau (6 ; 3) procĂšde dâabord par couples puis met ensemble les primevĂšres et le reste en (2). Ăcrit « primevĂšres » pour la premiĂšre boĂźte et se refuse Ă autre chose quâune Ă©numĂ©ration pour la seconde.
Fruits : (1) Cerises, pommes, fraises (2) les autres fruits et les pommes vertes et jaunes. « Pourquoi celles-ci (1) ensemble ? â Parce quâelles sont rouges. â Et si je rajoute une orange ? â Dans le second tas parce quâil nây a pas de fruits rouges (en 1), parce quâil y a plus de faunes (que dâautres couleurs en 2). »
Bien entendu, ces sujets obĂ©issent Ă une inspiration saine en cherchant Ă dĂ©finir par des caractĂšres positifs la seconde collection quâils constituent, aussi bien que la premiĂšre. Il est donc artificiel, comme nous lâavons notĂ©, dâobliger lâenfant Ă une dichotomie lorsquâil nây Ă©tait pas portĂ© par lui-mĂȘme. Mais si le sujet accepte cette consigne, il est par contre entiĂšrement lĂ©gitime de se demander comment il dĂ©finira la classe rĂ©siduelle et sâil est capable dâĂ©noncer le fait que ses deux seuls caractĂšres gĂ©nĂ©raux sont (a) dâĂȘtre composĂ©e de fleurs ou de fruits, mais (b) de fleurs qui ne sont pas des primevĂšres, ou de fruits autres que les pommes ou les poires. MĂȘme si le problĂšme est un peu formel (mais, rĂ©pĂ©tons-le, il faut bien le poser si lâon dĂ©sire Ă©tudier le dĂ©veloppement de la complĂ©mentaritĂ©), la rĂ©ponse par contre nâa rien que de naturel et la preuve est que les sujets du stade III la donnent spontanĂ©ment.
Or, il est intĂ©ressant de constater que les sujets qui ne fournissent pas une telle rĂ©ponse, donc qui ne dĂ©finissent pas la seconde classe en rĂ©fĂ©rence avec la premiĂšre, sont ceux qui Ă©prouvent des difficultĂ©s Ă suivre la consigne de la dichotomie et qui admettent de dĂ©finir la seconde classe soit par le genre seul (« des fleurs », Reb), sans voir quâil sâapplique alors aussi Ă la premiĂšre classe, soit par un Ă©lĂ©ment seul (« marguerites », Ver), soit par une qualitĂ© dominante mais non gĂ©nĂ©rale (« plus de jaunes », Mau). Ces rĂ©actions sont donc encore trĂšs Ă©loignĂ©es de lâinclusion, et lâon sâen aperçoit notamment au fait que la question la plus facile de toutes (et qui pour cette raison nâa pas Ă©tĂ© posĂ©e au dĂ©but), consistant Ă dĂ©finir la classe totale une fois rĂ©unies les deux collections construites par lâenfant, nâest mĂȘme pas toujours rĂ©ussie : si certains des sujets de 5-6 ans proposent correctement « toutes les fleurs » (B. G. 6 ; 10) ou « fruits » (J. P. 6 ; 2), dâautres continuent curieusement Ă nâinvoquer quâune espĂšce reprĂ©sentative : « poires » (E. V. 6 ; 9), « banane » (P. J. 6 ; 2) ou lâespĂšce et le genre rĂ©unis sans inclusion « pommes et fruits » (B. O. 6 ; 2).
DĂšs 5 ; 11, on voit apparaĂźtre par contre des dichotomies comportant une premiĂšre collection formĂ©e des Ă©lĂ©ments les plus nombreux et une seconde collection dĂ©finie par rĂ©fĂ©rence Ă la premiĂšre, soit explicitement (« les autres », etc.), soit implicitement (« un mĂ©lange » par opposition Ă la classe homogĂšne). Il sâagit donc dâanalyser soigneusement ces dĂ©buts de lâaltĂ©ritĂ©, qui prĂ©cĂšdent ainsi lâapparition de lâinclusion :
Gub (5 ; 11) met dâabord en (1) les primevĂšres, sauf une, et une pensĂ©e jaune et en (2) le reste et une primevĂšre jaune puis corrige en groupant toutes les primevĂšres en (1) et le reste en (2). « Pourquoi as-tu fait ainsi ? â Câest la mĂȘme chose ici (1), câest des primevĂšres. â Et lĂ Â ? â Câest les autres. â Si on mettait un nom sur ces boĂźtes, que faudrait-il mettre ici ? â PrimevĂšres. â Et lĂ Â ? â Les autres. â Si on ajoute une marguerite, oĂč faut-il la mettre ? â Ici (2). â Et une tulipe ? â Aussi. â Et ça (pensĂ©e) ? â Aussi. â Et ça (primevĂšre bleue) ? â Ici (1). â Pourrait-on mettre les primevĂšres en (2) ? â Non. »
« Pourrais-tu mâarranger tout ça autrement ? â ⊠â Si on mettait les roses ici (1) et tout ça (on montre le reste) en 2, que faudrait-il Ă©crire sur les boĂźtes ? Ici (1) câest les roses. â Et lĂ (2) ? â Je ne sais pas⊠les autres ! »
Fruits : « Ici jâai mis les pommes et lĂ les autres. â Si jâajoute un abricot ? â Ici (2) parce que ce nâest pas une pomme. â Pourrais-tu faire autrement ? â Oui, ici (1) les poires et lĂ (2) les autres. â Et encore autrement ? â Oui, ici (1) les raisins et les cerises et lĂ (2) les autres », etc.
Obr (6 ; 2) : « Ici jâai mis les primevĂšres et ici les autres fleurs. â Si on mettait un nom sur les boĂźtes ? â âBoĂźte des primevĂšresâ et âBoĂźte des autres fleursâ. â Si on ajoute un chrysanthĂšme ? â LĂ (2). â Et une jonquille ? â Aussi », etc. « Pourrais-tu les arranger autrement ? â Oui, la violette ici (1) et lĂ (2) les autres fleurs. â Tu peux ranger comme ça avec nâimporte quelle fleur ? â Oui. â Et si on les mettait toutes dans la mĂȘme boĂźte, que faudrait-il Ă©crire ? â Les fleurs. »
Fruits : les pommes en (1) et ici (2) « la boĂźte de beaucoup de fruits. â Et si on ajoutait des cerises ? â On peut les mettre lĂ (2) parce quâil y en a dĂ©jĂ . â Et des fraises ? â Aussi (pas reprĂ©sentĂ©es). â Si on les mettait tous dans la mĂȘme boĂźte, on Ă©crirait quoi ? â Je mettrais : pommes et fruits. â Et si les deux paquets Ă©taient dedans, un seul mot ne suffirait pas ? â Fruits. â Pourrais-tu les arranger autrement ? â Les poires et les autres fruits. â Et si on rajoutait une banane ? â Il nây a pas de bananes ni en (1) ni en (2), alors il faut la mettre dans une autre boĂźte. »
Pour (6 ; 4) met en (1) les primevĂšres « parce que câest tout la mĂȘme chose » et en (2) le reste. â « Si on Ă©crivait ce quâil y a dans les boĂźtes ? â Ici (1) âprimevĂšresâ et lĂ (2) âun mĂ©langeâ ». â Et si on ajoute des perce-neiges ? â Dans une autre botte (3) parce que câest une autre fleur. â On aurait le droit de la mettre ici (2) ? â Non, il nây en a pas comme ça dedans. â Et ça (une rose) ? â Oui, parce quâil y en a dĂ©jĂ comme ça dedans. » Donc le mĂ©lange nâest relatif quâau tout initial.
Fruits : « (1) Des poires et lĂ (2) un mĂ©lange. â Et un abricot, lĂ (1) ou lĂ (2) ? â Non, il nây a pas dâautre fruit la mĂȘme chose lĂ -dedans. â Et ça (cerise) ? â Oui, dans le mĂ©lange (parce quâil y en a dĂ©jĂ ). â Tu pourrais arranger autrement ? â Oui, ici (1) les pommes et lĂ (2) un mĂ©lange. â Et autrement ? â Deux cerises et un mĂ©lange. â Etc. » « On peut faire comme ça avec nâimporte quel fruit ? â Oui. »
Sim (6 ; 6) rĂ©partit en primevĂšres et le reste. « Quels noms ? â Ici (1) "primevĂšres" et lĂ (2) âmargueritesâ. â Mais il nây a pas que des marguerites ? â Non. â Alors, en un seul mot ? â Les autres. â Si on rajoute une perce-neige, oĂč la mettre ? â LĂ (2), parce que ce nâest pas une primevĂšre. »
Fruits : (1) pommes et (2) le reste : « Jâai mis ici (2) un de chaque et lĂ (1) plusieurs qui se ressemblent. » Mais ensuite il veut mettre une cacahuĂšte dans les pommes (1) « parce quâil y en a plusieurs lĂ (2) et lĂ peu (1) » ce qui est donc un appel Ă la symĂ©trie numĂ©rique contraire au principe de dĂ©part.
Vui (6 ; 6) rĂ©partit les fruits en bananes et poires en (1) et le reste en (2) parce que « câest tous des ronds lĂ (2) et lĂ (1) câest des fruits pas ronds ».
