Chapitre XII
Les conduites dâajustement pour obtenir une rĂ©flexion en miroir 1
a
Nous avons dĂ©jĂ Ă©tudiĂ© Ă plusieurs reprises les problĂšmes de miroir du point de vue de la causalitĂ© et ce nâest donc pas ce quâil sâagit de reprendre ici. Par contre, dans une Ă©tude dâensemble sur les rĂ©ussites de lâaction propre et leurs relations avec la comprĂ©hension, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de se demander, Ă propos des tĂątonnements du sujet pour rĂ©soudre un problĂšme pratique de rĂ©flexion dans un miroir, en quoi consiste le rĂ©glage de lâaction propre : sâagira-t-il simplement de rĂ©gulations par feedbacks Ă partir des rĂ©sultats obtenus, ou le rĂ©glage ainsi que la lecture des observables sur lâobjet seront-ils Ă©galement fonction dâinfĂ©rences causales dâorigine antĂ©rieure ou imaginĂ©es en cours de route, autrement dit de coordinations entre ce qui est observĂ© des donnĂ©es objectives et certaines liaisons fournies par la logique ou la gĂ©omĂ©trie du sujet ? Et si ces derniĂšres hypothĂšses se vĂ©rifient, il y a Ă©galement intĂ©rĂȘt Ă se demander ce que le sujet connaĂźt de ses propres interprĂ©tations : croit-il se borner Ă des constatations correctes ou a-t-il conscience, sinon dâinfĂ©rer, du moins dâagir selon certaines intentions prĂ©supposant la prĂ©vision de ce qui doit se passer ? Ce sont donc lĂ autant de problĂšmes portant davantage sur la conduite consciente ou inconsciente du sujet que comme jadis sur lâĂ©volution de la causalitĂ©.
On se sert dâune lampe de poche allongĂ©e dont le faisceau de lumiĂšre nâest pas trop large et on le dirige sur un Ă©cran de papier ou de carton, en demandant dâabord « le chemin » quâa fait la lumiĂšre. Nous savons par ailleurs que pour les jeunes sujets la lumiĂšre nâeffectue pas de mouvement continu dans lâespace, et procĂšde par bonds ou actions Ă distance, mais le terme de « chemin » reste commode, dâautant plus que dans le cas particulier le rayon se reflĂšte tout entier sur la table brillante, qui est en formica. AprĂšs quoi on projette la lumiĂšre en dehors de lâĂ©cran (en direction divergente Ă 45°) ou au-delĂ de ses frontiĂšres et on donne Ă lâenfant un miroir de 15 Ă 25 cm, en lui demandant de sâen servir « pour que la lumiĂšre arrive comme tout Ă lâheure sur lâĂ©cran ». Si le sujet refuse ou ne croit pas la chose possible (ce qui est en fait le cas durant tout le stade I, de 4-5 Ă 6 et parfois 7 ans), on lui montre un exemple de rĂ©flexion sur lâĂ©cran grĂące au miroir (mais en une seule position et sans effectuer de dĂ©placements locaux du miroir), puis on place la lampe en une autre position et lâon prie le sujet dâessayer Ă son tour. On obtient en ce cas certaines rĂ©ussites dĂšs 4 ans. On demande alors Ă lâenfant « Comment as-tu fait ? » en tĂąchant dâobtenir le plus de prĂ©cisions possible, puis on recommence en variant les positions. Pour analyser ensuite les observables enregistrĂ©s par le sujet sur lâobjet, on provoque des dessins en reprĂ©sentant le miroir par un trait parallĂšle Ă la table (miroir « droit ») ou penchĂ©, en indiquant la lampe et en figurant le trajet de la lampe au miroir : le sujet nâa plus alors quâĂ dessiner Ă son tour un trait pour figurer le dĂ©part de la lumiĂšre du miroir Ă lâĂ©cran supposĂ© et lâon note la direction de ce trajet de rĂ©flexion, ainsi que ses connexions avec le trait prĂ©sentĂ© figurant le trajet de lâincidence.
