La GenÚse des structures logiques élémentaires : classifications et sériations ()
Chapitre III.
Le « tous » et le « quelques » et les conditions de lâinclusion 1
a
đ
Tout ce que nous avons vu jusquâici, notamment en ce qui concerne les difficultĂ©s du passage des collections non figurales aux classes, nous a conduits Ă supposer que le problĂšme essentiel de la construction des classes Ă©tait la coordination de lâextension et de la comprĂ©hension. Il sâagit donc maintenant dâexaminer cette question en elle-mĂȘme et dâimaginer Ă son sujet quelques expĂ©riences susceptibles de mettre en lumiĂšre les Ă©tapes de lâinclusion comme telles, câest-Ă -dire de cette liaison fondamentale unissant une sous-classe caractĂ©risĂ©e par lâextension « quelques » Ă sa classe emboĂźtante caractĂ©risĂ©e par lâextension « tous », ces « quelques » et ces « tous » Ă©tant eux-mĂȘmes dĂ©terminĂ©s par un certain nombre de qualitĂ©s ou relations en « comprĂ©hension ».
La question-clef Ă poser Ă cet Ă©gard sera celle que le logicien Hamilton appelait la quantification du prĂ©dicat et qui, psychologiquement, ne peut ĂȘtre rĂ©solue que par un ajustement rĂ©ciproque adĂ©quat entre la comprĂ©hension (prĂ©dicat) et lâextension (quantification des termes auxquels sâapplique ce prĂ©dicat), câest-Ă -dire justement par cette coordination qui nous a semblĂ© faire encore dĂ©faut aux sujets du stade II. « Tous les X sont y », disait Hamilton, signifie « tous les X sont quelques Y », ce qui suppose donc une inclusion en extension de la classe des X dans celle des Y qualifiĂ©s par y. Il nous suffira alors de traduire cette liaison abstraite en une relation concrĂšte Ă lâusage des petits de 4 Ă 7-8 ans pour voir si les difficultĂ©s de lâinclusion propres aux collections non figurales tiennent effectivement Ă celles des rĂ©glages du « tous » et du « quelques ». Câest ce que nous avons essayĂ© dâanalyser au moyen de mĂ©thodes variĂ©es, et, disons-le dâemblĂ©e, câest bien ce que nous avons trouvĂ©, mais dâune maniĂšre beaucoup plus naturelle que le lecteur ne pourrait craindre en partant de cette introduction : il suffit, en effet, de demander aux sujets si « tous les X sont y », par exemple si « tous les ronds sont bleus », dans une collection mĂ©langĂ©e oĂč lâon trouve, en plus des ronds bleus, des carrĂ©s bleus et des carrĂ©s rouges, pour sâapercevoir que les petits admettent souvent en fait une fausse quantification du prĂ©dicat en Ă©tendant le « tous » au prĂ©dicat lui-mĂȘme, ce qui confirme alors directement lâhypothĂšse selon laquelle les difficultĂ©s propres Ă lâinclusion sont liĂ©es Ă celles du rĂ©glage du « tous » et du « quelques » en fonction de la « comprĂ©hension » des termes Ă quantifier.
§ 1. Le « tous » et le « quelques » appliquĂ©s aux formes et aux couleurs 2đ
On prĂ©sente Ă lâenfant une sĂ©rie (I) de 8 Ă 21 jetons formĂ©s de carrĂ©s rouges et de ronds bleus ; ou encore, lâon ajoute Ă ces Ă©lĂ©ments quelques carrĂ©s bleus (ce qui donne alors la sĂ©rie II) 3. Plusieurs sortes de questions peuvent ĂȘtre posĂ©es. Dâune part, on demande, en prĂ©sence des rangĂ©es directement perçues, une sĂ©rie de jugements : « Tous les carrĂ©s sont rouges ? », « Tous les bleus sont ronds ? », etc. Dâautre part, pour dissocier la reprĂ©sentation de la simple lecture perceptive, on peut Ă©galement poser les mĂȘmes questions mais de mĂ©moire, aprĂšs avoir montrĂ© les rangĂ©es et constatĂ©, en les cachant, que lâenfant se rappelle exactement leur composition. En ce cas, on demande Ă lâenfant de reproduire les rangĂ©es une fois cachĂ©es, soit en choisissant directement les jetons dont il a besoin, soit en dĂ©signant parmi quatre sortes de boĂźtes (carrĂ©s et ronds, rouges ou bleus) celles qui sont nĂ©cessaires pour cette reproduction. Ces questions de reproduction, directe ou par lâintermĂ©diaire des boĂźtes, ne nous donnent assurĂ©ment aucune indication sur la maniĂšre dont lâenfant comprend lâinclusion, puisquâil peut reproduire la rangĂ©e avec prĂ©cision sans dĂ©passer le niveau des collections ou sous-collections juxtaposĂ©es. Mais elles nous permettent de vĂ©rifier que lâenfant est parvenu Ă apprendre par cĆur, si lâon peut dire, la constitution de la rangĂ©e sans pour autant dominer les jugements demandĂ©s sur le « tous » et le « quelques ». Cette mĂ©thode clinique, dont les rĂ©sultats sont consignĂ©s au tableau I, a Ă©tĂ© complĂ©tĂ©e ensuite par une mĂ©thode systĂ©matique comportant une reproduction directe des ensembles prĂ©sentĂ©s, une reproduction de mĂ©moire (sans dâailleurs de diffĂ©rence significative avec la reproduction accompagnĂ©e de perception) et finalement une standardisation (avec matĂ©riel visible) dont les rĂ©sultats se trouvent au tableau I bis. Voici dâabord quelques exemples du stade I oĂč mĂȘme la sĂ©rie I (ronds bleus et carrĂ©s rouges) donne parfois encore lieu Ă difficultĂ©s :
Pie (5 ; 0), cinq ronds bleus avec intercalation de trois carrĂ©s rouges isolĂ©s : De quelles boĂźtes as-tu besoin pour refaire ça ? â Des ronds rouges et des ronds bleus. â Tu es sĂ»r ? â Oui. â Ăa, quâest-ce que câest ? â Celles-lĂ (carrĂ©s rouges). â Et encore ? â Des ronds bleus. â Alors regarde, est-ce que tous les ronds qui sont ici sont bleus ? â Oui⊠non. â Pourquoi ? â Il y en a des rouges. â OĂč ? â Il y a des carrĂ©s rouges et des ronds bleus. â Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Oui. »
SĂ©rie II (trois carrĂ©s rouges, deux bleus et deux ronds bleus) : « Est-ce que tous les ronds sont bleus ? â Non, il nây en a que deux. â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Non. â Et tous les ronds sont bleus ? â Non, il y a des bleus et des rouges. â Comment sont-ils les rouges ? â CarrĂ©s. »
Tin (5 ; 1). SĂ©rie I : « De quelles boĂźtes as-tu besoin ? â CarrĂ©s rouges et carrĂ©s bleus. â (On dissocie en partie les deux collections en dĂ©plaçant lĂ©gĂšrement les ronds bleus vers le haut.) Et comme ça ? â Des ronds rouges et des ronds bleus. â (On dissocie complĂštement en mettant les cinq ronds bleus sur la droite de la rangĂ©e et les trois carrĂ©s rouges Ă gauche). Et comme ça ? â CarrĂ©s rouges et ronds bleus. â Et maintenant ? (on les remet alternĂ©s irrĂ©guliĂšrement comme avant). â Des carrĂ©s rouges et des ronds bleus. â TrĂšs bien. Tu y es ! Alors est-ce que tous ces carrĂ©s sont rouges ? â Non. â Pourquoi ? â Jâsais pas. Parce quâil y a aussi des bleus (= dâautres jetons qui sont bleus sans ĂȘtre carrĂ©s !). â Et tous les ronds sont bleus ? â Oui (pas de difficultĂ© parce quâils sont la majoritĂ©). â Et tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non ! (dĂ©cidĂ©). »
Ire (5 ; 5). SĂ©rie I : « Tous ces carrĂ©s sont rouges ? â Je ne sais pas. â Pourquoi ? â Il y a aussi des ronds. â Mais les carrĂ©s sont tous rouges ? â Oui. â Et tous les ronds sont bleus ? â Oui. â (On ajoute un carrĂ© bleu, ce qui donne un dĂ©but de sĂ©rie II). Et tous ces carrĂ©s sont rouges ? â Non, parce quâil y a un bleu. â Et tous les bleus sont ronds ? â Oui. »
Voici maintenant des exemples du stade II oĂč les difficultĂ©s initiales nâinterviennent plus (sauf Ă titre rĂ©siduel comme dans le cas de Jac, 5 ; 8) :
Bar (5 ; 0). On commence par une rangĂ©e (I) de 6 ronds bleus et deux carrĂ©s rouges (insĂ©rĂ©s aprĂšs le 2e et le 5e rond). AprĂšs lâavoir regardĂ©e. Bar dĂ©clare nâavoir besoin pour la refaire que des boĂźtes de carrĂ©s rouges et de ronds bleus : elle Ă©carte les boĂźtes de carrĂ©s bleus et de ronds rouges et refait la rangĂ©e correctement. On passe ensuite Ă des rangĂ©es (II) formĂ©es de 7 ronds bleus, et de carrĂ©s rouges et bleus (de 1 Ă 2 rouges et de 1 Ă 5 bleus) : Bar se souvient chaque fois avec prĂ©cision de ces donnĂ©es, elle Ă©carte la boĂźte des ronds rouges, retient les trois autres et refait correctement les rangĂ©es. Sur les deux derniĂšres, on pose alors les questions suivantes :
(II A) 4. « Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non. â Pourquoi ? â Il y a des rouges et des bleus (juste). â Tous les bleus sont ronds ? â Non. â Pourquoi ? â Il y a des ronds et des carrĂ©s [bleus] (juste). â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Oui, parce quâil y avait des carrĂ©s bleus et des carrĂ©s rouges (juste). â Tous les ronds sont bleus ? â Non (faux). â Pourquoi ? â Parce quâil y avait des carrĂ©s [bleus] et des ronds. â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Non (juste), parce quâil y avait des ronds [bleus] et des carrĂ©s [bleus] ! »
Et Ă propos de la derniĂšre rangĂ©e (II B) : « Quâest-ce quâil y avait ? â Des ronds bleus et des carrĂ©s rouges et bleus (juste). â Tous les ronds sont bleus ? â Non (faux), parce quâil y a des carrĂ©s [bleus] et des ronds. â Tous les bleus sont ronds ? â Non (juste), parce quâil y avait des carrĂ©s [bleus] et des ronds. â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Oui, parce quâil nây avait que des carrĂ©s. â Tous les ronds sont bleus ? â Non (faux), il y avait des ronds et des carrĂ©s [bleus]. »
Ver (5 ; 7) reproduit de mĂ©moire la rangĂ©e initiale (I) de ronds bleus et carrĂ©s rouges. On rajoute alors deux carrĂ©s bleus et on continue par inspection directe en prĂ©sence perceptive de la rangĂ©e (II) : « Tous les ronds sont bleus ? â Oui⊠ah ! non, parce quâil y a des carrĂ©s bleus aussi (!). â Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non. â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Non, il y a des rouges aussi (juste). â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Oui (juste). »
Bal (5 ; 7) reproduit correctement la rangĂ©e initiale de mĂȘme que celle qui contient les carrĂ©s bleus. « Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non, il y en avait des bleus (juste). â Tous les ronds sont bleus ? â Oui (juste mais avec fausse rĂ©ciprocitĂ©). â Tous les bleus sont ronds ? â Oui (faux). â Tous ceux qui Ă©taient bleus Ă©taient des ronds ? â Ah non, il y avait des carrĂ©s (juste). â Alors les carrĂ©s Ă©taient comment ? â Rouges et bleus (juste). â Tous les ronds sont bleus ? â Non, il y avait aussi des carrĂ©s bleus (I). â Tous les ronds sont rouges ? â Non, ils Ă©taient bleus (juste). â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non, il y avait aussi des carrĂ©s bleus (I). »
Jac (5 ; 8), en prĂ©sence perceptive de la rangĂ©e initiale des seuls six ronds bleus et trois carrĂ©s rouges, Ă©prouve dĂ©jĂ des difficultĂ©s : « Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non, parce quâil y a des ronds [bleus]. â Les bleus sont carrĂ©s ? â Non. â Alors les carrĂ©s sont rouges ? â Oui. » Avec trois carrĂ©s bleus, un carrĂ© rouge et trois ronds bleus : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Non, il y a un carrĂ© rouge. â Tous les ronds sont bleus ? â Non, il y a des [carrĂ©s] rouges. â Les rouges sont ronds ? â Non, ils [les ronds] sont bleus. »
Ari (6 ; 0) en prĂ©sence dâune rangĂ©e de 14 ronds bleus avec quelques carrĂ©s, deux bleus et trois rouges : « Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non, il y en a des bleus (juste). â Tous les ronds sont bleus ? â Non, il y a deux carrĂ©s bleus. â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Oui (juste). »
Bur (6 ; 4) aprĂšs reproduction dâune rangĂ©e de ronds bleus et de carrĂ©s bleus et rouges : « Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non, il y en avait des bleus et des rouges. â Bon. Et tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non, ils sont bleus et rouges. â Ăcoute bien : tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non. â Pourquoi ? â Parce quâil y avait des carrĂ©s bleus. »
Thi (6 ; 7) refait correctement de mĂ©moire la rangĂ©e Ă ronds bleus et Ă carrĂ©s bleus et rouges : « Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non, parce quâil y a aussi des bleus (faux). â Tous les bleus sont ronds ? â Oui (faux). â Tous les ronds sont bleus ? â Oui. â Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Oui, avec les deux carrĂ©s bleus (1). »
Fab (6 ; 7). MĂȘme situation : « Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non, parce quâil y a aussi des bleus. â Tous les bleus sont ronds ? â Non, parce quâil y a aussi des carrĂ©s (juste). â Tous les ronds sont bleus ? â Non, parce quâil y avait aussi des carrĂ©s bleus et rouges. »
Kur (6 ; 8), de mĂȘme avec six ronds bleus, deux carrĂ©s bleus et un carrĂ© rouge : « Tous les bleus sont ronds ? â Oui⊠non, pas tous, il y a six ronds bleus et deux carrĂ©s bleus (juste). â Mais les ronds sont tous bleus ? â Non, il y a six ronds bleus et deux carrĂ©s bleus. â Et tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non. â Pourquoi ? â Parce quâil nây a que deux carrĂ©s rouges [et que les autres sont bleus]. »
Dur (7 ; 6). MĂȘme situation : « Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non. â Quelques bleus sont carrĂ©s ? â Oui (juste). â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non (juste). â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Non (faux). â Pourquoi ? â Il y en a aussi des bleus. »
Donnons en outre, à titre de référence, deux cas à réponses entiÚrement correctes (stade III), les cas précédents appartenant aux stades I-II :
Cor (6 ; 8) : « Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Oui. â SĂ»r ? â Oui. â Tous les bleus sont ronds ? â Non, pas tous. Il y a aussi des carrĂ©s [bleus]. â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Non, il y a aussi des rouges. â Tous les ronds sont bleus ? â Oui. »
Oec (7 ; 9) : « Tous les ronds sont bleus ? â Oui. â Tous les carrĂ©s sont rouges ? â Non, pas tous. â Tous les rouges sont carrĂ©s ? â Oui. â Tous les bleus sont ronds ? â Non. â Quelques bleus sont ronds ? â Oui. â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Non, pas tous. â Quelques carrĂ©s sont bleus ? â Oui. »
Voici enfin un tableau fournissant le pourcentage des rĂ©ponses justes aux quatre questions posĂ©es sur les sĂ©ries composĂ©es (II A et B), en groupant ensuite ces rĂ©ponses par groupes de deux (A < B ou B < A) selon quâon demande si tous les Ă©lĂ©ments dâune partie A prĂ©sentent les caractĂšres du tout B (rĂ©ponse correcte : oui) ou si tous les Ă©lĂ©ments du tout B prĂ©sentent les caractĂšres de la partie A (rĂ©ponse juste : non). Enfin les quatre questions sont groupĂ©es dans les colonnes finales :
Tableau I. Pourcentage des réponses justes aux quatre questions (série II) portant sur le « tous »
Rb = tous les ronds sont bleus ; rC = tous les rouges sont carrés ; bR = tous les bleus sont ronds ; Cr = tous les carrés sont rouges.
AB = tous les A sont des B (si A < B) = Rb et rC ; B A = tous les B sont des A (si A < B) = bR et Cr ; + = juste à AB et à BA
| Ăges(et n de sujets) | Rb | rC | bR | Cr | AB | BA | + | Moy. Rb + Cr | Moy. bR+rC |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 5 (23) | 82 | 57 | 69 | 70 | 42 | 39 | 9 | 76 | 63 |
| 6 (31) | 63 | 58 | 60 | 79 | 35 | 48 | 13 | 71 | 59 |
| 7 (14) | 64 | 68 | 73 | 88 | 43 | 57 | 21 | 76 | 70 |
| 8 (10) | 80 | 90 | 85 | 95 | 63 | 81 | 45 | 87 | 87 |
| 9 (8) | 81 | 81 | 81 | 100 | 71 | 81 | 50 | 90 | 81 |
Mais les rĂ©ponses consignĂ©es dans ce tabl. I ayant Ă©tĂ© fournies au cours dâinterrogations comportant plusieurs autres questions, il est possible que les facteurs dâinattention ou de fatigue aient influencĂ© les rĂ©sultats. Nous avons donc fait un contrĂŽle sur 52 nouveaux sujets en ne leur posant (avec le mĂȘme matĂ©riel, constamment visible) que les quatre questions en jeu dans le tableau. Voici les rĂ©sultats :
Tableau I bis. Pourcentage des réponses justes aux quatre questions portant sur le « tous »
| Ăges
(et n de sujets) |
Rb | rC | bR | Cr | AB | BA | + | Moy.
Rb + Cr |
Moy.
bRÂ +Â rC |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 5 (12) | 61 | 54 | 79 | 66 | 42 | 58 | 8 | 66 | 66 |
| 6 (10) | 90 | 55 | 80 | 80 | 45 | 70 | 20 | 85 | 67 |
| 7 (10) | 100 | 70 | 80 | 90 | 70 | 70 | 50 | 95 | 75 |
| 8 (10) | 100 | 80 | 100 | 90 | 90 | 85 | 70 | 95 | 90 |
| 9 (10) | 100 | 85 | 100 | 90 | 80 | 90 | 80 | 95 | 92 |
Le mode de correction a Ă©tĂ© le suivant : (1) Pour les colonnes 1-4 la rĂ©ponse est considĂ©rĂ©e comme juste si elle lâest entiĂšrement ou si le sujet corrige, lors dâune rĂ©pĂ©tition de la question, une rĂ©ponse initialement fausse. (2) Pour les colonnes AB, BA et + la rĂ©ponse est notĂ©e juste si elle lâest (au sens prĂ©cĂ©dent) pour les deux ou les quatre questions Ă la fois. Les colonnes Rb + Cr et bR + cR ne donnent par contre que les moyennes des colonnes composantes (la rĂ©ponse est donc notĂ©e juste si elle lâest pour Rb ou pour Cr, ainsi que pour bR ou pour rC).
