Chapitre VII.
Les facteurs de mobilité rétroactive et anticipatrice dans la constitution des classifications additives et multiplicatives 1 a

La principale diffĂ©rence qui oppose les classifications opĂ©ratoires du stade III aux classifications figurales du stade I tient Ă  la plus ou moins grande mobilitĂ© des manipulations mentales (et mĂȘme matĂ©rielles) du sujet : mobilitĂ© rĂ©troactive, se traduisant par les remaniements et les changements de critĂšres (shifting) dont s’avĂšre capable l’enfant lors de l’intervention d’une propriĂ©tĂ© nouvellement remarquĂ©e ou d’élĂ©ments nouveaux Ă  adjoindre aux collections antĂ©rieures ; ou mobilitĂ© anticipatrice, se manifestant sous la forme de projets intĂ©rieurs de classification, prĂ©cĂ©dant la manipulation effective, et surtout sous la forme d’un choix entre plusieurs projets possibles de maniĂšre Ă  atteindre, sans tĂątonnements extĂ©rieurs, le plus adĂ©quat.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, en effet, l’on peut dire que le sujet du stade I (collections figurales) n’anticipe presque aucune de ses classifications effectives, mais qu’il les Ă©labore au cours mĂȘme de l’action et de proche en proche ; rĂ©ciproquement, une fois construite sa premiĂšre classification figurale, il y demeure comme accrochĂ© par une sorte de persĂ©vĂ©ration et ne parvient pas, faute de mobilitĂ© rĂ©troactive, Ă  changer ses critĂšres ou Ă  dĂ©passer sa rĂ©alisation initiale. Au contraire, le sujet du stade III (classifications opĂ©ratoires) ne passe Ă  l’action qu’en fonction de schĂšmes anticipateurs et demeure toujours prĂȘt, sans avoir Ă  se contredire eu Ă©gard Ă  ses projets dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©s, Ă  modifier ses critĂšres ou Ă  incorporer ses constructions initiales en d’autres plus larges et plus comprĂ©hensives.

Comme il est Ă  prĂ©voir que cette mobilitĂ© Ă  la fois rĂ©troactive et anticipatrice constitue le contexte fonctionnel gĂ©nĂ©ral au sein duquel s’élabore cette structure fondamentale qu’est la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, et mĂȘme que, plus prĂ©cisĂ©ment, les progrĂšs continus de cette mobilitĂ© fonctionnelle correspondent aux degrĂ©s de structuration de l’opĂ©ration (Ă  partir de l’action irrĂ©versible et jusqu’à la rĂ©versibilitĂ© logique, mais en passant par une sĂ©rie de formes semi- puis quasi rĂ©versibles) il est donc d’une certaine importance de chercher Ă  analyser les Ă©tapes d’une telle mobilitĂ© sous ses deux formes complĂ©mentaires. Tel est le but de ce chapitre.

Nous avons attendu, pour nous livrer Ă  cette analyse, d’ĂȘtre au courant de la formation des schĂšmes multiplicatifs autant qu’additifs, car, nous allons le voir, les changements de critĂšre (dus, par exemple, Ă  l’introduction des nouveaux Ă©lĂ©ments qu’on ajoute aux prĂ©cĂ©dents pour Ă©valuer les degrĂ©s de la mobilitĂ© rĂ©troactive) aboutissent trĂšs vite Ă  la construction de tables Ă  deux ou plusieurs entrĂ©es, ou Ă  des classifications complexes intermĂ©diaires entre les formes additives et multiplicatives. Il convient donc d’ĂȘtre renseignĂ© sur ces deux sortes de structures pour se livrer Ă  l’étude de la mobilitĂ© progressive des classifications.

En ce qui concerne, de mĂȘme, l’étude des anticipations classificatives, nous Ă©tudierons les rĂ©actions des enfants Ă  un matĂ©riel comportant plusieurs critĂšres possibles de classement, et nous nous demanderons jusqu’à quel point, aux divers niveaux considĂ©rĂ©s jusqu’ici, le sujet sera capable de tenir compte, dans ses prĂ©visions et ses projets, de ces divers critĂšres Ă  la fois. Ici encore, par consĂ©quent, les structures dont nous Ă©tudierons l’anticipation se situeront Ă  mi-chemin des classifications additives et multiplicatives.

Enfin, pour faciliter l’étude de telles anticipations, nous comparerons au chap. VIII les classifications que l’on peut qualifier de visuelles (en tant qu’elles portent sur des Ă©lĂ©ments perçus visuellement) aux classifications que nous appellerons « tactiles » parce que les objets Ă  classer ne sont donnĂ©s au sujet que par des voies tactilo-kinesthĂ©siques.

Ces chapitres VII et VIII constitueront ainsi les derniers qui soient consacrĂ©s aux classifications, mais il va de soi que les problĂšmes soulevĂ©s au sujet de la mobilitĂ© rĂ©troactive et anticipatrice concernent la sĂ©riation et les multiplications sĂ©riales autant que les structures de classes. Nous retrouverons donc les mĂȘmes questions de mobilitĂ© Ă  l’occasion de ces structures sĂ©riales (on peut par exemple faire anticiper une sĂ©riation comme une classification, on peut Ă©tudier les sĂ©riations tactiles autant que les visuelles et l’on peut provoquer le remaniement de ces derniĂšres par l’introduction ultĂ©rieure d’élĂ©ments nouveaux). Mais nous en traiterons (au cours des chap. IX et X) Ă  propos de la construction mĂȘme de ces structures de relations.

§ 1. Les effets des incorporations successives d’élĂ©ments exigeant un remaniement des classes dĂ©jĂ  constituĂ©es

Toutes les structures cognitives (comme d’ailleurs les processus affectifs) connaissent certains effets temporels : actions exercĂ©es par une structure prĂ©cĂ©demment perçue ou conçue sur une structure perçue ou construite ultĂ©rieurement, lorsqu’il existe entre ces structures successives des relations suffisantes (d’analogie, de voisinage spatio-temporel, etc.). Ces effets temporels peuvent consister en persĂ©vĂ©rations, en transports temporels (avec identifications ou contrastes), en transpositions ou transferts de diverses formes (avec ou sans anticipations) et finalement en gĂ©nĂ©ralisations. Or, contrairement aux niveaux perceptifs et sensori-moteurs Ă©lĂ©mentaires, oĂč ces actions temporelles sont Ă  peu prĂšs exclusivement Ă  sens unique (une perception antĂ©rieure modifie la suivante, mais celle-ci ne rejaillit plus sur celle-lĂ ), les nombreux intermĂ©diaires qui conduisent de la transposition ou du transfert sensori-moteur Ă  la gĂ©nĂ©ralisation conceptuelle de niveau opĂ©ratoire donnent lieu Ă  des possibilitĂ©s nouvelles caractĂ©risĂ©es par l’inversion du sens des effets temporels. En effet, si les formes les plus simples de gĂ©nĂ©ralisation consistent Ă  assimiler sans plus le nouveau Ă  l’ancien, les formes supĂ©rieures prĂ©sentent au contraire la propriĂ©tĂ© de doubler ce processus assimilateur d’un processus rĂ©troactif tel que les Ă©lĂ©ments nouveaux puissent Ă©galement conduire Ă  un remaniement de tout le systĂšme auquel ils sont assimilĂ©s, et cela jusqu’à modifier les concepts et les connaissances antĂ©rieurs. Plusieurs combinaisons sont alors possibles, dont la plus Ă©quilibrĂ©e consiste en ceci que le remaniement ne dĂ©truit rien de la structure antĂ©rieure, mais aboutit Ă  l’intĂ©grer de façon maximale en une nouvelle structure comprenant alors deux sous-systĂšmes ; l’ancien et le nouveau, mais rĂ©unis en une structure totale qui conserve l’antĂ©rieure Ă  titre de cas particulier.

Il est donc d’importance fondamentale, pour Ă©tudier les passages des structures perceptives, ou tout au moins figurales, aux structures opĂ©ratoires, d’analyser avec soin ces divers modes d’actions temporelles et singuliĂšrement les diverses formes de conservation ou de remaniement des structures antĂ©rieures lors de la construction des structures ultĂ©rieures nĂ©cessitĂ©e par l’intervention d’élĂ©ments nouveaux.

Les techniques adoptées ont été les suivantes :

Technique I (avec matĂ©riel A) : classification en deux boĂźtes seulement, ce qui oblige Ă  changer de classification lors de chaque adjonction. (0) Les Ă©lĂ©ments initiaux sont des surfaces : cercles et croix, tous verts, de mĂȘme taille et de mĂȘme carton lisse ; (1) premiĂšres adjonctions : Ă©toiles jaunes (mĂȘmes tailles et cartons) ; (2) secondes adjonctions : deux grands losanges et demi-cercles mauves (cartons lisses) ; (3) troisiĂšmes adjonctions : triangles et ovales en cartons ondulĂ©s.

Technique II (matĂ©riel B) : pas de remaniement obligĂ©, malgrĂ© Ă  nouveau une classification en deux boĂźtes. (0) Grands et petits cercles de mĂȘme couleur ; (1) adjonction de grands et petits cercles d’une nouvelle couleur ; (2) adjonction de carrĂ©s des deux couleurs et des deux grandeurs prĂ©cĂ©dentes ; (3) adjonction de carrĂ©s et cercles des deux grandeurs mais Ă  bords dentelĂ©s.

Technique III (matĂ©riel B) : introduction de cloisons successives Ă  placer par l’enfant Ă  l’intĂ©rieur des deux boĂźtes au fur et Ă  mesure des adjonctions.

Technique IV (matériel A ou B) : demander simplement toutes les classifications successives possibles au fur et à mesure des adjonctions (sans boßtes).

On voit que ces techniques favorisent tantĂŽt les modifications de la classification prĂ©cĂ©dente (techn. I et IV), tantĂŽt la persistance (techn. II et III), pour mieux pouvoir juger des tendances Ă©ventuelles de l’enfant, soit Ă  nĂ©gliger ce qui prĂ©cĂšde en remaniant le tout en fonction de ce qui suit, soit Ă  persĂ©vĂ©rer dans les classements initiaux.

Dans l’exposĂ© des faits, nous nous en tiendrons essentiellement Ă  ces modes de rĂ©actions aux adjonctions, sans nous astreindre Ă  les rĂ©partir selon la forme des classifications adoptĂ©es (ce qui supposerait une rĂ©partition selon une table Ă  double entrĂ©e).

Voici d’abord des rĂ©actions de 3 Ă  4 ans :

Rud (3 ; 6), matériel B (techn. II) : il met en I les grands carrés bleus et en II les petits ronds bleus, les grands ronds orange et des grands carrés bleus. Puis il enlÚve le tout et met en I, en haut les petits carrés et ronds et en bas des grands carrés puis en II des grands carrés et les grands ronds. Lors des adjonctions de couleurs, etc., il continue à mettre les petits avec les petits (en I) et les grands avec les grands (en I en bas et en II).

Til (3 ; 6) (matĂ©r. B, techn. II) : aprĂšs quelques tĂątonnements classe en bleus (I) et rouges (II). On demande un classement en grands et petits mais il continue en bleus et rouges. On amorce la classification en grands et petits et il continue correctement. On amorce de mĂȘme un classement en figures dentelĂ©es et non dentelĂ©es et il l’achĂšve. Mais quand on rend les boĂźtes et qu’on procĂšde aux adjonctions successives, il ne classe que d’aprĂšs la couleur comme au dĂ©but.

Arg (4 ; 5) (matĂ©r. B, techn. II) met en I les grands ronds rouges et en II les petits ronds rouges, seuls donnĂ©s au dĂ©part. On ajoute les ronds bleus : il met les grands ronds bleus avec les grands rouges en I, en disant : « C’est le bleu qui va bien ici. Et puis ces petits (ronds bleus), oĂč on les met ? J’ai mis les bleus ici (I), il faut mettre ceux-lĂ  (petits ronds bleus) avec ! » ; ce qui aboutit donc Ă  un changement de critĂšre, mais sans remaniement et donc contradictoire (en I les bleus petits et grands et les grands ronds rouges, et en II les petits ronds rouges). On ajoute les grands ronds dentelĂ©s : « C’est des Ă©toiles, ça. Ça va le mieux ensemble ici (II) ; on peut les mettre comme ça avec les petits (nouvelle contradiction). — Regarde bien. — (Il change.) Alors ici (I), j’ai mis les bleus (grands et petits, dentelĂ©s ou non) ; ici (I), c’est tout bleu et lĂ  (II) c’est tout rouge (grands et petits, dentelĂ©s ou non). — (On ajoute le reste : carrĂ©s dentelĂ©s et petits ronds dentelĂ©s : il remanie le tout et commence par ces derniers :) Ça c’est des Ă©toiles et puis ça (carrĂ©s dentelĂ©s), des quoi ? (Il rĂ©partit le tout en I et II selon des critĂšres de plus en plus hĂ©tĂ©rogĂšnes, puis simplifie ensuite jusqu’à retrouver la grande dichotomie en bleus I et rouges II.) — Tu pourrais faire autrement (on remet tout sur la table) ? — Oui (il remet) : je pourrais mettre les rouges ici (I) et les bleus lĂ  (II). — Et encore autrement ? — Non, je ne sais plus. »

Prim (4 ; 10) commence par mettre les grands ronds rouges en I et les petits ronds rouges en II. On adjoint les bleus et il maintient : « Ça c’est les gros (I : bleus et rouges) et ça (II : bleus et rouges) les petits. » On ajoute les ronds dentelĂ©s (petits et grands) : il essaie de concilier mais la rĂ©partition n’est plus absolue en grands et petits et, aprĂšs quelques remaniements, elle tend Ă  une dichotomie en dentelĂ©s (I) et non dentelĂ©s (II), mais aussi avec exceptions. « Ça va bien ? — Oui, trĂšs bien. — Tu pourrais faire autrement ? » — Il trie Ă  nouveau le tout mais tantĂŽt selon les grandeurs et tantĂŽt selon la prĂ©sence ou l’absence de dents. Il renonce finalement Ă  toute classification qualitative et met alternativement un Ă©lĂ©ment en I et un autre en II.

Ces réactions initiales sont donc bien claires et reviennent aux trois suivantes :

(1) La premiĂšre est la persĂ©vĂ©ration : l’enfant qui a commencĂ© par la grandeur, si on lui donne de nouveaux Ă©lĂ©ments d’autres couleurs, ne cherche ni Ă  remanier le tout ni Ă  faire des sous-classes en fonction de la couleur (Rud). S’il a commencĂ© par la couleur, il continue ainsi sans s’occuper des nouvelles qualitĂ©s, et mĂȘme s’il est capable de rĂ©partir le tout en deux collections selon ces nouvelles qualitĂ©s quand on lui en donne l’exemple (Til).

(2) Quand la persĂ©vĂ©ration prend fin, il y a par le fait mĂȘme cessation de l’action temporelle, c’est-Ă -dire que le critĂšre prĂ©cĂ©dent est oubliĂ© au profit d’un nouveau critĂšre qui le supplante ou qui lui est agglomĂ©rĂ© au mĂ©pris des contradictions. Par exemple, Arg commence par rĂ©partir les cercles rouges en grands et petits ; lorsqu’on lui donne les bleus, il met d’abord les grands bleus avec les grands rouges, ce qui est cohĂ©rent, mais aussi les petits bleus avec les grands bleus parce qu’ils sont bleus et que le critĂšre couleur chasse en ce cas le critĂšre grandeur (chez ce sujet la couleur l’emporte alors et entraĂźne une nouvelle persĂ©vĂ©ration, mais Ă  ce nouveau point de vue qui a supplantĂ© le prĂ©cĂ©dent).

(3) En plus de la persĂ©vĂ©ration et de l’oubli pur et simple, il existe dĂ©jĂ  une conduite mixte, mais que l’on ne peut pas encore considĂ©rer comme une conciliation des Ă©lĂ©ments nouveaux avec la structure antĂ©rieure : c’est une sorte d’incorporation arbitraire du nouveau dans l’ancien au nom de rapports de convenance non explicitables en termes de « tous » et de « quelques » et dont l’enfant se borne Ă  dire que cela « va bien ». Par exemple Arg, ayant classĂ© les ronds simples en rouges et bleus, place parmi les petits ronds rouges les grands ronds dentelĂ©s qui sont bleus et rouges, et se borne Ă  justifier ce rapprochement en disant « Ça va le mieux ensemble ici ». Prim aussi incorpore les dentelĂ©s sans raison assignable puis change de critĂšre et abandonne la partie.

Ces incorporations peu comprĂ©hensibles sont Ă©videmment dues au fait que, en prĂ©sence d’élĂ©ments nouveaux, le sujet de 3-4 ans ne cherche pas Ă  raisonner sur les qualitĂ©s gĂ©nĂ©rales (« tous ») de l’une des collections dĂ©jĂ  construites pour appliquer ces qualitĂ©s Ă  l’élĂ©ment qu’il s’agit de placer : il cherche simplement une relation entre cet Ă©lĂ©ment nouveau et l’un ou l’autre des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  placĂ©s servant alors d’échantillon privilĂ©giĂ© de l’ensemble (cf. chap. VI § 7). En ce cas la relation trouvĂ©e n’est pas nĂ©cessairement cohĂ©rente avec la dichotomie initiale ou prĂ©cĂ©dente, et introduit un nouveau critĂšre qui entraĂźne l’oubli des anciens, et nous retombons dans le processus (2).

