La GenÚse des structures logiques élémentaires : classifications et sériations ()
Chapitre IV.
Lâinclusion des classes et les classifications hiĂ©rarchiques 1
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Le chapitre II, consacrĂ© aux collections non figurales du stade II, nous a conduits jusquâau niveau oĂč ces collections, diffĂ©renciĂ©es en sous-collections, sont prĂȘtes Ă ĂȘtre promues au rang de classes hiĂ©rarchisĂ©es grĂące Ă des rapports dâinclusion. Mais, pour construire de tels rapports, il est nĂ©cessaire de procĂ©der Ă un rĂ©glage du « tous » et du « quelques » et le chapitre III nous a montrĂ© les difficultĂ©s insoupçonnĂ©es et considĂ©rables dâun tel rĂ©glage. Le moment est donc venu de reprendre lâexamen de lâĂ©volution des classifications en dĂ©crivant le stade III caractĂ©risĂ© par les inclusions hiĂ©rarchiques et en rĂ©examinant Ă cette occasion, avec les nouveaux dispositifs dont nous nous servirons (classifications de fleurs et dâanimaux), le passage du stade II au stade III.
Mais, avertis maintenant des obstacles que lâenfant rencontre dans sa coordination de lâextension (« tous » et « quelques ») et de la comprĂ©hension, nous ne nous bornerons plus, dans ce chapitre IV, au simple examen du comportement classificateur de lâenfant et nous chercherons, en interrogeant chaque sujet, Ă dĂ©terminer la maniĂšre dont il comprend lâextension des classes (ou collections) incluantes et incluses, autrement dit la maniĂšre dont il parvient ou ne parvient pas Ă quantifier cette extension. Seulement, pour ce faire, nous ne reviendrons plus sur les questions du « tous » et du « quelques », ce qui serait Ă la fois lassant pour lâenfant (câest le seul de nos problĂšmes qui ne lâintĂ©resse jamais vraiment !) et fastidieux pour le lecteur, dĂ©jĂ renseignĂ© par le chap. III. Nous poserons donc le problĂšme sous la forme suivante : Ă©tant donnĂ©e une classe A incluse dans une classe B, câest-Ă -dire telle que B = A + Aâ (oĂč Aâ nâest pas nulle, ce qui signifie donc que « tous » les A sont b, ou sont des B, mais que tous les B ne sont pas a ou ne sont pas des A), y a-t-il alors plus de A que de B ou plus de B que de A ?
Une telle question peut se poser de la maniĂšre la plus concrĂšte, et lâon se rappelle peut-ĂȘtre que le dernier des sujets citĂ©s au chap. II (Cla Ă 7 ; 0), en prĂ©sence de six petits jouets reprĂ©sentant quatre oiseaux (A) et deux chevaux (Aâ), dont il prĂ©cise que « câest tous des bĂȘtes » et que cela fait « six bĂȘtes » (B), dĂ©clare cependant quâil y a lĂ plus dâoiseaux que de bĂȘtes, câest-Ă -dire A > B et non pas A < B ! Dâautre part, câest lĂ une question que lâun dâentre nous a dĂ©jĂ Ă©tudiĂ©e jadis avec un matĂ©riel de perles 2 et quâil sera donc intĂ©ressant de réétudier sur des sujets effectuant eux-mĂȘmes des classifications et Ă lâoccasion prĂ©cisĂ©ment de ces classifications spontanĂ©es.
Mais il se prĂ©sente alors un petit paradoxe, du moins dans la forme, quâil faut Ă©lucider avant de passer Ă lâexposĂ© des faits, de maniĂšre Ă prĂ©venir les malentendus possibles. En Ă©tudiant le « tous » et le « quelques », nous avons constatĂ©, en effet, quâau stade II « tous les A sont des B » tend Ă ĂȘtre compris dans le sens de « tous les A sont tous les B ». Or, nous allons demander maintenant sâil y a plus ou moins de A que de B, Ă©tant entendu que « tous les A sont b », ce que nie prĂ©cisĂ©ment en gĂ©nĂ©ral lâenfant dans les questions du § 2 du chap. III (« tous les ronds A sont-ils bleus B ? â Non, parce quâil y a aussi des carrĂ©s bleus Aâ »). Et les sujets du stade II vont nous rĂ©pondre quâil y a plus de A que de B (du moins quand les Aâ sont moins nombreux que les A), tandis quâavec les questions du chap. III, ils devraient rĂ©pondre quâil y en a autant ou moins. Il semble donc y avoir contradiction entre les questions du « tous » et du « quelques » (chap. III) et celles que nous allons poser sur les relations quantitatives entre les A et les B (quand A < B).
En rĂ©alitĂ©, la contradiction nâest que dans les mots, car ni dans un cas ni dans lâautre nous ne prenons Ă la lettre les Ă©noncĂ©s de lâenfant du stade II et dans les deux cas nous nous bornons Ă en retenir lâaspect nĂ©gatif, Ă savoir : (1) que dans la question « tous les A sont-ils des B ? », lâenfant ne comprend pas la liaison « tous les A sont quelques B » et manque de ce fait lâinclusion ; et (2) que dans la question « y a-t-il plus de A ou de B ? », le sujet du stade II nâarrive pas Ă comparer les A aux B mais seulement aux Aâ, du fait prĂ©cisĂ©ment quâil manque lâinclusion. Ce que parvient Ă effectuer lâenfant dans les deux cas, câest ou bien dâĂ©valuer correctement le tout B, mais alors en oubliant les parties A et Aâ (dâoĂč un usage adĂ©quat du « tous » appliquĂ© au B seul), ou bien de comparer correctement les A aux Aâ, mais en oubliant alors le tout B (dâoĂč des jugements corrects sur les A en termes de « tous », de « des » et parfois mĂȘme de « quelques »). Par contre, ce quâil ne sait faire ni dans un cas ni dans lâautre, câest de comparer les A aux B, donc de penser simultanĂ©ment la partie et le tout (faute prĂ©cisĂ©ment dâinclusion), et alors cette incapacitĂ© se traduit soit par un usage erronĂ© du « tous » dans les Ă©noncĂ©s verbaux, soit par des quantifications fausses. Il est donc facile dâobtenir lâassentiment de lâenfant quand on lui demande de vĂ©rifier en comprĂ©hension si tous les A sont b, quand bien mĂȘme il sera pris de doute si on lui pose la question sous forme de problĂšme dâextension « tous les A sont-ils des B ? », et cela justement Ă cause de lâimprĂ©cision de son rĂ©glage du « tous ».
§ 1. La classification des fleurs (mĂȘlĂ©es Ă des objets)đ
Le matĂ©riel consiste en 20 cartes dont 4 reprĂ©sentent des objets coloriĂ©s et 16 des fleurs ; celles-ci comprennent 8 primevĂšres (dont 4 jaunes et les autres de couleurs diffĂ©rentes pour chacune). La suite des emboĂźtements inclusifs prĂ©vus est donc : A (= primevĂšres jaunes) < B (= primevĂšres) < C (= fleurs) < D (= objets et fleurs). Nous nous sommes servi en outre dâun matĂ©riel de perles pour comparer les rĂ©sultats obtenus avec les fleurs Ă ceux de la recherche antĂ©rieure dĂ©jĂ citĂ©e. Ces perles comportent les classes : A (rouges carrĂ©es) < B (toutes rouges mais carrĂ©es et rondes) < C (perles en bois avec dâautres couleurs) < D (perles en bois et en verre).
Les problĂšmes posĂ©s sont les suivants (que nous dĂ©signerons par leurs numĂ©ros pour abrĂ©ger) : (I) Classification spontanĂ©e. (II) Questions gĂ©nĂ©rales dâinclusion : « Si tu fais un bouquet de toutes les⊠[par ex. primevĂšres], prendras-tu celles-ci ou non [= les primevĂšres bleues] ? (III) Questions de quantification de lâinclusion, sous quatre formes : (III A) Le bouquet de toutes⊠[par ex. les primevĂšres jaunes] est-il plus grand, ou plus petit, ou de mĂȘme quantitĂ© (on dit « la mĂȘme chose que ») que le bouquet de toutes⊠[par ex. les primevĂšres] ? (III B) Y a-t-il plus de⊠[primevĂšres], ou plus de⊠[fleurs] ? (III C) Si tu cueilles toutes les⊠[primevĂšres] restera-t-il des⊠[fleurs] ? (III D) Si tu cueilles toutes les⊠[fleurs] restera-t-il des⊠[primevĂšres] ?
Voici dâabord des exemples de sujets des stades I et II, qui Ă©chouent tous aux questions de type III et, en gĂ©nĂ©ral, ne rĂ©ussissent pas les questions de type II ou ne savent pas les coordonner avec celles de type III :
Gae (4 ; 9). I. Il classe en A 4 primevĂšres jaunes, 2 bleues et les autres fleurs bleues ; en Aâ une clef et une fleur orange ; en Bâ une primevĂšre rose, une autre fleur rose et une cerise : « Les roses ensemble » ; en Câ le muguet (dont il montre la tige verte) et un chapeau vert : « Ăa va bien pour la couleur. » Questions II : « Peut-on mettre (ceci) dans le bouquet de (ça) ? » : toutes les rĂ©ponses sont affirmatives, ce qui revient Ă accepter que les A fassent partie des B (= A + Aâ), que les Aâ fassent partie des A et les Bâ de A ou de Aâ, etc. Questions III impossibles Ă faire comprendre sous aucune de leurs trois formes.