Hun (7 ; 6) rĂ©partit en pommes et « fruits. â Une pomme va avec les fruits ? â Oui ça va aussi. â Alors ? â LĂ (1) câest les pommes et lĂ (2) les autres fruits, il nây a pas de pommes. â Tu peux arranger autrement ? â Oui, les poires (1) et les fruits qui ne sont pas des poires (2). » Fleurs : « Les primevĂšres et les autres fleurs. â Et encore ? â Deux roses et les autres fleurs. »
On constate donc deux progrĂšs eu Ă©gard au groupe de sujets prĂ©cĂ©dent : dâune part, lâenfant accepte dâemblĂ©e la dichotomie du tout B en deux sous-collections A et Aâ, et, dâautre part, lâayant acceptĂ©e, il reconnaĂźt que la seule maniĂšre de dĂ©finir la collection Aâ est dâindiquer quâil sâagit des B qui ne sont pas des A, autrement dit de la caractĂ©riser par la nĂ©gation des propriĂ©tĂ©s a qui sont spĂ©cifiques des A. Câest ainsi que Vui rĂ©partit les fruits en « ronds » (A) et « pas ronds » (Aâ), et que la plupart des sujets font simplement appel Ă lâaltĂ©ritĂ©, ce qui revient au mĂȘme : Gub, Obr, Sim et Hun classent les fleurs en primevĂšres (A) et « les autres » (Aâ) et les fruits selon le mĂȘme principe. Le sujet Pour met en A les primevĂšres ou les poires et en Aâ«  un mĂ©lange », mais en prĂ©cisant que les A sont tous les mĂȘmes (« tout la mĂȘme chose »), tandis que les Aâ constituent un mĂ©lange par opposition Ă cette homogĂ©nĂ©itĂ© des A, ce qui revient Ă nouveau Ă une forme dâaltĂ©ritĂ©.
Nous nous trouvons ainsi en prĂ©sence dâun fait fort instructif : câest que la complĂ©mentaritĂ© et lâaltĂ©ritĂ© se constituent sous une forme intuitive ou prĂ©opĂ©ratoire avant lâinclusion proprement dite. Il faut, en effet, se garder de croire que ces sujets sont de niveau avancĂ© et appartiennent dĂ©jĂ malgrĂ© leur Ăąge au stade III des opĂ©rations concrĂštes. On constate au contraire Ă diffĂ©rents symptĂŽmes quâils oublient le tout B aprĂšs lâavoir dichotomisĂ©, et que leur « altĂ©rité » est encore peu relative. En premier lieu lâenfant, aprĂšs avoir rĂ©parti le tout en « les (A) et les autres (Aâ) » se refuse souvent Ă incorporer dans ces « autres » des Ă©lĂ©ments qui nây Ă©taient pas reprĂ©sentĂ©s au dĂ©part : par exemple le sujet Obr rĂ©clame une troisiĂšme boĂźte pour les bananes parce quâelles ne sont reprĂ©sentĂ©es ni dans les poires (A) ni dans « les autres fruits » (Aâ). De mĂȘme Pour veut mettre les perce-neiges dans une troisiĂšme boĂźte, tandis quâil accepte de placer une nouvelle rose en (Aâ) « parce quâil y en a dĂ©jĂ comme ça dedans ». MĂȘme rĂ©action pour lâabricot. Sim, en prĂ©sence des Ă©lĂ©ments Ă rajouter, va mĂȘme jusquâĂ oublier lâaltĂ©ritĂ© en faveur de la symĂ©trie numĂ©rique. Les rĂ©actions montrent donc que lâaltĂ©ritĂ© est encore, ou fragile, ou pour ainsi dire absolue et non pas relative, ce qui signifie fermĂ©e une fois pour toutes en fonction des Ă©lĂ©ments initiaux et non pas ouverte Ă nâimporte quelle adjonction (erreur non gĂ©nĂ©rale, dâailleurs, et que ne commet notamment pas le plus jeune de ces sujets : Gub). En second lieu, il arrive souvent que les sujets, au lieu de rĂ©partir correctement le tout (B) en les (A) et les « autres B », par exemple les primevĂšres et les « autres fleurs », oublient que le tout B constitue la rĂ©union des « A » et des « autres » (Aâ) et fusionnent B et Aâ. Par exemple Hun Ă 7 ; 6 encore rĂ©partit le tout en « pommes et fruits » tandis que Obr emploie la mĂȘme expression pour baptiser le tout aprĂšs rĂ©union des A et Aâ en une seule boĂźte. On reconnaĂźt dans cette non-conservation du tout les rĂ©actions observĂ©es Ă propos de la quantification de lâinclusion au chap. IV : il y a plus (ou autant) de A que de B parce que les A sont comparĂ©s aux Aâ et non pas aux B initiaux (par fusion de B et de Aâ aprĂšs dissociation de B).
Au cours du stade III, par contre, la complĂ©mentaritĂ© est structurĂ©e en fonction de lâinclusion, câest-Ă -dire que lâon est dorĂ©navant en prĂ©sence de classes secondaires au sens prĂ©cis de Aâ = B â A avec conservation du tout B et inclusion de A comme de Aâ en B :
Bra (7 ; 4) rĂ©partit les fleurs en : « PrimevĂšres (1) et lĂ (2) toutes les fleurs sauf les primevĂšres. â Tu pourrais les arranger autrement ? â Oui, ici (1) les roses et lĂ (2) nâimporte quelles fleurs sauf des roses. » De mĂȘme pour les fruits : « (1) Des pommes et (2) la botte de toutes sortes. â On peut y mettre des mandarines ? â Oui. â Tous les fruits ? â Oui, sauf les pommes. â Tu pourrais classer autrement ? â Oui, les poires ici (1) et toutes sortes de fruits mais pas de poires (2). â On peut rajouter une banane ? â Oui, nâimporte quel fruit sauf les poires. »
Fra (7 ; 4) : « Les pommes (1) et ici (2) câest des autres fruits. â Tu pourrais faire autrement ? â Oui, ici (1) les bananes et lĂ (2) les autres fruits que les bananes. â Et si on rĂ©unit les deux boĂźtes ? â Les fruits. »
Fur (8 ; 1) : « Toutes les pommes ensemble et tous les autres fruits. â Et autrement ? â Les poires ensemble et puis tous les autres fruits ensemble. »
Sei (8 ; 6) : « Tous les gros ici (1) et lĂ les autres (2). â Et autrement ? â Les poires et les autres. â Et si on rajoute un coing ? â Ici (2) parce que câest la boĂźte des autres fruits que les poires. â Et une figue ? â LĂ (2) parce que câest tous les autres que les poires. »
Bea (9 ; 4) : « Les fruits sans pelure et les fruits avec pelure. â Et autrement ? â Les ronds et les pas ronds. â Et comme ça (on met les pommes en 1) ? â Oui, les pommes et les fruits sans les pommes », etc.
Grai (10 ; 1) : « On peut mettre ici tous les petits et lĂ les autres. â Et en mettant ensemble ceux qui vont bien ensemble ? â Ici (1) les pommes et lĂ (2) tous les fruits diffĂ©rents sans les pommes. »
Le vocabulaire mĂȘme de ces sujets indique la synthĂšse de la complĂ©mentaritĂ© et de lâinclusion : « tous sauf » et « nâimporte quel sauf » (Bra), « tous les autres » (Fur), « les autres que les (A) » (Sei), « les (B) sans les (A) » (Bea), « tous les (B) diffĂ©rents sans les (A) » (Grai), autant dâexpressions qui marquent simultanĂ©ment la prĂ©sence du tout B et la relativitĂ© de lâaltĂ©ritĂ© ou de la classe secondaire Aâ par rapport Ă la classe primaire ou de dĂ©part A. Mais, bien entendu, si cette synthĂšse de la complĂ©mentaritĂ© et de lâinclusion est atteinte Ă 7-8 ans pour des classes emboĂźtantes (B) fortes, telles que les fleurs et les fruits, il y aura dĂ©calage plus ou moins long pour des totalitĂ©s plus faibles : vĂ©gĂ©taux en gĂ©nĂ©ral, Ă©cussons (sur lesquels nous avons fait un sondage), etc.
Il convient encore de nous demander, en conclusion, quel est alors le sens de telles classes secondaires et si elles sont susceptibles dâacquĂ©rir en certaines situations une signification fonctionnelle. Dans une recherche sur 83 sujets de 6 Ă 14 ans nous avons tentĂ© de comparer les mĂ©thodes ascendantes (petits tas Ă©lĂ©mentaires et rĂ©unions progressives) et descendantes (divisions et dichotomies) de classification. Le matĂ©riel a consistĂ© en 4 objets inanimĂ©s et 20 ĂȘtres vivants dont 4 personnages et 16 animaux ; parmi ceux-ci 4 poissons et 12 autres, et parmi ces derniers 4 sauvages et 8 domestiques dont 4 volailles et 4 mammifĂšres. Une forte tendance Ă associer les objets aux personnages (par collections empiriques) nous a fait supprimer ceux-ci.