Ensuite, en posant sur la table la lampe allumĂ©e, le miroir et lâĂ©cran, on voit assez clairement grĂące aux reflets sur le formica une figure en forme de âš quâon dĂ©signe sous ce nom Ă lâenfant. On pose un crayon sur la branche du âš correspondant au trajet dâincidence (pointe vers le miroir), et lâon prie lâenfant de poser son crayon sur lâautre branche du âš (pointe en direction de lâĂ©cran). Cela fait, on demande, en posant le crayon figurant lâincidence entre la lampe et le miroir mais en diverses positions de ces derniers, de placer Ă nouveau un crayon figurant la rĂ©flexion. Il sâagit donc ici des mĂȘmes questions quâĂ propos du dessin, mais plus parlantes et plus faciles, puisquâon a montrĂ© le âš sous une forme rĂ©elle et non pas en reprĂ©sentation graphique et que, sâil le voulait, le sujet nâaurait plus pour les âš successifs quâĂ procĂ©der par symĂ©trie (ce qui est parfois le cas de jeunes sujets dont il sâagit alors de vĂ©rifier le degrĂ© de comprĂ©hension, susceptible de grandes variations !).
Enfin on procĂšde de mĂȘme avec deux miroirs A et B, la lumiĂšre devant passer de la lampe Ă A, de A Ă B et de B Ă lâĂ©cran. Il y a avantage chez les sujets dâun certain niveau Ă prĂ©senter cette Ă©preuve difficile (car les tĂątonnements sensori-moteurs ne suffisent plus Ă sa solution) au milieu et Ă la fin de lâinterrogation pour voir sâil y a eu quelque apprentissage grĂące aux autres questions et notamment celles du âš et des crayons.
1. Le stade I
Les sujets de ce premier stade ne connaissent naturellement pas le processus de la rĂ©flexion ni mĂȘme les directions suivies par les rayons lumineux. Il faut donc leur fournir un modĂšle de lâaction demandĂ©e et la question est de voir quel parti ils tireront des faits constatĂ©s :
Cri (4 ; 5). On braque la lumiĂšre sur un Ă©cran, le faisceau lumineux Ă©tant bien visible sur la table en formica (brillante) : « Montre le chemin de la lumiĂšre avec ton doigt. â (Il montre seulement la lumiĂšre sur lâĂ©cran.) â Et comme ça (on met le miroir en guise dâĂ©cran). â Elle va de lâautre cĂŽtĂ© (du miroir). â Et comme ça (sur le tableau au mur) ? â (Montre seulement le point dâarrivĂ©e.) â VoilĂ un miroir (quâon dĂ©place en plusieurs positions pour montrer la rĂ©flexion de la lumiĂšre). Peux-tu envoyer la lumiĂšre lĂ (Ă©cran) avec la lampe et le miroir (faible dĂ©viation). â (Il tĂątonne et rĂ©ussit.) â Montre le chemin de la lumiĂšre. â (Ne montre que lâĂ©cran.) â Elle part dâoĂč ? â (Il montre la lampe et lâĂ©cran, puis comme on lui rappelle le miroir il montre et dessine deux chemins distincts, lâun de la lampe au miroir et lâautre partant aussi de la lampe et destinĂ© Ă lâĂ©cran). » On lui montre alors le âš formĂ© par la lumiĂšre et sa rĂ©flexion en demandant de suivre ce chemin du doigt : il montre deux chemins convergents sur le seul miroir, puis ayant manipulĂ© la lampe un moment Ă sa guise il retrace le âš selon les directions correctes. « Et si on enlĂšve le miroir, la lumiĂšre ira aussi comme ça ? â Non, par lĂ (en ligne droite). » On se sert alors des crayons quâil pose de diverses maniĂšres avec la lampe allumĂ©e puis on lâĂ©teint en la plaçant en retrait de lâĂ©cran mais parallĂšlement Ă lui, en demandant comment envoyer la lumiĂšre sur lui une fois la lumiĂšre remise ; il suffirait donc de placer le miroir Ă 45° : il le place en fait face Ă la lampe, donc perpendiculairement Ă lâĂ©cran. Mais la lumiĂšre rĂ©tablie il arrive Ă corriger la position du miroir. Par contre lorsquâon place la lampe de lâautre cĂŽtĂ©, en position symĂ©trique (donc encore parallĂšlement Ă lâĂ©cran) il place le miroir non pas en face dâelle mais juste Ă cĂŽté : les exercices en âš nâont donc servi Ă rien.
