Chapitre V
Les conduites pratiques relatives à la balance 1
a
Nous avons dĂ©jĂ Ă©crit trop de pages concernant la notion du poids et lâemploi de la balance. Mais dans un ouvrage sur les rĂ©ussites pratiques et la comprĂ©hension, il Ă©tait difficile de nây pas revenir, de maniĂšre Ă Ă©tablir jusquâĂ quel point les conceptualisations successives de lâenfant dĂ©pendent de ses actions ou les dirigent au contraire. Il est en particulier trĂšs clair que vers 4-5 ans le sujet ne sâoccupe jamais que dâun cĂŽtĂ© de la balance Ă la fois et quâil faut un grand travail de coordination pour quâil les considĂšre simultanĂ©ment (et cela mĂȘme au point de vue de la simultanĂ©itĂ© temporelle !). Le problĂšme est alors de chercher si câest cette coordination des actions qui est Ă la source des transitivitĂ©s et transmissions intervenant ensuite dans la notion de lâinteraction nĂ©cessaire des poids ou si câest au contraire un progrĂšs opĂ©ratoire liĂ© Ă la pensĂ©e seule qui dĂ©terminera ces connexions entre actions.
Le matĂ©riel utilisĂ© est une balance ou balançoire formĂ©e dâune planchette de 50 cm de long reposant sur un support ou axe S pouvant ĂȘtre fixĂ© au centre ou dĂ©placĂ© de cĂŽtĂ©. Ce plateau est garni de trous dans lesquels on peut placer des boulons servant de poids, tous de mĂȘme forme mais de quatre grosseurs distinctes A > B > C > D. Quatre situations ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es :
I. Le plateau est prĂ©sentĂ© horizontalement et une petite voiture est situĂ©e en son milieu. Le problĂšme est alors simplement de la faire descendre sur une « route » (papier au pied dâune des extrĂ©mitĂ©s de la balançoire), en utilisant les poids, ce qui fournit un exemple clair de lâaction dâappuyer propre au poids, mais en nâayant Ă considĂ©rer quâun des cĂŽtĂ©s de la balance.
II. La balance est prĂ©sentĂ©e avec S au centre mais inclinĂ©e et sans poids (ce qui est possible avec ce dispositif rudimentaire) et le problĂšme est de la faire tenir « bien droite » (= horizontale) en utilisant Ă nouveau les poids. Comme pour la question prĂ©cĂ©dente on questionne ensuite lâenfant sur ce quâil a fait et voulu faire, etc., puis on propose quelques variations : adjonctions possibles de boulons aux deux bouts, associations entre petits et gros poids, etc. On fait notamment construire sur la table deux ensembles de poids dont les sommes sont Ă©gales mais les Ă©lĂ©ments diffĂ©rents (nA nâB, etc.) et on demande si mises sur la balance ces collections en assureraient ou non lâĂ©quilibre.
III. On prĂ©sente la balance inclinĂ©e et sans poids mais avec le support fixe S de cĂŽtĂ©, de telle sorte quâun des bras du plateau est notablement plus long que lâautre : on demande de rĂ©tablir lâĂ©quilibre au moyen des boulons, ce qui suppose donc un poids supĂ©rieur du cĂŽtĂ© du petit bras. Pour cette question comme les prĂ©cĂ©dentes, si lâenfant nâarrive Ă aucune rĂ©ussite, on lui propose une solution en lui demandant de lâinterprĂ©ter.
IV. Enfin chez quelques sujets on a ajoutĂ© une situation complexe en fixant sur lâun des trous de la grande balance une petite balance analogue de 25 cm, le problĂšme Ă©tant dâassurer lâĂ©quilibre aux deux Ă la fois. Cette question sâest rĂ©vĂ©lĂ©e peu fĂ©conde, le seul intĂ©rĂȘt Ă©tant lâordre de succession des essais (en commençant par la grande le plateau de la petite se met de lui-mĂȘme en position horizontale, tandis que mettre dâabord la petite en Ă©quilibre ne sert Ă rien puisque la situation sera modifiĂ©e ensuite par lâĂ©quilibre de la grande).
1. Le niveau IA
Voici dâabord quelques exemples :
Cuk (4 ; 8) pour descendre la voiture avec les poids en met un sur la route et attend. Comme il ne trouve rien on lui suggĂšre dâen poser un sur la barre mais il nâagit pas. « On pourrait le mettre au bout ? â Oui. â Pourquoi ? â Ăa balance. â Fais-le ? â (Il pousse la voiture Ă la main.) â Mais avec les plots. â (Il en met un Ă droite sur la route, puis sur le plateau et la voiture descend.) â Quâest-ce que tu as fait ? â Jâai roulĂ©, roulĂ©. â Et avec le plot ? â Je lâai mis ici (sur la route) et aprĂšs la voiture Ă©tait lĂ . â Mais comment est-elle partie ? â Je lâai mise ici (au bout) et elle est partie. â Maintenant fais-la descendre ici (autre cĂŽtĂ©). â Jâai une idĂ©e, je fais tac et ça glisse (il appuie lui-mĂȘme sur la barre). â Mais avec les plots ? â (Il le fait.) â Et si on mettait le plot dans la voiture elle partirait ? â Oui, le petit plomb est lourd, ça fait glisser. (Essai) Non. â Pourquoi ? â Parce que je ne savais pas. » Partie II : il met un plot au milieu, puis Ă peine de cĂŽtĂ© et comme la balance penche il en ajoute plusieurs : « Ils tombent. »
Sim (4 ; 7) met dâabord un poids dans la voiture, puis sur le plateau. Partie II : il tient lui-mĂȘme la balance Ă la main. « Mais avec les plots ? â (Il en met un Ă droite) Non. Alors ici peut-ĂȘtre (au milieu). â Et si tu en mets un lĂ (gauche au bout) et moi un lĂ en mĂȘme temps ? â Peut-ĂȘtre, sais pas. â (On le montre.) â Oui, parce quâon a mis deux plots. â Quâest-ce quâils font ? â Ils tiennent la balançoire. â Fais-le toi-mĂȘme. â (Il met un plot dâun seul cĂŽtĂ© puis, comme ça tombe, le dĂ©place de lâautre cĂŽtĂ©, etc.) » AprĂšs suggestion de les mettre en mĂȘme temps, on propose deux poids plus lourds « Ils sont un peu lourds. Je vais les mettre les deux en mĂȘme temps, ça va tout faire tomber. » Comme il nâen est rien il rajoute un de chaque cĂŽtĂ©, puis deux au milieu. « Tu peux en mettre combien ? â Huit. â Pourquoi ? â Parce quâaprĂšs ça tombe. »
Cho (4 ; 9), pour la faire descendre, met les boulons dans la voiture. « Elle est partie ? â Non. â Pourquoi ? â On va les mettre sur les roues. â Partie ? â Non. â Tu peux les mettre sur la balance. â (En met dâemblĂ©e un au bout.) Elle a roulĂ©. â Comment as-tu fait ? â Jâai appuyĂ© lĂ pour que ça roule lĂ . » Partie II. « Jâaimerais que tu la remettes droite en te servant des plots. â (Il appuie avec un plot Ă la main.) »
Ger (4 ; 8). Situation III : balance inclinĂ©e avec bras plus long Ă gauche quâĂ droite : la redresse dâabord Ă la main puis met 3 poids Ă droite et 2 Ă gauche, sans doute pour faire baisser le petit cĂŽtĂ©, puis met les 3 Ă gauche, ce qui fait 5 contre 0 et dit que pour faire tenir il faut en mettre le plus grand nombre « au milieu ». Il recommence ensuite Ă en mettre davantage Ă droite « parce que ça veut tenir droit ». On finit par lui montrer une solution : « Pourquoi ça tient maintenant ? â Parce que vous avez mis deux gros. â Quâest-ce qui se passe si jâen enlĂšve un ? â Sais pas (il essaie). Ăa se penche de ce cĂŽtĂ©. â Pourquoi ? â Sais pas. »
San (4 ; 6). Situation III : se propose de mettre les poids du cĂŽtĂ© court et Ă©levĂ© « pour la faire tenir droite, parce que de lâautre cĂŽtĂ© câest glissant, câest en bas », mais ensuite elle met deux gros de chaque cĂŽtĂ©. On enlĂšve les deux du long cĂŽtĂ© et San constate que ça tient « parce quâil y a seulement deux. â Et pourquoi de ce cĂŽtĂ© et pas de lâautre ? â Parce quâici ça tomberait. â Et maintenant si jâenlĂšve les deux ici (cĂŽtĂ© court) ? â Elle va tenir. â Elle va faire quoi ? â Tomber ici (cĂŽtĂ© court !). â (Essai) Non, (ça tombe) de lâautre cĂŽtĂ©. â Pourquoi ? â Parce quâavant câĂ©tait de ce cĂŽtĂ© (que ça tombait) ! » On passe Ă la situation II et San note que les cĂŽtĂ©s sont maintenant Ă©gaux, « la mĂȘme chose ». NĂ©anmoins pour faire tenir en Ă©quilibre elle met les poids Ă gauche comme en III « parce quâavant câĂ©tait de ce cĂŽtĂ©. â Tu es sĂ»re ? â Oui ».
