Introduction.
Position des problÚmes et questions préalables a

Le but de cette introduction est d’indiquer les questions que nous comptons aborder dans cette Ă©tude, mais aussi de rappeler un certain nombre de donnĂ©es prĂ©alables, dĂ©jĂ  analysĂ©es en d’autres recherches et dont nous aurons besoin dans ce qui suit, ainsi qu’un certain nombre de dĂ©finitions indispensables.

Nous nous proposons d’étudier en cet ouvrage, aprĂšs interrogation de 2159 enfants, la formation des opĂ©rations de classification (chap. I-VIII) et de sĂ©riation (chap. IX-X), car, si nous connaissons dĂ©jĂ  en partie les stades de dĂ©veloppement de ces structures opĂ©ratoires, nous ne savons presque rien encore des mĂ©canismes formateurs qui rendent compte de cette Ă©volution. Notre amie A. Szeminska en avait commencĂ© l’étude, que nous poursuivons aujourd’hui.

Remarquons d’abord que, tout en insistant davantage sur les classifications, qui soulĂšvent des problĂšmes bien plus complexes, nous n’en traiterons pas moins simultanĂ©ment de la question des sĂ©riations. À ne considĂ©rer que l’une seulement de ces deux structures, on risquerait, en effet, de surestimer le rĂŽle de certains facteurs et de commettre des erreurs systĂ©matiques d’interprĂ©tation. C’est ainsi que l’action du langage semble plus grand dans le cas des classifications que dans celui des sĂ©riations, tandis que l’action des facteurs perceptifs paraĂźt l’emporter dans le second cas : il y a donc avantage Ă  pouvoir comparer les deux situations, de maniĂšre Ă  mieux dĂ©gager les mĂ©canismes communs qui correspondent sans doute aux mĂ©canismes formateurs essentiels.

Atteindre le mĂ©canisme causal d’une genĂšse consiste en premier lieu Ă  reconstituer ce qui est donnĂ© au point de dĂ©part de cette genĂšse (car aucun dĂ©veloppement n’est possible sinon Ă  partir de certaines structures prĂ©alables qu’il complĂšte et diffĂ©rencie) et, en second lieu, Ă  montrer de quelle maniĂšre et sous l’influence de quels facteurs ces structures de dĂ©part se transforment en celles dont il s’agit de rendre compte.

La question Ă  examiner, dans cette introduction, est alors de chercher jusqu’oĂč il convient de reculer l’analyse pour atteindre les structures prĂ©alables dont nous devons partir, tandis que ce sera l’objet des chapitres ultĂ©rieurs de nous apprendre comment et en vertu de quelles raisons ces structures Ă©lĂ©mentaires se modifient ou se complĂštent pour se transformer en celles dont nous nous proposons d’expliquer le dĂ©veloppement. Mais il va de soi que, pour ne pas prĂ©juger du mode d’explication que seules justifieront les donnĂ©es de fait, nous n’avons pas le droit, avant de recourir Ă  celles-ci, de dĂ©cider d’avance quels sont les groupes de facteurs (linguistiques, perceptifs, etc.) que nous rattacherons aux structures prĂ©alables et quels sont ceux auxquels nous attribuerons le rĂŽle de transformer ces formes initiales en structures opĂ©ratoires. La seule mĂ©thode lĂ©gitime consiste donc, pour l’instant, Ă  faire l’inventaire des facteurs structuraux auxquels il nous sera nĂ©cessaire de recourir, soit Ă  titre de donnĂ©es prĂ©alables Ă  partir desquelles se dĂ©veloppent les structures de classification et de sĂ©riation, soit Ă  titre de causes provoquant ce dĂ©veloppement lui-mĂȘme.

Nous nous trouvons alors en prĂ©sence de quatre hypothĂšses possibles (1 à 4), s’ordonnant selon trois dichotomies successives (I Ă  III) : (I) Ou bien les structures de classification et de sĂ©riation sont imposĂ©es par le langage seul (1), ou bien elles relĂšvent aussi d’opĂ©rations sous-jacentes au langage. En ce dernier cas, (II) ou bien ces opĂ©rations proviennent de coordinations dues Ă  des Ă©mergences indĂ©pendantes du milieu (2), traduisant par exemple une maturation tardive de certaines connexions nerveuses, ou bien elles se constituent Ă  partir de structures antĂ©rieurement Ă©laborĂ©es. En ce dernier cas (III), ou bien leur source est Ă  chercher dans les structures perceptives (3), ou bien elles rĂ©sultent d’une diffĂ©renciation des schĂšmes sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral (4). Toute autre source Ă©ventuelle, telle que par exemple la capacitĂ© d’anticiper les classifications ou les sĂ©riations par le moyen des images mentales, revient aux prĂ©cĂ©dentes, car l’image elle-mĂȘme 1 ne saurait s’appuyer en fin de compte que sur la perception ou sur des mĂ©canismes sensori-moteurs plus complexes.

Le rĂŽle de cette introduction est alors le suivant : il convient, d’une part, que nous fassions l’inventaire, dans les diffĂ©rents domaines ainsi Ă©numĂ©rĂ©s, des formes ou structures susceptibles de servir de point de dĂ©part Ă  la construction des classifications ou des sĂ©riations ; il importe, d’autre part, que nous Ă©valuions l’écart entre chacune de ces sources possibles et les structures finales dont il s’agit de rendre compte. AprĂšs quoi seulement nous pourrons chercher, dans les chapitres suivants, Ă  analyser la maniĂšre dont cette distance est franchie, en Ă©clairant alors les faits au moyen des rĂ©fĂ©rences que nous aurons dĂ©gagĂ©es par l’examen de ces structures prĂ©alables.

1. Le langage

Il est clair, tout d’abord, que le langage comporte, en sa syntaxe et en sa sĂ©mantique mĂȘmes, des structures de classification ainsi que de sĂ©riation. Pour ce qui est des premiĂšres, il est inutile d’y insister, puisque tous les substantifs et les adjectifs consistent Ă  dĂ©couper le rĂ©el en classes qui, ou bien se transmettent Ă  l’enfant apprenant Ă  parler, par le fait qu’il confĂ©rera Ă  ces mots le mĂȘme sens que les adultes, ou bien ne se transmettent pas intĂ©gralement, mais l’influencent cependant en l’obligeant tout au moins Ă  un dĂ©but de classement. Quant aux sĂ©riations, le langage en contient peu de complĂštement Ă©laborĂ©es (Ă  part certaines sĂ©ries Ă  termes explicitement dĂ©nommĂ©s, telles que celle conduisant d’« arriĂšre-grand-pĂšre » Ă  « grand-pĂšre », « pĂšre », « fils », « petit-fils », etc.). Mais il en suggĂšre parfois, grĂące Ă  certaines formes grammaticales spĂ©ciales, telles que les comparatifs et superlatifs, etc.

