Conclusions a

De nombreux travaux ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© publiĂ©s sur le dĂ©veloppement des classifications et quelques-uns sur celui des sĂ©riations. Chacun sait, en particulier, la maniĂšre brillante dont K. Goldstein 1 et ses collaborateurs, principalement M. Scheerer ont analysĂ© les conduites de « catĂ©gorisation » du point de vue de l’abstraction et de la mobilitĂ© (shifting) ou de la rigiditĂ©. Le « sorting-test » de Goldstein et Scheerer consiste notamment Ă  classer 33 objets quotidiens selon toutes les combinaisons ainsi qu’à dĂ©finir les classes construites par l’expĂ©rimentateur. Reichard, Schneider et Rapaport 2 ainsi que Thompson 3 ont analysĂ© de telles conduites chez l’enfant. Hanfmann et Kasanin 4, inspirĂ©s par Ach (technique modifiĂ©e par Sacharov et Vigotsky) avaient de mĂȘme Ă©laborĂ© dĂšs 1937 une Ă©preuve de classification portant sur 22 blocs (cinq couleurs, six formes, deux hauteurs et une diffĂ©rence de largeur), en demandant comment ces objets peuvent ĂȘtre rĂ©partis en quatre groupes (d’oĂč les rĂ©actions de flexibilitĂ© et de persistance, nĂ©cessaires Ă  la solution, et de fluiditĂ© ou de rigiditĂ©, empĂȘchant la solution). On sait comment les idĂ©es de Goldstein ont inspirĂ© Ă  H. Wallon sa notion d’un niveau « prĂ©catĂ©goriel » de la pensĂ©e de l’enfant, cas particulier du niveau prĂ©opĂ©ratoire en gĂ©nĂ©ral. Notre ancienne collaboratrice G. Ascoli a poursuivi Ă  cet Ă©gard, sous la direction de H. Wallon, une Ă©tude sur les classifications enfantines 5. Les hypothĂšses gestaltistes ont d’autre part inspirĂ© Ă  R. Meili un travail sur les structures classificatrices 6.

L’un des problĂšmes les plus Ă©tudiĂ©s a naturellement Ă©tĂ© celui des relations entre la classification et le langage, problĂšme sur lequel se sont penchĂ©s notamment P. OlĂ©ron 7 et M. Vincent 8 Ă  propos des sourds-muets. Une remarquable Ă©tude rĂ©cente de T. Slama-Cazacu 9 sur la pensĂ©e et le langage chez l’enfant normal contient une nouvelle Ă©preuve de classification qui mĂ©rite d’ĂȘtre signalĂ©e par la maniĂšre dont elle rejoint au maximum les situations concrĂštes quotidiennes : il s’agit d’un « jeu de l’armoire » oĂč les objets sont Ă  ranger dans une armoire rĂ©elle et oĂč le classement prend ainsi une valeur fonctionnelle.

Quant aux classifications multiplicatives, chacun connaĂźt les « progressive matrices » de Raven 10. Quant aux travaux sur la sĂ©riation, nous n’en avons pas rencontrĂ© de systĂ©matiques, mais le problĂšme est souvent mentionnĂ© Ă  propos des structures perceptives.

La richesse et l’excellence de ces travaux nous interdisent de dĂ©cider si les rĂ©sultats consignĂ©s en notre Ă©tude prĂ©sentent des nouveautĂ©s effectives. Par contre nous aimerions souligner en quoi les problĂšmes que nous nous sommes posĂ©s et le point de vue auquel nous nous sommes placĂ©s nous semblent diffĂ©rer de ceux de nos prĂ©dĂ©cesseurs.

Les classifications et les sĂ©riations constituent des conduites analysables pour le psychologue, mais aussi des structures dont les lois sont formulables pour le logicien et le mathĂ©maticien, et les structures logico-mathĂ©matiques sont celles-lĂ  mĂȘmes auxquelles les conduites du sujet en son dĂ©veloppement tendent peu Ă  peu Ă  se conformer. Or, Ă  part les « gestaltistes » (Goldstein, Meili, etc.), qui cherchent Ă  rĂ©duire les structures aux formes trĂšs gĂ©nĂ©rales de la Gestalt (ce qui aboutit, croyons-nous, Ă  nĂ©gliger certains des aspects spĂ©cifiques des structures opĂ©ratoires), les problĂšmes que se sont posĂ©s les psychologues au sujet des classifications et des sĂ©riations sont surtout de nature fonctionnelle : expliquer pourquoi tel groupe d’individus manquent de la mobilitĂ© nĂ©cessaire (shifting) pour modifier leurs critĂšres de classement, ou comment le langage facilite la construction de certaines classes plutĂŽt que d’autres, etc.

Notre problĂšme principal, inspirĂ© par les prĂ©occupations de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, est au contraire de comprendre pourquoi l’organisation des conduites de classification et de sĂ©riation prend telle ou telle forme et pourquoi ces formes successives tendent vers les structures logico-mathĂ©matiques (non pas parce que la logique ou les mathĂ©matiques en auraient imposĂ© a priori les modĂšles, mais parce que le sujet, sans connaĂźtre ceux-ci, tend de lui-mĂȘme Ă  construire des formes qui leur sont progressivement isomorphes). L’une des questions centrales sur lesquelles nous avons insistĂ© est, par exemple, d’établir comment se construit graduellement la structure d’inclusion, qui n’est nullement donnĂ©e (ni sous forme hĂ©rĂ©ditaire, ni sous forme de Gestalt, etc.) mais qui se forme bien plus laborieusement que l’on n’imaginerait en partant de ses modĂšles linguistiques adultes.