Mir (4 ; 11) nâadmet pas non plus que la lumiĂšre fasse un chemin de la lampe Ă lâĂ©cran et ne montre que les points dâarrivĂ©e ou de dĂ©part. A fortiori pour le miroir, mais aprĂšs dĂ©monstration rĂ©ussit avec de nombreux tĂątonnements Ă diriger grĂące Ă lui la lumiĂšre de la lampe sur lâĂ©cran : « OĂč elle va la lumiĂšre de la lampe ? â LĂ (miroir). â Et aprĂšs ? â LĂ (Ă©cran). » Avec deux miroirs : rĂ©ussit avec le premier ou le second mais oublie chaque fois lâexistence de lâautre.
Ver (5 ; 3), aprĂšs avoir vu rĂ©flĂ©chir la lumiĂšre en diffĂ©rentes directions au moyen du miroir, le place ensuite parallĂšlement au rayon lumineux en le suivant comme un chemin. On lui aide Ă trouver une rĂ©flexion : elle place alors le miroir en une position quelconque dans le faisceau et dâabord non en dehors « parce que la lumiĂšre est lĂ et le reflet (sur lâĂ©cran) est là  », mais ensuite il lui paraĂźt suffire quâil en soit proche. Ă un moment donnĂ© elle tourne un peu le miroir et rĂ©ussit une rĂ©flexion, mais ensuite, le plaçant prĂšs de la lampe, elle Ă©choue Ă en faire autant.
Fra (5 ; 2) commence par plaquer le miroir sur lâĂ©cran, puis ayant vu lâexpĂ©rimentateur obtenir une rĂ©flexion, il rĂ©ussit Ă faire de mĂȘme : « Quâest-ce que tu as fait pour rĂ©ussir ? â Jâai mis le miroir sur la ligne. â Laquelle ? â La lumiĂšre. â Et si la lumiĂšre va comme ça (autre direction) ? â (TĂątonnement et rĂ©ussite.) â Et comme ça (perpendiculairement au rayon) ? â Oui. (On allume.) Non. â Essaie de tourner le miroir. â (MalgrĂ© ce terme suggestif il se borne Ă avancer et reculer longuement le miroir mais en le laissant chaque fois perpendiculaire.) â Regarde (on lui tient la main tenant elle-mĂȘme le miroir et on provoque une rĂ©ussite). â Tu pourrais faire la mĂȘme chose ? â Oui (il reproduit). â Quâest-ce que tu as fait ? â Jâai penchĂ© le miroir. â Et maintenant (autre position de la lampe) ? â Comme ça (il le place cĂŽtĂ© dĂ©poli. On allume). Non (il le retourne et lâajuste jusquâĂ rĂ©ussite). â Comment tu as fait ? â Comme ça (il montre le miroir). â Et pourquoi pas lĂ (en dehors du faisceau) ? â Parce quâil y a la lumiĂšre lĂ . â (Autre position de la lampe : il place bien le miroir.) Comment lâas-tu posé ? â Il est penchĂ©. â Et comme ça ? â (Il le met cette fois perpendiculairement au rayon.) â Câest comme ça que tu mâas dit tout Ă lâheure ? â (Long tĂątonnement et rĂ©ussite.) â Montre le chemin de la lumiĂšre ? â (Il montre la lampe, puis le miroir, puis lâĂ©cran, mais par bonds discontinus comme sâil nây avait pas mouvement.) â Quâest-ce quâelle fait la lumiĂšre quand elle tape ici (miroir) ? â Elle sâen va (directions indĂ©terminĂ©es). » On montre alors le âš et on place les crayons. Quand lâexpĂ©rimentateur dĂ©place le sien en lâenlevant pour le mettre autrement Fra donne au sien une position symĂ©trique, mais quand on dĂ©place le premier en le glissant simplement, Fra place le sien prĂšs de lâautre et non pas du cĂŽtĂ© opposĂ©.