On peut donc admettre que ce processus (3) ne constitue pas encore un processus original, mais un mĂ©lange de persĂ©vĂ©ration (1) et d’oubli (2). Autrement dit, la mĂ©thode de ces petits est la mĂȘme que celle des alignements dans les classifications spontanĂ©es (cf. chap. I § 2) : persĂ©vĂ©ration, changement de critĂšre. En un mot, il n’y a pas encore lĂ  de rĂ©troaction, mais seulement assimilation Ă  sens unique (ou incorporation du nouveau dans l’ancien en fonction du critĂšre prĂ©cĂ©dent), et sans accommodation suffisante pour entraĂźner des effets rĂ©troactifs de remaniement du schĂšme assimilateur ; ou au contraire accommodation aux Ă©lĂ©ments nouveaux, mais sans assimilation au schĂšme antĂ©rieur, ce qui Ă  nouveau exclut les effets rĂ©troactifs sur ce schĂšme.

Examinons maintenant les réactions propres aux sujets de 5-6 ans :

Car (5 ; 6) marque un dĂ©but d’organisation successive. On lui donne d’abord les ronds rouges, qu’elle rĂ©partit en grands (I) et petits (II). On ajoute les bleus : elle met alors les rouges ensemble en I et les bleus ensemble en II. On ajoute les cercles dentelĂ©s : « Hé ! C’est des Ă©toiles ! » ; elle prend d’abord tous les petits dentelĂ©s qu’elle classe selon les couleurs en les incorporant dans les deux collections prĂ©cĂ©dentes. Puis elle sort le tout et construit un dĂ©but de table Ă  double entrĂ©e (avec une erreur) : dentelĂ©s Ă  droite et non-dentelĂ©s Ă  gauche, grands en haut et petits en bas (sans plus tenir compte de la couleur). On ajoute les carrĂ©s, dentelĂ©s et non dentelĂ©s : « Oh ! Ce sera long ! » Les rĂ©partit d’abord en sous-collections dans le systĂšme prĂ©cĂ©dent, puis s’embrouille et finit par une dichotomie gĂ©nĂ©rale nouvelle : « On peut mettre toutes les Ă©toiles lĂ  (I, y compris les carrĂ©s) et les ronds (simples) lĂ  (II). » Mais elle les subdivise encore selon les couleurs, ce qui donne une table Ă  double entrĂ©e : Ă  gauche les bleus et Ă  droite les rouges, en haut les dentelĂ©s et en bas les non-dentelĂ©s. Elle parvient donc Ă  une classification multiplicative correcte Ă  deux dimensions, mais empiriquement et sans anticipation.

Get (5 ; 8) n’aboutit par contre qu’à des diffĂ©renciations successives de collections, mais avec incorporation correcte des nouveaux Ă©lĂ©ments dans les systĂšmes antĂ©rieurs. On donne d’abord les ronds rouges, qu’il classe en grands et petits. On ajoute les ronds bleus : il les rĂ©partit aussi en grands et petits : « VoilĂ , c’est fait », aprĂšs quoi il rĂ©unit tous les grands dans la boĂźte I et tous les petits en II : « Les plus gros dans cette chambre, les petits dans l’autre. » On rajoute les dentelĂ©s : « Ceux-ci ça pique, alors ! On met les mĂȘmes de nouveau (il les classe Ă  nouveau par grandeurs) : les plus gros restent dans cette botte, les plus petits dans l’autre. » On ajoute les carrĂ©s simples et dentelĂ©s : « Il y en a encore une autre sorte ! » Il rĂ©partit Ă  nouveau en grands et petits et il commence Ă  diffĂ©rencier le tout en sous-collections, mais sans plan d’ensemble ni symĂ©tries spatiales : les grands carrĂ©s rouges dentelĂ©s, les grands ronds rouges dentelĂ©s, les grands carrĂ©s bleus dentelĂ©s, etc.

Sab (5 ; 8) classe d’abord les ronds rouges en petits et grands. On rajoute les ronds bleus et elle construit deux tables Ă  double entrĂ©e successives, mais en diagonales : bleu en haut et rouge en bas avec les petits sur une diagonale et les grands sur l’autre, puis bleu Ă  gauche et rouge Ă  droite avec grandeurs inchangĂ©es. On ajoute un jeu semblable mais de ronds dentelĂ©s : Sab construit alors avec eux une table Ă  double entrĂ©e correcte : petits en haut, grands en bas, rouges Ă  gauche et bleus Ă  droite (tous dentelĂ©s). Mais lorsqu’elle veut incorporer Ă  cette table les ronds simples prĂ©cĂ©dents, elle met d’abord les bleus avec les dentelĂ©s rouges et les rouges simples avec les dentelĂ©s bleus ; puis elle corrige l’erreur, ce qui donne une table correcte pour les couleurs, mais avec des Ă©lĂ©ments simples et dentelĂ©s dans les quatre cases et nĂ©gligence des grandeurs pour les ronds simples. On ajoute enfin les carrĂ©s dentelĂ©s et non dentelĂ©s : d’abord superpositions arbitraires avec mĂ©lange des critĂšres puis reclassification gĂ©nĂ©rale selon une table Ă  double entrĂ©e (dont les deux dimensions ne concernent donc que deux critĂšres seulement, avec nĂ©gligence de tous les autres), les ronds en haut et les carrĂ©s en bas, les rouges Ă  gauche et les bleus Ă  droite.

Fan (5 ; 8). MĂȘmes techniques et matĂ©riel. Il classe d’abord les ronds rouges en petits et grands. Adjonction des bleus : il classe en bleus (I) et rouges (II) sans plus s’occuper des grandeurs. On ajoute les ronds dentelĂ©s : il met en I Ă  gauche les grands bleus simples et en I Ă  droite les grands bleus dentelĂ©s ; il met d’autre part au bord supĂ©rieur de la boĂźte I les petits bleus dentelĂ©s (empilĂ©s) et au bord gauche les petits bleus rouges ; mĂȘmes dispositions en II pour les rouges. On ajoute enfin les carrĂ©s simples et dentelĂ©s : il fait une sĂ©rie de nouvelles subdivisions en I et essaie de les reproduire en II mais se lasse et empile au hasard.

Bae (5 ; 10) (techn. I, matĂ©riel A) classe les ronds rouges en grands et petits. On ajoute les bleus : il met en I les bleus et en II les rouges, avec grands en haut et petits en bas (table Ă  double entrĂ©e au moins figurale). On introduit les carrĂ©s : il ajoute des subdivisions en I et en II. Adjonction des ondulĂ©s : il les place Ă  cĂŽtĂ© des simples, selon les formes et en gĂ©nĂ©ral les couleurs (avec erreurs ensuite corrigĂ©es) ; quelques subdivisions selon les grandeurs, mais sans rĂ©ussite d’une symĂ©trie entre les boĂźtes I et II.

Ric (5 ; 10) (techn. II, matĂ©riel B) parvient peu Ă  peu Ă  une table Ă  triple entrĂ©e : en I les grands (rouges en haut et bleus en bas, ronds Ă  gauche et carrĂ©s Ă  droite) ; en II les petits avec les mĂȘmes dispositions. Mais est gĂȘnĂ© par la techn. III (boĂźtes cloisonnĂ©es pour dichotomies successives), faute de plan d’ensemble, ce qui montre le caractĂšre empirique de la rĂ©ussite prĂ©cĂ©dente.

Nid (6 ; 1) (techn. II, matĂ©r. B) classe les ronds rouges en grands et petits. Adjonction des bleus : rouges en I et bleus en II, avec grands en haut et petits en bas. DentelĂ©s ronds : il les ajuste Ă  la classification prĂ©cĂ©dente, mais n’aboutit qu’à une figure semi-symĂ©trique (rouges Ă  gauche et bleus Ă  droite, grands ronds dentelĂ©s en haut et grands ronds simples en bas, ce qui jusqu’ici donne une table Ă  double entrĂ©e correcte ; mais les petits ronds sont accolĂ©s aux grands ronds simples, les petits ronds dentelĂ©s contre leur partie supĂ©rieure et les petits ronds simples contre leur partie infĂ©rieure). Adjonction des carrĂ©s (simples et dentelĂ©s) : Nid se livre alors Ă  un reclassement total, en triant avec soin toutes les sous-collections puis en les arrangeant d’une maniĂšre qui pourrait ĂȘtre isomorphe Ă  une table Ă  quatre entrĂ©es : grands et petits, dentelĂ©s et simples, rouges et bleus, carrĂ©s et ronds, correspondant spatialement Ă  deux ensembles de quatre sous-collections (chacune rĂ©partie selon les dimensions haut-bas et gauche-droite, ce qui donne trois dimensions jusqu’ici), et formĂ©es exclusivement de grands Ă©lĂ©ments sur lesquels sont posĂ©s les petits (quatriĂšme dimension en hauteur). Seulement ce bel exemple manifeste plusieurs asymĂ©tries par croisements : la moitiĂ© des plans est en haut en I et en bas en II ; les dentelĂ©s et les simples sont d’autre part en diagonales en I et pas en II. La classification est donc complĂšte, mais sans plan d’ensemble.

Myr (6 ; 2) classe les ronds rouges en petits et grands. AprÚs adjonction des bleus, elle les répartit en bleus et rouges (sans distinction de grandeurs). Adjonction des ronds dentelés : rouges en I avec différenciation en sous-collections de dentelés et non-dentelés et de grands et petits ; en II sont tous les bleus, sans sous-collections. Adjonction des carrés : tous les rouges en I et les bleus en II, mélangés les uns et les autres.

Hug (6 ; 4) rĂ©partit d’abord en grands et petits (ronds rouges), puis aprĂšs la premiĂšre adjonction (ronds bleus) en bleus et rouges. Cette dichotomie simple subsiste Ă  la seconde adjonction (ronds dentelĂ©s), mais, Ă  la troisiĂšme (carrĂ©s des deux couleurs et avec ou sans dentelure), il dit : « Ah ! Cette fois j’en ai beaucoup, il faut que je travaille bien. » Il se borne nĂ©anmoins Ă  mettre comme avant les bleus en I et les rouges en II sans diffĂ©renciations. « On pourrait faire autrement ? — Non, on ne peut pas. — Et comme ça (on met ensemble deux dentelĂ©s) ? — Non, ça ne va pas ; (oui,) on pourrait mettre les petites Ă©toiles ici. » Il essaye puis s’embrouille et finit par deux grandes classes sans diffĂ©renciations : les grands et les petits.

Jac (6 ; 7) commence par rĂ©partir les ronds rouges en grands et petits. AprĂšs adjonction des bleus : table Ă  double entrĂ©e. Adjonction des ronds dentelĂ©s : il en retient les grands et les classe d’abord en rouges (I) et bleus (II), puis il leur adjoint les grands non dentelĂ©s de mĂȘmes couleurs en les plaçant par dessous, ce qui donne une nouvelle table Ă  double entrĂ©e. Mais lorsqu’il veut y placer les petits ronds (et il les met sur les grands, ce qui donne une troisiĂšme dimension en hauteur) il met les petits dentelĂ©s sur les grands non dentelĂ©s et les petits non dentelĂ©s sur les grands dentelĂ©s, ce qui donne un croisement. De mĂȘme, lors de l’adjonction des carrĂ©s, il commence par une rĂ©partition en carrĂ©s et ronds et une diffĂ©renciation entre dentelĂ©s et non, mais pour les grandeurs et les couleurs il se livre Ă  une sĂ©rie de subdivisions sans plan ni symĂ©tries, ce qui aboutit Ă  nouveau Ă  une sĂ©rie de croisements.

Pie (6 ; 8) dĂ©bute par les grandeurs (pour les ronds rouges) puis, dĂšs l’adjonction des bleus, s’en tient jusqu’à la fin Ă  une dichotomie bleu-rouge sans aucune sous-classe. Pour les dentelĂ©s, il se borne Ă  dire : « Oh ! C’est marrant : comme des Ă©toiles ! », mais il les mĂ©lange aux autres.

Kec (6 ; 10) s’en tient du dĂ©but Ă  la fin Ă  la dichotomie grand-petit. Lorsque, selon la techn. IV, on demande les diverses possibilitĂ©s au fur et Ă  mesure des adjonctions (en recommençant le tout et sans boĂźtes), il parvient Ă  rĂ©partir selon les dichotomies carrĂ©-rond, bleu-rouge, et grand-petit, mais il n’en diffĂ©rencie aucune en subdivisions.

Ces rĂ©ponses de 5-6 ans marquent un progrĂšs Ă©vident sur celles de 3-4 ans, en ce sens que les persĂ©vĂ©rations et les oublis, autrement dit les actions temporelles Ă  sens unique ou les absences d’actions temporelles font place Ă  des rĂ©troactions, sous la forme de remaniements tendant Ă  concilier les nouveaux Ă©lĂ©ments avec les systĂšmes antĂ©rieurement adoptĂ©s :

(1) Tout d’abord, on trouve beaucoup moins de persĂ©vĂ©ration proprement dite, telle qu’elle se prĂ©sente chez les sujets de 3-4 ans, qui peuvent changer de critĂšre quand on leur donne l’exemple mais qui n’y parviennent ni spontanĂ©ment ni mĂȘme sur simple demande de « faire autrement ». En effet, on ne saurait dire qu’il y a persĂ©vĂ©ration quand le sujet conserve sans plus le premier critĂšre et fait des subdivisions en fonction des suivants : il n’y a persĂ©vĂ©ration que quand le sujet ne s’aperçoit pas des nouveautĂ©s ou les nĂ©glige faute d’ĂȘtre capable de construire une nouvelle dichotomie. Mais il reste Ă  savoir s’il n’en est pas capable ou s’il prĂ©fĂšre seulement s’en tenir Ă  une dichotomie simple en y incorporant systĂ©matiquement tous les nouveaux Ă©lĂ©ments. À cet Ă©gard, Get s’en tient jusqu’à la fin Ă  la division initiale en grands et petits et commence seulement lors de la derniĂšre adjonction (carrĂ©s) Ă  essayer de faire des subdivisions : mais on voit alors Ă  sa maladresse (pas de symĂ©tries, etc.) qu’il Ă©prouve une difficultĂ© rĂ©elle Ă  se dĂ©tacher du systĂšme adoptĂ© jusque-lĂ , ce qui tĂ©moigne bien d’un certain effet de persĂ©vĂ©ration. Myr substitue dĂšs la premiĂšre adjonction la dichotomie des couleurs Ă  celle des grandeurs et s’y tient jusqu’à la fin : or, ici Ă  nouveau, le fait qu’elle essaie des subdivisions lors de la seconde adjonction (mais en I seulement) et qu’elle y renonce lors de la troisiĂšme adjonction montre que la persĂ©vĂ©ration l’emporte encore sur la rĂ©troaction. Pie et Kec de mĂȘme conservent leur dichotomie (initiale ou seconde) jusqu’à la fin sans subdivisions, mais Kec montre qu’il serait capable de lui en substituer d’autres.

(2) On retrouve plus souvent (mais moins qu’à 3-4 ans) des rĂ©actions d’oubli ou de nĂ©gligence des critĂšres antĂ©rieurs lors de l’adoption des nouveaux. Cette rĂ©action devient rare lors de la premiĂšre adjonction : c’est cependant le cas de Fan et de Pie qui oublient les grandeurs lorsqu’ils passent aux couleurs. Quant Ă  Myr et Hug qui font de mĂȘme un moment, ils reviennent Ă  ce critĂšre dans la suite. Par contre le nombre des oublis des premiers critĂšres augmente naturellement lors des deuxiĂšme et troisiĂšme adjonctions.

(3) On trouve encore, mais de moins en moins, des assemblages mixtes de nature contradictoire : par exemple Sab, aprÚs avoir construit une table à double entrée des dentelés (en rouges + bleus et petits + grands), veut y incorporer les formes simples, elle intervertit les couleurs. Ce genre de réactions semble disparaßtre à 6 ans.

(4) La nouveautĂ© essentielle du stade est l’effort de conciliation des Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s avec le systĂšme antĂ©rieur. La forme la plus simple de cet effet rĂ©troactif est la diffĂ©renciation des collections initiales, mais procĂ©dant de proche en proche et sans symĂ©trie : Get (Ă  la fin) et Myr en sont des exemples.

(5) Une forme un peu plus poussĂ©e de remaniement consiste Ă  subdiviser en recherchant les symĂ©tries entre les deux boĂźtes, mais en se contentant de symĂ©tries locales et sans atteindre les symĂ©tries d’ensemble : par exemple Fan (Ă  la fin), Bae, Nid (croisements), Jac (id.).