Or, ces questions de genĂšse des structures ont, en fait, peu prĂ©occupĂ© la plupart des psychologues, car, ne s’intĂ©ressant pas Ă  la logique, ils sont portĂ©s, sans toujours en prendre conscience, Ă  considĂ©rer comme « donné » ce qu’ils jugent eux-mĂȘmes logiquement nĂ©cessaire au lieu d’y voir un problĂšme et de se demander prĂ©cisĂ©ment par quelles voies ils en sont venus lors de leur formation (comme enfants ou adolescents) Ă  construire ou Ă  admettre de telles « nĂ©cessitĂ©s ». Le point de vue auquel nous nous sommes placĂ©s dans la prĂ©sente Ă©tude complĂšte ainsi de façon naturelle les prĂ©cĂ©dents. PersuadĂ©s, par toutes nos recherches antĂ©rieures, de la nature essentiellement opĂ©ratoire des classifications et des sĂ©riations, nous nous sommes avant tout proposĂ© de retracer la genĂšse de ces opĂ©rations et de dĂ©gager les liens que leurs structures peuvent prĂ©senter avec les mĂ©canismes sensori-moteurs ou perceptifs correspondants.

1. Le premier rĂ©sultat qu’il convient de souligner est l’étroite solidaritĂ© que nous avons constatĂ©e entre le dĂ©veloppement des opĂ©rations logiques ou des actions prĂ©logiques (toutes deux portant sur des Ă©lĂ©ments discontinus) et des opĂ©rations ou actions infralogiques (portant sur des Ă©lĂ©ments rĂ©unis en un tout spatial ou continu). C’est l’indiffĂ©renciation de ces deux sortes de rĂ©actions qui caractĂ©rise les « collections figurales » du stade I (chap. I), tandis qu’aux stades II et III (voir chap. I, § 4 et chap. II, § 3) elles se diffĂ©rencient partiellement, puis totalement, en Ă©voluant ainsi parallĂšlement. Or, ce premier fait est dĂ©cisif quant Ă  la signification des opĂ©rations de classification et de sĂ©riation en indiquant d’emblĂ©e que les racines de ces opĂ©rations sont Ă  chercher, non pas dans les concepts et les Ă©noncĂ©s manipulĂ©s par le langage seul, mais dans les actions gĂ©nĂ©rales de rĂ©union ou d’ordination, appliquĂ©es aux objets d’un seul tenant (continu) aussi bien qu’aux ensembles discontinus.

2. Mais, par le fait mĂȘme que les rĂ©unions et subdivisions classificatrices ont ainsi une origine active, commune avec celle des rĂ©unions et partitions infralogiques, la route est d’autant plus longue Ă  parcourir qui conduit des premiers agrĂ©gats pratiques et mal diffĂ©renciĂ©s aux concepts en extension (classes) et en comprĂ©hension (propriĂ©tĂ©s communes) dĂ©signĂ©s par le langage et manipulĂ©s en pensĂ©e grĂące Ă  lui. Tandis que la « comprĂ©hension » fondĂ©e sur les ressemblances est assurĂ©e dĂšs les assimilations sensori-motrices par la perception des qualitĂ©s communes et l’abstraction Ă©lĂ©mentaire liĂ©e aux finalitĂ©s pratiques, l’extension des concepts n’est accessible au sujet que par l’intermĂ©diaire d’un symbolisme prĂ©cis et encore Ă  la condition de subordonner les signes verbaux Ă  un systĂšme de quantifications bien rĂ©glĂ©es.

C’est pourquoi le phĂ©nomĂšne si intĂ©ressant des collections figurales (stade I) nous a paru ne pouvoir s’expliquer que par les difficultĂ©s initiales de la coordination de l’extension et de la comprĂ©hension. Il ne suffit pas, en effet, pour interprĂ©ter cette rĂ©action si gĂ©nĂ©rale au niveau Ă©lĂ©mentaire, de l’attribuer Ă  une indiffĂ©renciation entre les conduites logiques ou prĂ©logiques (discontinu) et les conduites infralogiques (continu). Cette indiffĂ©renciation rend il est vrai compte de ce mĂ©lange de liaisons par ressemblances et de simples voisinages ou contiguĂŻtĂ©s sans ressemblances, que l’on observe dans les alignements ou les objets complexes, et surtout du mĂ©lange des ressemblances et des « convenances empiriques », car une totalitĂ© infralogique ne rĂ©unit pas ses Ă©lĂ©ments en fonction de la seule ressemblance. Mais le vrai problĂšme est de comprendre pourquoi ces indiffĂ©renciations sont si durables et pourquoi, cherchant Ă  classer, les petits en restent si longtemps Ă  construire des ensembles spatiaux et figuraux. Or la raison en est, avons-nous vu, que si la « comprĂ©hension » des qualitĂ©s communes est assurĂ©e dĂšs le dĂ©part par les pouvoirs de l’assimilation sensori-motrice, aucune forme d’« extension » n’est Ă  disposition des sujets de ce niveau, sinon prĂ©cisĂ©ment l’extension figurale ou spatiale des ensembles perceptifs, qui suffit Ă  la construction de totalitĂ©s infralogiques mais demeure encore fort Ă©loignĂ©e de l’extension propre aux classes logiques Ă  Ă©lĂ©ments discontinus, c’est-Ă -dire d’une extension indĂ©pendante de toute disposition spatiale.

3. Le problĂšme central du dĂ©veloppement des classifications nous est ainsi apparu comme Ă©tant celui de la coordination progressive de l’extension et de la comprĂ©hension. Nous nous sommes donc proposĂ© d’expliquer cette coordination graduelle en partant des actions et opĂ©rations du sujet, c’est-Ă -dire en reconnaissant le fait qu’il ne lui suffit nullement, pour dominer la question, de prendre acte des comprĂ©hensions et des extensions en quelque sorte inscrites d’avance dans le systĂšme des concepts verbaux propres au langage ambiant : en fait, les rĂ©sultats des chap. III et IV (« tous » et « quelques » et quantification de l’inclusion) nous ont assez montrĂ© que l’enfant ne domine les extensions des concepts verbaux (et mĂȘme des ensembles perceptifs) qu’en les restructurant logiquement, donc en partant de ses propres actions et opĂ©rations. Or, d’un tel point de vue, les relations de l’extension et de la comprĂ©hension sont paradoxales et semblent s’enfermer dans un cercle que seule l’analyse gĂ©nĂ©tique permet de rendre non vicieux.