Art (6 ; 4), pour diriger la lumiĂšre sur lâĂ©cran ou dâautres objets, le place en face dâeux sans tenir compte du faisceau issu de la lampe. Puis, celle-ci Ă©tant dirigĂ©e parallĂšlement Ă lâĂ©cran, elle place le miroir entre deux. On lui montre la rĂ©flexion possible, mais au lieu dâimiter les inclinaisons du miroir, elle le remet parallĂšlement puis obliquement dans le mauvais sens dâinclinaison et finalement Ă la fois dans le mauvais sens et en dehors du faisceau.
Ber (6 ; 6), pour la lampe parallĂšle Ă lâĂ©cran, met dâabord le miroir face Ă celui-ci et en dehors des rayons lumineux, puis cherche Ă tourner la lampe elle-mĂȘme. RamenĂ© Ă la consigne il tourne le miroir du cĂŽtĂ© de la lampe (presque face Ă elle) pour capter la lumiĂšre. On lui montre la solution et il la reproduit presque sans tĂątonnements. Pour dâautres positions il continue Ă dĂ©buter face Ă la lampe ou selon la fausse inclinaison puis finit par corriger. On montre le âš en utilisant les crayons : il place le sien symĂ©triquement, mais avec angles sans cesse trop petits. Lorsquâon revient aux diverses positions de la lampe il place Ă nouveau le miroir soit perpendiculairement Ă elle soit inclinĂ© dans la fausse direction avant dâaboutir Ă des rĂ©ussites partielles et parfois entiĂšres.
Ren (7 ; 7) met le miroir face Ă la lampe et nâen sort pas. On fait bouger le miroir, dâoĂč rĂ©flexions diverses. Elle le pose Ă nouveau face Ă la lumiĂšre. On dĂ©place encore quelque peu le miroir et elle fait de mĂȘme jusquâĂ rĂ©ussite : « Montre le chemin de la lumiĂšre. â Câest le miroir qui fait Ă©clairer. â Montre le chemin. â Je ne sais pas. â DâoĂč elle part ? â De la lampe. â Ensuite ? â Elle tourne (montre le chemin de la lampe au miroir puis de la lampe Ă lâĂ©cran, en tournant un peu la lampe). » On lâexerce au âš mais le chemin de la lumiĂšre continue Ă ĂȘtre donnĂ© sans dĂ©placements et par bonds discontinus de la lampe au miroir, de la lampe Ă lâĂ©cran et du miroir Ă lâĂ©cran. On place la lampe face au miroir : les chemins indiquĂ©s partent de la lampe sur la gauche et la droite (en âš renversĂ© â§).
En ce qui concerne tout dâabord lâaction, on constate donc quâaucun de ces sujets ne parvient de lui-mĂȘme Ă se servir dâun miroir comme rĂ©flecteur, mais quâune fois cette possibilitĂ© reconnue ils arrivent en de nombreux cas, et cela dĂšs 4-5 ans, Ă renvoyer ainsi sur lâĂ©cran la lumiĂšre de la lampe. Nous verrons quâau contraire la possibilitĂ© de faire de mĂȘme avec deux miroirs nâest en gĂ©nĂ©ral pas mise en doute par les sujets du stade II, mais quâencore au niveau IIB de 9-10 ans ils ne parviennent pas pour autant Ă la rĂ©aliser parce que pour coordonner deux rĂ©flexions la correction au cours des tĂątonnements devient trĂšs difficile et que, pour rĂ©ussir, lâaction motrice doit ĂȘtre dirigĂ©e par des idĂ©es prĂ©cises sur les relations entre les incidences et ces rĂ©flexions, ce qui nâest pas nĂ©cessaire lors des essais avec un seul miroir.