Cor (5 ; 6). Voiture : « Faut quâon la baisse (Ă la main). â Et avec les poids ? â (En met un du mauvais cĂŽtĂ©, dâoĂč Ă©chec, puis du bon.) â Comment tu as fait ? â On a appuyé ». Situation II (balance Ă bras Ă©gaux) : « Il faut mettre un poids lĂ et un lĂ (rĂ©ussite). Oui, parce quâil y a deux poids. â Et si on en rajoute un ici (3 contre 2), la balance restera droite ? â Oui. » Il essaie, puis corrige en dĂ©plaçant : 2 contre 2,1 contre 3, 2 contre 2 et 3 contre 3 (Ă espaces variables puis finalement Ă©gaux). â « Tu peux les mettre nâimporte oĂč (sur un des cĂŽtĂ©s) ? â Oui nâimporte oĂč (dĂ©place un peu et voit lâinclinaison). Il faut les mettre tout serrĂ©s. »
Hor (5 ; 6). Voiture : comme Cor. Situation II : il empile des plots sous la barre pour la soutenir, puis on lui propose un Ă chaque bout : « Ăa tiendrait (essai), parce quâils tiennent. â Et si on en met encore un de chaque cĂŽté ? â Ăa tomberait. (Essai) Ăa tombe pas parce quâils sont serrĂ©s. â On va les desserrer ? â Ăa tombera ici (essai : Ă©quilibre). â Pourquoi tu as cru que ça tomberait lĂ Â ? â Parce quâavant jâen avais mis un lĂ Â : ça avait tombĂ©. â Pourquoi ça tient droit ? â Sais pas. â Quâest-ce que font les poids ? â Ils sont lourds. »
Bea (5 ; 5) pour faire descendre la voiture : « Je la pousse avec le poids (elle sâen sert comme dâun bĂąton). » Puis elle met un poids juste devant la voiture, dans le sens de lâinclinaison, dâoĂč un faible effet : « Parce que jâai mis un poids, ça la fait avancer », comme si le poids agissait ici en tirant et non pas en appuyant. AprĂšs quoi elle avance un peu le poids mais pas Ă lâextrĂ©mité : « Ăa lâa fait descendre parce que le poids Ă©tait lourd. â Alors ? â Parce que jâai mis un poids, ça le fait avancer (action directe). » Dans la situation II Bea ayant placĂ© un poids Ă lâextrĂ©mitĂ© montante et un autre au milieu pense quâun troisiĂšme Ă lâautre extrĂ©mitĂ© fera descendre de son cĂŽté : « Elle va tomber. â Pourquoi ? â Parce quâil y a (= je vais mettre) un poids de lâautre cĂŽtĂ©. » Puis en ayant mis deux au lieu dâun : « Ăa descend parce que jâai mis deux poids. »
Nel (5 ; 8) de mĂȘme, ayant mis un poids du mauvais cĂŽtĂ©, dâoĂč une inclinaison de la voiture en ce sens, croit quâen en mettant un autre Ă lâautre bout, mais sans enlever le premier, il la fera descendre de lâautre cĂŽtĂ© parce que le poids sert « à la mettre penchĂ©e ». Il ne comprend pas non plus quâenlever un poids modifie lâĂ©quilibre. Par contre Ă la constatation 21 « elle part parce que câest trop lourd ». Dans la situation III il ajoute des poids Ă gauche : « câest pas assez lourd encore » ; puis il en rajoute deux de chaque cĂŽtĂ©.
Yvo (5 ; 6). Situation II : ne trouve pas dâautre solution que de retenir le plateau par-dessous dâun cĂŽtĂ©, puis des deux. « Et par-dessus ? â (Il essaie, sans mettre les poids simultanĂ©ment de chaque cĂŽtĂ©.) Ăa ne va pas trĂšs bien : Ăa tombe de tous les cĂŽtĂ©s⊠Il y en a un dâabord qui est tombĂ© et aprĂšs lâautre. â Et comme ça (simultanĂ©ment) ? â Il reste tout droit. â Et si jâen ajoute un ici ? â La balance bougera un peu parce quâil y a plus de poids ici. â Et si je lâenlĂšve il y a le mĂȘme poids ? â Oui. â Câest important ? â Non. â Et si jâen rajoute un de chaque cĂŽtĂ©, ça restera droit ? â Non. â Pourquoi ? â Parce quâil y a plus de poids (quâavant). â Le poids fait quelque chose ? â Oui, des fois ça fait tomber. â (Essai.) Et pourquoi ça reste droit ? â Câest lâair, il passe dessous et ça tient comme ça. â Et si je rajoute encore ces poids (1 de chaque cĂŽtĂ©, donc 3 et 3) la balance restera droite ? â Non il y aura plus de poids. â Le mĂȘme des deux cĂŽtĂ©s ? â Oui. â Et la balance ne tiendra pas droite ? â Non pas droite. â (Essai.) â Ăa tient. â Pourquoi ? â Il y a lâair qui passe dessous. »
Ruo (5 ; 6). Situation III : « Les cĂŽtĂ©s sont comment ? â Un est plus petit et un est plus grand. â Jâaimerais que tu la fasses tenir droite. â (Elle lâajuste Ă la main et met tous les poids sur toute la longueur) (Ă©chec â ). Pourquoi ça ne va pas ? â Parce que je les ai mĂ©langĂ©s (= grands et petits). » â « Quoi faire pour que ça devienne moins lourd ici (grand cĂŽtĂ©) et plus lourd lĂ Â ? â Mettre les gros ici (petit cĂŽtĂ©) et rien du tout de lâautre. â Ăa la mettra droite ? â Sais pas. â (Essai : rĂ©ussite.) » On passe Ă la situation II et par analogie Rio met 5 poids dâun cĂŽtĂ© et rien de lâautre.