D’une part, en effet, pour dĂ©terminer les qualitĂ©s communes Ă  un ensemble d’élĂ©ments (comprĂ©hension), il ne suffit pas de suivre ceux-ci de proche en proche, au risque d’en oublier et de ne pas atteindre les propriĂ©tĂ©s effectivement « communes » ; il faut ainsi les confronter « tous » et par consĂ©quent appuyer la construction de la « comprĂ©hension » sur un rĂ©glage du « tous » et du « quelques », donc sur une Ă©laboration prĂ©alable ou simultanĂ©e de l’extension. Mais, d’autre part, pour construire cette extension, il est indispensable de qualifier les Ă©lĂ©ments Ă  grouper, c’est-Ă -dire que la dĂ©termination du « tous » et du « quelques » (extension) est nĂ©cessairement relative Ă  celle des qualitĂ©s communes, donc de la comprĂ©hension. En un mot, la comprĂ©hension suppose l’extension et rĂ©ciproquement, de telle sorte qu’un certain mystĂšre entoure le passage d’une situation comme celle du stade I, oĂč toutes deux demeurent entiĂšrement incoordonnĂ©es, Ă  la situation propre au stade III oĂč ces deux aspects indissociables de tout concept et de toute classification sont au contraire entiĂšrement coordonnĂ©s et rendus solidaires l’un de l’autre.

4. Les faits nous ont, Ă  cet Ă©gard, montrĂ© qu’un tel passage consiste d’abord en une diffĂ©renciation et non pas directement en une coordination graduelle, ou, pour mieux dire, que cette derniĂšre comporte en premier lieu une diffĂ©renciation progressive entre une comprĂ©hension mal dĂ©terminĂ©e et une extension mal dĂ©terminĂ©e Ă©galement, mais toutes deux relativement indiffĂ©renciĂ©es l’une de l’autre. Nous avons, en effet, constatĂ© que, non seulement (il va sans dire) au niveau des collections figurales mais encore Ă  celui des collections non figurales (oĂč la collection ne prĂ©sente plus de configuration dĂ©finie, mais consiste encore en un agrĂ©gat dĂ©terminĂ© dans l’espace par opposition Ă  la « classe » proprement dite), que l’extension, et notamment le « tous » et le « quelques », ne constituent pas toujours de pures quantitĂ©s mais demeurent en un sens des qualitĂ©s de l’objet total ou de la collection en tant qu’ensemble, c’est-Ă -dire des rĂ©alitĂ©s intermĂ©diaires entre la pure extension et la comprĂ©hension (cf. chap. III, Conclusion). Comme, d’autre part, il existe Ă  tous les niveaux une « comprĂ©hension », fournie par les relations perçues et par la schĂ©matisation Ă  laquelle elles conduisent dĂšs les paliers sensori-moteurs, et qu’il existe Ă©galement Ă  tous les niveaux une « extension », mĂȘme si elle reste longtemps dominĂ©e par les liaisons topologiques ou spatiales en gĂ©nĂ©ral, le vrai problĂšme n’est donc pas de savoir comment s’engendrent la comprĂ©hension ou l’extension, ex nihilo ou l’une Ă  partir de l’autre, mais comment elles se diffĂ©rencient et se coordonnent par cela mĂȘme.

5. À cet Ă©gard les questions se prĂ©cisent en se localisant sur ces deux points essentiels que sont le passage du stade I au stade II et le passage de ce stade au palier d’équilibre III. Comment expliquer, d’abord, qu’aprĂšs avoir construit des assemblages non dĂ©terminĂ©s par les seules ressemblances et diffĂ©rences en comprĂ©hension (collections figurales) l’enfant en vienne Ă  des classements fondĂ©s sur ces seuls critĂšres (collections non figurales du stade II) ? Et comment expliquer, ensuite, qu’il passe, de ces collections juxtaposĂ©es ou simplement diffĂ©renciĂ©es, Ă  des systĂšmes hiĂ©rarchiques d’inclusions (stade III) ?

Or, sur ces deux points encore, les problĂšmes ne se posent pas en termes de simple Ă©mergence ou de crĂ©ation ex nihilo, mais Ă  nouveau en termes de diffĂ©renciation et de coordination. En effet, les ressemblances qui dominent la classification dĂšs le stade II ne sont pas entiĂšrement absentes au cours du stade I, mais sont donnĂ©es dĂšs les assimilations sensori-motrices Ă©lĂ©mentaires et se manifestent sans cesse dans le dĂ©tail des collections figurales (par couples ou petites suites Ă  l’intĂ©rieur des alignements ou des objets complexes, etc.); la prĂ©dominance qu’elles acquiĂšrent au stade II consiste donc moins en une nouveautĂ© absolue qu’en une libĂ©ration Ă  l’égard des facteurs figuraux et en une diffĂ©renciation plus nette Ă  l’égard de l’extension. Quant Ă  la formation des inclusions hiĂ©rarchiques, elle est elle-mĂȘme prĂ©parĂ©e, nous l’avons constatĂ© sans cesse, par les diffĂ©renciations et subdivisions des collections non figurales, au point que sans les Ă©preuves des chap. III et IV, celles-ci donnent l’impression de classifications proprement inclusives.

6. Le passage du stade I au stade II nous a paru dĂšs lors s’expliquer par les premiĂšres interventions de ces processus rĂ©troactifs et anticipateurs dont les dĂ©veloppements ultĂ©rieurs aboutiront Ă  la constitution des structures opĂ©ratoires rĂ©versibles propres au stade III.