Fav (5 ; 4). I. En A toutes les primevĂšres avec dâautres fleurs orange et jaunes ; en Aâ le reste des fleurs et en Bâ les objets. Questions II : rĂ©ponses toutes nĂ©gatives. III. « Y a-t-il plus de primevĂšres ou plus de primevĂšres jaunes ? â Plus de primevĂšres. â Et dans tout ça y a-t-il plus de primevĂšres ou plus de fleurs ? â Plus de primevĂšres. »
Ter (5 ; 8). I. Il classe dâabord dâaprĂšs les couleurs, puis : A = primevĂšres, Aâ = les autres fleurs et Bâ = objets. II. « Peut-on mettre une (Aâ) en (A) ? â Oui, câest une fleur. â Et une (A) avec les (Aâ) ? â Oui, câest aussi une fleur. â Et une fleur rose (Aâ) fait partie des primevĂšres (A) ? â Oui, on peut mettre toutes les fleurs ensemble. » Ter accepte donc une fusion des classes A et Aâ mais ne comprend pas lâinclusion A < (A + Aâ). Questions III : « Y a-t-il plus de primevĂšres jaunes ou plus de primevĂšres ? â Non, il y a plus de primevĂšres jaunes. â Et plus de primevĂšres ou plus de fleurs ? â Plus de fleurs (mais il montre les Aâ et non pas le tout A + Aâ). »
Breg (6 ; 2). I. Met toutes les primevĂšres en A, les autres fleurs en Aâ, mais disposĂ©es autour des primevĂšres, de telle façon que les couleurs correspondent ; en Bâ les objets. II. Refus Ă tout. III. « Si une petite fille prend les primevĂšres jaunes pour faire un bouquet, ou si elle prend toutes les primevĂšres, lequel des deux bouquets sera le plus grand ? â Celui des primevĂšres jaunes (il compte les autres). Ah non, ce sera la mĂȘme chose (4 = 4). â Et un bouquet avec les primevĂšres ou avec toutes les fleurs ? â La mĂȘme chose (compare les 8 A aux 8 Aâ) ».
Rap (6 ; 4) classe en A les primevĂšres jaunes et les autres fleurs jaunes, en Aâ les primevĂšres bleues et les autres fleurs bleues, en Bâ le reste des fleurs et des cerises et en Câ les objets. « Montre-moi les fleurs qui sont tout Ă fait les mĂȘmes. â (Il montre 4 primevĂšres jaunes.) â Et qui sont presque les mĂȘmes ? â (Il montre les 4 autres primevĂšres.) â Montre-moi toutes les primevĂšres. â (Juste.) â Et toutes les fleurs ? â (Juste.) â (Questions II :) Cette primevĂšre (rose) fait partie de ça (primevĂšres jaunes) ? â Non, elle nâest pas jaune. â Et ça (primevĂšre jaune) fait partie de ça (toutes les primevĂšres) ? â Oui, câest une primevĂšre aussi. â Si une petite fille fait un bouquet de toutes les fleurs, elle peut y mettre les primevĂšres ? â Oui. â Et dans un bouquet de primevĂšres on peut y mettre ça (tulipe rose) ? â Non. â (Questions III :) Alors y a-t-il plus de fleurs lĂ ou plus de primevĂšres ? â La mĂȘme chose. â Et plus de primevĂšres ou plus de primevĂšres jaunes ? â La mĂȘme chose. »
Ric (6 ; 6) met en A toutes les primevĂšres plus les autres fleurs jaunes, en Aâ le reste des fleurs subdivisĂ©es par couleurs et en Bâ les objets, puis il met en Aâ toutes les fleurs non primevĂšres. Questions II : « Peut-on mettre une (Aâ) en (A) ? â Non, ce nâest pas une primevĂšre. â Et une (A) fait partie de ça (B = A + Aâ) ? â Oui, câest aussi une fleur, une primevĂšre. â Et une (Aâ) fait partie de ça (A) ? â Non, câest une rose. â Et peut-on mettre des primevĂšres dans un bouquet de fleurs ? â Oui, on peut mettre une primevĂšre dans le grand bouquet. » â (Questions III :) « Si un enfant cueille les primevĂšres ou sâil cueille les primevĂšres jaunes, lequel des deux bouquets sera le plus grand ? â Les deux les mĂȘmes. â Et un bouquet de fleurs ou un bouquet de primevĂšres ? â Les mĂȘmes. »
Les questions I de simple classification donnent lieu Ă une Ă©volution assez continue dans la direction du groupement logique. Le cas le plus primitif, Gae, nâaboutit quâĂ de petites collections juxtaposĂ©es sans critĂšre unique (dâune part des primevĂšres mais en rattachant dâautres fleurs bleues aux primevĂšres bleues, dâautre part des agrĂ©gats fondĂ©s sur la couleur, etc.). Le sujet Fav rĂ©partit encore les fleurs de façon hĂ©tĂ©rogĂšne. Mais, dĂšs Ter, tous les sujets supĂ©rieurs construisent spontanĂ©ment ou parviennent facilement Ă construire des collections bien diffĂ©renciĂ©es qui prennent la forme du groupement logique : A = les primevĂšres ; Aâ = les autres fleurs ; B (= A + Aâ) = toutes les fleurs ; Bâ = les objets non fleurs et C (= B + Bâ) = lâensemble des Ă©lĂ©ments. La question est alors de savoir si cette classification hiĂ©rarchique Ă©quivaut rĂ©ellement Ă un « groupement » complet, avec inclusions et rĂ©versibilitĂ© (A = B â Aâ ; etc.) ou sâil ne sâagit que de collections non figurales ignorant encore lâinclusion.
Les questions II nous renseignent en partie sur ce point, en indiquant dĂ©jĂ un retard ou dĂ©calage nets des solutions par rapport au niveau apparent des classifications. On peut Ă cet Ă©gard distinguer trois phases. Durant la premiĂšre tout fait partie de tout (Gae) ou rien de rien (Fav et Breg, celui-ci paraissant cependant dâun niveau supĂ©rieur par sa classification spontanĂ©e). Durant une seconde phase (Ter) le sujet est dâaccord pour fusionner les A et les Aâ en B, mais dans les deux sens et sans comprendre que si tout A est B (= A + Aâ), tout B nâest pas A. Durant la troisiĂšme phase, par contre, (Rap et Rie) le sujet semble parfaitement comprendre les inclusions : lorsque Rie dit par exemple quâune primevĂšre « câest une fleur aussi », il semble dominer la relation A < B et la contre-Ă©preuve (une Aâ fait-elle partie des A ?) paraĂźt le confirmer.
Mais il suffit de poser les questions III pour constater quâaucun de ces sujets nâest en rĂ©alitĂ© capable de comparer en extension la partie A au tout B auquel elle est rattachĂ©e, donc dâadmettre lâinĂ©galitĂ© A < B. Et la raison en est Ă©videmment que la comparaison de A et de B suppose simultanĂ©ment une dissociation de la partie A dâavec la partie complĂ©mentaire Aâ, et une conservation du tout B malgrĂ© cette dissociation. En dâautres termes, la relation A < B implique lâopĂ©ration inverse sous la forme A = B â Aâ, telle que B subsiste comme totalitĂ© bien que ses parties A et Aâ soient sĂ©parĂ©es en pensĂ©e. Ne parvenant pas Ă conserver le tout B en de telles conditions, ces sujets comparent alors simplement A Ă Aâ et concluent selon leurs apprĂ©ciations quâil y a plus de primevĂšres A que de fleurs (sous-entendu que dâautres fleurs Aâ) comme Fav, ou plus de Aâ que de A (Ter) ou « la mĂȘme chose » (Breg, Rap, Rie) 3.
Cette rĂ©action aux questions III, si caractĂ©ristique du stade II, est dâautant plus intĂ©ressante Ă noter dans le cas particulier quâelle est prĂ©cĂ©dĂ©e par les questions II qui devraient faciliter les rĂ©ponses et que, contrairement Ă lâexpĂ©rience prĂ©cĂ©dente de lâun de nous sur les perles, oĂč la proportion des A et des Aâ Ă©tait dâenviron 10 contre 1 ou 2, nous avons ici 4 A (primevĂšres jaunes) et 4 Aâ (autres primevĂšres) ou 8 B (primevĂšres) et 8 Bâ (autres fleurs), câest-Ă -dire suppression du facteur de suggestion numĂ©rique possible dĂ» aux inĂ©galitĂ©s.