Ars (5 ; 10). Situation II : il met un petit poids de chaque cĂŽté : « Les petits ça peut aller parce que ça nâa pas de poids, les autres ils ont trop de poids. â Câest important que ce soit la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s ? â Sais pas. » On lui fait faire deux tas de mĂȘme poids : il met en chacun trois petits et un moyen. « Et si on les met ? â Ăa ne va pas tenir droit parce que quand on met le moyen avec les petits, câest le moyen qui fait baisser. » Comme cela rĂ©ussit il croit que câest parce quâil a commencĂ© par tenir la balance Ă la main et que lâĂ©quilibre a subsistĂ© malgrĂ© les poids. Avec le dispositif de la petite balance sur la grande, Ars fait comme tous les jeunes sujets Ă qui on a prĂ©sentĂ© cette Ă©preuve : il essaie de rĂ©gler la petite avant la grande, comme si celle-ci une fois ajustĂ©e Ă son tour nâallait pas modifier lâorientation de la petite.
Ken (5 ; 2). Situation II : elle met dâun cĂŽtĂ© une sĂ©rie de 4 Ă©lĂ©ments mĂ©langĂ©s, puis comme cela bascule, fait de mĂȘme de lâautre cĂŽtĂ©, mais avec un Ă©lĂ©ment de plus : « Tous les deux sont les mĂȘmes Ă chaque cĂŽtĂ©. â Pourquoi câest descendu lĂ Â ? â Parce quâon a mis un peu plus. â Que faire pour que ça tienne droit ? â Enlever cette grande et mettre cette moyenne (elle met la grande de lâautre cĂŽtĂ©). Ah ! câest redescendu ici », puis elle modifie tout en oubliant son principe de symĂ©trie. Quand on lui montre la solution : « Ăa marche parce quâil y a la mĂȘme chose sur tous les deux cĂŽtĂ©s. »
Luc (6 ; 7). Voiture : elle pousse Ă la main, puis avec un poids tenu manuellement. « On peut le mettre ici (bout opposĂ©) ? â Non, ça va pas. â Alors oĂč ? â Je veux le mettre ailleurs, mais je ne sais pas oĂč. » Situation II : ne trouve rien. « Si on met un plot ici (bout droite) ? â Ăa va pencher. â Et de lâautre cĂŽté ? â Aussi. â Et les deux ? â Ăa va pencher des deux cĂŽtĂ©s (alternativement). â (Essai.) â Elle est droite. â Et si on rajoute. â (Elle en met 2 Ă gauche et 1 Ă droite.) On peut mettre seulement deux. » Etc.
Bin (6 ; 9) suit dâabord avec le doigt le trajet que doit suivre la voiture, et conclut quâil faut « faire de petits escaliers jusquâen bas », puis il pĂšse Ă la main sur le plateau et utilise enfin un poids pour appuyer sur son extrĂ©mitĂ©, mais il le fait sans le lĂącher ni le laisser sur la balance. Situation II : ne trouve que la conduite dâappui avec poids en dessous, et quand on demande de les mettre dessus il en met 3 au milieu.
La question introductive de la voiture Ă faire descendre au pied de la balance nous renseigne quelque peu sur lâidĂ©e que ces sujets se font du poids, puisquâen cette Ă©preuve ils ne sâen servent pas dâemblĂ©e Ă ce niveau IA, mais Ă titre de prolongement de lâaction manuelle. Or, celle-ci consiste dâabord comme il se doit Ă dĂ©placer simplement la voiture Ă la main, puis Ă la faire glisser en pesant Ă la main sur le plateau pour provoquer une pente. Il en rĂ©sulte que, quand lâenfant commence Ă se servir du poids, câest en le tenant Ă la main, soit pour pousser la voiture, soit pour peser sur lâextrĂ©mitĂ© de la planchette mais sans le lĂącher (Bin). LâĂ©tape suivante est alors la dĂ©lĂ©gation de ces actions au poids lui-mĂȘme, sĂ©parĂ© de la main, mais les variantes observĂ©es montrent quâil sâagit dâabord dâun pouvoir indiffĂ©renciĂ© de faire descendre ou mĂȘme « avancer » en gĂ©nĂ©ral, avant quâune observation plus dĂ©taillĂ©e montre comment et oĂč peut sâexercer son action. Ainsi Nel (comme Cor) met son poids du cĂŽtĂ© opposĂ© Ă la direction souhaitĂ©e, puis rajoute simplement un nouveau poids du bon cĂŽtĂ© mais sans enlever lâautre, comme si le second allait agir indĂ©pendamment de cet autre, car le poids sert à « mettre penché ». Cur met un poids sur la route avant de le placer au bout du plateau et dans sa conceptualisation verbale ces deux positions ont eu leur effet lâune et lâautre. Bea met un poids juste devant la voiture comme sâil allait la tirer (« ça la fait avancer ») puis un peu plus loin (« ça la fait descendre »). Sim et Cho mettent les poids dans la voiture pour la faire partir, puis comme elle rĂ©siste Ă la prĂ©vision, Cho les met « sur les roues » Ă titre de moteur. Bref, avant dâen arriver Ă la bonne position (et souvent non sans aide) ces sujets attribuent au poids une sorte de force sans direction prĂ©cise et ce sont les observables sur lâobjet qui imposent le sens et les conditions de la descente, en limitant alors les pouvoirs du poids Ă celui dâ« appuyer » (Cho et Cor).
Lorsque lâon passe Ă la balance sans voiture et quâil sâagit simplement de la redresser de façon stable (situation II), il va alors de soi que les deux caractĂšres nĂ©gatifs dominants Ă ce niveau IA seront lâabsence de quantification de ces actions dâappuyer, et lâabsence dâinteraction entre les poids sĂ©parĂ©s (notamment des deux cĂŽtĂ©s de la balance), autrement dit, en positif, la croyance que les poids agissent chacun pour soi.