Une premiĂšre hypothĂšse consisterait donc Ă  attribuer au langage toute la formation des classifications et des sĂ©riations, tandis que l’autre terme de l’alternative consisterait Ă  ne lui prĂȘter qu’un rĂŽle auxiliaire (d’accĂ©lĂ©rateur, etc.), ou mĂȘme un rĂŽle nĂ©cessaire quant Ă  l’achĂšvement de ces structures, mais non suffisant quant Ă  leur formation, et Ă  expliquer celle-ci par des mĂ©canismes opĂ©ratoires indĂ©pendants de leur expression verbale et sous-jacents aux activitĂ©s linguistiques.

Trois mĂ©thodes semblent alors s’imposer pour dĂ©cider entre ces possibilitĂ©s : l’examen des sourds-muets, l’analyse des premiers schĂšmes verbaux (ou des « prĂ©concepts ») et celle de certains schĂšmes opĂ©ratoires liĂ©s au langage courant.

Sur le premier point, nous n’avons pas fait nous-mĂȘmes de recherches particuliĂšres, mais tant le bel ouvrage de P. OlĂ©ron 2 et les articles de M. Vincent 3 sur l’évolution intellectuelle des sourds-muets que les recherches de notre collaboratrice F. Affolter sur le dĂ©veloppement, chez les enfants sourds-muets de certaines structures opĂ©ratoires Ă©tudiĂ©es par nous chez les normaux, ont abouti aux deux rĂ©sultats suivants : (a) l’évolution des sĂ©riations ne diffĂšre pas sensiblement dans les deux situations ; (b) les sourds-muets rĂ©ussissent les mĂȘmes classifications Ă©lĂ©mentaires que les normaux, mais manifestent un retard dans le cas de classifications plus complexes (par exemple avec passage d’un critĂšre possible Ă  un autre pour les mĂȘmes Ă©lĂ©ments, etc.). L’essentiel de nos opĂ©rations est donc reprĂ©sentĂ© chez les sourds-muets, qui sont d’ailleurs naturellement en possession de la fonction symbolique (langage par gestes, etc.). Le langage articulĂ©, socialement transmis par Ă©ducation, ne semble ainsi pas nĂ©cessaire Ă  la formation des structures opĂ©ratoires, mais il joue un rĂŽle adjuvant indiscutable et constitue peut-ĂȘtre la condition nĂ©cessaire, quoique non suffisante, de l’achĂšvement de ces structures sous leurs formes gĂ©nĂ©ralisĂ©es.

L’étude des premiers schĂšmes verbaux ou « prĂ©concepts » de l’enfant a Ă©tĂ© esquissĂ©e par l’un de nous 4 et a dĂ©jĂ  montrĂ© que, si l’acquisition du langage accĂ©lĂšre la formation des classes et permet tĂŽt ou tard une transmission des classifications collectives, il n’en est pas ainsi dĂšs le dĂ©part. À tous les niveaux, le langage ambiant est assimilĂ© sĂ©mantiquement aux structures du sujet, et, s’il contribue Ă  modifier celles-ci, il ne leur en est pas moins subordonnĂ© d’abord quant Ă  son interprĂ©tation. C’est ainsi qu’un mĂȘme signifiant (substantif ou adjectif) peut ĂȘtre entendu par l’enfant comme s’appliquant Ă  des signifiĂ©s de gĂ©nĂ©ralitĂ©s trĂšs diverses, s’étendant entre la faible gĂ©nĂ©ralitĂ© du schĂšme imagĂ© et la gĂ©nĂ©ralitĂ© proprement gĂ©nĂ©rique. Autrement dit, le fait d’appeler un chat un chat ne prouve encore nullement que l’enfant d’un certain Ăąge possĂšde la « classe » des chats, car le nom qu’il emploie a beau ĂȘtre empruntĂ© au langage de l’adulte (qui comprend la classe des chats et l’inclut dans celle des animaux, des ĂȘtres vivants, etc.), il peut ne dĂ©signer encore qu’un schĂšme imagĂ© Ă  mi-chemin entre l’individuel et le gĂ©nĂ©rique.

Par exemple, un enfant de 3 Ă  5 ans dĂ©crivant le rĂ©sultat du mouvement d’un Ă©ventail comme constituant « du vent » (l’enfant appelait « de l’amain » le courant d’air produit par une branche agitĂ©e Ă  la main et distinguait ensuite l’« amain blanc » ou air transparent et l’« amain bleu » du ciel !) ne pourra pas dĂ©cider si ce « vent » est le mĂȘme objet individuel que la brise agitant les feuilles des arbres ou s’il s’agit de deux termes analogues mais distincts, appartenant simplement Ă  la mĂȘme classe. De mĂȘme l’ombre produite par un Ă©cran sur la table est dite provenir « de l’ombre des arbres », etc., sans que l’enfant choisisse entre l’individuel (mĂȘme substance dĂ©placĂ©e) et le gĂ©nĂ©rique (mĂȘme catĂ©gorie de phĂ©nomĂšnes). L’hĂ©sitation frĂ©quente entre les mots « la lune » ou « une lune » (et mĂȘme entre « la » limace ou « une » limace) traduit la mĂȘme indĂ©cision.

En bref, dĂšs le dĂ©part, le langage favorise une sĂ©rie d’assimilations successives qui engendrent autant de relations de ressemblances (et de diffĂ©rences en fonction des obstacles Ă  ces assimilations). Mais, durant une pĂ©riode assez longue, de telles relations ne se concrĂ©tisent pas pour autant en rĂ©unions actuelles comportant les relations de partie Ă  tout ou d’inclusions qui seraient nĂ©cessaires Ă  la formation de classes proprement dites. C’est pourquoi le langage, si important que soit son rĂŽle dans l’élaboration des structures logiques, ne saurait ĂȘtre considĂ©rĂ©, chez l’enfant normal lui-mĂȘme, comme leur facteur essentiel de formation.

Nous avons, dans ce qui suit, essayĂ© de serrer de plus prĂšs ce rĂŽle du langage en analysant prĂ©cisĂ©ment le dĂ©veloppement et l’achĂšvement de ces schĂšmes opĂ©ratoires liĂ©s au maniement des quantificateurs verbaux « tous » et « quelques » (voir le chap. III) et aboutissant Ă  la quantification de l’inclusion (si « tous les oiseaux A sont des animaux B » et si « tous les animaux ne sont pas des oiseaux », il existe alors plus d’animaux que d’oiseaux, donc B > A : voir le chap. IV). Or, sans anticiper sur le dĂ©tail de ces chap. III et IV, il est sans doute utile d’en annoncer dĂšs maintenant le principal rĂ©sultat : c’est qu’il ne suffit pas que de tels schĂšmes opĂ©ratoires correspondent Ă  des liaisons inscrites d’avance dans le langage ambiant pour assurer l’assimilation immĂ©diate de ces derniĂšres ; leur comprĂ©hension et leur emploi supposent au contraire une structuration et mĂȘme une suite de restructurations qui relĂšvent de mĂ©canismes logiques ne se transmettant pas sans plus mais s’appuyant nĂ©cessairement sur les activitĂ©s du sujet.

