Chapitre VI.
Les classifications multiplicatives (matrices)Â 1
a
AprĂšs avoir analysĂ© au cours des chap. I Ă Â IV, les Ă©tapes de la classification simple ou additive, il convient dâĂ©tudier maintenant les classifications doubles ou triples, etc., que lâon peut appeler multiplicatives puisquâelles se prĂ©sentent sous la forme de matrices ou tables Ă plusieurs entrĂ©es.
Or, en plus des questions que soulĂšve leur structure logique plus complexe, les classifications multiplicatives posent un problĂšme psychologique intĂ©ressant, prolongeant les prĂ©cĂ©dents mais se prĂ©sentant en termes cependant assez diffĂ©rents : tandis quâune classification additive est, dans les grandes lignes, dâautant meilleure que le sujet parvient Ă se libĂ©rer des collections figurales (au sens du chap. I), une classification multiplicative paraĂźt faire corps avec un certain mode de prĂ©sentation spatiale (matrice Ă deux ou plusieurs dimensions), comme si cette disposition, Ă©videmment symbolique Ă partir dâun certain niveau, constituait une collection figurale, mais cette fois correspondant de façon plus intrinsĂšque Ă la structure logique du systĂšme.
Nous allons donc nous trouver en prĂ©sence de la situation paradoxale suivante : dâune part, les classifications multiplicatives sont logiquement plus complexes que les classifications additives, mais, dâautre part, elles sâappuient sur des modes figuratifs de prĂ©sentation convergeant avec des tendances psychologiquement plus primitives (collections figurales). Or comme elles sont acquises Ă peu prĂšs au mĂȘme niveau de 7-8 ans que les classifications additives, il sâagira de dĂ©mĂȘler si câest le facteur figuratif qui compense les difficultĂ©s dâadaptation Ă la complexitĂ© logique, ou si au contraire lâenfant parvient Ă dominer les structures multiplicatives en mĂȘme temps que les additives pour des raisons de cohĂ©rence opĂ©ratoire interne, le facteur figuratif ne jouant quâun rĂŽle heuristique auxiliaire (et Ă©ventuellement plus illusoire que rĂ©el) avant de devenir symbolique.
§ 1. Position du problÚme
Soit un jeu dâĂ©lĂ©ments Ă doubles caractĂšres (par exemple des carrĂ©s et des cercles, rouges et bleus) pouvant ĂȘtre rĂ©partis de façon exhaustive en deux classes A1 et Aâ1 selon lâun de leurs caractĂšres (A1 = carrĂ©s et Aâ1 = cercles) et Ă©galement en deux classes A2 et Aâ2 selon lâautre de leurs caractĂšres (A2 = rouges et Aâ2 = bleus). Nous appellerons B1 la rĂ©union des deux premiĂšres classes (formes), soit B1 â A1 + Aâ1, et B2 la rĂ©union des deux secondes (couleurs), soit B2 = A2 + Aâ2. La classification multiplicative consistera alors Ă classer ces Ă©lĂ©ments Ă la fois selon la classification additive B1 et selon la classification additive B2, ce qui engendrera quatre classes distinctes :
B1Â ĂÂ B2Â =Â A1 A2 + A1 Aâ2 + Aâ1 A2 + Aâ1 A 2Â =Â B1 B2
Si lâon dĂ©sire alors rĂ©partir ces quatre classes multiplicatives de maniĂšre Ă conserver un voisinage entre les sous-classes relevant de la mĂȘme classe additive (par exemple, pour la classe A1, mettre A1 A2 dans le voisinage de A1 Aâ2, mais, pour la classe A2, mettre aussi A1 A2 dans le voisinage immĂ©diat de Aâ, AA, il nâest quâune disposition spatiale possible, qui est celle dâune matrice (ou table Ă double entrĂ©e) Ă deux dimensions : en ce cas les classes A1 et Aâ1 correspondent aux deux colonnes verticales et les classes A2 et Aâ2 aux deux rangĂ©es horizontales (ou vice versa), ce qui prĂ©serve le voisinage de leurs sous-classes. Bien entendu, rien nâoblige Ă conserver les voisinages, et la classification demeure la mĂȘme dans lâabstrait, mais, de mĂȘme que les emboĂźtements additifs sont symbolisĂ©s par des enveloppements topologiques (les cercles dâEuler) auxquels ils sont isomorphes, de mĂȘme les emboĂźtements multiplicatifs ne peuvent ĂȘtre symbolisĂ©s que par de telles intersections Ă deux ou plusieurs dimensions.
Il est alors facile de vĂ©rifier les deux affirmations que nous venons de soutenir en introduisant ce chapitre : quâune telle structure est plus complexe que les classifications additives, mais quâelle correspond Ă une disposition spatiale telle que les sujets du stade I peuvent lâinterprĂ©ter Ă titre de « collection figurale ».
Pour ce qui est du premier de ces deux points, on se rappelle les 10 critĂšres de la classification additive (chap. II, § 1) qui sont tous observĂ©s dĂšs le stade III et dont tous sauf lâinclusion (critĂšre 7) sont dĂ©jĂ en voie dâapplication dĂšs le stade II. Or, ces critĂšres sâappliquent Ă©galement tous Ă une classification multiplicative (puisquâelle est un composĂ© de classifications additives). Mais il sây ajoute deux critĂšres nouveaux et leurs consĂ©quences, que nous numĂ©roterons 11 Ă Â 14 :
(11) Tous les Ă©lĂ©ments de B1 appartiennent aussi Ă B2 et rĂ©ciproquement, câest-Ă -dire que tous les Ă©lĂ©ments de B1 sont multipliĂ©s par B2 (et non pas seulement certains dâentre eux), et rĂ©ciproquement. Sâil existe des B1 nâappartenant pas Ă Bi (par exemple des carrĂ©s et cercles, du matĂ©riel offert Ă lâenfant, qui ne seraient pas seulement rouges ou bleus, mais Ă©galement noirs) cela signifierait que, pour quâelle soit complĂšte, il faudrait ajouter Ă la classification une classe Bâ2 (= les noirs), ce qui donnerait une table Ă six casiers, soit B1 Ă C2 = (A1 A2 + A1 Aâ2 + A1 Bâ2) + (Aâ1 A2 + Aâ1 Aâ2 + Aâ1 Bâ2). En ce cas tous les Ă©lĂ©ments de B1 appartiendraient Ă Â C2 et rĂ©ciproquement.
(12) Tous les Ă©lĂ©ments de A1 appartiennent aussi Ă A2 ou Ă Aâ2 (etc., mais pas aux deux Ă la fois en vertu du critĂšre 5 de disjonction : A2 Ă A2 = 0) ;
tous les Ă©lĂ©ments de Aâ1 appartiennent aussi Ă A2 ou Ă Aâ2,
tous les Ă©lĂ©ments de A2 appartiennent aussi Ă A1 ou Ă Aâ1
et tous les Ă©lĂ©ments de Aâ2 appartiennent aussi Ă A1 ou Ă Aâ1.
(13) Les sous-classes A1 et Aâ1 (etc.) ne comprennent que des Ă©lĂ©ments appartenant aussi Ă A2 ou Ă Aâ2 (etc.) et les sous-classes A2 et Aâ2 (etc.) ne comprennent que des Ă©lĂ©ments appartenant aussi Ă A1 ou Aâ1 (etc.).
(14) Chaque association Ă©lĂ©mentaire A1 A2 ou A1 Aâ2, etc., constitue une classe multiplicative et nâen constitue quâune seule.
Mais, dâautre part, il est Ă©vident que la table Ă double entrĂ©e ou matrice constitue une disposition figurale qui est caractĂ©risĂ©e par une certaine configuration perceptive Ă base de symĂ©tries. Dans le cas oĂč A1 + Aâ1 sont des carrĂ©s et des cercles et A2 + Aâ2 des rouges et des bleus, les carrĂ©s de A1 A2 font symĂ©trie avec ceux de A1 Aâ2 pendant que les cercles de Aâ1 A2 font symĂ©trie avec ceux de Aâ1 Aâ2 et les rouges de A1 A2 font symĂ©trie avec ceux de Aâ1 A2 pendant que les bleus de A1 Aâ2 font symĂ©trie avec ceux de Aâ1 Aâ2 : il y a donc une double symĂ©trie gĂ©nĂ©rale dĂ©terminĂ©e par les axes horizontaux et verticaux, qui correspond aux complĂ©mentaritĂ©s logiques (par nĂ©gation) du tableau.
Or, ce facteur de configuration perceptive et reprĂ©sentative est mĂȘme si important que, sous certaines conditions, il peut non seulement faciliter, mais encore provoquer Ă lui seul la solution dâĂ©preuves que lâon serait, au premier abord, tentĂ© de considĂ©rer comme opĂ©ratoires mais qui comportent en fait une solution relevant de la mĂ©thode des simples « collections figurales ». Tel est le cas notamment des Ă©preuves dites de « matrices », par exemple les « Progressive Matrices » de Raven, dans lesquelles on fournit la table multiplicative toute faite, avec trois casiers dĂ©jĂ remplis sur quatre (ou cinq sur six dans les matrices « prolongĂ©es » du type B1 Ă C2), et oĂč le sujet est simplement priĂ© de complĂ©ter la table en remplissant le dernier casier ; ce qui revient donc Ă dire que, A1 A2, A1 Aâ2 et Aâ1 A2 Ă©tant donnĂ©s, il sâagit sans plus de trouver Aâ1 Aâ2. En une telle situation, il est alors clair que, non seulement les critĂšres 1 Ă Â 10 de la classification additive sont dĂ©jĂ satisfaits dâavance, mais encore que les critĂšres multiplicatifs 11 Ă Â 13 le sont Ă©galement en partie : les trois Ă©lĂ©ments donnĂ©s sont dĂ©jĂ classĂ©s selon B1 et B2 Ă la fois ; les deux Ă©lĂ©ments de A1 appartiennent dĂ©jĂ Ă A2 ou Ă Aâ2 ; lâĂ©lĂ©ment donnĂ© Aâ1 appartient Ă A2 et il ne reste quâĂ trouver un Aâ1 appartenant Ă Aâ2 ; les deux Ă©lĂ©ments A2 appartiennent dĂ©jĂ Ă A1 ou Ă Aâ1 ; lâĂ©lĂ©ment donnĂ© Aâ2 appartient Ă A1 et il ne reste quâĂ trouver un Aâ1 appartenant Ă Aâ1 ; la sous-classe A1 ne contient que des A2 et des Aâ2 et la sous-classe A2 ne contient que des A1 et des Aâ1. Bref, les conditions propres Ă la classification multiplicative opĂ©ratoire sont dĂ©jĂ remplies dans la configuration perceptive de la matrice, en ce qui concerne les Ă©lĂ©ments donnĂ©s, et il ne reste, pour le quatriĂšme Ă©lĂ©ment devant ĂȘtre trouvĂ©, quâĂ prolonger ces propriĂ©tĂ©s figurales en se servant des symĂ©tries gauche Ă droite et haut Ă bas Ă©tablies de façon perceptible pour les trois premiers Ă©lĂ©ments.
Autrement dit, il existe, dans la disposition spatiale utilisĂ©e par les matrices, une prĂ©figuration perceptive des conditions de la classification opĂ©ratoire basĂ©e sur la multiplication bi-univoque des classes, et cette prĂ©figuration peut conduire Ă des rĂ©ussites qui ne nĂ©cessiteront lâemploi dâaucune opĂ©ration et qui seront fondĂ©es sur le seul jeu des rapports de ressemblance et de diffĂ©rence structurĂ©s en fonction de la double symĂ©trie de la table.
Mais ce qui complique lâanalyse psychologique est que, bien entendu, le sujet pourra complĂ©ter ses structurations figurales par un ensemble de mises en relation plus ou moins opĂ©ratoires, câest-Ă -dire relevant de tous les niveaux compris entre les stades I et III. Il en rĂ©sulte quâil sera trĂšs difficile de dissocier les facteurs dâopĂ©ration et de configuration, et cela dâautant plus que leur dosage dĂ©pendra en partie de la nature des donnĂ©es fournies. Pour passer de la solution par la mĂ©thode des collections figurales Ă la solution opĂ©ratoire, il suffira, en effet, que le sujet raisonne en termes de classes et non plus de configurations, câest-Ă -dire quâil attribue les ressemblances et les diffĂ©rences aux Ă©lĂ©ments comme tels, indĂ©pendamment de leur disposition spatiale. Mais câest prĂ©cisĂ©ment ce quâil est fort malaisĂ© dâĂ©tablir. La mĂ©thode consistera naturellement Ă ne pas se borner Ă lâĂ©tude des matrices Ă complĂ©ter, mais Ă prier aussi les sujets de construire eux-mĂȘmes leurs classifications, jusquâau niveau des tables Ă double entrĂ©e spontanĂ©es. Seulement, ici encore, le sujet peut procĂ©der ou par opĂ©rations multiplicatives ou par collections figurales, avec tous les intermĂ©diaires entre deux.
Par contre, si lâanalyse est difficile, le problĂšme Ă rĂ©soudre est clair et consiste Ă choisir entre les trois interprĂ©tations suivantes :
(1) Les structures opĂ©ratoires ne dĂ©riveraient pas des structures figurales, lâopĂ©ration multiplicative apparaissant indĂ©pendamment des configurations, tout en pouvant ĂȘtre retardĂ©e, facilitĂ©e et aussi remplacĂ©e par elles.
(2) Les structures opératoires, préfigurées par les configurations, dériveraient directement des conduites relatives à ces derniÚres.
(3) Les structures opĂ©ratoires multiplicatives, tout en passant comme les structures additives par un stade oĂč prĂ©dominent les collections figurales, relĂšveraient avant tout dâune coordination ou organisation assimilatrice dâensemble, qui gĂ©nĂ©raliserait au fur et Ă mesure, dans le cas des multiplications, ce qui est acquis dans le domaine des classifications en gĂ©nĂ©ral (avec progrĂšs parallĂšles dans les classifications additives et multiplicatives).
La solution (1) conduirait Ă une discontinuitĂ© nette entre les stades primitifs et terminaux, la solution (2) Ă une continuitĂ© complĂšte et la solution (3) Ă une discontinuitĂ© relative due Ă lâaction successive des configurations propres Ă la multiplication (matrices) et de la cohĂ©rence progressive des systĂšmes opĂ©ratoires. Plus prĂ©cisĂ©ment, en comparant les rĂ©actions des sujets aux tests de matrices et aux situations exigeant une classification multiplicative spontanĂ©e, on devrait trouver, pour vĂ©rifier la solution (1), une discontinuitĂ© dans les deux cas, pour la solution (2) une continuitĂ© dans les deux cas et, pour la solution (3), certaines discontinuitĂ©s relatives dans le premier cas et une continuitĂ© dans le second.
§ 2. Premiers résultats des épreuves de « matrices »
Le matĂ©riel utilisĂ© a consistĂ© en 14 matrices de quatre Ă six objets (dont un Ă dĂ©terminer) groupĂ©s selon la forme, la couleur, la grandeur, le nombre et lâorientation (il sâagit en ce dernier cas dâanimaux dont la tĂȘte est dirigĂ©e Ă gauche ou Ă droite) 2.
Les sujets : 14 de 4-5 ans, 16 de 6-7 ans et 17 de 8-9 ans. Toutes les épreuves sauf deux sont réussies à 8-9 ans par le 75 % des cas.
Or, le rĂ©sultat intĂ©ressant a Ă©tĂ© dâobtenir pour certaines de ces Ă©preuves un pourcentage de rĂ©ponses correctes plus Ă©levĂ© Ă 4-5 ans quâĂ 6-7 ans : voir le tabl. XIII. (Il sâagit ici des rĂ©sultats dâune Ă©tude clinique qui seront contrĂŽlĂ©s avec un matĂ©riel restreint de façon standardisĂ©e.)
Tableau XIII. Résultats des épreuves de matrices ( % des réussites)
F = forme, C = couleur, G = grandeur, N = nombre, T = orientation, I = 3 modÚles à choix, II = 6 modÚles à choix (aucune indication équivaut à I). Entre parenthÚses le nombre des épreuves.
| FC (3) | FG (2) | CT (2) | FN (2) | FCT 11 (2) | FCT I (1) | FCGI (2) | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 4-5 ans | 46 | 43 | 45 | 76 | 26 | 60 | 53 |
| 6-7 ans | 76 | 89 | 67 | 74 | 55 | 46 | 44 |
| 8-9 ans | 84 | 89 | 80 | 95 | 86 | 64 | 61 |
Ă lire ce tableau, on constate ce fait paradoxal que, si les Ă©preuves Ă deux qualitĂ©s donnent lieu Ă une rĂ©ussite croissante avec lâĂąge (sauf celle oĂč intervient le nombre, qui donne un rĂ©sultat constant de 4 Ă 7 ans), les Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s par contre, qui comportent donc une multiplication plus complexe et plus difficile, donnent dans les trois cas FCTI (1) et FCGI (2) une rĂ©ussite moyenne meilleure Ă 4-5 ans quâĂ 6-7 ans, avant de remonter quelque peu Ă 8-9 ans : or, il sâagit prĂ©cisĂ©ment des trois Ă©preuves les moins bien rĂ©ussies Ă 8-9 ans, par opposition Ă celles Ă deux qualitĂ©s, ce qui vĂ©rifie bien leur caractĂšre opĂ©ratoirement plus compliquĂ©.
Il y a dâailleurs une exception Ă cette rĂ©ussite prĂ©coce des Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s, mais peut-ĂȘtre sâexplique-t-elle sans contredire ce qui prĂ©cĂšde : câest le cas des Ă©preuves oĂč lâon offre Ă choix six (ou mĂȘme sept) modĂšles, dont un seul est correct. Il est alors possible que cette circonstance entraĂźne une difficultĂ© supplĂ©mentaire pour les petits et dâun caractĂšre diffĂ©rent, qui est la difficultĂ© Ă comparer simultanĂ©ment trop dâĂ©lĂ©ments Ă choix, au lieu des trois superposĂ©s que lâon utilise dans les Ă©preuves habituelles 3.
Si les petits de 4-5 ans (stade I) rĂ©ussissent ainsi les trois Ă©preuves de matrices Ă trois qualitĂ©s (et avec trois Ă©lĂ©ments Ă choix) dans le 53 Ă 60 % des cas contre 44-46 % Ă 6-7 ans, et presque aussi bien que les sujets de 8-9 ans (61-64 %), câest donc Ă©videmment quâils emploient une autre mĂ©thode que les grands pour rĂ©soudre le problĂšme : une mĂ©thode dont lâapplication serait moins frĂ©quente Ă 6-7 ans (stade II), parce que la mĂ©thode propre aux grands serait dĂ©jĂ essayĂ©e par les sujets du stade II, mais avec difficultĂ©, et ne se dĂ©velopperait quâau cours du stade III. Or il nous suffit de nous rĂ©fĂ©rer aux caractĂšres principaux de ces trois stades (collections figurales, collections non figurales et opĂ©rations constitutives de lâinclusion) pour comprendre en quoi doit consister cette diffĂ©rence de mĂ©thodes : tandis que les grands (Ă partir du stade II) cherchent Ă raisonner sur les objets et sur leurs trois qualitĂ©s Ă la fois (ce qui est assurĂ©ment plus difficile que de raisonner sur deux caractĂšres seulement), les petits du stade I raisonnent moins quâils ne regardent, et se fondent sur la configuration comme telle, par opposition aux Ă©lĂ©ments ou objets. Choisissant alors le quatriĂšme Ă©lĂ©ment en fonction des symĂ©tries figurales et non pas des relations conceptuelles, ils ne sont pas gĂȘnĂ©s par la prĂ©sence de trois qualitĂ©s au lieu de deux, car il nâest pas plus malaisĂ© de percevoir trois caractĂšres que deux, tandis quâil est moins facile de raisonner sur les trois que sur les deux. Au contraire, la prĂ©sence dâune troisiĂšme qualitĂ© renforce les symĂ©tries figurales, et ceci Ă tel point que ces petits de 4-5 ans, qui rĂ©ussissent donc au 53-60 % les Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s, nâatteignent que le 43-46 % dans les Ă©preuves Ă deux qualitĂ©s (sauf celle qui fait intervenir les nombres figuraux, câest-Ă -dire un facteur spĂ©cialement puissant de symĂ©trie).