Ă comparer ces deux tableaux I et I bis, on trouve donc une convergence satisfaisante entre les rĂ©actions des deux groupes de sujets, les rĂ©sultats du tableau I bis Ă©tant simplement un peu amĂ©liorĂ©s pour les raisons que lâon a vues. Il nous est donc permis de chercher maintenant Ă interprĂ©ter ces faits.
Une premiĂšre remarque sâimpose Ă la lecture de lâensemble de ces rĂ©sultats qualitatifs ou quantitatifs : câest que, si les rĂ©ponses donnĂ©es Ă une seule des questions sont frĂ©quemment correctes, un mĂȘme sujet ne rĂ©pond avec justesse Ă deux questions du mĂȘme type quâavec une moindre fidĂ©litĂ© et aux quatre questions que dâune maniĂšre encore moins cohĂ©rente : par exemple sur 31 et 10 sujets de 6 ans, on trouve de 55 Ă 90 % de rĂ©ponses justes aux quatre questions prises chacune Ă part, mais les questions groupĂ©es par deux (« tous les A sont-ils B ? » ou « tous les B sont-ils A ? ») ne donnent plus que 35 Ă Â 70 % de rĂ©ponses correctes, et les quatre Ă la fois seulement 13 ou 20 % ! Il y a donc lĂ un problĂšme prĂ©alable : ou bien lâenfant comprend en principe le maniement du « tous », mais il cĂšde vite Ă la fatigue ou Ă la distraction (ce genre dâĂ©preuve nâintĂ©resse lâenfant quâavec beaucoup de stimulation de la part de lâexpĂ©rimentateur et exige de celui-ci un grand savoir-faire), ou bien au contraire lâenfant nâest pas en possession dâun systĂšme cohĂ©rent dâĂ©valuation du « tous », ce qui nâempĂȘche pas certaines rĂ©ponses justes par approximation ou mĂȘme par hasard, mais ce qui se marque dans les colonnes (AB), (BA) et (+) des tableaux I et I bis par une difficultĂ© rĂ©elle Ă dominer le problĂšme. Câest Ă cause de cette dualitĂ© des interprĂ©tations possibles que nous complĂ©terons au § 2 cette Ă©preuve un peu formelle par une Ă©preuve plus fonctionnelle dont les rĂ©sultats seront effectivement plus nets et confirmeront en retour ce que nous allons suggĂ©rer pour le moment Ă titre dâhypothĂšses (ce sera aussi le cas de la recherche sur le « quelques » relatif, § 3).
Il nâen reste pas moins que, sâil faut faire dans ces rĂ©ponses une part Ă la distraction et au manque dâintĂ©rĂȘt, elles nâen sont pas pour autant toutes fortuites, car on peut discerner certains systĂšmes dans les justifications donnĂ©es par le sujet. Par exemple, si les questions de type « tous les A sont B » ou « tous les B sont A » sont de difficultĂ©s Ă©gales chez certains groupes de sujets, on note chez les autres une difficultĂ© un peu plus grande pour les premiĂšres que pour les secondes et câest ce que nous retrouverons au § 3. De mĂȘme, si lâon examine les moyennes des colonnes Rb + Cr, oĂč le « tous » se rapporte Ă des collections dĂ©finies par la forme (ronds et carrĂ©s), on constate que les rĂ©sultats sont ou les mĂȘmes ou meilleurs que pour les moyennes des colonnes bR + rC, oĂč le « tous » se rapporte Ă des collections dĂ©finies par la couleur, ce qui montre dâemblĂ©e que le tout prĂ©sente un sens intuitif plus ou moins clair selon la nature de la collection figurale ou non figurale Ă laquelle il se rapporte.
On est alors conduit, en fonction de ce que nous a appris lâanalyse des collections figurales et non figurales, Ă faire les hypothĂšses suivantes (1° Ă 3°) quâil sâagira de vĂ©rifier et qui, si elles Ă©taient fondĂ©es, expliqueraient Ă la fois les succĂšs apparents ou rĂ©els et les insuccĂšs ou inconsĂ©quences du sujet dans le maniement du quantificateur « tous » :
1° Au niveau des collections figurales, les Ă©lĂ©ments de la collection sont rassemblĂ©s en un objet unique (alignement ou objet complexe, etc.) de telle sorte quâun Ă©noncĂ© tel que « tous les X sont y » revient simplement, du point de vue de lâenfant, Ă constater si la propriĂ©tĂ© y sâapplique complĂštement ou non Ă lâobjet collectif constituĂ© par la rĂ©union des X : le sujet fait alors cette constatation sans sâoccuper dâautres objets collectifs ou collections figurales que les X et notamment sans chercher si la propriĂ©tĂ© y sâapplique Ă des Ă©lĂ©ments autres que les X ; en particulier, rien ne le conduit, Ă©tant donnĂ© le principe des collections figurales, Ă constituer une collection des Ă©lĂ©ments Y qualifiĂ©s par y ni Ă comparer en extension la collection des X Ă celle des Y, puisque seuls les X constituent une collection figurale et que, Ă ce niveau, les Y ne forment ensemble aucune collection proprement dite. Il nây aura donc en principe aucune difficultĂ© pour lâenfant Ă admettre que « tous les X sont y » mais dans la mesure oĂč les X peuvent ĂȘtre perçus en tant que rĂ©unis de façon plus ou moins figurale.
2° Au niveau des collections non figurales, par contre (mais des collections non figurales conservant encore le statut de « collections » par opposition aux « classes », câest-Ă -dire un statut dâensembles intuitifs non encore hiĂ©rarchisĂ©s selon un principe dâinclusion ni selon lâopĂ©ration rĂ©versible de soustraction que cette inclusion comporte), la situation se complique pour les raisons suivantes. En prĂ©sence de lâĂ©noncĂ© « tous les X sont y », le sujet nâa plus besoin de rĂ©unir « tous les X » en un objet collectif et figural unique pour lui attribuer la propriĂ©té y : le progrĂšs marquĂ© par ce niveau consiste justement en ceci que le sujet peut raisonner sur « tous les X » rĂ©pandus devant lui sur la table (ceci par opposition Ă la classe abstraite) mĂȘme sâils ne sont pas agglomĂ©rĂ©s en une collection figurale dâun seul tenant. Mais alors, par cela mĂȘme, le caractĂšre y nâest plus nĂ©cessairement spĂ©cial à « tous les X » et il sâapplique Ă©galement Ă ceux des Y qui ne sont pas des X : autrement dit, le progrĂšs mĂȘme accompli par la construction des collections non figurales entraĂźne cette complication que les Y aussi forment une collection non figurale et que lâĂ©noncĂ© « tous les X sont y » conduit alors Ă une comparaison entre « tous les X » et « tous les Y », soit que « tous les X » Ă©quivalent à « quelques Y », soit que les deux collections coĂŻncident. Or, une telle comparaison ne saurait ĂȘtre exacte quâen utilisant le mĂ©canisme de lâinclusion, tandis que, par hypothĂšse, les collections non figurales, tout en dĂ©passant le niveau des collections figurales, nâatteignent pas celui des classes hiĂ©rarchiques avec inclusion. Câest alors que, le progrĂšs dĂ» au mĂ©canisme des collections non figurales conduisant le sujet Ă poser la question de la quantification du prĂ©dicat, mais lâabsence de mĂ©canisme dâinclusion hiĂ©rarchique empĂȘchant de la rĂ©soudre, il en sera rĂ©duit, pour contrĂŽler le bien-fondĂ© de lâexpression « tous les X sont y », Ă chercher simplement si la collection des X et celle des Y coĂŻncident, comme si cette expression « tous les X sont y » signifiait « tous les X sont tous les Y » et non pas « tous les X sont quelques Y ». En ce cas, le problĂšme du « tous », qui paraissait simple (parce que trop simplifiĂ©) au stade des collections figurales, cesse dâĂȘtre rĂ©solu de façon gĂ©nĂ©rale au niveau des collections non figurales : dâoĂč, comme nous le verrons, la diffĂ©rence entre les rĂ©actions aux questions « tous les A sont-ils des B ? » ou « tous les B sont-ils des A ? » (si A < B).
3° Mais lâopposition entre les collections figurales et non figurales nâest que de degrĂ©, en ce sens que, mĂȘme sans construire dâ« objets complexes » et en laissant les Ă©lĂ©ments dispersĂ©s sur la table (ou alignĂ©s mais avec enchevĂȘtrements, comme dans notre expĂ©rience), le sujet peut les percevoir avec plus ou moins de cohĂ©sion intrinsĂšque selon que leur propriĂ©tĂ© commune est elle-mĂȘme plus ou moins « figurative ». Il en rĂ©sulte que lâĂ©noncĂ© « tous les X sont y » ne conduira pas Ă la traduction en extension « tous les X sont des Y » (dâoĂč la tendance de lâenfant Ă traduire en « tous les X sont tous les Y ») avec la mĂȘme force selon que les X seront dĂ©finis par exempte par leur forme, leur couleur, leur grandeur ou leur poids et que la propriĂ©tĂ© y sera une autre de ces qualitĂ©s possibles. Dans le cas oĂč le caractĂšre x est fortement figuratif et oĂč le caractĂšre y lâest moins ou beaucoup moins, la situation redeviendra mĂȘme comparable Ă cette que nous dĂ©crivions sous (1) Ă propos des collections figurales : les X Ă©tant pensĂ©s en extension et le caractĂšre y en comprĂ©hension, il nây aura plus de difficultĂ© Ă admettre que « tous les X sont y ». Câest par contre si les caractĂšres x et y sont de valeur figurative Ă©gale, et surtout si la qualitĂ© y est plus forte Ă ce point de vue figural que la qualité x, que lâĂ©noncĂ© « tous les X sont y » sera traduit en « tous les X sont (quelques ou tous les) Y » et que le problĂšme du « tous » rĂ©apparaĂźtra sous une forme souvent insoluble au niveau des collections non figurales.
On voit quâun tel schĂ©ma explicatif est de nature Ă expliquer les contradictions apparentes des tableaux I ou I bis, câest-Ă -dire le fait fondamental quâun mĂȘme sujet puisse rĂ©pondre tantĂŽt sans difficultĂ© apparente tantĂŽt sous une forme systĂ©matiquement erronĂ©e aux questions de mĂȘme forme. Il ne nous reste donc quâĂ contrĂŽler le bien-fondĂ© de ces hypothĂšses en les reprenant une Ă une pour les confronter avec lâanalyse du mĂ©canisme qualitatif des rĂ©ponses des sujets.
1° Au niveau des collections figurales (stade I) il nâexiste donc pas, en principe, de difficultĂ© Ă comprendre lâĂ©noncĂ© « tous les X sont y », mais naturellement dans la mesure oĂč les X sont perçus sous la forme dâune totalitĂ© ou ensemble figural, auquel puisse sâappliquer le mot « tous » en tant quâĂ©quivalent Ă lâexpression « (cet objet collectif) tout entier ». Or, la disposition de nos sĂ©ries I et surtout II fait prĂ©cisĂ©ment obstacle Ă cette perception du tout figural. Il en rĂ©sulte deux sortes de rĂ©actions spĂ©cifiques du stade I, mais qui concernent la quantification du sujet logique et pas encore celle du prĂ©dicat. La premiĂšre de ces rĂ©actions est quâil est un peu plus facile Ă lâenfant de porter un jugement exact sur les Ă©lĂ©ments formant majoritĂ© (les ronds bleus) qui constituent un ensemble plus consistant lors de la perception de la sĂ©rie que sur les Ă©lĂ©ments formant minoritĂ© qui sont parsemĂ©s parmi les premiers : dâoĂč le 67 Ă 82 % de rĂ©ussite Ă 5 ans pour la question Rb (tous les ronds sont-ils bleus ?) contre 66 Ă 70 % pour la question Cr et surtout le 69 Ă 79 % pour la question bR contre 54 Ă 57 % pour la question rC (tous les rouges sont-ils carrĂ©s ?). En second lieu, la tendance Ă penser par collections figurales pousse lâenfant du stade I Ă raisonner sur la sĂ©rie entiĂšre considĂ©rĂ©e comme le tout (ou le « tous ») et non pas sur les collections dĂ©signĂ©es par lâexpĂ©rimentateur sous les expressions « tous les ronds » ou « tous les carrĂ©s », etc. : dâoĂč une double difficultĂ©, nullement gĂ©nĂ©rale mais assez rĂ©vĂ©latrice du mode de quantification de ce niveau I, dâabord Ă choisir convenablement les boĂźtes servant Ă la reproduction de la sĂ©rie et ensuite Ă faire porter le mot « tous » sur les collections dĂ©signĂ©es et non pas sur la sĂ©rie totale. Sur le premier point on voit Pie, par exemple, appeler « ronds rouges et ronds bleus » les Ă©lĂ©ments carrĂ©s et ronds de la sĂ©rie, et Tin faire de mĂȘme jusquâau moment oĂč lâon dissocie complĂštement les carrĂ©s et les ronds. Sur le second point, Pie hĂ©site Ă admettre que tous les ronds soient bleus parce quâils sont mĂȘlĂ©s, en une mĂȘme collection figurale, Ă des carrĂ©s rouges ; dans la sĂ©rie II il se refuse Ă admettre que tous les ronds sont bleus, car « il nây en a que deux » (dans une collection de sept Ă©lĂ©ments) ! Il prĂ©cise ensuite que « tous les ronds » ne sont pas bleus puisquâils font partie de jetons bleus et rouges et cela tout en reconnaissant que les rouges sont carrĂ©s. De mĂȘme Tin pense que lâĂ©noncĂ© « tous les carrĂ©s sont rouges » est inexact parce quâils sont mĂȘlĂ©s Ă des ronds bleus, ce que pense aussi dâabord Ire ; ce dernier sujet admet par contre que « tous les bleus sont ronds » au moment oĂč il note lâexistence dâun carrĂ© bleu. Bref, ces erreurs du stade I tiennent moins Ă lâapplication du « tous » Ă la collection figurale quâĂ la difficultĂ© de retrouver de telles collections dans les sĂ©ries mĂȘlĂ©es : câest pourquoi nos questions se sont rĂ©vĂ©lĂ©es inapplicables aux enfants de 3-4 ans tant ils parvenaient mal Ă dissocier les collections sur lesquelles portent les Ă©noncĂ©s.
2° Tout autres sont les rĂ©actions propres aux enfants du stade II, dont les principales, bien visibles chez les sujets que nous avons citĂ©s, tiennent Ă lâopposition des questions « tous les A sont-ils des B (si A < B) ? » et « tous les B sont-ils des A (si A < B) ? ». Ces premiĂšres rĂ©actions observĂ©es au niveau du stade des collections non figurales sont trĂšs instructives par leur double aspect positif et nĂ©gatif. Lâaspect positif (1) consiste en ceci que lâenfant manie en gĂ©nĂ©ral plus facilement le quantificateur « tous » lorsquâune collection B prĂ©sente deux sous-collections diffĂ©renciĂ©es A et Aâ caractĂ©risĂ©es par les prĂ©dicats a et aâ et que lâon demande si « tous les B sont a (ou sont des A) ? ». Le sujet sait alors en gĂ©nĂ©ral nier quâil en soit ainsi, en invoquant avec raison les Aâ (ou le caractĂšre aâ). Lâaspect nĂ©gatif (2) consiste au contraire en ceci que quand les A et les Aâ sont caractĂ©risĂ©s par une mĂȘme qualitĂ© commune b, lâenfant nie frĂ©quemment que « tous les A sont b » pour cette raison que les Aâ le sont aussi.
Nous allons dâabord chercher Ă dĂ©crire ces deux sortes de rĂ©actions, puis nous chercherons ce que leur rĂ©union signifie du point de vue de lâinclusion :
(1) Soit : B = les carrĂ©s ; a = rouge ; aâ = bleu ; A = les carrĂ©s rouges et Aâ = les carrĂ©s bleus (ou encore B = les bleus, A = les ronds bleus et Aâ = les carrĂ©s bleus). Lorsquâon demande alors Ă lâenfant si tous les carrĂ©s B sont rouges a (ou sont des A) ou si tous les bleus (B) sont ronds (a), il rĂ©pond frĂ©quemment de façon correcte par la nĂ©gative : voir Bar, Ver, Bal, Jac (pour la sĂ©rie II), Ari, Bur et Dup pour les carrĂ©s rouges ou bleus et Bar, Bal, Fab, Kur et Dup pour les bleus ronds ou carrĂ©s.
Mais on observe Ă©galement de nombreuses rĂ©ponses fausses et lâobservation montre quâelles se rĂ©duisent Ă deux variĂ©tĂ©s, dont nous avons citĂ© des exemples reprĂ©sentatifs. La premiĂšre est formĂ©e de rĂ©actions rĂ©siduelles du stade I ou de rĂ©actions intermĂ©diaires entre les stades I et II : par exemple Jac (malgrĂ© ses 5 ans 8 mois) Ă©prouve encore, pour la sĂ©rie I formĂ©e exclusivement de ronds bleus et de carrĂ©s rouges, une difficultĂ© Ă admettre que tous les carrĂ©s sont rouges parce quâils sont mĂȘlĂ©s Ă des ronds bleus en une rangĂ©e formant un tout Ă rĂ©sidu figural. Thi, dâautre part (sĂ©rie II), admet que tous les carrĂ©s sont rouges mais « avec les deux carrĂ©s bleus », ce qui signifie Ă©videmment que la collection des carrĂ©s prise comme un tout est composĂ©e de deux couleurs, ce qui permet dâattribuer chacune des deux Ă ce « tout » (rĂ©action encore intermĂ©diaire entre lâobjet collectif et la collection non figurale).