Au vu de ces trois sortes de donnĂ©es, nous ne nous sommes pas proposĂ© en cet ouvrage d’aborder systĂ©matiquement l’étude des relations entre les classifications ou les sĂ©riations et le langage conçu comme facteur d’accĂ©lĂ©ration et d’achĂšvement car, d’une part, chacun reconnaĂźt l’importance d’un tel facteur et, d’autre part, les conditions de la genĂšse des structures nous ont retenus davantage que celles de leur terminaison. Mais, mĂȘme en ce qui concerne cette terminaison, le parallĂ©lisme et le synchronisme frappants que nous observerons entre l’évolution des classifications et celle des sĂ©riations constitueront Ă  eux seuls un argument dĂ©cisif, nous semble-t-il, quant Ă  l’intervention d’un dĂ©veloppement opĂ©ratoire qui utilise certes le langage mais le domine toujours, puisque si les structures de classification sont inscrites en un sens dans les structures verbales, cette union est beaucoup moins Ă©troite en ce qui concerne les structures sĂ©riales, dont l’achĂšvement marque cependant une lĂ©gĂšre avance par rapport aux prĂ©cĂ©dentes.

2. La maturation

Si le langage ne constitue pas la cause unique des structures opĂ©ratoires (mĂȘme en ce qui concerne les seules classifications), et si celles-ci relĂšvent de mĂ©canismes plus profonds et sous-jacents Ă  l’utilisation de la langue, on pourrait concevoir ces mĂ©canismes comme liĂ©s Ă  des coordinations nerveuses indĂ©pendantes du milieu et parvenant progressivement Ă  maturation.

Nous nous trouvons ici en prĂ©sence de l’un des problĂšmes les plus difficiles de la psychologie gĂ©nĂ©tique contemporaine, car si l’on a usĂ© et abusĂ© en psychologie du concept de maturation Ă  tous les niveaux du dĂ©veloppement, la neurologie est demeurĂ©e Ă  peu prĂšs muette en ce qui concerne les Ă©tapes effectives de cette structuration endogĂšne, sauf en ce qui concerne les premiers mois de l’existence.

Nous sommes donc obligĂ©s, par mesure de prudence, de rĂ©server une part Ă  la maturation, en supposant par exemple que le tournant de 7 Ă  8 ans, si remarquable Ă  tant de points de vue dans le dĂ©veloppement des structures opĂ©ratoires dans nos sociĂ©tĂ©s dites civilisĂ©es (oĂč il coĂŻncide avec les dĂ©buts de l’enseignement du premier degrĂ©, etc.) correspond sans doute Ă  quelque transformation des structures nerveuses.

Mais nous n’en savons rien en fait et ne connaissons surtout aucune structure cognitive dont on puisse dĂ©montrer qu’elle rĂ©sulte exclusivement de facteurs endogĂšnes liĂ©s Ă  la maturation. La notion de maturation paraĂźt un peu plus claire du point de vue nĂ©gatif, en ce sens que d’attribuer au dĂ©faut d’appareils nerveux suffisants l’absence d’un comportement (par exemple l’absence entre 2 et 4 ans de tout raisonnement hypothĂ©tico-dĂ©ductif) semble comporter un sens. Sous son aspect positif, la maturation du systĂšme nerveux se borne par contre Ă  Ă©largir sans cesse le champ des possibilitĂ©s accessibles au sujet : mais entre la possibilitĂ© d’un comportement et son actualisation, il reste Ă  faire intervenir l’action du milieu physique (exercice et expĂ©rience acquise) et, en plus de cet apprentissage, toutes les influences Ă©ducatrices du milieu social.

3. Les facteurs perceptifs

Si les structures opĂ©ratoires de classification et de sĂ©riation ne comportent pas de source aisĂ©e Ă  repĂ©rer Ă  partir du langage ou Ă  partir des Ă©mergences dues Ă  la maturation, il ne reste qu’à en retracer l’histoire Ă  partir des structures cognitives les plus Ă©lĂ©mentaires qui sont les structures perceptives et sensori-motrices.

Bien avant d’apprendre Ă  classer et Ă  sĂ©rier les objets, l’enfant les perçoit dĂ©jĂ  selon certaines relations de ressemblances et de diffĂ©rences et l’on pourrait ĂȘtre tentĂ© de chercher en ces relations perceptives la source des classifications et des sĂ©riations. Tous les auteurs sont, en effet, d’accord aujourd’hui sur le fait que la perception atteint des relations et non pas seulement des termes isolĂ©s dont la mise en relation serait due Ă  des mĂ©canismes ultĂ©rieurs (associations, jugements, etc.). Il est donc indispensable de se demander jusqu’à quel point ces relations proprement perceptives peuvent servir de point de dĂ©part aux classifications (lesquelles supposent des relations de ressemblances entre Ă©lĂ©ments de mĂȘmes classes et de diffĂ©rences entre ceux de classes distinctes) ainsi qu’aux sĂ©riations (lesquelles consistent en enchaĂźnements de relations asymĂ©triques, transitives et connexes).

Mais avant de nous livrer Ă  cet examen, il convient de prĂ©ciser qu’il n’implique nullement l’adhĂ©sion Ă  cette hypothĂšse courante suivant laquelle la perception constituerait la source de toutes les connaissances relatives aux objets. Deux interprĂ©tations bien distinctes sont en effet possibles, entre lesquelles nous n’avons pas Ă  choisir pour le moment, mais qu’il est nĂ©cessaire d’avoir prĂ©sentes Ă  l’esprit de maniĂšre Ă  ne pas fausser dĂšs l’abord la recherche des analogies Ă©ventuelles entre certaines structures perceptives et les structures de classification et de sĂ©riation.

La premiĂšre de ces deux interprĂ©tations reviendrait Ă  admettre l’existence d’une connaissance perceptive antĂ©rieure Ă  toutes les autres formes de connaissance et indĂ©pendante d’elles : en un tel cas la connaissance perceptive serait « élĂ©mentaire » (ce qui n’implique d’ailleurs pas d’atomisme sensoriel et peut s’entendre en termes de « Gestalt ») et les diverses variĂ©tĂ©s de structurations intelligentes (intelligence sensori-motrice, conceptuelle, etc.) consisteraient soit en extensions, Ă©largissements ou assouplissements des structures perceptives initiales, soit en constructions de nouvelles structures tirant leur contenu des donnĂ©es perceptives dĂ©jĂ  structurĂ©es antĂ©rieurement ou s’intĂ©grant ces structures antĂ©rieures.