En ce qui concerne la quantification, ces sujets ont certes dĂ©jĂ la notion quâon peut appuyer plus ou moins fort et que deux poids rĂ©unis agissent plus quâun seul (Sim, Nel, etc.), mais câest lĂ une synergie qualitative des actions plus quâune additivitĂ© quantitative et câest ce que lâon retrouve dans lâidĂ©e de Cor et de Hor que les poids agissent mieux quand ils sont « serrĂ©s », câest-Ă -dire quâils se prĂȘtent une aide mutuelle. Par contre, ce que lâon ne trouve pas encore, câest la notion systĂ©matique que la somme des poids dâun cĂŽtĂ© est Ă mettre en relation dâĂ©galitĂ© ou dâinĂ©galitĂ© quantitatives avec celle des poids de lâautre cĂŽtĂ© quand Bea dit « parce que jâai mis deux poids » (contre 1 Ă lâautre bout et 1 au milieu), il suffit pour elle quâil y en ait de ce cĂŽtĂ© deux au lieu dâun pour que leur action sâexplique sans avoir Ă se demander ce que pĂšse lâautre cĂŽtĂ©.
Quant Ă lâabsence dâinteraction et au caractĂšre isolable, autonome et quasi absolu de lâaction de chacun, de nombreux indices les montrent. Dâabord il est courant que le sujet admette quâenlever un poids ne change rien Ă lâaction des autres : câest le cas de Nel, dont on a vu quâen outre il croit Ă lâaction dĂ©cisive dâun poids quâil rajoute dâun cĂŽtĂ© sans enlever celui qui est sur lâautre. En second lieu un poids agit selon sa valeur propre et non pas en relation avec les autres : Ars met par symĂ©trie un mĂȘme poids de chaque cĂŽtĂ©, mais il faut quâils soient lĂ©gers car « trop de poids » ferait pencher (il rĂ©pond Ă cette occasion quâil ne « sait pas » sâil faut ou non lâĂ©galitĂ© entre les cĂŽtĂ©s), puis comme on lui fait faire un tas, il se refuse Ă mettre les moyens avec les petits, car ce sont les moyens qui font baisser. Rio qui a accumulĂ© des poids attribue son Ă©chec au fait quâil les a « mĂ©langĂ©s », ce qui perturbe leurs actions. En troisiĂšme lieu presque tous ces sujets sâopposent Ă ce quâon ajoute des poids Ă©gaux de chaque cĂŽtĂ© lorsquâils ont obtenu lâĂ©quilibre avec moins : cela ne tiendra plus « parce quâaprĂšs ça tombe » (Sim). En quatriĂšme lieu un rĂ©sultat une fois obtenu peut ĂȘtre durable indĂ©pendamment des changements survenus entre-temps : Ars attribue une rĂ©ussite au fait quâil avait prĂ©alablement mis la balance droite, mais Ă la main, et Hor ne veut pas mettre un poids en un endroit oĂč un autre avait entraĂźnĂ© la chute (sans aucune intuition du moment, cela va sans dire).
Cette absence dâinteraction va si loin que les sujets ne se soucient souvent pas de la simultanĂ©itĂ© nĂ©cessaire entre deux manĆuvres : Sim Ă qui lâon a montrĂ© lâĂ©quilibre avec un poids Ă chaque extrĂ©mitĂ© refait la chose mais en ordre successif : il nâen met quâun Ă la fois et, comme la balance tombe, il le dĂ©place de lâautre cĂŽtĂ©, persuadĂ© dâautre part quâen les mettant en mĂȘme temps, comme on le lui suggĂšre alors, « ça va faire tout tomber ». Luc dit aussi « ça va pencher des deux cĂŽtĂ©s » et Yvo : « de tous les cĂŽtĂ©s ». Il ne faut donc pas sâĂ©tonner que, dans la question de la petite balance superposĂ©e Ă la grande, les sujets de ce niveau ne tiennent pas compte de lâordre temporel faute de relation entre les deux facteurs. Quant Ă la situation III, lâinĂ©galitĂ© des cĂŽtĂ©s favorise leur mise en relation, dâoĂč une tendance, mais nullement constante, Ă charger davantage le petit cĂŽtĂ© pour le faire baisser ; seulement en cas de rĂ©ussite la solution est appliquĂ©e Ă la situation II si lâon y revient ensuite (voir Rio).
Ă part cette situation III les seules rĂ©actions tĂ©moignant dâune recherche dâaction sur les deux cĂŽtĂ©s de la balance Ă la fois sont celles qui relĂšvent dâun besoin de symĂ©trie, ce qui est bien visible chez Ken et explique la solution immĂ©diate, quoique mal exploitĂ©e, de Cor et Ars, mais on voit quâil y a loin de lĂ Ă lâĂ©galitĂ© des poids : Cor est dâaccord dâen rajouter un dâun cĂŽtĂ© (dâoĂč 3 contre 2 avec prĂ©vision dâune conservation de lâĂ©quilibre) et Ken oublie sa mĂ©thode.
Au total les conduites de ce niveau IA sont donc encore trĂšs Ă©loignĂ©es de la comprĂ©hension mĂȘme exclusivement pratique dâun Ă©quilibre par Ă©galisation des poids et consistent en une suite dĂ©sordonnĂ©e de manĆuvres locales pour relever le cĂŽtĂ© de la balance qui sâabaisse, sans mise en relation stable entre les deux cĂŽtĂ©s. Cela dit, lâintĂ©rĂȘt de cette recherche, oĂč lâenfant est aussi libre et actif quâil le dĂ©sire, est de nous montrer quâĂ dĂ©faut dâadaptation sensori-motrice et de rĂ©ussite pratique le sujet ne tend pas Ă se donner une explication ou interprĂ©tation causale des phĂ©nomĂšnes observĂ©s. Des trois situations Ă©tudiĂ©es, la premiĂšre est la seule oĂč lâon obtient des rĂ©ussites au moins partielles parce quâil sâagit seulement de faire descendre une voiture. En ce cas lâaction, dâabord manuelle (pousser la voiture puis appuyer Ă la main sur la balance), puis avec lâaide des poids (pousser ou appuyer avec lâun des boulons mais sans le lĂącher : Bin) et enfin par dĂ©lĂ©gation au poids lui-mĂȘme, conduit finalement Ă une explication par mise en relation directe des observables : la voiture descend parce quâon incline le plateau en appuyant sur lâun de ses bouts. Dans le cas de la balance Ă mettre en Ă©quilibre (situation II), lâexplication est la mĂȘme dĂšs quâil sâagit dâinterprĂ©ter une inclinaison, mais le sujet nâen recherche aucune, ce qui est intĂ©ressant, et on nâen obtient mĂȘme pas en posant la question concernant la position « droite », donc lâĂ©quilibre lui-mĂȘme. « Je ne sais pas » est tout ce que peuvent dire les enfants de ce niveau.
Plus prĂ©cisĂ©ment, on ne trouve aucune explication gĂ©nĂ©rale mais il arrive plus ou moins exceptionnellement que le sujet se satisfasse momentanĂ©ment de trois interprĂ©tations locales. La premiĂšre est naturellement facile mais inadĂ©quate, lorsque le sujet recourt Ă une conduite de support : mettre les poids sur la table et sous la balance de façon Ă ce quâelle sâappuie sur eux. La seconde revient Ă invoquer lâaction propre : « Jâai tenu un peu avant, jâai mis les plombs et jâai tenu (encore) un peu avant de lĂącher », dit un sujet de 5 ans. La troisiĂšme, qui elle seule conduira Ă des dĂ©veloppements utiles ultĂ©rieurs, mais reste Ă©pisodique Ă ce niveau IA, est celle qui se fonde sur la symĂ©trie : « parce quâil y a deux poids », dit ainsi Cor en en mettant un Ă chaque extrĂ©mitĂ©, ou « tous les deux sont les mĂȘmes de chaque cĂŽté », dit Ken. Mais on a vu quâil y a encore loin de lĂ Ă lâidĂ©e dâune Ă©galisation quantitative du poids.