Mais la seconde variĂ©tĂ© dâerreurs est plus frĂ©quente et plus intĂ©ressante : câest la confusion de lâexpression « tous les B sont a » avec lâexpression « tous les A sont b » (ou plus prĂ©cisĂ©ment de « tous les B sont des A » avec « tous les A sont des B ») conçues comme Ă©quivalentes. Par exemple Bal et Thi admettent que « tous les bleus sont ronds » par assimilation à « tous les ronds sont bleus » et câest lĂ une rĂ©action trĂšs rĂ©pandue. Mais faut-il lâattribuer Ă une simple difficultĂ© dâattention (comme on en rencontre Ă tout Ăąge et encore chez lâadulte lorsque plusieurs jugements successifs de cette mĂȘme forme sont demandĂ©s avec changement ou permutation des sujets et des prĂ©dicats) ou manifeste-t-elle une difficultĂ© de nature proprement logique ? En ce dernier cas, il est Ă©vident quâelle exprimerait de façon directe une difficultĂ© dâinclusion : distinguer « tous les B sont a » de « tous les A sont b » câest comprendre que « tous les B sont quelques A » est incompatible avec « tous les A sont quelques B » comme lâinclusion B < A lâest avec A < B, tandis que confondre les deux expressions conduit Ă les rĂ©duire lâune et lâautre à « tous les B sont tous les A » (donc B = A) par substitution de la coĂŻncidence Ă lâinclusion. Que le facteur dâinattention puisse jouer un rĂŽle, cela est indiscutable. Mais que la tendance Ă rĂ©duire lâinclusion Ă une Ă©quivalence soit Ă©galement Ă lâĆuvre en ces rĂ©actions si frĂ©quentes, une raison dĂ©cisive nous oblige Ă lâadmettre : câest que cette traduction de « tous les B sont a » en « tous les A sont b » sâaccompagne en gĂ©nĂ©ral chez les mĂȘmes sujets, lors de la question « tous les A sont-ils b ? », de la traduction de ce dernier Ă©noncĂ© en « tous les A sont-ils tous les B ? ». Câest ce que nous allons constater maintenant.
(2) Soit en effet A = les ronds, B = les objets bleus (ou b = bleu) et Aâ = les carrĂ©s bleus (ou encore A = les carrĂ©s rouges, B = les carrĂ©s et Aâ = les carrĂ©s bleus). La question Ă©tant de savoir si tous les A sont b (ou sont des B), la rĂ©ponse est cette fois plus frĂ©quemment fausse et cela en se fondant sur un argument qui rĂ©apparaĂźt sans cesse sous diffĂ©rentes formes : tous les A ne sont pas b (ou ne sont pas des B) parce que les Aâ sont aussi b (ou sont aussi des B) ; autrement dit on ne saurait affirmer que « tous » les ronds sont bleus, parce que les carrĂ©s bleus (ou certains carrĂ©s) le sont aussi ! Tel est le point prĂ©cis sur lequel le rĂ©glage du « tous » et du « quelques » sâest trouvĂ© prĂ©senter une difficultĂ© assez systĂ©matique pour lâenfant du stade II, alors que la question en apparence inverse « tous les B sont-ils des A ? » est rĂ©solue un peu plus facilement en moyenne au mĂȘme niveau.
Commençons par commenter la question « tous les ronds sont-ils bleus ? », Ă propos de laquelle les sujets sont pour la plupart Ă peu prĂšs explicites : Bar dĂ©clare, par exemple, que tous les ronds ne sont pas bleus parce quâil y a « des carrĂ©s et des ronds » Ă©galement bleus. Ver, aprĂšs une hĂ©sitation, rejette de mĂȘme le « tous » « parce quâil a des carrĂ©s bleus aussi ». Bal emploie la mĂȘme formule « il y avait aussi des carrĂ©s bleus ». Jac est, malgrĂ© sa rĂ©ponse finale, dâun niveau un peu plus primitif, ne parvenant pas entiĂšrement Ă dissocier les ronds bleus de lâensemble de la rangĂ©e. Ari, par contre, revient Ă lâargument gĂ©nĂ©ral : on ne peut pas dire que « tous les ronds sont bleus » pour cette raison prĂ©cise quâ« il y a deux carrĂ©s bleus » ! Ce que rĂ©pĂštent Fab : « Non, parce quâil y avait aussi les carrĂ©sâŠÂ », et Kur : « Non, parce quâil y a six ronds bleus et deux carrĂ©s bleus ». Seul des cas citĂ©s, Phi accepte que tous les ronds soient bleus, mais avec cette restriction essentielle que, pour lui, rĂ©ciproquement, tous les bleus sont ronds, ce qui, nous allons le voir, est exactement Ă©quivalent aux rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes.
Quelle est, en effet, du point de vue du sujet, la signification de cette affirmation surprenante selon laquelle six ou huit jetons ronds, dont lâenfant est le premier Ă reconnaĂźtre que chacun est bleu (et il le montre dans ses reproductions) ne peuvent ĂȘtre dits « tous » bleus parce quâils sont mĂȘlĂ©s Ă quelques carrĂ©s bleus ? Câest Ă©videmment que, pour ces sujets, « tous les ronds sont bleus » signifie « tous les ronds sont tous les bleus » et non pas « tous les ronds sont quelques bleus » (et câest pourquoi Thi, admettant momentanĂ©ment que tous les bleus sont ronds, en conclut volontiers que tous les ronds sont bleus, tandis quâil se refuse, pour les raisons habituelles, Ă penser que tous les rouges sont carrĂ©s puisquâil y a deux carrĂ©s bleus !).
Cette extension du « tous » les ronds au prĂ©dicat « tous » les bleus, que le sujet croit nĂ©cessaire Ă lâaffirmation « tous les bleus sont ronds », nâa sans doute rien ou bien peu Ă voir avec la recherche dâune symĂ©trie au sens dâune rĂ©ciprocitĂ© « tous les ronds sont bleus = tous les bleus sont ronds », puisque Ă ce niveau lâenfant ne sait prĂ©cisĂ©ment manier quâavec difficultĂ© les rĂ©ciprocitĂ©s (cf. les notions de distances, de gauche et de droite, de frĂšre, etc.). Par contre, on reconnaĂźt immĂ©diatement en ces rĂ©actions la tendance Ă la symĂ©trie, mais en un sens plus primitif et liĂ© aux symĂ©tries figurales, qui pousse les mĂȘmes sujets Ă assimiler lâexpression « tous les B sont a » à « tous les A sont b », donc Ă remplacer lâinclusion A < B (ou B > A) par une coĂŻncidence ou une Ă©quivalence (A = B), selon une rĂ©action que nous avons dĂ©crite sous 2° (1). Il est vrai que lâon pourrait discerner en ce rapprochement une sorte de contradiction puisque les sujets qui assimilent « tous les B sont a » à « tous les A sont b » rĂ©pondent alors par lâaffirmative, tandis quâĂ la question « tous les A sont-ils b ? », ils rĂ©pondent par la nĂ©gative en invoquant le fait que tous les A ne sont pas tous les B (cf. Thi pour les ronds bleus et pour les rouges carrĂ©s). Mais on se rappelle que les questions B A sont en moyenne plus faciles au stade II que les questions AB (tabl. I et I bis) et il nous restera dâailleurs Ă trouver pourquoi. Dans les cas oĂč le sujet Ă©choue Ă rĂ©soudre les premiĂšres parce quâil renverse le rapport « tous les bleus sont ronds » en « tous les ronds sont bleus » on peut donc supposer quâil se borne Ă des jugements de la forme « tous les bleus ronds sont ronds » ou « tous les ronds bleus sont bleus » sans encore comparer les deux collections totales « tous les bleus » et « tous les ronds ». Par contre, dĂšs quâil compare les deux collections totales des bleus et des ronds, il rĂ©ussit Ă constater que tous les bleus ne sont pas ronds, mais nâen parvient pas pour autant Ă admettre la constatation rĂ©ciproque « tous les ronds sont bleus », comme sâil traduisait celle-ci en « tous les ronds sont tous les bleus », ce qui est effectivement contraire aux donnĂ©es. Câest donc dans la direction dâune simple gĂ©nĂ©ralisation ou unification du quantificateur « tous » simultanĂ©ment au sujet logique « les ronds » et au prĂ©dicat « bleus » quâil nous faut chercher la solution.
La question « tous les rouges sont-ils carrĂ©s ? » est Ă cet Ă©gard aussi instructive. Alors que presque tous les sujets citĂ©s reconnaissent sans aucune difficultĂ© la faussetĂ© de lâaffirmation « tous les carrĂ©s sont rouges » parce quâil y en a deux ou trois de bleus, cinq contre trois de ces mĂȘmes sujets nient Ă©galement que tous les rouges soient carrĂ©s, et cela tout en sachant fort bien quâil nây a pas de ronds rouges (ils le disent et le justifient dans leurs reproductions) ; or, la raison en est Ă nouveau que, pour lâadmettre, il leur faudrait pouvoir soutenir que « tous les rouges sont tous les carrĂ©s », ce qui est faux puisquâil y a deux ou trois carrĂ©s bleus. Câest ce que soutiennent explicitement Bur, Thi (« non, parce quâil y a aussi des bleus » !), Fab (idem), Kur et Dup (idem). Seuls Bar, Ver et Ari rĂ©pondent juste sur ce point, Bar en prĂ©cisant : « oui, parce quâil nây avait que des carrĂ©s » qui soient rouges.
Les faits Ă©tant ainsi analysĂ©s, cherchons Ă en trouver la raison. Pourquoi la question « tous les B sont-ils des A ? » (si B = A + Aâ) paraĂźt-elle plus facile Ă rĂ©soudre que la question « tous les A sont-ils des B » ? Tel est le premier problĂšme. Et le second en est Ă peine dissociable : pourquoi lâenfant est-il portĂ© Ă cette fausse quantification du prĂ©dicat, selon laquelle « tous les A sont des B » signifierait « tous les A sont tous les B » et non pas « tous les A sont quelques B » ?
Notons tout dâabord, et ceci est essentiel Ă relever, que quand lâenfant rĂ©sout correctement par la nĂ©gative la question « tous les B sont-ils des A ? » (par exemple tous les carrĂ©s sont-ils rouges ou tous les bleus sont-ils ronds ?), il se peut fort bien que ce soit pour des raisons en partie erronĂ©es, câest-Ă -dire impliquant cette mĂȘme fausse quantification du prĂ©dicat. Autrement dit, lorsque lâenfant rĂ©pond correctement que « tous les carrĂ©s sont rouges est faux, puisquâil y en a de bleus » il se peut fort bien quâil traduise au prĂ©alable « tous les carrĂ©s sont rouges » en « tous les carrĂ©s sont tous les rouges » (ou « tous les bleus sont ronds » en « tous les bleus sont tous les ronds ») : en ce cas, il lui serait tout aussi facile de rĂ©pondre correctement que de telles affirmations sont fausses puisque la question ainsi posĂ©e revient simplement Ă dĂ©cider si la collection des rouges coĂŻncide ou non avec celle des carrĂ©s ou si la collection des bleus est identique ou non avec celle des ronds.
Il en rĂ©sulte quâil nâest en rĂ©alitĂ© pas plus aisĂ© de nier que tous les B soient des A (quand B = A + Aâ) que dâaccorder que tous les A sont des B : il se trouve simplement que, dans lâĂ©noncĂ© « tous les B sont des A » cela ne change rien de prĂ©ciser « sont tous les A » ou « sont quelques A », la proposition Ă©tant manifestement fausse dans les deux cas, puisquâil existe des Aâ bien prĂ©sents et perceptibles (les carrĂ©s bleus Aâ si B = les carrĂ©s et A = les rouges), de telle sorte que la collection des B ne coĂŻncide ni avec celle des A ni avec une partie des A. Il ne nous est donc pas possible de dĂ©cider si, quand il rĂ©pond correctement Ă la question « tous les B sont des A » en niant quâil en soit ainsi Ă cause de lâexistence des Aâ, lâenfant raisonne au moyen dâune quantification fausse ou exacte du prĂ©dicat, puisque cela revient au mĂȘme.
Or, ces restrictions que nous introduisons en supposant les deux questions « tous les B sont des A » ou « tous les A sont des B » de difficultĂ©s Ă©gales malgrĂ© la rĂ©ussite de la premiĂšre et lâĂ©chec de la seconde ne sont pas dâintĂ©rĂȘt purement formel ou logique : elles nous mĂšnent au contraire au cĆur du problĂšme psychologique lui-mĂȘme, qui est de savoir si lâenfant comprend ou non lâinclusion et pourquoi il en est ainsi. En effet, en cas de fausse quantification du prĂ©dicat « tous les B sont tous les A » le sujet nâa pas besoin dâinclusion pour rĂ©pondre correctement, puisquâil lui suffit de chercher si les collections A et B coĂŻncident. Au contraire, en cas de bonne quantification du prĂ©dicat « tous les B ne sont pas tous ni quelques A », il se trouverait que lâenfant domine lâinclusion en ce seul cas et Ă©choue Ă la comprendre dans le cas aussi simple « tous les A sont des B », ce qui serait incomprĂ©hensible.
Venons-en donc Ă lâessentiel : pourquoi cette fausse quantification du prĂ©dicat dans le cas « tous les A sont (quelques) B » compris comme « tous les A sont tous les B » et quelle est la relation entre cette rĂ©action si frĂ©quente et la question de lâinclusion ?
Tout ce que nous avons constatĂ© au cours du chap. II nous a conduits Ă supposer que, si les enfants du stade II sont capables, en prĂ©sence dâune collection non figurale B, de la diffĂ©rencier en deux sous-collections A et Aâ apparaissant alors comme de simples parties ou « morceaux » de cet objet intuitif quâest encore la collection (laquelle, tout en nâĂ©tant plus figurale, câest-Ă -dire ne constituant plus un objet dâun seul tenant, nâest pas encore une « classe » opĂ©ratoire, mais bien un objet en tant quâensemble intuitif), ces mĂȘmes sujets ne sont par contre pas encore aptes Ă considĂ©rer ces sous-collections A et Aâ comme « incluses » en B. La distinction est alors la suivante : pour comprendre quâune collection B soit diffĂ©renciĂ©e en deux sous-collections A et Aâ il suffit de constater leur rĂ©union B = A + Aâ, ce qui est accessible Ă la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire, puisque cette rĂ©union est donnĂ©e activement et perceptivement et ne constitue pas par elle-mĂȘme une opĂ©ration tant quâelle nâimplique pas son inverse A = B â Aâ. Au contraire lâinclusion de A dans B suppose nĂ©cessairement cette opĂ©ration inverse, car comprendre que A est une partie de B, mĂȘme si lâon divise la classe B en ses deux sous-classes A et Aâ, câest comprendre que A = B â Aâ. Et si cette comprĂ©hension est tellement plus difficile que la simple rĂ©union B = A + Aâ, câest que, A une fois sĂ©parĂ© de Bâ (en acte ou en pensĂ©e) le tout B nâexiste plus Ă titre de collection visible, mais seulement de classe abstraite, et que la relation entre la sous-classe A et cette classe perceptivement dissociĂ©e mais abstraitement invariante B dure indĂ©pendamment de la dissociation, ce quâexprime justement lâopĂ©ration A = B â Aâ oĂč B conserve un rĂŽle aussi essentiel quâen B = A + Aâ.
On comprend alors, dans une telle hypothĂšse, le pourquoi des fausses quantifications du prĂ©dicat propres Ă un grand nombre de sujets de ce stade II : admettre que « tous les A sont des B » sous la forme « tous les A sont quelques B » câest prĂ©cisĂ©ment reconnaĂźtre lâinclusion A = B â Aâ, tandis que la fausse quantification « tous les A sont tous les B » ramĂšne cette relation Ă lâĂ©galitĂ© A = B et fait lâĂ©conomie de cette inclusion (lâenfant ne comprenant naturellement pas quâune Ă©quivalence est une inclusion rĂ©ciproque [A â„ B] + [B â€Â A] = [A = B]). En dâautres termes, la fausse quantification du prĂ©dicat nâest pas autre chose que lâexpression de la difficultĂ© des enfants du niveau II Ă dominer lâinclusion, les deux problĂšmes revenant identiquement au mĂȘme.
Par contre, dans la question « tous les B sont-ils des A », non seulement la quantification du prĂ©dicat ne joue pas de rĂŽle comme nous lâavons vu Ă lâinstant, mais encore la solution est donnĂ©e par simple inspection de la rĂ©union B â A + Aâ, sans recours nĂ©cessaire Ă lâopĂ©ration inverse. Ce qui revient Ă dire, comme nous le soutenions, que cette solution nâimplique aucun recours Ă lâinclusion, et câest pourquoi les questions de ce type prĂ©sentent moins de difficultĂ©s au stade II, pour autant que le sujet ne renverse pas lâĂ©noncĂ© « tous les B sont-ils a » ? en « tous les A sont-ils b ? ».
Parvenus au terme de cette analyse, il convient encore de nous demander sâil nâaurait pas Ă©tĂ© possible de la simplifier grandement en admettant simplement lâinterprĂ©tation suivante : faute de comprendre les inclusions en jeu, le sujet se bornerait, tant pour les questions du type AB (« tous les A sont-ils b ? ») que pour celles du type BA (« tous les B sont-ils a ? »), Ă rĂ©pondre Ă 5 ans dans le 50 % environ des cas selon la question posĂ©e et dans le 50 % environ des cas selon la question inversĂ©e (BA pour AB et rĂ©ciproquement), mais chaque fois correctement (câest-Ă -dire par simple lecture des donnĂ©es perceptives, que la question soit non renversĂ©e ou soit renversĂ©e). De 6 Ă 9 ans par contre, le % des renversements ne se produirait plus au hasard, mais tendrait Ă diminuer progressivement en fonction des progrĂšs des inclusions. On obtiendrait ainsi une justification approximative des donnĂ©es des tabl. I et I bis et nos problĂšmes seraient rĂ©solus en invoquant simplement lâincomprĂ©hension initiale de lâinclusion, sans passer par lâhypothĂšse de la fausse quantification du prĂ©dicat.
Mais, sauf Ă tout expliquer par lâinattention, il resterait Ă comprendre, dans une telle interprĂ©tation, pourquoi des sujets capables de lire correctement les donnĂ©es perceptives, en viendraient Ă inverser une fois sur deux (au dĂ©part) les questions posĂ©es, câest-Ă -dire demeureraient insensibles aux inclusions. Or, dâune part, lâinsensibilitĂ© Ă lâinclusion A < B signifie la difficultĂ© Ă quantifier les A par rapport aux B ou rĂ©ciproquement, donc aussi Ă quantifier les prĂ©dicats. Dâautre part, admettre une tendance Ă ne pas distinguer une question du type AB ou BA de la question inversĂ©e revient identiquement Ă reconnaĂźtre lâexistence dâune tendance Ă juger Ă©quivalents les A et les B, donc Ă traduire les questions « tous les A sont-ils des B ? » (ou lâinverse) par « tous les A sont-ils tous les B ? » 5. Nous croyons donc que lâhypothĂšse simplificatrice que nous venons dâexposer ne simplifie les choses quâen apparence et englobe en rĂ©alitĂ© le facteur de quantification dont on aurait voulu faire lâĂ©conomie.