En effet, lorsquâil nâemploie quâun seul miroir et quâil a constatĂ© sa relation avec la lumiĂšre projetĂ©e sur la surface de fond, le sujet nâa plus quâĂ le faire tourner ou Ă lâincliner de diffĂ©rentes maniĂšres pour retrouver ce rĂ©sultat en diverses situations ou pour lâajuster Ă leurs variations : les rĂ©gulations sensori-motrices ou quasi automatiques suffisent ainsi Ă assurer le succĂšs de telles actions par des feedbacks Ă partir des Ă©checs ou rĂ©ussites de chaque mouvement particulier. Mais deux problĂšmes se posent alors dans notre perspective actuelle : Ă quelles prises de conscience conduisent de telles rĂ©gulations et celles-ci suffisent-elles, malgrĂ© leur intervention nĂ©cessaire, Ă expliquer lâensemble des actions prĂ©cĂ©dentes ou sây ajoute-t-il un certain nombre de facteurs sous forme de liaisons dâorigine antĂ©rieure Ă la situation expĂ©rimentale prĂ©sentĂ©e ? Ces deux problĂšmes sont dâailleurs sans doute solidaires.
En ce qui concerne la prise de conscience, le sujet sait bien quâil a mis le miroir en tel ou tel endroit (« jâai mis le miroir sur la ligne » de lumiĂšre, dit ainsi Fra) et quâil lâa placĂ© plus ou moins obliquement (« jâai penchĂ© le miroir »), ce qui montre la mise en Ćuvre de quelques rĂ©glages actifs, câest-Ă -dire conduisant Ă des choix intentionnels, en plus des rĂ©gulations motrices Ă©lĂ©mentaires. Mais il y a davantage en ces derniĂšres : le sujet se conduit comme si la lumiĂšre se dĂ©plaçait de la lampe au miroir, puis du miroir Ă lâĂ©cran et comme si ces dĂ©placements suivaient certaines directions bien dĂ©finies, puisquâil sây adapte dans le dĂ©tail et de façon correcte. La question est alors dâĂ©tablir sâil a conscience ou non de ces dĂ©placements et directions intervenant implicitement au sein des rĂ©gulations. Or il nâen est visiblement rien : Ă toutes les questions sur le « chemin » que fait la lumiĂšre (question nĂ©anmoins suggestive en son vocabulaire), lequel est pourtant visible sur la table de formica, le sujet ne rĂ©pond quâen dĂ©signant les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e (« parce que la lumiĂšre est lĂ et le reflet est là  » dit Ver) sans supposer de mouvements. Le reflet demeure donc le produit dâune action Ă distance sans dĂ©placement proprement dit 2, et nous verrons encore au niveau IIA le sujet Rap nous dire : « Elle ne peut pas marcher, la lumiĂšre. » Quant aux directions, elles interviennent, en tant quâorientation globale, puisque le sujet sait bien que la lumiĂšre doit atteindre lâĂ©cran, mais nous restons ainsi trĂšs loin des directions prĂ©cises des lignes dâincidences et de rĂ©flexions, dont les relations quantitatives ne seront atteintes quâau stade III.