Les deux rĂ©sultats les plus clairs de ce sondage ont Ă©tĂ© que la dichotomie nâest pas prĂ©coce mais de plus en plus frĂ©quente au niveau des opĂ©rations concrĂštes, et que, en cas de dichotomies, la classe secondaire prend alors une signification naturelle correspondant prĂ©cisĂ©ment Ă ce que nous venons dâappeler la synthĂšse de la complĂ©mentaritĂ© et de lâinclusion.
Ă suivre avec lâĂąge lâĂ©volution de ces classes secondaires, on trouve en outre (sans revenir sur les altĂ©ritĂ©s prĂ©opĂ©ratoires, y compris les cas oĂč la collection Aâ est dĂ©finie simplement par « un mĂ©lange ») une tendance assez nette Ă se contenter dâabord de simples nĂ©gations (Aâ = les B qui ne sont pas des A), puis Ă combiner cette nĂ©gation avec la recherche dâun caractĂšre positif (ceux des B qui ne sont pas des A et nâont donc pas le caractĂšre a1 ont par contre en commun le caractĂšre a2).
Voici deux cas représentatifs :
Gil (8 ; 8) subdivise en objets et animaux, ceux-ci en « fĂ©roces » et domestiques, ces derniers en ceux qui habitent les maisons ou quâon utilise dans les fermes, etc. Lors de lâadjonction dâun Ă©cureuil, il est alors gĂȘnĂ© par sa dĂ©finition positive : non domestique = fĂ©roce et le rattache aux bĂȘtes de la ferme : « Il nâest pas fĂ©roce, et pourtant pas si domestique que les autres » !
Has (10 ; 0) rĂ©partit en objets et en vivants, ceux-ci en bĂȘtes et personnes, les bĂȘtes en « tout ce qui marche et tout ce qui est dans lâeau », ceux qui marchent en « tout ce qui peut voler et tout ce qui peut seulement marcher » et ceux-ci en « sauvages et domestiques ».
On voit ainsi la combinaison des caractÚres négatifs et positifs : non domestique = sauvage ou féroce, ne pas voler = seulement marcher, etc.
§ 4. La nĂ©gationđ
Lâanalyse quâon vient de faire de la classe secondaire montre que la complĂ©mentaritĂ© prĂ©cĂšde lâinclusion et apparaĂźt sous une forme intuitive dĂšs le niveau prĂ©opĂ©ratoire des collections non figurales. Le problĂšme se pose donc de savoir quelle est la signification de la nĂ©gation chez lâenfant : Ă©tant donnĂ©e une classe ou une collection A, lâexpression non-A correspond-elle Ă une complĂ©mentaritĂ© par rapport à « tout » (donc Ă la classe Z la plus gĂ©nĂ©rale du systĂšme), ou seulement par rapport Ă la classe emboĂźtante la plus proche (B) ou encore se rĂ©fĂšre-t-elle Ă nâimporte quelle classe de rang C, D, etc. ? Un tel problĂšme prĂ©suppose, lorsquâon le formule ainsi, lâexistence dâemboĂźtements. Lorsque ceux-ci nâexistent pas encore (comme câest le cas avant le rĂ©glage des mĂ©canismes de lâinclusion), quel est alors le sens des expressions non-A (en extension) ou non-a (en comprĂ©hension) ?
I. Nous avons commencĂ© par une recherche sur 78 enfants de 4 Ă 7 ans au moyen dâun matĂ©riel de 18 formes gĂ©omĂ©triques composĂ© de 3 grands et 3 petits carrĂ©s ; 3 grands et 3 petits ronds, 3 grands et 3 petits triangles, chaque triade Ă©tant elle-mĂȘme formĂ©e dâun Ă©lĂ©ment bleu, dâun blanc et dâun rouge. Les questions posĂ©es ont Ă©tĂ© les suivantes : I (ordre descendant) : (1) Donne-moi ce qui nâest pas des ronds ; (2) donne-moi ce qui nâest pas des ronds bleus et (3) ce qui nâest pas des petits ronds bleus. II. Donne-moi ce qui nâest pas grand rouge. III (1) Donne-moi tout sauf les ⊠et (2) ⊠exceptĂ© les ⊠IV (ordre ascendant) : (1) Donne-moi ce qui nâest pas des petits triangles (ou « toits ») blancs, (2) ⊠ce qui nâest pas des petits triangles et (3) ⊠ce qui nâest pas des triangles. V. Donne-moi un carton qui nâest pas du tout pareil (ou « la mĂȘme chose ») que le⊠VI. Si tu donnes Ă Â X⊠et si tu donnes Ă Â YâŠ, quâest-ce quâil restera pour toi ? VII. Donne-moi ce qui nâest pas vert. En outre on demande une classification soit au dĂ©but soit Ă la fin.
Examinons dâabord les rĂ©sultats obtenus Ă propos de la nĂ©gation dâune seule qualité : non-rond et non-triangle (on aurait pu demander Ă©galement non-carrĂ© ou non-bleu, etc., mais force a Ă©tĂ© de choisir Ă cause de la longueur de lâinterrogation) :
Tableau IX. Pourcentage des rĂ©ponses de 4 Ă 7 ans pour la nĂ©gation dâune seule qualité :
| Non-rond | Non-triangle | Moyennes | ||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Ăges (n de sujets) |
4 (20) |
5 (24) |
6 (21) |
7 (13) |
4 (20) |
5 (24) |
6 (19) |
7 (13) |
4 | 5 | 6 | 7 |
| Non-A | 80 | 64 | 95 | 100 | 100 | 70 | 100 | 100 | 90 | 67 | 98 | 100 |
| Partie de non-A | 5 | 0 | 0 | 0 | 0 | 20 | 0 | 0 | 2,5 | 10 | 0 | 0 |
| Incompréhension 5 | 15 | 36 | 5 | 0 | 0 | 10 | 0 | 0 | 7,5 | 23 | 2 | 0 |
Nous constatons ainsi quâĂ tout Ăąge, quand lâenfant comprend verbalement la question, on trouve le 100 % dâattribution de la nĂ©gation au tout lui-mĂȘme (tout sauf les ronds ou sauf les triangles), sauf un 20 % Ă 5 ans ne considĂ©rant comme non-triangles que les ronds et pas les carrĂ©s, sans doute par influence de la question antĂ©rieure.
Quant Ă savoir pourquoi les petits de 4 ans ont mieux compris la question (en tant que consigne verbale et sans relation sans doute avec lâaction dâexclure) que ceux de 5 ans, cela est probablement dĂ» Ă une sĂ©lection scolaire (les petits de 4 ans allant dĂ©jĂ Ă lâĂ©cole ne reprĂ©sentant quâune fraction moindre des enfants de cet Ăąge que ce nâest le cas pour ceux de 5 ans). Si nĂ©anmoins cette supĂ©rioritĂ© apparente des sujets de 4 ans se confirmait, elle tiendrait sans doute au fait que les jeunes sujets, analysant moins le dĂ©tail des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s, se bornent Ă indiquer syncrĂ©tiquement tout ce qui nâest pas rond ou triangulaire, tandis quâavec lâanalyse des dĂ©tails la question se pose au sujet de savoir jusquâoĂč il faut aller dans la complĂ©mentaritĂ©.
Pour la nĂ©gation de classes Ă deux qualitĂ©s A1 Ă A2 (oĂč A1 = rond et A2 = bleu et encore oĂč A1 = triangle et A2 = petit), nous distinguerons trois sortes de rĂ©actions : (1) celles qui considĂšrent cette nĂ©gation par rapport au tout (tout sauf A1 A2 soit A1 non A2 ou A2 non A1 ou ni A1 ni A2) ; (2) celles qui la considĂšrent par rapport Ă la classe Ă©loignĂ©e (A1 non A2 et ni A1 ni A2 donc tout sauf bleu ou sauf petit ; et A2 non A1 et ni A1 ni A2 donc tout sauf rond ou sauf triangle) ; (3) celles enfin qui la considĂšrent par rapport Ă la classe proche A1 non A2 donc les ronds non bleus ou les triangles non petits ; ou A2 non A1 donc les bleus non ronds ou les petits non triangles.