En effet, du point de vue du fonctionnement mĂȘme des actions et de la pensĂ©e, le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral des rĂ©actions du stade I est que le sujet procĂšde de proche en proche, en oubliant ce qu’il vient de faire et en ne prĂ©voyant pas la suite : il aligne, par exemple, l’ensemble des Ă©lĂ©ments donnĂ©s, en changeant Ă  chaque instant le critĂšre qui dĂ©termine ses rapprochements successifs, ou bien il bĂątit un objet collectif ou complexe en juxtaposant les Ă©lĂ©ments sans plan ni consistance (et lorsqu’il annonce en cours de route un plan, tel que « je vais faire une maison », etc., c’est qu’il oublie son intention initiale de classer et s’engage dans la voie du jeu ou de l’ornementation). Nous avons, au contraire, constatĂ© (chap. VII § 3) comment les dĂ©buts de l’abstraction d’une qualitĂ© commune sont caractĂ©risĂ©s par l’abandon de cette mĂ©thode des assimilations successives et par l’intervention de processus rĂ©troactifs consistant Ă  se souvenir des dĂ©buts de la construction des collections pour introduire une cohĂ©rence entre les dĂ©buts et la suite ou mĂȘme pour remanier ces dĂ©buts en fonction de la suite. Devenant rĂ©troactif, le schĂšme d’assimilation en vient alors nĂ©cessairement Ă  prĂ©senter un aspect anticipateur, car la consistance avec ce qui prĂ©cĂšde conduit au choix et Ă  l’intention Ă  l’égard de ce qui va suivre : semi-anticipation seulement, c’est-Ă -dire ne prĂ©voyant pas l’ensemble des dĂ©marches ultĂ©rieures et ne surgissant qu’au cours des tĂątonnements, mais semi-anticipation suffisante pour engendrer un dĂ©but de mĂ©thode, bien supĂ©rieure au procĂ©dĂ© de proche en proche. Le contrĂŽle essentiel qu’a constituĂ© pour nous l’examen des classifications portant sur des Ă©lĂ©ments perçus par voie exclusivement tactilo-kinesthĂ©sique nous a permis de voir quel rĂŽle effectif jouaient les premiĂšres rĂ©troactions et semi-anticipations dans la constitution des collections non figurales, donc dans le passage du stade I au stade II.

Il reste naturellement Ă  prĂ©ciser que ni la rĂ©troaction ni l’anticipation ne crĂ©ent rien par elles-mĂȘmes. Notre explication ne se rĂ©duit donc pas Ă  un cercle ou Ă  une tautologie qui reviendraient Ă  dire : si l’enfant devient Ă  un moment donnĂ© capable de dĂ©couvrir la qualitĂ© commune Ă  un ensemble d’élĂ©ments et Ă  les rĂ©unir tous en une collection selon un tel critĂšre, c’est qu’il se trouve alors apte Ă  remanier ses essais et Ă  anticiper cette qualitĂ© commune ! En fait, il y a qualitĂ© commune Ă  deux Ă©lĂ©ments dĂšs qu’ils sont rapprochĂ©s par l’action et le seul problĂšme est de comprendre comment le schĂšme d’assimilation inhĂ©rent Ă  une action procĂ©dant de proche en proche peut devenir un instrument de pensĂ©e ou de reprĂ©sentation applicable, non plus Ă  deux ou trois Ă©lĂ©ments successivement perçus (puis oubliĂ©s), mais Ă  n élĂ©ments rĂ©unis par une action intĂ©riorisĂ©e durable. L’intĂ©rĂȘt des notions de rĂ©troaction et d’anticipation est alors de prĂ©ciser les conditions de cette intĂ©riorisation, de cette permanence et de cette cohĂ©rence naissantes en montrant qu’elles ne rĂ©sultent pas sans plus d’un Ă©clairage par la conscience (Ă©clairage qui apparaĂźtrait soudain et dont on ne comprendrait donc pas la causalitĂ©), mais bien d’une coordination entre les actions successives brisant le sens unique de cette succession au profit d’un va-et-vient remontant aux situations antĂ©rieures et mordant dĂ©jĂ  sur les situations ultĂ©rieures : ce jeu de navette conçu comme nĂ©cessaire Ă  la comparaison d’ensemble fait alors comprendre la destinĂ©e finale de telles rĂ©gulations, en annonçant la rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©risera les opĂ©rations propres au stade III.

7. Ainsi conduit par les rĂ©troactions et anticipations naissantes Ă  la construction des premiĂšres collections non figurales, le sujet se trouve alors engagĂ© en deux sortes de constructions caractĂ©risĂ©es par deux mĂ©thodes orientĂ©es en sens opposé : ou bien il procĂšde par petites collections, ayant pour critĂšres des qualitĂ©s communes limitĂ©es, et les rĂ©unit ensuite en collections plus grandes (mĂ©thode ascendante) ou bien il dĂ©bute par de grands assemblages ayant pour critĂšre des qualitĂ©s communes plus gĂ©nĂ©rales, et il les subdivise ensuite en petites collections (mĂ©thode descendante, par subdivisions quelconques ou par dichotomies). Nous nous sommes constamment demandĂ© s’il Ă©tait possible de dĂ©terminer un ordre chronologique permanent dans la succession de ces deux mĂ©thodes, donc si l’enfant Ă©tait spontanĂ©ment portĂ© Ă  dĂ©buter par la mĂ©thode ascendante pour n’adopter qu’ensuite la mĂ©thode descendante ou l’inverse. Ainsi posĂ© le problĂšme n’a pu recevoir de solution gĂ©nĂ©rale, non seulement parce qu’il est impossible de sĂ©parer la forme d’une classification de son contenu (ce contenu pouvant consister en diffĂ©rences de couleur, de grandeur, de forme gĂ©omĂ©trique, etc., plus ou moins sensibles selon le matĂ©riel employĂ©, et dĂ©pendant aussi du nombre absolu ou relatif des Ă©lĂ©ments), mais encore et surtout pour la raison suivante. Dans les grandes lignes, on peut soutenir que dans la mesure oĂč l’enfant dĂ©bute par des manipulations de proche en proche il suit la mĂ©thode ascendante, tandis que les premiĂšres anticipations (et, chose intĂ©ressante, les premiĂšres « classifications tactiles » du stade II) l’orientent de prĂ©fĂ©rence vers la mĂ©thode descendante. S’il en est ainsi, il se produira alors une grande variĂ©tĂ© de rĂ©actions selon les sujets individuels (et souvent pour des raisons caractĂ©rielles autant que cognitives) : alors que tel enfant sera portĂ© Ă  la manipulation immĂ©diate pour ne prĂ©ciser ses projets qu’aprĂšs les premiers tĂątonnements, d’autres hĂ©siteront avant d’agir et anticiperont plus tĂŽt, relativement aux manipulations (ce qui ne signifie pas toujours qu’ils anticipent mieux, mais peut-ĂȘtre qu’ils agissent moins rapidement), etc. Il en rĂ©sulte toutes les combinaisons possibles dans la prioritĂ© des mĂ©thodes ascendante ou descendante et dans leurs mĂ©langes.