3° Mais le phĂ©nomĂšne que nous venons de dĂ©crire ne constitue que lâun des aspects des rĂ©actions du stade II, et, comme nous lâavons vu plus haut, il peut ĂȘtre soit renforcĂ© soit affaibli par un facteur figuratif dont il faut Ă©galement tenir compte : bien que le sujet soit portĂ©, et sans doute de façon gĂ©nĂ©rale, Ă traduire lâĂ©noncĂ© « tous les A sont b » par « tous les A sont tous les B », il cĂ©dera plus ou moins facilement Ă cette tendance selon la nature perceptive des qualitĂ©s a et b caractĂ©risant les A et les B, car ces qualitĂ©s peuvent renforcer ou au contraire affaiblir la constitution dâune collection des B comparable Ă celle des A. Câest pourquoi la tendance Ă traduire « tous les ronds sont bleus » par « tous les ronds sont tous les bleus » ne se manifestera chez un sujet que sâil lui est aussi facile de constituer la collection « tous les bleus » que la collection « tous les ronds ». Or les tabl. I et I bis semblent indiquer que ce nâest pas le cas puisque les moyennes des rĂ©ponses justes Ă Rb + Cr sont presque toutes supĂ©rieures aux moyennes des rĂ©ponses justes Ă bR + rC. Cela reviendrait Ă dire quâil est plus facile pour lâenfant de constituer une collection non figurale fondĂ©e sur la forme que sur la couleur (lâintervention dâun tel facteur figuratif nâa naturellement rien de contradictoire avec lâexistence des collections non figurales, puisque lâenfant ne construit plus de figures ou dâobjets complexes pour reprĂ©senter ses collections : obligĂ© Ă penser la collection malgrĂ© lâordre dispersĂ© des Ă©lĂ©ments, une telle rĂ©union ou colligation Ă distance de ces Ă©lĂ©ments sera alors, il va de soi, plus ou moins facilitĂ©e ou entravĂ©e par le caractĂšre perceptif ou figuratif des critĂšres sur lesquels se fonde cette rĂ©union). Mais il est inutile que nous insistions ici sur ce facteur supplĂ©mentaire, car nous en constaterons Ă lâinstant lâintervention beaucoup plus clairement Ă propos des qualitĂ©s de couleur et de poids qui conditionnent lâexpĂ©rience suivante.
§ 2. Le « tous » et le « quelques » appliquĂ©s Ă la preuve par exclusionđ
Le dĂ©faut Ă©vident des faits qui prĂ©cĂšdent est que, sâils portent bien sur des problĂšmes de classifications, ils sont dĂ©nuĂ©s de tout intĂ©rĂȘt et de toute signification fonctionnelle pour lâenfant lui-mĂȘme : demander Ă une sĂ©rie de braves gosses pendant vingt Ă trente minutes si les carrĂ©s ou les ronds dâune rangĂ©e de jetons dĂ©jĂ prĂ©parĂ©e sont « tous » rouges ou bleus nâa rien de bien excitant, bien quâon prĂ©sente naturellement les choses sous la forme dâun jeu, et nous avons admirĂ© les petits de 5 Ă 6 ans qui consentent Ă mettre toute leur attention Ă ce jeu-lĂ Â ! Aussi est-il indispensable de contrĂŽler ce qui prĂ©cĂšde par lâexamen dâune situation oĂč le « tous » et le « quelques » jouent un rĂŽle fonctionnel, mĂȘme si cette analyse nous fait sortir momentanĂ©ment du domaine des classifications, ou plutĂŽt mĂȘme si la classification des donnĂ©es quantifiĂ©es en « tous » et en « quelques » sert ici Ă la solution dâun problĂšme de preuve et non plus de classification pure.
Or, il est possible de rĂ©aliser cette situation fonctionnelle dans le cas oĂč lâenfant cherche Ă dĂ©terminer la cause dâun phĂ©nomĂšne et oĂč cette dĂ©termination suppose lâemploi spontanĂ© de classes gĂ©nĂ©rales (« tous » les x produisent le rĂ©sultat y) et de sous-classes particuliĂšres (« quelques » x seulement sâaccompagnent du rĂ©sultat y, mais « pas tous » les x).
En fait, lorsque le sujet cherche Ă dĂ©montrer que les y sont produits par les x il utilise le « tous », mais peut se contenter dâun « tous » implicite sans distinguer le « tous » de « quelques ». Par contre, lorsquâil voudra prouver que les y ne sont pas produits par les x, le sujet sera bien obligĂ© dâutiliser des sous-classes : il ne pourra invoquer que deux sortes de preuves, celles qui reposent sur la combinaison (x) . (non y) et celles qui reposent sur la combinaison (non x) . (y) (ou toutes les deux), et lâune comme lâautre de ces preuves revient Ă exclure la gĂ©nĂ©ralitĂ© de « tous les x sâaccompagnent de y » au nom de lâexistence de « quelques » x ne produisant pas y ou de « quelques » y non accompagnĂ©s de x. Autrement dit (et avant que le sujet devienne capable comme au niveau des opĂ©rations formelles de prĂ©voir toutes les combinaisons au moyen des opĂ©rations propositionnelles), le mĂ©canisme de la preuve reposera en ces cas sur un simple jeu dâinclusions et dâintersections de classes, mais qui exigera un rĂ©glage suffisant du « tous » et du « quelques ».
Nous avons choisi comme dispositif 6 un simple pĂšse-lettres avec balancier Ă boule, que lâon cache dans une boĂźte pourvue dâune fente : en ce cas les boĂźtes dâun certain poids constant que lâon place sur le plateau visible du pĂšse-lettres font sortir la boule par la fente, tandis que dâautres boĂźtes de poids infĂ©rieur (mais Ă©galement constant) ne font pas sortir la boule. On montre dâabord lâappareil Ă lâenfant, puis on lui prĂ©sente un ensemble de boĂźtes variant selon les trois facteurs de couleurs, grandeurs et poids (les grandeurs sont calculĂ©es pour que lâ« illusion de poids » ne fausse pas trop les apprĂ©ciations de ce dernier). On prie ensuite lâenfant de prĂ©voir lâaction de ces diffĂ©rentes boĂźtes sur les apparitions de la boule, et on les lui fait classer selon ces prĂ©visions. On demande en outre les raisons du classement, que lâon fait recommencer aprĂšs les essais successifs 7. Enfin on interroge sur les preuves (preuve de lâintervention du poids, de la non-intervention des couleurs et des grandeurs, etc.) et sur les « tous » et les « quelques » inhĂ©rents aux classes et aux sous-classes construites par lâenfant (par exemple « toutes les rouges sont-elles lourdes ? », etc.).
Nous allons exposer sous I les résultats obtenus sur 82 sujets avec ce dispositif. Mais pour que de tels faits soient comparables avec ceux du § 1 (jetons), nous avons fait sur 30 autres sujets une seconde expérience, que nous décrirons sous II, en nous bornant à deux facteurs à la fois (couleur et poids ou grandeur et poids) et avec une sous-classe manquante (par exemple les rouges sont lourdes ou légÚres et les bleues seulement légÚres).
I. Commençons donc par lâexpĂ©rience gĂ©nĂ©rale, avec ses huit sous-classes possibles (lourd et lĂ©ger Ă rouge et bleu Ă grand et petit) et avec lâĂ©quivalence entre « lourd et faisant sortir la boule » et « lĂ©ger et ne la faisant pas sortir ».
Du point de vue du « tous » et du « quelques », on retrouve alors le problĂšme (1) que nous avons Ă©tĂ© conduits Ă distinguer au § 1 : « Tous les B sont-ils des A (si B = A + Aâ) ? ». Par exemple, si lâon demande Ă lâenfant, ou si lâenfant se demande lui-mĂȘme « toutes les boĂźtes bleues font-elles sortir la boule (ou sont-elles lourdes) ? », on est en prĂ©sence dâun problĂšme de type (1) puisque quelques bleues la font sortir et dâautres pas. Mais lâavantage de cette situation fonctionnelle sur celle des questions posĂ©es sur les jetons est que lâenfant ne rĂ©pondra pas Ă ce problĂšme (1) par de simples paroles mais par la recherche dâune preuve ou dâun « contre-exemple » : pour dĂ©montrer que toutes les bleues ne font pas sortir la boule, il en cherchera une qui ne la fasse pas sortir et le prouvera par un essai concret. Quant au problĂšme de type (2), soit « tous les A sont-ils des B (si B = A + Aâ) », nous ne lâavons pas posĂ© pour cette raison que les huit sous-classes dont est composĂ© le matĂ©riel sont toutes en relation dâintersection. Mais il est alors dâautant plus intĂ©ressant de constater que, sans quâon lui pose un tel problĂšme, lâenfant donne frĂ©quemment, Ă propos du problĂšme de type (1), des rĂ©ponses de la mĂȘme forme que celles quâil fournissait au § 1 Ă propos des problĂšmes de type (2) : tous les A ne sont pas des B parce quâil existe des Aâ. En effet, en vertu mĂȘme de sa tendance Ă inverser la question « tous les B sont-ils des A ? » en « tous les A sont-ils des B ? » avec fausse quantification du prĂ©dicat « tous les B sont-ils tous les A ? », il lui arrivera, lors des problĂšmes de type (1) (soit « tous les B sont-ils des A ? »), de rĂ©agir par la nĂ©gative mais en utilisant comme preuve, non pas lâexistence des Aâ (dans notre exemple « tous les bleus font-ils sortir la boule ? » Aâ serait donc une bleue lĂ©gĂšre), mais lâexistence de Bâ qui, en fait, ne prouve rien : par exemple « tous les bleus ne font pas sortir la boule parce quâil existe des rouges qui la font sortir (ou qui ne la font pas sortir) ». Nous retrouverons donc ici lâĂ©quivalent des rĂ©actions erronĂ©es au problĂšme de type (2), mais sous la forme de fausses preuves donnĂ©es pour rĂ©pondre au problĂšme de type (1), et cela est bien plus convaincant puisquâil sâagit dâune recherche fonctionnelle de la preuve et que ces fausses preuves tĂ©moignent Ă nouveau dâun renversement de la question posĂ©e et dâune fausse quantification du prĂ©dicat.
Enfin, on doit distinguer, Ă propos de ce matĂ©riel, un troisiĂšme type de problĂšme : ce problĂšme de type (3) aura pour formule : « tous les B sont-ils tous les A ? » et se rencontre lorsque lâon demande (ou lorsque lâenfant se demande) si « toutes les boĂźtes lourdes font sortir la boule ». On a en ce cas prĂ©cisĂ©ment lâĂ©quivalence « toutes les boĂźtes lourdes sont toutes celles qui font sortir la boule » et, comme nous le verrons, câest justement en vertu de cette Ă©quivalence que ce problĂšme de type (3) est rĂ©solu assez prĂ©cocement relativement aux situations Ă©tudiĂ©es ailleurs oĂč lâenfant Ă©prouve de la difficultĂ© Ă dissocier le poids du volume. Mais encore faut-il, pour cela, quâil soit capable de construire une classe de « tous » les lourds, et, comme nous allons le voir, si câest le cas dĂšs les dĂ©buts du stade II, ce ne lâest pas encore au stade I.
Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant, avant dâĂ©tudier les rĂ©actions du stade II qui correspondent Ă notre problĂšme de ce chapitre, de citer pour comparaison quelques exemples du stade I, les enfants de ce niveau ne parvenant pas Ă dĂ©gager le rĂŽle gĂ©nĂ©ral du poids et cela faute de pouvoir exclure le « tous » du seul fait quâils rencontrent quelques exceptions :
Iro (4 ans) ne prĂ©voit rien, mais rĂ©unit aprĂšs essais quelques petites boĂźtes lourdes qui font sortir la boule. Il dit alors : « Les petites font sortir la boule. â Pourquoi ? â Sais pas. â Regarde si câest juste. â (Il fait deux tas : les grandes plus une petite, puis les autres et prĂ©voit :) Celles du premier tas feront sortir. (Il essaye avec une grande lĂ©gĂšre.) Non », etc.
Chri (5 ; 0) essaye des grosses et des petites, lourdes ou lĂ©gĂšres et constate chacun des effets, puis classe les boĂźtes en petites et grandes en disant des premiĂšres : « Celles-lĂ ne font pas sortir la boule. â Alors essaie. â (Elle prend une petite lourde.) Elle sort. â Alors dis-moi avec lesquelles la boule sort. â (Elle montre les grandes.) Celles-ci. » AprĂšs plusieurs nouveaux essais, on mĂ©lange les boĂźtes en demandant un nouveau classement : Chri maintient alors, malgrĂ© toutes les exceptions rencontrĂ©es, sa dichotomie en grandes et petites et continue de soutenir que la boule sort avec les premiĂšres et non pas avec les secondes.
Rap (5 ; 2) rĂ©partit les boĂźtes en deux classes : celles qui font sortir la boule « parce quâelles sont grosses » et celles qui nây parviennent pas « parce quâelles sont un peu minces. â Regarde si câest juste. â (Il met une grosse lĂ©gĂšre.) Ah ! Câest ceux-lĂ (petites) qui font sortir et ceux-lĂ pas (grosses). » Il prend une petite lourde quâil soupĂšse en disant : « Petite lourde, pas beaucoup », il la pose sur le pĂšse-lettre, la boule sort et il le nie : « Ăa ne fait pas sortir beaucoup (il revient Ă sa premiĂšre idĂ©e :) Câest ceux-lĂ (petites) qui ne font pas sortir et ceux-lĂ (grosses) qui font sortir la boule. â Tu peux me montrer que câest juste ? â (Il met successivement deux petites lourdes et ne dit rien.) â Alors un garçon mâa dit que câest les grandes qui font sortir la boule. Câest vrai ? â Ce nâest pas vrai que câest les grandes. â Tu peux me montrer que ce nâest pas vrai ? â Oui (il met une grosse lourde). Moi jâai raison les petites et lui il a raison les grandes. Il a tout Ă fait raison les grandes et moi aussi, les petites, jâai raison ! » Ensuite : « Il nâavait pas raison avec celle-lĂ (petite lourde) et il avait raison avec celle-lĂ (grande lourde). »
Cat (5 ; 6) ne prĂ©voit rien, essaye chacune des boĂźtes et les rĂ©partit en deux classes justes. Elle commence par expliquer que la boule ne sort pas quand ce sont les petites et quâelle sort avec les grandes. « Tu peux montrer que câest juste ? â (Essais contraires et classement exact.) â Alors pourquoi celles-lĂ font sortir la boule ? â Parce quâil y a des grosses et des petites. â Et pourquoi celles-lĂ ne le font pas ? â Parce quâil y a des petites et des grosses. »
Ber (6 ; 6) explique aussi par la grosseur des boĂźtes. « Tu es sĂ»r ? â Oui. â Essaye. â (Petite lourde.) Non. (Grande lĂ©gĂšre.) Elle est moins lourde. » Mais il retombe sur le facteur grandeur. « Un garçon mâa dit que câest les rouges, il a raison ? â Oui, il y a des bottes oĂč il dit juste et des bottes oĂč il dit faux. â Quâest-ce quâil dit ? â Que les bleues ne font pas sortir et les rouges oui. â Tu peux montrer si câest juste ? â (Grande rouge lourde.) Oui il a raison. Câest les bleues quâil nâa pas raison. â Un garçon mâa dit que câest les grandes ? â Non, il y a aussi des grosses qui ne font pas sortir. â Alors tu dirais ? â Quâil a raison. â Ah oui ? â Pas tout Ă fait parce quâil y a des grandes qui ne font pas sortir. »
Bien que nâappartenant pas au stade II, ces faits sont instructifs du point de vue des difficultĂ©s de la construction du « tous », câest-Ă -dire de lâabstraction des caractĂšres communs Ă lâensemble des Ă©lĂ©ments individuels dâune classe (ce qui explique dâailleurs rĂ©trospectivement les raisons de lâincoordination de la « comprĂ©hension » et de lâ« extension » au stade I des collections figurales). En dâautres termes, comme dans le cas des sujets du stade I du § 1 qui sâachoppent encore aux questions soulevĂ©es par la sĂ©rie I des jetons (mais dans le prĂ©sent cas la construction du « tous » est nettement plus difficile parce que portant sur le poids), nous trouvons ici un niveau oĂč le problĂšme (1) nâest pas encore rĂ©solu faute dâabstraction suffisante et pouvons faire de cette difficultĂ© une nouvelle caractĂ©ristique du stade I.
Nous constatons dâabord quâaucun de ces sujets ne rĂ©ussit la classification anticipĂ©e ou semi-anticipĂ©e (grouper les boĂźtes qui sortiront la boule ou non, sans essais prĂ©alables ou aprĂšs un ou deux essais). Seul Ber sâapproche momentanĂ©ment de la classification correcte (« parce quâelle est moins lourde ») mais avec une assimilation lourd = grand et lĂ©ger = petit. Par contre, le classement aprĂšs tous les essais (ou se faisant au cours des essais) est naturellement correct. Mais aucun de ces sujets nâest parvenu non plus, aprĂšs ce classement, Ă dĂ©gager la loi, câest-Ă -dire Ă expliciter les caractĂšres communs à « tous » les Ă©lĂ©ments de chacune des deux collections ainsi construites (le caractĂšre de la collection Aâ Ă©tant dâailleurs la nĂ©gation du caractĂšre commun aux Ă©lĂ©ments de la collection A).
Nous voyons, en effet, Iro gĂ©nĂ©raliser ses premiers essais sous la forme « les petites [boĂźtes] font sortir la boule » puis faire deux tas en ajoutant une petite aux grandes. Chri pense de mĂȘme, en plus catĂ©gorique et nĂ©glige froidement les exceptions rencontrĂ©es. Rap estime quâon peut avoir raison en affirmant simultanĂ©ment que les grosses boĂźtes font sortir la boule et que les petites en font autant : il nâoppose pas pour autant « quelques » à « toutes », mais Ă©tablit un double lien causal sans y voir de contradiction. Cat soutient le mĂȘme point de vue : les boĂźtes de la premiĂšre collection A font sortir la boule « parce quâil y a des grosses et des petites » et celles de la deuxiĂšme collection Aâ ne font pas sortir la boule pour cette mĂȘme raison quâ« il y a des petites et des grosses » (cf. lâinversion du sens de lâaddition : des grosses et des petites, puis des petites et des grosses !). Ber, qui est trĂšs prĂšs de la loi, en reste Ă une position analogue.