En faisant un tableau global des rĂ©ponses obtenues (questions I 2 et IV 2), sans tenir compte du dĂ©tail des qualitĂ©s choisies par lâenfant (forme, couleur ou grandeur) nous obtenons :
Tableau X. Pourcentage des réponses pour la négation des classes à deux qualités (A1 A2) :
| Ăges (n de sujets) | 4 (10) | 5 (25) | « (21) | 7 (14) |
|---|---|---|---|---|
| (1) Tout sauf A1 A2 | 37 | 36 | 63 | 40 |
| (2) Classes éloignées | 50 | 25 | 12 | 16 |
| (3) Classes proches | 13 | 39 | 25 | 45 |
| IncomprĂ©hension | â | â | â | â |
Voici en outre, Ă titre de comparaison, les rĂ©actions Ă la question III (« Donne-moi ce qui nâest pas grand-rouge ») :
Tableau XI. Pourcentage des réponses pour la négation de la classe des
grands rouges (A1 A2)Â :
| Ăges (n de sujets) | 4 (10) | 5 (20) | 6 (20) | 1 (11) |
|---|---|---|---|---|
| (1) Tout sauf A1 A2 | 14 | 20 | 58 | 25 |
| (2) Classes éloignées | 72 | 30 | 21 | 8 |
| (3) Classes proches | 14 | 40 | 21 | 67 |
| IncomprĂ©hension | â | 10 | â | â |
Quant aux nĂ©gations portant sur trois qualitĂ©s (petit rond bleu ou petit triangle blanc), nous distinguerons quatre sortes de rĂ©actions : (1) celles qui rapportent la nĂ©gation au tout lui-mĂȘme (tout ce qui nâest pas A1A2A3 soit les 7 autres classes de lâensemble multiplicatif de 8 associations) 6 ; (2) celles qui la rapportent au tout moins une association (par exemple tout ce qui nâest pas les triangles blancs ou les ronds bleus, 6 associations sur 8 Ă©tant alors Ă©cartĂ©es) ; (3) celles qui la rapportent Ă une classe Ă©loignĂ©e de 3 Ă 5 associations (par exemple tout sauf blanc, ou sauf bleu); celles qui la rapportent aux classes proches de 1-2 associations (par exemple tous les petits ronds sauf les bleus ou les petits triangles sauf les blancs) :
Tableau XII. Pourcentage des négations de classes à trois qualités (A1 A2 A3) :
| Petit rond bleu | Petit triangle blanc | Moyennes | ||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Ăges | 4 | 5 | 6 | 7 | 4 | 5 | 6 | 7 | 4 | 5 | 6 | 7 |
| (n de sujets) (1) | (10) | (25) | (21) | (14) | (10) | (25) | (21) | (14) | ||||
| Tout sauf A1 A2 A3 | 14 | 18 | 72 | 50 | 30 | 44 | 68 | 33 | 22 | 31 | 70 | 42 |
| (2) 6 associations | 14 | 22 | 4 | 17 | 15 | 4 | 17 | 42 | 15 | 13 | 11 | 29 |
| (1 et 2) 6-7 assoc. | (28) | (40) | (76) | (67) | (45) | (48) | (85) | (75) | (37) | (44) | (81) | (71) |
| (3) 3-5 assoc. | 72 | 23 | 10 | 9 | 55 | 12 | 6 | 0 | 63 | 18 | 8 | 4 |
| (4) 1-2 assoc. | 0 | 37 | 14 | 24 | 0 | 40 | 9 | 25 |
0 [0] |
38 [18] |
11 [9] |
25 [25] 7 |
Ă comparer ces trois tableaux X Ă Â XII, on constate certaines rĂ©gularitĂ©s : (a) les nĂ©gations par rapport aux classes Ă©loignĂ©es (marquĂ©es sous (2) dans les tabl. X et XI et sous (3) dans le tabl. XII), donc qui ne sont relatives ni au tout ni aux classes les plus proches, diminuent constamment avec lâĂąge : de 50 Ă 16 % sur le tabl. X, de 72 Ă 8 % pour la nĂ©gation de grand-rouge (tabl. XI) et de 63 Ă 4 % pour les classes Ă trois qualitĂ©s, (b) RĂ©ciproquement les nĂ©gations par rapport aux classes les plus proches (ce qui signifie que la complĂ©mentaritĂ© utilisĂ©e par lâenfant est alors celle de la classe secondaire au sens du § 3) augmentent constamment avec lâĂąge : de 13 Ă 45 % pour deux qualitĂ©s (tabl. X) et de 14 Ă 67 % pour les grands-rouges (tabl. XI) et de 0 Ă 25 % pour les classes Ă trois qualitĂ©s (Ă noter ici. que les 25 % Ă 7 ans portent exclusivement sur la classe proche Ă une association, tandis quâĂ 5 et 6 ans on ne trouve que 18 et 9 % de nĂ©gations relatives Ă cette seule classe), (c) Enfin la nĂ©gation portant sur le tout (tout sauf la classe non niĂ©e) donne lieu Ă deux sortes de rĂ©actions de nature diffĂ©rente : dâune part, il y a augmentation de ce genre de nĂ©gation de 4 Ă 6 ans, parce que, contrairement au cas facile oĂč la classe considĂ©rĂ©e ne prĂ©sente quâune seule qualitĂ©, les petits Ă©prouvent quelque difficultĂ© Ă penser aux deux ou aux trois qualitĂ©s Ă la fois ; dâautre part, ce genre de nĂ©gation diminue Ă nouveau Ă 7 ans, non pas Ă cause de difficultĂ©s nouvelles mais dans la mesure oĂč les sujets de ce niveau estiment plus important de distinguer la classe considĂ©rĂ©e de ses classes les plus proches.
La conclusion Ă tirer de tels faits est donc que la nĂ©gation Ă©volue en fonction du progrĂšs des emboĂźtements. Les deux seules formes de nĂ©gation qui prĂ©sentent une signification gĂ©nĂ©rale, dans un systĂšme dâinclusions hiĂ©rarchiques, sont, en effet, la nĂ©gation par rapport au tout (= non-A absolument parlant), ou la nĂ©gation par rapport Ă la classe proche (= les B non-A, donc la classe secondaire Aâ), tandis que la nĂ©gation par rapport Ă une classe emboĂźtante quelconque entre B et le tout Z nâa de sens quâen raison de tel problĂšme particulier que se pose le sujet. Dans le cas de la prĂ©sente Ă©preuve, oĂč aucune indication nâest donnĂ©e quant Ă lâintention de la nĂ©gation, il est donc normal quâavec le dĂ©veloppement progressif des emboĂźtements la nĂ©gation se polarise dans la direction du tout ou de la classe proche. Les nĂ©gations intermĂ©diaires plus frĂ©quentes Ă 4-5 ans quâaux environs du niveau opĂ©ratoire de 7 ans ne sont donc que lâexpression de lâabsence de classification hiĂ©rarchique chez les petits. Il est inutile dâen redonner des exemples.
II. Une seconde recherche, plus dĂ©licate et qui en est restĂ©e Ă lâĂ©tat de sondage, a portĂ© sur un matĂ©riel disparate de figures groupĂ©es en fonction de lâimage dâune ferme et comprenant (a) des ĂȘtres humains, (b) des animaux et notamment des quadrupĂšdes domestiques et des oiseaux, (c) des vĂ©gĂ©taux, comportant entre autres des fleurs, (d) des objets inanimĂ©s (ustensiles, outils, etc.). Les questions posĂ©es ont Ă©tĂ© les suivantes (avec ou sans les images sous les yeux) :
(1) Montre-moi (ou dis-moi) ce qui nâest pas « des animaux ». Est-il plus juste (ou Ă©galement juste) de dire quâun bonhomme nâest pas un animal ou quâune Ă©chelle nâest pas un animal ? Pour pousser le sujet Ă fournir des justifications on lui a mĂȘme demandé : est-il plus drĂŽle (ou « rigolo ») de dire quâun bonhomme est un animal ou quâune Ă©chelle lâest, et pourquoi ?
(2) Montre-moi ce qui nâest pas des oiseaux (et comme pour la question prĂ©cĂ©dente, on pousse le sujet en demandant « Peut-on dire autre chose encore ? »). Est-il plus juste (ou aussi juste) de dire quâun chat nâest pas un oiseau ou quâun tonneau nâest pas un oiseau ? Est-ce plus drĂŽle de dire, etc. ?
(3) Montre-moi tout sauf (ou exceptĂ©) les « choses » (ou « objets », en utilisant le vocabulaire de lâenfant).
(4) Montre-moi ce qui nâest pas une tulipe, etc. (cf. 1 et 2).
(5) Y a-t-il plus de choses qui ne sont pas des oiseaux ou qui ne sont pas des animaux ? (Ă cette occasion on repose la question de la quantification de lâinclusion : y a-t-il plus dâanimaux ou dâoiseaux ?).