Il semble donc clair quâil existe une mĂ©thode figurale ou quasi perceptive de solution au problĂšme des matrices Ă trois qualitĂ©s, mĂ©thode antĂ©rieure Ă la solution opĂ©ratoire. Or, si cette hypothĂšse est exacte, on doit pouvoir le vĂ©rifier par lâexamen individuel et clinique (interrogation) des procĂ©dĂ©s utilisĂ©s par les sujets. En rĂ©alitĂ©, cette vĂ©rification est possible mais moins facile quâil ne semblerait, car si, dans les grandes lignes, les petits ne savent guĂšre justifier leur choix, rien ne les empĂȘche, aprĂšs quâils ont trouvĂ© le quatriĂšme Ă©lĂ©ment par des procĂ©dĂ©s quâils ne savent pas analyser en eux-mĂȘmes, de dĂ©crire les quatre Ă©lĂ©ments en termes conceptuels et verbaux corrects, ce qui donne lâimpression quâils ont utilisĂ© une mĂ©thode analogue Ă celle des grands. Contentons-nous donc pour le moment dâune comparaison des erreurs des grands (lorsquâil y a erreur) avec les rĂ©ussites des petits (au prochain paragraphe, nous utiliserons une technique plus fine consistant Ă proposer dâautres choix au sujet et Ă examiner ses rĂ©actions au double point de vue de la justification et de la stabilitĂ© des choix).
Partons de lâĂ©preuve 8. Du point de vue des opĂ©rations logiques, on se trouve en prĂ©sence de trois couples de qualitĂ©s : A1 (carrĂ©s) et Aâ1 (cercles) ; A2 (grands) et Aâ2 (petits) ; A3 (blancs) et Aâ3 (rayĂ©s). Les trois associations A1 A2 A3 (1) + A2 Aâ2 Aâ3 (2) + Aâ1 A2 A3 (3) Ă©tant donnĂ©es, il sâagit de trouver (4) Aâ1 Aâ2 Aâ3 (ce qui signifie que la table ne prĂ©voit pas les 9 combinaisons possibles, mais seulement 4, du fait que A2 A3 constitue un tout niĂ© en bloc sous la forme Aâ2 Aâ3). Psychologiquement cela suppose donc que, en cherchant le Aâ1 (cercle) qui ne soit pas A2 A3 (grand et blanc), le sujet pense Ă la fois aux caractĂšres Aâ2 (petit) et Ă Aâ3 (non-blanc = rayĂ©). Le problĂšme est alors de comprendre pourquoi les jeunes sujets parviennent si facilement Ă tenir compte de ces deux caractĂšres Ă la fois et pourquoi tant de sujets de 8-9 ans nây parviennent pas. Voici trois exemples :
Bab (5 ; 7) dit simplement « Il faut mettre un rond rayé » sans faire mention de la taille, mais en choisissant sans hésiter le petit.
Chap (6 ; 0) choisit correctement. « Pourquoi celui-lĂ Â ? â LĂ (1) il y a un carrĂ© sans ligne et lĂ (2) avec des lignes. LĂ (1) un gros et lĂ (2) un petit (il Ă©nonce donc les trois caractĂšres et ajoute spontanĂ©ment :) Si le grand rond (3) Ă©tait rayĂ© il faudrait mettre (en 4) celui-lĂ (petit rond blanc). Si le grand carrĂ© (1) Ă©tait rayĂ©, le petit carrĂ© rayĂ© (2) devrait ĂȘtre blanc ! »
Hei (7 ; 9) choisit dâabord (pour 4) le grand carrĂ© rayĂ© A1 A2 Aâ3 en ne pensant quâĂ la couleur (Aâ3) et en oubliant la forme (Aâ1) et la grandeur (Aâ2). Puis il choisit le grand cercle rayĂ© (Aâ1 A2 Aâ3) en oubliant la grandeur (Aâ2). « Ăa va ? â Oui, parce que ça (4) a des raies et ça aussi (2 = A1 Aâ2 Aâ3). â Et ça va bien horizontalement ? â Ah ! non, il faut mettre le petit cercle rayĂ© (Aâ1 Aâ2 Aâ3) et pas le grand (il met juste). â Ăa va bien maintenant ? â Oui, on a blanc et rayĂ© (montre 1 et 2), et blanc et rayĂ© (montre 3 et 4). »
Or, Ă comparer ces tĂątonnements du sujet Hei de 7 ; 9 aux rĂ©actions immĂ©diatement correctes des petits de 5 ; 7 et 6 ; 0 (Bab et Chap), il paraĂźt difficile de ne pas reconnaĂźtre lâinfluence des deux mĂ©thodes distinctes dont nous supposions plus haut lâexistence. Si Hei oublie deux caractĂšres sur trois puis un sur trois, câest probablement quâil cherche Ă raisonner et quâil est alors plus malaisĂ© de penser Ă trois choses Ă la fois quâĂ deux ou Ă une seule. Si Bal et Chap rĂ©ussissent au contraire dâemblĂ©e Ă trouver le bon Ă©lĂ©ment, câest vraisemblablement quâils ne raisonnent pas Ă proprement parler : ils regardent au lieu de rĂ©flĂ©chir et se fondent alors sur les symĂ©tries figurales et non pas sur les transformations conceptuelles, ce qui ne les empĂȘche pas, une fois le choix fait, de dĂ©crire les quatre Ă©lĂ©ments en termes notionnels et verbaux corrects. Il est frappant, en effet, de constater que Hei ne parvient pas tout seul Ă reconnaĂźtre que son choix (de A1 Aâ2 Aâ3) ne convient pas « horizontalement » : il faut quâon le lui demande, comme sâil ne tenait pas compte de la configuration dâensemble. Les jeunes sujets, au contraire, partent de la figure et la traitent Ă la maniĂšre dâune bonne forme incomplĂšte, en comblant la lacune en fonction des symĂ©tries. En un mot, sous lâidentitĂ© apparente des expressions sâopposent le raisonnement sur les objets en tant que classes selon trois systĂšmes Ă coordonner et la rĂ©action Ă la figure dâensemble avec ses symĂ©tries multiples simultanĂ©ment perçues.
Câest ce que permet de contrĂŽler lâĂ©preuve 5, la plus difficile du groupe 5, 8 et 10 puisquâelle ne donne lieu Ă aucune amĂ©lioration sensible avec lâĂąge (44 % de rĂ©ussite Ă 4-5 ans, 35 % Ă 6-7 ans et 52 % Ă 8-9 ans). La structure logique de cette Ă©preuve 5 ne repose pas sur une multiplication simple de classes, mais y ajoute pour la troisiĂšme qualitĂ© (A3 et Aâ3) une distribution vicariante. En effet, si A1 correspond Ă des anĂ©mones et Aâ1 Ă des tulipes, A2 aux petits dessins et Aâ2 aux grands, A3 correspond simplement Ă lâune des deux couleurs (rouge ou bleue) et Aâ1 Ă lâautre, selon une rĂ©partition croisĂ©e (1 rouge, bleu en 2 et en 3 et 4 rouge). Câest pourquoi les sujets du stade III Ă©prouvent encore une certaine difficultĂ© Ă rĂ©soudre cette Ă©preuve et nây parviennent que par approximation :
Baz (7 ; 9) choisit pour la case 4 une grande anĂ©mone bleue (au lieu dâune petite tulipe rouge) : « Ăa va horizontalement ! â Non (met une petite tulipe bleue). Comme ça ! â Regarde ici (ou montre la premiĂšre rangĂ©e horizontale). â Ah ! oui (il met une petite tulipe rouge) parce que câest le contraire de chaque cĂŽtĂ©. »
Or, les petits procĂšdent par une mĂ©thode bien plus simple (qui subsiste dâailleurs en de nombreux cas chez les grands) : ils se bornent Ă regarder les symĂ©tries de la figure et sâorientent dâaprĂšs les diagonales. Par exemple :
Bab (5 ; 7) : « Il faut mettre une petite (tulipe), la rouge (juste). â Pourquoi ? â Parce que lĂ (3) il y a bleu : lĂ (1) câest rouge et lĂ (2) câest bleu. »
Mei (5 ; 10) met dâabord une petite tulipe bleue puis sâĂ©crie spontanĂ©ment : « Ah ! Il faut mettre ça (rouge) parce que ça fait comme ça (montre les diagonales). »
De mĂȘme, dans lâĂ©preuve 10 (forme, couleur, orientation), les grands oublient ou la couleur ou lâorientation, mais surtout cette derniĂšre parce quâil sâagit dâun caractĂšre relatif et non pas inhĂ©rent aux propriĂ©tĂ©s permanentes de lâobjet considĂ©rĂ©. Au contraire, par leur mĂ©thode figurale les petits voient dâemblĂ©e que lâĂ©lĂ©ment 4 doit ĂȘtre placĂ© symĂ©triquement par rapport Ă Â 3 comme 2 par rapport Ă Â 1.
En bref, il semble exister un correspondant figural des structures de multiplication bi-univoque des classes : il consiste Ă remplacer les rĂ©ciprocitĂ©s propres Ă la correspondance bi-univoque par de simples symĂ©tries spatiales, accessibles Ă la perception et Ă la reprĂ©sentation imagĂ©e. Câest pourquoi on observe un niveau de rĂ©ussite prĂ©coce Ă 5-6 ans, pour les Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s, qui prĂ©figure sur le plan figural le niveau des rĂ©ussites opĂ©ratoires de 8-9 ans.
Mais, si les Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s nous donnent ainsi la preuve dâune certaine prĂ©figuration des structures multiplicatives opĂ©ratoires dans le domaine des collections figurales, et dâune certaine discontinuitĂ© entre les deux niveaux (puisquâil y a diminution statistique des rĂ©ussites entre deux), lâensemble des Ă©preuves de matrices semble au contraire indiquer une continuitĂ© relative entre les stades successifs. On le constate dâabord Ă examiner le % des rĂ©ussites par rapport au nombre total des choix effectuĂ©s (pour les 14 épreuves rĂ©ussies) :
| Ăges | RĂ©ussites |
|---|---|
| 4 | 35Â % |
| 5 | 55Â % |
| 6 | 60Â % |
| 7 | 82Â % |
| 8 | 75Â % |
| 9 | 90Â % |
Dâautre part, si lâon examine le premier choix de chaque sujet en prĂ©sence de lâune des quatorze matrices, indĂ©pendamment des corrections ultĂ©rieures et des rĂ©ussites ou Ă©checs finaux, on constate que la tendance Ă tenir compte dâau moins deux caractĂšres Ă la fois augmente Ă©galement avec rĂ©gularitĂ©, tandis que diminue la tendance Ă ne tenir compte que dâun seul caractĂšre. Voici les % complĂ©mentaires Ă cet Ă©gard :
| Ăges | Un caractĂšre | Deux caractĂšres (au moins) |
|---|---|---|
| 4 | 72Â % | 28Â % |
| 5 | 67Â % | 33Â % |
| 6 | 65Â % | 35Â % |
| 7 | 5Â % | 5Â % |
| 8 | 43Â % | 57Â % |
| 9 | 35Â % | 65Â % |
On constate dâabord que câest Ă 7 ans que ces deux mouvements descendant et ascendant se croisent Ă 50 % : or, lâĂąge de 7 ans correspond aux dĂ©buts du stade des opĂ©rations concrĂštes.
On peut, en second lieu, infĂ©rer de ces donnĂ©es que si les jeunes sujets parviennent Ă certaines rĂ©ussites par une mĂ©thode figurale, câest aprĂšs des tĂątonnements divers et sans comprĂ©hension, dĂšs le dĂ©part, de la nĂ©cessitĂ© des intersections multiplicatives. Au contraire, lâattitude des grands est orientĂ©e dĂšs le dĂ©part, dans plus du 50 % des cas, vers la multiplication des caractĂšres en jeu.
Or, tant lâĂ©volution des rĂ©ussites globales que celle de ces attitudes multiplicatives au premier contact avec chacune des Ă©preuves indiquent une Ă©volution relativement continue, qui contraste avec le caractĂšre bimodal de la distribution des rĂ©actions aux Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s. De ces divers groupes de faits il est donc permis de conclure Ă une filiation entre les structures figurales initiales et les structures opĂ©ratoires multiplicatives, selon un dĂ©veloppement analogue Ă celui que nous avons observĂ© entre les collections figurales (additives) et les classifications opĂ©ratoires additives. Mais la question subsiste, dans le cas des classifications multiplicatives, de savoir quelle est la fonction exacte des structures figurales qui, nous lâavons vu, coĂŻncident alors de façon
plus Ă©troite avec les structures opĂ©ratoires que ce nâest le cas pour les classifications additives. Pour ce qui est des Ă©preuves de matrices, analysĂ©es en ce § 2, la structure figurale, Ă©tant prĂ©sentĂ©e dĂ©jĂ tout organisĂ©e aux sujets, joue assurĂ©ment un rĂŽle exceptionnel de facilitation, ce qui nous empĂȘche de choisir entre les solutions (2) et (3) distinguĂ©es Ă la fin du § 1. Tout au plus pourrait-on dire que le mĂ©lange de continuitĂ© et de discontinuitĂ© que nous venons de noter parle davantage en faveur de la solution (3), puisque la discontinuitĂ© se marque surtout Ă propos des Ă©preuves Ă trois qualitĂ©s oĂč la mĂ©thode figurale se distingue le mieux de la mĂ©thode opĂ©ratoire, et que la continuitĂ© se retrouve Ă propos des rĂ©ussites globales et des attitudes initiales oĂč les deux facteurs sont mĂȘlĂ©s. Il conviendra donc, pour pousser plus avant lâanalyse, dâĂ©tudier les classifications multiplicatives spontanĂ©es, ce que nous ferons aux § 4 et 5 ; mais nous tenons encore Ă fournir auparavant quelques complĂ©ments au sujet des matrices, obtenus au moyen dâune technique plus systĂ©matique.
§ 3. Les épreuves de matrices (suite)
Les rĂ©sultats du § 2 prĂ©sentent un caractĂšre surtout clinique. Nous avons tenu Ă les contrĂŽler au moyen dâĂ©preuves plus standardisĂ©es, dont nous fournirons surtout les rĂ©sultats statistiques et qui porteront sur des problĂšmes lĂ©gĂšrement diffĂ©rents, complĂ©tant les prĂ©cĂ©dents.
Pour ce faire, nous avons retenu 9 des 14 matrices utilisĂ©es au § 2, dont la premiĂšre sert simplement dâentraĂźnement. Les huit autres, que nous numĂ©roterons I Ă VIII, comportent soit deux critĂšres (I et II forme à couleur, III forme à nombre, IV couleur à orientation) soit trois (V Ă Â VII couleur à forme à orientation, VIII forme à couleur à grandeur) 4. En outre, nous avons utilisĂ© une technique qui sera dite « abrĂ©gĂ©e », ne portant que sur les matrices II et V (Ă deux et Ă trois critĂšres), aprĂšs entraĂźnement sur la matrice prĂ©liminaire.
Pour cette matrice prĂ©liminaire, quatre Ă©lĂ©ments Ă choix sont prĂ©sentĂ©s, dont trois sont identiques aux trois qui se trouvent dĂ©jĂ sur la matrice elle-mĂȘme. Pour les matrices I-IV, on prĂ©sente six Ă©lĂ©ments Ă choix, dont trois identiques Ă ceux de la matrice (contrairement Ă la technique du § 2) ; et pour V-VIII on prĂ©sente huit Ă©lĂ©ments Ă choix dont trois Ă nouveau identiques Ă ceux de la matrice. Ces Ă©lĂ©ments sont prĂ©sentĂ©s un Ă un sur de petits cartons sĂ©parĂ©s (et non pas collĂ©s en ordre superposĂ© sur un carton unique), que lâenfant peut placer Ă titre de contrĂŽle sur le casier vide de la matrice elle-mĂȘme. Lâordre de prĂ©sentation est constant pour chaque matrice, mais il va de soi que lâon a pris le soin de varier systĂ©matiquement le rang de lâimage juste dâune matrice Ă lâautre.
On pose trois sortes de questions aux sujets : (1) trouver lâimage juste ; (2) justifier ce choix ; (3) indiquer si lâune ou lâautre des cartes non choisies irait aussi bien ou mĂȘme mieux (la stabilitĂ© ou la mobilitĂ© du choix sâĂ©tant rĂ©vĂ©lĂ©es intĂ©ressantes).
On constate ainsi que les problĂšmes posĂ©s complĂštent sur au moins deux points ceux du § 2 : (a) En prĂ©sentant, parmi les Ă©lĂ©ments Ă choix, des figures identiques (trois sur six ou huit) Ă celles de la matrice elle-mĂȘme, nous parvenons mieux Ă distinguer la part dâabstraction qui intervient dans la solution du problĂšme. Les solutions par identitĂ© Ă©tant naturellement plus frĂ©quentes chez les petits, nous perdons peut-ĂȘtre de ce fait lâoccasion dâun nombre suffisant de solutions justes fondĂ©es sur la configuration perceptive pour retrouver les courbes bimodales obtenues pour certaines des situations du tabl. XIII. Mais cet inconvĂ©nient Ă©ventuel est compensĂ© par lâobtention dâune courbe de dĂ©croissance des solutions par identitĂ© (voir plus loin, tabl. XV), qui nous renseigne ainsi sur les progrĂšs de lâabstraction, (b) Par contre, pour distinguer les facteurs figuraux et opĂ©ratoires nous disposons de deux donnĂ©es simultanĂ©es, dont lâune est nouvelle : la justification du choix (question 2), qui peut ĂȘtre correcte ou inadĂ©quate, et, ce qui sâest montrĂ© tout aussi instructif, la stabilitĂ© de ce choix. En effet, lorsque lâenfant justifie adĂ©quatement son choix et, ce qui va en gĂ©nĂ©ral (mais pas toujours) de pair, refuse de le modifier on peut admettre quâil a compris les relations en jeu. Par contre, lorsque lâenfant, pour un choix correspondant objectivement Ă ce que serait un choix correct, non seulement ne parvient pas Ă le justifier, mais encore ne rĂ©ussit pas Ă sây tenir et cĂšde aux suggestions de changement, on peut alors admettre que le choix initial, en apparence juste, Ă©tait en rĂ©alitĂ© simplement dĂ» aux symĂ©tries perceptives.