Cela Ă©tant, il sây ajoute que, si les quelques succĂšs des actions prĂ©cĂ©dentes sont dus Ă des rĂ©gulations insuffisamment conscientes, dâautres de ces actions nâaboutissent quâĂ des Ă©checs parce que dues Ă des liaisons prĂ©conçues par le sujet et tenant Ă ses idĂ©es antĂ©rieures sur la nature du miroir. Or, ces idĂ©es demeurent Ă©trangĂšres Ă celle de la « rĂ©flexion » et consistent simplement Ă prĂȘter au miroir le pouvoir de produire les images dĂ©sirĂ©es indĂ©pendamment des mouvements et des directions. Câest pourquoi Art Ă 6 ; 4 encore place simplement le miroir face Ă lâĂ©cran, puis entre celui-ci et la lampe ou la ligne de lumiĂšre qui lui sont parallĂšles, puis mĂȘme en dehors du faisceau lumineux, comme si le miroir nâavait quâĂ sâarranger pour sâemparer de lâimage dont on attend de lui quâil la projette sur lâĂ©cran. Ver, de mĂȘme, place le miroir parallĂšlement au rayon lumineux en le suivant au lieu dâen diriger le reflet. Fra le situe perpendiculaire au rayon et se borne Ă lâavancer et le reculer en le laissant dans cette position. Dâautres sujets le rapprochent simplement de la source lumineuse, sans direction, mais avec lâidĂ©e que lâĂ©loignement empĂȘcherait le reflet de se produire. Dâautres captent le faisceau dans le miroir puis tournent celui-ci pour renvoyer lâimage. Bref en tous ces cas le sujet se borne Ă admettre que, comme dit Ren, « câest le miroir qui fait Ă©clairer » et constitue ainsi une machine Ă envoyer des images indĂ©pendamment des directions dâincidence et de rĂ©flexion. Lorsquâon essaie de prĂ©ciser celles-ci avec un crayon ou le dessin du âš, le sujet donne des rĂ©ponses inspirĂ©es par de simples lois de symĂ©trie perceptive, ou, si lâon fait glisser le crayon marquant lâincidence de la lumiĂšre, place prĂšs de lui le crayon censĂ© indiquer la rĂ©flexion (cf. Fra) de maniĂšre Ă marquer sans plus la liaison du reflet avec sa source causale.
2. Le niveau IIA
Les sujets suivants rĂ©ussissent dâeux-mĂȘmes Ă assurer des rĂ©flexions, mais sans la comprĂ©hension de leur mĂ©canisme :
Joe (7 ; 0), avec la lampe en retrait de lâĂ©cran mais parallĂšlement Ă lui, place le miroir face Ă la lampe puis le tourne dans le bon sens : « Montre-moi le chemin de la lumiĂšre. â (Lampe, miroir et arrĂȘt.) â Et aprĂšs ? â Elle repart sur le carton (Ă©cran). » Autre position : rĂ©ussite mais il croit Ă nouveau que la lumiĂšre se disperse sur toute la surface du miroir ou passe de lâautre cĂŽtĂ© puis montre le trajet lampe-miroir-lampe (retour ou Ă©tats sans mouvements). On passe aux âšÂ : la lumiĂšre se reflĂšte du mĂȘme cĂŽtĂ© que celui dâarrivĂ©e, puis un moment du cĂŽtĂ© opposĂ©, mais sans stabilitĂ©. On sâaperçoit cependant du fait que chez lui comme chez dâautres sujets de ce niveau et comme nous lâavons vu chez Fra au § 1, la rĂ©flexion en orientation opposĂ©e Ă celle de lâincidence est plus souvent choisie quand lâexpĂ©rimentateur enlĂšve le crayon symbolisant lâarrivĂ©e de la lumiĂšre pour le replacer en une autre situation que quand il le fait simplement glisser. Peut-ĂȘtre est-ce lĂ une forme Ă©lĂ©mentaire de ces glissements de la lumiĂšre dont on verra de nombreux exemples au niveau IIB ?