Nous nâinsisterons pas sur les questions 1 Ă Â 4 qui ont donnĂ© des rĂ©sultats comparables Ă ceux de la nĂ©gation portant sur les formes gĂ©omĂ©triques, mais avec un dĂ©calage intĂ©ressant dĂ» en partie Ă la plus faible structure des emboĂźtements en jeu et en partie peut-ĂȘtre aussi au fait quâil sâagit de rĂ©flĂ©chir sur la nĂ©gation au lieu dâagir sans plus (donner ce qui nâest pas x). Ă comparer, en effet, un groupe de 13 sujets de 8 ans Ă un groupe de 13 sujets de 12-13 ans, on note une tendance Ă rapporter la nĂ©gation Ă la classe lointaine chez les premiers de ces sujets et Ă la classe proche chez les seconds. Pour ce qui nâest pas un animal, 11 sujets sur 13 prĂ©fĂšrent ainsi la classe Ă©loignĂ©e Ă 8 ans, et 8 sur 13 la classe proche Ă 12-13 ans. Pour la nĂ©gation des oiseaux, on a 9 sujets sur 13 dans le premier sens Ă 8 ans contre 11 sur 12 dans le second sens chez les grands. Voici deux exemples typiques :
Hal (8 ; 11) montre nâimporte quel personnage, vĂ©gĂ©tal ou objet pour « ce qui nâest pas des bĂȘtes » (il prĂ©fĂšre « les bĂȘtes » à « animaux »). « Un garçon mâa dit âle bonhomme nâest pas des bĂȘtesâ et un autre âlâĂ©chelle nâest pasâŠâ Est-ce pareillement juste ou un a-t-il plus raison que lâautre ? â Celui qui dit âbonhommeâ a moins raison. â Pourquoi ? â âĂchelleâ est plus juste. LâĂ©chelle câest du bois. Le bonhomme a des jambes : ça ressemble plus Ă une bĂȘte que lâĂ©chelle. » Et pour les non-oiseaux : une vache ou un char (Hal a lui-mĂȘme citĂ© ces deux termes parmi les 13 élĂ©ments invoquĂ©s) ? « Celui qui dit le char a plus raison : le char nâa pas de pattes, il a des roues. La vache a des pattes et les oiseaux aussi. »
Pour ce qui nâest pas tulipe, il est intĂ©ressant de noter que Hal, au dĂ©but de lâinterrogation et sans images sous les yeux, ne cite que des fleurs et des plantes (par rĂ©fĂ©rence donc aux classes proches). Quand on lui demande par contre ce qui est le plus juste, de dire quâune vache ou quâune orchidĂ©e nâest pas une tulipe (il a citĂ© lui-mĂȘme les orchidĂ©es comme des non-tulipes), il rĂ©pond : « La vache, naturellement. La vache a moins la forme dâune fleur. Elle a des cornes et des oreilles. La fleur nâen a pas. Elle a une queue⊠ah ! mais la fleur aussi ! â Et encrier ou orchidĂ©e ? â Celui qui dit encrier a plus raison⊠etc. »
Ros (12 ; 3) par contre, est un bon exemple de nĂ©gation relative Ă la classe proche. « Câest plus juste de dire que lâhomme nâest pas un animal ou que lâĂ©chelle nâen est pas ? Ou est-ce Ă©galement juste ? â Les deux sont justes, mais celui qui a dit « lâhomme » est tout de mĂȘme plus juste. â Pourquoi ? â Lâhomme ressemble un peu aux bĂȘtes. Il a des pattes. Il a Ă peu prĂšs le mĂȘme corps. â Câest plus drĂŽle de dire quâun homme ou quâune Ă©chelle est un animal ? â LâĂ©chelle est un animal, câest plus drĂŽle. » « Et câest plus juste de dire quâune vache ou quâune maison nâest pas un oiseau, ou est-ce pareillement juste ? â Câest un peu ridicule de dire quâune maison nâest pas un oiseau. â Et la vache ? â Câest quand mĂȘme un animal ! » Pour ce qui nâest pas tulipe, Ros au dĂ©but de lâinterrogation ne mentionne que des fleurs et ajoute : « On peut citer toutes les autres fleurs pas tulipes. â Quâest-ce qui est le plus juste, etc., quâun an/mal ou une rose nâest pas tulipe ? â Câest juste tous les deux mais le second est un peu plus juste, parce que câest aussi la catĂ©gorie des fleurs. â Câest plus rigolo de dire âla marguerite est une tulipeâ ou âle chienâŠâ ? â Le chien, câest plus rigolo, parce quâil est plus (!) pas une tulipe. â Et la marguerite ce nâest pas drĂŽle ? â Si, mais quand mĂȘme moins. »
Ces deux exemples, qui sont suffisamment reprĂ©sentatifs pour nous dispenser dâen citer davantage, mettent en pleine lumiĂšre la maniĂšre dont ces sujets comprennent la nĂ©gation. Tous deux sâaccordent, en effet, Ă admettre que la nĂ©gation non-A correspond Ă des degrĂ©s divers de diffĂ©rences : le chien, dit ainsi fortement Ros, est « plus pas une tulipe » quâune marguerite, ce quâadmet aussi Hal quand il dĂ©clare quâ« une vache a moins la forme dâune fleur [de tulipe] » quâune orchidĂ©e. Mais Ros en conclut alors, avec la majoritĂ© des grands, que la nĂ©gation la plus utile est celle qui souligne ces complĂ©mentaritĂ©s par rapport aux classes proches « non-A = B non-A ou C non-A », tandis que Hal, avec la majoritĂ© des plus jeunes, pense que la nĂ©gation la plus forte est la plus significative parce que correspondant Ă la plus grande diffĂ©rence : « non-A = Z non-A ».
Ce souci de la classe proche, qui semble donc croĂźtre avec lâĂąge dans cette situation comme dans celle des formes gĂ©omĂ©triques (I) rĂ©sulte sans doute Ă nouveau du progrĂšs des emboĂźtements hiĂ©rarchiques. Il Ă©tait donc intĂ©ressant de poser aux sujets de 10-13 ans la question de lâextension des classes nĂ©gatives, conformĂ©ment Ă la loi de dualitĂ© des rĂ©seaux, que nous allons examiner maintenant.
§ 5. Lâinclusion des classes complĂ©mentaires et la loi de dualitĂ© des rĂ©seauxđ
On sait que dans les rĂ©seaux complĂ©mentĂ©s (= avec complĂ©mentaritĂ© de A et de non-A sous B, etc.), lorsquâun terme A prĂ©cĂšde un terme B (par exemple est inclus en lui : A < B), on obtient par dualitĂ© une nouvelle relation du systĂšme en substituant Ă A et B leurs complĂ©mentaires et Ă la relation « prĂ©cĂšde » la relation « succĂšde », soit :
[(A)Â <Â (B)] â [(non-A)Â >Â (non-B)]
(par exemple si les oiseaux A sont inclus dans les animaux B, alors les non-animaux non-B sont inclus dans les non-oiseaux non-A ; et il y aura donc plus de non-oiseaux que de non-animaux, puisque les animaux non-oiseaux sont des non-oiseaux et non pas des non-animaux).
Il nous a paru intĂ©ressant de poser ce problĂšme aux enfants de 10 Ă 13 ans pour deux raisons. Lâune est simplement quâil complĂšte ceux de la nĂ©gation et de la complĂ©mentaritĂ©, mais lâautre est quâil prĂ©sente une certaine importance au point de vue thĂ©orique. Lorsque nous caractĂ©risons le stade des opĂ©rations concrĂštes par les « groupements » Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations (qui ne sont que des semi-rĂ©seaux et des groupes incomplets, faute dâassociativitĂ© entiĂšre) et les opĂ©rations formelles par les structures propositionnelles, comportant le groupe des quatre transformations INRC et le rĂ©seau complet, cela signifie seulement que, au moyen dâopĂ©rations comportant la manipulation effective et portant directement sur les objets (câest la dĂ©finition que nous donnons des opĂ©rations « concrĂštes »), lâenfant ne parvient pas Ă dominer toute la logique des classes et toute celle des relations, mais se borne Ă ces structures limitĂ©es que sont les « groupements Ă©lĂ©mentaires » : or, ceux-ci ignorent prĂ©cisĂ©ment la loi de dualitĂ© des rĂ©seaux parce quâils ne considĂšrent que des complĂ©mentaritĂ©s de proche en proche (Aâ, Bâ, etc., pour A, B, etc.) et ne font point intervenir les classes nĂ©gatives (gĂ©nĂ©rales non-A ou non-B. Mais, il va de soi que si lâon considĂšre la logique des classes dans sa totalitĂ© (donc avec la loi de dualitĂ©), on y retrouvera la structure du groupe INRC et celle des rĂ©seaux proprement dits. Nous devons donc nous attendre Ă ce que, dĂšs les dĂ©buts du niveau formel, lâenfant domine cette loi de dualitĂ© dans le domaine des classes et pas seulement dans celui des propositions (oĂč lâon a Ă©galement p > q = q > p) et câest ce que nous aimerions contrĂŽler dans ce paragraphe.
Disons dâemblĂ©e, Ă©galement, que la vraie raison du caractĂšre tardif et formel de lâemploi de cette dualitĂ©, est que, comme le groupe INRC lui-mĂȘme, dont elle ne constitue quâune application, la loi de dualitĂ© (A < B = non-B < non-A) comporte une synthĂšse opĂ©ratoire de lâinversion N (A transformĂ© en non-A) et de la rĂ©ciprocitĂ© (permutation des termes de lâinclusion <). Or, au niveau des opĂ©rations concrĂštes, il y a bien intervention de la rĂ©versibilitĂ© par inversion N, mais seulement dans les groupements de classes, et intervention de la rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocité R, mais seulement dans les groupements de relations, tandis quâil nâexiste pas encore de structure comportant la synthĂšse en un seul systĂšme opĂ©ratoire des inversions et des rĂ©ciprocitĂ©s : le caractĂšre le plus nouveau et le plus gĂ©nĂ©ral des opĂ©rations formelles dĂ©butant vers 11-12 ans est au contraire de rĂ©aliser cette synthĂšse, simultanĂ©ment dans le domaine de la logique propositionnelle et, ce que nous allons constater, dans celui de la logique des classes Ă©largie (grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă la loi de dualitĂ©).