Il sâagira donc de fournir, en plus du tableau des rĂ©ussites et Ă©checs globaux par niveaux dâĂąge, celui des solutions par identitĂ©s et ceux des solutions justes distinguĂ©es en « figurales » et « opĂ©ratoires » selon les critĂšres indiquĂ©s Ă lâinstant.
Commençons par le tableau des moyennes de rĂ©ussites. Celles-ci ont Ă©tĂ© chiffrĂ©es Ă raison dâun point par critĂšre observĂ© correctement, soit 0, 1 ou 2 pour les matrices I-IV et 0, 1, 2 ou 3 pour les matrices V Ă VIII. Nous avons bloquĂ© dans les mĂȘmes colonnes les matrices prĂ©sentant les mĂȘmes sortes de critĂšres, soit I et II pour forme Ă couleur (FC) et V Ă VII pour forme x couleur x orientation (FCO) :
Tableau XIV. Réussites aux épreuves de matrices par nombres de critÚres observés (2 pour I-IV et 3 pour V-VIII)
| Ăges et n de sujets | Tec. complĂšte | Tec. abrĂ©gĂ©e | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| FC | FN | CO | Moy | FCO | FC G | Moy | FC | FCO | |
| (I-II) | (III) | (IV) | (V-VIII) | (VIII) | (II) | (V) | |||
| 4 (13) | 0,4 | 0,4 | 0,2 | 0,3 | 1,1 | 0,2 | 0,8 | 0,9 | 1,2 |
| 5 (29) | 1,1 | 0,7 | 1,2 | 1,1 | 1,9 | 1,3 | 1,8 | 0,8 | 1,0 |
| 6 (14) | 1,4 | 1,0 | 1,5 | 1,4 | 2,3 | 2,8 | 2,5 | 1,8 | 2,0 |
| 7 (13) | 1,1 | 1,4 | 1,6 | 1,3 | 2,7 | 2,2 | 2,6 | 1,7 | 1,9 |
| 8 (15) | 1,8 | 1,7 | 2,0 | 1,9 | 2,7 | 2,8 | 2,8 | 1,9 | 2,3 |
On constate alors que, malgrĂ© lâamĂ©lioration gĂ©nĂ©rale des rĂ©sultats avec lâĂąge, les rĂ©actions de 6 ans semblent en certaines situations (notamment avec la technique abrĂ©gĂ©e) meilleures que celles de 7 ans et paraissent alors marquer une sorte de maximum. Un tel fait doit Ă©videmment rĂ©sulter dâune interfĂ©rence de facteurs quâil sâagit donc de dissocier, puisquâune mĂȘme rĂ©ponse en apparence correcte peut tenir, soit Ă des raisons opĂ©ratoires, soit Ă des symĂ©tries figurales sans comprĂ©hension rĂ©elle.
Examinons dâabord lâĂ©volution des rĂ©actions par identité :
Tableau XV. Distribution des identitĂ©s avec lâĂąge (en % des rĂ©ponses)
| Ăges | Tec. complĂšte | Tec. abrĂ©gĂ©e | ||||
|---|---|---|---|---|---|---|
| 2 critĂšres | 3 critĂšres | Moy | 2 critĂšres | 3 critĂšres | Moy | |
| 4 | 45 | 35 | 40 | 25 | 37 | 31 |
| 5 | 37 | 32 | 35 | 41 | 48 | 44 |
| 6 | 30 | 7 | 19 | 0 | 14 | 7 |
| 7 | 20 | 0 | 10 | 38 | 37 | 37 |
| 8 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
Dans le cas de la technique complĂšte il y a apprentissage au cours des Ă©preuves I Ă Â VIII dâoĂč le plus faible nombre dâidentitĂ©s pour trois critĂšres que pour deux, ce qui sâinverse (comme il est normal) dans la technique abrĂ©gĂ©e. On note dâautre part la diminution des solutions par identitĂ© Ă 6 ans, ce qui correspond donc Ă lâamĂ©lioration des rĂ©ponses notĂ©e Ă cet Ăąge au tableau XIV. Par contre, il y a dans la technique abrĂ©gĂ©e (sans apprentissage) recrudescence des identitĂ©s Ă 7 ans, comme sâil y avait Ă cet Ăąge une lacune entre les solutions figurales en voie de disparition et les solutions opĂ©ratoires en voie de constitution.
Examinons donc la répartition de ces deux sortes de solutions, en nous fondant sur les critÚres indiqués plus haut (justification et stabilité).
Tableau XVI. Pourcentage des solutions opératoires et figurales 5
| Ăges | Figurales | OpĂ©ratoires | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Tec. complÚte | Tec. abrégée | Tec. complÚte | Tec. abrégée | |||||
| 2 crit. | 3 crit. | 2 crit. | 3 crit. | 2 crit. | 3 crit. | 2 crit. | 3 crit. | |
| 4 | 20 | 20 | 35 | 25 | 10 | 0 | 0 | 12 |
| 5 | 19 | 23 | 29 | 18 | 19 | 10 | 12 | 12 |
| 6 | 36 | 36 | 28 | 28 | 25 | 18 | 57 | 14 |
| 7 | 0 | 19 | 12 | 0 | 45 | 29 | 62 | 37 |
| 8 | 0 | 4 | â | â | 68 | 64 | 88 | 22 |
Voici, pour préciser, deux exemples de ce que nous appelons les solutions figurales :
Vua (4 ; 5), pour la matrice prĂ©liminaire (un grand carrĂ© et un petit, un grand rond etâŠ) met le petit rond, ce qui est correct : « Pourquoi ? â Parce quâil y a deux carrĂ©s. » Mais, Ă la question « On pourrait mettre autre chose ? », elle rĂ©pond aussitĂŽt : « Oui, le petit carrĂ© est mieux. â Pourquoi ? â Parce que ça fait la mĂȘme chose (identitĂ© par rapport Ă lâĂ©lĂ©ment au-dessus. »
De mĂȘme pour la matrice II (une fleur et une pomme rouges, une fleur jaune etâŠ), Vua met correctement une pomme jaune : « Câest le mieux ? â Oui, parce quâil y a deux pommes, une rouge et une jaune. â Une pomme rouge irait aussi ? â Oui, ça fait deux rouges. â Et une fleur jaune ? â Oui, parce quâil y a (dĂ©jĂ ) la pomme. â Entre les trois (pommes rouge, pomme jaune et fleur jaune), quâest-ce qui va le mieux ? â La pomme rouge. »
Fra (5 ; 10), pour la mĂȘme matrice II, met dâabord une grosse pomme puis lâĂ©carte, ensuite une pomme rouge et lui substitue la jaune (juste) : » Pourquoi ? â Ăa fait deux pommes, une rouge et une jaune. â Il y a quelque chose qui irait mieux ? â La banane. â Ăa va bien ? â Moyen ! â Il faut en mettre une qui va bien. â (Il met la fleur rouge.) Câest la mĂȘme couleur (que la pomme en dessus). â Câest le mieux ? â Non, la pomme rouge (IdentitĂ© par rapport Ă lâĂ©lĂ©ment en dessus). »
On voit que ces sujets (reprĂ©sentatifs de tous ceux qui sont classĂ©s dans le groupe « figural ») commencent, avec ou sans tĂątonnements, par une solution correcte, mais sans toujours pouvoir la justifier adĂ©quatement. Dâautre part, dĂšs les premiĂšres suggestions, ils acceptent Ă peu prĂšs nâimporte quel autre Ă©lĂ©ment, mais avec prĂ©fĂ©rence pour les ressemblances ou mĂȘme identitĂ©s par rapport Ă ceux qui figurent au-dessus ou Ă gauche sur la matrice : autrement dit, lorsquâil sâagit dâanalyser les relations ils nâen considĂšrent plus quâune seule Ă la fois et perdent le bĂ©nĂ©fice du jugement figural global du dĂ©but.
Voici, par contre, un exemple typique de solutions opératoires :
Gra (7 ; 3), matrice II : met dâemblĂ©e la pomme jaune « parce que ce sont la mĂȘme chose mais dâune couleur diffĂ©rente (montre la direction verticale) et lĂ (direction horizontale) ils sont de la mĂȘme couleur. â On pourrait mettre autre chose ? â La pomme rouge, mais ça ne va pas trĂšs bien, parce quâen haut on a une fleur rouge et une pomme rouge et, en bas, on aura une fleur jaune et une pomme rouge : câest mieux dâavoir une fleur jaune et une pomme jaune. » Matr. V : met sans hĂ©siter lâoiseau vert. « Câest le mieux quâon puisse mettre ? â Oui, câest le mieux. On a le poisson bleu et le poisson vert, puis lâoiseau bleu et lâoiseau vert. En haut ils sont tournĂ©s dans un sens opposĂ© et en bas ils doivent ĂȘtre tournĂ©s en un sens opposĂ© aussi. »
On observe lâunion des deux critĂšres annoncĂ©s prĂ©cĂ©demment : justification tĂ©moignant dâune mise en relation selon les deux (ou trois) qualitĂ©s en jeu et refus de substituer un autre Ă©lĂ©ment Ă celui qui est considĂ©rĂ© comme le meilleur.
Cela dit, le tabl. XVI fournit donc la preuve dâune dualitĂ© nette entre les solutions figurales et les solutions opĂ©ratoires des Ă©preuves de matrices. Tandis que ces derniĂšres solutions croissent rĂ©guliĂšrement avec lâĂąge dans toutes les situations, les solutions figurales dĂ©croissent Ă partir de 6 ans. Si ces derniĂšres semblent passer par un maximum Ă 6 ans (ce qui explique la distribution pour cet Ăąge des rĂ©ponses justes du tabl. XIV), ce rĂ©sultat est naturellement relatif Ă la technique adoptĂ©e qui rend possibles les solutions par identitĂ©s : en supprimant des Ă©lĂ©ments Ă choix les images identiques Ă celles de la matrice, nous aurions au contraire provoquĂ© un plus grand nombre de rĂ©ponses justes Ă 4 et 5 ans (comme on lâa vu au § 2 avec les mĂȘmes Ă©preuves : voir le tabl. XIII) et aurions sans doute trouvĂ© dans les distributions globales des rĂ©ussites, des courbes bimodales au lieu de maxima apparents Ă 6 ans, dus Ă lâaddition des rĂ©ussites figurales et des rĂ©ussites opĂ©ratoires.
En conclusion, ces rĂ©sultats confirment donc bien, mais avec dâautres mĂ©thodes, ce que nous avaient permis dâentrevoir lâanalyse clinique et les distributions statistiques du § 2 : que si, dans les structures multiplicatives de classes (matrices) comme dans les structures additives (classifications simples), il y a filiation des structures opĂ©ratoires Ă partir des structures figurales initiales, il y a nĂ©anmoins discontinuitĂ© relative entre deux sortes de solutions Ă rĂ©sultats Ă©galement corrects (par rapport aux donnĂ©es objectives), les unes fondĂ©es sur les simples symĂ©tries perceptives et les autres sur la comprĂ©hension proprement dite des correspondances.
§ 4. Les classifications multiplicatives spontanées
Nous nous servirons, pour commencer, dâune technique intermĂ©diaire entre les matrices Ă complĂ©ter (§ 2-3) et les classifications par boĂźtes (§ 5) : il sâagira ici dâune boĂźte Ă quatre compartiments telle que lâon puisse enlever et remettre les cloisons pour dĂ©terminer les liens entre les collections ou les classes multiplicatives Ă©tablies par le sujet. Nous utiliserons, Ă cet Ă©gard, deux sortes dâĂ©lĂ©ments Ă classer : les uns (I) distribuables en quatre classes, mais dont chacune est formĂ©e dâĂ©lĂ©ments identiques entre eux, et les autres (II) distribuables Ă©galement en quatre classes, mais sans identitĂ©s entre les termes individuels. Voici la description de ces ensembles :
I a : 16 dessins répartis en (1) quatre lapins noirs assis ; (2) quatre lapins blancs assis ; (3) quatre lapins noirs qui courent et (4) quatre lapins blancs qui courent.
I b : 16 figures géométriques consistant en (1) quatre carrés bleus ; (2) quatre carrés rouges ; (3) quatre cercles bleus et (4) quatre cercles rouges.
II : 16 dessins 6 reprĂ©sentant (1) quatre hommes (un gendarme, un clown, un joueur de football et un monsieur en frac) ; (2) quatre dames (lâune avec chapeau, une autre portant un panier, une troisiĂšme portant un seau et une skieuse) ; (3) quatre garçons (deux, distincts, portant des sacs, un troisiĂšme courant et un quatriĂšme jouant au cerf-volant) ; (4) quatre filles (lâune avec un sac, une seconde courant, une troisiĂšme accompagnĂ©e dâun chien et la derniĂšre jouant Ă la poupĂ©e).
Lâinterrogation comporte pour lâensemble II les Ă©tapes suivantes : (a) classification libre (« mettre ensemble ceux qui vont bien ensemble, ceux qui se ressemblent ») ; (b) on prĂ©sente une boĂźte divisĂ©e en quatre compartiments en demandant de faire quatre tas avec tous les dessins ; (c) on enlĂšve lâune des deux cloisons se croisant dans la boĂźte, ce qui laisse subsister deux grands compartiments et on demande de « faire seulement deux tas », avec justification, puis on en demande Ă nouveau deux « mais autrement » ; (d) on remet les deux cloisons : « Tu vas faire de nouveau quatre tas, mais il faut que si on enlĂšve cette sĂ©paration (verticale) les deux tas (ainsi rĂ©unis : on les montre du geste) aillent bien ensemble et que, si on enlĂšve lâautre sĂ©paration (horizontale), on puisse aussi mĂ©langer les deux tas (geste). »
Pour les ensembles I a et I b le dĂ©but (a) et la fin (d) des interrogations ont Ă©tĂ© les mĂȘmes, mais les parties (b) et (c) sont remplacĂ©es par des rĂ©partitions dans des boĂźtes symboliques noire ou blanche (ou ronde et carrĂ©e) avec des ouvertures en forme de lapins, etc.
Le principe de la recherche est donc le mĂȘme que celui des matrices des § 2-3, mais avec dâimportantes diffĂ©rences : (a) lâenfant est en prĂ©sence de tous les Ă©lĂ©ments sur un pied dâĂ©galitĂ© (pas dâĂ©lĂ©ments dĂ©jĂ classĂ©s et dâautres Ă choisir pour terminer la classification), et il doit tous les classer ; (b) il doit chercher lui-mĂȘme les critĂšres de sa classification (les rĂ©cipients symboliques mis Ă sa disposition sont tous vides au dĂ©part et limitent simplement le nombre des classes possibles sans prĂ©juger du dĂ©tail des intersections); (c) les sous-classes multiplicatives ne sont pas singuliĂšres mais comportent chacune plusieurs Ă©lĂ©ments identiques.
Il est inutile de remonter au stade I dont les collections figurales (alignements, etc.) nâont pas de relations gĂ©nĂ©tiques avec les futures tables Ă double entrĂ©e, mĂȘme lorsquâil sâagit dâobjets collectifs ou complexes qui en prĂ©sentent lâapparence momentanĂ©e (cf. chap. I, § 2, sous III, le cas de Nel). Quant au stade II (des collections non figurales), nous assistons Ă un passage graduel des classifications simples et successives (câest-Ă -dire selon les deux critĂšres possibles mais envisagĂ©s Ă tour de rĂŽle) Ă la classification multiplicative simultanĂ©e. Les types de conduite sont Ă cet Ă©gard les suivants, en les classant des plus simples aux plus Ă©voluĂ©s. Il convient seulement de noter quâil sâagit lĂ de types et rĂ©actions variables chez un mĂȘme sujet et pas nĂ©cessairement de types individuels stables ni a fortiori de sous-stades :
I. Le type le plus simple consiste à classer les images en deux collections seulement (lapins qui courent ou assis, noirs ou blancs), mais sans sous-classes et sans changement de critÚre une fois construites les deux collections :
Ber (4 ; 5) fait deux colonnes de lapins (assis et courants) sans sâoccuper des couleurs. BoĂźtes et sacs : idem. Compartiments : il nâen occupe que deux, toujours avec la mĂȘme subdivision. « Tu peux mettre dans les quatre ? â Oui. » Mais il met des lapins assis (noirs et blancs) dans les casiers 1 et 4 (en diagonale) et des lapins qui courent (noirs et blancs mĂ©langĂ©s) dans les casiers 2 et 3. Quant aux jetons, il passe au type II.
II. Un second type de réaction consiste à classer les éléments en quatre collections, sans relations simultanées entre elles :
Jea (5 ; 3) fait une rangĂ©e de lapins blancs qui courent, puis une autre de lapins noirs qui courent, une troisiĂšme de lapins blancs assis et une quatriĂšme de lapins noirs assis, mais sans relations entre les quatre rangĂ©es. On lui donne les deux boĂźtes et les deux sacs : il met dans la premiĂšre les lapins blancs qui courent, mais aucun noir, et les assis noirs dans la seconde, en laissant le reste sur la table : « Tu pourrais mettre les autres ? â ⊠â Tu crois quâils peuvent aller dedans ? â Non », etc. AprĂšs suggestion, il passe au type I et divise en lapins assis et lapins qui courent en mĂ©langeant les couleurs. On prĂ©sente alors la boĂźte Ă compartiments : pas de rĂ©action. On classe alors en quatre collections devant lâenfant, puis on enlĂšve une cloison : « LĂ Â ? â Câest des lapins qui courent. â Et lĂ Â ? â Les lapins qui sâamusent (= assis). â (On remet la cloison en enlevant lâautre.) Et lĂ Â ? â Câest des lapins qui courent et des lapins qui sâamusent. â Et lĂ Â ? â La mĂȘme chose. »
Ce sujet distinguait donc par lui-mĂȘme quatre classes, mais sans relations. La preuve en est dâabord que quand on le contraint Ă rĂ©unir en deux classes, il sây tient mais sans subdivisions. Dâautre part, lorsquâon construit une table Ă double entrĂ©e avec la boĂźte Ă deux cloisons, il reconnaĂźt les mĂȘmes classes (assis ou qui courent), mais sans discerner les autres subdivisions selon les couleurs.
III. Un type de rĂ©action un peu plus Ă©voluĂ© consiste Ă construire deux collections dont lâune seulement est subdivisĂ©e en sous-collections, tandis que lâautre ne lâest pas, bien que les mĂȘmes caractĂšres sây retrouvent :
Dan (5 ; 7) classe les lapins en assis (noirs et blancs mĂȘlĂ©s), en blancs qui courent et en noirs qui courent. On lui donne les boĂźtes et les sacs : elle maintient sa division en trois collections seulement. La boĂźte Ă quatre compartiments : elle met dâabord les assis dâun cĂŽtĂ©, et ceux qui courent de lâautre. Puis elle subdivise ces derniers en noirs et blancs en deux compartiments et place dans les deux autres des lapins assis (noirs et blancs mĂȘlĂ©s).