(6) Lorsque les symĂ©tries sont rĂ©ussies le sujet parvient Ă  construire des tables Ă  double entrĂ©e correctes, qui rĂ©solvent alors le problĂšme de l’incorporation des Ă©lĂ©ments nouveaux dans les systĂšmes antĂ©rieurs en diffĂ©renciant ceux-ci pour tenir compte des critĂšres supplĂ©mentaires. Mais il est essentiel d’insister sur le fait que les tables Ă  double entrĂ©e propres Ă  ce stade ne sont encore Ă©laborĂ©es que de proche en proche, lors des adjonctions successives, et non pas par application d’un schĂšme anticipateur : il ne s’agit en fait que de subdivisions progressives arrangĂ©es symĂ©triquement (cf. Car, Sab, Nid, Jac au dĂ©but). Lors d’adjonctions aboutissant Ă  plus de deux critĂšres, il y a en gĂ©nĂ©ral recul aux formes prĂ©cĂ©dentes de rĂ©actions.

(7) On trouve nĂ©anmoins dĂ©jĂ  des cas de tables Ă  triple (Rie) et mĂȘme quadruple entrĂ©e (Nid) mais l’emploi de la techn. III (Rie) ou les asymĂ©tries subsistantes (Nid) montrent le caractĂšre encore empirique de ces constructions.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si l’élaboration de tables Ă  deux entrĂ©es ou davantage semble plus prĂ©coce dans les prĂ©sentes Ă©preuves que dans celles du chap. VI, il convient de se rappeler que la technique des adjonctions successives conduit beaucoup plus naturellement Ă  la construction de telles tables que la classification d’un ensemble complexe d’élĂ©ments prĂ©sentĂ©s tous simultanĂ©ment : en ce dernier cas, en effet, il s’agit de tenir compte Ă  la fois des diverses dichotomies possibles, ce qui suppose un schĂšme anticipateur, tandis que, quand elles sont prĂ©sentĂ©es successivement par adjonction d’élĂ©ments nouveaux, il suffĂźt de diffĂ©renciations de proche en proche pour imiter la multiplication opĂ©ratoire sans la dominer. Ce que ces faits dĂ©montrent clairement, par contre, est l’existence d’un processus rĂ©troactif d’influence croissante, se traduisant par les remaniements sous l’effet des adjonctions successives.

Examinons enfin les rĂ©actions du stade III (7-8 ans et plus) au cours duquel ces rĂ©troactions se doublent d’une anticipation des arrangements possibles :

Ste (7 ; 1) classe les ronds rouges en grands et petits. AprĂšs adjonction des bleus, il subdivise en grands et petits les deux classes des rouges et des bleus (table Ă  double entrĂ©e). AprĂšs adjonction des ronds dentelĂ©s, il subdivise en I les deux sous-classes de grands et petits en dentelĂ©s et non dentelĂ©s et procĂšde de mĂȘme en II mais avec un croisement qu’il corrige ensuite (table Ă  triple entrĂ©e). Adjonction des carrĂ©s : il rĂ©partit alors en I les carrĂ©s non dentelĂ©s selon les grandeurs et les couleurs et en II les carrĂ©s dentelĂ©s selon la mĂȘme disposition, ce qui constitue donc Ă  nouveau une table Ă  triple entrĂ©e ; aprĂšs quoi il pose sur les carrĂ©s les ronds de mĂȘmes grandeurs et couleurs, ce qui ajoute une quatriĂšme dimension Ă  la table.

Bar (7 ; 6) rĂ©partit les ronds rouges en grands et petits puis subdivise les deux classes, aprĂšs adjonction des bleus, en bleus et rouges. Lors de l’adjonction des ronds dentelĂ©s, il maintient sa rĂ©partition en grands et petits et met en I les dentelĂ©s au haut de la boĂźte avec bleus dessous et rouges dessus et les non-dentelĂ©s au bas de la boĂźte avec mĂȘme distribution des couleurs ; en II sont placĂ©s les petits de façon exactement symĂ©trique (table Ă  triple entrĂ©e). Lors de l’adjonction des carrĂ©s il maintient encore le mĂȘme cadre et subdivise simplement chacune des sous-classes prĂ©cĂ©dentes en deux (carrĂ©s et ronds), ce qui donne une table Ă  quadruple entrĂ©e.

Gol (8 ; 0) commence de mĂȘme par rĂ©partir les ronds rouges en grands (I) et petits (II), puis par les subdiviser en rouges et bleus. AprĂšs adjonction des ronds dentelĂ©s, elle renonce Ă  la division en couleurs et rĂ©partit les grands (toujours en I) en ronds simples au haut de la boĂźte et dentelĂ©s en bas ; mĂȘme distribution pour les petits en II. Lors de l’adjonction des carrĂ©s elle subdivise les grands en carrĂ©s simples et dentelĂ©s et en ronds simples et dentelĂ©s, avec mĂȘme rĂ©partition en II pour les petits (donc table Ă  triple entrĂ©e avec nĂ©gligence de la couleur). Par contre, lorsqu’on demande d’autres classements possibles elle les construit (par exemple ronds en I, carrĂ©s en II et subdivisions symĂ©triques), mais en s’en tenant aux tables Ă  triple entrĂ©e.

Rau (8 ; 2) dĂ©bute par grands et petits, puis aprĂšs adjonction des ronds bleus il rĂ©partit les ronds en bleus et rouges avec subdivision en grands et petits. Lors de l’adjonction des ronds dentelĂ©s le cadre est maintenu mais les bleus (I) sont rĂ©partis en dentelĂ©s (avec subdivision en grands et petits) et non-dentelĂ©s (mĂȘme subdivision) ; il en est exactement de mĂȘme des rouges en II (table Ă  triple entrĂ©e). AprĂšs adjonction des carrĂ©s, il subdivise les bleus (I) en carrĂ©s et ronds, dentelĂ©s et non-dentelĂ©s (ces derniers posĂ©s sur les premiers) et grands et petits, avec rĂ©partition symĂ©trique des rouges en II (table Ă  quadruple entrĂ©e).

Bar (8 ; 8) dĂ©bute comme Ran (grandeurs puis couleurs) jusqu’à la table Ă  triple entrĂ©e aprĂšs adjonction des ronds dentelĂ©s. Seulement, lors de l’adjonction finale des carrĂ©s, elle ne construit pas de quatriĂšme entrĂ©e et se borne Ă  des tables Ă  double entrĂ©e, mais selon les trois combinaisons possibles : dentelĂ©s ou non, carrĂ©s ou ronds et bleu ou rouge avec les grandeurs comme seconde dimension.

Hag (8 ; 9) conserve le mĂȘme systĂšme de deux classes jusqu’à la fin (grands et petits), mais, lorsque, aprĂšs la derniĂšre adjonction, on demande d’arranger autrement, elle construit les mĂȘmes tables Ă  triple entrĂ©e que Bar.

Hen (9 ; 3) se borne jusqu’à la derniĂšre adjonction Ă  des tables Ă  double entrĂ©e avec comme cadre le couple grands-petits et en variant le critĂšre de la seconde dimension. Lors de l’adjonction des carrĂ©s il conserve le mĂȘme cadre et subdivise en ronds et carrĂ©s puis en dentelĂ©s et non dentelĂ©s en posant enfin les bleus sur les rouges (table Ă  quadruple entrĂ©e). « Pourrais-tu faire autrement ? — Oh oui, tous les dentelĂ©s d’un cĂŽtĂ© et les autres de l’autre. Il doit y en avoir trois de chaque sorte (= trois couples de caractĂšres, sans compter ceux du cadre). Ça en fait beaucoup (il refait une table Ă  quatre dimensions). »

Ces réactions du troisiÚme stade sont assez nettement distinctes des précédentes :

(1) Il n’y a plus de persĂ©vĂ©ration. Lorsqu’un sujet reproduit sans varier la mĂȘme dichotomie jusqu’à la derniĂšre adjonction (comme Hag), ce n’est pas faute de mobilitĂ© rĂ©troactive, mais pour se simplifier la tĂąche : il suffit pour s’en assurer de demander si d’autres arrangements sont possibles et l’on voit le sujet construire des tables Ă  triple ou quadruple entrĂ©e.

(2) Il n’y a presque plus d’oublis des classifications prĂ©cĂ©dentes, sinon par distraction momentanĂ©e ou choix intentionnel : par exemple Gol nĂ©glige la couleur en se contentant de tables Ă  deux puis Ă  trois entrĂ©es (au lieu de trois et de quatre).

(3) Il n’y a plus de subdivisions contradictoires ni de subdivisions empiriques sans symĂ©tries.

(4) Les remaniements auxquels donnent lieu les adjonctions de nouveaux Ă©lĂ©ments peuvent s’effectuer sans aucune modification des cadres antĂ©rieurs et par simples subdivisions nouvelles s’ajoutant aux anciennes, ou au contraire avec modification des subdivisions antĂ©rieures ou des cadres eux-mĂȘmes. Par exemple, Bar conserve d’un bout Ă  l’autre le cadre gĂ©nĂ©ral en grands et petits, mais, lors de la seconde adjonction il substitue Ă  la subdivision en bleus et rouges la subdivision en dentelĂ©s ou non (les couleurs donnant lieu Ă  une nouvelle subdivision de rang 3 subordonnĂ©e Ă  la prĂ©cĂ©dente) ; lors de la troisiĂšme adjonction il conserve le tout et ajoute simplement une subdivision de rang 4. Par contre, Ste modifie deux fois le cadre gĂ©nĂ©ral et plusieurs fois les subdivisions.

(5) Mais peu importe l’ordre dans lequel les diffĂ©rentes subdivisions sont effectuĂ©es (puisqu’il s’agit de rĂ©actions multiplicatives et non pas d’inclusions simples et qu’ainsi les couleurs interfĂšrent avec les grandeurs, les formes gĂ©nĂ©rales et la prĂ©sence ou absence de dentelures, sans aucun ordre nĂ©cessaire d’emboĂźtement) : l’important est de savoir si les sujets de ce stade cherchent Ă  concilier (ou sont capables de concilier) les nouveaux critĂšres (adjonctions) avec les anciens ou si comme aux stades prĂ©cĂ©dents ils sont portĂ©s Ă  sacrifier les critĂšres antĂ©rieurs aux ultĂ©rieurs ou l’inverse. Or cette intĂ©gration rĂ©troactive se marque par la gĂ©nĂ©ralitĂ© des rĂ©actions multiplicatives : la construction d’une table Ă  double entrĂ©e est gĂ©nĂ©rale lors de la premiĂšre adjonction, et, ou bien le sujet construit ensuite de lui-mĂȘme les tables Ă  triple ou quadruple entrĂ©e, ou bien il se contente de deux ou trois entrĂ©es, mais avec possibilitĂ© de changer ses critĂšres Ă  volontĂ©.

(6) Les multiplications logiques Ă  2, 3 ou 4 dimensions sont, d’autre part, anticipatrices. La preuve de l’intervention d’un schĂšme anticipateur de nature opĂ©ratoire est parfois donnĂ©e spontanĂ©ment par le sujet, lorsqu’il annonce ses projets : « Il doit y en avoir trois de chaque sorte, ça fait beaucoup », dit ainsi Hen en parlant des trois subdivisions Ă  introduire aprĂšs la premiĂšre dichotomie. Dans la plupart des cas, le caractĂšre anticipateur du schĂšme multiplicatif assurant le remaniement rĂ©troactif n’est par contre attestĂ© que par la mobilitĂ© dont tĂ©moigne le sujet lorsqu’on lui demande de reclasser autrement ce qu’il vient d’arranger (nous analyserons d’ailleurs directement dans la suite les capacitĂ©s d’anticipation propres aux divers niveaux : voir le § 3).

En conclusion, la prĂ©sente recherche Ă©claire d’une maniĂšre particuliĂšrement nette les mĂ©canismes prĂ©opĂ©ratoires puis opĂ©ratoires conduisant du stade I au stade III : tandis qu’au niveau des collections figurales il n’y a encore ni rĂ©troaction ni anticipation permettant au sujet de concilier les nouveaux Ă©lĂ©ments avec les classifications antĂ©rieures (chaque classement Ă©tant ainsi dominĂ© par certains facteurs figuraux antĂ©rieurs ou actuels, sans synthĂšse entre eux), le progrĂšs consiste Ă  rendre possibles des remaniements toujours plus systĂ©matiques dont le double caractĂšre rĂ©troactif et anticipateur permet l’intĂ©gration du nouveau dans l’ancien avec diffĂ©renciations mobiles des cadres initiaux.

§ 2. Les changements de critÚre exigeant un remaniement des classifications déjà achevées

Dans l’expĂ©rience prĂ©cĂ©dente les Ă©lĂ©ments sont donnĂ©s successivement, ce qui oblige rĂ©troactivement Ă  des remaniements, soit par subdivisions, etc., des classes dĂ©jĂ  constituĂ©es, soit par refonte de tout le classement. Dans la prĂ©sente expĂ©rience tous les Ă©lĂ©ments sont donnĂ©s simultanĂ©ment et, une fois le classement total achevĂ©, on demande s’il est possible d’en refaire un autre (ou deux) en modifiant le critĂšre de dĂ©part. On se sert du mĂȘme matĂ©riel initial (carrĂ©s et ronds, rouges et bleus, et deux grandeurs, sans les dentelures), mais le problĂšme Ă  rĂ©soudre est naturellement plus difficile, pour les deux raisons suivantes : d’une part, il est plus facile de faire une classification multiplicative si l’attention est attirĂ©e successivement sur les trois ou quatre dichotomies possibles (A1 et A’1 ; A2 et A’2 ; A3 et A’3 ; etc.) que si tous les Ă©lĂ©ments sont donnĂ©s ensemble de telle sorte que le sujet ne peut savoir d’emblĂ©e si la classification sera multiplicative (dichotomies interfĂ©rant entre elles) ou additive (emboĂźtements successifs : A < B < C, etc.); d’autre part, il est plus facile de remanier ce qui est dĂ©jĂ  classĂ© lorsque les classes sont peu nombreuses et qu’il s’agit simplement d’incorporer des Ă©lĂ©ments nouveaux que de refondre le tout en cherchant un nouveau critĂšre ou en modifiant l’ordre suivi jusque-lĂ . De toute maniĂšre, le problĂšme se pose autrement et il importait donc de complĂ©ter l’examen des rĂ©actions aux incorporations successives par celui des changements globaux de critĂšres pour nous faire une opinion adĂ©quate sur le degrĂ© de mobilitĂ© rĂ©troactive des sujets de nos stades I à III (ou II et III). Pour que la comparaison soit plus complĂšte, nous avons d’ailleurs ajoutĂ© Ă  l’expĂ©rience du changement de critĂšre portant sur trois couples de qualitĂ©s (forme, couleur et grandeur) trois sortes d’adjonctions aprĂšs coup : des Ă©lĂ©ments avec fortes diffĂ©rences de grandeur, d’autres avec trous (les figures trouĂ©es en leur centre ou non trouĂ©es correspondant ainsi aux formes dentelĂ©es ou non dentelĂ©es du § 1) et enfin de grands carrĂ©s jaunes (s’ajoutant aux rouges et bleus).

La technique est alors en deux mots la suivante. On donne d’abord Ă  l’enfant des carrĂ©s et des ronds rouges et bleus et de deux grandeurs (de 25 mm de cĂŽtĂ© ou de diamĂštre ou de 50 mm de chaque). AprĂšs quoi on prie l’enfant de dire ce qu’il voit (par description verbale des Ă©lĂ©ments). On lui demande ensuite une classification libre, puis une dichotomie selon deux grandes boĂźtes (permettant les subdivisions si le sujet le dĂ©sire, mais n’y obligeant pas). Puis on demande un autre classement, et cela jusqu’à trois classifications successives. Enfin sur certains sujets on a utilisĂ© des grandeurs de 13 Ă  75 mm de cĂŽtĂ© ou de diamĂštre (avec adjonction Ă©ventuelle de grands carrĂ©s jaunes et de figures trouĂ©es).

Donnons d’abord les rĂ©sultats numĂ©riques obtenus sur 60 sujets de 5 Ă  8-9 ans et indiquant le nombre de critĂšres auxquels l’enfant est parvenu au cours d’une interrogation homogĂšne 2 (une quarantaine d’autres sujets ont Ă©tĂ© examinĂ©s avec diverses variations dans l’interrogation clinique) :

Tableau XVIII. Nombre des critÚres obtenus de 5 à 9 ans

Âges (n de sujets) Critùres 3 : 0 1 2 3 2 + 3
5 ans (12) 27 % 46 % 27 % 0 27 %
6 ans (17) 12 % 12 % 47 % 29 % 76 %
7 ans (18) 5 % 11 % 56 % 28 % 84 %
8-9 ans (13) 0 0 31 % 69 % 100 %

On voit d’abord que si les rĂ©ussites de la construction des tables Ă  deux ou plusieurs entrĂ©es sont plus tardives qu’avec la technique du § 1, pour les raisons qu’on a dĂ©jĂ  vues, les classifications Ă  deux ou trois critĂšres n’en atteignent pas moins le 75 % des cas dĂšs 6 ans, c’est-Ă -dire peu avant le niveau opĂ©ratoire de 7-8 ans. Or, une fois l’enfant capable de rĂ©partir le mĂȘme matĂ©riel selon deux ou trois dichotomies exhaustives, il n’est pas loin de savoir les grouper simultanĂ©ment selon un schĂšme multiplicatif.