Nous avons examinĂ© Ă cet Ă©gard 28 sujets de 10 Ă 13 ans avec un matĂ©riel dâimages dâanimaux en les faisant rĂ©partir par dichotomies successives (telles que oiseaux et autres animaux puis canards et autres oiseaux) et en posant les deux questions suivantes : (1) « Montre-moi tout ce qui nâest pas les « canards », tout ce qui nâest pas les « oiseaux », etc. ; et (2 a) « Y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des canards ou plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des oiseaux ? » (id. pour les oiseaux et les animaux ; ou (2 b) « Peut-on dire plus de choses qui ne sont pas des canards ou plus de choses qui ne sont pas des oiseaux ? » (id. pour les oiseaux et les animaux). Les sujets Ă qui lâon a posĂ© la question 2 a ont dĂ©butĂ© par une interrogation sur la quantification de lâinclusion simple (« Y a-t-il plus dâoiseaux ou plus dâanimaux ? », etc.) et ceux Ă qui lâon a posĂ© la question 2 b ont Ă©tĂ© examinĂ©s auparavant au moyen des Ă©preuves sur la nĂ©gation (du § 4). En outre, Ă propos de la question 2 a ont Ă©tĂ© posĂ©es, en cas de difficultĂ©s, les questions de soustraction (« Que reste-t-il si lâon enlĂšve tous les canards ? Ou tous les oiseaux ? Ou si un chasseur tue tous les canards ? etc.), dont on a vu au § 4 quâelles facilitaient les solutions et Ă©taient plus aisĂ©es Ă rĂ©soudre que les questions dâinclusion.
Cela dit, nous avons trouvé quatre groupes de sujets : (1) ceux qui échouent aux questions (A < B) et (non-B < non-A) ; (2) ceux qui réussissent aux premiÚres et échouent aux secondes ; (3) ceux qui réussissent aux premiÚres et parviennent à résoudre les secondes, mais aprÚs de nombreux tùtonnements ; et (4) ceux qui réussissent sans difficultés aux secondes comme aux premiÚres.
Il est inutile de citer des cas francs du groupe (1), mais voici un exemple se trouvant à la frontiÚre des groupes (1) et (2) :
Aud (11 ; 7), aprĂšs rĂ©partitions dichotomiques : « Y a-t-il plus dâanimaux ou plus dâoiseaux ? â Les oiseaux sont des animaux : câest la mĂȘme chose. â Mais si on comptait tous les oiseaux puis tous les animaux, oĂč y en aurait-il le plus ? â Quand on compte tous les animaux. â Et y a-t-il plus de canards ou plus dâoiseaux ? â Les canards font partie des oiseaux, les canards sont des oiseaux aussi. â Et quand a-t-on le plus, quand on compte seulement les canards, ou quand on compte les oiseaux ? â Câest la mĂȘme chose, puisque les canards sont des oiseaux. â Il y a combien de canards ? â (Il les compte.) Quatre. â Et dâoiseaux ? â Huit. â Y a-t-il plus de canards ou plus dâoiseaux ? â Câest la mĂȘme chose. â Y a-t-il des oiseaux qui ne sont pas des canards ? â Oui. â Et des canards qui ne sont pas des oiseaux ? â Non. â Alors il y a plus de canards ou plus dâoiseaux ? â ⊠â Combien dâoiseaux ? â Huit. â Et de canards ? â Quatre. â Plus ou le mĂȘme nombre ? â Les canards sont des oiseaux (il les recompte). Câest la mĂȘme chose. â Et dans le monde, il y a plus⊠(etc.) ? â On ne peut pas savoir : on peut pas les compter. â Et quand on compte les oiseaux on en a moins ou plus que quand on compte les animaux ? â La mĂȘme chose. â Combien as-tu dâoiseaux ? â Huit. â Et dâanimaux ? â La mĂȘme chose. â Combien as-tu dâoiseaux ? â Huit. â Et dâanimaux ? â Quinze. »
« Y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des canards ou plus qui ne sont pas des oiseaux ? â Sais pas. â Si tu enlĂšves les canards il reste quoi ? â Les (autres) oiseaux et les (autres) animaux. â Et si tu enlĂšves les oiseaux ? â Il reste les (autres) animaux. â Alors compare. â Câest la mĂȘme chose, parce que les canards sont des oiseaux : on a tout comptĂ© ensemble (en comptant les oiseaux). â EnlĂšve tout ce qui nâest pas oiseau. â (Il enlĂšve juste.) â Et (aprĂšs avoir remis) enlĂšve tout ce qui nâest pas canard. â (Juste.) â Quand as-tu enlevĂ© le plus ? â Câest la mĂȘme chose : les canards sont des oiseaux. â Et y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des animaux ou plus qui ne sont pas des oiseaux ? â Les oiseaux sont des animaux, donc câest la mĂȘme chose. »
Il nous a paru intĂ©ressant de citer ce cas : malgrĂ© ses 11 ; 7, et le fait quâil semble « lire » correctement les inclusions (il nây a pas de canard qui ne soit oiseau et il y a des oiseaux qui ne sont pas des canards), il soutient, tout en comptant quatre canards et huit oiseaux (ce qui est exact, les canards Ă©tant comptĂ©s dans les oiseaux), quâil y a autant des uns que des autres puisque les canards sont des oiseaux ! Il ne peut donc se dĂ©faire de cette sorte de fausse symĂ©trie de lâinclusion que nous avons analysĂ©e au chap. III, comme si « tous les A sont des B » signifiait « tous les A sont tous les B ». Il Ă©choue alors naturellement aussi Ă lâinclusion entre les complĂ©mentaires, comme si « les non-B sont des non-A » signifiait « tous les non-B sont tous les non-A » !
Voici maintenant trois exemples du groupe (2), réussite de (A < B) et échec à (non-B < non-A) :
Duv (11 ; 6) : « Y a-t-il plus de canards ou plus dâoiseaux ? â Mais les canards sont aussi des oiseaux. â Oui, alors ? â Il y a plus dâoiseaux. â Et plus dâoiseaux ou plus dâanimaux ? â Plus dâanimaux parce que les oiseaux sont des animaux. »
« Et maintenant montre-moi tout ce qui nâest pas des canards, sur cette table. â (Montre les non-oiseaux.) â Câest tout ? â Non (juste). â Montre-moi tout ce qui nâest pas des oiseaux. â Les animaux, ceux qui ne volent pas. â Tout ça câest des ĂȘtres vivants ? â Oui. â Y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des canards ou plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des oiseaux ? â La mĂȘme chose, parce quâun canard câest la mĂȘme chose quâun oiseau. â Si un chasseur voulait tuer tous les canards et un autre tous les oiseaux, est-ce quâil resterait plus aprĂšs avoir tuĂ© tous les canards ou tous les oiseaux ? â Plus quand je tue tous les oiseaux. â Comment ? â Si on tue tous les canards et tous les oiseaux, les canards sont aussi des oiseaux. â Y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des oiseaux ou plus qui ne sont pas des animaux ? â La mĂȘme chose, rien. â Comment ? â Les oiseaux sont des animaux. Alors il ne reste rien. »
Aub (11 ; 10) : « Y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des oiseaux ou plus qui ne sont pas des animaux ? â Plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des animaux. â Pourquoi ? â Parce que câest les hommes, qui ne sont pas des animaux. »
Ger (13 ; 6) : « Peut-on dire plus de choses pour « tous ceux qui ne sont pas des oiseaux » ou plus de choses pour « tous ceux qui ne sont pas des animaux » ? â Plus de choses pour pas animaux. â Pourquoi ? â Les oiseaux câest dĂ©jĂ des animaux. â Alors ? â âŠÂ »
Voici enfin un exemple du groupe 3 (arrivée progressive à la dualité) et trois du groupe 4 (compréhension complÚte dÚs la question posée) :
Roc (11 ; 7) : « Y a-t-il plus de canards ou plus dâoiseaux ? â Plus dâoiseaux parce que les canards sont des oiseaux. â Et plus dâanimaux ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux parce que les oiseaux sont des animaux. â Et dans le monde ? â Plus dâanimaux parce que les oiseaux sont des animaux. »
« Y a-t-il plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des canards ou plus qui ne sont pas des oiseaux ? â (HĂ©site.) Plus de pas oiseaux⊠Ăa se vaut. â Et si un chasseur tue tous les canards et un autre tous les oiseaux⊠(etc.) ? â Il y a plus de pas canards, parce quâil y a tous les oiseaux qui ne sont pas des canards plus les animaux qui ne volent pas. â Et plus⊠pas oiseaux ou pas animaux ? â Il y a plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des oiseaux, parce quâil y a tous les animaux qui ne volent pas. Les pas animaux ne sont mĂȘme pas des oiseaux : ils ne sont rien. Les pas oiseaux, il reste tous les animaux qui ne volent pas. â Et dans le monde ? â (HĂ©site.) Il y a plus de pas oiseaux. â Pourquoi ? â Il reste les animaux qui ne volent pas et les ĂȘtres humains. »
Stu (11 ; 4) : « Y a-t-il plus de canards ou plus dâoiseaux ? â Plus dâoiseaux, parce que les canards sont des oiseaux. â Et dans le monde ? â MĂȘme chose. â Plus dâoiseaux ou plus dâanimaux ? â Plus dâanimaux parce que les oiseaux sont tous des animaux. â Et dans la nature ? â Câest la mĂȘme chose. »
« Plus dâĂȘtres vivants qui ne sont pas des canards ou qui ne sont pas des oiseaux ? â Plus qui ne sont pas des canards. â Et dans le monde ? â Câest la mĂȘme chose puisque tous les canards sont des oiseaux. â Et plus qui ne sont pas oiseaux ou pas animaux ? â Tous les oiseaux sont des animaux. Il y a plus dâĂȘtres vivants qui sont des animaux : il y en a plus qui ne sont pas des oiseaux ! »
Ros (11 ; 8) : « Plus de canards ou dâoiseaux ? â Plus dâoiseaux : les canards sont des oiseaux. â Oiseaux ou animaux ? â Plus dâanimaux parce que les oiseaux sont des animaux. â Plus de pas canards ou de pas oiseaux ? â Plus de pas canards. Dans les oiseaux, il y a plusieurs espĂšces : les canards, câest une seule espĂšce. â Plus de pas oiseaux ou de pas animaux ? â Plus de pas oiseaux, parce que les oiseaux câest une sorte dâanimaux et parmi les animaux il y a plusieurs espĂšces ! »
Dre (13 ; 4) : « Peut-on dire plus de choses pour « tout ce qui nâest pas des oiseaux » ou pour « ⊠pas animaux » ? â Pas oiseaux. â Pourquoi ? â Les oiseaux câest un objet dĂ©terminĂ© (= une sous-classe) et les animaux câest beaucoup de choses (= la classe entiĂšre). â Explique-moi mieux. â à âpas oiseauxâ on peut dire la vache, le cheval. Ă âpas animauxâ on ne peut pas dire la vache et le cheval ! â Dans le monde il y a plus dâanimaux ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux, parce que câest tout un groupe, pas les oiseaux. »
On voit ainsi que la solution du problĂšme de la dualitĂ© est non seulement trouvĂ©e mais clairement formulĂ©e dĂšs les dĂ©buts du niveau formel. Quand Stu, par exemple, en comparant les oiseaux et les animaux, dit « Il y a plus dâĂȘtres vivants qui sont des animaux : il y en a plus qui ne sont pas des oiseaux » il rĂ©unit ainsi en une seule implication la nĂ©gation et la rĂ©ciprocitĂ©, ce qui exprime Ă la fois la loi de la dualitĂ© et lâachĂšvement du systĂšme des emboĂźtements dont lâinclusion simple marque une premiĂšre Ă©tape lors de la construction des groupements Ă©lĂ©mentaires de classes au niveau des opĂ©rations concrĂštes.