Par contre, Dan rĂ©partit correctement les jetons en quatre collections, carrĂ©s et ronds, bleus et rouges. Mais il ne sâagit, comme dans le type II, que de quatre collections isolĂ©es. En effet, lorsquâon enlĂšve la premiĂšre cloison, Dan reconnaĂźt « des carrĂ©s et des ronds » mais lorsquâon la remet et quâon enlĂšve lâautre cloison, il ne reconnaĂźt pas en ces deux collections des rouges et des bleus mais simplement : « Câest (en haut) des carrĂ©s et des ronds et ici (en bas) des ronds et des carrĂ©s. »
Ce type III est donc orientĂ© dans la direction de la table Ă double entrĂ©e puisque lâune des deux collections initiales est dĂ©jĂ subdivisĂ©e en deux, mais le sujet reste insensible Ă la symĂ©trie qui devrait le pousser Ă la mĂȘme subdivision pour lâautre classe. Cependant, lorsquâil passe au type II, il construit quatre collections isomorphes Ă celles dâune table Ă double entrĂ©e : mais sâil y a bien lĂ , au cours de la construction, un schĂšme prĂ©multiplicatif, il nâaboutit pas, une fois la construction achevĂ©e, Ă la double dichotomie qui assurerait la multiplication elle-mĂȘme et ne prend conscience que de lâune des dichotomies sur deux.
IV. Le type IV se rapproche davantage encore de la table à double entrée : deux dichotomies successives, mais de valeurs différentes, se manifestant par des résistances variées à les faire interférer selon toutes les combinaisons multiplicatives :
Nis (5 ; 10) classe les jetons en deux collections (carrĂ©s et ronds), puis les mĂȘmes en deux autres (bleus et rouges). Elle place facilement les deux collections dans la boĂźte Ă compartiments sous la forme de quatre sous-collections, ce qui semble donc rĂ©aliser une table Ă double entrĂ©e complĂšte, mais elle se refuse Ă admettre les classes par Intersections : « (On enlĂšve la cloison entre bleus et rouges.) Ils sont comment ? â ⊠â Si je les prends ensemble, ça fait quoi ? â Des carrĂ©s. â Câest tout ? â Et aussi des ronds. â On peut les mettre ensemble ? â Oui. â Pourquoi ? â Sais pas (ils sont tous bleus, mais elle ne voit plus cette possibilitĂ© de classement quâelle a utilisĂ©e elle-mĂȘme au dĂ©but) », etc. On enlĂšve la seconde cloison : mĂȘmes rĂ©actions.
On passe aux lapins : Nis construit cette fois dâemblĂ©e la table Ă double entrĂ©e dans la boĂźte cloisonnĂ©e (assis et en course, noirs et blancs). Lorsquâon enlĂšve une cloison, elle distingue bien les deux classes de ceux qui courent et de ceux qui « ne font rien du tout ». Mais, lorsquâon enlĂšve lâautre cloison, elle se refuse Ă reconnaĂźtre les deux autres classes (noirs et blancs) : « Ils sont de la mĂȘme couleur (on montre les noirs) ? â ⊠â On peut les mettre ensemble ? â Non, oui, ils ont tous les oreilles pointues. »
Câest donc en de tels cas que la structure spatiale des tables Ă double entrĂ©e semble sâimposer pour des raisons figurales, avant la comprĂ©hension complĂšte de lâopĂ©ration multiplicative pourtant esquissĂ©e dans cette construction mĂȘme.
V. Le type V est encore un cas de double classification successive correcte, mais dâinterfĂ©rences incomplĂštes, dues cette fois au fait que les sujets disposent les collections en diagonale et non pas selon les axes de la boĂźte :
Myr (6 ; 5) : « Des lapins qui courent et des lapins assis ; des blancs et des noirs ! » Lâexpression verbale est donc parfaite, mais Myr dispose les quatre collections dans la boĂźte de telle sorte que les noirs occupent lâune des diagonales et les blancs lâautre. En enlevant lâune des cloisons, on a alors les deux classes « assis » et « en course ». Mais en enlevant lâautre, « ça ne va pas, câest tout mĂ©langé ». On demande alors de rĂ©arranger, mais malgrĂ© de multiples essais, Myr retombe toujours sur la diagonale.
VI. Intersections correctes mais aprÚs tùtonnements : ce dernier type du stade II fait donc la transition avec le stade III :
Ala (5 ; 11). Jetons : il remarque dâabord les bleus, puis met les carrĂ©s dâun cĂŽtĂ© et les cercles de lâautre, mais en alternant, dans chaque collection, les rouges et les bleus au lieu de subdiviser les cercles et les carrĂ©s en deux sous-collections rouge et bleue. Ce nâest que peu Ă peu quâil se libĂšre de cette disposition figurale (hĂ©ritĂ©e du stade I) pour accepter les subdivisions en quatre collections. Mais une fois celles-ci atteintes il les place correctement dans la boĂźte Ă cloisons : « (On enlĂšve lâune des cloisons.) Ăa fait une boĂźte de quoi ? â Ronds et carrĂ©s (juste). â Et comme ça (on enlĂšve lâautre cloison en mĂ©langeant les Ă©lĂ©ments de lâun des cĂŽtĂ©s) ? â Ăa ne fait rien (quâon mĂ©lange ronds et carrĂ©s) parce quâils sont rouges aussi. â Et lâautre cĂŽté ? â Câest des bleus : des carrĂ©s et des ronds. »
Lapins : mĂȘme rĂ©action juste aprĂšs tĂątonnements.
Enfin, les sujets du stade III parviennent dâemblĂ©e Ă la structure multiplicative :
For (7 ; 9) classe spontanĂ©ment (sans boĂźte) les lapins selon les quatre sous-classes possibles puis les place correctement dans les boĂźtes et les sacs ainsi que dans la boĂźte Ă cloisons. Quand on enlĂšve alternativement les cloisons, elle accepte les quatre rĂ©unions : « Oui, parce quâils sont tous blancs », puis « parce quâils courent », « parce quâils sont tous assis » et enfin « parce quâils sont tous noirs ».
Les jetons donnent lieu Ă la mĂȘme rĂ©ussite immĂ©diate.
En conclusion, nous nâavons pas, avec cette technique, trouvĂ© davantage de structures spontanĂ©es de matrices sous une forme figurale au stade I quâavec la technique du § 5. Quant Ă la prĂ©paration de la multiplication opĂ©ratoire, le stade II nous offre le tableau de types hiĂ©rarchiques que lâon peut sĂ©rier comme suit 1 (I et II) â 2 (III) â 3 (IV et V) â 4 (VI). On distingue alors dans cette succession le processus qui sera dĂ©crit Ă propos du stade II dans lâexpĂ©rience du § 5, mais sans que nous soyons en mesure, du point de vue statistique, de faire correspondre ces quatre groupes Ă des sous-stades. Les formes les plus simples de rĂ©action (I et II) consistent Ă considĂ©rer les deux critĂšres (ou qualitĂ©s Ă multiplier) sĂ©parĂ©ment, sans coordination aprĂšs coup. Le type III, plus Ă©voluĂ©, marque un dĂ©but de coordination, puisque le sujet construit trois collections avec dichotomie entre la premiĂšre et les deux autres selon lâun des critĂšres et avec dichotomie entre les deux derniĂšres selon le second critĂšre : mais les trois collections demeurent sur le mĂȘme plan et le dĂ©but de coordination ne sâachĂšve pas en une intersection complĂšte entre les classes dues aux deux dichotomies possibles. Au troisiĂšme palier (types IV et V), il y a cette fois deux dichotomies complĂštes (et non plus partielles comme pour le type III), la seconde rĂ©agissant rĂ©troactivement sur les rĂ©sultats de la premiĂšre ; mais, faute dâune concentration de ces dĂ©marches successives en un tout simultanĂ© qui complĂ©terait ainsi la rĂ©troaction par un processus anticipateur, le sujet ne parvient pas Ă la construction du systĂšme proprement multiplicatif. Le type VI, enfin, aboutit Ă cette concentration et Ă cette anticipation, mais par Ă©tapes successives (tĂątonnements) tandis quâau stade III le systĂšme sâachĂšve en un schĂšme anticipateur immĂ©diatement appliquĂ© aux donnĂ©es prĂ©sentĂ©es.
Quant Ă la classification des bonshommes (questions II), elle fournit les mĂȘmes rĂ©sultats. Bornons-nous Ă citer des sujets reprĂ©sentant les trois Ă©tapes principales caractĂ©risĂ©es par la dĂ©couverte de deux ou quatre classes, mais sans multiplication proprement dite, puis de rĂ©ussite graduelle et enfin immĂ©diate :
Mar (6 ; 6) commence par rĂ©unir les deux garçons parce quâils ont « pas tout Ă fait la mĂȘme position, les deux vont Ă lâĂ©cole », puis les deux femmes parce quâelles ont « la mĂȘme position », puis le monsieur en frac et le policier « ils sont la mĂȘme chose pas tout Ă fait » et se contente dâun alignement du reste. PriĂ© de faire quatre tas, il en revient aux quatre prĂ©cĂ©dents. Pour deux tas, il donne : « des petites filles, des dames et des petits garçons, des papas. »
Ce sujet aboutit donc bien aux quatre classes dâune matrice possible, mais sans aucune idĂ©e de multiplication. Les sujets suivants sâen rapprochent par contre, ou y aboutissent progressivement :
Van (6 ; 3) commence par huit petits tas, dont six homogĂšnes (deux garçons sac au dos, etc.) et deux mĂȘlĂ©s (dame et fillette, clown et skieuse). Pour quatre tas, elle donne (1) gendarme, homme en frac et trois dames, (2) le clown, (3) deux garçons au sac et quatre filles, (4) skieuse et deux garçons courant. Pour deux tas, elle rĂ©partit dâabord par lâĂąge (enfants et adultes) puis, lors dâun second essai demandĂ©, par le sexe : « Tous les messieurs et les garçons ensemble, toutes les filles et les dames ensemble. » PriĂ©e Ă nouveau de faire quatre tas, elle aboutit alors Ă une table Ă double entrĂ©e, mais en diagonale : (1) dames et (2) filles ; (3) garçons et (4) messieurs.
Cat (6 ; 8) commence aussi par huit petits tas, puis, pour quatre, donne : (1) trois skieuses, (2) quatre filles, (3) les dames, (4) les messieurs. Pour deux tas, il rĂ©partit dâabord par le sexe, puis par lâĂąge. PriĂ© Ă nouveau de faire quatre tas, il donne alors une table Ă double entrĂ©e correcte : filles et dames, garçons et messieurs.
Le sujet suivant est par contre représentatif de la réussite immédiate :
Dub (8 ; 6) dĂ©bute par huit couples homogĂšnes. PriĂ©e de faire quatre tas, elle construit dâemblĂ©e la table Ă double entrĂ©e correcte. « Et si on faisait comme ça (messieurs, filles, dames et garçons, donc en diagonale) ça irait aussi ? â Non, parce quâil y a ici les filles et les hommes. » Elle indique alors clairement le sens multiplicatif de sa propre table : selon une dimension les « enfants et grandes personnes » et selon lâautre les sexes.
On constate donc le caractÚre à la fois spontané et progressif de la construction des structures multiplicatives.
§ 5. Les classifications multiplicatives spontanées (suite)
Nous avons fait diverses autres recherches, dont le principe commun est de prĂ©senter Ă nouveau au sujet un ensemble dâobjets pouvant ĂȘtre classĂ©s selon deux critĂšres diffĂ©rents et de chercher si et comment il parvient Ă les rĂ©partir Ă la fois selon ces deux critĂšres.
Le meilleur exemple est celui de huit images (automobile, camion, motocyclette, vĂ©lomoteur, char, poussette, bicyclette et pousse-pousse) pouvant ĂȘtre rĂ©parties selon que les vĂ©hicules sont motorisĂ©s ou non et ont quatre ou deux roues. La consigne est de « mettre ensemble ceux qui vont bien ensemble », dâabord dans quatre boĂźtes, puis dans deux (deux ou trois fois de suite), Ă nouveau dans quatre et finalement, si lâenfant nâa pas trouvĂ© de lui-mĂȘme une disposition Ă double entrĂ©e, dans quatre boĂźtes distribuĂ©es en matrice (voir la fig. 12).
Nous observons en ce cas un ensemble de rĂ©actions de complexitĂ© croissante que lâon peut sĂ©rier selon nos stades I (mĂ©lange de ressemblances et de convenances empiriques), II (collections diffĂ©renciĂ©es avec complĂ©mentaritĂ©s) et III (structures opĂ©ratoires avec inclusions et intersections).
Inutile dâinsister sur les rĂ©actions du stade I. Elles consistent en alignements ou petits tas soit avec ressemblances deux par deux soit avec convenances empiriques soit mĂȘme sans raisons autres que de rĂ©unir :
Bou (4 ; 10). Deux alignements de quatre objets, mais sans ressemblances sinon parfois par couples (vélo et vélomoteur).
Nic (5 ; 5). Quatre boĂźtes : (1) « Câest des vĂ©los », (2) « câest des autos », (3) « câest un char » et (4) « une poussette ». En deux boĂźtes : (1) auto, vĂ©lomoteur, motocyclette et pousse-pousse, (2) les quatre autres. La bicyclette et la poussette vont ensemble parce que souvent rĂ©unis dans les mĂȘmes garages de maisons, etc.
Ă ce niveau I correspondant aux collections figurales il nây a donc pas de trace de structures spontanĂ©es de matrices, bien que les sujets du mĂȘme Ăąge parviennent avec une facilitĂ© relative, comme on lâa vu aux § 2-3, Ă rĂ©soudre les Ă©preuves de matrices par une sorte de lecture directe des doubles symĂ©tries perceptives.
Au niveau II, non seulement les collections construites par le sujet ne se fondent plus que sur les ressemblances, mais encore elles se diffĂ©rencient en sous-collections complĂ©mentaires, qui sâĂ©bauchent, dĂšs les dĂ©buts du stade, sous une forme imparfaite et sans disjonctions complĂštes, pour se prĂ©ciser ensuite sous la forme de classifications dichotomiques dâabord successives puis reliĂ©es en un tout par intersections multiplicatives.
Voici quelques exemples des débuts de ce stade II :
Grei (6 ; 6) commence par quatre tas : (1) char, pousse-pousse, (2) vĂ©lo, vĂ©lomoteur, moto, (3) auto et camion, (4) poussette. Puis il met la poussette avec le char « parce que la poussette a quatre roues ». â Et (2) ? â Parce que ça a deux roues. »
Deux boĂźtes. Grei met tout dans une seule boĂźte : « Je vais mettre tout ce qui roule (il part donc dâune classe totale unique). â Et si on met en deux boĂźtes ? â Ici (char, poussette et pousse-pousse) câest tous des chars. â Et ici (2, oĂč il met tout le reste) ? â Parce quâil nây a pas dâautres places. »
On recommence avec deux boĂźtes : (1) « Câest tous ceux Ă deux roues » ; (2) « câest tous ceux Ă quatre roues ».
Quatre boĂźtes « mais en mettant autrement que la premiĂšre fois » : (1) Camion, auto, « ça a un moteur et ils ont quatre roues. » (2) Moto, vĂ©lomoteur : « Ils ont un moteur [et deux roues]. » (3) Pousse-pousse et char : « Câest des chars. Ils ont deux et quatre roues. » (4) VĂ©lo et poussette.
Saf (4 ; 6) : (1) Auto, camion : « Ce sont deux voitures ». (2) Vélomoteur et moto : « Ils sont les deux électriques (= motorisés). » (3) Char, trottinette 7 : « Il faut marcher et pousser avec les pieds. » (4) Poussette, vélo : « On doit pousser par la main et les pieds. »
On voit ainsi se dessiner certaines diffĂ©renciations avec complĂ©mentaritĂ©s : quatre et deux roues, les chars et le reste (Grei, par dichotomie de la classe totale « tout ce qui roule »), motorisĂ©s et Ă pousser, etc. Mais de telles subdivisions ne sont ni complĂštes (comprenant lâensemble des objets Ă classer) ni unifiĂ©es (mĂȘmes critĂšres pour lâensemble), ce qui a pour effet de les empĂȘcher dâĂȘtre disjointes. Enfin, lorsquâon propose Ă ces sujets une rĂ©partition en table Ă double entrĂ©e, ils ne savent pas sây adapter (contrairement Ă lâĂ©preuve des matrices des § 2 et 3 oĂč il ne sâagissait que de remplir le quatriĂšme casier, les trois premiers Ă©tant dĂ©jĂ occupĂ©s).
Dans la suite (seconde moitiĂ© du stade II), les diffĂ©renciations avec complĂ©mentaritĂ©s se gĂ©nĂ©ralisent Ă lâensemble des Ă©lĂ©ments et le sujet peut passer dâune premiĂšre forme de complĂ©mentaritĂ© Ă une autre forme Ă titre de seconde classification possible. Mais ce sont lĂ des classifications successives sans quâil y ait encore fusion des deux en un systĂšme multiplicatif unique :
Fer (5 ; 6), aprĂšs avoir mis en quatre boĂźtes deux groupes de vĂ©hicules Ă quatre roues et deux groupes Ă deux roues, rĂ©unit le tout en deux boĂźtes : « Deux roues et quatre roues. â Pourrais-tu faire encore autrement (on lui donne deux autres boĂźtes) ? â Ceux-lĂ prennent de la benzine (= motorisĂ©s) et ceux-lĂ pas (juste). » Mais lorsquâon revient Ă quatre boĂźtes, il reproduit la classification initiale qui exclut toute double entrĂ©e (la bicyclette est seule en 1 et la trottinette seule en 4).
Gal (6 ; 6) fait quatre tas et sâĂ©crie : « Jâai trouvĂ©, ils ont tous des roues. » Il parvient alors Ă diffĂ©rencier en deux boĂźtes une classe de quatre vĂ©hicules motorisĂ©s â « Ils ont tous des moteurs » â et une classe des quatre autres dont il dit simplement : « Ils ont tous des roues [mais pas de moteurs] ». Avec deux nouvelles boĂźtes il rĂ©partit les mĂȘmes Ă©lĂ©ments en une classe Ă deux roues et une classe Ă quatre. Mais il Ă©choue Ă la table Ă double entrĂ©e.
Mau (7 ; 5), de mĂȘme, fait deux classifications successives, lâune selon que les vĂ©hicules ont quatre ou deux roues, lâautre selon quâils ont « des moteurs et pas de moteurs ». Mais il Ă©choue Ă les rĂ©unir en un systĂšme unique.