Ă lire ces rĂ©ponses, nous nous sentons invinciblement portĂ©s Ă les formuler selon les structures de notre logique, ce qui les rendrait trĂšs acceptables avec des modifications en apparence minimes : il suffirait de dire « quelques grandes boĂźtes font monter la boule et quelques petites aussi, mais quelques grandes ne la font pas monter et quelques petites non plus ». Ainsi exprimĂ©es, les affirmations de lâenfant montreraient simplement quâil a Ă©chouĂ© Ă dĂ©couvrir le facteur poids (par indiffĂ©renciation du poids et du volume), et quâil se contente alors dâaffirmations « tautologiques » mais sans contradiction. Seulement, si les choses Ă©taient aussi simples, on ne comprendrait ni les difficultĂ©s du stade II en ce qui concerne le problĂšme (2) « tous les A sont-ils des B ? », ni surtout les difficultĂ©s du stade I en ce qui concerne les classifications elles-mĂȘmes (lâincapacitĂ© de se libĂ©rer des collections figurales pour construire des classes ou tout au moins des collections non figurales).
En rĂ©alitĂ©, lâĂ©chec Ă trouver la loi, la tendance Ă nĂ©gliger les exceptions et surtout les conciliations contradictoires dont se contentent ces sujets ne sont que lâexpression dâune difficultĂ© initiale systĂ©matique Ă distinguer le « tous » et le « quelques » et, plus profondĂ©ment encore, Ă diffĂ©rencier et Ă coordonner lâextension et la comprĂ©hension des collections. Du fait quâune grande boĂźte fait sortir la boule, lâenfant conclut Ă une relation causale entre la grandeur et ce rĂ©sultat, et cette relation lui paraĂźt donc lâun des caractĂšres Ă intĂ©grer dans la « comprĂ©hension » de la collection dont cette boĂźte fait partie : ce caractĂšre devient alors lâune des propriĂ©tĂ©s de lâobjet total ou collectif quâest cette collection, et non pas une propriĂ©tĂ© commune Ă ses membres considĂ©rĂ©s chacun Ă part. Cette propriĂ©tĂ© de la collection comme telle est donc situĂ©e sur un autre plan que le « tous » et le « quelques », du seul fait que la collection nâest pas une classe ou simple rĂ©union dâindividus, mais un agrĂ©gat dont ces individus sont solidaires. Que dâautres boĂźtes appartenant au mĂȘme agrĂ©gat ne vĂ©rifient plus cette relation entre la grandeur et la sortie de la boule, cela nâaffecte alors que ces boĂźtes exceptionnelles, mais pas les propriĂ©tĂ©s de la collection comme telle. Telle serait Ă peu prĂšs, nous semble-t-il, la maniĂšre de raisonner de ces sujets.
Plus simplement dit, la diffĂ©rence entre ces rĂ©actions et celles des stades II et III serait la suivante. Au niveau de la classe logique (stade III), un caractĂšre nâest choisi comme constitutif de la comprĂ©hension de cette classe que sâil sâapplique à « tous » ses membres et le « tous » est lui-mĂȘme dĂ©terminĂ© par la prĂ©sence dâun tel caractĂšre : la comprĂ©hension et lâextension sont donc Ă la fois diffĂ©renciĂ©es et exactement correspondantes. Au niveau des collections figurales (stade I), au contraire, les caractĂšres de la collection ne sont pas choisis en fonction de « tous » ses Ă©lĂ©ments, et lâextension de ceux-ci nâest pas dĂ©terminĂ©e par leurs caractĂšres communs : il en rĂ©sulte alors que ni le « tous » ni le « quelques » nâont encore de signification comparable Ă celle des niveaux supĂ©rieurs, dâoĂč lâabsence systĂ©matique de recours Ă ces quantificateurs dans les rĂ©actions des sujets citĂ©s.
Les sujets du stade II, auxquels nous en venons maintenant, prĂ©sentent trois rĂ©actions remarquables, qui sâexpliquent en fonction de celles du stade I tout en les Ă©clairant en retour. En premier lieu, ils parviennent Ă distinguer les boĂźtes lourdes des lĂ©gĂšres, donc Ă appliquer le « tous » au poids et Ă rĂ©soudre le problĂšme de type (3) : toutes les boĂźtes qui font sortir la boule sont toutes les lourdes. En second lieu, ils parviennent en partie Ă rĂ©soudre les problĂšmes de type (1), « tous les B sont-ils des A (si B = A + Aâ) par un rĂ©glage progressif du « tous » et du « quelques » aboutissant Ă lâemploi des bonnes preuves ou preuves de type (1) : « tous les B ne sont pas des A parce quâil y a des Aâ » (par exemple « toutes les rouges (B) ne sont pas lourdes (A) parce quâil y a des rouges lĂ©gĂšres (Aâ) »). Mais ils nây parviennent quâen partie, parce que, dans un grand nombre de cas (et cela notamment assez systĂ©matiquement quand le « tous » porte sur le poids par opposition Ă la couleur ou Ă la grandeur), ils renversent la question ou, ce qui revient au mĂȘme, introduisent une fausse quantification du prĂ©dicat (« tous les B sont-ils tous les A ? ») mĂȘme quand on leur pose les questions de type (1). En dâautres termes, ils utilisent alors de fausses preuves de la forme : « toutes les lĂ©gĂšres sont-elles bleues ? â Non (juste), parce quâil y a des rouges lĂ©gĂšres (ou mĂȘme parce quâil y a des rouges lourdes !) ».
Voici quelques exemples de ce stade II, à commencer par des cas intermédiaires entre les stades I et II :
Tahi (4 ; 2) classe en grandes et petites en prévoyant que les premiÚres feront sortir la boule et les secondes non. Il commence les essais par une petite lourde et cherche à minimiser cette exception : « Elle fait sortir un tout petit peu. » Mais il en tient compte et adopte un classement en lourdes et légÚres, ce qui distingue les réactions du stade II de celles du premier.
« Un petit garçon mâa dit que toutes les rouges sont lourdes. A-t-il raison ? â Non. Celles-lĂ (tas lourd) font beaucoup, celles-lĂ pas. â Alors ? â Il nâa pas raison parce quâil y a des rouges qui font pas sortir la boule. â Montre. â (Il prend une rouge lĂ©gĂšre.) VoilĂ . â Et toutes celles qui font sortir la boule ? â Il a raison. â Montre. â (Il prend une rouge lĂ©gĂšre et la rejette.) Je ne veux pas celle-lĂ (puis trois rouges lourdes quâil pose successivement sur le pĂšse-lettres.) VoilĂ . â Tu as essayĂ© toutes les rouges ? â Oui. â Le garçon a raison ? â Non. â Pourquoi ? â Celles-lĂ (rouges lourdes) font sortir la boule et celles-lĂ non (bleues lĂ©gĂšres). â Mais les rouges ? â Pas toutes, parce quâil y en a une qui est lĂ©gĂšre. »
« Toutes les bleues font sortir la boule ? â Non, il y en a quelques-unes qui font pas sortir la boule. â Et un garçon dit que toutes les grandes font sortir la boule. Il a raison, câest juste. â Et il dit que les petites ne font pas sortir la boule. â Il a raison. â Toutes ? â Non, pas toutes. »
Rom (4 ; 5) rĂ©partit dâabord dâaprĂšs les couleurs, sans peser. Puis commence Ă peser et rĂ©partit en grandes et petites. Enfin pĂšse le tout et rĂ©partit selon les poids, mais sans en prendre explicitement conscience. « Toutes les grandes font sortir la boule ? â Non. â Pourquoi ? â Il y en a aussi des comme ça (montre les petites lourdes !). â (On lui montre une bleue lourde.) Elle est comment ? â Bleue. â Une petite fille mâa dit que toutes les bleues sont lĂ©gĂšres. A-t-elle raison ? â Non. â Pourquoi ? â Parce quâici (tas des lĂ©gers) on a [aussi] des rouges (!). â Elle dit que toutes les petites boĂźtes sont lĂ©gĂšres. â Non. Ici (dans les lourdes) il y en a de petites. â Toutes les rouges font sortir ? â Non, parce quâici (tas des lĂ©gers) il y a des rouges. »
Revue Ă 5 ; 10, Rom rĂ©sout le probl. 1 de la mĂȘme maniĂšre, mais ne fait plus de fausses quantifications du prĂ©dicat comme plus haut Ă 4 ; 5 Ă propos des grandes et des bleues.
Gen (5 ; 5) arrive trĂšs vite Ă classer en lourdes et lĂ©gĂšres et Ă expliquer par le poids. « Toutes les rouges sont lourdes ? â Non, parce quâil y a des rouges et des bleues (dans le tas des lourdes !) â Toutes les bleues font sortir la boule ? â Pas juste. Il y en a qui sont pas lourdes, puis des lourdes aussi. »
Fra (5 ; 6) : Dâabord grandeur, puis, aprĂšs expĂ©rience, explication par le poids. « Une petite fille mâa dit que toutes les rouges sont lourdes. â Câest pas vrai. Il y a des rouges et des bleues (dans le tas des lourdes !). Une rouge câest lourd, une bleue ça fait aussi le poids lourd. â Quâest-ce quâa dit la petite fille ? â âToutes Ă©taient rouges celles qui Ă©taient lourdesâ (Ă noter cette traduction de âtous les A sont Bâ en âtous les A sont tous les Bâ, par extension de âtoutesâ les rouges Ă âtoutesâ les lourdes !). â Comment tu montrerais que câest faux ? â (Montre une grande bleue lourde, ce qui est correct du point de vue de la traduction.) â Mais quâest-ce quâelle a dit vraiment ? â Que les rouges font sortir la boule. â Tu peux montrer que câest faux ? â Oui, avec la bleue (met une bleue lourde, bien que son second Ă©noncĂ© ne modifie plus en apparence la quantification du prĂ©dicat !). â Un garçon mâa dit que toutes les grandes font sortir la boule. â Non, il y a aussi des petites (mĂȘme rĂ©action ! Elle montre une petite lourde.) â Tu peux montrer autrement ? â (Montre une grande lĂ©gĂšre, ce qui est cette fois probant.) Une grande qui ne fait pas sortir la boule ! â Bien. Quâest-ce quâil a dit le garçon ? â Que câĂ©taient seulement les grandes qui faisaient sortir la boule (mĂȘme extension du « tous » au prĂ©dicat !) â Alors ? â Je lui montre quâelle est grande et ne fait pas sortir la boule (mais ceci nâest plus probant Ă lâĂ©gard de « seulement les grandes »). »
Fac (5 ; 6). Deux tas sans qualification explicite. « Toutes les rouges font sortir la boule ? â Non, celles-lĂ pas et celles-lĂ oui. Il y a des rouges qui ne la font pas sortir. â Et toutes les grandes ? â Non, il y a aussi des grandes comme ça (montre le tas des lĂ©gers) qui ne font pas sortir la boule. â Et un garçon mâa dit que toutes les bleues sont lĂ©gĂšres et ne font pas sortir la boule. Câest vrai ? â Non, parce quâil y a aussi des grandes rouges qui ne la font pas sortir (I). â Et toutes les petites ? â Non, il y a des petites qui la font sortir. »
Roc (5 ; 10) explique rapidement par le poids. « Toutes les lourdes sont grandes ? Non, il y a des lĂ©gĂšres qui sont grandes aussi (!). â Toutes les lĂ©gĂšres sont petites ? â Oui. â Toutes les grandes sont lĂ©gĂšres ? â Non, il y a des grandes qui sont lourdes aussi. â Toutes les petites sont lourdes ? â Non, parce quâelles sont lĂ©gĂšres, [mais] il y a des lourdes. »
Bor (5 ; 11) comprend aussi le rĂŽle du poids. « Toutes les boĂźtes rouges sont lourdes ? â Non, parce que les bleues sont aussi lourdes (!). â Toutes les bleues sont-elles lĂ©gĂšres ? â Non, parce quâil y en a deux de pas lourdes qui sont rouges (!). »
Gro (6 ; 10) trouve immĂ©diatement le rĂŽle du poids. « Toutes les bleues sont lourdes ? â Non, il y en a aussi de lĂ©gĂšres, par exemple celle-lĂ . â Toutes les rouges sont lĂ©gĂšres ? â Non, parce quâil y a aussi des bleues qui sont lĂ©gĂšres (!). â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â Non, pas toutes : les rouges sont aussi lĂ©gĂšres (!). â Toutes les rouges sont lourdes ? â Non, celle-lĂ est lourde, celle-lĂ est lĂ©gĂšre. »
Voici enfin, pour comparaison, des cas de réponses correctes du stade III. On reconnaßt ces sujets du stade III aux faits que non seulement ils répondent correctement aux questions des jetons (§ 1), mais encore que, dans le problÚme du pÚse-lettres, ils fournissent sans hésiter les bonnes preuves et exclusivement celles-là , se libérant ainsi des fausses quantifications du prédicat :
Dub (7 ; 0) : La boule sort « parce quâelles sont lourdes et pas avec les boĂźtes parce quâelles sont lĂ©gĂšres. â Regarde si câest juste. â (Il pose des grandes lĂ©gĂšres et des petites lourdes.) â Un garçon mâa dit quâelles faisaient sortir la boule parce quâelles sont rouges ? â Non (il pose une rouge lĂ©gĂšre puis une grande bleue lourde) : Il y a une grande boĂźte rouge qui ne fait pas sortir la boule et une bleue qui la fait sortir. â Câest parce quâelle est grande ? â Non, on le voit bien avec les deux, les grandes et les petites (les pose). »
Sta (7 ; 2) prouve lâaction du poids en posant successivement une grande lĂ©gĂšre et une petite lourde. « Ce nâest pas parce quâelles sont grandes ? â Non il y en a [dans les grandes] des lourdes et des lĂ©gĂšres (il met une petite lourde). â Et un garçon mâa dit que toutes les rouges font sortir la boule. â Non (montre une rouge lĂ©gĂšre). â Et que les petites ne la font pas sortir. â Non (met une petite lourde). â Ni les bleues. â Non (met une bleue lourde). »
Notons encore que si lâon rĂ©partit les sujets selon quâil y a absence de preuves, preuves fausses (tous les B ne produisent pas A parce quâil y a des Bâ) ou mĂ©langĂ©es et preuves correctes, on trouve :
Tableau II. Pourcentage des sujets du point de vue de la nature des preuves
| Ăges | Sujets | Absence de preuve | Preuves fausses ou mĂ©langĂ©es | Preuves correctes |
|---|---|---|---|---|
| 4 ans | 6 | 66Â % | 33Â % | 0 |
| 5 et 6 ans | 31 | 13Â % | 29Â % | 58Â % |
| 7 et 8 ans | 20 | 10Â % | 15Â % | 75Â % |
| 9-13 ans | 8 | 0 | 0 | 100Â % |
Ces faits du stade II sont dâun certain intĂ©rĂȘt Ă deux points de vue distincts : dâabord Ă celui des trois sortes de liaisons A = B (problĂšme 3), B > A (problĂšme 1) et A < B (problĂšme 2) et ensuite Ă celui des facteurs figuratifs qui favorisent ou entravent le rĂ©glage correct du « tous ».
Pour ce qui est de la liaison A = B, on constate que tous ces sujets parviennent Ă comprendre que la boule sort Ă cause du poids des boĂźtes et non pas Ă cause de leur volume, bien que, dans la grande majoritĂ© des problĂšmes cette dissociation du poids et du volume sâeffectue beaucoup plus tard 8. La raison de cette dĂ©couverte prĂ©coce (et bien entendu limitĂ©e Ă cette situation) est sans doute, en plus des facilitations perceptives dues Ă lâuniformitĂ© du matĂ©riel (deux poids, deux volumes et deux couleurs), que, dans le cas particulier « toutes » les boĂźtes lourdes A sont « toutes » celles qui font sortir la boule B, soit A = B sans inclusion asymĂ©trique de part ni dâautre.
En ce qui concerne le problĂšme de type (1) « Tous les B sont-ils des A (si B = A + Aâ) ? », les sujets du stade II le rĂ©solvent en partie correctement, lorsquâils le comprennent sous cette forme, puisquâon trouve Ă 5-6 ans dĂ©jĂ 58 % de bonnes preuves. Tahi, qui est intermĂ©diaire entre les stades I et II, a encore tendance Ă admettre le « tous » malgrĂ© les exceptions, mais il parvient ensuite avec raison, Ă propos de lâaction des boĂźtes rouges (B) sur la boule qui sort (A), Ă dire « pas toutes, parce quâil y en a une (Aâ) qui est lĂ©gĂšre ». On retrouve chez tous les autres sujets ce mĂȘme type dâexclusion : tous les B ne sont pas des A parce quâil y a des B non-A (= Aâ). Mais, comme nous lâavons vu au § 1, un tel raisonnement est accessible aux sujets du stade II parce quâil repose sur la simple lecture de la rĂ©union B = A + Aâ et nâimplique aucune opĂ©ration inverse, donc aucune inclusion opĂ©ratoire A = B â Aâ.
Par contre, et câest ici que ces faits confirment dâune maniĂšre assez frappante ceux du § 1 malgrĂ© lâopposition du contexte fonctionnel de recherche de la cause et du contexte de simple classification, il se trouve quâun certain nombre de ces sujets, Ă qui lâon nâa posĂ© aucun problĂšme de type (2), mais exclusivement les problĂšmes de type (1) « tous les B sont-ils des A (si B = A + Aâ) ? », rĂ©pondent sous la forme suivante : « non, parce quâil existe des Bâ (câest-Ă -dire des C non B, si C = B + Bâ) 9 ». Or le schĂ©ma de cette rĂ©ponse est prĂ©cisĂ©ment celui de la fausse quantification du prĂ©dicat intervenant dans les rĂ©actions de ce stade (voir § 1) aux problĂšmes de type (2) : tous les B ne sont pas des C (traduits en « tous les C ») parce quâil existe des Bâ (comme tous les A ne sont pas des B, traduits en « tous les B, parce quâil existe des Aâ ») !
Par exemple Rom, Ă qui lâon demande « toutes les grandes (B) font sortir la boule (= sont A) ? », rĂ©pond : non, parce quâil y a des petites lourdes (Bâ) qui font Ă©galement sortir la boule (= C comprenant A). De mĂȘme quand on lui demande « toutes les bleues sont-elles lĂ©gĂšres ? », Rom ne rĂ©pond pas comme elle le pourrait « non, parce quâil y a des bleues lourdes », mais elle croit contredire lâaffirmation proposĂ©e en disant : « non, parce quâil y a aussi des rouges lĂ©gĂšres ». MĂȘmes rĂ©actions chez Gen et Fra pour les rouges lourdes, chez Roc pour les lourdes grandes, chez Bor pour les rouges lourdes et les bleues lĂ©gĂšres et chez Gro pour les rouges lĂ©gĂšres. Or, la raison de ces fausses preuves est toujours que lâenfant traduit « tous les B sont-ils des A ? » par « tous les B sont-ils tous les A ? » par extension du « tous » au prĂ©dicat : Fra nous donne de la façon la plus explicite la vĂ©rification de cette supposition en traduisant « toutes les rouges sont lourdes » par « toutes Ă©taient rouges celles qui Ă©taient lourdes » et « toutes les grandesâŠ, etc. » par « seulement les grandes ».