§ 6. La classe nulleđ
Les opĂ©rations de classification se constituent au cours du stade III, câest-Ă -dire au niveau de ce que nous appelons les opĂ©rations concrĂštes parce que, en opposition avec les opĂ©rations formelles, elles portent directement sur les objets (et non pas sur les Ă©noncĂ©s verbaux), procĂšdent de proche en proche et ne comportent comme structure que celles des « groupements Ă©lĂ©mentaires » de classes et de relations qui ne recouvrent pas toute la logique de ces classes et de ces relations. Les groupements Ă©lĂ©mentaires ignorent en particulier la loi de dualitĂ© et le groupe INRC (applicables en principe aux classes comme aux propositions). Câest pourquoi nous venons de constater que la relation (A < B) â (non-A > non-B) nâest comprise quâau niveau IV des opĂ©rations formelles et cela, en gĂ©nĂ©ral, dĂšs le niveau IV A.
Une autre question se pose Ă ce sujet des frontiĂšres entre les opĂ©rations concrĂštes et formelles : câest celle de la classe vide ou nulle. Les « groupements Ă©lĂ©mentaires » de classes impliquent bien une telle notion, en ce sens que si lâon a A = B â Aâ on a B â A â Aâ = 0 (ou plus simplement A â A = 0) et A Ă Aâ = 0, câest-Ă -dire quâen excluant une classe dâelle-mĂȘme on la vide et que la partie commune Ă deux classes disjointes est nulle. Dâun point de vue strictement opĂ©ratoire, on peut dire que lâenfant de 7-8 ans comprend cette opĂ©ration +A â A = 0 en ce sens quâil sait bien que dâajouter A puis de lâenlever Ă©quivaut Ă ne rien faire, soit ± 0. Mais, puisque les opĂ©rations concrĂštes portent sur des objets et quâune classe nulle est une classe sans objets, saura-t-il situer en pensĂ©e la classe nulle sur le mĂȘme plan que les autres ? Câest lĂ une question bien distincte de celle du maniement opĂ©ratoire : on sait, par exemple, que le zĂ©ro a Ă©tĂ© le dernier des nombres dĂ©couverts par lâarithmĂ©tique et quâon ne lâa promu au rang de nombre proprement dit que bien aprĂšs lâinvention de lâaddition et de la soustraction (dont il est dâailleurs issu, sous la forme n â n = 0). Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de se demander, Ă propos des complĂ©mentaritĂ©s et des nĂ©gations quelle sera lâattitude des enfants des diffĂ©rents niveaux en prĂ©sence dâune situation oĂč la classe complĂ©mentaire existe en tant que classe mais est vide de tout contenu et constitue donc une classe nulle.
LâexpĂ©rience a Ă©tĂ© faite sous la forme la plus naturelle dâun ensemble de cartons carrĂ©s, ronds et triangulaires Ă classer, les uns portant des images dâarbres, de fruits, de maisons, etc., et les autres ne portant aucun dessin. Ătant entendu quâil sâagit de tout classer, dâabord librement puis par dichotomie obligĂ©e, il sera facile dâobserver les rĂ©actions du sujet, selon que ce qui le frappe est lâabsence dâimages sur certains Ă©lĂ©ments ou selon quâil sâastreint Ă confĂ©rer Ă tous les Ă©lĂ©ments des caractĂšres positifs, par exemple de forme.
Or, la rĂ©action des enfants a Ă©tĂ© trĂšs claire. Ce nâest que vers 10-11 ans que les sujets ont adoptĂ© le classement qui paraĂźt cependant sâimposer en un tel cas : dâune part, la classe des cartons portant un dessin et, dâautre part, la classe de ceux qui ne portent rien du tout ! JusquâĂ ce niveau, on trouve trois sortes de rĂ©actions mĂ©langĂ©es, sans succession rĂ©guliĂšre selon lâĂąge : (1) les cartons blancs sont classĂ©s autrement que ceux Ă images, câest-Ă -dire par leurs propres caractĂšres positifs (forme) ; (2) ils sont adjoints aux collections Ă caractĂšres positifs (posĂ©s dessus, glissĂ©s dessous, etc.) ; (3) ils constituent un rĂ©sidu inutilisable, laissĂ© en dĂ©sordre Ă cĂŽtĂ© des images classĂ©es. Dans les trois cas, lâenfant se refuse donc Ă construire une classe nulle. Voici des exemples de ces rĂ©actions antĂ©rieures Ă 10-11 ans :
Deb (5 ; 8) fait trois tas : les cerises, les maisons et les arbres, et il laisse les blancs en dĂ©sordre Ă cĂŽtĂ© (rĂ©action 3). « Et ceux-lĂ , quâen fais-tu ? â Rien. â On peut les mettre ensemble ? â Oui (il en fait trois tas : les carrĂ©s, les ronds et les triangles, donc rĂ©action 1). â Maintenant arrange bien le tout sur une petite place. â (Trois collections dâimages et trois collections de formes blanches.) â Tu pourrais faire deux tas ? â (Il rĂ©partit les dessins en deux collections et y adjoint les blancs : rĂ©action 2). â Ăa va ? â Non, parce que lĂ il nây a pas dâimages et lĂ il y en a » (ce qui est donc un Ă©noncĂ© verbal impliquant la classe nulle, mais sans que celle-ci soit reconnue dans le classement effectif).
Dan (6 ; 5) classe par dessins et couleurs Ă la fois, ce qui lui permet de faire une collection des blancs (rĂ©action 1). « Tu pourrais faire deux camps. â (Il met les verts et les blancs dâun cĂŽtĂ© et les rouges de lâautre.) Jâai pensĂ© quâil fallait mettre tous les verts ensemble et tous les rouges ensemble (pas dâallusion aux blancs : 2). â Et ceux-lĂ (blancs), ils sont verts ? â Non (il les met de cĂŽté : 3). â Mais jâai demandĂ© deux tas. â Jâavais une idĂ©e : les retourner (ceux qui ont une image), alors ça ferait tous des blancs (il le fait et classe alors le tout en ronds et pas ronds) ».