Comment expliquer alors les cas, comme ceux de Rap et Rie, qui rĂ©ussissent les questions II et Ă©chouent aux questions III ? Invoquer une simple incomprĂ©hension verbale pour les questions III serait un peu simple, car il va de soi que nous avons pris en chaque cas individuel nos prĂ©cautions Ă cet Ă©gard 4 et quâun malentendu sĂ©mantique systĂ©matique exigerait Ă son tour une explication se rĂ©fĂ©rant aux structures logiques. En liaison avec les rĂ©sultats du chap. III, il est par contre plausible dâadmettre que les sujets du stade II qui rĂ©ussissent les questions II raisonnent surtout en comprĂ©hension ou du moins dâune maniĂšre intermĂ©diaire entre la comprĂ©hension et lâextension : les primevĂšres jaunes font partie des primevĂšres parce quâ« elles sont primevĂšres » (le mot « des » que nous omettons ici pouvant prĂ©cisĂ©ment comporter pour lâenfant un sens indĂ©terminĂ© Ă mi-chemin entre la comprĂ©hension et lâextension, par opposition à « quelques », qui est mal compris parce que relatif Ă la discontinuitĂ© en extension). La seule forme dâextension que le sujet maĂźtrise est lâextension spatiale ou semi-continue (« on peut mettre une primevĂšre dans le grand bouquet »), dont nous avons vu au chap. III que le « tous » la qualifie comme une sorte de qualitĂ© en comprĂ©hension, appliquĂ©e au tout en tant quâunitĂ©. Mais, lorsquâil sâagit de raisonner sur la pure extension, relative Ă des classes dâobjets discontinus, lâenfant perd pied et les progrĂšs quâil annonce, lors des questions II, dans la direction de lâinclusion nâaboutissent donc pas Ă une formulation en extension lors des questions III : or, le propre de lâinclusion est de constituer prĂ©cisĂ©ment un emboĂźtement en extension et non pas simplement une diffĂ©renciation en comprĂ©hension.
Mais il se pose alors un problĂšme soulevĂ© par la situation paradoxale suivante : ces mĂȘmes sujets qui Ă©chouent aux questions III A et B rĂ©ussissent dans une proportion de 50 Ă 90 % (entre 5 et 7 ans) les questions III C et D que nous nâavons pas encore examinĂ©es pour mieux souligner leur intĂ©rĂȘt particulier. Autrement dit, tout en admettant quâil y a plus de primevĂšres que de fleurs dans un bouquet (ou plus de primevĂšres jaunes que de primevĂšres en gĂ©nĂ©ral), ces mĂȘmes sujets admettent dâordinaire quâen cueillant toutes les fleurs dâun jardin ou dâun prĂ© il ne restera plus de primevĂšres, mais quâen cueillant toutes les primevĂšres on laissera les autres fleurs :
The (5 ; 6). « Si je fais un bouquet de toutes les primevĂšres et toi de toutes les fleurs, lequel sera le plus grand ? â Le vĂŽtre. â (On prend 4 primevĂšres et 4 autres fleurs et on rĂ©pĂšte la question.) â La mĂȘme chose (A = Aâ). â Si dans un prĂ© tu cueilles toutes les primevĂšres il restera des fleurs ? â Oui. â Et si tu cueilles toutes les fleurs il restera des primevĂšres ? â Oui⊠non. â Pourquoi ? â Parce que vous prenez toutes les fleurs. â Et si on cueille toutes les primevĂšres jaunes il restera des primevĂšres ? â Oui, il reste les violettes. â Et si on cueille toutes les primevĂšres, il reste des primevĂšres jaunes ? â Non, parce que vous prenez toutes les primevĂšres et il nâen reste plus. » Les questions de quantification de lâinclusion nâen demeurent pas moins insolubles.
Aub (6 ; 9). « Dans le bouquet il y a plus de primevĂšres ou plus de fleurs ? â Plus de primevĂšres, parce que lĂ il y en a deux (fleurs non primevĂšres) et lĂ trois (primevĂšres). â Et dans ce bouquet, il y a plus de primevĂšres jaunes (2) ou plus de primevĂšres (3) ? â Plus de primevĂšres jaunes. Il nây a quâune primevĂšre violette. â Dans un champ tu ramasses toutes les primevĂšres, il reste des primevĂšres jaunes ? â Non. â Et si tu ramasses toutes les primevĂšres jaunes il reste des primevĂšres ? â Non. â Et dans ce bouquet il y a plus de primevĂšres ou de primevĂšres jaunes ? â Plus de jaunes, parce quâil y en a deux, et lĂ une primevĂšre violette. »
Dem (6 ; 6) : « Dans un champ, tu ramasses toutes les fleurs, restera-t-il des primevĂšres ? â Non, je les ramasse toutes. â Et si tu prends les primevĂšres jaunes, il restera des primevĂšres ? â Oui. â Si tu prends toutes les primevĂšres, il restera des fleurs ? â Oui, des marguerites, une rose⊠â Si tu fais un bouquet de toutes les fleurs et moi de toutes les primevĂšres, lequel sera le plus grand ? â Le vĂŽtre. »
On voit que si certaines rĂ©ponses Ă ces questions III C ou D sont encore manquĂ©es (cf. Aub pour les primevĂšres moins les jaunes), elles peuvent ĂȘtre fort bien rĂ©ussies chez des sujets qui par ailleurs Ă©chouent systĂ©matiquement Ă admettre que la collection totale (« toutes les fleurs ») est plus grande que la sous-collection (« toutes les primevĂšres »). Il y a lĂ une situation qui, au premier abord, semble contredire non seulement ce que nous venons de supposer de lâincapacitĂ© des sujets de ce niveau Ă comparer la sous-collection A Ă la collection B sans dĂ©truire celle-ci (dâoĂč la comparaison de A et de Aâ), mais encore tout ce que nous avons constatĂ© au chap. III Ă propos du « tous » et du « quelques ». En dâautres termes, on pourrait ĂȘtre tentĂ© dâattribuer Ă de simples artefacts verbaux les Ă©checs des sujets aux questions III A et B ainsi quâĂ celles du « tous » et du « quelques » et supposer que dans le cas de questions suffisamment concrĂštes, Ă©noncĂ©es dans le style de lâenfant (comme ces questions III C et D : « si tu cueillesâŠ, etc., restera-t-ilâŠ, etc.), le sujet domine tous les mĂ©canismes de lâemboĂźtement inclusif, y compris la soustraction B â A = Aâ (les fleurs moins les primevĂšres cueillies = les autres fleurs).
Notons en outre que la situation est la mĂȘme avec les perles 5 : lorsquâen prĂ©sence de la boĂźte B (perles toutes rouges, mais carrĂ©es et rondes), on demande Ă lâenfant « Si tu enlĂšves de cette boĂźte toutes les perles rouges, restera-t-il des carrĂ©es ? », il rĂ©pond naturellement que non ; et Ă la question « Si tu enlĂšves les perles carrĂ©es, restera-t-il des perles rouges ? », il rĂ©pond en gĂ©nĂ©ral quâil restera les rondes. Cela ne lâempĂȘche en rien, en prĂ©sence de la boĂźte contenant 8 ou 9 perles rouges dont 4 rondes et 4 ou 5 carrĂ©es, de dĂ©clarer ensuite quâil y a lĂ autant (4) ou plus (5) de carrĂ©es que de rouges, bien quâil perçoive Ă©videmment et dĂ©clare explicitement quâelles sont toutes rouges.
En rĂ©alitĂ© pour que les Ă©noncĂ©s (1) « Si on enlĂšve toutes les primevĂšres (B), il ne restera plus de primevĂšres jaunes (A) » et (2) « Si on enlĂšve les primevĂšres jaunes (A) il restera les primevĂšres violettes, etc. (Aâ) » puissent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des expressions de lâaddition A + Aâ = B et de la soustraction B â A = Aâ portant sur les classes A, Aâ et B, il faudrait faire la preuve que le tout B se conserve dans lâesprit de lâenfant au cours de ces manipulations, câest-Ă -dire que la soustraction apparente est bien lâinverse de lâaddition apparente. Or, tout ce que comporte lâĂ©noncé (1) est que lâenfant comprend que le tout B (primevĂšres) prĂ©sente des parties diffĂ©renciĂ©es A (jaunes) et Aâ (mauves) et quâen enlevant le tout, on prend en mĂȘme temps ces parties ; et tout ce que comporte lâĂ©noncé (2) est que lâenfant comprend quâen prenant une partie A il laisse lâautre partie Aâ, mais sans que lâon sache alors si le tout B se conserve en sa pensĂ©e en tant que rĂ©union de la partie enlevĂ©e et de la partie laissĂ©e : or, pour que la rĂ©union A + Aâ = B puisse ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une addition (opĂ©ratoire) et non pas simplement comme une intuition de collection Ă parties diffĂ©renciĂ©es, il faut justement que lâenfant comprenne simultanĂ©ment et la mobilitĂ© des parties, et la rĂ©versibilitĂ© des transformations (+ et â) et la conservation du tout B au cours de ces transformations. Or câest ici que la comparaison entre lâextension du tout B et celle de la partie A fournit un critĂšre dĂ©cisif, car pour affirmer que dans un bouquet il y a plus de primevĂšres (B) que de primevĂšres jaunes (A) il faut simultanĂ©ment concevoir le tout B comme la somme des parties A + Aâ et la partie A comme le rĂ©sultat de la soustraction B â Aâ, cette simultanĂ©itĂ© opĂ©ratoire impliquant alors la conservation du tout. Il nâest donc pas Ă©tonnant, malgrĂ© les apparences, que lâenfant du niveau II puisse intuitionner le tout comme une rĂ©union de ses parties (Ă©noncé 1) et lâune des parties comme sĂ©parĂ©e de lâautre (Ă©noncé 2) sans ĂȘtre capable pour autant de comparer en extension la partie A au tout B, car cette comparaison nâest impliquĂ©e ni dans lâĂ©noncé (1) ni dans lâĂ©noncé (2) : le fait quâen cherchant Ă effectuer cette comparaison, le sujet ne parvienne quâĂ comparer la partie A Ă sa complĂ©mentaire Aâ (le tout B Ă©tant momentanĂ©ment dĂ©truit) montre prĂ©cisĂ©ment que lâĂ©noncé (2) nâĂ©tait pas une soustraction proprement dite (de classes) mais le rĂ©sultat dâune simple intuition de la dissociation des parties A et Aâ.