Mais le problĂšme n’est pas, en ce chapitre, de revenir sur les dĂ©veloppements des classifications additives (chap. I-V) et multiplicatives (chap. VI) : il est de dĂ©gager les facteurs de mobilitĂ© rĂ©troactive et anticipatrice susceptibles d’expliquer ces deux dĂ©veloppements solidaires. Or, le tableau qui prĂ©cĂšde nous fournit un indice quantitatif net des progrĂšs de la mobilitĂ© rĂ©troactive (remaniement du classement d’ensemble par un ou deux changements de critĂšre ou absence de remaniement par fixation Ă  un seul critĂšre ou dĂ©faut de dichotomie initiale exhaustive). L’analyse qualitative des cas va nous permettre, d’autre part, un complĂ©ment utile Ă  ce que nous a dĂ©jĂ  appris, au § 1, l’incorporation des Ă©lĂ©ments successifs : nous allons nous demander, en effet, s’il existe une relation entre le degrĂ© de mobilitĂ© rĂ©troactive de l’enfant — mesurable Ă  la maniĂšre dont il parvient ou non aux remaniements avec changements de critĂšre — et son degrĂ© de mobilitĂ© anticipatrice, estimĂ© Ă  la maniĂšre dont il entreprend sa classification spontanĂ©e initiale et dont il rĂ©ussit les premiĂšres dichotomies qu’on lui demande de faire.

Pour Ă©tudier cette relation, examinons d’abord les sujets du stade II (5-7 ans en moyenne), dont nous connaissons dĂ©jĂ  la faible mobilitĂ© rĂ©troactive et dont il s’agira d’établir les connexions avec leur degrĂ© de capacitĂ© anticipatrice :

Bla (5 ; 0) commence par une figure composite (objet collectif) du type des rĂ©actions du stade I (grands carrĂ©s rouges accolĂ©s rĂ©unis Ă  de petits carrĂ©s rouges). « Tu peux mettre en tas ? — (Il construit cinq petites collections : grands carrĂ©s rouges, petits carrĂ©s rouges, petits ronds rouges, petits carrĂ©s bleus et ronds bleus des deux tailles. On donne alors les deux boĂźtes : il met dans la premiĂšre tous les carrĂ©s (petits et grands, rouges et bleus) mais aussi des ronds bleus (petits et grands) et dans la seconde les ronds rouges plus Ă  nouveau des ronds bleus (petits et grands). « Ça va ensemble ? — Non (il prend les petits ronds bleus de I et les met en II). — Et ça (grands ronds bleus) ? — Il faut mettre lĂ  (il prend une troisiĂšme boĂźte III). — Mais si on met tout en deux boĂźtes ? — (Il aboutit Ă  mettre tous les bleus en III et tous les rouges en II). »

On remĂ©lange le tout et on demande une nouvelle classification : il fait de petites collections des grands carrĂ©s rouges, des petits ronds rouges et des petits carrĂ©s rouges, des petits carrĂ©s bleus, des petits ronds bleus et des grands ronds bleus, puis il met tous les rouges en I et tous les bleus en II. Il ne trouve pas d’autres critĂšres. Lorsqu’on introduit le grand carrĂ© jaune il le met seul en I et tout le reste en II, sans trouver d’amĂ©liorations. Par contre, quand on place tous les carrĂ©s en I et tous les ronds en II, il accepte le systĂšme « parce qu’ils sont tous ronds là » (II) et ici (I) « tous carrĂ©s ».

Nyf (5 ; 0) procĂšde par petits tas puis met en boĂźtes : en I les petits carrĂ©s bleus et rouges, en II les ronds par petits tas sĂ©parĂ©s (grands et petits) et en III les grands carrĂ©s rouges. On demande le classement en deux boĂźtes (aprĂšs nouveau mĂ©lange) : il met en I les grands carrĂ©s rouges et quelques grands ronds bleus et en II les petits ronds bleus et quelques grands ronds bleus (la collection I Ă©tant donc composĂ©e de grands et la collection II de bleus, mais sans dichotomie). Il met ensuite tous les ronds en I et tous les carrĂ©s en II. Nouveau mĂ©lange avec demande d’un nouveau classement : il recommence Ă  faire de petits tas en les rapprochant soit par la forme soit par la couleur et finit par mettre tous les bleus en I et les rouges en II. On introduit le grand carrĂ© jaune : il le met avec les rouges « parce que c’est la mĂȘme grandeur » (il montre les grands carrĂ©s rouges). »

Jae (5 ; 2) procĂšde par examen un Ă  un et aboutit Ă  une rĂ©partition en ronds et carrĂ©s. « Tu peux faire autrement en deux tas ? — Oui (reprend les Ă©lĂ©ments un Ă  un et les groupe progressivement pour aboutir Ă  nouveau Ă  la dichotomie en ronds et carrĂ©s). — Tu as dĂ©jĂ  fait ça ? — Oui. — Tu peux trouver un autre moyen pour les mettre autrement ? — Oui (aboutit Ă  nouveau Ă  la dichotomie ronds + carrĂ©s). — Et comme ça, ça irait (on les rĂ©partit en bleus et rouges) ? Ils sont pareils (I) ? — Non, parce qu’il y a des ronds et des carrĂ©s. » Lorsqu’on ajoute les Ă©lĂ©ments trouĂ©s d’un orifice circulaire, Jac se borne Ă  dire qu’« ils sont ronds et carrĂ©s et qu’il y en a qui ont un rond (= l’orifice mĂ©dian !) ».

Duc (5 ; 3) « Qu’est-ce que tu vois ? — Des ronds, des carrĂ©s, des gros ronds, des petits carrĂ©s. — Autre chose ? — Non. » Il construit ensuite de proche en proche six petits tas puis les rĂ©partit dans les deux boĂźtes : en I les petits carrĂ©s rouges et en II les autres petites collections juxtaposĂ©es. AprĂšs nouveau mĂ©lange et priĂšre de trouver un autre classement, il met en I les grands carrĂ©s rouges et en II les cinq petites collections restantes.

Roh (5 ; 3) aboutit de mĂȘme Ă  six petits tas qu’il rĂ©partit ensuite : en I les grands et petits carrĂ©s rouges et en II tout le reste (comprenant des ronds rouges, des carrĂ©s bleus, etc.). « Pourquoi as-tu mis ceux-là (I) ensemble ? — C’est des petits, ça (= les petits carrĂ©s rouges). — Et ça (les grands, qui sont aussi en I) ? — Des grands. — Alors, c’est comment, tout ça (I) ? — 
 — Alors, arrange-les. — (Il modifie simplement les positions des sous-collections Ă  l’intĂ©rieur de chaque boĂźte I et II.) — Ils sont comment, là (I) ? — C’est tous des carrĂ©s (juste). — Et lĂ  (II) ? — C’est pas des carrĂ©s (faux). — Tous ? — (Il met les carrĂ©s bleus en I.) — Essaye de faire d’une autre maniĂšre (on mĂ©lange tout). — (En I les carrĂ©s et en II les ronds.) — Tu avais dĂ©jĂ  fait ça ? — Oui. — Et autrement ? (Pas de rĂ©action. On commence alors Ă  classer par couleurs.) Qu’est-ce qu’on a mis ici ? — Des rouges. — Et là ? — Des bleus. — Alors continue. — (Il recommence selon le critĂšre forme.) »

Lie (5 ; 5) met en trois ensembles : (I) les petits carrĂ©s bleus et rouges, (II) les grands ronds bleus et grands carrĂ©s rouges et (III) les petits ronds bleus et rouges. Puis il corrige en : (I) petits carrĂ©s bleus, (II) petits et grands carrĂ©s rouges, (III) les ronds. « Ça va ensemble (III) ? — Ils sont tous ronds. — Et ça (II) ? — Ils sont tous carrĂ©s. — Et ça (I) ? — Tous carrĂ©s aussi. » En deux boĂźtes, il divise en ronds et en carrĂ©s et recommence Ă  chaque essai. L’expĂ©rimentateur rĂ©partit alors le tout en rouges (I) et bleus (II) : « Ça va ensemble (I) ? — Non. — Tu es sĂ»r ? — Oui. » Le grand carrĂ© jaune, introduit ensuite, est simplement classĂ© dans les carrĂ©s.

Ros (5 ; 5) fait six petites collections et les rĂ©partit dans les deux boĂźtes en rouges et bleus. On demande un nouveau classement : il commence par les petits carrĂ©s rouges en I et les petits ronds bleus en II ; puis il continue de proche en proche avec flottement entre le critĂšre forme et le critĂšre couleur et finit par mettre en I les carrĂ©s et en II les ronds. On demande un troisiĂšme classement diffĂ©rent et Ros semble atteindre le critĂšre grandeur en mettant de proche en proche tous les petits en I et les grands en II ; mais il corrige ensuite l’essai « parce que (en I) il y a plus de rouges que de bleus » et il retombe sur le critĂšre couleur.

Kun (5 ; 6) aboutit Ă  une dichotomie en bleus et rouges et la rĂ©pĂšte encore deux fois lorsqu’on demande un second et un troisiĂšme classements. On introduit alors le grand carrĂ© jaune qu’il ajoute Ă  la collection des bleus : « Ça va ici (II) ? — Oui (= tous rouges). — Et là (I) ? — Non, parce qu’il y a des bleus et des jaunes. » On commence Ă  classer en ronds et carrĂ©s : Kun continue correctement mais justifie ce qu’il fait en disant : « C’est parce qu’ils sont bleus et rouges. »

Nous constatons donc, avec cette technique comme avec celle du § 1, que les sujets de ce stade II font preuve d’une faible mobilitĂ© rĂ©troactive, ce qui se manifeste par une difficultĂ© assez systĂ©matique aux remaniements selon de nouveaux critĂšres (la persĂ©vĂ©ration l’emporte naturellement ici sur ce que nous appelions aussi l’oubli des critĂšres prĂ©cĂ©dents puisqu’il s’agit, dans le cas particulier, de remanier l’ensemble d’une classification dĂ©jĂ  construite et non pas de remanier les classements partiels au fur et Ă  mesure des incorporations nouvelles).

Le problĂšme est alors de pousser l’analyse de ce manque de mobilitĂ© rĂ©troactive en cherchant s’il prĂ©sente quelque relation avec un dĂ©faut concomitant de mobilitĂ© anticipatrice : or, contrairement Ă  la technique du § 1, celle que nous employons ici fournit un certain nombre de renseignements Ă  cet Ă©gard, puisque nous assistons, pour chaque sujet, Ă  son classement spontanĂ© prĂ©alable en fonction de l’ensemble des Ă©lĂ©ments en jeu.

D’un tel point de vue, l’indice le plus intĂ©ressant (lorsque le sujet construit plusieurs sous-collections, comme c’est presque toujours le cas ici) consiste Ă  Ă©tablir : (1) si l’enfant procĂšde Ă  partir des sous-collections Ă©lĂ©mentaires d’ordre A pour aboutir par rĂ©unions successives Ă  des collections d’ordre supĂ©rieur B ou C en dĂ©couvrant seulement alors les dichotomies B + B’, etc. (dues au fait que les A1, A2, etc. constituent une collection totale B et que les A3, A1, etc. constituent une autre totalitĂ© B’) ; ou (2) si, au contraire, le sujet part des ensembles les plus gĂ©nĂ©raux d’ordre C ou B pour les subdiviser selon des dichotomies B et B’, ou A et A’ (ou encore A2 et A’2, rĂ©pondant Ă  A1 et A’1 en B), etc. La signification d’une telle diffĂ©rence est que, quand le sujet suit ce second ordre que nous appellerons descendant (2 : passage des ensembles plus gĂ©nĂ©raux aux plus spĂ©ciaux par subdivisions ou dichotomies), c’est ordinairement parce qu’il procĂšde de façon anticipatrice, ce qui lui permet alors de changer plus facilement de critĂšres rĂ©troactivement ; par contre, lorsque la mĂ©thode suivie est ascendante (1 : passage des sous-collections initiales Ă  de plus grands ensembles par rĂ©unions progressives), c’est en gĂ©nĂ©ral parce que le sujet procĂšde de proche en proche, sans anticipations et par consĂ©quent sans non plus de mobilitĂ© rĂ©troactive au moment oĂč il s’agit de changer de critĂšres.

Or, il est frappant de constater que dans la prĂ©sente Ă©preuve, oĂč un matĂ©riel complexe doit ĂȘtre classĂ© spontanĂ©ment au prĂ©alable par l’enfant, les sujets du stade II procĂšdent tous de proche en proche par la mĂ©thode ascendante et sans anticipation. Bla, aprĂšs sa figure composite, construit cinq petites collections qu’il ne parvient pas ensuite Ă  dichotomiser sans tĂątonnements ; Nyf procĂšde de mĂȘme. Jae parvient Ă  une rĂ©partition en ronds et carrĂ©s mais aprĂšs examen un Ă  un. Duc et Roh dĂ©butent par des petits tas et manquent les dichotomies initiales. Lie commence par trois ensembles et ne trouve qu’aprĂšs coup la rĂ©partition en ronds et carrĂ©s Ă  laquelle il restera accrochĂ© jusqu’à la fin. Ros et Kun aboutissent plus rapidement Ă  la dichotomie bleus-rouges mais aprĂšs construction d’une sĂ©rie de petites collections. Bref, aucun ne suit un plan aprĂšs inventaire systĂ©matique, mais ils procĂšdent Ă  l’inventaire en construisant d’emblĂ©e des petits tas, c’est-Ă -dire en commençant sans plus le classement, qui manque alors de toute vision anticipatrice. Cependant il a Ă©tĂ© demandĂ© Ă  chacun de ces enfants, avant sa classification spontanĂ©e, de dĂ©crire ce qu’il voit, ce qui aurait permis la formation d’un schĂšme anticipateur : or, ces descriptions prĂ©alables ne consistent qu’en Ă©numĂ©rations incomplĂštes, procĂ©dant au hasard et sans relation avec ce qui suit. Par exemple Duc, qui semble dĂ©buter par une description dichotomique (« des ronds, des carrĂ©s »), ne note qu’imparfaitement les grandeurs (« des gros ronds, des petits carrĂ©s »), omet les couleurs et construit ensuite six petits tas, qu’il rĂ©partit en deux boĂźtes sans relation avec son exposĂ© verbal.

Il est donc clair que le classement ainsi construit en ordre ascendant manque de mobilitĂ© rĂ©troactive (changements systĂ©matiques de critĂšres) pour les mĂȘmes raisons que de mobilitĂ© anticipatrice. L’ordre ascendant comporte, en effet, la recherche initiale du maximum de ressemblance (en comprĂ©hension) entre Ă©lĂ©ments formant de ce fait les plus petites collections ; ensuite seulement ces collections sont groupĂ©es selon des Ă©quivalences de plus en plus larges jusqu’à former de proche en proche les unitĂ©s supĂ©rieures du systĂšme. L’ordre descendant comporte au contraire la recherche initiale des caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux (maximum d’extension, donc minimum de comprĂ©hension), puis un passage aux caractĂšres spĂ©ciaux selon les diverses subdivisions possibles : en ce cas, le sujet est donc obligĂ© simultanĂ©ment d’anticiper les subdivisions, car pour trouver les caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux il a dĂ» passer en revue les diffĂ©rents critĂšres, et de choisir entre les subdivisions compatibles avec ces diffĂ©rents critĂšres. C’est ce choix qui explique alors pourquoi les changements ultĂ©rieurs de critĂšres sont plus faciles en ordre descendant, puisque le choix implique la conscience des diverses possibilitĂ©s. Au contraire, si l’ordre ascendant n’exclut en principe ni l’anticipation ni la mobilitĂ© rĂ©troactive, il ne les implique pas non plus et demeure entiĂšrement compatible avec une marche empirique procĂ©dant de proche en proche : chaque petit tas reposant sur la ressemblance maximale peut, en effet, ĂȘtre constituĂ© indĂ©pendamment des autres et leurs rĂ©unions en unitĂ©s supĂ©rieures peuvent s’effectuer sans choix et par simple dominance fortuite de tel ou tel caractĂšre utilisĂ© dans la construction de la derniĂšre sous-collection. C’est pourquoi, lorsque l’on demande une nouvelle classification, le sujet, qui recommence une mĂȘme marche empirique, a plus de chances de retomber sur les caractĂšres qui l’avaient dĂ©jĂ  frappĂ© que de dĂ©couvrir de nouvelles dichotomies, puisqu’il n’a pas encore eu l’occasion de se livrer Ă  des inventaires systĂ©matiques ni Ă  des choix comme c’eĂ»t Ă©tĂ© le cas dans la mĂ©thode descendante.

Mais il va de soi qu’entre les deux types extrĂȘmes de conduites que nous venons de dĂ©crire, il se prĂ©sente de nombreux intermĂ©diaires, soit que le sujet, dĂ©butant par une mĂ©thode ascendante de proche en proche, en vienne Ă  des anticipations qui rendent par ailleurs possibles les remaniements ou reclassements demandĂ©s, soit que dĂ©butant par des dichotomies descendantes il n’anticipe pas d’emblĂ©e toutes les possibilitĂ©s et retombe dans le tĂątonnement empirique. Voici des exemples de ces cas intermĂ©diaires, que l’on rencontre surtout vers 6-7 ans :

Des (6 ; 9) dĂ©bute par une dichotomie : « Des carrĂ©s et des ronds. — Combien de boĂźtes te faut-il ? — Deux, pour les carrĂ©s et les ronds. — Peut-on faire autrement (on remĂ©lange) ? — (Il met en I les grands carrĂ©s rouges, les petits ronds rouges et les petits ronds bleus et en II les grands ronds bleus, les petits carrĂ©s rouges et les petits carrĂ©s bleus, en trois sous-collections dans chaque boĂźte ce qui donne une symĂ©trie croisĂ©e). — Ça va bien ensemble ? — Ah ! non (il met tous les rouges en I et les bleus en II). — Ça va ? — Oui, parce que ce sont les couleurs. — On peut faire autrement ? — (Il recommence en ronds et carrĂ©s, comme au dĂ©but.) — Et autrement ? — Je ne sais vraiment pas
 Tous les petits avec les petits et les grands avec les grands. » On introduit ensuite le carrĂ© jaune : il reclasse par les formes.