2. Le niveau IB
Dâabord quelques cas :
Der (6 ; 0) pour mettre la balance en Ă©quilibre (situation II) commence par des procĂ©dĂ©s dâappui (poids en dessous qui retiennent le plateau). « Et si on demandait de les mettre sur la balance ? â Jâen mettrais un au milieu 2. â Pourquoi ? â Pour que ça reste droit. â Et si tu ne mets pas au milieu ? â Ăa fera comme ça (inclinaison). â Et si on tâen donne deux ? â (Il les met dâemblĂ©e aux deux bouts.) â Pourquoi ? â Pour essayer que ça tient. â Pourquoi ça tiendrait ? â Ăa ne peut pas tomber des deux cĂŽtĂ©s. â Et si je le fais dis-moi comment je dois poser mes plots. â Un au milieu. » Puis il conseille une symĂ©trie complĂšte : 1 au milieu, 1 et 1 Ă chaque bout et 1 et 1 entre le milieu et les extrĂȘmes. « Et si je les serre (1 extrĂȘme et 1 intermĂ©diaire) ? â Non câest trop lourd : de lâautre cĂŽtĂ© ils ne sont pas ensemble. » Etc. Ă la fin de lâinterrogation on rĂ©sume : « Quâest-ce qui est important pour que ça tienne droit ? â Mettre un au milieu. » Situation III : « LĂ (Ă droite) câest plus long que lĂ . â Essaie. â Ce cĂŽtĂ© câest trop lourd (Ă gauche). â Alors ? â (Il met 2 de chaque cĂŽtĂ© puis dit) Plus lĂ (Ă gauche, et en met plus Ă droite). »
Dav (6 ; 6) rĂ©ussit dâemblĂ©e Ă descendre la voiture, puis pour la situation II il met simultanĂ©ment un plot Ă chaque bout « pour quâelle reste droite. â Tu peux en mettre encore ? â Non. â Avec deux de chaque cĂŽté ? â Non. â Avec 3 ? â Non. â Pourquoi ? â ⊠Il faut un de chaque cĂŽté ». Petite balance sur la grande : il commence par la petite.
Cat (6 ; 3), mĂȘmes rĂ©actions. « On peut rajouter des plots de chaque cĂŽté ? â Non, ça fait descendre la balance. » On lui donne des lourds et des moyens et des lĂ©gers en lui demandant de faire deux tas de mĂȘme poids : « On ne peut pas parce que ceux-lĂ (A) sont plus lourds que ceux-lĂ (B) et ceux-lĂ (C) plus lourds que ceux-lĂ (D). » On fait deux tas Ă©gaux et Cat le reconnaĂźt (« la mĂȘme chose lourd »), bien quâils soient mĂ©langĂ©s. « Et si on les met sur la balance ? â On peut mais pas avec ça (mĂ©lange de C et de D mais Ă©gaux au total Ă A et B). â Et comme ça (1A + 2B des deux cĂŽtĂ©s) ? â Jâsais pas. Câest plus lourd que les petits. Elle ne veut pas tenir. »
Ber (6 ; 6) refuse aussi de rajouter des plots Ă celui quâil a mis de chaque cĂŽté : « Regarde. â Ăa tient », mais il faudra sâarrĂȘter « quand on aura mis trop ».
Sau (6 ; 4), pour faire tenir la balance, commence par mettre trois poids au milieu. Essai : « Je croyais que ça allait donner du poids, mais ça nâa pas donnĂ©. » Comme il ne trouve rien dâautre on suggĂšre des plots aux deux bouts. « Ăa ira ? â Pas trĂšs sĂ»r. (Essai) Oui. » Quant Ă en rajouter : « Des deux cĂŽtĂ©s, peut-ĂȘtre, je ne sais pas, ça ferait sĂ»rement un peu trop de poids. » Puis il change brusquement : « Il faut (rajouter) des plots qui sont au moins assez lourds, qui peuvent la tenir. » Pour faire sur la table deux tas de mĂȘme poids avec des plots diffĂ©rents il tĂątonne, puis : « Non, je ne sais pas ce quâil faut faire. »
Reb (6 ; 8). Situation II : en met 3 au milieu, mais avec une lĂ©gĂšre asymĂ©trie : Ă©chec ; puis en met 4 au milieu. « Tu pourrais les mettre dans les bouts ? â (ĂtonnĂ©e) Comme ça (un au milieu, un Ă chaque bout). »
Som (6 ; 10). Situation III : « Il y a un cĂŽtĂ© plus grand et un plus petit. â (Consigne.) â Mettre un poids lĂ (petit cĂŽté : 6 petits, Ă©chec). â Alors ? â Sais pas (elle couvre tout le plateau de poids). â Elle est droite ? â Non, parce quâun cĂŽtĂ© est plus lourd. â Alors ? â En mettre un ici pour que ça soit droit (un gros au bout du grand cĂŽtĂ©). â OĂč faut-il mettre les plus lourds ? â Ici (petit cĂŽtĂ©). â Alors ? â Mettre plus de poids. »
Mon (6 ; 3). Situation III : « On pourrait mettre un grand au milieu. â Ă quoi servirait-il ? â à faire tenir la balance droite. (Les met sur le centre de pivotement qui nâest donc pas au milieu : Ă©chec.) Il faut rajouter des petits (Ă©chec). Il faut mettre plus de grands au milieu : si on met comme ça (2 au centre) ça doit faire tenir. â Pourquoi ? â Jâarrive Ă dessiner mais je ne sais pas comment ça peut faire que la balance tienne comme ça. â Regarde. â En vĂ©ritĂ©, sâil y a beaucoup de poids ici (milieu), ça la fait bouger. â Quoi faire ? â Les mettre ici (petit cĂŽtĂ©), oui, le poids peut faire monter et descendre. »
Fri (7 ; 0). Situation II : il couvre la balance de plots : « LĂ , lĂ , là ⊠On nâa quâĂ mettre un grand plot au milieu, il fera la barre droite (Essai : Ă©chec). Il faut mettre encore un plot lĂ (milieu). » Puis il tĂątonne en variant les plots sur les cĂŽtĂ©s et aboutit : « Si on enlĂšve celui du milieu ? â Ăa va tomber. â Essaie. â Ăa tient ! Ils sont trop lĂ©gers (les 3 de chaque cĂŽtĂ©). â (On les remplace par 1 lourd.) â Câest parce quâils sont lourds et des poids lourds ça fait tenir la balance. » On demande deux tas Ă©gaux : il construit A + B + C + D + BCD. « Si tu mets ces deux tas sur les deux cĂŽtĂ©s de la balance, elle tiendra droite ? â Oui, mais il faudrait enlever le grand (A) et ces deux (B) et les mettre au milieu. â Et les autres ? â On les laisse de cĂŽtĂ©. »
De façon gĂ©nĂ©rale les rĂ©actions de ce niveau IB reviennent Ă exploiter lâidĂ©e de symĂ©trie, que lâon a dĂ©jĂ vu apparaĂźtre parfois au niveau IA mais de façon Ă©pisodique et sans que le sujet en tire les consĂ©quences en ce qui concerne lâaction mĂȘme du poids. Or, celles-ci sont de deux sortes : obliger le sujet Ă tenir compte des deux cĂŽtĂ©s de la balance Ă la fois, donc Ă mettre les poids en interactions (du moins Ă rechercher celles-ci) et conduire Ă lâidĂ©e que le poids nâappuie pas seulement mais, de ce fait mĂȘme, retient 3.