Notons encore que la solution fausse du problĂšme de lâinclusion A < B, solution consistant Ă comparer les A aux Aâ, nâest pas la seule possible bien quâelle soit la plus frĂ©quente. Il arrive dâabord parfois que la rĂ©duction des B aux Aâ, au lieu dâĂȘtre en quelque sorte automatique ou inconsciente, soit au contraire motivĂ©e par le fait que lâon ne peut pas disposer deux fois du mĂȘme ensemble : si je fais un bouquet des primevĂšres (A), dira, par exemple, lâenfant, le bouquet des fleurs (B) nâaura plus de primevĂšres puisquâelles sont dĂ©jĂ dans le premier bouquet (B se rĂ©duira alors aux Aâ par soustraction des A). Signalons en outre le fait que, sâil y a plus de Aâ que de A lâenfant semble parfois rĂ©pondre juste (B > A), parce quâil appelle B les Aâ (or en ce cas Aâ > A).
Mais deux autres variĂ©tĂ©s de rĂ©ponses sont plus intĂ©ressantes. Lâune, qui semble au premier abord correcte, mais ne lâest pas en rĂ©alitĂ©, consiste Ă admettre que B > A simplement parce que le tout B reprĂ©sentĂ© par le rĂ©sidu Aâ est formĂ© dâĂ©lĂ©ments qualitativement hĂ©tĂ©rogĂšnes (« plusieurs couleurs »), tandis que la classe A demeure homogĂšne : en ce cas il nây a donc naturellement pas inclusion, et cela souvent mĂȘme si le sujet pense au tout B comme tel, qui nâest alors quâun tout diffĂ©renciĂ© et non pas une classe emboĂźtante. Enfin et surtout, il arrive quâĂ la question « Y a-t-il plus de A ou plus de B (si A < B) ? » lâenfant rĂ©ponde « la mĂȘme chose », non plus en pensant aux Aâ, mais en admettant que si « tous les A sont des B » alors rĂ©ciproquement « tous les B sont des A », ce qui nous ramĂšne aux erreurs par fausse quantification du prĂ©dicat sur lesquelles nous avons insistĂ© prĂ©cĂ©demment (chap. III § 1 et 2).
Voici deux exemples de ces sujets qui concluent Ă AÂ =Â BÂ :
Per (8 ; 3) a rĂ©ussi la hiĂ©rarchie : primevĂšres jaunes, primevĂšres et fleurs. « Peut-on mettre une primevĂšre dans la boĂźte des fleurs (sans changer dâĂ©tiquette) ? â Oui, la primevĂšre est aussi une fleur. â Peut-on mettre une de ces fleurs, par exemple la tulipe, dans la boĂźte des primevĂšres ? â Oui, câest une fleur comme la primevĂšre. » On le fait : elle juge aprĂšs coup que ça ne va pas et la remet avec les autres fleurs. « Peut-on faire un plus grand bouquet avec toutes les fleurs ou avec toutes les primevĂšres ? â Câest la mĂȘme chose : les primevĂšres câest des fleurs, alors !⊠â Si on cueille toutes les primevĂšres, reste-t-il des fleurs ? â Ah oui, il reste les Ćillets, les tulipes et les autres fleurs. â Si on cueille toutes les fleurs, reste-t-il des primevĂšres ? â Non, les primevĂšres sont des fleurs : on les cueille avec ! â Y a-t-il plus de fleurs ou plus de primevĂšres ? â Le mĂȘme nombre ; les primevĂšres câest des fleurs. â Compte les primevĂšres. â Quatre. â Et les fleurs ? â Sept. â Y a-t-il le mĂȘme nombre ? â (Ătonnement.) Ăa fait plus de fleursâŠÂ »
Pao (8 ; 11) : « Peut-on faire un bouquet plus grand avec toutes les primevĂšres ou avec toutes les primevĂšres jaunes ? â Ăa revient au mĂȘme. â Quâest-ce que tu veux dire ? Le mĂȘme nombre ? â Oui, les primevĂšres sont aussi des fleurs. »
Il valait la peine de citer de ces faits, qui confirment les interprétations du « tous » et du « quelques » suggérées au § 1 du chap. III.
Examinons maintenant les rĂ©actions du stade III au mĂȘme matĂ©riel de fleurs et dâobjets :
Vib (6 ; 11) classe dâemblĂ©e le matĂ©riel en A = les primevĂšres jaunes ; Aâ = les autres primevĂšres (en dessous) ; Bâ = les autres fleurs (Ă cĂŽtĂ© de A et Aâ, montrant ainsi que A + Aâ = B, toutes les primevĂšres) ; Câ = les cerises (Ă cĂŽtĂ© des fleurs) ; Dâ = les objets inanimĂ©s (Ă part, montrant ainsi que B + Bâ = C, les fleurs et C + C = D, les fleurs et fruits). â Questions II : « Peut-on mettre une (A) dans les (B : on montre A + Aâ) ? â Oui, câest une primevĂšre. â Et une primevĂšre (B) dans les fleurs (C) ? â Oui, câest une fleur. » Questions III : « Qui aura le plus grand bouquet, celui qui prend toutes les fleurs ou qui prend toutes les primevĂšres ? â Celui qui prend toutes les fleurs (montre lâensemble des C = A + Aâ + Bâ). â Et celui qui prend les primevĂšres jaunes ou les primevĂšres ? â Celui qui prend ça (A + Aâ) : il aura toutes les primevĂšres. »
Did (7 ; 5) classe dâabord en A = primevĂšres jaunes ; Aâ = autres primevĂšres et fleur orange ; Bâ = les autres fleurs ; Câ = objets. « Ăa va ? â Non, ça (fleur orange en Aâ) ne va pas trĂšs bien (il la met en Bâ). » Question III (avant II) : « Si un garçon veut cueillir toutes les fleurs et un autre toutes les primevĂšres, qui aurait le plus ? â La mĂȘme chose : 8 et 8 (= rĂ©sidu du stade II comme le tĂątonnement initial de sa classification). â Et toutes les primevĂšres ou toutes les primevĂšres jaunes ? â Celui qui prend toutes les fleurs : il prend les primevĂšres jaunes aussi. » Questions II : « On peut mettre une (A) dans les (B) ? â Bien sĂ»r, câest une primevĂšre. â Et celle-lĂ (primevĂšre orange) dans les (A) ? â Non. â On peut mettre les primevĂšres dans le bouquet de toutes les fleurs ? â Oui. â Et celle-lĂ (Aâ bleue) ? â Bien sĂ»r. â Et ce muguet dans ça (A + Aâ) ? â Non, ce nâest pas une mĂȘme. » Ă nouveau question III : « Toutes les fleurs ou toutes les primevĂšres ? â Celui qui prend toutes les fleurs il prend les primevĂšres aussi, il aura plus. »
Gil (7 ; 6) A = primevĂšres jaunes, Aâ = autres primevĂšres ; Bâ = autres fleurs et Câ = objets. Questions II : « Si tu fais un bouquet de primevĂšres, tu peux y mettre une (Aâ) aussi ? â Oui, câest une primevĂšre aussi. â Une (Aâ) dans les (Bâ) ? â Non, ça ne pousse pas ensemble. â Et les (A) dans le bouquet de toutes les fleurs ? â Bien sĂ»r, câest des fleurs. » Questions III : « Plus de fleurs ou plus de primevĂšres ? â Plus de fleurs : ça (A + Aâ + Bâ) contre ça (A + Aâ). â Plus de primevĂšres ou de primevĂšres jaunes ? â Plus de primevĂšres : ça (A + Aâ) contre ça (A). »
Rie (8 ; 2) classe comme Gil. Questions II : « Peut-on mettre une (A) dans les (C) ? â Bien sĂ»r, câest une fleur. â Et une (Aâ) dans les (A) ? â Non, elle nâest pas jaune. â Et une (Bâ) dans les (B = A + Aâ) ? â Non, ce nâest pas la mĂȘme sorte de fleur. â Et une (B) dans les (C = B + Bâ) ? â Oui, la primevĂšre est aussi une fleur ! » Questions III : « Plus de primevĂšres ou plus de fleurs ? â Il y a plus de fleurs. â Plus de primevĂšres ou plus de primevĂšres jaunes ? â Plus de primevĂšres. »
Trev (8 ; 6) classe comme les deux prĂ©cĂ©dents et rĂ©pond correctement aux questions II. On passe Ă Â III : « Si on fait un bouquet de toutes les primevĂšres ou un bouquet de toutes les primevĂšres jaunes, lequel sera le plus grand ? â Celui de toutes les primevĂšres. â Pourquoi ? â Parce que câest toutes les primevĂšres. â Toi tu fais un bouquet de toutes les fleurs et moi de toutes les primevĂšres ; qui aura le plus grand bouquet ? â Moi. â Lesquelles prendras-tu ? â (A + Aâ + Bâ = juste) Tout ça. â Il y a plus de fleurs lĂ (on montre le matĂ©riel en gĂ©nĂ©ral) ou plus de primevĂšres ? â Plus de fleurs lĂ , oui. â Et dans la forĂȘt (question nouvelle non posĂ©e aux sujets prĂ©cĂ©dents), il y a plus de fleurs ou plus de primevĂšres ? â Plus de primevĂšres. â Si on cueille toutes les Heurs, il reste des primevĂšres ? â Il nâen reste plus. â Alors il y a plus de fleurs ou plus de primevĂšres dans la forĂȘt ? â Plus de primevĂšres. â Montre-moi toutes les fleurs ici (matĂ©riel). â (Il montre maintenant les Bâ seules !). â Et si je prends toutes les primevĂšres jaunes et toi toutes les primevĂšres, qui a plus ? â Moi : jâaurai toutes les primevĂšres lĂ (A) et lĂ (Aâ). â Compte-les. â Non (lâair de dire : ce nâest pas la peine) : il y a plus de primevĂšres ! »
Ar (9 ; 2) classe comme les prĂ©cĂ©dents et rĂ©pond correctement aux questions II. Questions III : « Quel sera le plus grand bouquet, celui de toutes les primevĂšres ou de toutes les primevĂšres jaunes ? â Toutes les primevĂšres, bien sĂ»r : on prend aussi les jaunes ! â Et toutes les primevĂšres ou toutes les fleurs ? â Celui qui prend toutes les fleurs, il prend aussi les primevĂšres. »
Les questions III C et III D sont naturellement toujours résolues.