Mar (6 ; 10) dĂ©bute par huit tas qu’il classe en quatre boĂźtes selon un principe de triple entrĂ©e : petits et grands, ronds et carrĂ©s, rouges et bleus. Lorsque l’on demande les classements en deux boĂźtes, il rĂ©partit successivement en bleus et rouges, carrĂ©s et ronds et grands et petits.

Art (7 ; 0) dĂ©bute par trois collections : les grands carrĂ©s, les grands ronds et les petits (subdivisĂ©s par formes et couleurs). « Et en deux boĂźtes (on ne mĂ©lange pas en se contentant de l’anticipation verbale) ? — Des carrĂ©s et des ronds. — Et autrement (toujours sans mĂ©langer) ? — On peut mettre les ronds bleus avec les carrĂ©s bleus et les rouges avec les rouges. — Y a-t-il encore un autre moyen ? — Non — (On mĂ©lange.) — (Il rĂ©partit selon les grandeurs.) LĂ  c’est gros et lĂ  c’est petit. »

Voici maintenant des cas francs d’anticipations par dichotomies descendantes, avec changements de critùres :

Per (7 ; 1) : « Qu’est-ce qu’il y a là ? — Des carrĂ©s et des ronds. — De combien de boĂźtes as-tu besoin ? — Deux : des grands carrĂ©s dans la premiĂšre, des grands ronds dans la seconde
 en tout quatre (prĂ©voit la mĂȘme dichotomie pour les petits). — Et avec deux seulement ? — Les carrĂ©s et les ronds. — Peut-on faire autrement ? — Oui, tous les rouges ensemble et les bleus ensemble. — Et encore autrement ? — Tous les grands ensemble et les petits ensemble. » Pour le grand carrĂ© jaune, Per prĂ©voit les deux possibilitĂ©s d’une classification par la forme et par la grandeur.

Mou (7 ; 6) : « Qu’est-ce que tu vois ? — Des carrĂ©s et des ronds, des petits et des grands. — Combien de tas feras-tu ? — Trois, non, quatre (fait une table Ă  double entrĂ©e et subdivise selon les couleurs). — En deux boĂźtes seulement ? — Les carrĂ©s et les ronds. — Tu peux faire autrement ? — Oui, les bleus et les rouges. »

Gil (8 ; 0) rĂ©partit d’emblĂ©e en bleus et rouges. AprĂšs mĂ©lange il les classe en ronds et carrĂ©s. « Peux-tu faire autrement ? — Oui, tous les gros ensemble et tous les petits ensemble. »

On constate chez ces sujets l’intervention d’une nouvelle attitude. La marche suivie jusqu’ici consistait Ă  rechercher les ressemblances de proche en proche, en passant des plus grandes ressemblances aux plus faibles, avec totalitĂ©s construites par rĂ©unions progressives au cours de tĂątonnements multiples. Au niveau du stade III atteint par ces derniers sujets, l’enfant part au contraire de la totalitĂ© pour la subdiviser en sous-classes, ce qui suppose donc la comprĂ©hension d’un caractĂšre gĂ©nĂ©ral s’appliquant Ă  tous les Ă©lĂ©ments (forme, couleur ou grandeur) et l’anticipation des dichotomies selon l’un ou plusieurs de ces caractĂšres. Ce serait alors cette mobilitĂ© anticipatrice qui expliquerait la mobilitĂ© rĂ©troactive se manifestant par les changements possibles de critĂšres.

Mais pour dĂ©montrer une telle hypothĂšse, il nous reste Ă  Ă©tudier l’anticipation elle-mĂȘme, en demandant aux sujets d’annoncer leurs projets de classements avant toute exĂ©cution, ce que nous ferons au paragraphe suivant. Pour l’instant il nous reste Ă  montrer (et c’est la seule contribution nouvelle que nous permettent les prĂ©sentes observations) qu’à ce niveau oĂč l’enfant s’avĂšre capable de remanier ses classifications antĂ©rieures en changeant de critĂšre selon les trois possibilitĂ©s offertes, il devient Ă©galement apte Ă  maintenir l’unitĂ© des classes constituĂ©es mĂȘme lorsqu’on en mĂ©lange les sous-classes constituantes. Une telle rĂ©action peut au premier abord sembler bien naturelle et dĂ©nuĂ©e de signification : elle fournit au contraire l’un des indices que la classification de l’enfant se dĂ©tache des actions matĂ©rielles de mettre en tas ou de subdiviser les tas (collections et sous-collections) pour procĂ©der par opĂ©rations mentales de rĂ©unions ou de dichotomies avec conservation du tout en cas de modification de la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments :

Citons d’abord un exemple du stade II. Dei (5 ; 5), qui, lorsqu’on mĂ©lange les ronds qu’il avait rĂ©partis en bleus et rouges, rĂ©agit comme suit : « Ils vont encore ensemble ? — Non, ils ne vont pas ensemble parce qu’ils sont dĂ©faits. — Mais ils sont comment ? — Ronds. — Alors ils vont ensemble ? —   » Sans doute de tels propos peuvent laisser subsister un doute, car l’enfant comprend peut-ĂȘtre simplement qu’on lui demande si les Ă©lĂ©ments demeurent bien arrangĂ©s. Mais prĂ©cisĂ©ment le sujet ne parvient pas encore Ă  dissocier ces deux notions d’« aller ensemble » (en tant que classe) et d’ĂȘtre « bien arrangĂ©s » (en tant que collection), ce que font, au contraire, les cas du stade III :

Phi (7 ; 2) classe par la forme et rĂ©partit les carrĂ©s en grands et petits. On secoue la boĂźte en mĂ©langeant tout : « C’est encore juste ? — Ce n’est pas pareil, parce qu’ils ne sont plus en une colonne, mais ils sont tous des carrĂ©s, ils vont ensemble. »

ChĂ© (7 ; 3) rĂ©partit le tout en rouges et bleus et les subdivise en ronds et carrĂ©s. On dĂ©fait l’arrangement des bleus : « Ils vont encore bien ensemble ? — Non, parce qu’ils sont ronds et carrĂ©s
 Oui, parce qu’ils sont bleus ! »

Nem (7 ; 5) classe des carrĂ©s. Sous-classes : grands et petits. « Ça va ensemble, mais tout dĂ©faits. »

Her (7 ; 6). Id. : « Ils sont arrangĂ©s autrement. — Mais ça va ensemble ou pas ? — Non
 Oui, on peut mettre ça ensemble. Ce n’est pas la mĂȘme grosseur mais c’est la mĂȘme chose carrĂ©s. »

En un mot, il semble donc qu’entre la capacitĂ© de remanier les critĂšres d’une classification, celle d’anticiper les classements et celle de manipuler en pensĂ©e des classes indĂ©pendamment de leur disposition spatiale il existe des relations Ă©troites. Mais que sont ces relations et dans quel ordre se constituent ces diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s de mobilitĂ© prĂ©opĂ©ratoire et opĂ©ratoire, c’est ce que des techniques plus diffĂ©renciĂ©es vont chercher Ă  nous apprendre.

§ 3. Anticipation, exécution et changements de critÚres dans les classifications semi-spontanées

Les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents semblent indiquer que la mobilitĂ© rĂ©troactive se manifestant dans les changements de critĂšre paraĂźt ĂȘtre fonction d’une mobilitĂ© anticipatrice Ă  l’Ɠuvre dĂšs le dĂ©but de la classification effective et se reconnaissant Ă  l’intervention de plans ou de projets plus ou moins complets substituĂ©s Ă  la mĂ©thode des simples tĂątonnements empiriques. Il convient maintenant de vĂ©rifier une telle hypothĂšse et il est un moyen bien simple de le faire : c’est de prier l’enfant d’annoncer ce qu’il compte effectuer avant qu’il passe Ă  l’action elle-mĂȘme et de comparer ces projets Ă©noncĂ©s verbalement aux exĂ©cutions qui suivent et aux changements de critĂšre acceptĂ©s en fin de classement. C’est Ă  cette analyse que nous allons nous livrer maintenant, en utilisant un matĂ©riel analogue au prĂ©cĂ©dent (mais comportant trois formes, trois couleurs et deux grandeurs) et en procĂ©dant par classifications semi-spontanĂ©es, c’est-Ă -dire sans dichotomies obligĂ©es et en demandant simplement de rĂ©duire les collections initiales Ă  un nombre plus restreint (puis en demandant naturellement les autres classements possibles).

Le matĂ©riel utilisĂ© a consistĂ© en 18 cartons disposĂ©s d’une maniĂšre constante pour tous les sujets sur une grande feuille avec mĂ©lange complet des Ă©lĂ©ments : 6 ronds dont 3 grands (6 cm de diamĂštre) et 3 petits (3 cm), 6 carrĂ©s dont 3 grands (6 cm de cĂŽtĂ©) et 3 petits (3 cm) et 6 triangles rectangles isocĂšles dont 3 grands (6 cm pour les cĂŽtĂ©s Ă©gaux) et 3 petits (3 cm). Chaque trio est formĂ© d’un Ă©lĂ©ment bleu, d’un rouge et d’un jaune.

On dispose, d’autre part, une sĂ©rie d’enveloppes vides et la question d’anticipation se pose sous la forme d’un projet de rĂ©partition des objets dans les enveloppes avec inscription sur celles-ci de ce qu’elles seront censĂ©es contenir une fois le classement fait : « Tu vas essayer de faire de l’ordre. Toutes les choses qui sont les mĂȘmes, on les mettra dans une enveloppe et on Ă©crira sur l’enveloppe ce qu’on aura mis dedans. Il faut prendre le moins d’enveloppes possibles. » Une fois que l’enfant a examinĂ© l’ensemble des objets Ă  classer, on pose dans le mĂȘme ordre les trois questions suivantes : (1) Combien d’enveloppes sont-elles nĂ©cessaires ? (2) Que faut-il Ă©crire sur ces enveloppes ? (3) Peux-tu montrer du doigt ce que l’on mettra dans chaque enveloppe ?

Si l’enfant a utilisĂ©, lors de son premier projet de classification, six enveloppes diffĂ©rentes, on lui demande de faire de l’ordre en utilisant moins d’enveloppes.

Le premier projet une fois obtenu, on prie l’enfant, s’il a rĂ©ussi Ă  trouver un critĂšre commun pour ce classement anticipĂ©, de faire un autre classement (mĂȘmes questions que pour les changements de critĂšre du § 2, mais en demeurant encore sur le plan de l’anticipation verbale). Si un second critĂšre est dĂ©couvert, on demande un troisiĂšme projet de classement.

Enfin, l’on passe Ă  la classification effective, c’est-Ă -dire Ă  l’exĂ©cution de l’un ou l’autre des projets (ou de tous Ă  la fois sous forme d’une table Ă  deux ou trois entrĂ©es). Cette classification matĂ©rielle est libre.

Nous avons introduit en outre, sur plusieurs groupes de sujets, certaines variations de techniques, dont il ne sera pas tenu compte dans les tableaux statistiques, mais qui sont instructives Ă  titre d’indications supplĂ©mentaires. La principale a consistĂ© Ă  prĂ©senter un Ă  un (dans un ordre de succession constant, en ayant soin de ne pas favoriser l’un des critĂšres) chacun des Ă©lĂ©ments pour les faire Ă©numĂ©rer verbalement : l’anticipation du classement se fait alors une fois les objets cachĂ©s ; mais, chose curieuse, elle semble en ce cas facilitĂ©e par l’énumĂ©ration prĂ©alable plus qu’inhibĂ©e par la disparition des objets. — En certains autres cas, nous avons provoquĂ© des classifications en disant qu’un camarade avait pris deux enveloppes seulement (ou trois seulement) et en demandant comment il a pu faire (avec Ă©ventuellement deux objets posĂ©s sur l’enveloppe, pour voir si le sujet sera capable de poursuivre selon le systĂšme ainsi esquissĂ©). Enfin nous avons posĂ© Ă  quelques enfants les questions de quantification des extensions (chap. IV).

Cela dit, deux remarques sont encore nĂ©cessaires pour comprendre les rĂ©sultats qui vont suivre. La premiĂšre est que nous ne parlerons naturellement d’anticipation que dans la mesure oĂč le sujet parvient, avant l’exĂ©cution, Ă  construire un projet sans tĂątonnements : s’il tĂątonne dans la construction du projet autant qu’il le fait lorsqu’il s’agit de classer ensuite les Ă©lĂ©ments par actions matĂ©rielles de rĂ©unions ou de dissociations, on ne saurait dire, en effet, que le premier de ces tĂątonnements anticipe le second, mais simplement que le sujet n’est pas en possession de schĂšmes anticipateurs lui permettant d’éviter les essais et erreurs, ni sur le terrain de ses projets verbaux ni sur celui des rĂ©alisations effectives.

En second lieu, et ceci est moins Ă©vident, il convient de remarquer que les projets de classements dont nous allons faire l’analyse constituent un indice moins direct qu’il ne pourrait sembler de l’intervention des schĂšmes anticipateurs propres Ă  la classification opĂ©ratoire. Ce qu’il s’agirait, en effet, d’établir, c’est dans quelle mesure un sujet, mis en prĂ©sence d’un matĂ©riel Ă  classer, anticipe la forme de cette classification en tant que systĂšme d’emboĂźtements inclusifs avec rĂ©partition du tout en classes disjointes et de celles-ci en sous-classes, ou avec rĂ©partition du mĂȘme tout selon plusieurs distributions distinctes (le critĂšre des classes Ă©tant changĂ©, celui des sous-classes devenant celui des classes et rĂ©ciproquement). Or, ce que nous obtenons avec la technique choisie est une anticipation simultanĂ©e d’une forme et de son contenu, donc une anticipation de la rĂ©partition des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes. Notons d’abord qu’il serait difficile, dans le cas de la classification, de procĂ©der autrement car la forme d’une classification ne saurait ĂȘtre dĂ©crite en elle-mĂȘme sinon par le moyen d’un symbolisme abstrait de niveau bien supĂ©rieur (nous verrons au chap. IX qu’il en est autrement dans le cas de la sĂ©riation, oĂč l’enfant peut reprĂ©senter par le dessin une configuration sĂ©riale avant d’anticiper la sĂ©riation du contenu lui-mĂȘme, mais cela dans la mesure oĂč la forme qu’il atteint ne constitue pas alors une structure opĂ©ratoire mais bien et seulement une structure « figurale »). Il est alors clair que les rĂ©actions intĂ©ressantes pour nous ne consistent pas seulement en anticipations complĂštes, avec prĂ©vision du nombre exact d’enveloppes nĂ©cessaires, de toutes les classes et sous-classes sans oubli, et surtout avec coĂŻncidence prĂ©cise entre le projet et son exĂ©cution ultĂ©rieure : ce sont aussi les anticipations partielles dont il nous faudra tenir compte, pour autant qu’elles mettent en Ă©vidence une anticipation du canevas mĂȘme de la classification ou qu’elles marquent les Ă©tapes de la construction de ce canevas.

Cela dit, voici d’abord les rĂ©sultats obtenus sur 93 sujets en ce qui concerne la premiĂšre classification (avant tout changement de critĂšre portant sur forme ou couleur avec sous-classes forme-grandeur ou forme-couleur, etc.). La statistique de ce tabl. XIX porte exclusivement sur les cas examinĂ©s avec la technique normale (sans Ă©numĂ©ration prĂ©alable des Ă©lĂ©ments) :

Tableau XIX. DĂ©veloppement de l’anticipation du premier classement en fonction de l’ñge (en % des sujets)

Âges (nombre de sujets) A. Sans anticipation B. Anticipation partielle C. Anticipation complùte B + C Anticipation partielle ou complùte
4 ans (12) 75 25 0 25
5 ans (20) 65 25 10 35
6 ans (18) 22,2 22,2 55,6 77,8
7 ans (16) 12,5 43,75 43,75 87,5
8 ans (14) 7,2 42,8 50 92,8
9 ans (13) 7,7 30,8 61,5 92,3

On voit alors que, si l’on s’en tient aux anticipations complĂštes, il y a ou rĂ©gression ou absence de progrĂšs de 6 Ă  8 ans, et que, si l’on considĂšre Ă  la fois les anticipations partielles et complĂštes, il y a bien Ă©volution rĂ©guliĂšre avec l’ñge, mais avec succĂšs atteignant le 75 % dĂšs le niveau de 6 ans. L’une et l’autre de ces deux constatations s’expliquent par le fait, dont nous fournirons Ă  l’instant la preuve, que l’anticipation d’une seule classification (c’est lĂ  la conduite examinĂ©e dans ce tabl. XIX) prĂ©cĂšde la capacitĂ© de changer de critĂšre. Il en rĂ©sulte, d’une part, que cette anticipation du premier classement prĂ©cĂšde le niveau opĂ©ratoire, tandis que le changement immĂ©diat de critĂšre est caractĂ©ristique de ce niveau : il s’agira alors d’établir ce que signifie cette anticipation prĂ©opĂ©ratoire et ce que peut ĂȘtre son mĂ©canisme. D’autre part, si l’anticipation complĂšte faiblit Ă  7 et 8 ans, c’est sans doute prĂ©cisĂ©ment parce que l’enfant, devenant capable de changer de critĂšre et par consĂ©quent d’apercevoir d’emblĂ©e et dĂšs le dĂ©part deux ou trois des classifications possibles, hĂ©site quant au choix du contenu du classement qu’il entreprendra et se borne Ă  anticiper la forme ou le schĂšme de sa classification, ce qui, dans l’épreuve considĂ©rĂ©e sur le tabl. XIX, se marque alors par une anticipation « partielle » (c’est-Ă -dire ne comportant pas d’achĂšvement quant au contenu).