Par contre, une seconde question s’est rĂ©vĂ©lĂ©e plus importante que celle de l’ordre chronologique : c’est celle de la coordination ou de l’incoordination entre ces processus ascendants et descendants. Si l’on ne peut distinguer le stade II ni aucun de ses sous-stades Ă©ventuels par l’emploi exclusif de la mĂ©thode ascendante ou de la mĂ©thode descendante, il faut par contre lui attribuer ce caractĂšre essentiel que les sujets S de ce niveau ne parviennent jamais Ă  une coordination entiĂšre entre les deux mĂ©thodes. Cela revient Ă  dire que, quand ils emploient l’une des deux, ils n’anticipent pas ipso facto l’autre ou ses rĂ©sultats. Par exemple, lorsqu’ils ont subdivisĂ© une collection B en deux sous-collections A et A’ ils ne comprennent pas sans un nouvel acte de pensĂ©e (parfois mĂȘme non couronnĂ© de succĂšs) qu’elles font toujours partie de B. Bref l’anticipation ne porte encore que sur les rĂ©sultats statiques des manipulations et non encore sur les transformations, d’oĂč l’incomprĂ©hension de l’inclusion et des opĂ©rations comme telles.

On comprend par le fait mĂȘme pourquoi au stade II l’extension et la comprĂ©hension, quoique bien mieux diffĂ©renciĂ©es et coordonnĂ©es qu’au stade I, ne le sont pas encore entiĂšrement, puisque le rĂ©glage du « tous » et du « quelques » suppose le schĂšme de l’inclusion et que celui-ci implique prĂ©cisĂ©ment la coordination en un mĂȘme tout du processus ascendant A + A’ = B et du processus descendant (qui en constitue l’opĂ©ration inverse) B − A’ = A.

8. Le passage du stade II au stade III s’explique alors, dans la ligne de cette interprĂ©tation, par les progrĂšs des mĂ©canismes rĂ©troactifs et anticipateurs. Il est normal que ceux-ci commencent par n’ĂȘtre que partiels (cf. les « semi-anticipations » du chap. VII) et surtout par ne porter, selon la rĂšgle gĂ©nĂ©rale, que sur le rĂ©sultat statique des transformations possibles et non pas sur les transformations comme telles. Mais il est tout aussi naturel que, une fois amorcĂ©, le jeu de navette des rĂ©troactions et des anticipations tende Ă  sa forme d’équilibre : or, cet Ă©quilibre, nĂ©cessairement « mobile » sera atteint lorsque, en prĂ©sence d’un matĂ©riel dĂ©terminĂ© Ă  classer, le sujet pourra anticiper les Ă©tapes d’un classement complet mais anticiper Ă©galement le dĂ©roulement de ces Ă©tapes en sens inverse, autrement dit lorsqu’il pourra simultanĂ©ment anticiper les rĂ©unions et les dissociations possibles. Le point d’équilibre sera donc atteint lorsque les mĂ©thodes ascendante et descendante ne constitueront plus qu’un seul et mĂȘme systĂšme de transformations, celles-ci Ă©tant anticipĂ©es comme telles (par opposition Ă  leur seul rĂ©sultat), et le systĂšme rĂ©unissant en un seul tout les anticipations et les rĂ©troactions promues au rang d’opĂ©rations directes et inverses.

Nous avons constatĂ© que le critĂšre le plus fin d’un tel achĂšvement Ă©tait celui qui est fourni par la quantification de l’inclusion (chap. IV). Sans doute, faut-il faire la part, en ce qui concerne cette Ă©preuve dont la rĂ©ussite semble parfois un peu plus tardive que la construction des classifications hiĂ©rarchiques, de l’attitude initiale de l’enfant Ă  l’égard de la question posĂ©e : il arrive en effet qu’à la question « Y a-t-il plus de A ou plus de B (si B − A + A’) ? », l’enfant commence par substituer la comparaison du nombre des A et des A’ avant d’avoir exactement compris ce que l’on dĂ©sirait de lui. Mais une interrogation un peu fine permet rapidement de dĂ©partager le malentendu verbal et l’incomprĂ©hension rĂ©elle. En cas de comprĂ©hension, on se trouve alors bien en prĂ©sence de l’une de ces situations oĂč les deux opĂ©rations, directe (A + A’ = B) et inverse (A = B − A’), sont anticipĂ©es simultanĂ©ment, ce qui permet alors l’intelligence du rapport d’inclusion.