Mais il va de soi que cette rĂ©action ne saurait prĂ©senter aucun caractĂšre gĂ©nĂ©ral en ce qui concerne le pĂšse-lettres, puisque rien nâoblige le sujet Ă Ă©tendre un problĂšme de type (1) en une liaison de type (2) par renversement de la question. Il est dâautant plus intĂ©ressant de constater que cette extension se produit spontanĂ©ment et dâune maniĂšre aussi frĂ©quente sous la forme de fausses preuves (de type 2). Nous y trouvons lâindice que les rĂ©actions Ă©galement frĂ©quentes des sujets du § 1 (stade II) aux problĂšmes de type (2) (tous les ronds sont-ils bleus ? etc.) ne constituaient pas le rĂ©sultat dâun artefact verbal mais correspondent bien aux difficultĂ©s de lâenfant du stade II Ă comprendre lâinclusion.
Il existe en outre une seconde raison pour laquelle cette fausse quantification du prĂ©dicat ne saurait ĂȘtre gĂ©nĂ©rale dans le cas du pĂšse-lettres : câest que le rĂŽle des facteurs perceptifs ou figuratifs en jeu y est sensiblement plus grand que dans le cas des jetons, et câest ce qui nous reste Ă exposer car la question est dâun certain intĂ©rĂȘt du point de vue du rĂ©glage du tout. En effet, selon que lâon demande au sujet si « les lourdes sont rouges » ou si « les rouges sont lourdes », il se trouve que ces deux questions sont de difficultĂ©s bien diffĂ©rentes, non seulement pour des raisons relevant des facteurs prĂ©cĂ©dents, mais encore parce quâil est beaucoup plus aisĂ© de rĂ©unir des Ă©lĂ©ments en une collection non figurale selon la couleur que selon le poids. Ces deux qualitĂ©s Ă©tant, dâautre part, beaucoup plus hĂ©tĂ©rogĂšnes que la couleur et la forme dans le cas des jetons, il nous a paru intĂ©ressant de faire un contrĂŽle systĂ©matique pour comparer les deux situations du point de vue des facteurs en jeu : tel a Ă©tĂ© lâobjet de lâexpĂ©rience II.
II. Ă cet effet, nous avons interrogĂ© une centaine dâenfants de 5 Ă 9 ans au moyen du mĂȘme dispositif de pĂšse-lettres que prĂ©cĂ©demment, mais en nâutilisant que les deux facteurs du poids et de la couleur et en supprimant une classe pour rendre la structure logique des emboĂźtements exactement isomorphe Ă celle des jetons. Nous prĂ©sentons ainsi des boĂźtes lĂ©gĂšres (= ne faisant pas sortir la boule) qui peuvent ĂȘtre bleues ou rouges et des boĂźtes lourdes (= faisant sortir la boule) exclusivement rouges (la classe manquante Ă©tant celle des lourdes bleues, de mĂȘme que dans le matĂ©riel des jetons il nây a pas de ronds rouges). Nous avons alors posĂ© les quatre questions possibles comparables aux quatre questions du § 1 : (1) « toutes les lourdes sont-elles rouges ? » que nous noterons Lr ; (2) « toutes les bleues sont-elles lĂ©gĂšres ? » que nous noterons bl ; (3) « toutes les rouges sont-elles lourdes ? » que nous noterons rL et (4) toutes les lĂ©gĂšres sont-elles bleues ? » que nous noterons Ib. On constate alors que les questions Lr et bl (1 et 2) sont du type (2) ou AB : « tous les A sont-ils B (si A < B) ? » (rĂ©ponse juste : oui) ; et que les questions rL et Ib sont du type (1) ou B A : « tous les B sont-ils A (si A < B) ? » (rĂ©ponse juste : non). La structure logique est alors bien la mĂȘme que dans le cas des jetons. Or, les rĂ©sultats se sont trouvĂ©s comparables avec ceux du § 1 mais lâopposition des rĂ©ponses de type (1) ou BA et de type (2) ou AB est attĂ©nuĂ©e par une opposition bien plus forte, qui est celle des questions Lr et Ib oĂč le « tous » porte sur le poids et des questions bl et rL oĂč le « tous » porte sur la couleur (les premiĂšres Ă©tant naturellement bien plus difficiles).
Voici dâabord quelques exemples qualitatifs des rĂ©actions du stade II :
Par (5 ; 1) : « Toutes les rouges sont lourdes ? â Non. â Pourquoi ? â Il y en a de lĂ©gĂšres (juste). â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres (question de type 2) ? â Oui (juste). â Toutes les lĂ©gĂšres sont rouges (type 2) ? â Non, il y a des lourdes et des lĂ©gĂšres (il rĂ©pond comme si on lui avait demandé : toutes les rouges sont lĂ©gĂšres ou toutes les lĂ©gĂšres sont toutes les rouges). â MĂȘme question. â Non. »
Gir (5 ; 6) : « Toutes les lourdes sont rouges ? â Non, il y en a (des rouges) qui sont vides et il y en a des rouges qui sont lourdes. â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â Oui, toutes. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Oui, toutes (assimile cette question Ă la prĂ©cĂ©dente). â Toutes les rouges sont lourdes ? â Pas toutes, il y en a qui sont lourdes, il y en a qui sont lĂ©gĂšres. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Oui (renverse la question).
Den (5 ; 7) : « Toutes les rouges sont lourdes ? â Non, pas toutes : celle-lĂ est lourde, celle-lĂ aussi. â Quâest-ce quâil faut montrer ? â Toutes (il essaie avec toutes les rouges puis dit :) Il nây a pas de bleues lourdes. â Toutes les lourdes sont rouges ? â (Il montre toutes les rouges, qui sont lourdes et lĂ©gĂšres et dit :) Non. â Mais toutes les lourdes sont rouges ? â Il y avait des rouges qui nâĂ©taient pas lourdes (!). â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â (Il montre toutes les bleues.) Oui. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Non, toutes les bleues ne sont pas lĂ©gĂšres. â Quâest-ce que jâai demandé ? â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres. â Tu crois ? â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues (il montre toutes les bleues). Non, toutes les bleues ne sont pas lĂ©gĂšres (elles le sont). Jâai trompĂ© sur toutes les bleues sont lĂ©gĂšres. »
Mul (5 ; 8) : « Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â (Il les essaie.) Oui. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â (Il essaie toutes les bleues Ă nouveau.) Oui, elles sont lĂ©gĂšres (1). â Toutes les rouges sont lourdes ? â (Il les essaie.) Non (juste). â Toutes les lourdes sont rouges ? â (Essaie toutes les rouges Ă nouveau.) Non, seulement trois. â Quelques lourdes sont rouges ? â Oui, il y en a. â Quelques bleues sont lĂ©gĂšres ? â (Il montre toutes les bleues.) Oui. â Quâest-ce que tu mâas montré ? â Les lĂ©gĂšres. »
Jac (6 ; 0) : « Toutes les lourdes sont rouges ? â Non, parce que celles-lĂ (rouges lĂ©gĂšres) ne sont pas lourdes. â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â Non, il y a des lĂ©gĂšres et des lourdes (faux). â Et toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Non (juste, mais il montre les lourdes rouges !). »
Rot (6 ; 9) : « Toutes les lourdes sont rouges ? â Non, il y en a aussi des lĂ©gĂšres (qui sont rouges), celles-lĂ sont lourdes, toutes les autres sont lĂ©gĂšres. â Mais je tâai demandĂ© si toutes les lourdes sont rouges ? â Non, pas toutes les rouges sont pas lourdes, il y en a aussi des lourdes (!). »
Gil (7 ; 9) : « Toutes les lourdes sont rouges ? â Non, il y a trois lourdes et trois pas lourdes. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Oui. â (On lui montre une lĂ©gĂšre rouge.) Alors toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Oui. â Vraiment ? â Non, il y a trois rouges et six bleues. » « Câest la mĂȘme chose de dire « toutes les lourdes sont rouges » ou « toutes les rouges sont lourdes ? â Oui. »
Eug (8 ; 1) : « Toutes les lourdes sont rouges ? â Non, il y a aussi des bleues lĂ©gĂšres⊠Non, oui, elles sont toutes rouges. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Oui. â Tu montres quoi pour rĂ©pondre ? â Les bleues. â Câest la mĂȘme chose de dire « toutes les lĂ©gĂšres sont bleues » ou « toutes les bleues sont lĂ©gĂšres » ? â (RĂ©flĂ©chit longuement.) Oui. »
Fel (8 ; 6) : « Toutes les lourdes sont rouges ? â (Il touche toutes les rouges.) Non. â Montre toutes les lourdes. â (Il montre les trois lourdes rouges.) â Quâest-ce que je tâai demandé ? â « Toutes les rouges sont lourdes ? »
Voici par contre deux exemples du stade III :
Aud (6 ; 6) : « Toutes les rouges sont lourdes ? â Non, il y a trois rouges lourdes. â Toutes les lourdes sont rouges ? â Oui. â Pourquoi ? â Câest toutes des rouges, les lourdes, mais pas toutes les rouges sont lourdes : il y en a trois de lourdes et trois de lĂ©gĂšres. â Toutes les lourdes sont rouges ? â Oui, trois qui sont rouges : point de bleues, seulement des rouges. â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â Oui. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Non, trois rouges lĂ©gĂšres et trois bleues lĂ©gĂšres. â Quâest-ce qui est le mieux de dire : toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ou quelques bleues sont lĂ©gĂšres ? â Toutes. â Et toutes les rouges sont lourdes ou quelques rouges sont lourdes ? â Quelques. »
Pat (7 ; 3) dĂ©bute encore par des rĂ©actions du stade II : « Toutes les rouges sont lourdes ? â Non, pas toutes. â Toutes les lourdes sont rouges ? â Non pas toutes, parce que toutes les rouges ne sont pas lourdes. â Câest la mĂȘme chose de dire que toutes les rouges sont lourdes et que toutes les lourdes sont rouges ? â Oui⊠ah non ! Parce que toutes les lourdes sont rouges et toutes les rouges ne sont pas lourdes. â Toutes les bleues sont lĂ©gĂšres ? â Oui. â Toutes les lĂ©gĂšres sont bleues ? â Non, pas toutes : lĂ aussi (le tas des rouges), il y a des lĂ©gĂšres. »
On voit que les rĂ©actions sont qualitativement tout Ă fait semblables Ă celles du § 1 bien que, dans la prĂ©sente expĂ©rience, lâenfant sâintĂ©resse Ă ces questions de « tous » et de « quelques » par le fait que ces termes se rapportent Ă un rĂ©sultat visible (sortie ou non-sortie de la boule par la fente de la grande boĂźte lorsque les petites boĂźtes rouges et bleues sont posĂ©es sur le pĂšse-lettres) et que lâenfant a fait lui-mĂȘme la double classification prĂ©alable des Ă©lĂ©ments selon les couleurs et les poids.
Quant au problĂšme central de savoir pourquoi, dans tant de cas (80 % Ă 5 ans pour « toutes les lĂ©gĂšres sont-elles bleues ? » et 65 % pour « toutes les lourdes sont-elles rouges ? ») lâenfant renverse la question « tous les X sont-ils y ? » en « tous les Y sont-ils x ? », on ne peut donc plus le rĂ©soudre par un simple facteur dâinattention, puisque le sujet sâintĂ©resse Ă sa rĂ©ponse. Mais il subsiste cependant deux possibilitĂ©s diffĂ©rentes : ou que lâenfant renverse simplement la question, tout en distinguant ses deux formes (« tous les X sont y » signifierait donc pour le sujet que tous les X sont quelques Y, tandis que « tous les Y sont x » signifierait que tous les Y sont quelques X) ou quâil les assimile sans plus sous la forme « tous les X sont tous les Y » (et donc rĂ©ciproquement). Nous avons alors demandĂ© Ă un certain nombre de sujets si ces deux questions signifiaient « la mĂȘme chose » (voir par exemple Gil, Eug et Pat). Or le rĂ©sultat est dĂ©cisif : sur une douzaine dâenfants du stade II ainsi interrogĂ©s, tous ont rĂ©pondu sans hĂ©siter que les deux questions revenaient au mĂȘme (et Eug lâaffirme aprĂšs longue rĂ©flexion), tandis que ceux du stade III le contestent naturellement. Le sujet Pat est un bon cas intermĂ©diaire Ă cet Ă©gard, qui commence par une assimilation puis dĂ©couvre brusquement que les deux questions sont distinctes. Il semble donc lĂ©gitime, puisque le renversement des questions sâaccompagne de leur identification, dâinterprĂ©ter, comme nous lâavons fait, ces renversements dans le sens dâune fausse quantification du prĂ©dicat : « tous les X sont y = tous les X sont tous les Y ». Quant Ă savoir pourquoi lâenfant prĂ©fĂšre raisonner sur la question renversĂ©e si elle lui paraĂźt identique Ă la question non renversĂ©e, la chose sâexplique aisĂ©ment, dans la prĂ©sente situation, par une facilitĂ© plus grande Ă raisonner sur les couleurs que sur les poids, comme le prouve la statistique suivante :
Tableau III. Pourcentage des réponses justes aux quatre questions portant sur le « tous » (dispositif du pÚse-lettres avec une classe manquante) 10
| Ăges
(et n de suj.) |
Lr | bl | rL | Ib | AB | BA | + | Moy. poids
(Lr + lb) |
Moy. couleur
(bl+rL) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 5 (20) | 35 | 82 | 100 | 20 | 35 | 20 | 5 | 22 | 91 |
| 6 (20) | 40 | 91,5 | 100 | 69 | 36,5 | 53 | 17,5 | 45 | 95,5 |
| 7 (25) | 47 | 100 | 100 | 44 | 49 | 44 | 28 | 46 | 100 |
| 8 (20) | 67,5 | 97 | 100 | 55,5 | 65,5 | 55,5 | 41 | 61,5 | 98,5 |
| 9 (16) | 89 | 98 | 100 | 65 | 89 | 62 | 64 | 82 | 95 |
Si ce mĂ©canisme de la fausse quantification du prĂ©dicat est donc toujours le mĂȘme, la nouveautĂ© de ce tableau III, comparĂ© aux tableaux I et I bis du § 1 est la diffĂ©rence frappante des rĂ©sultats obtenus lors des questions Lr + lb et lors des questions bl + rL : jusquâĂ 7 ans inclusivement, les rĂ©ponses justes fournies lorsque le « tous » sâapplique au poids (« toutes les lourdes sontâŠÂ » ou « toutes les lĂ©gĂšres sontâŠÂ ») nâatteignent pas la moitiĂ© des rĂ©ponses justes donnĂ©es lorsque le « tous » sâapplique Ă la couleur ! Les tableaux I et I bis du § 1 fournissaient dĂ©jĂ une petite inĂ©galitĂ© en faveur de lâune des qualitĂ©s (la forme) comparĂ©e Ă lâautre (la couleur), mais dans des proportions bien moindres. Dans le cas particulier, au contraire, il est Ă©vident que le « tous » nâa nullement la mĂȘme valeur selon que lâon renverse lâordre des termes, par exemple dans « tous les bleus sont lĂ©gers » (82 Ă 100 % de rĂ©ussite) et dans « tous les lĂ©gers sont bleus » (20 Ă 69 % de rĂ©ussite) et cela non pas parce quâil faut rĂ©pondre « oui » Ă la premiĂšre question et « non » Ă la seconde, mais parce que le « tous » ne prĂ©sente de sens clair que pour une collection non figurale Ă caractĂšre fortement intuitif, et bien que la question lb soit de type BA (donc en principe plus facile) et la question rĂ©ciproque bl de type AB ! Câest pourquoi dâailleurs la colonne BA nâest pas entiĂšrement rĂ©guliĂšre.
Or, ce rĂŽle du caractĂšre intuitif ou figuratif de la qualitĂ© Ă laquelle est attachĂ©e le quantificateur « tous » se manifeste dĂ©jĂ dans les rĂ©actions au dispositif complet dĂ©crit prĂ©cĂ©demment. Il se retrouve notamment en ce qui concerne les preuves : quelques contrĂŽles que nous avons tentĂ©s en marge des interrogations libres nous ont montrĂ© par exemple que des groupes de sujets donnant 100 % de bonnes preuves (= contre-exemples exacts) pour les questions « tous les petits (ou tous les grands) sont-ils lĂ©gers ? » nâen donnent plus que 67 % dans le sens « tous les lĂ©gers sont-ils petits (ou grands) ? ». De mĂȘme les groupes de sujets donnant 67 % de bonnes preuves dans le sens grand-lourd nâen donnent plus que 25 % dans le sens lourd-grand. Mais le rĂŽle de ces facteurs figuratifs est plus faible dans le cas des quatre classes complĂštes que dans celui oĂč une classe est manquante, et cela sans doute Ă cause du facteur de symĂ©trie. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale lâimportance des facteurs figuratifs (y compris les symĂ©tries) ne saurait donc ĂȘtre nĂ©gligĂ©e dans lâĂ©volution du quantificateur « tous ».
§ 3. Le « quelques », absolu et relatif 11đ
Les § 1 et 2 traitent bien de la relation entre le « tous » et le « quelques », mais au moyen de questions constamment posĂ©es sur le « tous ». Nous nous sommes donc demandĂ© ce que signifie pour lâenfant du stade II le mot « quelques » puisque lâexpression de type (2) « tous les A sont (quelques) B » est comprise par lui dans le sens de « tous les A sont tous les B ».
Nous avons commencĂ© par un sondage sur le « quelques » au sens absolu : « quelques A » ou « quelques B », par opposition au sens relatif oĂč les Ă©lĂ©ments dâune mĂȘme collection A, incluse dans B, sont Ă la fois « tous » les A et « quelques » B. Il convient dâabord, Ă cet Ă©gard, de dĂ©terminer la signification que lâenfant attribue spontanĂ©ment au mot « quelques », lorsquâon lui demande par exemple de donner « quelques jetons bleus » ou « quelques fleurs jaunes », etc. Nous nous sommes servis de trois sortes de dispositif : (1) les jetons du § 1 (ronds bleus et carrĂ©s rouges ou bleus), (2) des fleurs dessinĂ©es (roses blanches ou jaunes, tulipes blanches ou jaunes), (3) des dessins Ă colorier (fruits, arbres, paysages avec maisons, etc., dont il sâagissait de colorier « quelques » Ă©lĂ©ments et pas tous, etc.). On demande naturellement aux sujets, aprĂšs ses premiĂšres rĂ©actions, de comparer le « quelques » au « tous », occasionnellement de dĂ©finir le mot « quelques », ou de le dĂ©finir par rapport aux termes que lâenfant lui-mĂȘme lui oppose (tels que « des », ou « presque tous », etc.).