La seconde des deux interprĂ©tations possibles revient au contraire Ă  supposer qu’à tous les niveaux la perception est solidaire de schĂšmes d’actions d’ordre supĂ©rieur Ă  elle et susceptibles d’influencer ses structures. En un tel cas, et mĂȘme en admettant que l’action n’est connue que grĂące Ă  l’ensemble de ses indices perceptifs (indices proprioceptifs pour ce qui est de son exĂ©cution, et extĂ©roceptifs pour ce qui est des situations qui la dĂ©clenchent, ainsi que de ses rĂ©sultats), on ne saurait considĂ©rer la connaissance des objets comme Ă©tant « d’abord » perceptive et « ensuite » supraperceptive : cette connaissance serait dĂšs le dĂ©part relative aux schĂšmes d’action auxquels est assimilĂ© l’objet (et cela dĂšs les schĂšmes rĂ©flexes jusqu’à ceux qui rĂ©sultent d’apprentissages variĂ©s), et les structures perceptives seraient dĂšs le dĂ©part Ă  concevoir comme solidaires de structures plus Ă©tendues. Selon cette seconde hypothĂšse, il y aurait encore avantage Ă  commencer notre examen en remontant aux structures perceptives, mais seulement en tant que plus simples, et non plus en tant qu’« élĂ©mentaires ».

Cela dit, en choisissant parmi les structures perceptives celles qui demeurent les plus constantes avec l’ñge et par consĂ©quent celles qui prĂ©sentent la plus grande autonomie relative — telles sont, par exemple, les formes dites gĂ©omĂ©triques et toutes les structures visuelles que nous appellerons « primaires » parce que leurs effets se manifestent dĂ©jĂ  Ă  l’intĂ©rieur d’un seul champ de centration — nous relevons l’existence d’un certain nombre de types de liaisons qui intĂ©ressent le dĂ©veloppement des classifications et des sĂ©riations pour les raisons suivantes. Il s’agit en fait de formes d’organisation que l’on peut considĂ©rer comme prĂ©figurant certains aspects des structures opĂ©ratoires de classes et de relations, mais comme les prĂ©figurant partiellement, c’est-Ă -dire sur certains points seulement ; le problĂšme subsiste alors entiĂšrement de savoir comment ces types de liaisons seront ou complĂ©tĂ©s ou coordonnĂ©s de façon nouvelle jusqu’à permettre la construction des opĂ©rations classificatrices et sĂ©riatrices.

Pour dĂ©gager ces types de liaisons intĂ©ressants Ă  notre point de vue particulier, nous n’allons pas naturellement procĂ©der Ă  un inventaire systĂ©matique prĂ©alable des formes connues d’organisation perceptive, de maniĂšre Ă  y sĂ©lectionner aprĂšs coup ce qui nous concerne, mais nous nous contenterons de la marche inverse : partant de ce que nous ont appris les faits contenus dans ce volume, nous dĂ©finirons d’abord les liaisons les plus gĂ©nĂ©rales en jeu dans les classifications et les sĂ©riations et chercherons ensuite ce Ă  quoi elles sont susceptibles de correspondre dans les structures perceptives.

A. Les classes

À commencer par les concepts en jeu dans les classifications, nous les caractĂ©riserons Ă  la fois par leur « comprĂ©hension » et par leur « extension » telles qu’elles se manifestent dĂšs le palier d’équilibre de 9-10 ans (ce que nous savons, pour la comprĂ©hension, par le test des dĂ©finitions de Binet et Simon, et, pour l’extension, par les recherches qui vont suivre sur le « tous » et le « quelques », etc. : chap. III et IV).

Nous dirons donc qu’on peut parler de classes Ă  partir du moment (et seulement Ă  partir du moment) oĂč le sujet est capable (1) de les dĂ©finir en comprĂ©hension par le genre et la diffĂ©rence spĂ©cifique ; et (2) de les manipuler en extension selon des relations d’inclusion ou d’appartenance inclusive supposant un rĂ©glage des quantificateurs intensifs « tous », « quelques », « un » et « aucun ».

Il est sans doute utile, pour la clartĂ© de l’exposĂ©, de commencer par fournir la dĂ©finition de chacun de ces termes 5 :

Df. 1. Étant donnĂ© un systĂšme de classes A, A’ et B telles que B = A + A’ et A × A’ = 0 (A’ Ă©tant donc la complĂ©mentaire de A sous B, puisque A et A’ sont disjointes), nous appellerons « comprĂ©hension » de ces classes l’ensemble des qualitĂ©s communes aux individus de chacune de ces classes et l’ensemble des diffĂ©rences distinguant les membres de l’une des classes et ceux d’une autre.

Df. 2. Nous appellerons « relations de ressemblance » (a pour les A ou b pour les B) les qualitĂ©s communes aux membres d’une classe, mĂȘme quand cette qualitĂ© est formulĂ©e en tant que prĂ©dicat non relatif. Par exemple « toutes les herbes (A) sont vertes (a) » signifie qu’elles se ressemblent en tant que vertes et prĂ©sentent donc la relation « co-vertes ».

Df. 3. Nous appellerons « altĂ©rité » a’ les diffĂ©rences entre les membres de la classe A’ et ceux de la classe A lorsqu’ils se ressemblent sous B : par exemple les cousins germains des A sont les petits-fils d’un mĂȘme grand-pĂšre (sont donc des B) mais qui n’ont pas le mĂȘme pĂšre que les A, soit a’ = b non a. Ou encore les vĂ©gĂ©taux sont des ĂȘtres vivants non animaux (l’altĂ©ritĂ© Ă©tant ici la diffĂ©rence non-animal).

Df. 4. DĂ©finir par le genre et la diffĂ©rence spĂ©cifique revient Ă  caractĂ©riser les membres d’une classe sous la forme : Ă  la fois b et a ou Ă  la fois b et a’.

Df. 5. Nous appelons « extension » l’ensemble des membres (ou individus) d’une classe, dĂ©finie par sa comprĂ©hension.

Df. 6. Nous appelons quantification intensive l’attribution aux membres d’une classe des quantificateurs « tous », « quelques » (y compris « quelque ») et « aucun ». Si « tous les A sont quelques 13 » on saura donc qu’il existe davantage de B que de A, mais on ne saura rien des relations quantitatives entre A et A’ (oĂč A’ = B − A).