9. Dans le cadre d’un tel systĂšme d’interprĂ©tation, le changement de critĂšre ou « shifting » ne constitue alors que l’une des expressions de cette mobilitĂ© opĂ©ratoire ou rĂ©versible qui marque l’achĂšvement des structures de classification. Il faut bien comprendre, en effet, que le changement de critĂšre conduisant d’une classification C Ă  une classification C’ ou C” ne consiste pas simplement Ă  substituer une classification possible Ă  une autre, sans relation avec la premiĂšre : le « shifting » est lui-mĂȘme un nouvel ensemble d’opĂ©rations, que l’on pourrait dĂ©composer en un systĂšme de « vicariances » du type A1 + A’1 = A2 (= A’1 ou une partie de A’1) + A’2 (= A1 ou une partie de A1). Or, les vicariances constituent un « groupement » opĂ©ratoire comme un autre et dont le rĂŽle est prĂ©cisĂ©ment de fournir la clef permettant de traduire une classification en une autre (le modĂšle le plus simple consistant par exemple en l’équivalence : « Les Suisses et les Ă©trangers Ă  la Suisse = les Turcs et les Ă©trangers Ă  la Turquie »). Il est donc naturel que la mobilitĂ© propre aux changements de critĂšre s’affirme au mĂȘme niveau que la mobilitĂ© opĂ©ratoire en gĂ©nĂ©ral.

10. Rappelons, d’autre part, que malgrĂ© leurs diffĂ©rences du point de vue des configurations perceptives, nous n’avons trouvĂ© qu’un Ă©troit parallĂ©lisme entre le dĂ©veloppement des classifications additives et celui des classifications multiplicatives. Ces derniĂšres ne relĂšvent donc pas d’un mode d’évolution spĂ©cial qui serait dĂ» aux privilĂšges de leur disposition figurale. Elles ne rĂ©sultent pas non plus d’une gĂ©nĂ©ralisation des structures additives en tant que celles-ci se constitueraient au prĂ©alable pour entraĂźner ensuite la gĂ©nĂ©ralisation supposĂ©e. C’est au contraire synchroniquement et solidairement que le sujet apprend, d’une part, Ă  classer selon un seul critĂšre en construisant peu Ă  peu un systĂšme d’emboĂźtements hiĂ©rarchiques, et, d’autre part, Ă  classer selon deux ou trois critĂšres Ă  la fois en construisant peu Ă  peu ses tables Ă  deux ou trois entrĂ©es.

11. Mais le parallĂ©lisme le plus frappant, et Ă  certains Ă©gards le plus inattendu, qu’il nous a Ă©tĂ© donnĂ© de vĂ©rifier, est celui du dĂ©veloppement des opĂ©rations de classifications (additives et multiplicatives, comme on vient de le rappeler) et de l’évolution des opĂ©rations de sĂ©riation (Ă©galement additives ou multiplicatives). Il y a lĂ  un rĂ©sultat qu’il importe de souligner, car on aurait pu s’attendre Ă  de nombreuses divergences en partant de cette double constatation que la classification est favorisĂ©e par le langage plus que la sĂ©riation et que cette derniĂšre l’est par la perception plus que la classification : en effet, la sĂ©riation correspond Ă  une bonne forme perceptive, ce qui n’est pas le cas des classifications additives, tandis que la structure syntactique de la langue renforce les structures classificatoires.

Or, Ă  part les changements de critĂšre, qui sont exclus par la nature mĂȘme de la sĂ©riation, on retrouve dans la constitution progressive de cette derniĂšre les mĂȘmes pĂ©ripĂ©ties et Ă  peu prĂšs aux mĂȘmes Ăąges que, dans le dĂ©veloppement des classifications. On retrouve un stade I avec sa mĂ©thode de liaison de proche en proche, un stade II de rĂ©ussite prĂ©opĂ©ratoire et un stade III avec coordination des mĂ©thodes ascendante et descendante. On retrouve d’autre part la distinction essentielle des anticipations de configuration et des anticipations de transformation. Les premiĂšres (simplement renforcĂ©es par rapport aux anticipations prĂ©opĂ©ratoires de classification Ă  cause de l’importance du facteur perceptif dans les configurations sĂ©riales) se prĂ©sentent dĂšs 5-6 ans comme pour les classifications et ne suffisent pas non plus Ă  assurer d’emblĂ©e une exĂ©cution systĂ©matique et opĂ©ratoire. Les secondes ne s’affirment qu’avec la mĂ©thode opĂ©ratoire propre au niveau de 7-8 ans.

Ce parallĂ©lisme gĂ©nĂ©tique de la classification et de la sĂ©riation (que l’on retrouve donc entre les multiplications de classes et les multiplications sĂ©riales) est d’un grand intĂ©rĂȘt thĂ©orique : mieux que tout autre argument, il met en Ă©vidence l’autonomie du dĂ©veloppement opĂ©ratoire par rapport aux facteurs de perception ou de langage, dont le rĂŽle adjuvant n’est certes pas contestable mais Ă  la condition de ne pas le considĂ©rer comme primordial ou mĂȘme central.

12. Avant d’en revenir Ă  l’autonomie de ce dĂ©veloppement opĂ©ratoire, rappelons encore que presque toutes les structures Ă©tudiĂ©es dans cet ouvrage sont achevĂ©es au niveau des opĂ©rations concrĂštes, et ne relĂšvent par consĂ©quent que de la structure des « groupements » Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations : cela signifie donc qu’elles ne recouvrent nullement toute la logique des classes et des relations et ignorent en particulier celles des structures de classes qui sont isomorphes aux structures propositionnelles (telles les diffĂ©rentes formes de la « loi de dualité »). Par contre, on peut Ă©tudier la dĂ©couverte par l’enfant de certaines transformations qui dĂ©bordent les limites du « groupement » : c’est ce que nous avons fait au sujet de la transformation (A < B) → [(non A) > (non B)]. Nous avons alors vĂ©rifiĂ© (voir chap. V § 5) que cette transformation n’était effectivement comprise qu’au niveau des opĂ©rations propositionnelles ou « formelles », parce que combinant entre elles des nĂ©gations (ou complĂ©mentaritĂ©s) et des rĂ©ciprocitĂ©s elles relĂšvent de ce fait mĂȘme du groupe des quatre transformations INRC.