Bon (7 ans) ne classe que les cartons Ă dessins. « Et ceux-lĂ Â ? â Il faut pas les mettre, ils nâont pas de dessins dessus (3). â Mets-les quand mĂȘme, il faut les arranger tous. â (Elle les classe par la forme Ă part.) â Ils ont quand mĂȘme quelque chose de pareil ? â Oui, le blanc. »
Jac (8 ; 3) fait un tas de rouges et un tas de verts. « Et ça ? â Câest rien, câest tout blanc (3). â Tu peux les mettre en tas ? â Oui. â Dis ce que tu as maintenant ? â Un tas de rouges, un tas de verts, un tas de riens (ce qui paraĂźt ĂȘtre la dĂ©finition de la classe nulle !). â Alors arrange-les comme tu veux. â (Elle les classe par dessins et laisse les blancs.) â Tu pourrais faire deux tas ? â (Elle rĂ©siste puis :) Oui, lĂ ils ont des dessins, lĂ pas. â Ăa va ainsi ? â Ils sont blancs. On peut âfaire des blancsâ (retour au caractĂšre positif 1). â On pourrait faire quoi encore ? â (Elle classe par dessins et couleurs selon une double entrĂ©e, mais sans les blancs.) â Et les blancs ? â On les laisse comme ça (3). â Tu nâas pas dâautre idĂ©e ? â Oui (les classe par la forme : 1). â Mais ne peut-on pas faire comme ça (on rĂ©unit les dessins en un tas et les blancs en un autre) ? â Oui, les blancs ensemble parce quâils nâont pas de dessin (a donc bien compris la possibilitĂ© de la classe nulle)⊠mais je ne mets pas les blancs parce quâils ne vont pas avec lâautre tas. »
Dur (9 ; 5) finit Ă©galement par cĂ©der Ă la suggestion dâune dichotomie, « LĂ ils ont tous des dessins et lĂ sans dessins », mais nâen est pas non plus satisfait : « Que dirais-tu pour te dĂ©fendre si on te demandait pourquoi ? â Je dirais : si ça te fait plaisir de mettre ensemble ceux-lĂ (les blancs), tu peux, mais ça ne fait pas tout Ă fait deux tas, parce que [ici] ça reste trois couleurs [et lĂ rien]. »
On voit quâil nâest pas exagĂ©rĂ© de parler dâune rĂ©sistance systĂ©matique Ă dichotomiser ces cartons en ceux qui ont des dessins et ceux qui ne portent rien du tout malgrĂ© la consigne expresse de classer tous les Ă©lĂ©ments : dâoĂč la tendance de lâenfant, ou Ă nĂ©gliger sans plus les caractĂšres nĂ©gatifs (rĂ©action 2 et 3), ou Ă confĂ©rer aux cartons blancs des caractĂšres positifs (rĂ©action 1). Le plus bel exemple de cette derniĂšre rĂ©action est celui de Dan qui prĂ©fĂšre retourner les cartons Ă dessins pour nâavoir plus que des blancs et les classer tous par la forme.
On pourrait naturellement objecter que lâenfant a raison et quâun casier vide nâa pas Ă intervenir en une « bonne » classification. Mais nous ne cherchons nullement Ă dĂ©cider ce quâil serait le plus logique de faire en un tel cas et ne comparons lâenfant quâĂ lui-mĂȘme, puisque, dĂšs 10-11 ans, il adopte prĂ©cisĂ©ment une autre attitude :
Hof (10 ans) : « Tu peux faire deux tas ? â Oui, en mettant les dessins ensemble et ceux-ci (les blancs) Ă part. »
Job (10 ; 5) : « Tu as trois piles. Comment les mettre dans ces deux boĂźtes ? â Il faudra mettre dans une botte ceux qui nâont pas de dessin et dans lâautre ceux qui ont des dessins. »
Bru (10 ; 8) : « Et si on met tout en deux boĂźtes ? â La boĂźte des dessins et les autres. »
Pig (11 ; 4) : « Tous ceux qui ont des dessins dans une boĂźte, pour quâils ne soient pas sĂ©parĂ©s et ceux qui nâont pas de dessins dans lâautre. »
LâĂ©volution mĂȘme de ces rĂ©actions pose donc un problĂšme, puisquâil sâagit dâexpliquer pourquoi cette dichotomie si simple est en fait si tardive. Or la raison nâen peut tenir quâĂ lâopposition des attitudes caractĂ©risant le niveau des opĂ©rations concrĂštes et des attitudes propres Ă la pensĂ©e formelle, ou Ă sa phase prĂ©paratoire qui dĂ©bute vers 10-11 ans : tandis que les opĂ©rations concrĂštes sont liĂ©es Ă leur contenu, ce qui suppose donc lâexistence dâun contenu et exclut par consĂ©quent la notion de classe vide, la pensĂ©e formelle consiste Ă manier les structures indĂ©pendamment de leur contenu, mĂȘme sâil sâagit des structures dĂ©jĂ Ă©laborĂ©es au stade prĂ©cĂ©dent. Ce qui semble donc tout naturel Ă des enfants de 10-11 ans, comme Ă nous-mĂȘmes, peut ainsi ne pas lâĂȘtre aux niveaux de 5-7 et mĂȘme de 7-9 ans.
§ 7. Conclusionđ
MalgrĂ© les faits un peu disparates que dĂ©crit ce chapitre, certaines lignes gĂ©nĂ©rales sâen dĂ©gagent nettement quant aux relations entre le dĂ©veloppement des complĂ©mentaritĂ©s et le progrĂšs des emboĂźtements hiĂ©rarchiques avec lâĂąge.
Un premier rĂ©sultat intĂ©ressant Ă cet Ă©gard est que chez un groupe important de sujets (§ 3), on observe la formation dâune variĂ©tĂ© prĂ©opĂ©ratoire dâaltĂ©ritĂ© qui prĂ©cĂšde la constitution de lâinclusion : la collection A (par exemple les primevĂšres) et les « autres » (Aâ), telle est la forme sous laquelle se prĂ©sente cette complĂ©mentaritĂ© naissante. Mais « les autres », Ă©tant dĂ©finis sans rĂ©fĂ©rence au tout (Ă la classe B qui engloberait A et Aâ), risquent alors dâĂȘtre conçus en un sens absolu (dâoĂč le refus chez plusieurs sujets de leur adjoindre des Ă©lĂ©ments nouveaux, pourtant non-A). Câest la relativation progressive de cette altĂ©ritĂ© qui conduit alors tĂŽt ou tard Ă la considĂ©ration du tout B et qui rend alors compte de lâinclusion de A et de Aâ en B ainsi que de la constitution, en tant que classe, de la classe secondaire Aâ ou complĂ©mentaritĂ© opĂ©ratoire.
En liaison avec ce mĂ©canisme central, nous assistons alors Ă la gĂ©nĂ©ralisation de la classe secondaire ou complĂ©mentaritĂ© opĂ©ratoire aux cas oĂč elle est formĂ©e dâun seul Ă©lĂ©ment. Au niveau des classifications prĂ©opĂ©ratoires, dans lesquelles les structures de « classes » ne sont encore quâĂ©bauchĂ©es sous la forme prĂ©conceptuelle et intuitive des « collections » (figurales ou non figurales), la notion de classe singuliĂšre demeure incomprise (§ 2), parce que contradictoire avec lâidĂ©e mĂȘme de « collection ». Sans doute, dans lâaction, câest-Ă -dire sous les exigences fonctionnelles dâun problĂšme pratique de rĂ©ussite, lâenfant de 5 Ă 7 ans est-il dĂ©jĂ capable de distinguer lâ« espĂšce unique » au sein de prĂ©sentations qui font varier les rapports en jeu (§ 1), mais il nây a pas lĂ acte de classification intentionnelle et, sur ce dernier terrain, il faut attendre le niveau de 7-8 ans, donc des complĂ©mentaritĂ©s opĂ©ratoires, pour que la classe singuliĂšre soit traitĂ©e comme les autres (§ 2).
Le problĂšme de la classe nulle (§ 6) est de nature analogue, puisque celle-ci est Ă©galement incompatible avec la notion de « collection ». Mais il est dâun ordre de difficultĂ© supĂ©rieur, car une classe sans contenu est Ă©galement incompatible avec une logique dâopĂ©rations « concrĂštes », câest-Ă -dire dont la forme demeure indissociable de son contenu. Câest pourquoi il faut attendre les dĂ©buts de cette dissociation des structures dâemboĂźtements et de leur contenu pour que soit acceptĂ©e la classe nulle, câest-Ă -dire vers 10-11 ans.
Enfin lâanalyse de la nĂ©gation (§ 4) nous a montrĂ© comment, en partant dâune nĂ©gation indiffĂ©renciĂ©e (non-A = nâimporte quel objet nâayant pas les qualitĂ©s a), proche parente de lâaltĂ©ritĂ© intuitive prĂ©cĂ©dant lâinclusion opĂ©ratoire, lâenfant marque une tendance de plus en plus forte Ă relier la nĂ©gation aux emboĂźtements proches sans perdre pour autant de vue les degrĂ©s de diffĂ©rence croissante quâexprime la nĂ©gation relativement aux emboĂźtements Ă©loignĂ©s. Câest au contraire parce quâil a dans lâesprit cette hiĂ©rarchie des diffĂ©rences, correspondant Ă celle des emboĂźtements, quâil parvient Ă nuancer les divers degrĂ©s de nĂ©gation. Au terme de cette Ă©volution (§ 5), cette connexion Ă©troite entre la nĂ©gation et les emboĂźtements aboutit Ă la dĂ©couverte qui couronne le systĂšme des complĂ©mentaritĂ©s : que si A < B alors non-A > non-B. Mais cette conquĂȘte de lâune des formes de la « loi de dualité » suppose lâemploi des opĂ©rations formelles et du groupe des quatre transformations INRC.
Au total il y a donc liaison psychologique étroite autant que parenté logique directe entre les emboßtements inclusifs et les complémentarités, de telle sorte que le développement des secondes concorde entiÚrement avec ce que nous avons dit précédemment du développement des premiers.