Si nous examinons maintenant l’évolution des changements de critĂšres (ou « shifting »), observĂ©s au moyen du mĂȘme matĂ©riel, nous observons, en effet, un dĂ©calage assez net par rapport Ă  l’évolution prĂ©cĂ©dente. Le tabl. XX fournit Ă  cet Ă©gard, sur 86 des 93 sujets prĂ©cĂ©dents (les 7 sujets restants n’ayant pas pu ĂȘtre interrogĂ©s sur les trois critĂšres possibles), les changements de critĂšres obtenus aprĂšs la premiĂšre classification Ă©tudiĂ©e du point de vue de l’anticipation. Cette premiĂšre classification, laissĂ©e au choix du sujet, pouvant ĂȘtre fondĂ©e sur la couleur, sur la forme ou sur la grandeur (en fait aucun sujet n’a dĂ©butĂ© par la grandeur, mais plusieurs ont fourni des classes selon la forme et des sous-classes selon la grandeur), il y a donc en tout deux possibilitĂ©s de changements ultĂ©rieurs de critĂšres :

Tableau XX. Changements de critÚres (en % des sujets) obtenus aprÚs la classification initiale du tableau XIX

Âges (nombre de sujets) A. Aucun changement de critĂšre B. Un ou deux changements par tĂątonnements C. Un ou deux changements immĂ©diats B + C
4 ans (8) 87,5 12,5 0 12,5
5 ans (20) 40 60 0 60
6 ans (17) 35,3 58,8 5,9 64,7
7 ans (17) 11,7 70,6 17,7 88,3
8 ans (12) 16,7 8,3 75 83,3
9 ans (12) 8,3 33,3 58,4 91,7

On constate ainsi que les changements immĂ©diats de critĂšre n’atteignent le 75 % qu’à 8 ans et les changements immĂ©diats ou avec tĂątonnements qu’à 7 ans 4 : il s’agit donc bien lĂ  d’une conduite de niveau opĂ©ratoire, supĂ©rieure aux anticipations partielles et complĂštes observĂ©es Ă  6 ans pour la classification initiale (tabl. XIX). Cherchons donc Ă  comprendre ce dĂ©calage entre les anticipations prĂ©opĂ©ratoires et les changements de critĂšres, et surtout Ă  Ă©tablir en quoi consistent ces anticipations ou semi-anticipations prĂ©opĂ©ratoires, de maniĂšre Ă  pouvoir saisir le rĂŽle effectif des anticipations de divers niveaux dans la construction du schĂšme opĂ©ratoire de la classification.

La rĂ©ponse Ă  ces diverses questions est fournie par l’examen des stades de dĂ©veloppement, en envisageant ceux-ci aux trois points de vue simultanĂ©s de l’anticipation du premier classement (tabl. XIX), des changements de critĂšre (tabl. XX) et des relations entre les grandes collections ou classes possibles (trois couleurs, trois formes ou deux grandeurs) et les petites collections ou sous-classes possibles (par combinaisons de ces caractĂšres).

Au cours d’un premier stade (4 ans Ă  5 œ en moyenne), le sujet ne parvient pas Ă  trouver par anticipation de critĂšre commun pour le classement projetĂ© ou bien il y parvient au terme d’une sĂ©rie plus ou moins longue de tĂątonnements. Il ne fait guĂšre mieux dans la classification rĂ©elle 5 ou bien il y arrive un peu plus rapidement mais sans s’en tenir nĂ©cessairement au classement projetĂ© durant la premiĂšre partie de l’expĂ©rience. Quant aux changements de critĂšre, ou bien le sujet y Ă©choue (persĂ©vĂ©ration, etc.), ou bien il modifie son premier classement mais en mĂȘlant plusieurs aspects sans choix d’un critĂšre stable. Les collections construites rĂ©ellement prĂ©sentent un mĂ©lange de grandes et petites collections, sans systĂšme homogĂšne pour un mĂȘme sujet, et avec prĂ©dominance des petites.

Au cours d’un second stade (6 Ă  7 ans en moyenne), on observe trois sortes de transformations plus ou moins corrĂ©latives. En premier lieu il se constitue ce que l’on peut appeler une semi-anticipation, c’est-Ă -dire une anticipation (complĂšte ou partielle, au sens du tabl. XIX) du premier classement (77,8 % Ă  6 ans) ne consistant ni en une anticipation figurale comme celle dont nous constaterons l’existence dĂšs 5 (55 %) et 6 ans (73 %) Ă  propos de la sĂ©riation (chap. IX, § 2, tabl. XXIV), ni en une anticipation des transformations comme celle qui rendra compte de la formation de l’inclusion, mais en une anticipation des actions de rĂ©unir ou de mettre en tas selon les ressemblances, donc en une anticipation des collections comme telles en tant qu’assemblages statiques. Mais, en second lieu, il ne s’agit lĂ  que de l’anticipation d’un premier classement, et les critĂšres suivants, lorsqu’ils sont dĂ©couverts, ne le sont que par tĂątonnements effectifs (tabl. XX), du moins avec ce matĂ©riel (Ă  3 + 3 + 2 qualitĂ©s, par opposition au matĂ©riel Ă  2 + 2 + 2 qualitĂ©s du § 2) : il y a donc faible mobilitĂ© dans les changements de critĂšre, et presque pas de changements « immĂ©diats », c’est-Ă -dire donnant lieu Ă  leur tour Ă  une nouvelle anticipation du type dĂ©crit Ă  l’instant. En troisiĂšme lieu, il est important de noter que les anticipations les plus primitives, qui dĂ©butent donc Ă  ce stade, portent sur les grandes collections (telles que rouges, bleus et jaunes, ou carrĂ©s, ronds et triangles) et non pas sur les petites, qui deviendront, aprĂšs rĂ©union, des sous-collections (telles que petits ronds rouges ou grands carrĂ©s, etc.), tandis que la classification effective qui suit chez les mĂȘmes sujets dĂ©bute au contraire par les petites collections (et procĂšde donc de façon « ascendante » comme il a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  notĂ© au § 2). Dans la suite (seconde moitiĂ© du stade) on observe par contre de frĂ©quentes conduites mixtes, tantĂŽt « ascendantes » tantĂŽt « descendantes » (passage des grandes aux petites collections par diffĂ©renciations aprĂšs coup). C’est cette diffĂ©renciation des grandes collections qui rend alors possibles les changements de critĂšre par tĂątonnements ; mais il est essentiel de noter que dans ces processus mixtes, la marche descendante ne constitue nullement l’exacte inverse de la marche ascendante : d’une part, les sous-collections, une fois constituĂ©es par diffĂ©renciation, demeurent sĂ©parĂ©es et ne donnent plus lieu, sans tĂątonnements, Ă  des actions de rĂ©union ; d’autre part, et rĂ©ciproquement, les rĂ©unions ne correspondent que trĂšs malaisĂ©ment Ă  des actions inverses reliant les collections aux sous-collections (pas d’inclusion, etc.).

Le troisiĂšme stade (dĂ©butant vers 7-8 ans) donne enfin lieu Ă  des anticipations d’un type nouveau, portant sur les transformations et non plus seulement sur les organisations statiques et conduisant notamment au schĂšme de l’inclusion. Celui-ci peut intervenir en tant que forme Ă  la recherche de son contenu, mĂȘme quand ce contenu n’est Ă©laborĂ© qu’avec tĂątonnements lors du premier classement, Ă  cause de la diversitĂ© des critĂšres possibles. À ce progrĂšs de l’anticipation correspond alors la plus grande mobilitĂ© dans les changements de critĂšres, le sujet parvenant Ă  adopter les nouveaux critĂšres soit immĂ©diatement, soit aprĂšs tĂątonnements mais ceux-ci Ă©tant surtout dus en ce cas Ă  la conscience des diverses possibilitĂ©s simultanĂ©es. Enfin le sujet procĂšde Ă  la construction des classes et des sous-classes selon les mĂ©thodes aussi bien descendante qu’ascendante, les deux processus Ă©tant devenus l’inverse l’un de l’autre en vertu de l’anticipation des transformations et assurant ainsi toutes les combinaisons opĂ©ratoires de rĂ©union ou de dissociation rĂ©versibles.

Voici maintenant des exemples de ces différents niveaux, à commencer par le stade I :

Jul (4 ; 9), aprĂšs explication : « Combien d’enveloppes faudra-t-il pour mettre tout cela en ordre ? — (Prend le grand carrĂ© jaune.) Celui-ci. — Mais combien d’enveloppes pour tous, en mettant les mĂȘmes ensemble ? — 
 — Peu ou beaucoup ? — Beaucoup. — Alors qu’est-ce qu’on va mettre dans la premiĂšre enveloppe ? — (Il remontre le grand carrĂ© jaune.) — Et avec quoi ? — Ça (le grand rond rouge). — C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Pourquoi ? — 
 — Il faudra mettre dans la mĂȘme enveloppe ce qui est bien la mĂȘme chose. — (Il montre le petit rond bleu.) — Avec quoi ? — (Grand carrĂ© jaune.) Avec le carrĂ© (montre encore le grand triangle bleu). — C’est la mĂȘme chose ces quatre ? — 
 — Montre ce qui est pareil. — (Il montre le grand carrĂ© jaune et le grand rond rouge.) — C’est bien la mĂȘme chose ? — Oui. — Pourquoi ? — Ça et ça (montre le grand carrĂ© jaune et le grand triangle bleu). — Pourquoi ? — Parce qu’il faut les mettre ensemble dans les enveloppes. — Mais regarde tout ça, il y a beaucoup de choses. Il y en a qui sont pareilles ? — Oui (montre les diffĂ©rents carrĂ©s, de couleurs et grandeurs variĂ©es). — Bien. Alors qu’est-ce qu’on Ă©crira sur l’enveloppe avec toutes ces choses ? — Ce qui est (= sera) dedans. — Alors quoi Ă©crire ? — Un carrĂ©. — Un ou plusieurs ? — Plusieurs. — — Combien d’enveloppes encore ? — Ça (il montre les six ronds dont deux fois le petit rond bleu). — Qu’est-ce qu’on Ă©crira sur l’enveloppe ? — Plusieurs ronds. — Et puis maintenant, combien faut-il d’enveloppes encore ? — 
 — Combien pour mettre tout en ordre ? — 
 — Qu’est-ce qu’on va mettre dans la nouvelle enveloppe ? — Ça, ça, ça (il montre quelques-uns des triangles). — Qu’est-ce qu’on Ă©crira ? — Plusieurs toits. — Et puis combien d’enveloppes encore ? — 
 — Alors on va mettre quoi lĂ -dedans ? — Les ronds. — Et ici ? — Les carrĂ©s. — Et là ? — Les toits. »

« Maintenant essaye de faire de l’ordre autrement, de mettre autre chose dans les enveloppes. Tu as une idĂ©e ? — Oui. — Combien en faudra-t-il ? — Trois. — Qu’est-ce qu’on mettra dans la premiĂšre ? — (Il montre les trois petits ronds, ce qui semble annoncer un classement par la grandeur). — On Ă©crira dessus ? — Les ronds. — Et puis sur l’autre enveloppe ? — Les toits (il montre les six triangles). — Et sur l’autre ? — Les carrĂ©s. — Il faut encore des enveloppes ? — Faut plus (davantage). — C’est diffĂ©rent ou la mĂȘme chose qu’avant ? — Pas la mĂȘme chose. — Pourquoi c’est pas la mĂȘme chose ? — Parce que les toits
 — Alors en quoi c’est diffĂ©rent ? — Les ronds. — Pourquoi sont-ils diffĂ©rents ? — Il faut les ranger. On abandonne le classement par anticipation et Jul arrange les ronds en une sorte d’objet collectif formĂ© de trois couples dont deux avec un grand Ă  gauche et un petit Ă  droite et le dernier avec le grand Ă  droite et le petit Ă  gauche (le premier couple formĂ© de bleus et les deux autres d’un rouge et d’un jaune). »

On essaye d’un dernier classement, mais il en revient Ă  la forme pure. Puis on pose quelques questions sur le « tous » (cf. chap. III) qui donnent toutes lieu Ă  erreurs : il affirme, par exemple, que tous les carrĂ©s sont grands. « Et tous les grands sont des carrĂ©s ? — Oui. — Regarde bien. — Non, des carrĂ©s et des ronds (il oublie les triangles) », etc.

Fel (5 ; 0). On lui demande de mettre ensemble « les mĂȘmes » et de prĂ©voir combien il faudra d’enveloppes : elle montre le petit triangle jaune. « Et avec ça ? — (Montre le grand triangle bleu.) — Pourquoi ? — Comme ça. — Et puis ? — (Elle montre le petit carrĂ© rouge puis le grand rond bleu et dit :) Non (montre le petit carrĂ© jaune). — Ensuite ? — (Montre le grand rond bleu et le grand rond rouge ; puis les grands carrĂ©s rouge et jaune.) — Tu les as tous montrĂ©s ? — Oui. — Combien faudra-t-il d’enveloppes ? — (Elle montre deux grands carrĂ©s, deux petits triangles, deux petits carrĂ©s et deux grands ronds.) — Et puis ? — Rien du tout. — C’est vraiment tout ? — Encore deux petits ronds. — C’est tout ? — Oui. — Ça fait combien d’enveloppes ? — Trois. — Dans la premiĂšre tu mettras quoi ? — Deux ronds, des ronds carrĂ©s 6. — Quoi ? — Ça (grands carrĂ©s bleu et jaune). — Et puis ? — Et puis ça (deux petits ronds). — Dans la mĂȘme enveloppe ? — Non. — Et puis ? — Les deux ronds (dĂ©jĂ  dĂ©signĂ©s). — C’est dĂ©jĂ  Ă©crit. Et puis ? — Ça (petit triangle jaune). — Tout seul ? — Non, avec ça (petit triangle bleu). — Pourquoi ? — Parce que c’est la mĂȘme chose. — Il y en a d’autres la mĂȘme chose ? — Non, oui ces deux (grands triangles) parce que c’est plus gros. — Il y en a d’autres la mĂȘme chose ? — Oui, encore celui-lĂ  (grand triangle bleu) », etc. AidĂ©e par les questions posĂ©es, Fel en arrive finalement Ă  trois enveloppes sur lesquelles on Ă©crira : « les ronds », « les ronds carrĂ©s » et « les toits de maison ».

On essaye alors de lui faire changer de critĂšre en recommençant une autre anticipation : elle montre deux grands carrĂ©s puis un petit, en disant « Celui-ci, il est plus petit. Celui-ci aussi. Ils sont plus petits. » Elle constate la mĂȘme diffĂ©rence de taille pour les ronds et les triangles et en vient Ă  prendre « sept enveloppes (dont six dĂ©signĂ©es en rĂ©alitĂ©) : les gros toits et les petits toits de maison. — Et puis ? — Les grands ronds et les petits ronds. — Et puis ? — Les petits carrĂ©s. — Et puis ? — Les grands carrĂ©s. — On pourrait faire avec moins ? — (Elle enlĂšve la 7e enveloppe.) — Et avec trois ? — Non. »

Classification réelle : Fel aboutit, aprÚs nouveaux tùtonnements, à trois collections des grands ronds, carrés et triangles, sur lesquelles elle place les petits ronds, carrés et triangles.

Ces deux cas du premier stade nous montrent quelles sont les raisons de l’impossibilitĂ© de toute anticipation Ă  ce niveau initial, et cela tant par l’analyse des insuccĂšs du dĂ©but de l’interrogatoire que par celle des demi-succĂšs dus aux questions rĂ©pĂ©tĂ©es de l’expĂ©rimentateur.