13. Si nous en venons maintenant Ă  l’autonomie du dĂ©veloppement opĂ©ratoire, que les donnĂ©es contenues dans cet ouvrage contribuent Ă  vĂ©rifier, il faut d’abord prĂ©ciser qu’une telle constatation ne signifie en rien que les opĂ©rations logiques constitueraient au sein de la vie mentale comme une sorte d’« état dans l’état ». Tout au contraire, c’est parce que les opĂ©rations prolongent les actions, c’est parce qu’elles constituent mĂȘme les coordinations les plus gĂ©nĂ©rales de l’action et qu’elles se retrouvent, esquissĂ©es ou achevĂ©es, dans les formes les plus diffĂ©rentes de conduites, que (Ă  cause donc de leur gĂ©nĂ©ralitĂ© mĂȘme et non pas, comme on le pense si souvent Ă  tort Ă  cause du caractĂšre dĂ©limitĂ© de leur domaine) elles relĂšvent de lois d’évolution non subordonnĂ©es Ă  tel ou tel facteur particulier de perception, d’apprentissage ou de langage.

Une fois de plus, en effet, nous avons pu constater que les opĂ©rations logiques (en l’espĂšce de classification et sĂ©riation, additives ou multiplicatives) sont reliĂ©es, par une Ă©volution Ă©tonnamment continue, Ă  un certain nombre d’actions Ă©lĂ©mentaires (mettre en tas, dissocier, aligner, etc.) et ensuite aux rĂ©gulations de plus en plus complexes qui prĂ©parent puis assurent leur intĂ©riorisation et leur gĂ©nĂ©ralisation. Les processus rĂ©troactifs et anticipateurs sur lesquels nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  insister constituent les principales de ces rĂ©gulations et nous avons pu suivre, pour ainsi dire pas Ă  pas, la maniĂšre dont s’ébauche d’abord puis se rĂ©alise peu Ă  peu cette rĂ©versibilitĂ© qui reprĂ©sente le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral des opĂ©rations. Des actions matĂ©rielles se coordonnant entre elles, aux rĂ©gulations permettant leur intĂ©riorisation et aux opĂ©rations transformant ces rĂ©gulations en autant de structures mobiles et rĂ©versibles, nous retrouvons ainsi, mais avec une nettetĂ© peut-ĂȘtre encore plus poussĂ©e en ces domaines qu’en d’autres, le tableau Ă©volutif auquel nous a habituĂ© l’examen des donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques d’ordre logico-mathĂ©matique.

14. Si l’on peut parler de l’autonomie d’un tel dĂ©veloppement, c’est alors en ce sens bien dĂ©fini que son interprĂ©tation ne requiert aucune dissociation prĂ©alable des parts Ă  rĂ©server aux facteurs de maturation, d’apprentissage ou d’éducation sociale (langage, etc.), mais relĂšve d’un schĂ©ma explicatif qui les dĂ©passe en les englobant et qui est le schĂ©ma de l’équilibration. Si nous y insistons une fois de plus, ce n’est pas (ou pas seulement) par souci de systĂšme ou par fidĂ©litĂ© Ă  certaines hypothĂšses : c’est parce que les rĂ©sultats obtenus en nos diverses recherches ne peuvent pas ne pas conduire Ă  une telle conclusion.

Dans le domaine des classifications, en effet, durant tout le stade II oĂč l’enfant se rapproche peu Ă  peu des solutions opĂ©ratoires, nous voyons ses procĂ©dĂ©s osciller entre les mĂ©thodes ascendante et descendante, mais sans atteindre la synthĂšse qui, en les stabilisant, conduirait Ă  la comprĂ©hension des emboĂźtements hiĂ©rarchiques. Or, comment s’opĂšre cette stabilisation qui caractĂ©rise le stade III ? Par un jeu de compensations tel que, Ă  toute transformation dans le sens ascendant, le sujet fasse correspondre une transformation possible dans le sens descendant, et rĂ©ciproquement. La structure opĂ©ratoire marquant l’achĂšvement de cette Ă©volution (achĂšvement prĂ©parĂ©, rappelons-le une fois de plus, par toutes les rĂ©gulations rĂ©troactives et anticipatrices des niveaux antĂ©rieurs) est donc Ă©quilibrĂ©e en ce double sens qu’elle est rendue stable et que cette stabilitĂ© repose sur un mĂ©canisme de compensations (= la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme de ces opĂ©rations).

Dans le domaine des sĂ©riations, l’équilibre est atteint de mĂȘme lorsque le sujet parvient simultanĂ©ment Ă  dĂ©rouler la sĂ©rie dans les deux sens, et notamment, dĂšs les dĂ©buts de sa construction, Ă  comparer n’importe quel Ă©lĂ©ment E Ă  la fois Ă  ceux qui le prĂ©cĂšdent (E > D, C, etc.) et Ă  ceux qui le suivront (E < F, G, etc.). Ici encore, la stabilitĂ© va donc de pair avec un jeu de compensation des opĂ©rations, qui se confond avec leur rĂ©versibilitĂ© (relations > et <).

L’explication de tels processus Ă©volutifs, dans la mesure oĂč ils sont ainsi rĂ©ductibles aux phases d’une Ă©quilibration progressive, acquerra par consĂ©quent une valeur d’autant plus intrinsĂšque qu’elle ne sortira pas du domaine de l’équilibre lui-mĂȘme, Ă©tant donnĂ©e la parentĂ© Ă©troite entre les compensations qui dĂ©finissent l’équilibre et la rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©rise les opĂ©rations. Il suffira alors, comme l’un de nous l’a tentĂ© ailleurs 11, de traduire cette succession de phases en un langage probabiliste pour en comprendre la raison : chaque phase devenant la plus probable une fois atteints les rĂ©sultats de la prĂ©cĂ©dente ; la marche Ă  l’équilibre est alors dĂ©terminĂ©e, non pas d’avance comme le serait un mĂ©canisme prĂ©formĂ©, mais par un processus sĂ©quentiel dont chaque phase est caractĂ©risĂ©e par une probabilitĂ© croissante au fur et Ă  mesure que s’achĂšve la phase prĂ©cĂ©dente et en fonction prĂ©cisĂ©ment de cet achĂšvement lui-mĂȘme.