Sur 63 sujets de 5 à 10 ans, nous avons trouvé les résultats quantitatifs suivants, en % de réponses justes. La question A < B signifie « Y a-t-il dans ce bouquet plus de primevÚres ou de primevÚres jaunes ? » et la question B < C « plus de fleurs ou plus de primevÚres ? ».
Tableau IV. Pourcentage des réponses justes aux questions A < B, B < C et aux deux
| Ăges (n de sujets) | 5-6 (20) | 7 (19) | 8 (17) | 9-10 (13) |
|---|---|---|---|---|
| AÂ <Â B | 30 | 38 | 67 | 96 |
| BÂ <Â C | 47 | 47 | 82 | 77 |
| Les deux | 24 | 26 | 61 | 73 |
Quant aux questions III C et III D, sous les formes BA (= si on cueille tous les B, restera-t-il des A si A < B ?), AB (= si on cueille tous les A restera-t-il des B, si A < B ?), CB et BC, on trouve :
Tableau V. Pourcentage des réponses justes aux questions BA, AB, CB et BC :
| [Ăges] | BA | AB | CB | BC |
|---|---|---|---|---|
| 5-6 ans | 71 | 83 | 71 | 71 |
| 7-8 ans | 66 | 75 | 85 | 78 |
On peut donc conclure quâĂ partir de 8 ans la rĂ©action moyenne des sujets est bien diffĂ©rente de celle du stade II (5-7 ans) : lâenfant est dorĂ©navant capable, non seulement de classer correctement le matĂ©riel selon le principe dâun groupement additif (A + Aâ = B, B + Bâ = C et C + Câ = D), mais encore de confĂ©rer Ă cette hiĂ©rarchie, que contrĂŽlent les questions II aisĂ©ment rĂ©solues, le caractĂšre dâun systĂšme dâinclusions. En effet, en corrĂ©lation avec les rĂ©actions du stade III dĂ©jĂ citĂ©es au chap. III Ă propos du « tous » et du « quelques » (§ 1 et 2), ces sujets se rĂ©vĂšlent aptes Ă comparer un tout B (ou C, etc.) Ă lâune de ses parties selon le rapport dâextension A < B (ou B < C, etc.) qui implique lui-mĂȘme la conservation du tout malgrĂ© la dissociation mentale des parties (A = B â Aâ ou B = C â Bâ, etc.). La plupart des rĂ©ponses sont parfaitement explicites : « Celui qui prend toutes les fleurs (= C), dit par exemple Did, il prend les primevĂšres aussi (= B) : il aura plus. » Ainsi lâextension est enfin ajustĂ©e Ă la comprĂ©hension !
Mais, par un dĂ©calage remarquable, sur lequel nous aurons lâoccasion de revenir Ă propos de la classification des animaux (§ 2), il suffit de prier un sujet raisonnant de façon parfaitement correcte sur le matĂ©riel quâil a sous les yeux, comme Trev, dâappliquer le mĂȘme schĂ©ma inclusif aux primevĂšres et aux fleurs qui se trouvent « dans la forĂȘt » pour que tout soit Ă recommencer ! Trev, qui pourtant dĂ©clare sans hĂ©siter « Il y a plus de fleurs lĂ (A + Aâ + Bâ) » que de primevĂšres (A + Aâ), ne parvient plus, dans le cas des fleurs poussant dans les bois, quâĂ opposer les primevĂšres aux autres fleurs (non-primevĂšres) et Ă©choue Ă comparer la classe incluse (les primevĂšres) Ă la classe emboĂźtant (toutes les fleurs) ! Et cependant il rĂ©sout sans difficultĂ© la question III C : « Si on cueille toutes les fleurs (dans la forĂȘt) restera-t-il des primevĂšres ? » Il y a donc lĂ un problĂšme quâil sâagira de reprendre, comme nous allons le faire au paragraphe suivant.
§ 2. La classification des animauxđ
Nous allons maintenant chercher Ă analyser les rĂ©actions des enfants aux trois mĂȘmes sortes de questions (classifications spontanĂ©es, questions gĂ©nĂ©rales dâinclusions et quantification de lâinclusion dans les cas A < B et B < C : voir dĂ©but du § 1), mais posĂ©es cette fois Ă propos dâanimaux et non plus de fleurs. Si ce second groupe de problĂšmes, quoique identiques dans la forme Ă ceux du premier groupe, mĂ©rite un examen sĂ©parĂ©, que nous avons conduit sur 117 sujets de 7 Ă 13-14 ans, câest que les rĂ©actions observĂ©es, bien que semblables Ă celles que nous venons de dĂ©crire, se trouvent prĂ©senter un retard systĂ©matique par rapport Ă ces derniĂšres. Ce dĂ©calage est alors dâun certain intĂ©rĂȘt en lui-mĂȘme parce quâil est trĂšs rĂ©vĂ©lateur de la nature des opĂ©rations concrĂštes dont le dĂ©veloppement, contrairement Ă celui des opĂ©rations formelles, du moins Ă©lĂ©mentaires, ne peut jamais ĂȘtre dissociĂ© des contenus intuitifs auxquels ces opĂ©rations sâappliquent ; il sâagira donc dâen dĂ©terminer la raison.
Cette raison tient sans doute au caractĂšre plus abstrait des classes utilisĂ©es eu Ă©gard aux actions habituelles. Lorsque les sujets des chap. I Ă Â III manipulent des carrĂ©s et des ronds de diverses couleurs, ou lorsque les sujets du § 1 de ce chapitre IV raisonnent sur des primevĂšres et des fleurs, les objets posĂ©s sur la table sont bien dĂ©signĂ©s par des mots qui Ă©voquent des concepts verbaux de caractĂšre gĂ©nĂ©ral et par consĂ©quent abstrait. Mais les sujets sâen tiennent aux Ă©lĂ©ments posĂ©s sur la table, qui sont objets dâune perception visuelle actuelle et simultanĂ©e, parce quâil est courant dans la vie dâun Ă©colier de 5 Ă 9 ans de manipuler des carrĂ©s et des ronds et (sâil habite une petite ville) de faire dans son jardin ou au cours de ses promenades des bouquets de fleurs et de primevĂšres.