De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les enfants du stade II savent bien que le mot « quelques » comporte un sens distinct de « tous », mais ils ne parviennent guĂšre Ă lui attribuer une signification stable. Il subsiste donc aux dĂ©buts du stade un certain flottement Ă cet Ă©gard, quâil est instructif pour notre propos dâanalyser briĂšvement. Voici dâabord, Ă titre de comparaison, un cas du stade I, qui ne sait pas distinguer le « quelques » du « tous » :
Jac (5 ; 2). Jetons (comme au § 1) : « Tu peux me donner quelques-uns des bleus ? â (En donne un.) â Câest quelques-uns ou un ? â Un. â Maintenant « quelques-uns ». â (En prend un.) â Maintenant tous les bleus. â (En prend un.) â Tous les carrĂ©s. â (Il prend les deux.) â Tous les ronds. â (Les prend tous.) â Quelques-uns des bleus. â (Deux, puis trois, puis tous.) »
Voici par contre des sujets du dĂ©but du stade II, qui font une distinction soit dans lâusage soit dans la dĂ©finition entre le « quelques » et le « tous » mais qui, chose intĂ©ressante, ne coordonnent pas toujours leur usage avec leur dĂ©finition :
Kar (5 ; 4). Jetons : « Donne-moi quelques-uns des bleus. â (En donne 4 sur 6.) â Quelques-uns des carrĂ©s. â (Donne les deux, que lâon replace comme aprĂšs chaque rĂ©ponse.) â Donne-moi tous les carrĂ©s. â (Il redonne les deux mĂȘmes.) â Tout Ă lâheure tu mâas donnĂ© la mĂȘme chose pour « quelques-uns ». Câest la mĂȘme chose ? â Non. â Que veut dire « tous » ? â Beaucoup. â Et « quelques-uns » ? â Un ou deux. » Nouvelle sĂ©rie (cinq ronds bleus, deux carrĂ©s bleus et deux rouges) : « Donne-moi quelques-uns des bleus. â (Donne cinq ronds.) â Peut-on donner autrement ? â Oui (donne les deux derniers). â Un rond et un carrĂ© bleus ça irait pour « quelques bleus » ? â Oui. â Donne-moi quelques-uns des carrĂ©s. â (Donne un bleu et un rouge.) â Quelques-uns des ronds. â (En donne trois.) â Quelques-uns des rouges. â (Donne les deux carrĂ©s rouges.) â Et tous les rouges ? â (Les mĂȘmes.) â Câest juste les deux fois ? â Oui, pas trĂšs. â Quâest-ce qui nâest pas trĂšs juste ? â Il faudrait en donner un (= quelques) ou plusieurs (= tous). » « Quelques-uns des bleus. â Des ronds ? â Comme tu veux, des bleus. â (Prend deux ronds bleus et va prendre un carrĂ© bleu, quâelle repose.) â On pourrait aussi celui-lĂ Â ? â Oui. »
Mar (5 ; 6). Jetons : « Donne-moi quelques-uns des bleus. â (Les prend tous, carrĂ©s et ronds.) Beaucoup ! â Câest quelques-uns ou âtousâ ? â Tous. â Mais pour quelques-uns quâest-ce que tu donnerais ? â Les ronds. â Et seulement deux ronds ça irait aussi ? â Oui. â Donne-moi quelques-uns des carrĂ©s. â (Les prend tous, rouges et bleus). â Câest quelques-uns ? â Oui. â Quâest-ce que tu me donnes lĂ Â ? â Des carrĂ©s. â Câest plus juste de dire âquelques-unsâ ou âtous » ? â Quelques-uns. â Ce serait aussi juste de dire âtousâ ? â [âTousâ] câest pour la mĂȘme couleur (I). â Donne-moi quelques-uns des ronds. â (Les prend tous.) â Câest quelques-uns ? â Oui. â Et tous les ronds ? â Câest tous les ronds. â Et quelques-uns ? â Câest les bleus (= les mĂȘmes !). »
Ter (5 ; 2). Jetons : « Quelques-uns des bleus. â (En donne un.) â Tous les ronds bleus. â (Les donne tous.) â Quelques-uns des carrĂ©s ? â (En donne un rouge.) â On ne peut pas en donner davantage ? â Oui, deux. â Et comme cela (deux carrĂ©s rouges ou un bleu, en laissant un carrĂ© bleu) ? â Non, câest pas la mĂȘme couleur. â Donne-moi quelques-uns des ronds. â (Les prend tous.) â Quelques-uns des carrĂ©s bleus. â (Les prend tous.) â Est-ce quelques-uns ou tous les carrĂ©s bleus ? â Il nây en a que trois carrĂ©s bleus (= donc le quelques-uns se confond alors avec le tous faute dâun nombre suffisant). â Câest quelques-uns ou tous ? â Tous. â Et si on mettait encore ça (on en rajoute trois), combien en donnerais-tu pour âquelques-unsâ ? â Trois. â On pourrait en donner quatre ? â Oui. â Et cinq ? â Non. â Pourquoi ? â Parce quâil y en a cinq (il y en a six, mais croyant que câest cinq, Ter se refuse Ă donner le dernier, qui ferait âtousâ). »
Rus (5 ; 3). Jetons : « Donne-moi quelques-uns des bleus. â Des ronds ? â Ce que tu veux. â (Donne un carrĂ© et un rond bleus.) â Quelques-uns des rouges. â (Donne trois sur quatre.) â Quelques-uns des ronds. â (Donne tous sauf un.) â Quelques-uns des carrĂ©s. â (Tous les carrĂ©s bleus.) â Ce serait aussi juste de donner les bleus avec un rouge (sur deux) ? â Non, pas dans la mĂȘme couleur. â Tous les ronds. â (Les donne tous.) â Câest la mĂȘme chose âtousâ les ronds ou âquelques-unsâ ? â Non, parce que quelques-uns, ça veut pas dire tous. »
Rus semble donc avoir acquis une certaine relativitĂ© du quelques, mais avec les fleurs (3 tulipes blanches et 3 jaunes, 3 roses blanches et 4 jaunes) il nâen est encore rien : « Quelques-unes des tulipes jaunes. â (Les donne toutes.) â Et quelques-unes des tulipes blanches. â (Deux sur trois.) â Et celle-lĂ (la derniĂšre) ça irait aussi ? â Oui. â Quelques-unes des tulipes blanches ou toutes, câest la mĂȘme chose ? â La mĂȘme chose. â Donne-moi quelques fleurs. â (En donne plusieurs.) â Et si je mets encore ça ? â Non. Ce nâest pas quelques. â Toutes les fleurs. â (Les donne toutes.) â Si jâen laissais une, ce serait encore âtoutesâ ? â Non. â Quelques tulipes blanches. â (En donne deux.) â Et encore une (la derniĂšre) ? â Non. â Pourquoi ? â Ăa serait âbeaucoupâ. â Quelques, câest un chiffre ? â Oui, trois. â Seulement trois ? â Deux ou trois. »
Rem (5 ; 8). Fleurs : « Quelques tulipes jaunes ? â (Donne les trois.) â Et toutes les tulipes jaunes ? â (Les mĂȘmes.) â Toutes et quelques-unes câest la mĂȘme chose ? â Oui. » « Quelques tulipes. â (Donne les blanches.) â Et avec ça (une jaune), ça ferait aussi quelques-unes des tulipes ? â Non, parce que câest jaune. » « Toutes les tulipes. â (Les donne.) â Et comme ça (moins une) ? â Non, parce quâil en manque une. » Plus tard : « Quelques tulipes jaunes. â (Prend les trois et en repose une.) â Pourquoi tu la reposes ? â Parce quâaprĂšs il nây en a plus. â Et toutes ? â (Reprend celle quâelle Ă©cartait.) »
Il nous reste à citer des exemples de sujets appartenant à la seconde moitié du stade II et chez lesquels la différenciation du « tous » et du « quelques » marque certains progrÚs mais sans parvenir à la relativité nécessaire :
Cha (5 ; 6). Jetons : « Donne-moi quelques jetons bleus. â (Les donne tous moins un.) â Tous. â (Les donne.) â Quelques-uns des [quatre] jetons carrĂ©s. â (Donne deux rouges et un bleu.) â Quelques-uns des jetons bleus. â (Les donne tous.) â Et des ronds. â (Tous aussi.) â Câest quelques-uns ou tous ? â Tous, il faut que jâen enlĂšve. â Si tu me donnes tous, câest juste ? â Non, « quelques » câest la moitiĂ©. â Tout Ă fait ou Ă peu prĂšs ? â Tout Ă fait. â Combien câest la moitiĂ© de six ? â Câest quatre. â Et sur quatre ? â Quatre. â Donne-moi quelques carrĂ©s. â (Il donne les quatre, quâon remet en place.) â Et la moitiĂ© des quatre ? â (Les donne tous.) » Le seul progrĂšs est donc ici la dĂ©finition de « quelques » par la moitiĂ©, mais le terme lui-mĂȘme nâa pas encore pour Cha un sens relatif !
Lis (5 ; 8). Jetons : trois ronds bleus, sept carrĂ©s rouges : « Quelques bleus. â (Les donne tous.) â Quelques carrĂ©s. â (Donne quatre et laisse trois.) â Quelques rouges. â (AprĂšs hĂ©sitation en donne trois.) â Quelques ronds. â (Donne deux, laisse un.) â Comment savoir ce quâil faut donner quand câest âquelquesâ ou âtousâ ? â âQuelquesâ câest que câest pas beaucoup. â Ăa câest quelques jetons bleus ? â Non, il y en a plusieurs. »
Bon (5 ; 11). « Quelques ronds bleus. â (En donne trois sur huit mais accepte quatre, cinq, etc.) â Et le dernier ? â Non, parce que ce serait âtousâ. â Tous les bleus. â (Prend tous les carrĂ©s bleus et les ronds bleus.) â Quelques carrĂ©s roses. â (Deux sur trois.) â Et celui-lĂ Â ? â Non, parce quâil nây en aurait pas assez. » Cette expression se retrouve pour les fleurs : « Quelques-unes des roses » = les trois roses blanches en laissant les trois jaunes : « Je peux prendre celle-lĂ (une jaune sur trois) ? â Non parce quâil nây en aurait pas assez. » Donc le « quelques » conserve le sens de « peu ».
Bert (5 ; 11) : juste dans les grandes lignes, mais dans un cas oĂč elle donne toute une petite collection et oĂč lâon demande si câest « quelques » ou « tous », elle rĂ©pond : « Câest un peu de tulipes » !
Cas (6 ; 1), sur huit carrĂ©s : « Quelques » = un, puis deux, trois. « JusquâoĂč ? â JusquâĂ quatre. â Et comme ça (cinq) ? â Non. â Pourquoi ? â Câest beaucoup. »
Fab (6 ; 10) : « Quelques » câest « plusieurs ». Un et deux ne sont pas quelques, mais de trois Ă cent. Par contre :
Fra (7 ; 4) : Dix carrĂ©s : « Donnes-en quelques. â (Sept.) â Et quatre câest quelques ? â Oui. â Cinq ? â Oui. â Et huit ? â Non, ça fait plus. â à partir de combien peut-on dire « quelques » (en ordre descendant) ? â à partir de sept. â Quelques et tous câest la mĂȘme chose ? â Non, quelques câest moins que tous. »
MalgrĂ© le vague et la variabilitĂ© de ces rĂ©ponses, trois points en ressortent assez clairement. En premier lieu tous ces sujets, y compris ceux du dĂ©but du stade, font une distinction entre « quelques » et « tous », mĂȘme sâils ne parviennent pas Ă la caractĂ©riser verbalement ni surtout Ă se conformer Ă leur dĂ©finition. Quand lâenfant paraĂźt ne pas distinguer ces deux termes et mĂȘme quand il les dĂ©clare explicitement synonymes (cf. Rus et Rem pour les trois tulipes blanches ou jaunes), câest momentanĂ©ment ; et surtout (ce que lâenfant dit parfois) ce nâest que pour certaines collections et pas pour dâautres, câest-Ă -dire en fait pour les petites collections de deux ou trois Ă©lĂ©ments (on en verra la raison Ă lâinstant). Par exemple, Rus identifie « quelques » et « tous » pour les trois tulipes blanches, mais pour « quelques fleurs » elle se refuse Ă donner, non seulement toutes ces fleurs, mais mĂȘme presque toutes, parce quâalors « ce nâest pas quelques » ! Notons en outre que les sujets ne font jamais de diffĂ©rence entre « quelques A » (par exemple « quelques bleus ») et « quelques-uns des A », expressions que nous avons employĂ©es tour Ă tour, pour explorer toutes les significations de ces mots chez lâenfant 12. De ce point de vue sĂ©mantique, la seule dĂ©finition gĂ©nĂ©rale que lâon puisse attribuer Ă ces sujets est celle de la mĂȘme Rus (qui cependant identifie comme on vient de le voir le quelques et le tous pour les trois tulipes) : « quelques-uns ça [ne] veut pas dire tous » !
La seconde conclusion Ă tirer de ces faits est que mĂȘme durant la seconde moitiĂ© du stade, le « quelques » a pour les sujets un sens absolu, liĂ© au nombre des Ă©lĂ©ments et non pas un sens relatif de partie ou de sous-classe mise en rapport avec un tout. Kar oppose ainsi « tous = beaucoup » à « quelques = un ou deux », et y revient sous la forme « un = quelque » et « plusieurs â tous ». Mar est moins net sur le nombre parce quâil insiste sur la qualitĂ©, ce qui lâinduit Ă diverses confusions entre « quelques = peu et de qualitĂ©s variĂ©es » et « tous = beaucoup et de qualitĂ© uniforme ». Ter, par contre, est trĂšs explicite : pour les collections en nombre suffisant (les ronds), « quelques-uns » se rĂ©duit Ă un ou deux tandis que le « tous » englobe lâensemble ; mais pour de petites collections (les trois carrĂ©s bleus), le tous et le quelques se confondent alors puisque « quelques » sâidentifie Ă un petit nombre. Contre-Ă©preuve : si on rajoute trois carrĂ©s bleus, le « tous » et le « quelques » se distinguent Ă nouveau, ce dernier allant jusquâĂ n â 1. Pour Rus, « quelques » ne peut pas signifier « beaucoup », mais se rĂ©duit en gĂ©nĂ©ral à « deux ou trois ». Quant aux sujets de Cha Ă Fra, ils ont chacun leur dĂ©finition quantitative particuliĂšre (la moitiĂ©, plusieurs, etc.).
Enfin, troisiĂšme caractĂšre de ces rĂ©actions, mais beaucoup plus obscur puisquâil repose sur une indiffĂ©renciation relative de lâ« extension » et de la « comprĂ©hension » : lorsquâune collection B (de caractĂšre commun b) contient deux sous-collections diffĂ©renciĂ©es A et Aâ (de caractĂšres a et aâ, par exemple les carrĂ©s B rouges a ou bleus aâ), tantĂŽt le « quelques » ne doit porter que sur lâune des sous-collections (et en gĂ©nĂ©ral la plus petite, comme chez Ter qui ne veut pas mĂȘler les rouges et les bleus en « quelques carrĂ©s »), tantĂŽt le « quelques » peut ĂȘtre panachĂ© par opposition au « tous » homogĂšne, comme chez Mar pour qui tous « câest pour la mĂȘme couleur ». Bref le « tous » et le « quelques » ne se rapportent pas seulement Ă lâextension des collections dĂ©finies par leurs qualitĂ©s communes (comprĂ©hension), mais doivent souvent tenir compte de lâhomogĂ©nĂ©itĂ© des qualitĂ©s. Ce troisiĂšme caractĂšre tend Ă disparaĂźtre au cours de la seconde moitiĂ© du stade.
On voit donc la complication des dĂ©buts de cette diffĂ©renciation entre le « tous » et le « quelques » et les raisons pour lesquelles ces deux termes se confondent encore sans cesse, soit parce quâil sâagit de trop petites collections, soit parce quâil sâagit de collections comportant des sous-collections. Seul le « tous » a un sens constant Ă ce niveau (par opposition au stade I oĂč il reste compatible avec la prĂ©sence dâexceptions !) : câest lâensemble sans exception des Ă©lĂ©ments de la collection. Mais comme le « quelques » prĂ©sente une signification trĂšs flottante, Ă la fois absolue quant au nombre (« peu » en opposition avec « beaucoup ») et variable quant aux liaisons avec la « comprĂ©hension », il se confond en de nombreux cas avec le tout lui-mĂȘme, du moins en « extension ». On comprend alors mieux la raison des fausses quantifications du prĂ©dicat examinĂ©es aux § 1 et 2 : le sujet Ă©prouvera de la difficultĂ© Ă comprendre que « tous les A sont B » signifie que « tous les A sont quelques B » et non pas « tous » les B sâil ne distingue pas plus systĂ©matiquement le « quelques » du « tous ».
Quant aux questions portant sur la relativitĂ© du « quelques », nous avons examinĂ© 32 enfants de 6 Ă 9 ans de la maniĂšre suivante. On dispose sur la table 5 tulipes blanches et 4 jaunes, 5 (ou 6) roses jaunes et 4 roses blanches et on commence par demander au sujet (A) « quelques-unes des tulipes », « toutes les roses blanches », etc., pour prĂ©ciser le vocabulaire. On pose alors la question centrale suivante (B) : Est-ce que « toutes les tulipes » et « quelques-unes des fleurs », câest la mĂȘme chose ? Est-ce quâun mĂȘme bouquet (quâon fait, ou quâon fait faire) peut ĂȘtre appelĂ© Ă la fois « toutes les tulipes » et « quelques-unes des fleurs » ? Pour dĂ©terminer le sens de la rĂ©ponse donnĂ©e Ă cette question cruciale, on pose ensuite (ou dans un ordre quelconque) les autres questions suivantes, toujours avec accompagnement de bouquets : (1) Si X (nom dâun camarade) disait que « toutes les tulipes sont des fleurs » et si toi tu disais « quelques-unes des tulipes sont des fleurs », qui aurait raison ? Et pourquoi ? (2) Si toi tu disais « quelques-unes des fleurs sont des tulipes » et que X dise « toutes les fleurs sont des tulipes », qui aurait raison ? (3) Quâest-ce qui est le plus juste, de dire « toutes les fleurs sont des tulipes ? » ou « toutes les tulipes sont des fleurs ? ». (4) Id. : « toutes les tulipes sont jaunes ? » ou « quelques-unes des tulipes sont jaunes ? ». (5) Id. : « toutes les fleurs sont des tulipes jaunes ? » ou « quelques-unes des fleurs sont des tulipes jaunes ? ». (6) Id. : « toutes les tulipes jaunes sont des fleurs ? » ou « toutes les fleurs sont des tulipes jaunes ? ». Etc., etc. On termine lâinterrogation par des questions de quantification de lâinclusion que nous retrouverons au chap. IV : dans ce bouquet de tulipes, y a-t-il plus de tulipes ou plus de tulipes jaunes ? Dans ce bouquet (mĂ©langĂ©), y a-t-il plus de fleurs ou plus de roses jaunes ? Etc.