Il reste bien entendu Ă  comprendre selon quels mĂ©canismes psychophysiologiques les coordinations d’actions, les rĂ©gulations rĂ©troactives et anticipatrices ainsi que les opĂ©rations proprement dites deviennent possibles. Mais autre chose est d’expliquer comment elles deviennent ainsi possibles et autre chose est de rendre compte du dĂ©tail des formes qu’elles prennent en leurs rĂ©alisations successives : c’est sur ce second point qu’a portĂ© notre effort.

15. Nous pouvons alors reprendre les problĂšmes soulevĂ©s en notre Introduction. En ce qui concerne, tout d’abord, le rĂŽle du langage, on comprend maintenant pourquoi, mĂȘme en admettant que son intervention constitue un facteur nĂ©cessaire de l’achĂšvement des structures de classification et de sĂ©riation, en tant que ces structures comportent un maniement symbolique et reprĂ©sentatif des objets qui dĂ©passe leur manipulation effective, cette intervention ne pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme suffisante : dans la mesure, en effet, oĂč la comprĂ©hension du langage (du « tous » et du « quelques », des liaisons d’inclusion, de la transitivitĂ© des relations asymĂ©triques propres aux sĂ©riations, etc.) est subordonnĂ©e Ă  un dĂ©veloppement opĂ©ratoire dont l’autonomie relative relĂšve de lois intrinsĂšques d’équilibre, le langage ne saurait constituer la raison nĂ©cessaire et suffisante de telles structurations.

Quant Ă  la maturation, on peut toujours admettre, comme nous l’avons vu, qu’elle soit indispensable pour rendre possible, Ă  un moment donnĂ© de l’évolution mentale, telle ou telle coordination nouvelle : mais si l’actualisation ou la rĂ©alisation effective de cette coordination comporte, d’autre part, une Ă©quilibration subordonnĂ©e Ă  un processus probabiliste de nature sĂ©quentielle, la maturation ne constitue pas non plus un facteur suffisant, car elle n’englobe pas la dĂ©termination des formes d’équilibre et est elle-mĂȘme subordonnĂ©e Ă  des lois d’équilibre dans ses interactions avec les facteurs d’expĂ©rience acquise, physique ou sociale.

Les facteurs perceptifs et sensori-moteurs, dĂ©crits en notre Introduction du double point de vue de leurs apports positifs et de leurs limitations, nous ont Ă©tĂ© par contre d’un secours continu dans l’interprĂ©tation des stades Ă©lĂ©mentaires de la classification et de la sĂ©riation. Nous avons constatĂ© en particulier comment le stade Ă©lĂ©mentaire des collections figurales (chap. I) ne saurait s’expliquer sans faire appel aux assimilations successives (source des ressemblances en « comprĂ©hension ») propres Ă  la schĂ©matisation sensori-motrice, ainsi qu’aux formes spatiales d’extension propres aux prĂ©infraclasses de nature perceptive : ce sont ces apports positifs des processus sensori-moteurs et perceptifs, mais aussi leurs limitations (caractĂšre de succession temporelle des assimilations et de disposition spatiale de l’extension) qui rendent alors compte de cette synthĂšse originale que constitue la « collection figurale ». De mĂȘme, les dĂ©buts de la sĂ©riation, jusqu’à ces anticipations globales si prĂ©coces de la forme d’ensemble des sĂ©ries que nous avons notĂ©es (chap. IX), ne sauraient ĂȘtre interprĂ©tĂ©s sans l’appel aux configurations sĂ©riales perceptives ainsi qu’aux Ă©bauches sensori-motrices de l’ordination.

En bien d’autres aspects du dĂ©veloppement des classifications et des sĂ©riations (cf. en particulier la constitution des matrices du chap. VI) nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  tenir compte des facteurs perceptifs. Mais, sur tous ces points, et que les donnĂ©es perceptives constituent un adjuvant ou un obstacle au dĂ©veloppement opĂ©ratoire, celui-ci nous a paru transcender sans cesse les structures de la perception. Issues des activitĂ©s sensori-motrices, dont les structures perceptives elles-mĂȘmes ne reprĂ©sentent jamais que les niveaux successifs de sĂ©dimentation ou de cristallisation, les activitĂ©s opĂ©ratoires de classification et de sĂ©riation (comme d’ailleurs toutes les autres) aboutissent toujours, enfin dĂ©comptĂ©, Ă  subordonner les configurations Ă  un jeu de transformations comportant leurs propres structures d’ensemble (« groupements Ă©lĂ©mentaires » d’opĂ©rations, en attendant les « groupes » plus complexes du niveau formel) et leurs lois propres d’équilibration.

16. Mais parvenus au terme de cette Ă©tude, nous sommes les premiers Ă  en apercevoir les lacunes. La principale est sans doute celle qui a trait aux relations entre l’aspect figuratif et l’aspect actif de la pensĂ©e, car si le second, qui se rapporte aux mĂ©canismes opĂ©ratoires eux-mĂȘmes, commence Ă  nous ĂȘtre connu, le premier ne se rĂ©duit nullement aux rĂ©fĂ©rences Ă  des configurations perceptives. À partir de la constitution de la fonction symbolique, les activitĂ©s prĂ©opĂ©ratoires et opĂ©ratoires s’accompagnent toujours d’un jeu d’images mentales ou de reprĂ©sentations imagĂ©es. Or, l’image obĂ©it Ă  des lois qui ne sont ni celles de la perception ni celles des opĂ©rations, et la connaissance de ces lois serait indispensable pour complĂ©ter ce que nous avons entrevu en ces chapitres (notamment les chap. VII à IX) du mĂ©canisme des anticipations, lui-mĂȘme si proche parent de celui des opĂ©rations. Nous nous sommes donc mis Ă  l’étude du dĂ©veloppement des images et des reprĂ©sentations imagĂ©es, et espĂ©rons complĂ©ter ainsi, en un avenir encore indĂ©terminĂ©, les Ă©bauches contenues en cet ouvrage quant Ă  la formation des anticipations.