Avant-propos a
En un livre un peu oublié mais qui conserve son intérêt, sur Les Formes inférieures de l’explication (1927), D. Essertier consacre quelques pages, visiblement hésitantes, aux rapports entre la technique et la science. D’un côté il minimise ces relations : « L’homo faber sera…, pendant fort longtemps, un mécanicien qui ignore la mécanique » (p. 23), car il faut « reconnaître que la fabrication des outils artificiels n’a pas été nécessairement la forme primitive de l’intelligence, que cette forme, en tout cas, n’a pas été la seule à l’origine et que les autres n’ont pu en être dérivées » (p. 31-32). Mais, d’autre part, « la première forme du connaître aurait bien été en un sens le faire. Seulement il ne faut pas oublier que nous ne nous trouvons pas ici à la source de l’évolution de la pensée : cette première « physique » est apparue relativement tard » (p. 34) et « la science est contenue dans l’outil. Mais qu’on y regarde de près : ce n’est pas de l’outil qu’on la déduit, c’est de l’intelligence même, qui est définie en fonction de la science » (p. 35). En un mot, « l’illusion tenace de la continuité masque le problème même de l’évolution » (p. 36).
Il valait la peine de transcrire ces passages d’un auteur sérieux pour montrer que les lumières conjointes de l’histoire, de la préhistoire et de l’ethnographie ne suffisent pas à préciser la solution du problème capital des rapports entre l’action et la pensée, tant qu’on ne les complète pas par une analyse des données de la psychogenèse. Certes, Essertier a bien raison de maintenir la différence qualitative entre le « faire » et le « connaître » ainsi que l’écart temporel de leurs formations, mais ce ne sont pas là des motifs suffisants pour contester leurs rapports de filiation. Seulement, pour concilier cette filiation du « connaître » à partir du « faire » avec leurs différences qualitatives, le problème central est alors de saisir le mécanisme même d’une telle filiation avec transformation ; or, c’est précisément ce que peut offrir l’étude psychogénétique, tandis que l’histoire ou l’ethnologie comparée ne parviennent à fournir que des relations de succession ou des différences de niveaux, sans atteindre les processus formateurs ni transformateurs.
Une première étape de notre analyse a fait l’objet d’un ouvrage préliminaire sur « La prise de conscience » de l’action propre et a consisté à montrer qu’il existe des actions complexes quoique de réussite précoce, et présentant tous les caractères d’un savoir, mais seulement d’un « savoir faire » ; et que le passage de cette forme pratique de connaissance à la pensée s’effectuait au moyen de prises de conscience, mais ne se réduisant nullement à une sorte d’éclairage et consistant en une conceptualisation proprement dite, c’est-à -dire à une transformation des schèmes d’action en notions et en opérations : or cette modification fondamentale peut ne se produire que des années après la réussite pratique, la prise de conscience étant alors retardée par des déformations variées, allant jusqu’à des sortes de « refoulements » spectaculaires, le sujet ne parvenant pas à « voir » en ses propres actions certains caractères pourtant entièrement « observables » qui assurent leur succès, mais dont l’inconscience ou l’absence d’enregistrement par la conscience empêche la compréhension conceptualisée.
Dans le présent ouvrage il s’agissait d’abord de vérifier que cette autonomie et le caractère cognitif de l’action se maintiennent, antérieurement à la prise de conscience, jusque dans le cas des actions à réussite non précoce mais s’effectuant par étapes et au moyen de coordinations de plus en plus complexes. Il s’agissait ensuite d’étudier le renversement progressif de cette situation, lorsque la conceptualisation rejoint le niveau de l’action et finit, vers 11-12 ans, par le dépasser et par influencer en retour les actions jusqu’à pouvoir les diriger en les programmant avant toute réalisation. Il s’agissait surtout, et c’est là notre but principal, de préciser les analogies et différences entre « réussir », ce qui est la sanction du « savoir faire » et « comprendre », ce qui est le propre de la conceptualisation, qu’elle succède à l’action ou finisse par la précéder et l’orienter. Il conviendra enfin, au vu des faits ainsi recueillis, de vérifier les lois du passage de la périphérie au centre et de la solidarité entre les mouvements d’intériorisation (dans la direction des structures logico-mathématiques) et d’extériorisation (dans la direction physique), ainsi que de dégager quelques observations préliminaires sur les rapports entre les affirmations, ou éléments positifs de la conceptualisation, et les négations, ce qui constitue un aspect important des processus conduisant de la périphérie au centre.
Il y a donc là un ensemble de problèmes suffisamment généraux pour justifier la publication d’un ouvrage séparé, d’autant plus, répétons-le, que leur solution est de nature à éclairer la question épistémologique fondamentale des rapports entre la technique et la science.
J. P.