Rap (7 ; 6) rĂ©ussit de lui-mĂȘme dĂšs la premiĂšre position : « Parce que lĂ (lampe) il y a une petite lumiĂšre et ça sâallume (au miroir). â Tu crois quâelle fait ce chemin ? â Elle fait comme ça (comme tombĂ©e dâen haut), ça sâallume par lĂ (Ă©cran). â Mais dâoĂč elle vient ? â De la lanterne (mais) elle ne peut pas marcher, la lumiĂšre ! â (On fait remuer le miroir dâoĂč oscillations sur lâĂ©cran.) â Pourquoi elle fait ça ? â Parce quâelle bouge, parce quâon fait ça avec le miroir. » On lâexerce aux âš en prĂ©cisant que le premier crayon marque le chemin de la lumiĂšre, de la lampe au miroir, et il ne donne que des rĂ©ponses de symĂ©trie, correctes en apparence, mais pour renvoyer ensuite la lumiĂšre sur un tableau Ă 90° de lâĂ©cran, il tĂątonne autant quâau dĂ©but, et rĂ©ussit, mais sans aucune infĂ©rence tirĂ©e du âš.
And (7 ; 6) remet dâabord le miroir parallĂšlement Ă lâĂ©cran, puis se regarde dedans en le bougeant, puis tĂątonne et rĂ©ussit : « Comment as-tu fait ? â Si elle Ă©tait lĂ (la lumiĂšre de la lampe) il fallait tourner le miroir jusquâĂ ce quâelle aille ici. â Quel est le chemin ? â (Lampe-miroir-Ă©cran.) â Et comme ça (on recule simplement la lampe sans changer de direction) ça ira ? â Peut-ĂȘtre. â Pas sĂ»r ? â Non, parce que câest plus loin. â Et alors ? â ⊠â Et comme ça (on penche un peu davantage le miroir mais avec rĂ©flexion encore possible) ? â Non, parce que ça va aller derriĂšre le miroir. » On fait dessiner les trajets dâincidence et de rĂ©flexions sur le miroir en diverses positions (perpendiculaire et obliques multiples) : And donne chaque fois deux trajets presque parallĂšles, donc avec retour orientĂ© comme lâaller. On indique alors le âš en utilisant les crayons : en ce cas les trajets sont dâabord opposĂ©s (puisquâon lâa en fait montrĂ©), mais en plusieurs cas sĂ©parĂ©s par un espace, le point dâincidence Ă distance de celui de rĂ©flexion comme si la lumiĂšre glissait dâabord le long du miroir. Puis retour Ă des trajets trĂšs proches (angles de 5 Ă 10° au plus).
Rie (7 ; 7) dĂ©place dâabord la lampe puis lâĂ©cran et rĂ©ussit presque, puis entiĂšrement, en disant : « Alors on fait deux choses : comme ça (met le miroir dans le faisceau lumineux) et comme ça (le tourne et lâajuste Ă la position de lâĂ©cran). » Chemins : « La lumiĂšre elle Ă©claire le miroir, puis le miroir il Ă©claire (lâĂ©cran). » Mais lorsquâil sâagit de traduire en trajets prĂ©cis (dessins ou crayons) on trouve un peu de tout : directions opposĂ©es de lâincidence et de la rĂ©flexion, mais sans point commun et avec un espace entre deux comme chez And, trajets parallĂšles avec un grand espace le long du miroir, etc. Avec deux miroirs : « Je ne peux pas, il en faudrait des petits », ce qui est normal puisquâil y a des Ă©carts entre lâincidence et la rĂ©flexion, puis elle essaie mais malgrĂ© quelques succĂšs partiels (dâun seul miroir Ă lâĂ©cran) elle sâembrouille quant au systĂšme total.
Tia (8 ; 2) met dâabord le miroir face Ă lâĂ©cran puis rĂ©ussit en le dĂ©plaçant Ă gauche et Ă droite en lâinclinant : « Jâai essayĂ© des deux cĂŽtĂ©s. â Montre-moi le chemin. â (Elle montre un trajet et la lampe Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s latĂ©rales du miroir, puis un second trajet partant de lâautre bout vers lâĂ©cran, comme si la lumiĂšre partait nâimporte oĂč sur toute sa surface.) â Ăa nâirait pas ici (centre commun) ? â Ăa dĂ©pend de oĂč se trouve la lampe. » Elle accepte alors un centre commun pour certaines positions trĂšs obliques du miroir puis revient Ă des espaces variĂ©s quand lâinclinaison faiblit et Ă des trajets parallĂšles partant des deux bouts quand le miroir est presque face Ă la lampe.