Voici dâabord quelques exemples de rĂ©actions du stade II :
Ben (6 ; 1). Quest. 1 : « Câest moi qui ai raison [= quelques-unes des tulipes sont des fleurs] parce que toutes les fleurs ne sont pas des tulipes. » Quest. 2 Ă Â 6 : justes. Question B : se refuse Ă admettre que le bouquet de toutes les tulipes soit un bouquet de « quelques » ou « quelques-unes des » fleurs, parce quâil faut rajouter dâautres variĂ©tĂ©s.
Gra (6 ; 2). « Toutes les tulipes sont des fleurs ou quelques-unes seulement ? â Toutes les tulipes⊠Non, quelques-unes des tulipes parce que câest pas toutes les fleurs. â Mais toutes les tulipes sont des fleurs ? â Non. â Pourquoi ? â Parce quâil y a dâautres fleurs (! cf. âtous les A sont tous les Bâ). â Et quelques-unes des fleurs sont des tulipes ou toutes les fleurs sont des tulipes ? â Quelques-unes des fleurs sont des tulipes parce quâil y a des autres fleurs. â Toutes les tulipes sont des fleurs ? â Quelques fleurs câest des tulipes et quelques tulipes sont des fleurs. â Les autres tulipes alors sont quoi si elles ne sont pas des fleurs ? â On ne peut pas dire que toutes les tulipes sont des fleurs ? â Non, il faut encore des fleurs. â Ici, dans ce vase (= toutes les tulipes) il y a quelques-unes des fleurs ? â Non. â Câest quoi ? â Des tulipes. â Mais toutes ces tulipes câest quelques-unes des fleurs (quest. B) ? â Non, câest toutes des tulipes. Il faut enlever une tulipe [pour que ce soit « quelques-unes des fleurs »]. â Pourquoi ? â ⊠â Comment faire ? â (Elle enlĂšve les tulipes blanches.) â Alors un bouquet comme ça, câest quelques-unes des fleurs ? â Non, câest toutes des tulipes. » Mais Ă la question : « Quelques-unes des fleurs sont des tulipes jaunes ou toutes les fleurs sont des tulipes jaunes ? » Gra accepte « quelques-unes des fleurs sont des tulipes jaunes », Ă cause de lâalternative. Seulement : « On peut dire que toutes les tulipes jaunes sont des fleurs ? â Non, parce quâil y a des autres couleurs et dâautres fleurs. »
Lic (6 ; 4) fait un bouquet de toutes les roses. « Toutes ? â Oui, il nây en a plus dâautres. â On peut dire que jâai lĂ quelques-unes des fleurs ? â Non, câest quelques-unes des roses. » Un moment aprĂšs Lie refait le bouquet de toutes les roses : « On peut dire que câest quelques-unes des fleurs ? â On dit quelques-unes des roses. â Mais ça fait quelques fleurs ? â Oui, parce que si on les trouve dans les champs et quâil y en a dâautres, câest quelques-unes moins [= moins les autres]. Sâil nây en a pas dâautres, câest toutes. â Et si je prends toutes les tulipes, câest quelques-unes des fleurs ? â Oui. â Et toutes les roses câest quelques-unes des fleurs ? â Si on met toutes les fleurs ensemble, câest toutes les fleurs. Sâil nây a que des roses, câest âquelquesâ, et sâil y a toutes les roses câest âtoutes les rosesâ. â Mais ça fait quelques fleurs ? â Toutes les roses, ça revient au mĂȘme, je crois, si on dit âquelques fleursâ (mais sans convictionâŠ). »
Mur (6 ; 7). « Toutes les tulipes sont des fleurs ou quelques-unes des tulipes sont des fleurs ? â Toutes les tulipes, câest plus juste parce que toutes les tulipes vont ensemble. â Et quelques-unes des fleurs sont des tulipes ou toutes les fleurs sont des tulipes. â Toutes les fleurs sont des tulipes. â Vraiment ? â Non, parce quâil y a aussi des autres. â Toutes les tulipes sont quelques-unes des fleurs ? â Non, toutes les tulipes sont des fleurs. â On ne peut pas dire que toutes les tulipes sont quelques-unes des fleurs ? â Non, parce que les tulipes sont des fleurs et pas quelques-unes. â Donne-moi toutes les roses jaunes. â (Elle les met toutes en un bouquet.) â Câest toutes les roses jaunes ou quelques-unes ? â Quelques-unes. â Donne-moi quelques-unes des fleurs. â (Elle donne deux tulipes et deux roses.) â Jâai plus de fleurs ou plus de roses ? â Câest pareil. â Combien de fleurs jâai ? â Quatre. â Combien de roses ? â Deux. â Et de tulipes ? â Deux. â Jâai plus de fleurs ou plus de tulipes ? â Câest pareil. »
Et enfin deux cas du stade III :
Bra (8 ; 1) : « Donne-moi toutes les fleurs jaunes. â (Il fait le bouquet). â Jâai lĂ toutes les fleurs jaunes ou quelques-unes des fleurs jaunes ? â Toutes. â Est-ce aussi quelques-unes des fleurs ? â Oui, de toutes les fleurs câest quelques-unes. » « Toutes les tulipes sont des fleurs ou quelques-unes des tulipes sont des fleurs ? â Toutes. â Et toutes les fleurs sont des tulipes ou quelques-unes ? â Quelques-unes des fleurs sont des tulipes. » « Donne-moi toutes les tulipes. â (Il les donne.) â Câest plus juste de dire « toutes les tulipes » ou « quelques-unes des fleurs » ? â On peut dire un peu les deux ! â Câest la mĂȘme chose ? â Oui. »
Ros (9 ; 2) : « Jâai demandĂ© Ă un garçon un bouquet de toutes les tulipes et ensuite un bouquet de quelques-unes des fleurs. Il mâa donnĂ© le mĂȘme bouquet. A-t-il raison ? â Quelques-unes de quelles fleurs ? De ces fleurs-lĂ Â ? â Oui. â Oui, il avait raison. »
Ces rĂ©sultats sur le « quelques » relatif fournissent ainsi la preuve de ce que toutes les rĂ©actions du stade II Ă©tudiĂ©es dans ce chapitre laissaient supposer : la difficultĂ© systĂ©matique des sujets de ce stade Ă comprendre lâinclusion sous la forme : « tous les A sont b » = « tous les A sont quelques B ». Câest ainsi que Ben et Gra estiment que « quelques » fleurs ou « quelques-unes des » fleurs (et Gra le pense aussi pour « toutes les tulipes sont des fleurs ») doit sâentendre en comprĂ©hension et non pas en extension : pour « quelques fleurs » il faut dâautres variĂ©tĂ©s en plus (« il faut encore des fleurs » car toutes les tulipes câest « des tulipes »). « Quelques tulipes sont des fleurs et quelques fleurs sont des tulipes » conclut Gra. Quand Mur prĂ©cise « les tulipes sont des fleurs et non pas quelques-unes », elle pense aussi que « quelques » implique une variĂ©tĂ© en comprĂ©hension (elle donne pour lâillustrer deux tulipes et deux roses). Lie, qui finit par admettre sur suggestion et sans conviction lâĂ©quivalence « toutes les tulipes » = « quelques fleurs », commence par objecter que « quelques-unes des fleurs » sont une partie des fleurs dâun champ tandis que toutes les roses font « quelques-unes des roses » et non pas « quelques fleurs », etc., etc. On retrouve naturellement Ă cet Ă©gard la quantification erronĂ©e « tous les A sont b = tous les A sont tous les B » (voir Gra et les sujets qui nient que « toutes les tulipes sont des fleurs »).
Du point de vue quantitatif, la question centrale « toutes les tulipes (ou les roses) sont quelques fleurs » (quelle que soit la forme de la question) ne donne sur nos sujets de 6 Ă 8 ans que 21 % de rĂ©ponses immĂ©diatement justes, 30 % dâacceptations aprĂšs hĂ©sitations et réélaboration et 49 % de refus. Quant aux questions 1 (toutes les tulipes sont des fleurs) et 2 (toutes les fleurs sont des tulipes ou quelques-unes des fleurs sont des tulipes), qui correspondent Ă nos problĂšmes 2 (tous les A sont des B si A < B) et 1 (tous les B sont a si A < B) des § 1 et 2, on ne trouve de 6 Ă 8 ans que 47 % de rĂ©ponses justes Ă lâune contre 81 % de rĂ©ponses justes Ă lâautre, ce qui confirme bien le contraste soulignĂ© au § 1 entre ces deux types de questions. Quant Ă comprendre pourquoi 21 % seulement des sujets acceptent que « toutes les tulipes sont quelques-unes des fleurs » et que 81 % des mĂȘmes sujets acceptent que « quelques-unes des fleurs sont des tulipes » ce qui paraĂźt pourtant logiquement identique, il suffit de se rappeler (comme nous y avons insistĂ© au § 1) que pour refuser « tous les B sont a » il suffit Ă lâenfant de chercher si les collections B et A coĂŻncident, mĂȘme sâil comprend la question sous la forme « tous les B sont tous les A », dâoĂč le 81 % de succĂšs : au contraire le problĂšme « tous les A sont b » sâoriente vers lâinclusion.
Il est intĂ©ressant de noter une fois de plus Ă cet Ă©gard le rĂŽle des facteurs intuitifs ou figuratifs. Si lâon transpose les deux derniĂšres questions (tous les B sont-ils des A ? et tous les A sont-ils des B ?) en attĂ©nuant la cohĂ©sion de la classe A sous la forme : « toutes les fleurs sont des tulipes jaunes ou quelques-unes des fleurs sont, etc. » et « toutes les tulipes jaunes sont des fleurs ou⊠etc. » on ne trouve plus que 68 % de rĂ©ponses justes Ă la premiĂšre et 37 % Ă la seconde (de 6 Ă 8 ans).
Enfin deux questions de quantification de lâinclusion (y a-t-il dans le bouquet plus de tulipes ou plus de fleurs, et dans cet autre plus de fleurs ou plus de roses jaunes) nâont donnĂ© que 33 % de rĂ©ponses justes de 6 Ă 8 ans, ce qui nous conduit aux problĂšmes que nous retrouverons au chap. IV.
§ 4. Conclusions : le « quelques » et le « tous », lâinclusion et les relations entre la « comprĂ©hension » et lâ« extension » des collectionsđ
Les rĂ©sultats de ces quelques recherches sont au total assez cohĂ©rents. Ils nous apprennent dâabord quâil nâexiste encore au stade II aucun rĂ©glage systĂ©matique du « tous » et du « quelques » parce que le « quelques » conserve un sens absolu (= un petit nombre) qui sâidentifie au « tous » dans le cas des collections peu nombreuses, et parce que le « tous » nâest pas toujours employĂ© de façon adĂ©quate, mĂȘme dans le cas du problĂšme appelĂ© de type 1 « tous les B sont-ils des A (si B = A + Aâ) ? ». Ils nous apprennent ensuite que dans le cas des problĂšmes de type 2 « tous les A sont-ils des B (si A = B â Aâ) ? », lâenfant attribue en gĂ©nĂ©ral faussement le « tous » aux prĂ©dicats (« tous les A sont-ils tous les B ? ») faute de pouvoir comprendre le « quelques » relatif (« tous les A sont quelques B ») et faute de lâopĂ©ration inverse A = B â Aâ. Il en rĂ©sulte alors une incomprĂ©hension systĂ©matique de la relation dâinclusion, le dĂ©faut de rĂ©glage du « tous » et du « quelques » entraĂźnant, psychologiquement comme logiquement, un dĂ©faut dâinclusion.
Il nous reste donc, en guise de conclusion de ce chap. III comme du chap. II, câest-Ă -dire de lâensemble de nos analyses portant sur le stade II, Ă essayer de dĂ©gager les raisons de ces difficultĂ©s. Elles tiennent sans doute encore aux relations que lâenfant de ce niveau II Ă©tablit entre la comprĂ©hension et lâextension de ses collections non figurales, Ă©bauches des futures classes opĂ©ratoires, bien que ces relations marquent un progrĂšs certain par rapport Ă celles du stade I.
Rappelons dâabord le caractĂšre mixte des collections non figurales. Dâune part, ce ne sont plus des collections figurales, câest-Ă -dire que leur « comprĂ©hension » ne dĂ©pend plus de leur figure ou de la disposition des Ă©lĂ©ments selon une forme spatiale (puisque la collection nâest plus un objet collectif ou complexe, mais constitue simplement un « tas » ou un assemblage quelconque, indĂ©pendant de sa forme); mais, dâautre part, ce sont encore des « collections » et toujours pas des « classes », câest-Ă -dire que les Ă©lĂ©ments en jeu doivent rester perceptibles, proches les uns des autres et rĂ©unis au moyen dâun critĂšre suffisamment intuitif ou figuratif (en comprĂ©hension) : ils constituent ainsi par leur rĂ©union une entitĂ© reprĂ©sentative statique dĂ©pourvue de cette mobilitĂ© rĂ©versible qui caractĂ©risera les classes opĂ©ratoires. Câest donc dans cette direction « des caractĂšres de totalitĂ© attribuĂ©s Ă la collection en tant quâentitĂ© qualitative quâil convient de chercher les raisons des difficultĂ©s de lâinclusion ou du rĂ©glage du « tous » et du « quelques ».
La question principale est alors de savoir si pour les sujets de ce stade II le mot « tous » se rĂ©fĂšre exclusivement Ă une extension, ou si lâon retrouve, au niveau des collections non figurales, un peu de cette indiffĂ©renciation entre lâextension et la comprĂ©hension qui Ă©tait si forte au cours du stade I.
Au niveau opĂ©ratoire, la comprĂ©hension est lâensemble des qualitĂ©s communes aux individus appartenant Ă la classe, tandis que lâextension est lâensemble de ces individus eux-mĂȘmes, dont la rĂ©union forme la classe. Autrement dit, lâextension suppose la considĂ©ration de la classe en tant que rĂ©union, tandis que la comprĂ©hension est donnĂ©e par chacun des individus de la classe en tant que reprĂ©sentant des qualitĂ©s communes. Bien entendu, ceci nâest vrai quâune fois la classe constituĂ©e et bien dĂ©finie, car, pour savoir si telle qualitĂ© appartient Ă la comprĂ©hension de la classe ou si elle nâest quâindividuelle ou spĂ©ciale, il faut prĂ©cisĂ©ment, savoir si « tous » les individus de la classe la possĂšdent (si elle est « gĂ©nĂ©rale ») : la comprĂ©hension suppose donc lâextension comme lâextension suppose la comprĂ©hension. Mais, une fois la classe constituĂ©e, nâimporte quel individu lui appartenant en est reprĂ©sentatif en comprĂ©hension, tandis quâil ne renseigne en rien sur lâextension dont il ne constitue quâune fraction de valeur inconnue : 1/x.
Au niveau prĂ©opĂ©ratoire, par contre, oĂč lâenfant ne raisonne que par collections qualifiĂ©es et oĂč lâextension se limite Ă celle de ces collections, le « tous » se rĂ©fĂšre aux qualitĂ©s de ces collections dans un sens analogue oĂč la qualitĂ© en comprĂ©hension est attribuĂ©e Ă un individu. Dans la mesure, en effet, oĂč la collection constitue encore une entitĂ© intuitive (par une indiffĂ©renciation toujours effective entre lâinfralogique et le logique), ses propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales lui appartiennent en tant que qualitĂ©s de la totalitĂ©, et non pas seulement de chacun des individus rĂ©unis. Le « tous » relatif Ă la collection dĂ©signe ainsi une qualitĂ© dâensemble de cette entitĂ© quâest la collection et une qualitĂ© dont nous avons vu (§ 1 sous 3° et § 2 Ă propos du tabl. III) quâelle doit ĂȘtre suffisamment intuitive ou figurative pour permettre lâĂ©laboration du « tous » : « tous les ronds sont bleus » signifie alors que la collection, en tant que totalitĂ© qualifiĂ©e, doit ĂȘtre exclusivement et entiĂšrement bleue et formĂ©e de ronds, de mĂȘme quâun objet particulier, qualifiĂ© de « rond bleu » doit ĂȘtre entiĂšrement rond et bleu. Si la collection des jetons « bleus » contient Ă la fois des ronds et des carrĂ©s, alors il est facile Ă lâenfant de dĂ©clarer que « tous les bleus ne sont pas ronds », puisque la collection des bleus ne coĂŻncide pas en ce cas avec celle des ronds. Par contre, il se refusera souvent aussi Ă dire que « tous les ronds sont bleus », puisque la qualitĂ© collective « bleus » nâest pas exclusivement attribuable aux « ronds » et que les deux collections des bleus et des ronds ne constituent pas une seule et mĂȘme collection doublement qualifiĂ©e.
En bref, on peut caractĂ©riser le « tous » prĂ©opĂ©ratoire par une indiffĂ©renciation entre lâextension et la comprĂ©hension (solidaire de cette, indiffĂ©renciation relative entre la classe et lâobjet, qui subsiste dans la notion encore intuitive de « collection » non figurale). Ce nâest pas Ă dire, il va de soi, que le « tous » soit Ă©tranger Ă lâextension, puisquâil y a simplement indiffĂ©renciation et non pas primat de la comprĂ©hension. Mais, en tant que dĂ©signant une qualitĂ© totale et en gĂ©nĂ©ral exclusive, il reprĂ©sente un caractĂšre de la collection-entitĂ© et non pas simplement une quantification des individus : câest pourquoi la diffĂ©rence quantitative entre le « quelques » et le « tous » (§ 3) est si malaisĂ©e pour lâenfant, le « tous » nâĂ©tant pas encore une pure quantitĂ© (intensive), tandis que le « quelques » ne prĂ©sente aucun sens tant quâil nâest pas lui-mĂȘme une quantitĂ© relative Ă ce « tous » quantifiĂ©. Enfin, câest faute de ces quantifications que lâinclusion demeure dĂ©nuĂ©e de signification, et reste remplacĂ©e par une simple diffĂ©renciation qualitative du tout.
Au total les rĂ©actions si diverses du stade II tĂ©moignent ainsi dâune unitĂ© profonde, mais dâune unitĂ© qui Ă©chappe aux apparences si lâon se borne Ă lâexamen des simples conduites de classification, sans chercher Ă dĂ©terminer le mĂ©canisme cachĂ© des difficultĂ©s de lâinclusion, qui tiennent elles-mĂȘmes Ă celles de la coordination entre la comprĂ©hension et lâextension des collections construites par lâenfant.