Df. 7. Nous appellerons inclusion de la classe A dans la classe B la relation qui vérifie les expressions « tous les A sont quelques B » et A < B (nous distinguons ces deux expressions, car certains sujets peuvent ne pas comprendre la seconde tout en paraissant admettre la premiÚre).

Df. 8. Nous appellerons « appartenance inclusive » (symbole : epsilon = Δ) la relation entre un individu x et une classe A dont il fait partie, soit (x) Δ (A). Nous distinguons cette relation de l’« appartenance partitive » dans laquelle un Ă©lĂ©ment x n’est qu’une partie spatiale ou un « morceau » d’un objet total (tel qu’un nez par rapport au visage), ainsi que de l’« appartenance schĂ©matique » ou identification d’un Ă©lĂ©ment x par assimilation rĂ©cognitive Ă  un schĂšme perceptif ou sensori-moteur.

Ces dĂ©finitions admises, cherchons maintenant jusqu’à quel point de telles liaisons trouvent dans la perception leurs Ă©quivalents ou leurs analogues plus ou moins lointains. Or, de telles Ă©quivalences existent, sous des formes approchĂ©es que l’un de nous a appelĂ©es ailleurs « isomorphismes partiels 6 », mais on ne saurait en comprendre la portĂ©e qu’en prĂ©cisant d’emblĂ©e la diffĂ©rence essentielle qui sĂ©pare les ensembles ou agrĂ©gats perceptifs des classes logiques : tandis qu’en ces derniĂšres il y a correspondance exacte entre les prĂ©dicats ou relations considĂ©rĂ©s en comprĂ©hension et la distribution en extension des Ă©lĂ©ments ainsi qualifiĂ©s, les agrĂ©gats perceptifs ne comportent par contre aucune correspondance rĂ©guliĂšre entre les qualitĂ©s perçues sur les Ă©lĂ©ments et leurs groupements en totalitĂ©s plus ou moins Ă©tendues. Et la raison en est que l’extension des ensembles perceptifs est fondĂ©e sur un principe de proximitĂ© spatiale (perceptions visuelles et tactilo-kinesthĂ©siques) ou temporelle (audition), tandis que l’extension des classes est indĂ©pendante de tout facteur de proximitĂ© entre leurs Ă©lĂ©ments. Les trois points essentiels Ă  noter sont ainsi les suivants (en nous limitant Ă  la perception visuelle) :

(1) La perception connaĂźt les relations d’appartenance partitive (par opposition Ă  inclusive : Df. 8) et les Ă©tend mĂȘme aux collections ou objets collectifs en les fondant alors sur la proximitĂ© spatiale : c’est ainsi que, dans la fig. 1, l’élĂ©ment x n’appartient Ă  l’ensemble que dans la mesure oĂč il en est proche ; et Ă©galement dans la mesure oĂč il correspond Ă  une lacune de la figure d’ensemble formĂ©e par la collection, tandis que si sa place Ă©tait occupĂ©e et s’il restait Ă  distance, il ne lui appartiendrait plus en rien (cf. l’élĂ©ment x sur la fig. 2).

Fig. 1
Fig. 2

(2) La perception connaĂźt aussi les relations de ressemblance, soit par inspection de parties simultanĂ©es d’une mĂȘme figure (les cĂŽtĂ©s d’un carrĂ© ou les deux cercles noirs de la fig. 2), soit par assimilations successives : percevoir le mĂȘme objet au cours des mouvements du regard, ou lorsqu’il est prĂ©sentĂ© plusieurs fois de suite ; ou percevoir une forme connue grĂące aux expĂ©riences perceptives antĂ©rieures. En ce dernier cas la perception de la ressemblance s’accompagne d’une assimilation, source d’appartenances schĂ©matiques (Df. 8).

(3) Mais il n’existe aucune correspondance nĂ©cessaire entre les appartenances partitives et les ressemblances. C’est ainsi que, sur la fig. 2, les cercles noirs font partie de la collection principale, tout en ne ressemblant pas aux autres Ă©lĂ©ments, tandis que le petit carrĂ© extĂ©rieur x n’en fait pas partie tout en ressemblant Ă  ces autres Ă©lĂ©ments.

Il rĂ©sulte de ce point (3) que la perception ne connaĂźt ni inclusions (Df. 7) ni appartenances inclusives (Df. 8) puisque les relations comportent une coordination de la comprĂ©hension et de l’extension, tandis que celles-ci demeurent incoordonnĂ©es sur le plan perceptif. Il en rĂ©sulte mĂȘme que l’on ne saurait parler de « classes perceptives » et ceci pour des raisons identiques.

Mais il faut prĂ©venir ici des malentendus possibles. Quand J. Bruner 7 soutient que la perception est un acte de catĂ©gorisation, c’est-Ă -dire qu’elle a pour fonction essentielle d’identifier un objet en le rattachant Ă  une classe connue (par exemple « ceci est une orange »), il insiste avec raison sur le rĂŽle des ressemblances successives que nous avons admises sous (2) : mais cela ne signifie ni que la classe ait Ă©tĂ© construite par la perception seule, ni que le sujet perçoive la classe comme telle (en tant, par exemple, que rĂ©union de « toutes les oranges »), ni mĂȘme qu’il perçoive une appartenance inclusive. La classe n’a pas Ă©tĂ© construite par la perception, car elle suppose l’intervention, non seulement d’abstractions et de gĂ©nĂ©ralisations, mais encore d’opĂ©rations additives rĂ©glant les extensions et les inclusions. La classe n’est jamais perceptible comme telle, puisqu’elle est en gĂ©nĂ©ral d’extension indĂ©finie et que quand elle est d’extension restreinte, on ne perçoit pas la classe mais la collection, Ă  configuration spatiale dĂ©terminĂ©e, que constitue la rĂ©union des individus. Quant Ă  l’appartenance intervenant dans une identification telle que « ceci est une orange », on ne perçoit pas directement le lien entre l’objet et la classe, mais il s’interpose entre deux des schĂšmes perceptifs relevant de cette forme d’organisation qu’E. Brunswik a appelĂ©e « Gestalt empirique ». L’orange est perçue en tant que prĂ©sentant cette configuration familiĂšre d’un ovoĂŻde Ă  peau rugueuse et Ă  couleur orangĂ©e, configuration donnĂ©e par l’expĂ©rience perceptive antĂ©rieure et liĂ©e par signalisation Ă  un schĂšme sensori-moteur d’actions consistant Ă  peler le fruit, Ă  le dĂ©couper et Ă  le croquer ou le presser pour en boire le jus. C’est sur la base de tels schĂšmes (Ă  la fois perceptifs et moteurs) qu’est fondĂ©e la classe, enrichie par ailleurs de diverses comparaisons botaniques. Mais ce que perçoit le sujet, avant de le complĂ©ter par le jugement « c’est une orange » n’est que l’« appartenance schĂ©matique » (Df. 8) et non pas l’« appartenance inclusive », bien que, grĂące Ă  la verbalisation et au jugement conceptuel que celle-ci rend possible, la premiĂšre de ces appartenances conduise Ă  la seconde. — Quant au schĂšme, il va de soi qu’il ne donne pas lieu Ă  une perception distincte, puisqu’il procĂšde par assimilations successives dans le temps et non pas Ă  une colligation simultanĂ©e en extension 8.