Si l’enfant Ă©choue d’abord complĂštement Ă  prĂ©voir un classement quelconque par la seule reprĂ©sentation (imagĂ©e ou verbale), tandis qu’il parvient par la manipulation effective Ă  construire des collections figurales ou mĂȘme non figurales fondĂ©es sur les ressemblances et les diffĂ©rences, c’est Ă©videmment d’abord parce que, par la pensĂ©e seule, il oublie au fur et Ă  mesure ce qu’il vient d’annoncer, tandis que, dans l’action, le rĂ©sultat des actions prĂ©cĂ©dentes demeure perceptible et guide les actions suivantes. En d’autres termes, pour anticiper, il faut d’abord se souvenir et appuyer ce qui va suivre sur ce qui prĂ©cĂšde : or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que ces sujets ne parviennent pas Ă  faire d’eux-mĂȘmes, tandis que les questions successives de l’expĂ©rimentateur constituent ultĂ©rieurement, avec les rĂ©ponses de l’enfant, un contexte verbal suffisant pour permettre une Ă©bauche de cette collaboration entre le passĂ© et l’avenir immĂ©diats, laquelle est nĂ©cessaire Ă  l’anticipation et marque dĂšs l’abord sa solidaritĂ© avec les processus rĂ©troactifs (mais collaboration non encore spontanĂ©e au prĂ©sent niveau et qui le deviendra seulement au cours du stade II).

Pour prĂ©ciser un tel mĂ©canisme, partons des assimilations successives que met en Ɠuvre l’enfant lors de son premier contact avec le matĂ©riel Ă  classer, alors qu’il est encore incapable de prĂ©voir comment il le rĂ©partira dans les enveloppes ni combien il lui faudra de celles-ci. Nous voyons, par exemple, Jul partir au hasard d’un grand carrĂ© jaune, le rapprocher d’abord d’un grand rond rouge, soit Ă  cause de la taille, soit Ă  cause d’une liaison globale de forme fermĂ©e ou de simple convenance, puis, lorsqu’on insiste sur la nĂ©cessitĂ© des ressemblances, rapprocher de ce rond rouge un petit rond bleu (parce qu’il est rond) et de celui-ci un grand triangle bleu (parce qu’il est bleu) : incapable de se rappeler par simple rĂ©trospection les raisons de ses rapprochements successifs, le sujet l’est donc a fortiori de faire un choix parmi ses schĂšmes possibles d’assimilation de maniĂšre Ă  utiliser le schĂšme choisi comme instrument des assimilations ultĂ©rieures, c’est-Ă -dire comme schĂšme anticipateur. Par contre, quand l’expĂ©rimentateur lui dit « Regarde tout ça : il y a beaucoup de choses ; y en a-t-il qui sont pareilles ? », il parvient, en partant d’un carrĂ©, Ă  montrer tous les autres et Ă  prĂ©voir une rĂ©union de ces quelques carrĂ©s dans une mĂȘme enveloppe. EncouragĂ© Ă  continuer, il rassemble alors en pensĂ©e « plusieurs ronds » et finalement « ça, ça et ça », c’est-Ă -dire « plusieurs toits ». De mĂȘme, Fel, commençant par assimilations de proche en proche de deux triangles, puis de deux carrĂ©s, puis de deux ronds et de deux autres carrĂ©s, et enfin de deux petits ronds, en arrive Ă©galement, aidĂ©e par les questions de l’expĂ©rimentateur, Ă  trois enveloppes selon les trois formes rencontrĂ©es.

On voit alors en quoi consistent d’abord les obstacles Ă  l’anticipation et ensuite les conditions nĂ©cessaires aux premiers dĂ©buts de cette anticipation. Tant que le sujet procĂšde par assimilations successives de proche en proche (niveau qu’il ne dĂ©passerait pas s’il en restait Ă  ses rĂ©actions spontanĂ©es), il n’anticipe en rien ce qui suit, et cela, paradoxalement, faute de revenir en arriĂšre pour savoir comment il a procĂ©dé : passant d’un Ă©lĂ©ment A Ă  un Ă©lĂ©ment B, et de B à C, etc., il ne prĂ©voit donc pas, lorsqu’il montre C aprĂšs B, comment il cherchera D, E, etc., et cela parce qu’il ne cherche pas Ă  reconstituer pourquoi il a rapproché C de B et B de A. Au contraire, dĂšs que l’assimilation devient rĂ©trospective et par consĂ©quent rĂ©troactive dans le sens de la prise de conscience d’un schĂšme commun (« les carrĂ©s », etc.), ce schĂšme devient par cela mĂȘme anticipateur. Notons encore que si cette rĂ©troaction, sur laquelle s’appuie nĂ©cessairement l’anticipation, ne consiste initialement qu’à dĂ©gager le schĂšme d’assimilation utilisĂ© dans les rapprochements immĂ©diatement antĂ©rieurs, cette mĂȘme rĂ©troaction s’engage trĂšs rapidement dans la direction d’un remaniement proprement dit : en dĂ©gageant le schĂšme utilisĂ©, le sujet tend bientĂŽt Ă  le systĂ©matiser, ou Ă  le reconstruire, ou Ă  le diffĂ©rencier et Ă  le subdiviser, et c’est dans la mesure oĂč la rĂ©troaction devient ainsi rĂ©ellement active que l’anticipation acquiert Ă  son tour les caractĂšres plus ou moins prĂ©cis et dĂ©taillĂ©s qui se manifesteront aux stades II et III, comme nous allons le constater maintenant.

Le stade II est donc celui des Ă©bauches d’anticipations spontanĂ©es (tandis qu’au stade I le peu d’anticipation qui s’esquisse en fin d’interrogation est dĂ» aux questions de l’expĂ©rimentateur). Or, comme nous l’avons dĂ©jĂ  indiquĂ© dans le tableau des stades, cette semi-anticipation spontanĂ©e demeure statique et dĂ©bute en gĂ©nĂ©ral par une prĂ©vision des grandes collections, tandis que la classification rĂ©elle construite en action par les mĂȘmes sujets procĂšde par rĂ©unions successives et tĂątonnantes Ă  partir des petites collections, comme si l’anticipation Ă©tait orientĂ©e selon une mĂ©thode descendante et la classification effective selon une mĂ©thode ascendante, mais sans qu’il y ait encore synthĂšse ni relation de rĂ©versibilitĂ© entre les deux processus. Citons d’abord de ces exemples des dĂ©buts du stade II, qui sont Ă©galement caractĂ©risĂ©s par une faible mobilitĂ© dans les changements de critĂšres :

Wut (5 ; 10) : « Combien d’enveloppes faut-il, peu ou beaucoup ? — Peu. — Trois, quatre ? — Quatre. — Quatre ou huit ? — Quatre. — Que vas-tu mettre dans ces enveloppes ? — Des ronds (montre la premiĂšre enveloppe). — Et dans cette autre ? — Des carrĂ©s. — Et dans cette autre ? — Des triangles. — Encore une enveloppe ou c’est tout ? — C’est tout. — Et dans ces enveloppes-lĂ  on ne peut rien mettre ? — Oui, des ronds. — Montre. — Ça. — C’est tout ? — Ça (deux grands et deux petits ronds). — Et dans cette autre enveloppe ? — Ça (un petit et un grand carrĂ©). — C’est tout ? — Oui. — Montre-les de nouveau. — (En montre cinq). — Et dans une autre enveloppe ? — Ça (les triangles). »

« On pourrait faire d’une autre maniĂšre avec plus ou avec moins d’enveloppes ? — Avec plus. — (Longs essais mais qui ramĂšnent tous aux trois collections des carrĂ©s, des ronds et des triangles.) »

La classification en action procĂšde au contraire par petites collections : les trois grands carrĂ©s puis les trois petits, les trois grands ronds puis les trois petits, les trois grands triangles puis les trois petits. AprĂšs quoi elle recommence mais par couleurs tout en distinguant les formes et les grandeurs. Elle aboutit ainsi Ă  deux figures d’ensemble successives qui constituent presque des tables Ă  triple entrĂ©e mais avec quelques asymĂ©tries. La premiĂšre est formĂ©e de trois rangĂ©es superposĂ©es : triangles, carrĂ©s et cercles avec, pour chacune, trois petits Ă©lĂ©ments Ă  gauche et trois grands Ă  droite ; ces trios sont eux-mĂȘmes rĂ©partis selon les trois couleurs rouge, jaune et bleu (avec une interversion rouge bleu et jaune pour les carrĂ©s). La seconde figure d’ensemble est ensuite constituĂ©e par trois couples de colonnes dont un rouge, un jaune et un bleu ; la colonne de gauche de chaque couple contient les petits Ă©lĂ©ments et la colonne de droite les grands (sauf interversion pour les rouges) et les Ă©lĂ©ments superposĂ©s se suivent dans l’ordre : carrĂ©s, ronds et triangles avec quelques interversions.

Rap (6 ; 10) : « Combien d’enveloppes faudra-t-il ? — (Il regarde l’ensemble des Ă©lĂ©ments.) Deux. — Tu es bien sĂ»r ? — Oui. — Qu’écrira-t-on sur la premiĂšre ? — Les ronds. — Et sur la deuxiĂšme ? — Les carrĂ©s. — Comme cela tout sera en ordre ? — Non. — Il en faudra combien encore ? — Une. — Et on Ă©crira quoi ? — Les toits. — Tout sera en ordre ? — Oui. — Il y aura assez d’enveloppes ? — Oui. »

Lorsque l’on passe Ă  la classification effective, Rap construit par contre six petites collections en distinguant pour chaque forme les petits et les grands Ă©lĂ©ments. Il hĂ©site mĂȘme Ă  les rĂ©unir en collections de rang supĂ©rieur ; par exemple pour les petits et les grands triangles : « Peut-on les mettre ensemble ? — Non, on ne peut pas, il faut enlever les petits. — Mais ils ont quelque chose de pareil ? — Ils sont la mĂȘme chose, mais il y en a de plus petits. » — Quant aux essais de changements de critĂšre, Rap retombe dans les six mĂȘmes sous-collections, mais il accepte enfin de les rĂ©unir en trois collections, qu’il appelle « grands et petits carrĂ©s », etc., « parce que c’est tous des carrĂ©s », etc. Par contre, il Ă©choue aux questions de quantification de l’inclusion (chap. IV) et pense qu’il y a autant de petits carrĂ©s que de carrĂ©s parce qu’il ne les compare qu’aux grands carrĂ©s et non pas aux carrĂ©s en gĂ©nĂ©ral.

Gra (6 ; 10) : « Combien d’enveloppes faut-il ? — Pour mettre tous les carrĂ©s, les grands et les petits, dans la mĂȘme enveloppe ? — Comme tu veux. Combien faut-il d’enveloppes ? — Trois. — Qu’est-ce qu’on Ă©crira sur la premiĂšre ? — Triangles. — Et puis ? — Ronds. — Et puis ? — CarrĂ©s. — C’est tout ? — Oui. » AprĂšs quoi, passant Ă  la classification effective, Gra remarque d’abord : « Il y en a trois de chaque couleur » ; puis elle arrange les Ă©lĂ©ments par sous-collections de grands et petits carrĂ©s, triangles et ronds. On lui montre les grands et petits carrĂ©s : « On peut les mĂ©langer ? — Non. — Ils vont bien ensemble ? — Non
 oui parce que c’est tous la mĂȘme forme. »

On remet les objets comme prĂ©cĂ©demment et on demande une nouvelle anticipation : « Tu crois que tu pourrais faire de l’ordre autrement ? — Oui, avec six enveloppes. » Elle prĂ©voit alors les six petites collections dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©es auparavant dans la classification effective.

« On va essayer de trouver une autre maniĂšre ? — Oui, je sais, avec 18 enveloppes (une par Ă©lĂ©ment). » Elle retombe ensuite dans les six sous-collections prĂ©cĂ©dentes : « Combien d’enveloppes pour cela ? — Six. — Tu crois qu’on pourrait en prendre moins ? — Deux. — Comment ? — Comme ça et comme ça (montre tous les grands et tous les petits). — Qu’est-ce qu’on Ă©crirait ? — Ronds, triangles et carrĂ©s grands ; et petits ronds, petits triangles et petits carrĂ©s. — Et d’un seul mot ? — Petites surfaces et grandes surfaces. » Les questions d’inclusion (chap. IV) sont cependant manquĂ©es.

Voici enfin des cas manifestant une plus grande aisance dans le passage des sous-collections aux collections ou vice versa, mais sans atteindre la réversibilité complÚte propre au stade III :

Mar (6 ; 11) commence par prĂ©voir cinq enveloppes : les grands ronds puis les petits, les grands carrĂ©s, les grands et les petits toits, puis elle rajoute les petits carrĂ©s, ce qui donne six. « On pourrait faire de l’ordre avec moins d’enveloppes ? — Oui. On prendrait [ensemble] les grands carrĂ©s et les petits carrĂ©s, les grands toits et les petits toits, les grands ronds et les petits ronds. — Ça ferait combien d’enveloppes comme ça ? — (Compte.) Trois. — Et on Ă©crirait quoi ? — (RĂ©pĂšte.) — Juste d’un mot ? — Des carrĂ©s, des toits et des ronds. »

Autre classification anticipĂ©e : elle dĂ©signe Ă  part les grands carrĂ©s, les grands ronds et les grands toits. « Qu’est-ce qui reste ? — Les petits toits, les petits ronds et les petits carrĂ©s » (ce qui revient donc en apparence Ă  la mĂȘme classification, mais avec cette nuance apprĂ©ciable que la prĂ©cĂ©dente partait de six sous-collections de formes et grandeurs pour les ramener Ă  trois collections selon la forme, tandis qu’il y a ici une esquisse de deux collections selon la grandeur, subdivisĂ©es chacune en trois sous-collections selon la forme.

Classification en action : trois classes selon la forme, subdivisĂ©es chacune en deux sous-collections selon la grandeur « parce que j’ai partagĂ© les petits et les grands ».

Cro (7 ; 9) : « Combien d’enveloppes ? — Quatre. — La premiĂšre pour ? — Les carrĂ©s. — La seconde ? — Pour les triangles. — La troisiĂšme ? — Pour les ronds. — Et puis ? — Et puis une pour les petits carrĂ©s. — C’est tout ? — Non, encore deux, pour les petits triangles et pour les petits ronds. — Combien d’enveloppes ça fera-t-il ? — Cinq, non six. — Peut-on faire de l’ordre en mettant moins d’enveloppes ? — On en prend une et on met tout dans une ou on en prend deux et on partage. — Mais il faut que ce soit la mĂȘme chose dans une enveloppe. — On les met tous ensemble, tous les ronds ensemble, tous les carrĂ©s ensemble, tous les triangles ensemble. Ou bien les grands ronds avec les petits ronds, les grands triangles avec les petits triangles et on ne prend que trois enveloppes. — On Ă©crit quoi sur la premiĂšre ? — Gros carrĂ©s et petits carrĂ©s : les carrĂ©s, voyons ! — Si on n’écrit que “carrĂ©s”, on saura ce qui est dedans ? — Oui, tous les carrĂ©s : gros carrĂ©s et petits carrĂ©s. »

La classification en action reproduit ce qui prĂ©cĂšde : collections selon la forme, subdivisĂ©es ensuite en sous-collections selon la grandeur. Cro ne trouve pas d’autres critĂšres. Mais aprĂšs quelques questions sur le « tous » (cf. chap. III), il revient spontanĂ©ment Ă  la question des changements de critĂšre et s’écrie : « Maintenant j’ai compris l’idĂ©e, je le sais : on peut mettre tous les grands dans une seule enveloppe et tous les petits dans une seule aussi. — Quoi Ă©crire ? — “Tout” et “tout”, “petites choses” Ă  toutes les petites et “grosses choses” Ă  toutes les grosses. »

Les questions sur le « tous » ne sont cependant rĂ©ussies qu’à moitiĂ©. TantĂŽt la rĂ©ponse est correcte : « Tous les bleus sont des ronds ? — Non, ah ! non, parce que ça c’est bleu et c’est un triangle », etc. Mais en d’autres cas la rĂ©ponse est erronĂ©e et tĂ©moigne d’une fausse quantification du prĂ©dicat : « Tous les rouges sont des triangles ? — Non, non, il n’y en a pas que des rouges, de triangles : il y en a de bleus et de jaunes. »

Quant Ă  la quantification de l’inclusion (cf. chap. IV), elle soulĂšve encore des difficultĂ©s systĂ©matiques : « Il y a plus de carrĂ©s (= 6) ou de grands carrĂ©s (= 3) ? — De petits ou de grands ? — Plus de carrĂ©s en tout ou plus de grands carrĂ©s ? — Il y en a la mĂȘme chose. — Comment ça ? — 
 — Combien y a-t-il de carrĂ©s en tout ? — Trois. Mais avec les petits et les gros il y en a six. — Les carrĂ©s en tout, c’est les petits et les gros ensemble ou seulement les petits ? — Seulement les petits. — Tous les carrĂ©s, c’est seulement les petits ? — Non. — Combien il y a de carrĂ©s en tout ? — Six. — Et de petits carrĂ©s ? — Trois. — Et de gros ? — Trois. — Alors il y a plus de carrĂ©s en tout ou plus de gros carrĂ©s ? — C’est les deux la mĂȘme chose, les grands et les petits. — Je t’ai demandĂ© quoi ? — S’il y a plus de petits carrĂ©s que de gros. — Non, je ne te demande pas s’il y a plus de petits que de gros, mais s’il y a plus de carrĂ©s en tout que de gros carrĂ©s. — En tout plus, parce que ça /ait six. » (Mais comme on le voit il a encore besoin de recourir aux nombres au lieu de comparer sans plus le tout Ă  la partie.)