La question est alors de comprendre comment le sujet passera de ces deux classifications distinctes mais successives Ă la classification multiplicative les rĂ©unissant toutes deux en un mĂȘme systĂšme. Comme nous allons le voir en analysant lâarrivĂ©e au stade III, il semble que ce passage de lâune Ă lâautre entraĂźne dâabord un passage rĂ©ciproque ou rĂ©troactif de la seconde Ă la premiĂšre et que cette rĂ©troaction provoque alors lâanticipation permettant de les rĂ©unir. Mais pour suivre ce processus complexe, il importe dâanalyser le dĂ©tail des rĂ©actions successives dâun ou deux cas individuels :
Sac (7 ; 8), aprĂšs un classement en quatre boĂźtes sans critĂšres dâensemble, rĂ©unit le camion, le vĂ©lomoteur, la bicyclette, la motocyclette et lâauto dans une boĂźte et le reste dans lâautre : « LĂ (1) ils ont tous des roues. â Et les autres ? â Aussi. â Alors ? â Ils ont tous un moteur sauf le vĂ©lo (il le place en 2) et ici (2) il y a des roues et pas de moteurs. » Nouvel essai : il rĂ©partit en quatre roues et deux roues, mais sans dire autre chose que « des roues ». On donne alors quatre boĂźtes : (1) moto et vĂ©lomoteur ; (2) camion, auto ; (3) vĂ©lo, pousse-pousse et (4) char, poussette. « Pourquoi ceux-lĂ (4) ? â Ils ont des roues et pas de moteur. â (3) ? â Pas de moteur. â (2) ? â Un moteur. â Et (1) ? â Aussi un moteur. â Pourrait-on mettre lâauto avec le vĂ©lomoteur et le camion avec la moto ? â Non, celles-ci (2) ont quatre roues et celles-lĂ (1) nâen ont que deux. » Il y a donc lĂ quatre classes multiplicatives correctes, mais sans table Ă double entrĂ©e.
Un mois aprĂšs (7 ; 9), Sac prĂ©tend ne se souvenir de rien, mais refait immĂ©diatement, en quatre boĂźtes alignĂ©es, le mĂȘme classement. On lui demande dâ« arranger les boĂźtes pour quâelles aillent bien ensemble deux par deux ». Il construit alors une figure telle que les boĂźtes (1) et (4) occupent une diagonale et les boĂźtes (2) et (3) lâautre, en les dĂ©crivant comme suit : (1) quatre roues sans moteur ; (4) quatre roues avec moteur ; (2) deux roues sans moteur et (3) deux roues avec moteur.
Jan (7 ; 1) dĂ©bute par quatre boĂźtes empiriquement, puis les rĂ©unit en deux selon quâils ont « des moteurs » ou « pas de moteurs. â Et pourrais-tu autrement ? â Oui, il y en a en bois et en fer. »
Quatre boĂźtes : recommence en essayant dâun systĂšme bois ou fer et moteur ou non-moteur. « Pourrais-tu autrement ? â Oui, je crois, jâai une idĂ©e : (1) en bois quatre roues (char et camion) ; (2) en bois deux roues (pousse-pousse) ; (3) en fer, quatre roues (auto, poussette) et (4) en fer, deux roues (vĂ©lo, vĂ©lomoteur et motocyclette). »
Kro (7 ; 9) dĂ©bute aussi par quatre collections sans critĂšre prĂ©alable, puis les rĂ©partit en deux selon quâil y a moteur ou absence de moteur, et de nouveau en deux selon quâil y a quatre ou deux roues. Lorsquâon redonne quatre boĂźtes, il les distribue alors selon les quatre associations : moteur avec deux ou quatre roues et sans moteur avec deux ou quatre roues.
La diffĂ©rence entre ces rĂ©actions marquant les dĂ©buts du stade III et celles du niveau II est quâil y a intervention nette de schĂšmes anticipateurs : « Jâai une idĂ©e », dit par exemple Jan, qui classe ensuite en fonction de cette idĂ©e prĂ©alable. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il est clair que la classification multiplicative, consistant Ă rĂ©partir tous les objets selon deux critĂšres Ă la fois, ne saurait ĂȘtre dĂ©couverte sans lâintention prĂ©alable de rĂ©unir en un seul tout les dichotomies distinctes Ă©tablies auparavant. Mais il est non moins clair que cette anticipation ne saurait surgir ex nihilo et quâelle est prĂ©parĂ©e par les rĂ©actions qui la prĂ©cĂšdent. Or, les cas individuels que nous venons de citer ne dĂ©butent prĂ©cisĂ©ment par aucune rĂ©action anticipatrice, puisque, en prĂ©sence des quatre boĂźtes vides initiales, ils commencent par un classement empirique, avec tĂątonnements successifs, donc sans aucun plan dâensemble. AprĂšs quoi seulement ils dĂ©couvrent un critĂšre gĂ©nĂ©ral (moteur ou non) puis un autre (quatre ou deux roues, en bois ou en fer). La seule diffĂ©rence avec les sujets du stade II (Fer, Gai et Mau) qui, eux aussi, trouvaient ces critĂšres successifs, est quâau lieu de passer sans plus du premier au second en oubliant ce qui prĂ©cĂšde, ils tendent lors de lâadoption du critĂšre suivant Ă revenir au prĂ©cĂ©dent par un mouvement rĂ©troactif : câest ainsi que Sac reste influencĂ© Ă un mois de distance par ses classifications antĂ©rieures et que, mĂȘme sans formuler au dĂ©but la distinction entre deux et quatre roues, il revient sans cesse Ă ce critĂšre. Lâanticipation qui conduit Ă rĂ©unir les deux critĂšres en un mĂȘme systĂšme multiplicatif est donc, ici comme ailleurs, fonction des oscillations et des rĂ©troactions prĂ©alables qui, de successifs, les rend alternatifs et finalement simultanĂ©s.
Malheureusement, dans le cas de ce matĂ©riel, les dichotomies possibles sont multiples (Jan introduit dĂ©jĂ la dichotomie en bois ou en fer au lieu des deux ou quatre roues), de telle sorte que les sujets de 8-9 ans, au lieu de marquer une stabilisation des rĂ©actions que nous venons de noter entre 7 et 8 ans, progressent dans le sens dâune mobilitĂ© toujours plus grande eu Ă©gard Ă ces critĂšres possibles :
Bon (8 ; 3) dĂ©bute immĂ©diatement, en prĂ©sence des quatre boĂźtes vides initiales, par les quatre classes multiplicatives les plus simples, avec ou sans moteur et Ă quatre ou deux roues. Mais lorsquâon demande le classement en deux boĂźtes, Bon trouve huit critĂšres possibles : deux ou quatre roues, avec ou sans toit, avec ou sans guidon, avec ou sans porte, avec ou sans selle, avec ou sans sonnette, avec ou sans freins et avec ou sans pneus. Leurs associations donneraient donc 256 classes multiplicatives ! Aussi, lorsque lâon redonne quatre boĂźtes vides, Bon sâessaye Ă diverses combinaisons toutes incomplĂštes. Par contre, lorsque lâon prĂ©sente un dispositif de table Ă double entrĂ©e, il revient aux quatre classes initiales exhaustives.
Ben (8 ; 6) de mĂȘme trouve six dichotomies selon les critĂšres moteur, roues, selles, rayons, lumiĂšre et contenu (personnes ou choses), ce qui donnerait 64 classes quâil ne cherche naturellement pas Ă rĂ©unir en un seul systĂšme.
Ă part ces complications finales, cette recherche montre nĂ©anmoins clairement comment, une fois en possession des instruments intervenant par ailleurs dans la classification additive (voir chap. II § 1-2), le sujet tend de lui-mĂȘme Ă rĂ©unir en un mĂȘme systĂšme multiplicatif les classifications dâabord successives effectuĂ©es selon les critĂšres de dĂ©part (passage du stade II au stade III). Mais on constate que, sâil parvient ainsi Ă construire facilement quatre classes multiplicatives, il ne cherche pas de lui-mĂȘme, sauf quelques exceptions, Ă les disposer selon la structure figurale des matrices ou tables Ă double entrĂ©e, ce qui semble confirmer le fait que, Ă cĂŽtĂ© des facteurs figuraux, il intervient dans lâĂ©laboration des classifications multiplicatives un facteur de coordination dâabord prĂ©opĂ©ratoire (rĂ©gulations avec rĂ©troactions et dĂ©but dâanticipations) puis opĂ©ratoire, Ă Ă©volution relativement continue.
§ 6. La multiplication (ou intersection) simple
Les faits discutĂ©s jusquâici semblent montrer que les structures multiplicatives ne surgiraient pas au cours du dĂ©veloppement sans liaison avec les structures prĂ©opĂ©ratoires et figurales antĂ©rieures (hypothĂšse 1 du § 1), mais ne dĂ©riveraient pas non plus directement de ces structures figurales (hypothĂšse 2) : tout en passant par une Ă©tape figurale, elles seraient dues Ă une organisation progressive sâappuyant sur celle qui intervient par ailleurs dans les classifications simplement additives (hypothĂšse 3). Quant Ă la nature de cette organisation, elle paraĂźt procĂ©der selon les Ă©tapes suivantes, dâabord une seule ou deux dichotomies sans liaison, puis effet rĂ©troactif de la seconde sur la premiĂšre, puis fusion des deux en un schĂšme anticipateur.
Mais sâil en est ainsi, il doit intervenir une diffĂ©rence nette entre lâĂ©volution des multiplications complĂštes, envisagĂ©es jusquâici, et les multiplications simples, ou intersection de deux classes seulement, dont il va ĂȘtre question. Nous disons quâil y a « multiplication complĂšte » entre deux classes composĂ©es B1 et B2 (oĂč B1 = A1 + Aâ1 et B2 = A2+ Aâ2) quand tous les Ă©lĂ©ments de B1 font partie de B2 et rĂ©ciproquement et que les sous-classes de rang A et Aâ donnent lieu Ă interfĂ©rences (ou intersections) selon les quatre associations A1 A2 ; A1 Aâ2 ; Aâ1 A2 et Aâ1 Aâ2. Nous parlerons au contraire de « multiplication simple » lorsque deux classes quelconques A1 et A2 nâont quâune partie commune A1 A2 et que chacune des deux prĂ©sente une partie non commune avec lâautre, soit A1 Aâ2 et Aâ1 A2. La multiplication simple est donc une opĂ©ration partielle, intervenant dans la multiplication complĂšte, mais telle que A1 et Aâ1 ne soient pas rĂ©unis en B1 ni A2 et Aâ2 en B2 et quâil manque lâassociation Aâ1 Aâ2.
Or, on pourrait penser (et ce serait cohĂ©rent avec une psychologie ou une logique atomistiques) que la multiplication simple est plus « élĂ©mentaire » que la multiplication complĂšte et quâelle apparaĂźt donc gĂ©nĂ©tiquement de façon plus prĂ©coce ; la multiplication complĂšte, conçue comme un systĂšme composĂ© de multiplications simples, serait ainsi de formation plus tardive.
Dans lâhypothĂšse contraire, oĂč les systĂšmes opĂ©ratoires dâensemble sont Ă concevoir comme plus primitifs du point de vue gĂ©nĂ©tique et plus fondamentaux du point de vue logique, la multiplication simple ne constituerait que le produit dâun dĂ©coupage au sein du systĂšme total de la multiplication complĂšte et serait par consĂ©quent de formation plus tardive. En particulier, si la genĂšse de ce systĂšme total rĂ©sulte bien du jeu des coordinations dâabord rĂ©troactives puis anticipatrices) dont nous venons de supposer lâexistence, le fait dâĂȘtre obligĂ© de classer lâensemble des Ă©lĂ©ments du systĂšme selon les deux classes B1 et B2 de la multiplication complĂšte accĂ©lĂ©rerait cette formation psychogĂ©nĂ©tique, tandis que lâintersection simple serait plus tardive en tant que ne provoquant pas (ou moins) les coordinations dues Ă lâobligation de classer tous les Ă©lĂ©ments Ă la fois selon les deux dichotomies possibles.
Nous avons donc cherchĂ© Ă analyser lâĂ©volution de la multiplication simple, au moyen du dispositif suivant 8. On prĂ©sente, dâune part, une rangĂ©e dâobjets verts (une poire, une casquette, etc.) et, dâautre part, une rangĂ©e de feuilles dâarbre dâautres couleurs (brune, rouge, jaune, etc.) : lâune des rangĂ©es Ă©tant perpendiculaire Ă lâautre, leur point de jonction est marquĂ© par la prĂ©sence dâune case vide (en blanc) quâil sâagit de remplir (en imagination ou par le dessin, ou encore en choisissant lâun parmi plusieurs objets prĂ©sentĂ©s); le problĂšme est alors de trouver un objet « qui va bien avec tous » ceux de lâune comme de lâautre des deux rangĂ©es, autrement dit une feuille verte. Mais avant de prier le sujet de choisir cet Ă©lĂ©ment commun aux deux classes, on lui demande dâabord pour chacune dâentre elles : « Pourquoi a-t-on mis tous ces objets ensemble ? Ont-ils quelque chose de pareil ? Se ressemblent-ils un peu ? » (ou encore « Ce sont tous des âŠÂ ? »). En outre, si le sujet Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă rĂ©soudre le problĂšme, on renforce de diverses maniĂšres lâeffet dâintersection : on prolonge les deux rangĂ©es en une figure ayant la forme dâune croix (avec casier vide au centre), ou encore on les Ă©largit par des rangĂ©es parallĂšles et juxtaposĂ©es qui accentuent lâeffet de ressemblance ou qui, au contraire, procĂ©deront par contraste (on doublera, par exemple, la rangĂ©e des feuilles par une rangĂ©e de chats, ce qui renforce le lien commun des feuilles, etc.).
LâintĂ©rĂȘt de cette technique nâest pas seulement dâopposer la multiplication simple, ou intersection des classes, Ă la multiplication complĂšte, mais encore de permettre de dĂ©gager les relations entre la multiplication de deux classes et la formation de ces classes elles-mĂȘmes.
Cela dit, voici dâabord les rĂ©sultats obtenus en ce qui concerne lâĂ©volution avec lâĂąge des deux groupes les plus gĂ©nĂ©raux de rĂ©actions, la premiĂšre consistant Ă ne tenir compte, pour le choix de lâobjet Ă trouver, que de lâune des deux collections dâobjets dĂ©jĂ dessinĂ©s, et la seconde consistant Ă tenir compte des deux collections Ă la fois (ce qui est donc une rĂ©action toujours multiplicative, mais sans quâil y ait pour autant multiplication de classes proprement dite) :
Tableau XVII. Réactions à une seule ou aux deux collections à la fois 9 :
| Ăges | Une seule collection | Deux collections |
|---|---|---|
| 5-6 | 85Â % | 15Â % |
| 7-8 | 42,5Â % | 57,5Â % |
| 9-10 | 17,5Â % | 82,5Â % |
On constate donc que, si les Ă©preuves de matrices sont dans leur grande majoritĂ© (forme, couleur, nombre, orientation, etc., par opposition aux liaisons de causalitĂ©, etc.) rĂ©solues Ă 7-8 ans par le 75 % des sujets, ces multiplications simples entre deux classes ne le sont quâĂ 9-10 ans. AssurĂ©ment le facteur figural joue un rĂŽle non nĂ©gligeable dans le cas des matrices, mais, tout en Ă©tant moins prĂ©gnant dans celui du prĂ©sent dispositif (en Ă©querre et surtout en croix), il nâen est cependant pas absent.
Cherchons donc à suivre pas à pas les étapes de cette multiplication simple, en décrivant les différents types particuliers de réactions appartenant au groupe I (une seule collection) et au groupe II (les deux collections considérées simultanément) :
I. Les choix en fonction dâune seule collection. (I 1) IdentitĂ© avec le terme voisin. â Cette rĂ©action, qui est sans doute la plus Ă©lĂ©mentaire, consiste Ă reproduire dans sa forme ou dans sa couleur lâun des deux Ă©lĂ©ments les plus proches de la case Ă remplir :
Fra (5 ; 10) : « Quâest-ce quâil faut mettre pour que ça aille bien avec tous ceux-ci et avec tous ceux-lĂ Â ? â Une casquette (= élĂ©ment le plus proche de la collection des objets verts). â Ou encore ? â Une feuille (la prend violette comme lâĂ©lĂ©ment voisin). »
Mon (5 ; 10) : « Une feuille (couleur de lâĂ©lĂ©ment voisin). â (On ajoute un Ă©largissement rouge.) Et comme ça ? â Une casquette (comme lâĂ©lĂ©ment voisin). â (On rajoute des pommes en Ă©largissement des feuilles et des Ă©lĂ©ments verts pour doubler ceux dĂ©jĂ placĂ©s). Et comme ça ? â Une pomme comme ça (couleur orange comme la voisine), etc. »
On voit que les mobiles du choix sont purement perceptifs : ressemblance, dâune part, sous forme dâidentité 10, et avec lâĂ©lĂ©ment situĂ© en proximitĂ© immĂ©diate, dâautre part, sans sâoccuper des suivants ni de lâautre collection. Cette variĂ©tĂ© de rĂ©action constitue plus de la moitiĂ© des rĂ©ponses Ă 5 ans, un tiers encore Ă 6 ans et ne disparaĂźt quâĂ 8 ans.
(I 2) IdentitĂ© avec un Ă©lĂ©ment intĂ©rieur Ă lâune des deux collections. â Câest lĂ un simple prolongement de la conduite prĂ©cĂ©dente : le maximum de frĂ©quence sâen trouve Ă 6 ans et cette seconde variĂ©tĂ© devient exceptionnelle dĂšs 8 ans :
Cot (5 ; 9) dĂ©bute par le voisinage, puis passe Ă des Ă©lĂ©ments intĂ©rieurs : « Une casquette et une cloche (= les deux plus proches de la mĂȘme collection). â Une seule chose. â La poire (intĂ©rieure Ă cette mĂȘme collection des objets verts). â (On met un prolongement Ă la rangĂ©e des feuilles.) Et comme ça ? â Une feuille. â Comment ? â Rose (intĂ©rieure). â On pourrait mettre autre chose ? â Le livre (intĂ©rieur aux verts). »
Cri (6 ; 9). Fleurs et objets jaunes : « Une fleur. â Et pour que ça aille aussi avec tous ceux-lĂ Â ? â Une pernette (insecte jaune, vers le milieu de la sĂ©rie). â (Chats et objets roses.) Et comme ça ? â Un cochon et un petit chat (donc un Ă©lĂ©ment de chaque collection, mais sans intersection multiplicative). â Il faut en mettre un seul, mais qui aille bien avec tout ça et avec tout ça. â Alors un cochon, parce que ma sĆur et moi nous aimons bien le rose. â Un cochon irait bien avec ça (les chats) ? â Non, il faut mettre un petit chat. â Et pour aller bien avec ça aussi (les objets roses) ? â Le cochon. »
Cette seconde variĂ©tĂ© de rĂ©action se prolonge elle-mĂȘme en une sous-variĂ©tĂ© intermĂ©diaire entre (2) et (3), qui conduit donc Ă cette derniĂšre et aboutit, dâautre part, en certains cas, Ă un dĂ©but de relation entre les deux collections : ce sont les cas oĂč lâobjet est choisi Ă lâintĂ©rieur de lâune des deux collections mais en raison de relations, soit fonctionnelles soit relatives Ă un objet complexe, qui intĂ©ressent Ă©galement lâautre collection :
Ber (5 ; 11). Feuilles et objets verts : « La poire verte, pour quâelle aille avec les feuilles. »
La poire est ainsi choisie, dâune part, parce quâappartenant aux objets verts (câest lâun des Ă©lĂ©ments donnĂ©s, intĂ©rieur Ă cette rangĂ©e) et, dâautre part, parce quâelle va bien avec les feuilles en tant quâappartenant comme elles Ă un mĂȘme objet total (un arbre). Mais cette variĂ©tĂ©, qui conduit au type (3), est trop exceptionnelle pour quâon puisse la constituer en un type sĂ©parĂ©.