En bref, la perception ne fournit, dans le domaine des classes, que des ressemblances ou des appartenances schĂ©matiques se succĂ©dant dans le temps et que des configurations collectives avec appartenances partitives dans l’espace. Mais il manque Ă  ces structures toute coordination entre la comprĂ©hension et l’extension : l’appartenance schĂ©matique ne permet notamment que de qualifier les objets en comprĂ©hension, mais sans les relier Ă  des collections en extension, tandis que l’appartenance partitive assure cette derniĂšre liaison, mais indĂ©pendamment des ressemblances en jeu dans les appartenances schĂ©matiques. Ce sera donc l’Ɠuvre de la classification conceptuelle, prĂ©parĂ©e par le schĂ©matisme sensori-moteur, que d’assurer cette coordination de la comprĂ©hension et de l’extension, coordination irrĂ©alisable par les moyens purement perceptifs.

B. Les relations

S’il n’existe pas de perception des classes comme telles, on peut par contre parler d’une perception des relations : des relations symĂ©triques, telles que les relations de ressemblances dont il vient d’ĂȘtre question, ou des relations asymĂ©triques, telles que les diffĂ©rences de grandeurs, etc.

Du point de vue de la formation des opĂ©rations de sĂ©riation, dont nous traiterons dans cet ouvrage parmi d’autres problĂšmes, il se pose mĂȘme une intĂ©ressante question quant aux rapports entre cette perception des relations et leur organisation opĂ©ratoire. Il est, en effet, connu qu’une suite d’élĂ©ments rangĂ©s en ordre sĂ©rial (par exemple des rĂ©glettes de longueurs inĂ©gales ordonnĂ©es en ordre croissant) constitue une « bonne forme », ou du moins une forme d’autant meilleure que les diffĂ©rences sont Ă©gales (C − B = B − A, etc. si A, B, C, 
 sont les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie). L’on peut par consĂ©quent se demander ce qu’ajoute la sĂ©riation opĂ©ratoire par rapport Ă  la configuration sĂ©riale perceptive.

À cela il faut rĂ©pondre trois choses. La premiĂšre est que la sĂ©riation opĂ©ratoire implique la transitivitĂ© (C > A si B > A et C > B), tandis que les configurations sĂ©riales perceptives ne comportent que des « prĂ©infĂ©rences » fondĂ©es sur le schĂ©matisme de la figure 9. La seconde est que la configuration sĂ©riale affecte la perception dans la mesure seulement oĂč les Ă©lĂ©ments sont rangĂ©s en une collection figurale, tandis que pour la pensĂ©e opĂ©ratoire, la mĂȘme configuration ne constitue pas la sĂ©riation comme telle mais n’en reprĂ©sente qu’une figuration symbolique (Ă  la maniĂšre des cercles d’Euler symbolisant les emboĂźtements entre classes). La troisiĂšme est, par consĂ©quent, que le propre de la sĂ©riation opĂ©ratoire tient aux manipulations et transformations (relatives Ă  l’ordre) qui engendrent l’enchaĂźnement des relations asymĂ©triques transitives (A < B < C < 
, oĂč a + a’ = b, etc. si a = A < B ; a’ = B < C et b = A < C) et qui l’engendrent de maniĂšre rĂ©versible (b − a’ = a ; etc.), tandis que la perception des configurations sĂ©riales porte exclusivement sur les rĂ©sultats de ces transformations, ou sur les transformations en tant que dĂ©placements visibles d’élĂ©ments, mais n’intĂšgre pas les transformations et leurs rĂ©sultats en un systĂšme unique de composition.

C’est pourquoi nous verrons qu’un dĂ©veloppement Ă  peu prĂšs aussi long et aussi complexe est nĂ©cessaire pour passer de la configuration sĂ©riale perceptive Ă  la sĂ©riation opĂ©ratoire que des collections figurales perceptives Ă  la classification opĂ©ratoire, et cela malgrĂ© les facilitĂ©s que les configurations sĂ©riales perceptives offrent au sujet, notamment du point de vue de l’anticipation.

4. Les schĂšmes sensori-moteurs

L’écart paraĂźt ainsi considĂ©rable entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires de classification et de sĂ©riation. Il l’est en rĂ©alitĂ© davantage encore, si l’on prend soin de distinguer les divers paliers de la perception et si l’on met en doute la solution simpliste d’une Ă©volution linĂ©aire conduisant des plus Ă©lĂ©mentaires de ces paliers Ă  l’opĂ©ration logique en passant par tous les autres (perception primaire → activitĂ©s perceptives → schĂšmes sensori-moteurs → reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires → opĂ©rations). Rien ne prouve, en effet, que les actions de champ propres aux perceptions primaires constituent les formes les plus « simples » d’organisation cognitive, qu’elles reprĂ©sentent pour autant le point d’origine des formes supĂ©rieures ; il semble, au contraire, que, dĂšs le dĂ©part, elles soient intĂ©grĂ©es en des structures plus complexes consistant en schĂšmes sensori-moteurs, schĂšmes dont les activitĂ©s perceptives seraient issues par diffĂ©renciations particuliĂšres. Il est donc indispensable que nous rĂ©servions l’hypothĂšse selon laquelle les opĂ©rations de classification et de sĂ©riation procĂ©deraient du schĂ©matisme sensori-moteur, pendant que l’évolution du mĂȘme schĂ©matisme modifierait les perceptions et les Ă©lĂšverait jusqu’aux niveaux qu’elles ne peuvent dĂ©passer, mais par paliers correspondant Ă  ceux de l’intelligence elle-mĂȘme.