Ce sont ces deux aspects de la symĂ©trie que lâon voit apparaĂźtre solidairement dans la solution la plus frĂ©quente adoptĂ©e par les sujets : mettre le ou les poids au milieu. En effet, le milieu câest dâabord ce qui rĂ©partit lâensemble en deux moitiĂ©s Ă©gales : dâoĂč lâidĂ©e quâen mettant le poids au milieu il agira symĂ©triquement des deux cĂŽtĂ©s Ă la fois. Mais, dâautre part, le poids situĂ© au milieu nâentraĂźne pas dâinclinaison mais au contraire retient ou « tient » la balance droite en appuyant sur le seul point qui ne change pas avec lâinclinaison. Par exemple Sau met trois boulons au milieu parce que « je croyais que ça allait donner du poids », le terme de « donner » signifiant Ă©videmment tenir en appuyant. Comme on lui propose deux poids aux deux bouts, il a peur dâune chute, mais se ravise : « Il faut des plots au moins assez lourds qui peuvent la tenir. » Mon dit carrĂ©ment quâun grand au milieu fera « tenir » droit, puis ajoute que : « le poids peut faire monter et descendre », ce qui signifie Ă nouveau aboutir Ă lâhorizontale. Fri dit en toute clarté : « Des poids lourds ça fait tenir la balance. »
Quand le sujet passe Ă la solution dâun poids Ă chaque extrĂ©mitĂ©, cette symĂ©trie aboutit en revanche Ă lâexplicitation dâune certaine notion de compensation, dĂ©jĂ implicite dans la solution par le milieu. Der dit ainsi : « Ăa ne peut pas tomber des deux cĂŽtĂ©s », ce qui est une jolie maniĂšre de dire que les inclinaisons sâannulent. Mais cela ne va pas plus loin et le caractĂšre gĂ©nĂ©ral des symĂ©tries propres Ă ce niveau est quâelles nâentraĂźnent pas encore la notion de lâĂ©galisation quantitative des poids, la symĂ©trie nâagissant donc que qualitativement par Ă©limination des causes dâinclinaison. Preuve en soit que chacun de ces sujets refuse dâajouter des poids pourtant Ă©gaux aux deux boulons posĂ©s en premier lieu : Dav refuse sans explication, mais Sau prĂ©cise « ça ferait sĂ»rement un peu trop de poids », ce qui est un retour (ou un rĂ©sidu) aux idĂ©es de poids absolu du niveau IA, le poids agissant alors par sa valeur intrinsĂšque et non plus par ses relations (mĂȘme de symĂ©trie). Ce rĂ©sidu du niveau IA est encore plus net dans le cas des ensembles hĂ©tĂ©rogĂšnes. Cat croit dâabord impossible de faire deux tas de boulons de poids Ă©gaux en mĂ©langeant les gros et les petits, puis il lâadmet sur constatation mais pense quâils agiront diffĂ©remment sur la balance parce que les gros « câest plus lourd que les petits ».
En un mot les sujets de ce niveau parviennent bien Ă lâidĂ©e quâil faut un poids de chaque cĂŽtĂ© pour assurer lâĂ©quilibre, mais câest par symĂ©trie et non pas par Ă©galisation des poids, faute des instruments opĂ©ratoires qui assureraient cette Ă©galisation : la quantification et son additivitĂ©.
3. Les niveaux IIA et IIB. Conclusions
Ce sont ces instruments qui sâacquiĂšrent Ă 7-8 ans (IIA) et permettent la comprĂ©hension de lâĂ©quilibre de la balance, comme nous y avons souvent insistĂ© ailleurs. Nous pouvons donc ĂȘtre brefs.
Nic (6 ; 7) malgrĂ© son Ăąge appartient dĂ©jĂ , comme le cas suivant, au niveau IIA. Dans le cas de la voiture (situation I) il met dâemblĂ©e un poids Ă lâavant du plateau et se justifie par un argument dâinteraction mais entre ce poids et celui du plateau : « Jâai pensĂ© que le boulon Ă©tait plus lourd que la balance. â Et si tu mettais le poids ici (centre) ? â Non, ça nâirait pas parce quâil est au milieu : il ne peut pas descendre. » Situation II : il met un poids Ă chaque bout : « Il en faut deux de la mĂȘme grandeur. â Et un plus gros de chaque cĂŽté ? â Oui. â Et en rajouter encore ? â Oui. » Il fait sur demande deux tas Ă©gaux sur la table avec des Ă©lĂ©ments diffĂ©rents : « Et si on les met sur la balance elle restera droite ? â Oui parce quâils ont le mĂȘme poids. »
Val (6 ; 8). Situation III : « Je mettrais les gros boulons de ce cĂŽtĂ© parce quâil est plus haut, et celui-lĂ en bas. » Elle met 2 petits puis les remplace par 2 gros : rĂ©ussite. Quant au pourquoi : « Ăa fait quâil y a la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s. » Comme il nây a rien que le long cĂŽtĂ©, câest donc Ă son poids quâelle pense.
Cur (7 ; 4) pose (situation II) un petit boulon du cĂŽtĂ© qui monte puis, comme il descend, 1 petit de chaque cĂŽtĂ©. « Tu pourrais en rajouter ? â Oui (2 et 2). â Et encore ? â Non câest trop lourd, ça penchera⊠Non ça ne penchera pas⊠(sâ)il y a la mĂȘme chose dâun cĂŽtĂ© et de lâautre (elle en met 6 hĂ©tĂ©rogĂšnes de chaque cĂŽtĂ© avec symĂ©trie dans les distances et lâordre). »
Hen (7 ; 5) accepte (situation II) 2 contre 2 aprĂšs 1 contre 1 : « Câest la mĂȘme chose, câest comme sâil y en avait un. » Par contre il croit encore indiffĂ©rente la place occupĂ©e par les poids.
Pat (7 ; 7) va jusquâĂ 7 contre 7 (hĂ©tĂ©rogĂšnes), mais il faut que les emplacements se correspondent symĂ©triquement.
Her (7 ; 3). Situation III : il en faut plus sur le petit cĂŽtĂ©, « sinon la balance tombe de lâautre cĂŽtĂ© parce que câest plus grand », donc plus lourd (poids du cĂŽtĂ© lui-mĂȘme).