(I 3) Choix dâun Ă©lĂ©ment non donnĂ©, prĂ©sentant avec lâun ou plusieurs des termes de lâune des deux collections une relation fonctionnelle, ou de partie Ă tout relative Ă un objet dâun seul tenant. â La nouveautĂ© est que lâĂ©lĂ©ment choisi est cette fois non donnĂ© dans les collections prĂ©sentĂ©es, mais le sujet ne rĂ©ussit pas encore Ă trouver un Ă©lĂ©ment non donnĂ© qui appartienne Ă lâune de ces deux classes et il substitue Ă cette relation logique dâappartenance inclusive Ă une classe la relation plus facile Ă imaginer dâappartenance partitive (relation infralogique de partie Ă objet complexe total). Il y a lĂ un curieux rappel des rĂ©actions primitives de classification, mais un rappel tardif, se produisant surtout vers 7-8 ans et disparaissant seulement vers 10 ans (avant 7-8 ans le sujet ne parvient que peu Ă imaginer des Ă©lĂ©ments non donnĂ©s). Mais il est Ă remarquer que, sâil y a lĂ rĂ©surgence dâune conduite primitive, celle-ci sâaccompagne alors souvent dâun dĂ©but de mise en relation avec lâautre des deux collections et non pas seulement avec celle qui donne lieu, Ă propos de lâobjet non donnĂ© mais choisi par le sujet, Ă lâimagination dâun objet complexe :
Eli (8 ; 9) dĂ©bute par une mise en relation entre les deux collections : (feuilles et objets verts) un arbre (qui contient donc des feuilles et du vert). â Et comme ça (deux prolongements) ? â Un tronc dâarbre (vert). â Ăa irait aussi avec ça (les feuilles) ? â Oui, parce que la feuille va bien sur un tronc dâarbre. â (Ălargissement rose.) â Un objet pour travailler la terre : ça irait bien avec la brouette (donc une seule collection). â (Feuilles et objets rouges ?) â Une personne pour lire le livre (une seule collection). â Ăa irait bien avec ça (feuilles) ? â Non, il faudrait un monsieur pour soigner les feuilles. »
Ani (9 ; 6). Feuilles et objets verts : « Une prune. â Pourquoi ? â Parce que les feuilles sont presque comme une prune. â Ăa irait bien avec ça (objets verts) ? â Non, parce que câest bleu. â (Fleurs et objets jaunes ?) â Un marron, parce que câest des feuilles de marronnier. â Ăa irait bien avec ça (feuilles) ? â Ăa ne va pas avec les feuilles. Un vase [irait] parce que les tulipes, on les mettra dans le vase, et les tulipes câest jaune. »
On voit que ce type de rĂ©action est en progrĂšs sur les prĂ©cĂ©dents, dâune part, du fait que le sujet choisit un Ă©lĂ©ment non donnĂ© et, dâautre part, du fait quâen certains cas (comme dans lâexemple de Ber pour le type 2, mais avec une frĂ©quence plus grande) il y a dĂ©jĂ un dĂ©but de mise en relation entre les deux collections prĂ©sentĂ©es. Mais la rĂ©action demeure nĂ©anmoins assez primitive puisquâelle se rĂ©fĂšre Ă un objet complexe et non pas Ă une appartenance inclusive.
(I 4) Choix dâun Ă©lĂ©ment non donnĂ© prĂ©sentant quelque Ă©quivalence avec les Ă©lĂ©ments de la collection considĂ©rĂ©e. â Cette rĂ©action marque un nouveau progrĂšs en tant que sâacheminant dans la direction de lâextension de la collection considĂ©rĂ©e. Mais il ne sâagit pas encore de lâextension dâune classe proprement dite, parce que le sujet procĂšde de proche en proche et toujours pas en fonction du « tous » :
Mic (6 ; 2). Feuilles et objets verts : « Une feuille (une autre que celles déjà placées), ou une clochette (pour les feuilles) ou un ballon vert. »
Pie (8 ; 9) commence par des rĂ©actions du type 3 : « (Feuilles et objets verts ?) Un arbre. â (Fleurs et objets roses.) Et comme ça ? â De lâherbe pour le cochon. Non, il faut rĂ©pĂ©ter une fleur (en prend une autre). â (Pommes et objets jaunes ?) â Des fruits. »
Lou (8 ; 10). Feuilles et objets verts : « Du rose. â Pourquoi ? â Parce quâil nây a pas encore de rose (dans les feuilles). â (Deux prolongements, dont un dâobjets roses) ? â Un cerisier, parce quâil y a du vert et un peu de rose » (dĂ©but de relation entre les deux collections, mais avec rĂ©action voisine du type 3).
Clau (9 ; 5). Feuilles et objets verts : « Une pomme. â Pourquoi ? â Il y a dĂ©jĂ des fruits (dans les objets verts), alors on met une pomme et ça fait encore un fruit. â Et ça va bien avec ça (feuilles) ? â Non, une feuille jaune, parce quâil nây a pas de feuilles jaunes. »
Cette réaction consiste donc à compléter la collection donnée en ajoutant un élément partiellement équivalent, ce qui annonce un début de recherche de la classe logique.
(I 5) Choix dâun objet non donnĂ© appartenant Ă lâune des deux classes. â Le critĂšre de lâapparition de la classe, par opposition Ă la simple collection, est lâabstraction de la qualitĂ© commune, en comprĂ©hension, avec quantification par le mot « tous », en extension. Lorsque lâenfant parvient Ă cette constitution des classes proprement dites, il est en gĂ©nĂ©ral apte ipso facto Ă la multiplication complĂšte de deux systĂšmes de classes, donc Ă la construction de tables Ă double entrĂ©e ou matrices (avec de lĂ©gers dĂ©calages dans un sens ou dans lâautre). Par contre, en ce qui concerne les multiplications simples ou intersections de deux classes, il y a dĂ©calage net dans le sens dâun retard de lâintersection sur la formation des classes. DâoĂč ce type I 5 :
Dam (7 ans) propose dâajouter une pomme Ă la sĂ©rie des objets verts parce que « câest pas les mĂȘmes objets mais ils sont coloriĂ©s de la mĂȘme couleur » puis elle propose une feuille dâune nouvelle couleur pour la sĂ©rie des feuilles parce que « câest les mĂȘmes objets, mais coloriĂ©s dâautres couleurs. » Pour les autres rangĂ©es dâobjets elle donne des rĂ©ponses du mĂȘme ordre en ne considĂ©rant dâabord quâune rangĂ©e Ă la fois, sans intersection multiplicative. Enfin elle a lâidĂ©e de lâintersection et passe alors au type II 5 (oĂč nous la retrouverons).
Ce sujet nâemploie pas le mot « tous » pour caractĂ©riser les deux classes mais il est clair que des expressions telles que « les mĂȘmes objets » ou « pas les mĂȘmes objets mais la mĂȘme couleur » sâappliquent simultanĂ©ment Ă une extension totale et Ă la comprĂ©hension correspondante.
II. Choix en fonction des deux collections Ă la fois. â DĂšs quâintervient le schĂšme qui se traduit par les mots « à la fois » (mais indĂ©pendamment de lâemploi de ces mots), on est en prĂ©sence dâune liaison multiplicative. Or, il se trouve que, ainsi conçu sous sa forme gĂ©nĂ©rale, le schĂšme multiplicatif apparaĂźt bien avant dâacquĂ©rir sa structure opĂ©ratoire finale : preuve en soit que, Ă propos des types I 2 Ă I 5 nous avons dĂ©jĂ constatĂ© des Ă©bauches de mises en relations entre les deux collections. Il est donc dâune certaine importance de suivre attentivement les Ă©tapes propres Ă ces rĂ©actions de type II, puisque ce dĂ©veloppement graduel de la multiplication nous fournit la preuve que ce schĂšme opĂ©ratoire se construit en corrĂ©lation Ă©troite avec celui de lâaddition et nâattend pas, pour se constituer, que le schĂšme additif soit Ă©laborĂ© et puisse lui servir de base de dĂ©part.
Nous retrouverons Ă cet Ă©gard les cinq mĂȘmes types de croissance, plus un type II 0 faisant la transition entre lâadditif et le multiplicatif :
(II 0) Juxtaposition, de deux Ă©lĂ©ments ou doubles. â La transition entre les choix en fonction dâune seule collection et les choix en fonction des deux Ă la fois est assurĂ©e par des conduites peu frĂ©quentes statistiquement (moins de 10 % Ă chacun des Ăąges de 4 Ă 9 ans), sans doute parce quâelles sont vite dĂ©passĂ©es par des formes plus effectives de multiplications : le sujet choisit non pas un seul objet convenant aux deux collections Ă la fois mais deux objets dont chacun convient respectivement Ă lâune des deux collections :
Ber (5 ; 11) dĂ©jĂ citĂ© sous I 2 (Ă propos dâune sous-variĂ©tĂ© avec tendance Ă relier les deux collections) : « (Objets roses et pommes.) Il faut mettre quelque chose de rose et une pomme en dâautres couleurs. â Lesquelles ? â Rouge ou rose grenat (on voit quâil est sur le point dâaboutir Ă une pomme rose). â Et ça (chats et objets jaunes) ? â Il faut mettre une toute petite chose jaune et un tout petit chat. â (Fleurs et objets violets ?) â Une petite chose violette et une petite fleur brune. »
Ris (6 ; 9). Chats et objets roses : « Un cochon et un petit chat. â (Pommes et objets violets) ? â Une pomme et un objet violet. â Et si on ne met quâune seule chose ? â Une pomme et on la colorierait en violet. »
Ces doubles marquent donc simplement une Ă©tape dans lâinterfĂ©rence des deux collections : pour les mettre en relations le sujet commence par une dĂ©lĂ©gation de chacune au moyen dâun objet particulier, ces deux objets pouvant alors, comme le montre le cas de Ris, ĂȘtre fondus en un seul.
(II 1) Multiplication dâĂ©lĂ©ments isolĂ©s les plus proches. â Lorsque les Ă©lĂ©ments reprĂ©sentatifs des deux collections sont dâemblĂ©e identifiĂ©s en un seul, on retrouve dâabord la tendance Ă ne pas considĂ©rer dans leurs ensembles respectifs les deux collections Ă faire interfĂ©rer, mais Ă considĂ©rer simplement un Ă©lĂ©ment de chaque collection, Ă commencer par le plus proche :
Jac (5 ; 10), dont les autres rĂ©actions sont de type II : « (Objets violets et feuilles.) Une casquette (comme lâobjet violet immĂ©diatement voisin), mais elle doit ĂȘtre de la mĂȘme couleur que ça (la feuille la plus voisine, qui est bleue). »
On voit que faute de considĂ©rer lâensemble des collections, Jac emprunte le critĂšre de forme au carton dont la collection est caractĂ©risĂ©e par la couleur, et le critĂšre de couleur au carton dont la collection est caractĂ©risĂ©e par la forme (dâailleurs sans cette inversion il eĂ»t choisi une feuille verte en ne se fondant que sur le voisinage Ă©galement et on eĂ»t pris sa rĂ©action comme Ă©tant de type II 5, sauf Ă prendre les prĂ©cautions dâinterrogation nĂ©cessaires !).
(II 2) Multiplication dâĂ©lĂ©ments isolĂ©s choisis Ă lâintĂ©rieur des collections. â La structure de lâintersection est la mĂȘme (pas de rĂ©fĂ©rence Ă lâensemble des collections), mais il y a progrĂšs en ce que lâenfant ne sâen tient plus au seul voisinage immĂ©diat :
Den (6 ; 9). Fleurs et objets verts : « Une poire. â Ăa irait avec ça (fleurs) ? â Non, alors comme ça (la tulipe verte, qui est sur le carton des verts). â Et avec ça (fleurs et objets jaunes) ? â Une fleur. â Comment ? â Comme ça (montre une fleur de couleur orange au milieu de la rangĂ©e). â Pourquoi ? â Parce quâelle est jaune. â (Fleurs et objets violets ?) â Il nây a rien du tout (Den cherche un objet dĂ©jĂ donnĂ©). â Cherche dans ta tĂȘte. â La bleue mais coloriĂ©e en violet. â (Pommes et objets verts ?) â Il faut du rouge pour les fleurs⊠non, il faut mettre du vert aux pommes. »
Il y a donc recherche de lâintersection, mais dâabord en analogie avec lâun seulement des Ă©lĂ©ments de la rangĂ©e des couleurs, intĂ©rieur Ă cette rangĂ©e, jusquâau moment oĂč le sujet imagine la partie commune dâune maniĂšre qui tend vers le plus gĂ©nĂ©rique (passage au type II 4).
(II 3) Choix en jonction de relations partitives (objets dâun seul tenant) ou fonctionnelles. â Ce mode II 3 correspond donc au type 13 ; nous avons dâailleurs dĂ©jĂ constatĂ© des cas de transition entre 13 et II 3 (cas de Ani) :
Lec (6 ; 2). Feuilles et objets verts (dont une pomme, une casquette, etc.) : « Une pomme, parce quâon peut avoir une pomme sur des feuilles. â Et ça va avec le vert ? â Oui, parce que, des fois, quand on a une pomme et une casquette, on met la pomme dans la casquette. »
Ala (7 ; 11). Feuilles et objets verts (dont une hache) : « Un arbre, parce que ça va bien avec la hache et avec les feuilles. »
Eli (8 ; 9). Chats et objets jaunes (dont une poire) : « Des branches : la poire pousse sur la branche et le chat monte dessus. »
Pie (8 ; 10). Chats et objets bleus (dont un oiseau) : « Un arbre avec un petit nid dessus et un chat qui grimpe. »
Ani (9 ; 6 dĂ©jĂ citĂ©e sous I 3). Chats et objets violets : « Un peloton de laine parce que les chats sâamusent avec la laine et quâelle est violette. »
Le progrĂšs est donc quâil y a imagination dâĂ©lĂ©ments non donnĂ©s, mais ils sont reliĂ©s aux autres par des relations, non pas de classes, mais partitives et fonctionnelles quâil est curieux de voir rĂ©apparaĂźtre Ă ces Ăąges alors quâelles sont largement dĂ©passĂ©es dans les classifications spontanĂ©es, additives et multiplicatives (celles-ci en opposition avec lâintersection simple).
(II 4) Multiplication de relations gĂ©nĂ©riques. â Le type correspond Ă I 4 en additif :
Ris (7 ; 6). Pommes et objets bleus : « Une valise, non une poire. â Pourquoi ? â Parce que câest un mĂȘme fruit. »
Ons (9 ; 6). Feuilles et objets verts : « Une prune (verte) parce que les feuilles sont presque comme une prune (il pense à la forme). »
Il y a donc multiplication mais avec équivalences trop lùches, comme dans le cas des premiÚres définitions logiques par le genre seul, sans différences spécifiques.
(II 5) Multiplication des classes. â Câest la solution correcte :
Dam (7 ans, dĂ©jĂ citĂ©e sous I 5). Fleurs et objets roses : « Une fleur rose. â Une balle rose irait ? â Non, parce que lĂ (rangĂ©e des fleurs) ce ne sont pas des balles. » Pommes et objets jaunes : « Une pomme jaune. â Et avec ça (chats et objets rouges) ? â Un chat⊠(silence). Un chat rouge ! Parce que lĂ câest tous des chats et lĂ câest tout rouge. »
On note la rĂ©fĂ©rence explicite Ă la classe (« tous ») par opposition Ă un objet donnĂ© particulier (comme en II 1 ou II 2), ainsi que lâinvention du terme nouveau, mĂȘme irrĂ©el (le chat rouge).
Ă sâen tenir Ă ces rĂ©actions II 5 explicites, on trouve les pourcentages suivants en fonction de lâĂąge :
| 5-6 | 7-8 | 9-10 |
|---|---|---|
| 12,5Â % | 30Â % | 50Â % |
Ce qui confirme bien la difficultĂ© de lâintersection simple, qui est supĂ©rieure Ă celle des multiplications complĂštes (§ 2 Ă 4).
§ 7. Addition et multiplication
Cette difficultĂ© plus grande de lâintersection simple nous permet alors de pousser davantage lâanalyse des relations entre lâaddition et la multiplication, car, selon la solution adoptĂ©e pour ce cas de la multiplication simple, elle vaudra a fortiori pour la multiplication complĂšte, qui est plus prĂ©coce.
Tout ce qui a Ă©tĂ© vu jusquâici, et en particulier le parallĂ©lisme Ă©troit entre les types I 1-I 5 et les types II 1-II 5 de rĂ©actions que nous venons dâanalyser au § 6 Ă propos de la multiplication simple, parle en faveur de lâhypothĂšse 3 du § 1, câest-Ă -dire dâune organisation opĂ©ratoire conjointe des schĂšmes additifs et multiplicatifs. Mais cette hypothĂšse 3 peut encore ĂȘtre comprise en deux sens diffĂ©rents : celui dâune prioritĂ© temporelle de lâaddition par rapport Ă la multiplication, et celui dâune organisation simultanĂ©e.
Ă cet Ă©gard, le tableau XVII du § 6 pourrait faire croire Ă une prioritĂ© temporelle des schĂšmes additifs, puisque, de 5-6 Ă 9-10 ans, les sujets passent du 85 au 17,5 % de rĂ©actions Ă une seule des deux collections Ă comparer et du 15 au 82,5 % de rĂ©actions aux deux Ă la fois. Mais ce tableau, qui ne tient pas compte du degrĂ© dâĂ©laboration des schĂšmes additifs ou multiplicatifs, peut prĂ©senter lui-mĂȘme deux significations distinctes : ou bien lâenfant parviendrait Ă organiser ses schĂšmes additifs (rĂ©actions Ă une seule collection) avant ses, schĂšmes multiplicatifs, ou bien ce serait au fur et Ă mesure des progrĂšs de lâorganisation structurale des schĂšmes additifs (dans le cas dâune seule ou de deux collections) quâil progresserait corrĂ©lativement dans la construction des schĂšmes multiplicatifs (rĂ©actions aux deux collections Ă la fois).
Or, les rĂ©sultats que nous venons de dĂ©crire au § 6 sont dĂ©cisifs Ă lâappui de cette seconde interprĂ©tation : les rĂ©actions Ă une seule collection (types I 1 Ă I 5) prennent en effet exactement les mĂȘmes formes et passent par les mĂȘmes niveaux que les rĂ©actions aux deux collections Ă la fois (types II 1 Ă II 5). Le tabl. XVII prouve donc simplement que plus les rĂ©actions Ă une seule collection demeurent Ă©lĂ©mentaires (I 1 Ă I 3) et sont encore Ă©loignĂ©es de lâaddition proprement opĂ©ratoire, plus lâenfant Ă©prouve de difficultĂ© Ă relier les deux collections au moyen dâune seule rĂ©action Ă la fois. RĂ©ciproquement, mieux est structurĂ© le schĂšme additif (types I 4 et surtout I 5) et mieux sâĂ©labore corrĂ©lativement le schĂšme multiplicatif (II 4 et II 5). En dâautres termes, câest une seule et mĂȘme organisation opĂ©ratoire dâensemble qui donne simultanĂ©ment naissance aux schĂšmes additifs et multiplicatifs.