Si l’on examine, par exemple, comme l’un de nous l’a fait ailleurs 10, l’évolution des schĂšmes perceptifs dont relĂšve une « bonne forme » telle que le carrĂ©, on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© du fait que la rĂ©sistance d’une telle bonne forme Ă©volue avec l’ñge au lieu de demeurer constante, et augmente dans la mesure oĂč la perception primaire du carrĂ© est intĂ©grĂ©e en un schĂšme d’activitĂ© perceptive. Ce schĂšme conduit, en l’espĂšce, non seulement Ă  reconnaĂźtre immĂ©diatement le carrĂ© comme une forme familiĂšre, mais surtout Ă  l’analyser de façon systĂ©matique en contrĂŽlant l’égalitĂ© des cĂŽtĂ©s et celle des angles : il consiste donc en une transposition des mouvements d’exploration et, sans permettre la constitution d’un tout actualisĂ© comparable Ă  une classe (faute de l’actualisation d’une totalitĂ© en extension, en tant que collection), il aboutit cependant Ă  la vĂ©rification, sur chaque objet perçu, des propriĂ©tĂ©s constituant la comprĂ©hension de cette classe. Il est donc clair que le schĂšme perceptif constitue l’une des sources de la classe, mais ce n’est pas en tant qu’il repose sur des perceptions primaires : c’est au contraire en tant qu’il ajoute Ă  ces derniĂšres un systĂšme de comparaisons actives, dĂ» au caractĂšre sensori-moteur des transpositions et des gĂ©nĂ©ralisations. En effet, la similitude des divers carrĂ©s (fondĂ©e sur l’égalitĂ© de leurs cĂŽtĂ©s, de leurs angles, etc.) devient alors solidaire de celle des actions d’exploration du sujet et c’est pourquoi la bonne forme gagne en rĂ©sistance (du simple au triple entre 5 et 9-10 ans).

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il ne faut jamais perdre de vue qu’un secteur perceptif particulier, comme le secteur visuel, ne s’organise qu’en liaison constante avec les autres secteurs, et surtout en l’espĂšce avec le secteur tactilo-kinesthĂ©sique. DĂšs la naissance, mais surtout dĂšs les coordinations entre la vision et la prĂ©hension (4-5 mois en moyenne), un objet n’est perçu visuellement qu’en correspondance avec sa perception tactilo-kinesthĂ©sique et celle-ci ne prĂ©sente elle-mĂȘme de signification qu’en connexion avec l’action entiĂšre. Dans la mesure oĂč s’organise le schĂ©matisme de la perception, il est donc dĂšs le dĂ©part subordonnĂ© Ă  celui de l’action, car les schĂšmes sensori-moteurs sont aussi Ă©lĂ©mentaires gĂ©nĂ©tiquement que les perceptions primaires. Or, on ne saurait rendre compte de la construction de ces schĂšmes par une composition de perceptions, bien que celles-ci jouent naturellement un rĂŽle signalisateur — rĂŽle nĂ©cessaire mais seulement partiel — dans leur fonctionnement (qu’il s’agisse des signaux proprioceptifs autant que des indices extĂ©roceptifs). En effet, les schĂšmes sensori-moteurs ne constituent pas un composĂ© de perceptions extĂ©rieures et de perceptions de mouvements, mais bien un systĂšme de perceptions et de mouvements comme tels, ce qui revient Ă  dire que le sujet ne perçoit pas les objets d’une part, et ses mouvements d’autre part, mais bien les objets en tant que d’emblĂ©e modifiĂ©s ou que pouvant ĂȘtre modifiĂ©s par ses propres actions : un cube est perçu, par exemple, en tant que pouvant ĂȘtre manipulĂ© et retournĂ©, ou en tant que pouvant ĂȘtre contournĂ©, de telle sorte que ses parties invisibles, sensoriellement parlant, sont tout aussi visibles que les autres, perceptivement parlant, du fait de l’intĂ©gration des perceptions dans l’action (le schĂšme perceptif du cube relevant ainsi, autant et plus encore que celui du carrĂ©, rappelĂ© Ă  l’instant, des actions d’exploration du sujet et non pas exclusivement de la perception primaire). Percevoir un fauteuil, disait P. Janet, c’est voir un objet dans lequel on peut s’asseoir, et percevoir une maison, disait plus fortement encore von WeizsĂ€cker, ce n’est pas regarder une image qui vous est entrĂ©e dans l’Ɠil, mais au contraire reconnaĂźtre un solide dans lequel on va entrer !

C’est donc au systĂšme des schĂšmes sensori-moteurs (schĂšmes perceptifs compris, et non pas posĂ©s au prĂ©alable ou indĂ©pendamment d’eux) qu’il nous faut songer comme derniĂšre hypothĂšse Ă  utiliser et Ă  vĂ©rifier, pour remonter aux sources des classifications et des sĂ©riations. Et effectivement, dĂšs avant le langage, l’enfant de 6-8 Ă  18-24 mois est capable de conduites annonçant ces deux sortes d’organisations.

Pour ce qui est de la classification, il reconnaĂźt immĂ©diatement, lorsque l’on place un objet en certaines situations, ses caractĂšres d’utilisation possible, relativement aux schĂšmes habituels d’assimilation : balancer, secouer, frapper, lancer Ă  terre, etc. Lorsqu’on lui prĂ©sente un objet entiĂšrement nouveau pour lui, il lui applique successivement ces divers schĂšmes connus comme s’il cherchait Ă  comprendre la nature de la chose inconnue en dĂ©terminant si elle est Ă  balancer, Ă  produire un son (en le secouant), Ă  frotter, etc. Il s’agit donc lĂ  d’une sorte de classement pratique 11, rappelant la dĂ©finition par l’usage, mais procĂ©dant par essais successifs et non pas par rĂ©partition en collections simultanĂ©es. Par contre on trouve l’ébauche de celles-ci dans les entassements d’objets semblables ou dans la construction d’objets complexes (annonçant ceux que nous retrouverons aprĂšs la constitution de la fonction symbolique : cf. le chap. I).

Quant aux sĂ©riations, on en trouve l’esquisse dans certaines constructions, telles qu’une superposition de plots d’abord placĂ©s au hasard, puis ordonnĂ©s dans les grandes lignes selon les volumes dĂ©croissants.

Mais s’il est indubitable que l’on observe ainsi, au niveau sensori-moteur et prĂ©verbal du dĂ©veloppement, des conduites annonçant la classification et la sĂ©riation (ce qui suffit Ă  montrer que les racines de telles structures sont indĂ©pendantes du langage), il est non moins clair qu’une grande distance reste Ă  franchir entre ces organisations Ă©lĂ©mentaires et les structures opĂ©ratoires correspondantes. En effet, bien qu’il constitue l’équivalent fonctionnel d’un concept, en tant qu’instrument d’intelligibilitĂ© et de gĂ©nĂ©ralisation, un schĂšme ne lui est nullement identique du point de vue structural, faute d’actualisation simultanĂ©e de ses diverses applications possibles et faute, par consĂ©quent, d’un ajustement rĂ©ciproque actuel entre l’« extension » et la « comprĂ©hension ».