Gai (8 ; 0) Ă©galement (situation III) : « Ici câest plus long, il y a plus de poids quâici, et ici câest court : il faut rajouter des boulons pour que ça fasse le mĂȘme poids. » Ă la situation II que lâon examine ensuite, Gai trouve que les deux conditions de lâĂ©quilibre sont « que des deux cĂŽtĂ©s ils soient le mĂȘme poids et aussi la distance, quâelle soit la mĂȘme. â Lâun est plus important que lâautre ? â Important la mĂȘme chose ». En outre « au milieu ça ne ferait pas de poids ni dâun cĂŽtĂ© ni de lâautre ».
Lorsque le facteur distance nâest pas assimilĂ© simplement Ă des considĂ©rations de symĂ©trie mais est mis en relation avec le poids, il nâintervient en gĂ©nĂ©ral quâau niveau IIB, mais chez Gai son « importance » a sans doute Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©e par la situation III. Voici deux cas du niveau IIB :
Bou (10 ; 2). Situation II : « Jâai mis en Ă©quilibre les deux extrĂ©mitĂ©s. â On peut en rajouter ? â Oui, mais toujours les mĂȘmes et aux deux extrĂ©mitĂ©s. â Pourquoi ? â Si on met (un) de plus en plus prĂšs du centre, câest lâautre qui lâemporte. »
Ton (10 ; 7) : « Plus on va vers le bout plus ça baisse » : elle compense alors un petit Ă lâextrĂ©mitĂ© par un plus gros prĂšs du centre.
Cette Ă©volution, dont les derniĂšres Ă©tapes nous Ă©taient bien connues, semble cependant recevoir quelque Ă©clairage nouveau Ă considĂ©rer les conduites spontanĂ©es des sujets. Il est, en effet, frappant de voir ceux-ci ne rĂ©ussir que si difficilement Ă mettre des poids en Ă©quilibre sur un plateau de 50 cm de long quand ils parviennent dĂšs le niveau IA Ă comprendre quâun poids peut « appuyer » sur ce plateau ou le « mettre penché » (situation I, avec et parfois mĂȘme sans aide) et que ce problĂšme de la descente de la voiture est rĂ©solu facilement au niveau IB. Or deux grandes diffĂ©rences opposent lâune Ă lâautre les situations I et II : câest, dâune part, quâen I le dĂ©part de la voiture est assurĂ© par une seule action portant sur un seulement des cĂŽtĂ©s du plateau, tandis quâen II il faut agir sur les deux cĂŽtĂ©s Ă la fois ; et câest, dâautre part, que dans la situation I les transmissions en jeu constituent un simple prolongement de lâaction propre puis de lâaction instrumentale, tandis que dans la situation II interviennent des dĂ©pendances mutuelles avec transmission dâactions entre les poids eux-mĂȘmes par lâintermĂ©diaire du plateau. La question qui se pose alors, du point de vue des relations entre lâintelligence pratique, y compris la conceptualisation Ă laquelle elle donne lieu, et les notions gĂ©nĂ©rales de transitivitĂ© opĂ©ratoire et de transmission causale, est dâĂ©tablir si ce sont les progrĂšs de la premiĂšre qui entraĂźnent la formation des secondes, ou si ce sont celles-ci qui conditionnent et orientent lâintelligence pratique, en comportant alors une origine distincte qui resterait Ă prĂ©ciser.
En ce qui concerne la situation I nous avons vu comment au niveau IA le sujet passe de lâaction propre directe (pousser la voiture Ă la main) puis instrumentale (presser Ă la main sur le plateau pour lâincliner) Ă lâutilisation des poids (pousser avec le poids ou faire pencher le plateau avec un poids tenu Ă la main, puis sans la main), ce qui ne comporte pas dâautres modes de transmissions quâimmĂ©diats ou par prolongement de lâaction instrumentale. Le rĂŽle possible du poids Ă©tant ainsi dĂ©couvert, la solution est quasi immĂ©diate au niveau IB.
Mais comment le sujet passe-t-il de ces actions sur un seul cĂŽtĂ© de la balance Ă lâaction sur les deux cĂŽtĂ©s ? Les rĂ©actions du niveau IB fournissent Ă cet Ă©gard deux informations instructives, en particulier par leur rĂ©union. Dâune part la considĂ©ration de lâautre cĂŽtĂ© est progressivement imposĂ©e par un facteur de symĂ©trie, qui est de nature perceptive (bonnes formes visuelles) et sensori-motrice (mouvements symĂ©triques) mais ne comporte en lui-mĂȘme aucune transmission : lorsque des poids pareils ont Ă©tĂ© placĂ©s des deux cĂŽtĂ©s, il nây a lĂ quâune Ă©quivalence qualitative et non pas une Ă©galitĂ© entre quantitĂ©s de sens contraires et ce ne sont donc pas leurs actions comme telles (peser plus ou moins fort) qui se compensent par une interaction comportant une transmission, mais leurs effets respectifs et indĂ©pendants. Câest ce quâexprime avec finesse Der : « Ăa ne peut pas tomber des deux cĂŽtĂ©s. » Mais, dâautre part, si le plateau reste « droit » et nâoscille pas sans cesse dâun cĂŽtĂ© puis de lâautre, il faut bien que chacun des deux exerce une influence sur lâautre, ce qui pose le problĂšme de la transmission. La solution dominante au niveau IB consiste alors Ă la rĂ©duire au minimum et Ă une forme rappelant de prĂšs la transmission immĂ©diate : câest de placer le poids au milieu parce que, de lĂ , il « tient » simultanĂ©ment les deux cĂŽtĂ©s quâil touche directement, sans quâun poids situĂ© Ă une extrĂ©mitĂ© ait Ă transmettre, tout le long du plateau, une action sur le poids placĂ© Ă lâautre bout. La solution du milieu prĂ©sente donc ce grand intĂ©rĂȘt de montrer que, du point de vue de son intelligence pratique, le sujet tient bien compte des deux cĂŽtĂ©s Ă la fois (ce que lui impose donc son souci de symĂ©trie), mais que, du point de vue de ses notions causales ou opĂ©ratoires en gĂ©nĂ©ral, il ne parvient pas encore Ă lâidĂ©e dâune influence mutuelle entre les extrĂȘmes, donc dâune transmission mĂ©diate par lâintermĂ©diaire du plateau. Il sây ajoute quâĂ ce niveau encore, il y a indĂ©cision quant Ă la nature des actions du poids, qui peuvent consister Ă retenir aussi bien quâĂ entraĂźner vers le bas : dâoĂč les conduites que lâon observe dans les problĂšmes de contrepoids (chap. IV), oĂč, pour retenir une planche en surplomb, les sujets de ce sous-stade IB comme ceux de IA mettent parfois un poids Ă lâextrĂ©mitĂ© libre de cette planche (au-dessus du vide) aussi bien que sur la partie supportĂ©e par un plateau, comme si ce poids supplĂ©mentaire « aidait » Ă la retenir au lieu de la faire chuter. Or les poids qui servent à « tenir » ne sont entre eux quâen un rapport de synergie ou dâentraide, tandis que ceux qui entraĂźnent vers le bas ne sâĂ©quilibrent que moyennant une Ă©galitĂ© de quantitĂ©s agissant en sens contraires avec transmission rĂ©ciproque de leurs actions : dâoĂč la sĂ©duction que prĂ©sente la solution du poids situĂ© au milieu, qui Ă©carte ces problĂšmes de transmission et dâactions de sens inverse en ne retenant que lâidĂ©e de retenir le tout.