Ce stade intermĂ©diaire II est d’un grand intĂ©rĂȘt, Ă  la fois parce qu’il marque les dĂ©buts de l’anticipation spontanĂ©e et parce qu’il n’atteint d’autre part qu’une mobilitĂ© anticipatrice incomplĂšte.

Le grand progrĂšs par rapport au stade I est donc l’apparition d’une anticipation spontanĂ©e permettant au sujet, non pas encore de prĂ©voir le dĂ©tail du classement qu’il va faire (il n’y a notamment pas de prĂ©vision exacte du nombre des enveloppes nĂ©cessaires, le cas de Gra Ă©tant Ă  cet Ă©gard exceptionnel), mais d’esquisser un projet de classification avec en particulier l’annonce explicite de la premiĂšre ou des premiĂšres des collections envisagĂ©es. C’est ainsi que Wut et Rap prĂ©voient une enveloppe contenant les « ronds », puis continuent par les carrĂ©s et les triangles, etc.

Pour parvenir Ă  cette anticipation initiale, il est donc clair que ces sujets ne se sont plus contentĂ©s, comme ceux du stade I, d’assimilations de proche en proche, mais que, ayant assimilĂ© les uns aux autres plusieurs « ronds », ils ont d’emblĂ©e su atteindre, par un processus rĂ©troactif, le schĂšme d’assimilation utilisĂ©, qui confĂšre Ă  ces objets leur caractĂšre commun.

De plus cette rĂ©troaction n’a pas consistĂ© simplement Ă  se souvenir des rapprochements successivement effectuĂ©s, mais a procĂ©dĂ© de façon plus systĂ©matique, en les remaniant au fur et Ă  mesure de leur succession et en abstrayant un caractĂšre dominant parmi d’autres possibles. C’est alors dans la mesure oĂč les assimilations successives se sont doublĂ©es d’un tel remaniement rĂ©troactif que le schĂšme ainsi dĂ©gagĂ© a pu devenir anticipateur : cette anticipation dĂ©bute par la recherche des autres « ronds », puis aboutit Ă  la recherche d’autres formes comparables, les carrĂ©s et les « toits » ou triangles. Telle est l’acquisition nouvelle propre Ă  ces sujets.

Il est instructif Ă  cet Ă©gard de constater que cette anticipation naissante se manifeste souvent, chez les sujets les plus primitifs de ce stade II par des projets de classements dont la mĂ©thode paraĂźt diffĂ©rente de celle qu’emploient les mĂȘmes enfants dans leur classification effective (en action et non plus en pensĂ©e) : tandis que la classification en acte procĂšde en gĂ©nĂ©ral par petites collections, que le sujet rĂ©unit ensuite en grandes (mĂ©thode ascendante), il arrive souvent (voir Wut, Rap et Gra) que l’enfant anticipe d’abord ces grandes collections sans ĂȘtre toujours capable de les subdiviser ensuite en pensĂ©e, comme si son anticipation dĂ©butait par la mĂ©thode descendante mais sans parvenir Ă  imaginer ultĂ©rieurement la descente elle-mĂȘme (les subdivisions).

PrĂ©cisons d’ailleurs qu’une telle rĂ©action n’est pas gĂ©nĂ©rale. On ne saurait donc dĂ©terminer le niveau d’un sujet au seul fait qu’il anticipe d’abord les grandes ou les petites collections et le seul vrai critĂšre de ce niveau est Ă  chercher dans la plus ou moins grande mobilitĂ© du passage des petites collections aux grandes et vice versa. Les cas primitifs du stade que nous avons citĂ©s sont ainsi primitifs dans la mesure seulement oĂč ils ne parviennent pas Ă  faire la synthĂšse des mĂ©thodes ascendante et descendante et non pas dans la mesure oĂč ils anticipent d’abord les grandes classes. Il n’en est pas moins frappant que cette anticipation des grandes collections soit si frĂ©quente et ce fait rĂ©clame une explication. Or, comme ces sujets emploient, dans leur classification effective, la mĂ©thode ascendante, il pourrait suffire, pour en rendre compte, de dire qu’ils procĂšdent de mĂȘme au cours de leur anticipation, mais ne prennent d’abord conscience que des grandes collections auxquelles ce classement aboutit : seulement, s’il en Ă©tait ainsi, il devrait leur ĂȘtre facile d’anticiper ensuite les subdivisions, ce qui n’est justement pas le cas. Il faut donc admettre que, contrairement Ă  la classification effective, qui procĂšde de proche en proche, l’anticipation et la rĂ©troaction combinĂ©es atteignent d’emblĂ©e, en certains cas, le schĂšme assimilateur le plus gĂ©nĂ©ral prĂ©cisĂ©ment parce que ne procĂ©dant pas de proche en proche et parce que manipulant d’emblĂ©e en pensĂ©e les ressemblances applicables Ă  l’ensemble des Ă©lĂ©ments perçus. La possibilitĂ©, rĂ©alisĂ©e dans les exemples de Wut, Rap et Gra, de dĂ©buter par les grandes collections dĂ©montrerait ainsi l’intervention du processus rĂ©troactif que nous avons invoquĂ© pour expliquer l’anticipation, en opposition avec la marche de proche en proche, exclusive au stade I et qui se retrouve dans les classifications effectives du stade II.

Cela dit, venons-en aux limitations de l’anticipation propre Ă  ce stade, qui tiennent donc au dĂ©faut de mobilitĂ© dans les passages de la mĂ©thode ascendante Ă  la mĂ©thode descendante et vice versa. Ce dĂ©faut est bien clair chez les sujets primitifs du stade puisque, d’une part, ils ne peuvent pas anticiper les subdivisions correspondant aux sous-collections dont ils partent ensuite effectivement, et que, d’autre part, ils Ă©prouvent encore quelques difficultĂ©s, dans leur classification effective Ă  retrouver les grandes collections qu’ils ont cependant anticipĂ©es (cf. Rap pour les triangles et Gra pour les carrĂ©s). D’autre part, leur rĂ©sistance aux changements de critĂšre procĂšde de la mĂȘme difficultĂ© gĂ©nĂ©rale Ă  combiner les processus ascendants et descendants, puisque changer de critĂšre consiste Ă  substituer les petites collections aux grandes et vice versa ce qui consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  passer de l’ascendant au descendant ou l’inverse (il est vrai que Wut semble au premier abord apte Ă  toutes ces transformations puisqu’elle aboutit Ă  deux tables Ă  triple entrĂ©e successives, dont la succession mĂȘme paraĂźt impliquer un changement spontanĂ© de critĂšre : mais le contexte de toute l’interrogation montre assez que cette rĂ©ussite demeure d’ordre figural et nullement anticipateur).

Chez les sujets plus avancĂ©s (de Gra Ă  Cro), il y a certes progrĂšs dans la mobilitĂ© des passages des petites collections aux grandes et rĂ©ciproquement donc dans la synthĂšse des processus ascendants et descendants : il y a Ă  la fois anticipation des subdivisions et capacitĂ© de regrouper les sous-collections en collections totales (cf. Cro : « les carrĂ©s, voyons ! »). Mais, d’une part, ces sujets ne parviennent pas encore Ă  Ă©puiser tous les changements de critĂšre possibles (ils oublient la couleur quand ils permutent les formes et les grandeurs ou bien oublient l’un de ces deux derniers critĂšres quand ils partent de la couleur). Mais surtout, ils Ă©prouvent encore une difficultĂ© systĂ©matique Ă  rĂ©soudre les questions du « tous » et du « quelques » (chap. III) et surtout de la quantification de l’inclusion (chap. IV), appliquĂ©es au matĂ©riel qu’ils viennent de manipuler (voir les rĂ©ponses de Cro et sa longue rĂ©sistance Ă  comprendre que les gros carrĂ©s sont moins nombreux que les « carrĂ©s en tout » en tant que sous-classe incluse dans une classe totale).

Les limitations propres au stade II montrent ainsi, en conclusion, que si les sujets de ce niveau parviennent dĂ©jĂ  Ă  des rĂ©troactions et anticipations spontanĂ©es, ces deux processus ne portent encore que sur les configurations comme telles (sur les collections elles-mĂȘmes, non figurales, il est vrai, mais distinctes des classes opĂ©ratoires) et toujours pas sur les transformations. Le critĂšre des rĂ©troactions et anticipations portant sur les transformations sera donc la mobilitĂ© dans le passage des processus ascendants aux processus descendants et rĂ©ciproquement, c’est-Ă -dire la capacitĂ© d’anticiper simultanĂ©ment les rĂ©unions de type A + A’ = B et les subdivisions de type B − A’ − A : Ă  ce niveau les rĂ©troactions et anticipations atteindront par consĂ©quent le caractĂšre propre Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et c’est ce qui permettra enfin au sujet de dominer l’inclusion A < B dont nous avons vu dĂ©jĂ  maintes fois qu’elle repose prĂ©cisĂ©ment sur la comprĂ©hension de la relation A = B − A’ donc sur le double jeu de l’anticipation et de la rĂ©troaction des transformations comme telles.

C’est bien ce qu’on observe chez les sujets du stade III, chez ceux (dĂ©but du stade) qui anticipent deux des trois critĂšres possibles et Ă©chouent au troisiĂšme (ou ne l’atteignent que par tĂątonnement), comme chez ceux (dĂšs 9-10 ans) qui anticipent d’emblĂ©e les trois critĂšres possibles. Voici quelques exemples Ă  commencer par un cas du premier groupe :

Vui (7 ; 6) : « Combien faudra-t-il d’enveloppes ? — Les mĂȘmes couleurs ou les mĂȘmes formes ? — Comme tu voudras. — Les triangles, les carrĂ©s et les ronds. — Et tu avais une autre idĂ©e ? — Oui, trois enveloppes : les rouges, les jaunes et les bleus. — Y a-t-il une troisiĂšme maniĂšre ? —   »

Classification rĂ©elle : il superpose trois rangĂ©es de grands ronds, grands carrĂ©s et grands triangles en les rĂ©partissant de maniĂšre que la colonne de droite soit jaune, celle du centre rouge et celle de gauche bleue puis fait de mĂȘme avec les petits Ă©lĂ©ments : il construit ainsi une table Ă  triple entrĂ©e entiĂšrement symĂ©trique.

Nie (8 ; 10) : « Combien d’enveloppes ? — Ça ne fait rien si ce n’est pas de la mĂȘme couleur ? 7 — Comme tu veux. Alors combien d’enveloppes ? — Trois. — Qu’est-ce que j’écris ? — Les ronds ; les carrĂ©s, et les triangles. — On va maintenant mettre de l’ordre autrement. Combien faudra-t-il d’enveloppes ? — Six. — Bon. Qu’est-ce que tu vas mettre ? — Une pour les grands ronds el une pour les petits ronds, une pour les grands carrĂ©s et une pour les petits carrĂ©s, une pour les grands triangles et une pour les petits triangles. — Ça c’est une deuxiĂšme maniĂšre. On peut encore faire autrement ? — Oui, les grands carrĂ©s, ronds et triangles ensemble et les petits carrĂ©s, ronds et triangles ensemble. — Qu’est-ce qu’on Ă©crit ? — Les grandes formes ici et lĂ  les petites formes. — Il y aurait encore une autre maniĂšre ? — Oui (elle commence par proposer les ronds et carrĂ©s ensemble et les triangles Ă  part, etc., puis pense Ă  la couleur)
 Toutes les choses de couleur jaune, toutes les choses bleues et toutes les choses rouges. »

La classification effective devient donc inutile, puisque toutes les possibilitĂ©s ont Ă©tĂ© Ă©puisĂ©es. On demande par contre au sujet celle qui lui paraĂźt la plus juste de ses classifications projetĂ©es : Nie prĂ©fĂšre la premiĂšre (forme) « parce que tout ce qui est petit n’est pas triangles ensemble, etc. » autrement dit parce que la grandeur et la couleur importent moins que la forme. On passe alors aux questions sur le « tous » qui sont bien rĂ©ussies et au problĂšme de l’inclusion : « Tous les rouges sont carrĂ©s ? — Non, il y a deux carrĂ©s, deux triangles et deux ronds. — Y a-t-il plus de rouges ou plus de carrĂ©s rouges ? — Plus de rouges. — (On enlĂšve les deux ronds rouges). — Plus de rouges ou plus de carrĂ©s rouges ? — Plus de rouges ! »

Zbi (9 ; 0) : « Combien d’enveloppes ? — Trois : les carrĂ©s, les ronds, les triangles. — Peut-on faire d’une autre maniĂšre ? — Oui, il faudrait plus d’enveloppes. — Combien ? — Six ; les grands carrĂ©s, les petits carrĂ©s, les grands ronds, les petits ronds, les grands triangles, les petits triangles. — Et d’une autre maniĂšre ? — Oui, un grand, un petit, etc. 
 toutes les petites choses ensemble, toutes les grandes choses ensemble, ça ferait deux enveloppes. — Et encore d’une autre maniĂšre ? — Toutes les choses bleues, jaunes et rouges : ça fera de nouveau trois enveloppes. » — On lui fait ensuite rĂ©capituler ses classifications : Zbi se souvient de tout et passe aisĂ©ment d’un classement Ă  l’autre : par exemple « on pourrait partager en trois l’enveloppe oĂč il y a tous les rouges : les carrĂ©s rouges, les ronds rouges et les triangles rouges » ; de mĂȘme on peut passer des classes de forme Ă  des sous-classes de couleur ; ou des classes de couleur et de forme Ă  des sous-classes de grandeur, etc.

« Tous les carrĂ©s sont bleus ? — Non, il y a aussi deux rouges et deux jaunes », etc. « Il y a plus de carrĂ©s ou plus de grands carrĂ©s ? — Plus de carrĂ©s : il y a les trois grands carrĂ©s et en ajoutant les petits ça fait six (en tout). — Plus de rouges ou plus de carrĂ©s rouges ? — Plus de rouges, parce qu’il y a aussi des triangles rouges et des ronds rouges. »

On note plusieurs nouveautés dans ces réactions :

(1) Le choix des critĂšres de classification ne repose plus simplement sur une abstraction implicite, mais fait intervenir une dĂ©libĂ©ration explicite : « Les mĂȘmes couleurs ou les mĂȘmes formes ? » demande ainsi Vui, et « ça ne fait rien si ce ne sont pas les mĂȘmes couleurs ? » (Nie).

(2) Il en rĂ©sulte d’abord que quand le sujet a terminĂ© son classement selon le critĂšre choisi, il revient Ă  celui qu’il a provisoirement Ă©cartĂ© en procĂ©dant ainsi par une rĂ©troaction directe avec remaniement de l’ensemble de la classification (shifting).

(3) Comme, d’autre part, l’abstraction dĂ©libĂ©rĂ©e du schĂšme choisi initialement renforce son caractĂšre anticipateur, ce double renforcement de l’anticipation et de la rĂ©troaction assure non seulement la mobilitĂ© plus ou moins complĂšte dans les changements de critĂšre, mais encore la possibilitĂ© d’anticiper les opĂ©rations multiplicatives (table Ă  double ou triple entrĂ©e chez Vui, etc.).

(4) Mais il rĂ©sulte surtout de ces renforcements de l’anticipation et de la rĂ©troaction que le sujet peut indiffĂ©remment passer des grandes collections aux petites et rĂ©ciproquement, non seulement en les substituant les unes aux autres comme dans le changement de critĂšres, mais en les composant, dĂ©composant et recomposant selon les mĂȘmes sĂ©ries, ce qui assure la rĂ©ciprocitĂ© entiĂšre des processus ascendants (rĂ©unions) et descendants (subdivisions). Cf. les rĂ©actions de Zbi aux questions d’emboĂźtements (« on pourrait partager  », etc.).

(5) L’anticipation devient ainsi une anticipation des transformations et non plus seulement des configurations, ce qui revient Ă  dire que les collections et sous-collections sont promues au rang de classes et de sous-classes. La principale manifestation de ce nouvel Ă©tat de choses est la capacitĂ©, lorsqu’une classe B est divisĂ©e en ses Ă©lĂ©ments A et A’ d’anticiper en mĂȘme temps leur rĂ©union A + A’ = B (ou, lors de la rĂ©union, d’anticiper la dissociation) : c’est cette forme supĂ©rieure d’anticipation (ou plus prĂ©cisĂ©ment cette anticipation proprement dite, dont celles du stade II ne constituent que des Ă©bauches) qui assure alors la possibilitĂ© de comparer l’extension d’une sous-classe A Ă  celle de la classe totale B et qui constitue ainsi la relation d’inclusion A < B.

On voit donc combien le schĂ©matisme opĂ©ratoire, dont nous avons Ă©tudiĂ© les Ă©tapes au cours des chap. I Ă  VI, est solidaire du fonctionnement des rĂ©troactions et des anticipations, dont le double jeu complĂ©mentaire engendre peu Ă  peu la rĂ©versibilitĂ© constitutive des opĂ©rations additives (inclusion) et multiplicatives. C’est pourquoi l’étude de la formation des anticipations Ă©tait indispensable Ă  l’analyse du dĂ©veloppement des opĂ©rations elles-mĂȘmes, dont elle fait seule comprendre le mĂ©canisme causal.