En prĂ©sentant des canards, dâautres oiseaux et dâautres animaux dessinĂ©s sur des cartons mobiles, on nâexige rien de plus, en apparence, quâavec le matĂ©riel de formes gĂ©omĂ©triques ou de fleurs : on nâinterroge que sur des objets perceptibles dĂ©signĂ©s par des noms connus, sans se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement aux concepts verbaux correspondants, dans toute leur gĂ©nĂ©ralitĂ©. Mais, en rĂ©alitĂ© (câest du moins ce que nous ont suggĂ©rĂ© a posteriori les faits recueillis), pour admettre que les canards sont des oiseaux et que les oiseaux sont des animaux, lâenfant ne peut plus sâappuyer simplement sur des schĂšmes dâaction analogues Ă ceux qui interviennent dans le dessin des formes gĂ©omĂ©triques ou dans la cueillette des fleurs : il est donc obligĂ© de recourir davantage aux concepts de la langue et de les structurer ou de les réélaborer au cours mĂȘme de lâinterrogation. Câest ce qui expliquerait le retard systĂ©matique mentionnĂ© Ă lâinstant. Or, si tel est le cas, on voit alors lâintĂ©rĂȘt du problĂšme que lâon pourrait Ă©noncer comme suit : que deviennent les emboĂźtements hiĂ©rarchiques et la quantification des inclusions lorsque ces opĂ©rations ne sâappliquent plus Ă des objets immĂ©diatement manipulables, mais Ă des concepts relativement abstraits quoique reprĂ©sentĂ©s symboliquement par des Ă©lĂ©ments reprĂ©sentatifs actuellement perceptibles ?
Le matĂ©riel utilisĂ© a Ă©tĂ© de deux sortes : (1) une sĂ©rie I (simplifiĂ©e) comprend trois (ou quatre) canards (classe A), trois (Ă cinq) oiseaux non canards (classe Aâ = coq, moineau, perroquet) et cinq animaux non oiseaux (classe Bâ : serpent, souris, poisson, cheval, caniche : voir pour cette sĂ©rie I la fig. 9) les classes primaires attendues 6 Ă©tant donc les canards A, les oiseaux B et les animaux C ; (2) une sĂ©rie II de 18 images comprenant trois canards (A), quatre oiseaux non canards (Aâ), quatre animaux qui volent mais non oiseaux (Bâ : abeille, papillon, libellule et chauve-souris), sept animaux qui ne volent pas (Câ) et trois objets inanimĂ©s (Dâ), les classes primaires attendues Ă©tant les canards A, les oiseaux B, les animaux qui volent C, les animaux D et les ĂȘtres vivants et non vivants E.
On dispose en outre de boĂźtes transparentes de grandeurs diffĂ©rentes (transparentes pour prĂ©server la perception des liaisons), sâemboĂźtant les unes dans les autres et correspondant aux classes primaires A, B, C, etc., et dâĂ©criteaux sur lesquels on inscrira ce que lâenfant suggĂšre comme dĂ©nomination de ces classes. â La marche de lâinterrogation est la mĂȘme quâĂ propos des fleurs (voir le dĂ©but du § 1). On insiste entre autres sur les questions : « A-t-on le droit de mettre A dans B ou B dans A ? », etc.
Le rĂ©sultat de cette recherche est donc que ni lâinclusion hiĂ©rarchique A < B < C, etc. ni la quantification de lâinclusion ne sont acquises au dĂ©but du stade des opĂ©rations concrĂštes, mais seulement au cours de la seconde moitiĂ© de ce stade III ou mĂȘme aux confins du stade des opĂ©rations formelles. Il se trouve alors que des sujets appartenant au stade III pour dâautres questions donnent des rĂ©ponses Ă©quivalentes Ă celles du stade I pour ce qui est des animaux. Nous appellerons donc D I, D II, D III les stades relatifs Ă ce dernier domaine, entendant par lĂ quâil sâagit de stades avec dĂ©calages D 7, contemporains par consĂ©quent de stades plus Ă©levĂ©s en dâautres domaines.
Nous distinguerons ainsi un stade D I au cours duquel il nây a encore ni emboĂźtements corrects ni comprĂ©hension des rapports dâextension, et avec rĂ©actions intermĂ©diaires pour les questions III C et D :
Pie (7 ; 11). SĂ©rie I : « Pour ça câest des⊠â Animaux. â Peux-tu faire deux tas ? â (Elle met les canards dâun cĂŽtĂ© et le reste de lâautre). â Et avec ça (le reste) tu peux faire deux nouveaux tas ? â Oui, les oiseaux et les animaux (comme si les oiseaux nâĂ©taient pas des animaux). â Les canards sont des oiseaux ? â Oui⊠non. â Ils ont tous des plumes ? â Oui. â Si on met tout dans cette boĂźte (C) que faut-il Ă©crire dessus ? â Les animaux. » Pie met les oiseaux sauf les canards en B et les canards en A : « Les canards sont des animaux ? â Oui. â Les oiseaux sont des animaux ? â Oui. â On peut mettre les canards (A) dans les (B) ? â Non, câest pas des oiseaux. â On peut les mettre dans (C) ? â Non. â (C) câest quoi ? â Tous les animaux. â Alors on peut mettre les canards (A) dans les (C) ? â Non. »
« Si on tue tous les canards, il restera dâautres animaux Ă plume ? â Oui, les oiseaux. â Si on tue les canards, il restera dâautres animaux ? â Oui, les oiseaux, le chat, etc. â Si on tue tous les animaux, il restera des canards ? â Oui⊠non, ils sont tous tuĂ©s. â Si on tue tous les animaux, il restera des animaux Ă plume ? â Non, parce quâon tue tous les animaux. »
« Dans cette boĂźte, il y a plus dâoiseaux ou plus dâanimaux ? â Plus dâoiseaux. â Pourquoi ? â Non, câest la mĂȘme chose (=4 oiseaux et 4 animaux non oiseaux). »
Esc (7 ; 6) classe en (1) ceux qui ont des ailes ouvertes, en (2) les ailes fermĂ©es et en (3) ceux qui nâont pas dâailes. Dans les boĂźtes il met en A les oiseaux, en B les trois insectes et les mouettes et en C les animaux sans ailes : « Si on enlĂšve ça (la cloison entre A et B), ça va ? â Oui, parce quâils ont des ailes », mais il refuse de mettre les mouettes dans les oiseaux et soutient que les canards nâont pas dâailes.
Esc admet que les oiseaux sont des animaux : « Dans cette boĂźte y a-t-il plus dâoiseaux ou plus dâanimaux ? â Plus dâanimaux, non, plus dâoiseaux. »
Mey (8 ; 10) : « Tu vas faire des tas avec les animaux qui se ressemblent. â (Quatre tas : 1) canards ; 2) autres oiseaux ; 3) chat et souris ; 4) cheval et chat). â On peut mettre ensemble (1) et (2) ? â Câest tous des oiseaux. â Et (3) et (4) ? â Câest tous des bĂȘtes. » On propose ensuite les boĂźtes : Mey met en A les canards, en B les autres oiseaux et en C le reste. Puis on demande (avec le jeu des cloisons mobiles) : « En (C) on peut tout mettre ? â Oui, toutes les bĂȘtes. â Les canards câest des oiseaux ? â Oui. â Câest des bĂȘtes ? â Oui. â On peut les mettre en (B) ? â Oui. â En (C) ? â Non. â On peut mettre le cheval en A ? â Non. Câest comme si je mettais un oiseau en (C) (cf. la fausse rĂ©ciprocitĂ©). â Pourquoi ? â Le cheval câest pas un canard. â Mais on peut mettre les canards en (C) ? â Oui, câest des bĂȘtes. »
« Si on tue tous les canards, il reste des oiseaux ? â Oui. â Et il reste des bĂȘtes ? â Oui. â Si on tue tous les oiseaux il reste des canards ? â Oui. â Et si on tue toutes les bĂȘtes il reste des oiseaux ? â Non, câest tout des bĂȘtes. »
« Dans cette boĂźte (4 canards et 4 autres oiseaux), il y a plus de canards ou plus dâoiseaux ? â Il y a la mĂȘme chose. â Essaye de compter tous les oiseaux. â Avec les canards ? (Il est donc dâaccord que les canards sont des oiseaux.) â Tous les oiseaux. â Il y en a 8 (juste). â Et les canards ? â Il y en a 4 (juste). â Alors il y a plus dâoiseaux ou plus de canards ? â Il y en a la mĂȘme chose (!). »
Stod (8 ; 11). SĂ©rie II : rĂ©partit en animaux et objets inanimĂ©s. « On peut aussi mettre les animaux sauvages et pas sauvages. On peut aussi les mettre de plus en plus gros. â Range dans la boĂźte (A) et que ça aille aussi dans la boĂźte (B) quand on enlĂšve cette barriĂšre ; etc. â (A) Libellule, abeille, araignĂ©e, papillon ; (B) les bĂȘtes un peu petites et les canards ; (C) les oiseaux et les grenouilles ; (D) les grosses bĂȘtes. » « Si un chasseur peut attraper tous les oiseaux, il reste encore des animaux ? â Non. â Et les moustiques ? â Ah oui ; si on tue tous les oiseaux il reste aussi les papillons. â Il y a plus dâanimaux qui volent dans la nature, ou plus dâanimaux ? â Sais pas. â Et dans cette boĂźte (4 sur 8) ? â La mĂȘme chose. »
Ă lire ces rĂ©ponses on Ă©prouve lâimpression curieuse de retrouver les rĂ©actions des sujets de 4 Ă 6 ans en prĂ©sence dâun matĂ©riel gĂ©omĂ©trique ou de fleurs. Et pourtant en ces deux domaines ces mĂȘmes sujets raisonneraient correctement par emboĂźtements hiĂ©rarchiques avec quantification de lâinclusion.