Faut-il alors en conclure que câest simplement ce progrĂšs de lâintelligence pratique, câest-Ă -dire la coordination des deux actions distinctes consistant Ă intervenir dâun cĂŽtĂ© et de lâautre (et non plus dâun cĂŽtĂ© ou de lâautre), qui explique la formation des transmissions mĂ©diates et de sens contraires du niveau IIA (les poids dâun cĂŽtĂ© agissant sur ceux de lâautre par la mĂ©diation du plateau) ? Rappelons que celles-ci supposent la transitivitĂ© opĂ©ratoire (P1 agit sur le plateau qui agit sur P2, donc P1 agit sur P2) ainsi que dans le cas particulier la rĂ©versibilitĂ© (P2 agissant de mĂȘme sur P1) et lâannulation par compensation des inverses (si P1 = P2). Toutes ces nouveautĂ©s sont-elles donc engendrĂ©es du seul fait quâaprĂšs avoir constamment nĂ©gligĂ© lâautre cĂŽtĂ© de la balance, lâaction pratique du sujet en vient au niveau IB Ă tenir compte des deux simultanĂ©ment (et notamment dans le sens de la simultanĂ©itĂ© temporelle) ?
La rĂ©ponse ne peut ĂȘtre que oui et non. Elle est en partie positive, car il est clair que sans les actions particuliĂšres du sujet sâoccupant Ă la fois des deux cĂŽtĂ©s du plateau il ne serait pas conduit Ă admettre des influences mutuelles de sens contraires impliquant les transmissions. Mais il y a dĂ©calage dâun niveau entre le sous-stade IB, oĂč dĂ©butent les progrĂšs pratiques, et le stade II oĂč la comprĂ©hension est acquise, et il doit donc se passer quelque chose entre deux. Dâautre part, il est essentiel de distinguer, au sein de lâintelligence pratique elle-mĂȘme, les actions particuliĂšres consistant Ă poser un poids, Ă lâenlever, Ă choisir des positions, etc., et les coordinations progressives permettant de relier des actions diffĂ©renciĂ©es en un systĂšme plus efficace. Or, ces coordinations ne sont pas tirĂ©es des actions particuliĂšres, puisquâelles consistent Ă les mettre en connexion alors que ces actions existaient dĂ©jĂ auparavant et sous les mĂȘmes formes sans pouvoir se coordonner Ă elles seules. Câest donc que leur mise en connexion suppose lâemploi de ce que nous avons appelĂ© les « coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction », telles que la rĂ©union, lâordination, la correspondance, etc., dont lâorigine est plus profonde (biologique), et quâutilise lâintelligence pratique en ses corrections et rĂ©gulations graduelles, donc moyennant des efforts nouveaux de mise en liaison.
En ce cas lâintelligence pratique a beau jouer le rĂŽle fonctionnel de moteur dans la solution des problĂšmes comme celui de la balance, etc., la dĂ©couverte des transmissions, transitivitĂ©s, etc., Ă laquelle elle conduit suppose en plus une abstraction rĂ©flĂ©chissante Ă partir de ces coordinations gĂ©nĂ©rales, donc une remontĂ©e aux sources quâutilise cette intelligence pratique elle-mĂȘme. Une telle analyse peut paraĂźtre compliquĂ©e, mais elle se simplifie notablement sitĂŽt que lâon se rappelle les caractĂšres spĂ©cifiques propres aux actions particuliĂšres et aux coordinations gĂ©nĂ©rales : tandis que les premiĂšres portent sur les objets et comportent donc toujours un aspect physique, les secondes portent sur les actions elles-mĂȘmes puisquâil sâagit de les coordonner et sont donc de nature logico-mathĂ©matique. Ce qui prĂ©cĂšde revient donc simplement Ă dire que pour coordonner des actions physiques il faut recourir Ă des instruments logico-mathĂ©matiques, si Ă©lĂ©mentaires soient-ils (correspondances, rĂ©versibilitĂ©, transitivitĂ©, etc.), ce qui semble Ă peu prĂšs Ă©vident. Il est vrai que les coordinations en question Ă©tant ici elles-mĂȘmes appliquĂ©es Ă un problĂšme physique, il sây ajoute le processus courant selon lequel les opĂ©rations utilisĂ©es, quoique de nature logico-mathĂ©matique en leurs racines, sont par ailleurs attribuĂ©es aux objets eux-mĂȘmes, ce qui les rend causales : dâoĂč le passage de la transitivitĂ© logique Ă la transmission des actions de poids, ou celui de lâannulation des opĂ©rations inverses (+ P â P = 0) Ă la compensation des actions physiques (poids) de sens contraires, etc. Mais cet Ă©change (dialectique) continu entre le sujet et les objets nâempĂȘche pas quâil y a lĂ deux pĂŽles qui, peu diffĂ©renciĂ©s dans les phases Ă©lĂ©mentaires de la connaissance, se diffĂ©rencient de plus en plus au sein de la pensĂ©e scientifique.
Encore est-il utile de prĂ©ciser quâentre les actions particuliĂšres (sur un seul cĂŽtĂ© de la balance) et leurs coordinations il existe une diffĂ©rence notable quant Ă leur prise de conscience et Ă leur conceptualisation (nous y avons insistĂ© de façon plus complĂšte au chapitre IV Ă propos des contrepoids). Faute de coordinations suffisantes, les premiĂšres ne donnent lieu quâĂ une prise de conscience lacunaire et dĂ©formante : câest ainsi que la relation « plus lourd » nâintervient pas au niveau IA (mais « trop », « pas assez », « un peu », etc.) et que, si elle est exprimĂ©e au niveau IB câest en un sens qualitatif ou ordinal qui reste encore Ă©tranger Ă la quantification proprement dite (par un reste dâindiffĂ©renciation entre « entraĂźner » et « retenir »). Par contre les coordinations progressives, qui interviennent dĂšs les corrections et rĂ©gulations de lâaction, Ă©tant dues elles-mĂȘmes Ă des abstractions rĂ©flĂ©chissantes, en permettent de nouvelles lorsque les actions successives sont rĂ©unies en un seul tout reprĂ©sentatif, dâoĂč une conceptualisation adĂ©quate, qui se traduit alors par la formation des premiĂšres opĂ©rations concrĂštes : la rĂ©versibilitĂ©, entraĂźnant lâinteraction ou la compensation entre poids agissant en sens contraires, la transitivitĂ© entraĂźnant la transmission mĂ©diate de ces actions, lâadditivitĂ© permettant les compositions, etc. La diffĂ©rence entre les actions particuliĂšres, de contenu physique, et les coordinations de nature logico-mathĂ©matique en leur source, ou causales en leurs attributions aux objets, se marque donc de façon Ă©vidente en leurs prises de conscience conceptualisĂ©es.