Mais, pour avoir le droit dâadmettre cette conclusion, il convient encore de sâassurer que le dispositif utilisĂ© nâĂ©tait pas de nature Ă retarder lâĂ©laboration des schĂšmes additifs en suggĂ©rant (par la consigne et par la prĂ©sentation figurale) une intersection entre les deux collections, mĂȘme si le sujet ne parvient pas Ă la rĂ©aliser. Nous avons donc complĂ©tĂ© la recherche prĂ©cĂ©dente par une analyse des rĂ©actions qui se produisent lorsque, au lieu de faire trouver un objet appartenant simultanĂ©ment aux deux collections (intersection simple), on demande uniquement de complĂ©ter chacune des deux collections, considĂ©rĂ©es Ă part lâune de lâautre.
Ă cet effet, on laisse un espace blanc Ă lâextrĂ©mitĂ© de chacune des deux rangĂ©es dâĂ©lĂ©ments, et non plus un espace commun aux deux rangĂ©es (zone dâintersection). On pose alors les deux questions suivantes : (1) « On a dessinĂ© ces images. Pourquoi le monsieur qui a fait ces dessins a-t-il mis ceux-lĂ ensemble ? Et ceux-ci ? Pourquoi vont-ils bien ensemble, etc. » (2) On prĂ©sente ensuite quelques figures dessinĂ©es chacune isolĂ©ment : « Tu vois quâil reste une place blanche sur chaque carton : on a oubliĂ© de mettre un dessin. Tu vas choisir dans ceux-ci ceux qui vont bien avec tous ceux qui sont sur le mĂȘme carton. » En cas de doute, on offre les dessins un Ă un.
Or, les rĂ©sultats obtenus sont exactement les mĂȘmes que dans lâexpĂ©rience prĂ©cĂ©dente, lorsque les sujets ne rĂ©agissent quâĂ une seule collection. Autrement dit, on retrouve les types I 1 Ă I 5 de rĂ©action, le type I 3 (liaisons partitives et fonctionnelles) Ă©tant seulement plus rare du fait que les objets Ă ajouter ne sont pas Ă inventer mais Ă choisir parmi les Ă©lĂ©ments donnĂ©s. Il est cependant intĂ©ressant de rĂ©examiner quelques exemples, car nous nous trouvons ainsi en prĂ©sence dâun nouveau problĂšme, non Ă©tudiĂ© au cours des chap. I, II et III, celui de la comprĂ©hension des classes dĂ©jĂ constituĂ©es par opposition Ă la construction de collections spontanĂ©es : nous assisterons ainsi, dâun point de vue non encore examinĂ©, aux difficultĂ©s, progressivement surmontĂ©es, de la construction des liaisons dâappartenance Ă une classe (« x est A ») ; ces difficultĂ©s tenant essentiellement Ă celle de lâopĂ©ration additive qui consiste Ă caractĂ©riser la classe A par une coordination de la comprĂ©hension a avec lâextension correspondant au quantificateur « tous » (« tous les A sont a » et « tous les x qualifiĂ©s a sont des A » : cf. chap. III). Voici dâabord des exemples des rĂ©actions (1) Ă Â (3) :
Ang (6 ; 2) donne, pour la collection des objets verts, une simple Ă©numĂ©ration sans dĂ©gager le caractĂšre commun. « Pourquoi sont-ils ensemble ? â Parce que la fleur va avec le fruit. » Choix : la casquette verte « parce quâelle est tout Ă fait Ă©gale (Ă lâune de celles qui sont dĂ©jĂ comprises dans la rangĂ©e). â Autre chose ? â La casquette rouge. Non, la couleur ne va pas. â Le soulier (vert) irait ? â Non, cette forme ne va pas. » Pour la collection des feuilles, Ang dit : « des feuilles. â Peux-tu choisir un dessin pour le mettre lĂ (la place vide) ? â La feuille bleue (identique Ă la plus proche). â Pourquoi ? â La couleur est la mĂȘme, mais la position pas tout Ă fait. â La feuille violette irait ? â (Il cherche.) Oui, parce que câest la mĂȘme position que ça (la jaune). »
Jun (6 ; 3) semble indiquer correctement les caractĂšres communs des deux collections : « des feuilles » et pour lâautre : « câest la mĂȘme chose en vert ». Mais lorsquâil sâagit de les complĂ©ter elle propose pour les fleurs « la pipe bleue. â Pourquoi ? Câest la mĂȘme couleur que ça (feuille bleue). â Autre chose ? â La fleur â violette. » Et pour les objets verts : « La casquette verte. â Pourquoi ? â Parce que câest la mĂȘme chose que ça (objet le plus proche). â Et la casquette rouge irait ? â Oui, parce que câest aussi une casquette. â Le soulier vert ? â Oui, parce quâil est vert », mais aussi une fleur bleue « parce que quelquefois on fait du vert avec du bleu. »
Ried (6 ; 6), pour la classe des objets verts, se borne Ă une Ă©numĂ©ration sans indiquer la qualitĂ© commune. Choix : « Le livre vert. â Pourquoi ? â Il y a un livre lĂ . â Autre chose ? â La casquette verte. â Et encore ? â La feuille verte (lâenlĂšve aussitĂŽt). Non, il nây a pas de feuilles lĂ . â Le soulier vert peut aller ? â Non, il nây a pas de soulier. â Quâest-ce qui va le mieux ? â La casquette (= identique Ă lâĂ©lĂ©ment le plus proche). » Pour les feuilles, Ried dit « des feuilles » et il choisit la feuille bleue (qui y est dĂ©jĂ ), puis la jaune (id.) : « Câest mieux la bleue ou la jaune ? â La bleue parce quâelle va bien avec ça (la plus proche). â Mais il en faut qui aille bien avec toutes ? â La feuille bleue ne va pas avec la jaune⊠Je ne sais pas. »
On voit que ni les dĂ©finitions ni les choix ne reviennent Ă caractĂ©riser « tous » les Ă©lĂ©ments de la collection A par une qualitĂ© commune a ni Ă leur adjoindre un nouvel Ă©lĂ©ment x, pouvant ĂȘtre quelconque pourvu quâil prĂ©sente la mĂȘme qualité a. Au contraire ces sujets cherchent soit lâĂ©lĂ©ment identique au plus proche (cf. la rĂ©action I 1 du § 5) soit un Ă©lĂ©ment identique Ă lâun des autres (cf. I 2), ou encore imaginent des liaisons partitives ou fonctionnelles (la fleur avec le fruit, la pipe avec la casquette, etc.), ou encore des analogies qui relĂšvent du type suivant.
En effet, les rĂ©actions correspondant au type I 4 consistent Ă choisir lâĂ©lĂ©ment manquant selon des analogies partielles, dĂ©passant en comprĂ©hension la seule qualitĂ© commune mais ne crĂ©ant le lien dâanalogie quâavec une partie seulement des Ă©lĂ©ments donnĂ©s :
Bas (5 ; 2) dĂ©finit correctement les deux collections : « des feuilles » et « vert, vert, vert », ce qui ne lâempĂȘche pas de vouloir adjoindre Ă cette derniĂšre « une pomme rose parce quâon y a mis une poire » et aux feuilles « une casquette rouge (parce quâil y a une feuille rouge) » ou « une pipe bleue parce quâil y a dĂ©jĂ une fleur bleue ». Autrement dit, la collection dĂ©finie par les mĂȘmes formes est Ă©tendue dans le sens des couleurs analogues et celle des mĂȘmes couleurs dans celui des formes analogues.
Nad (6Â ; 4), de mĂȘme, adjoint une casquette rouge aux objets verts parce quâils contiennent une casquette, etc.
On voit que le critĂšre nâest plus lâidentitĂ© (certains sujets refusent mĂȘme de choisir tel ou tel Ă©lĂ©ment « parce quâil y est dĂ©jà  ») mais une analogie qui, en fait, altĂšre plus ou moins complĂštement la dĂ©finition initiale de la classe donnĂ©e, et cela bien que les sujets fournissent correctement cette dĂ©finition (en progrĂšs sur les types prĂ©cĂ©dents).
Voici enfin des réactions correctes (correspondant au type I 5) :
Fra (7 ; 6) propose dâabord, pour les objets verts : « La pomme rose, non, la feuille verte parce que les autres objets sont tous verts : on peut mettre aussi le soulier vert et la casquette verte. » Pour les feuilles : « la feuille verte. â Et le soulier vert ? â Non, pas avec les feuilles. »
Bru (7 ; 6) : choix corrects « parce que ça fait tout vert » et « parce quâil faut [que ce soit] toutes des feuilles ».
Ces quelques faits sont instructifs Ă deux points de vue. Un premier rĂ©sultat, surprenant au premier abord mais en fait trĂšs cohĂ©rent avec les conclusions des chap. I Ă Â IV (et notamment avec lâanalyse du « tous » et du « quelques », chap. III) est que, mĂȘme pour des classes dĂ©jĂ constituĂ©es, lâappartenance inclusive Ă dĂ©terminer pour un nouvel Ă©lĂ©ment quâil sâagit de leur adjoindre nâest acquise quâau stade III (Fra et Bru : cf. lâemploi rĂ©gulateur du « tous » dans les Ă©noncĂ©s de ces sujets). Nous pouvons donc conclure, en second lieu, que dans les dispositifs du § 6, la corrĂ©lation Ă©troite entre les Ă©tapes de formation des schĂšmes additifs et multiplicatifs ne tient pas au mĂ©lange des facteurs : la construction des schĂšmes additifs dâappartenance et dâinclusion est effectivement trĂšs lente et progressive, et câest bien alors au fur et Ă mesure de ses progrĂšs que sâĂ©laborent corrĂ©lativement les schĂšmes multiplicatifs. Cette conclusion vaut a fortiori dans le cas des multiplications complĂštes par opposition aux intersections simples, puisque ces derniĂšres sont moins facilement Ă©laborĂ©es que les premiĂšres.
§ 8. La quantification des classes multiplicatives
AprĂšs avoir examinĂ© lâĂ©volution des schĂšmes multiplicatifs comme nous lâavons fait aux chap. I-II et IV pour les schĂšmes additifs, il nous reste Ă analyser la quantification des classes multiplicatives comme nous lâavons tentĂ© aux chap. III et IV pour les classes additives. Il sâagira donc dâĂ©tudier les questions du « tous » et du « quelques » et de la quantification de lâinclusion mais dans une structure de matrice ou dâintersection simple.
Nous nous bornerons Ă discuter un problĂšme dâintersection, mais au moyen dâune technique plus active que celle du § 5, dont les rĂ©sultats nous fourniront ainsi un complĂ©ment dâinformation sur la multiplication simple tout en favorisant au maximum la comprĂ©hension des quantifications.
On dispose de quatre sortes de jetons : ronds bleus (Rb), ronds rouges (Rr), carrés bleus (Cb) et carrés rouges (Cr) ainsi que de huit sortes de boßtes qui en contiennent selon diverses combinaisons. Quatre de ces boßtes sont indifférenciées : celle des rouges r (couvercle entiÚrement couvert de papier rouge), celle des bleus b (couvercle entiÚrement couvert de papier bleu), celle des ronds R (couvercle blanc sur lequel est collé un rond blanc) et celle des carrés C (couvercle blanc sur lequel est collé un carré de carton blanc). Quatre autres boßtes sont différenciées et correspondent aux quatre variétés de jetons Rr, Rb, Cr et Cb (un jeton de chaque espÚce est collé sur les couvercles blancs).
On dispose en outre de deux feuilles de papier blanc sur lesquelles sont dessinĂ©es une grande circonfĂ©rence en noir et une autre en jaune, qui sâentrecroisent, dĂ©limitant ainsi trois parties dont lâune commune aux deux, ce qui servira Ă symboliser deux classes et leur intersection (nous appellerons ces trois parties A, AB et B, la partie AB Ă©tant la partie commune).
LâexpĂ©rience commence alors et comprend huit phases. On place dâabord devant lâenfant un petit tas de jetons mĂ©langĂ©s comprenant 5 Rb, 5 Rr et 5 Cb et les 4 boĂźtes diffĂ©renciĂ©es comprenant chacune 5 jetons correspondant Ă celui qui est collĂ© sur le couvercle :
(1) AprĂšs explication du contenu des boĂźtes et de la tĂąche Ă accomplir (reproduire de mĂ©moire le tas prĂ©sentĂ©), on prie lâenfant dâobserver attentivement les jetons mĂ©langĂ©s, puis on les cache et le sujet reconstitue un tas analogue au moyen du contenu des boĂźtes. En cas dâĂ©chec on passe Ă (2).
(2) On dispose les 15 mĂȘmes jetons sur lâune des feuilles de papier, les Rr dans le cercle noir (en 1) les Cb dans le cercle jaune (en 3) et les Rb dans la partie commune (en 2). Le cercle noir symbolise ainsi les jetons ronds (Rr et Rb), le cercle jaune les jetons bleus (Cb et Rb) et leur partie commune les jetons Ă la fois ronds et bleus (Rb). Sans indiquer ce symbolisme, on demande Ă lâenfant dâobserver soigneusement le dispositif, puis on le cache et il le reproduit sur la seconde feuille de papier (contenant les mĂȘmes cercles) au moyen des mĂȘmes boĂźtes (diffĂ©renciĂ©es).
(3) On fait un petit tas des jetons de quatre sortes (Rb, Rr, Cb et Cr), on prĂ©sente les quatre boĂźtes indiffĂ©renciĂ©es mais vides, on explique leur destination (« pour tous les ronds », etc.) et on demande Ă lâenfant de les remplir au moyen des jetons prĂ©sentĂ©s. Si le sujet ne met quâune sorte de jetons par boĂźte (Rb et non pas Rb + Rr) on lui demande de recommencer diffĂ©remment (variation de critĂšre). Sâil Ă©choue on le fait avec lui.
(4) On lui demande ensuite le contenu de ces quatre boßtes (indifférenciées) fermées.
(5) On met Ă nouveau devant lâenfant la feuille de papier occupĂ©e par 15 jetons comme en (2). On demande alors simplement de dĂ©crire ce que contiennent le cercle noir et le jaune, pourquoi les Rb sont en 2 (partie commune), etc.
(6) En laissant telle quelle la feuille de papier (avec les 5 Rr, 5 Rb et 5 Cb) on prĂ©sente les huit boĂźtes (garnies) et on demande de reconstruire le mĂȘme assemblage sur la seconde feuille de papier (avec les mĂȘmes cercles noir et jaune mais vides) en utilisant deux seulement des huit boĂźtes (selon les diffĂ©rentes possibilitĂ©s).
(7) On passe alors aux questions de quantification de lâinclusion, sous les formes suivantes : « Si une petite fille faisait des colliers avec ces jetons (Rb) ou avec ceux-lĂ (tous les b, etc.) lequel des deux colliers serait le plus long ? » On pose la question trois fois en faisant comparer : (I) les Cb et les b ; (II) les b et les R ; et (III) les R et les C (il y a toujours 5 jetons par sous-classes Rb, Rr et Cb donc 5 Rb et 10 b, 10 b et 10 R, 10 R et 5 C).
(8) On peut enfin poser les questions du « tous » et du « quelques » appliquées à ces différentes classes.
Nous nous bornerons, pour ne pas allonger, à décrire les réactions aux questions (5) à  (8). Les questions (1) à  (4) ne nous apportent, en effet, rien de neuf par rapport à ce que nous avons déjà vu ou à ce que nous verrons au chap. VI à propos des changements de critÚre (la question des deux critÚres qui est soulevée sous (3) est résolue en moyenne dÚs 7 ans).
La question (5), par contre, met en Ă©vidence de façon trĂšs concrĂšte les difficultĂ©s de lâintersection. Voici dâabord deux cas dâĂ©checs :
Cha (6 ; 11) : « Quâest-ce quâil y a dans le noir ? â Des carrĂ©s bleus. â Montre du doigt (il le fait correctement). Quâest-ce quâil y a dedans ? â Des carrĂ©s bleus. â Câest tout ? â Oui. â Montre de nouveau. â (Il parcourt encore la circonfĂ©rence.) Des ronds bleus. â Câest tout ? â Oui. â Et dans le jaune ? â Des ronds rouges. â Montre (il le fait). Alors quâest-ce quâil y a ? â Des ronds rouges. » Il nĂ©glige donc systĂ©matiquement lâintersection.
Car (7 ; 1) : « Quây a-t-il dans le cercle noir ? â Des bleus et des rouges. â Comment ? â Ronds. â Et dans le jaune ? â Des carrĂ©s bleus (oublie les Rb). â Veux-tu me montrer avec ton doigt ? â (Montre tout le pourtour du cercle jaune.) â Quâest-ce quâil y a dedans ? â Des carrĂ©s (oublie encore les Rb). »
Puis des cas de transitions :
Sta (7 ; 6) : « Quây a-t-il dans le rond noir ? â Des bleus. â Comment ? â Ronds et carrĂ©s. â Et dans le jaune ? â Des ronds rouges. â Suis avec le doigt. â Ah ! Des ronds rouges et des ronds bleus. »
Guy (8 ; 3) : « Dans le rond noir ? â Des carrĂ©s bleus et des ronds bleus. â Et dans le jaune ? â Des carrĂ©s rouges et des ronds rouges. â Montre avec le doigt. â Non, des ronds rouges et des ronds bleus. »
Bau (9 ; 6) : « Dans le jaune ? â Des carrĂ©s bleus. â Seulement ? â Puis des ronds. â Alors ? â Des carrĂ©s et des ronds bleus. â Et dans le noir ? â Des ronds rouges et bleus. »
Boug (10 ; 4) : « Dans le rond noir ? â Des carrĂ©s bleus et des ronds bleus. â Et dans le jaune ? â Des ronds rouges. â Montre. â Des ronds rouges et des ronds bleus. »
Et de réussites immédiates :
Zan (8 ; 2) : « Dans le rond noir ? â Cinq dâun cĂŽtĂ© et cinq de lâautre. â Comment ? â Des ronds bleus et des carrĂ©s bleus dans lâautre rond (= dans lâintersection des deux). â Et dans le rond jaune ? â Il y a cinq rouges et cinq bleus. â Comment ? â Ronds. »
Beg (10 ; 5) : « Dans le noir ? â Des bleus et des rouges. â Comment ? â Des ronds bleus et des bleus rouges ; non, des ronds rouges. â Et dans le jaune ? â Des carrĂ©s bleus et aussi des ronds, des ronds bleus. â Il y a quelque chose qui te frappe dans ces deux cercles ? â Ăa se coupe. â On aurait pu mettre les ronds rouges au centre ? â Oui, mais alors dans chaque cercle il y aurait deux sortes diffĂ©rentes (= il nây aurait pas dâintersection). »
La question 6 (reproduire les trois sous-classes Rr, Rb et Cb au moyen de deux boĂźtes seulement) est par contre plus facile, car elle ne fait pas appel Ă lâintersection elle-mĂȘme : en effet les huit boĂźtes comportent toutes les combinaisons, mais de façon disjointe, et les trois collections donnĂ©es peuvent ĂȘtre reproduites indĂ©pendamment de lâintersection entre les deux classes quâelles forment Ă elles trois. Ce nâest cependant quâĂ 7-8 ans que le problĂšme est rĂ©solu Ă cause du jeu des emboĂźtements quâil suppose. Voici dâabord un cas dâĂ©chec :
Car (7 ; 1) prend les boĂźtes Rr et Rb et essaye : « Quâest-ce qui te manque ? â Les carrĂ©s. » Il continue par tĂątonnements non systĂ©matiques. « Et si tu prenais (R) et (Cb), ça irait ? â ⊠â Et (Rb + Cr) ? â ⊠â Et (r) et (b) ? â Oui. â Et (C + Cr) ? â Oui. â SĂ»r ? â Non. â Quâest-ce qui manque ? â Les ronds », etc.