Ă commencer par les problĂšmes dâinclusion, on voit que ces sujets ne parviennent mĂȘme pas Ă rĂ©soudre les questions III C (si on enlĂšve tous les A restera-t-il des B, pour A < B ?) et III D (si on enlĂšve tous les B restera-t-il des A, pour A < B ?). Cette derniĂšre est rĂ©ussie aprĂšs hĂ©sitation par Pie ainsi que par Mey pour les animaux Ă plume, mais est manquĂ©e par Mey pour les canards (si on tue tous les oiseaux il restera des canards ?) bien quâil ait affirmĂ© quâils Ă©taient des oiseaux. La question III C est rĂ©ussie par Pie (qui nie que les canards soient des oiseaux) et par Mey, mais manquĂ©e par Stod (si on tue tous les oiseaux il ne restera plus dâanimaux).
La question de la quantification de lâextension est a fortiori manquĂ©e : Pie voit plus dâoiseaux que dâanimaux, puis le mĂȘme nombre, dans une boĂźte de 4 oiseaux et 8 animaux. Esc et Stod rĂ©agissent de mĂȘme. Mey va jusquâĂ dire quâil y a le mĂȘme nombre dâoiseaux et de canards aprĂšs avoir comptĂ© 8 oiseaux « avec les canards » et 4 canards comme si ces quatre nâĂ©taient pas inclus dans les huit ! Quant aux relations entre la classe incluse et la classe incluante dans la nature, Stod dĂ©clare ne pouvoir dĂ©cider sâil existe plus dâanimaux qui volent ou plus dâanimaux en gĂ©nĂ©ral, puisquâil ne peut pas les compter.
Or, il est clair que si ces sujets ont tant de peine Ă comparer la partie A au tout B et substituent systĂ©matiquement Ă ce dernier la partie restante Aâ, câest que le tout ne reprĂ©sente dans ce domaine zoologique rien de trĂšs dĂ©fini pour eux : pour Pie les canards ne sont pas des oiseaux, pour Esc les canards nâont pas dâailes et les mouettes ne sont pas des oiseaux, etc. Aussi bien, les classifications spontanĂ©es, au lieu de se rĂ©fĂ©rer Ă ces cadres verbaux encore trop abstraits que sont les oiseaux et les animaux, recourent-elles souvent Ă des caractĂšres plus familiers comme les animaux sauvages ou domestiques, les petits et les gros (Stod) ou mĂȘme Ă des caractĂšres purement contingents comme dâavoir les ailes ouvertes (insectes et mouettes !) ou fermĂ©es sur lâimage qui les reprĂ©sente (Esc). La division la plus usuelle oppose les bĂȘtes qui volent Ă celles qui marchent. Mais en dehors de ce cadre on observe dâĂ©tranges rapprochements comme chez Stod qui, aprĂšs avoir bien dĂ©butĂ© par une classe dâinsectes, met les canards avec les souris, etc. (« bĂȘtes un peu petites ») puis les oiseaux avec les grenouilles.
Lorsquâon essaie de provoquer les inclusions grĂące aux cadres dâemboĂźtements, ces sujets ne rĂ©ussissent guĂšre mieux. On observe bien parfois un dĂ©but de gĂ©nĂ©ralisation comme chez Esc avec ses « bĂȘtes qui ont des ailes » (A + Aâ). Mais on retrouve aussi des difficultĂ©s connues aux niveaux infĂ©rieurs et rĂ©apparaissant ici en vertu du dĂ©calage signalé : Mey se refuse avec raison Ă mettre un cheval avec les canards, mais trouve cela aussi absurde que de mettre les oiseaux parmi les animaux en gĂ©nĂ©ral (aprĂšs quoi il se rallie, mais aprĂšs avoir dĂ» lutter contre sa tendance Ă la fausse rĂ©ciprocitĂ© des inclusions : tous les A sont B = tous les A sont tous les B). Pie oppose de mĂȘme les oiseaux aux animaux, comme sâil nây avait pas inclusion, et Stod Ă©choue Ă toute hiĂ©rarchie pour les emboĂźtements A < B < C < D.
Au total ces faits dĂ©montrent une fois de plus que les opĂ©rations concrĂštes de classification nâont encore rien dâun mĂ©canisme formel applicable Ă nâimporte quel contenu : il suffit que la matiĂšre Ă classer soit dĂ©pourvue des caractĂšres intuitifs ou perceptifs facilitant la constitution de classes emboĂźtables pour que les sujets, au lieu de chercher Ă appliquer des structures quâils connaissent par ailleurs lorsquâils les utilisent en prĂ©sence dâautres contenus, retombent dans les procĂ©dĂ©s par juxtaposition et dans les erreurs systĂ©matiques caractĂ©ristiques des niveaux infĂ©rieurs.
De 9 à 12 ans, on peut distinguer un second stade D II, caractérisé par ses réussites partielles et qui assure ainsi la transition entre les échecs du niveau D I et les succÚs du niveau D III :
Lou (9 ; 11) fait dâabord plusieurs collections juxtaposĂ©es, sans anticipation (cf. le niveau D I). Mais en prĂ©sence des boĂźtes, il met les canards en A, les autres oiseaux en B, les autres animaux qui volent (insectes) en C et les animaux restants en D. « Si jâenlĂšve cette cloison (AB), ça va ? â Oui, câest les mĂȘmes animaux (oiseaux y compris les canards). â Et si jâenlĂšve cette cloison (BC), ça va aussi ? â Oui (hĂ©sitation). Câest tous des animaux qui volent (il enlĂšve lâaraignĂ©e et la met en D). â Et si jâajoute le poisson, oĂč le mets-tu ? â (En D.) » « Dans la nature, il y a plus dâanimaux qui volent ou plus dâoiseaux ? â Sais pas. â Si tu fais une collection dâanimaux qui volent et moi une collection dâoiseaux, qui en aura plus ? â La collection dâanimaux, parce quâil y a plus dâanimaux que dâoiseaux. â Dans la collection des animaux on pourra mettre les oiseaux ? â Non. â Mais câest des animaux ou pas ? â Ah ! oui. »
Jac (9 ; 1) met les poules en A, les « canards de toutes sortes (= canards et dindons) » dans la boĂźte B et les « animaux de toutes sortes » en C. « Puis-je mettre les poules dans la boĂźte moyenne (B) ? â Oui, câest aussi un (z)oiseau. â Et dans la grande boĂźte (C) ? â Oui, câest un animal. â Et le chat, puis-je le mettre en (B) ? â Oui, câest aussi un animal. â Pourquoi ? â Ah ! non, câest un animal mais pas un oiseau. â Y a-t-il lĂ (boĂźte B) plus de poules ou plus dâoiseaux ? â Autant (4 poules et 8 oiseaux). â Et lĂ (C), plus dâoiseaux ou plus dâanimaux ? â Plus dâoiseaux⊠Ah ! non, plus dâanimaux. Les poules sont aussi des animaux ! â Et lĂ (B), plus de poules ou plus dâoiseaux ? â Plus dâoiseaux, les poules sont aussi des oiseaux. â Si on tue toutes les poules, reste-t-il des oiseaux ? â Non⊠oui. â Si on tue tous les oiseaux, reste-t-il des animaux ? â Non, oui, le chien. â Et si on tue tous les animaux⊠â Non, rien. »
Fra (10 ; 2) divise en « ceux qui volent » (B) et « ceux qui restent sur la terre » (Bâ) et subdivise les oiseaux en (A) « ceux qui volent bien » (perroquet et pinson) et « moins bien (Aâ : canards et coq). « Et tout ensemble (boĂźte C) ? â Des animaux. â Si jâenlĂšve la cloison (BC) ? â Non, câest pas toute la volaille⊠Oui, câest tous des animaux. â Peut-on mettre le serpent en (B) ? â Oui, câest aussi un animal⊠non câest pas de la volaille. â Peut-on mettre le coq en (C) ? â Oui, câest tous des animaux. Le serpent nâest pas de la volaille, mais le coq est un animal. » Questions III C et D (« Si on supprime B reste-t-il des A, etc. ») toutes rĂ©ussies. « Dans le monde y a-t-il plus de volailles ou plus dâanimaux ? â Plus dâanimaux, car la volaille câest aussi des animaux. â Et dehors, y a-t-il plus de volaille, ou de volaille qui ne vole pas bien ? â Je ne sais pas, il y a beaucoup des deux sortes. â (On rĂ©pĂšte la question). Peut-on savoir ? â On peut savoir, mais difficilement⊠Ah ! Mais câest toute de la volaille. Alors il y a plus de volaille. »
Chas (10 ; 2) rĂ©agit comme les cas Per et Pag au § 1 : « Y a-t-il plus dâanimaux domestiques ou plus de canards ? â Tous les deux pareils : les canards sont aussi des animaux domestiques. â Y a-t-il plus dâanimaux domestiques ou plus dâanimaux ? â La mĂȘme chose : ils sont aussi des animaux. â Tous les animaux domestiques sont des animaux ? â (Il regarde une Ă une les cartes.) Ăa câest un animal, ça aussi, ça aussi, oui tous. â Et tous les animaux sont des animaux domestiques ? â (Il regarde.) Ah ! non, pas le serpent ! â Y a-t-il le mĂȘme nombre dâanimaux domestiques et dâanimaux ? â Alors il y a plus dâanimaux. »