Un schĂšme sensori-moteur consiste, en effet, en une coordination de mouvements propres susceptibles, en tant que coordonnĂ©s d’une maniĂšre stable et qu’accompagnĂ©s de signalisations perceptives Ă©galement schĂ©matisĂ©es, de s’appliquer Ă  une suite d’objets nouveaux analogues entre eux et de situations nouvelles Ă©galement analogues : par exemple balancer des objets suspendus ou tirer Ă  soi par l’intermĂ©diaire d’un support (couverture, etc.) un objet posĂ© sur ce support. Comme tel, le schĂšme comporte :

(1) En comprĂ©hension, une mise en relation des propriĂ©tĂ©s des objets auxquels s’applique le schĂšme : par exemple reconnaĂźtre qu’un objet peut ĂȘtre balancĂ© en le percevant suspendu, ou reconnaĂźtre qu’il peut ĂȘtre attirĂ© en tant que « posĂ© sur » un support accessible et mobile.

(2) En extension, une suite d’objets et de situations auxquels il est susceptible d’ĂȘtre appliquĂ©.

Mais il ne saurait s’organiser encore, du point de vue du sujet (par opposition Ă  celui de l’observateur), de correspondance systĂ©matique entre cette comprĂ©hension et cette extension, faute d’actualisation de cette derniĂšre en collections simultanĂ©es (collections matĂ©rielles par classement actuel ou collections mentales par rĂ©union symbolique). En effet, si nous analysons plus avant les mĂ©canismes (1) et (2), nous trouvons :

(1 a) Les propriĂ©tĂ©s en comprĂ©hension consistent d’abord en relations internes de l’objet perçu (relation de suspension, ou de « posĂ© sur », etc.).

(1 b) Il s’y ajoute les relations de ressemblance entre l’objet perçu et ceux auxquels le schĂšme a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© appliquĂ©.

Quant à l’extension, il faut distinguer :

(2 a) L’appartenance partitive d’une fraction de l’objet perçu à l’objet total.

(2 b) L’appartenance schĂ©matique de l’objet actuellement perçu au schĂšme sensori-moteur.

Or, on constate que, s’il y a correspondance entre (1 a) et (2 a), en ce sens que les relations qualitatives en comprĂ©hension (1 a) sont attribuĂ©es en extension Ă  une structure spatiale avec relations de parties Ă  tout, on ne trouve pas la mĂȘme correspondance entre (1 b) et (2 b) parce que, faute de fonction symbolique permettant d’évoquer l’ensemble des objets auxquels s’applique le schĂšme, la ressemblance entre l’objet actuellement perçu et ceux auxquels le schĂšme a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© appliquĂ© (1 b) n’est qu’une ressemblance vĂ©cue et non point Ă©vocable, et que l’appartenance schĂ©matique (2 b) ne se traduit alors pas encore pour le sujet sous la forme d’une inclusion en extension, mais demeure liĂ©e Ă  l’attribution de la relation (ou du prĂ©dicat) en comprĂ©hension. Plus simplement dit, l’appartenance de l’objet au schĂšme (2 b) ne s’accompagne pas de l’évocation ou de la construction matĂ©rielle d’une collection actuelle, de telle sorte que cette appartenance schĂ©matique relĂšve de la comprĂ©hension plus que de l’extension ou du moins tĂ©moigne d’une indiffĂ©renciation plus ou moins complĂšte entre elles.

Le schĂ©matisme sensori-moteur demeure ainsi fort Ă©loignĂ© de la diffĂ©renciation et de la coordination rĂ©unies de l’extension et de la comprĂ©hension, qui caractĂ©riseront les classes logiques. Quant Ă  la sĂ©riation, quoique plus proche de la sĂ©riation opĂ©ratoire que ne le sont les configurations sĂ©riales perceptives, les conduites sĂ©riales sensori-motrices en diffĂšrent naturellement par leur manque de mobilitĂ© rĂ©versible et de mĂ©thode systĂ©matique de construction fondĂ©e sur cette rĂ©versibilitĂ© (sur la coordination des relations < et >).

Le point oĂč le schĂ©matisme sensori-moteur s’approche sans doute le plus des structures logiques, est la diffĂ©renciation toujours possible des schĂšmes en sous-schĂšmes et l’organisation hiĂ©rarchique qui s’établit ainsi en annonçant les futures hiĂ©rarchies opĂ©ratoires. Par exemple, le schĂšme d’amener Ă  soi un objet par l’intermĂ©diaire d’un support peut se diffĂ©rencier, en cas de support rigide (planche, etc.), en un schĂšme consistant Ă  le faire pivoter. En ce cas, on constatera chez le sujet l’existence d’un schĂšme gĂ©nĂ©ral (utiliser un support sur lequel l’objectif dĂ©sirĂ© est posĂ©), subdivisĂ© en deux sous-schĂšmes, l’un consistant Ă  tirer sans plus le support et l’autre Ă  le faire pivoter ou glisser, etc. Mais, ici encore, il s’agit d’emboĂźtements purement pratiques et, faute d’actualisation en collections (matĂ©rielles ou mentales) simultanĂ©es, le sujet n’en tire Ă  nouveau aucun systĂšme de classes proprement dites.

Au terme de cette Introduction, nous constatons ainsi qu’en dessous du niveau oĂč, grĂące au langage et Ă  la fonction symbolique (conditions nĂ©cessaires, mais non suffisantes) la pensĂ©e devient possible, on discerne dĂ©jĂ  l’existence de racines d’oĂč procĂ©deront les futures classifications et sĂ©riations. On y trouve notamment sous une forme trĂšs primitive un jeu de relations de ressemblances et de diffĂ©rences qui constitueront la matiĂšre des « comprĂ©hensions » de ces systĂšmes ultĂ©rieurs. Mais, pour ce qui est de l’« extension », on ne la rencontre que sous la forme infra-logique de la distribution dans l’espace des parties d’un mĂȘme objet unique ou collectif, et non pas encore sous la forme prĂ©logique ou logique de collections non figurales ou de classes. Le problĂšme central de la classification ne consisterait-il donc pas alors Ă  diffĂ©rencier et Ă  coordonner progressivement l’extension et la comprĂ©hension ? Nous allons constater dĂšs les premiers chapitres de cet ouvrage combien laborieuse est en rĂ©alitĂ© une telle entreprise, et quelle est l’intrication des facteurs dont en dĂ©pend la rĂ©ussite. Si le problĂšme se pose dĂšs le dĂ©part en termes d’action, comme on vient de l’entrevoir, par quel cheminement le sujet en viendra-t-il Ă  construire peu Ă  peu les opĂ©rations nĂ©cessaires Ă  sa solution ? C’est ce qu’il s’agit maintenant d’examiner de plus prĂšs.