Et des exemples de tùtonnements :
Pel (7 ; 0) prend Cb et r et constate quâil manque les ronds bleus. Il prend alors la boĂźte de bleus en disant : « Câest des ronds bleus et des carrĂ©s bleus » puis la boĂźte de Rr et rĂ©ussit. « Et avec (C + Rb) ? â Non (juste). »
Guy (8 ; 3) rĂ©ussit dâemblĂ©e avec R et C mais croit quâil nây a pas dâautres possibilitĂ©s et tĂątonne jusquâĂ r + b. « Câest possible avec (C + Cb) ? â Non, il nây a pas de ronds (juste). â Et avec (Rb + r) ? â Oui (faux). â Quây a-t-il dans (r) ? â Des carrĂ©s rouges et des ronds rouges. â Et ici (Rb) ? â Des ronds bleus. â Alors ? â âŠÂ »
Et de réussites immédiates :
Sta (7 ; 6) prend immédiatement les boßtes b et Rr.
Zan (8 ; 2) prend dâemblĂ©e r et b et cherche dâautres combinaisons : b et Rr, etc.
Bau (9 ; 6) prend C et R. « Et avec dâautres ? â Oui, les bleus et les rouges (b + r), etc. »
De mĂȘme que les questions 1 Ă Â 4 portant dĂ©jĂ sur les diverses façons de reproduire les collections en jeu, ces questions 5 et 6 prĂ©parent directement au problĂšme de leur quantification (question 7), soit en mettant en Ă©vidence lâintersection (question 5), soit en montrant comment trois sous-classes peuvent dĂ©pendre de deux classes seulement (question 6). Examinons donc maintenant ce que donnent les quantifications demandĂ©es, qui sont de trois sortes : (I) Cb < b, soit inclusion simple des 5 carrĂ©s bleus dans les 10 bleus ; (II) b = R, soit Ă©quivalence entre les deux classes avec intersection 10 bleus = 10 ronds ; et (III) R > C soit inĂ©galitĂ© entre les 10 ronds et les 5 carrĂ©s. On voit ainsi que la quantification I demeure intensive (indĂ©pendante des nombres en jeu pourvu que les b non C ne soient pas nuis), tandis que les quantifications II et III sont extensives, II avec intersection et III entre classes disjointes. Les derniĂšres questions supposent donc le nombre ou la correspondance numĂ©rique, mais les sujets savent bien par les manipulations prĂ©cĂ©dentes que chaque sous-collection est formĂ©e de 5 jetons.
Voici dâabord des exemples dâĂ©chec aux questions 7 I et II et dâĂ©chec ou de rĂ©ussite pour les seules classes disjointes (III) :
Vog (6 ; 8) : « Quel sera le collier le plus long, celui des carrĂ©s ou celui des ronds ? â La mĂȘme chose longs (faux). â Et avec les bleus et les ronds ? â Celui des ronds plus long, parce quâil y a les ronds rouges et les ronds bleus (faux : oublie que Rb fait partie des b). â Et avec les bleus et les carrĂ©s bleus ? â Celui des carrĂ©s bleus sera plus long. »
Fer (6 ; 5) mĂȘmes rĂ©actions mais juste pour les bleus et les rouges.
Car (7 ; 1) : « Quel sera le collier le plus long, celui des bleus ou des carrĂ©s bleus ? â ⊠Sais pas. (Il les fait et constate simplement :) Celui avec les carrĂ©s et les ronds (= b). â Et avec les bleus et les ronds ? â ⊠Sais pas ⊠mĂȘme chose long (pourrait ĂȘtre juste mais reste hĂ©sitant). â Pourquoi ? â ⊠â Quâest-ce quâil y a dans le collier des bleus ? â Des ronds. â Câest tout ? â ⊠â Et dans le collier des ronds ? â Des bleus et des rouges. Le collier des ronds sera le plus long (oublie donc les carrĂ©s bleus). »
« Et avec les ronds et les carrĂ©s ? â Dans les ronds il y a les rouges et les bleus ; dans les carrĂ©s il y aura les carrĂ©s bleus. Celui des ronds est plus long (juste). »
Voici maintenant des exemples de rĂ©ussite pour les quantifications extensives, y compris lâintersection, mais non pas pour les intensives :
Pel (7 ; 0) : « Quel sera le plus long collier, celui des bleus ou des carrĂ©s bleus ? â Câest celui des carrĂ©s le plus long parce quâil y a moins de ronds (Rb) que de carrĂ©s (Cb). â Tu crois ? â (Il constate que Rb = Cb). Alors la mĂȘme chose long (faux). Et avec les bleus et les ronds. â MĂȘme chose (il montre correctement les deux ensemble, sinon il pourrait nâavoir pensĂ© quâĂ Cb = Rb). â Et avec les ronds et les carrĂ©s ? â Celui des ronds sera plus long. Dans les ronds il y a les rouges et les bleus (juste). »
Guy (8 ; 3) : « Celui des carrĂ©s ou celui des ronds ? â Pas la mĂȘme chose. Il y a plus de ronds (juste). â Et avec les bleus et les carrĂ©s bleus ? â La mĂȘme chose longs. â Essaye. â (Il les fait et constate lâerreur.) â Et avec les bleus et les ronds ? â La mĂȘme chose longs (montre juste). »
En enfin des exemples de réussite aux trois quantifications :
Sta (7 ; 6) : « Les bleus ou les carrĂ©s bleus ? â Celui des bleus est plus grand. â Et avec les bleus et les ronds ? â MĂȘme chose. »
Nin (8 ; 9) : « (b ou Cb ?). â Celui des bleus parce que les bleus ont les ronds bleus et les carrĂ©s bleus. â (C ou R) ? â Celui des ronds. â (R ou b) ? â La mĂȘme chose longs. â (R ou Rr) ? â Celui des ronds, parce que les ronds rouges il y a seulement la moitiĂ© des ronds. »
Bau (9 ; 6) : « (b ou Cb) ? â Un sera plus long que lâautre : celui des bleus. â Pourquoi ? â Parce quâil y a tous les bleus. â Et avec les ronds et les bleus ? â Ăa fera la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce quâon aura (pour les R) les rouges et les ronds bleus et (pour les C) les ronds bleus et les carrĂ©s bleus. â Et avec les rouges et les bleus ? â Celui des bleus sera plus long : dans un on aura des ronds et des carrĂ©s tandis que dans lâautre seulement des ronds. »
Il semble donc que la question de la quantification de lâinclusion (I) dĂ©jĂ Ă©tudiĂ©e au chap. IV demeure la plus difficile des trois. La question III est naturellement la plus facile puisque portant sur des classes disjointes. La question II ou quantification de deux classes avec intersection nâest en tout cas pas plus difficile que celle de lâinclusion, ce quâil sâagissait dâĂ©tablir (mais il faut naturellement contrĂŽler que lâenfant compare bien, dans b et R, les Cb + Rb avec les Rb + Rr et pas seulement les Cb et les Rr !). Si elle paraĂźt mĂȘme plus facile, ce peut ĂȘtre soit Ă cause de lâentraĂźnement provoquĂ© par les questions 1 Ă Â 6 (et surtout 5 et 6), soit par le fait que la partie commune Rb nâest pas Ă mettre en relation avec un seul tout comme Cb et b dans la question I) mais avec deux classes totales Ă la fois, ce qui est peut-ĂȘtre plus simple du point de vue figural.
Examinons enfin la question 8 du « tous » et du « quelques ». Il est Ă remarquer dâabord que la configuration Rr + Rb + Cb est exactement identique Ă celle du § 1 du chap. III (sauf quâici les carrĂ©s sont bleus au lieu dâĂȘtre rouges et quâil existe par contre des ronds rouges), ce qui revient Ă dire que la configuration du chap. III comportait implicitement les mĂȘmes liaisons dâintersection (entre les C et les b comme ici entre les R et les b). Mais la diffĂ©rence est quâalors nous nâinsistions pas sur elles, tandis que dans la prĂ©sente expĂ©rience, toutes les questions prĂ©cĂ©dentes (1 Ă 7) portent sur les intersections et pourraient donc ĂȘtre conçues comme facilitant systĂ©matiquement les questions 8 du « tous » et du « quelques ». Il y a dĂšs lors intĂ©rĂȘt Ă dĂ©terminer si câest le cas ou non. Or, les rĂ©sultats montrent quâil nâen est rien :
Cou (5 ; 8) : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui. â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non, parce quâil y a des ronds aussi (juste). â Tous les ronds sont rouges ? â Oui (nĂ©glige lâintersection). â Tous les rouges sont ronds ? â Oui (juste mais par rĂ©ciprocitĂ© avec la derniĂšre rĂ©ponse). »
Fer (6 ; 5) : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui. â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Oui (faux). â Tous les ronds sont rouges ? â Non, parce quâil y a encore des bleus. â Tous les rouges sont ronds ? â Oui (juste). â Tous les bleus sont ronds ? â Oui (faux). â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui (juste). »
Vou (6 ; 8) : « Tous les ronds sont bleus ? â Non (juste). â Tous les bleus sont ronds ? â Non (juste). â Tous les rouges sont ronds ? â Non (faux). â Pourquoi ? â (Montre les ronds bleus). »
Mal (7 ; 2) : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui (juste). â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non, parce quâil y a des ronds et des carrĂ©s (juste). â Tous les rouges sont ronds ? â Non, parce quâil y en a des comme ça (ronds bleus). â Tous les ronds sont rouges ? â Non, parce quâil y en a qui sont bleus (juste). »
Hes (7 ; 5) : « Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non, il y a aussi des bleus ronds (juste). â Tous les bleus sont ronds ? â Non, parce quâil y a des ronds rouges (cet argument inversĂ© est typique de lâincomprĂ©hension de la question, traduite sous la forme « tous les bleus sont-ils tous les ronds ? »). â Tous les ronds sont rouges ? â Non (mais avec mĂȘme traduction possible de la question). »
Zer (7 ; 6) : « Tous les rouges sont ronds ? â Oui. â Tous les ronds sont bleus ? â Non, parce quâil y a aussi des carrĂ©s (! cf. Hes). â Tous les ronds sont rouges ? â Oui. â Tous ? â Oui (oublie lâintersection Rb). »
Chu (7 ; 10) : « Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non. â Tous les ronds sont rouges ? â Non. â Tous les rouges sont ronds ? â Non, parce quâil y a des ronds bleus aussi (!). »
On retrouve ainsi les mĂȘmes rĂ©sultats quâau chap. III. Dâune part, on observe chez un mĂȘme sujet un mĂ©lange de rĂ©ponses justes et fausses, et cela jusque pour des questions du mĂȘme type (« tous les A sont B ? », si A < B, ou « tous les B sont A ? ») : ces variations peuvent ĂȘtre dues, soit aux plus ou moins grandes facilitĂ©s figurales (le rouge sâopposant davantage au bleu que les ronds aux carrĂ©s, etc.), soit surtout au fait que lâenfant raisonne sans doute en considĂ©rant le prĂ©dicat tantĂŽt en comprĂ©hension (« tous les A sont b » oĂč b = la qualitĂ© ronde, rouge, etc.), tantĂŽt en extension (« tous les A sont B » = « sont des B » ou « sont quelques B »). Or, il est clair que le point de vue de la comprĂ©hension facilite la rĂ©ponse tandis que celui de lâextension soulĂšve la question (posĂ©e par Hamilton) de la quantification du prĂ©dicat. Câest dans ce second cas dâun raisonnement en extension pour le prĂ©dicat comme pour le terme servant de sujet que les erreurs semblent se polariser comme au chap. III : tandis que la question du type « tous les B sont-ils (des) A ? » donne des rĂ©ponses facilement justes mĂȘme si lâenfant la comprend sous la forme « tous les B sont-ils tous les A ? », la question de type « tous les A sont-ils (des) B ? » donne lieu Ă erreur lorsquâelle est comprise selon la fausse quantification du prĂ©dicat « tous les A sont-ils (tous les) B ? » Câest ce que nous voyons explicitement, par exempte, chez Mal qui nie, contre lâĂ©vidence, que tous les rouges sont ronds parce quâil existe des ronds bleus et chez Chu pour la mĂȘme raison (« parce quâil y a des ronds bleus aussi »).
Mais ce qui semble spĂ©cial aux prĂ©sents rĂ©sultats est que, mĂȘme dans le cas des questions de type « tous les B sont-ils des A ? » (si A < B), on trouve des erreurs du mĂȘme type, sans doute dues Ă lâaccent mis sur lâintersection des classes lors des questions prĂ©cĂ©dentes (1 Ă Â 7) ; câest ainsi que Hes nie que tous les bleus sont ronds non pas parce quâil existe des bleus carrĂ©s dans la classe des jetons bleus, mais « parce quâil y a des ronds rouges », ce qui revient Ă nier que tous les B soient des A1 non pas parce quâil existe des « B Aâ1 » mais parce quâil existe des « A2 - non-B » ! De mĂȘme Zer nie que tous les ronds sont bleus non pas parce quâil existe des ronds rouges mais « parce quâil y a aussi des carrĂ©s (bleus) ».
Voici enfin des cas du stade III, donc de réponses entiÚrement justes et correctement justifiées ;
Sei (7 ; 0) : « Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non, il y a des ronds et des carrĂ©s. â Tous les ronds sont bleus ? â Non, ils sont rouges et bleus. â Tous les bleus sont ronds ? â Pas tous. â Tous les ronds sont rouges ? â Non, on nâa quâun paquet (Rr). â Tous les rouges sont ronds ? â Oui. â Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui. »
Car (7 ; 3) : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui. â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non, il y a des ronds bleus. â Tous les ronds sont bleus ? â Non », etc.
Hey (7 ; 3) : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui. â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non. â Tous les bleus sont ronds ? â Non. â Tous les ronds sont rouges ? â Non, il y a aussi des ronds bleus. »
Gra (8 ; 6) : « Tous les carrĂ©s sont bleus ? â Oui, parce quâil nây a pas de carrĂ©s rouges. â Tous les bleus sont carrĂ©s ? â Non, il y a aussi des ronds. â Tous les ronds sont bleus ? â Non, il y a aussi des rouges. â Tous les bleus sont ronds ? â Non, il y a aussi des carrĂ©s. â Tous les rouges sont ronds ? â Oui. »
En de tels cas on a lâimpression que les exercices prĂ©cĂ©dents dâintersection facilitent les rĂ©ponses, ce qui est naturel sitĂŽt que le rĂ©glage du « tous » et du « quelques » est suffisant pour Ă©viter les fausses quantifications du prĂ©dicat. Mais on a vu Ă lâinstant que les intersections compliquent au contraire les rĂ©ponses aux questions de type « tous les B sont-ils des A (si A < B) ? » lorsque le rĂ©glage est insuffisant. Comme le rĂ©glage dĂ©pend surtout du progrĂšs de lâinclusion et des opĂ©rations additives, on peut voir dans ces faits un nouvel exemple des interactions entre les constructions solidaires des schĂšmes additifs et multiplicatifs.
§ 9. Conclusions
Ce long chapitre sur le développement des opérations multiplicatives de classes semble donc avant tout mettre en évidence le parallélisme et la solidarité existant entre cette évolution et celle des opérations additives, et cela au cours des trois stades préopératoires et opératoires de ces deux sortes de structures.
Nous nous sommes demandĂ©, au § 1 de ce chapitre, si les structures multiplicatives ou matrices dĂ©rivent directement des structures figurales correspondantes, Ă©tant donnĂ© leur caractĂšre de bonnes formes perceptives, ou si elles en sont indĂ©pendantes, ou encore si elles en procĂšdent par paliers successifs de la mĂȘme maniĂšre que les classifications additives tirent leur source des collections figurales par lâintermĂ©diaire des collections non figurales.
Les faits analysĂ©s dans les paragraphes prĂ©cĂ©dents nous permettent de fournir une rĂ©ponse Ă ces questions. En premier lieu, il est exclu de considĂ©rer les structures multiplicatives comme directement issues des configurations correspondantes, puisque les § 2 et 3 nous ont montrĂ© par deux techniques distinctes, et dont les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© convergents, quâil existe une discontinuitĂ© entre les solutions perceptives et les solutions opĂ©ratoires des Ă©preuves de matrices. Dâautre part, il est Ă©galement exclu de considĂ©rer les structures multiplicatives comme dues Ă des coordinations tardives qui se superposeraient sans plus aux structures initiales liĂ©es aux dispositifs figuraux, puisque les § 4 et 5 nous ont montrĂ© combien les classifications multiplicatives spontanĂ©es procĂšdent pas Ă pas, Ă partir des collections figurales et de la mĂȘme maniĂšre que les classifications additives.
Il ne reste donc, par Ă©limination, que la troisiĂšme solution. Mais celle-ci a pu recevoir une confirmation directe des faits dĂ©crits dans les § 6 Ă 8 : tant lâĂ©tude des intersections (§ 6), ou des relations entre lâaddition et la multiplication Ă propos du mĂȘme dispositif dâintersection (§ 7), que lâanalyse du « tous » et du « quelques » appliquĂ©s aux classes multiplicatives (§ 8) ont mis en Ă©vidence lâĂ©troite solidaritĂ© qui existe entre la construction des opĂ©rations additives de classes et celle des opĂ©rations multiplicatives. Dâun tel point de vue, il nây a pas, dâabord élaboration des structures additives, et ensuite gĂ©nĂ©ralisation de ces structures Ă deux ou plusieurs dimensions sous la forme multiplicative : il y a, Ă tous les niveaux, certaines formes, rudimentaires ou achevĂ©es, de classification et ces formes peuvent aussi bien sâappliquer Ă un seul critĂšre quâĂ plusieurs critĂšres Ă la fois (coordonnĂ©s en cas dâachĂšvement ou mĂ©langĂ©s de diverses maniĂšres aux niveaux plus Ă©lĂ©mentaires) : dans le premier cas la structure est additive et dans le second multiplicative, sans aucune opposition essentielle entre elles deux.
Cette solidaritĂ© de dĂ©veloppement, jointe aux synchronismes des Ă©tapes respectives, montre ainsi que les structures additives et multiplicatives de classes constituent une mĂȘme grande organisation opĂ©ratoire, malgrĂ© les diffĂ©rences figurales et les diffĂ©rences apparentes de complexitĂ©. Nous aboutirons Ă la mĂȘme conclusion en ce qui concerne les opĂ©rations additives et multiplicatives de relations sĂ©riales (chap. IX et X) et constaterons de plus la parentĂ© gĂ©nĂ©tique entre ces systĂšmes de sĂ©riations et les systĂšmes de classifications. De tels liens gĂ©nĂ©tiques entre les structures dâensemble des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires nous paraissent constituer lâun des arguments les plus solides en faveur de la conception opĂ©ratoire de lâintelligence.