Nov (11 ; 5), sĂ©rie II, rĂ©partit en non-vivants (Dâ) et vivants (D), puis en animaux qui ne volent pas (Câ) et qui volent (C), puis en insectes (Bâ) et en oiseaux (B), eux-mĂȘmes divisĂ©s en canards (A) et le reste (Aâ). Il est dâaccord dâenlever la cloison (AB), ce qui donne tous les oiseaux, etc. « Il y a plus dâoiseaux, dans ces boĂźtes, ou plus de canards ? â Plus dâoiseaux. â Et plus dâanimaux qui volent ou plus dâoiseaux ? â (Il regarde les nombres Bâ et B.) Câest pareil. â (On rĂ©pĂšte.) â Ah ! non, plus dâanimaux qui volent parce que les oiseaux câest des animaux qui volent. »
Merm (12 ; 9). MĂȘme question : « Plus dâoiseaux parce quâil y a plus dâespĂšces⊠Ah ! non, plus dâanimaux qui volent. â Et plus dâanimaux ou dâanimaux qui volent ? â Plus dâanimaux, parce que les animaux comprennent toutes les autres espĂšces. »
On voit quâaux progrĂšs de la classification hiĂ©rarchique correspondent des rĂ©actions graduellement adaptĂ©es aux questions de quantification de lâinclusion. Les rĂ©actions du stade D III sont par contre immĂ©diatement correctes :
Pat (10 ; 2), sĂ©rie I, rĂ©partit en (A) canards, (B) animaux qui volent et (C) animaux « mĂ©langĂ©s ». Refuse de mettre le chien en B, mais accepte de mettre les canards, coqs, etc., en C. « Dans le monde y a-t-il plus dâanimaux ou plus dâanimaux qui volent ? â Plus dâanimaux, parce quâils sont plus nombreux. â Et plus dâanimaux ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux. »
Jel (10 ; 11), sĂ©rie II : mĂȘme classification que Nov. « Il y a plus dâanimaux, dans le monde, ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux, parce que les oiseaux câest tous des animaux. â Et plus dâanimaux qui volent, ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux qui volent, parce quâil y a les insectes et les oiseaux. »
Oet (11 ; 11), sĂ©rie II, rĂ©partit en (A) canards, (Aâ) autres oiseaux, (B) mouton, cheval, Ă©lĂ©phant et (Câ) objets. « Si on enlĂšve cette cloison (AAâ) ? â Câest tous les oiseaux (B). â Et (BB) ? â Câest tous les animaux (C). Tout ça vit. » On rajoute des insectes : « Il faudrait encore un casier pour les insectes qui volent et les chauves-souris. » « Y a-t-il plus dâanimaux qui volent ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux qui volent. »
Tra (12 ; 4) commence par mettre en A les canards et les grenouilles, en Aâ les oiseaux et chauves-souris et en Bâ les insectes et autres animaux mais il dĂ©fait ce quâil vient dâarranger et met en A les insectes dont il enlĂšve lâaraignĂ©e, en Aâ les oiseaux et chauves-souris (dâoĂč A + Aâ les « animaux qui volent ») et en Bâ les autres animaux. « Il y a plus dâinsectes ou plus dâanimaux qui volent ? â Plus dâanimaux qui volent parce que tous les insectes sont des animaux qui volent. â Plus dâanimaux qui volent ou plus dâanimaux ? â Plus dâanimaux parce que ceux qui volent sont des animaux. â Plus dâanimaux qui volent ou plus dâoiseaux ? â Plus dâanimaux qui volent parce quâil y a les oiseaux et les insectes. »
Du point de vue quantitatif les questions dâinclusion ont donnĂ© les rĂ©sultats suivants de 8 Ă 13 ans (sur 117 sujets, avec la technique simplifiĂ©e) :
Tableau VI. Pourcentage des réponses justes aux questions A < B, B < C et aux deux
| Ăges (et n de sujets) | AÂ <Â B | BÂ <Â C | Les deux |
|---|---|---|---|
| 8 (17) | 43 | 38 | 25 |
| 9 (22) | 50 | 66 | 27 |
| 10 (14) | 50 | 62 | 42 |
| 11 (17) | 46 | 82 | 56 |
| 12-13 (47) | 67 | 75 | 67 |
Dâautre part, les questions III C et D sous les formes BA, AB, CB, BC, AC et CA (voir le tabl. V du § 1), ont donnĂ© (les Ăąges de 11-13 ans atteignent le 100 %) :
Tableau VII. Pourcentage des réponses justes aux questions BA, AB, CB, BC
| [Ăges (et n de sujets)] | B A | A B | C B | B C | A C | C A |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 7-8 ans (14) | 75 | 94 | 75 | 90 | 100 | 88 |
| 9 ans (13) | 94 | 100 | 100 | 100 | 100 | 88 |
| 10 ans (10) | 100 | 100 | 90 | 100 | 100 | 100 |
On constate, au total, combien ces derniĂšres questions sont plus faciles que celles de lâinclusion. Dâautre part les questions A < B et B < C sont rĂ©solues un peu plus tardivement dans le cas des animaux que dans celui des fleurs. Ă reprendre lâexplication que nous suggĂ©rions au dĂ©but de ce paragraphe, on peut donc admettre que quand le classement ne prolonge plus directement une action effective possible, telle que de cueillir des fleurs pour en faire un bouquet ou de rassembler des images Ă©voquant cette action, mais porte sur des objets impossibles Ă rassembler (les animaux eux-mĂȘmes, par opposition aux images qui les symbolisent simplement), alors lâinclusion ou sa quantification se trouvent beaucoup plus difficiles.
Un tel phĂ©nomĂšne nous permet de conclure Ă la nature proprement opĂ©ratoire, et non pas simplement linguistique, du schĂšme de lâinclusion. Lorsque certains auteurs 8 dĂ©duisent, du fait que des enfants de 2-4 ans dĂ©jĂ savent parfois dire quâun chien est un animal, quâune dame est une personne ou quâune marguerite est une fleur, que ces enfants atteignent un niveau de classification hiĂ©rarchique, il convient donc dâintroduire certaines distinctions. Que ces enfants soient dĂ©jĂ capables, pour certains Ă©lĂ©ments familiers, de dĂ©passer le niveau des collections figurales et de confĂ©rer ainsi Ă certains schĂšmes verbaux une structure de collections (non figurales) diffĂ©renciĂ©es, comportant donc des parties et un tout, cela est Ă©vident. Mais la leçon des donnĂ©es dĂ©crites dans ce chap. IV est quâil ne suffit pas dâune rĂ©union de forme A + Aâ â B pour en tirer la comprĂ©hension de lâĂ©quivalence A = B â Aâ avec conservation du tout B et comparaison quantitative possible de forme A < B. Or, ce sont cette conservation et cette comparaison qui caractĂ©risent lâinclusion authentique, câest-Ă -dire non pas nĂ©cessairement celle du logicien, mais celle que le sujet lui-mĂȘme finira par construire. Et cette inclusion-lĂ nâest point acquise du seul fait que lâenfant parle correctement et emploie des concepts verbaux qui, dans la langue de lâadulte, sont coordonnĂ©s par des liaisons dâinclusion. Lâinclusion est donc de nature proprement opĂ©ratoire, et câest parce quâil en est ainsi quâelle constitue la condition nĂ©cessaire de toute classification proprement hiĂ©rarchique, et non pas seulement diffĂ©renciĂ©e.
Quant Ă savoir comment lâenfant en viendra de la rĂ©union intuitive A + Aâ = B Ă lâopĂ©ration inverse A = B â Aâ qui fonde ainsi lâinclusion, tout le problĂšme se rĂ©duit Ă celui de la connexion croissante entre la mĂ©thode ascendante de classification (partir des petites collections pour construire les grandes) et la mĂ©thode descendante (partir des grandes collections et les subdiviser). Or cette question de la liaison entre les deux mĂ©thodes possibles de dĂ©part se rĂ©duit elle-mĂȘme Ă celle de la mobilitĂ© rĂ©troactive et anticipatrice que nous Ă©tudierons au chap. VII. Mais, avant de pouvoir en venir Ă lâanalyse de ces mĂ©canismes fondamentaux, qui nous fourniront la clef de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et par consĂ©quent de lâinclusion, encore est-il nĂ©cessaire dâexaminer les questions de complĂ©mentaritĂ© (chap. V) et la construction des classifications multiplicatives (chap. VI).