Aut (8 ; 6). MĂȘmes rĂ©ussites aprĂšs tĂątonnements et chemins avec directions opposĂ©es, mais avec Ă nouveau des espaces en certains cas entre les points dâincidence et de rĂ©flexion, quand le miroir est peu inclinĂ©. Deux miroirs : rĂ©ussite dans les cas simples.
Niq (9 ; 0) rĂ©ussit aprĂšs tĂątonnements et montre le chemin lampe-miroir-Ă©cran. « Et si la lumiĂšre tape directement sur le miroir ? â Elle reste sur le miroir. â Câest plus juste de dire quâelle y reste ou quâelle revient vers la lampe ? â (Long silence.) Elle reste sur le miroir. » Dâautre part, lorsque les miroirs sont Ă plus de 10 cm de la lampe, elle ne sait pas les placer dans le rayon. Lors des dessins de trajets, ceux de rĂ©flexion demeurent proches de ceux dâincidence et non pas opposĂ©s, puis ils le deviennent, mais avec angles trĂšs irrĂ©guliers. Niq accepte Ă ce sujet que les angles dâincidence et de rĂ©flexion sont Ă peu prĂšs Ă©gaux quand le miroir est « tout droit » mais pas quand il est « penché », ce que nous retrouverons au cours du sous-stade IIB. Deux miroirs : il sâembrouille.
Le grand progrĂšs accompli par ces sujets eu Ă©gard Ă ceux du stade I est donc quâils parviennent dâeux-mĂȘmes Ă renvoyer par rĂ©flexion sur le miroir la lumiĂšre de la lampe jusquâĂ lâĂ©cran. Cette acquisition est Ă mettre en relation avec la gĂ©nĂ©ralisation de lâidĂ©e de reflet observĂ©e avec A. Munari dans le cas des polaroĂŻdes (en une recherche sur la causalitĂ©), oĂč ceux-ci Ă©taient dĂšs 7-8 ans conçus comme le siĂšge des reflets de tous les objets colorĂ©s ambiants. Elle est surtout en rapport avec la transitivitĂ© naissante, comme nous y reviendrons dans les conclusions (§ 5).
Mais si lâidĂ©e spontanĂ©e dâutiliser le miroir pour renvoyer les reflets est nouvelle, lâexĂ©cution de lâaction ne tĂ©moigne guĂšre de progrĂšs par rapport au stade I quant Ă la rĂ©gulation sensori-motrice des inclinaisons, qui Ă©tait dĂ©jĂ possible Ă ce stade I ; et surtout la conceptualisation de lâaction nâaboutit pas encore Ă une comprĂ©hension des mouvements de la lumiĂšre ni de ses directions.
En ce qui concerne le mouvement, la lumiĂšre est certes censĂ©e « partir » (Joe) et « arriver » ou « aller » vers le but, mais câest encore Ă la maniĂšre dâune action Ă distance procĂ©dant par bonds et non pas dâun dĂ©placement continu, bien que sa rĂ©verbĂ©ration sur la table de formica Ă©voque lâidĂ©e dâun chemin et quâon emploie ce terme en lâimposant en quelque sorte Ă lâenfant : Rap dit clairement que « la lumiĂšre ne peut pas marcher », bien quâelle « bouge » avec les dĂ©placements du miroir. Niq soutient quâen position de face la lumiĂšre ne revient pas du miroir Ă la lampe mais « reste sur le miroir », etc.
Quant aux directions, on voit par exemple Tia commencer par incliner le miroir alternativement « des deux cĂŽtĂ©s », sans aucune prĂ©vision de la direction nĂ©cessaire et tous les tĂątonnements observĂ©s montrent ce peu dâanticipation. Mais surtout le fait remarquable Ă ce niveau est le nombre de cas (And, Rie, Tia, Aut, etc.) oĂč la lumiĂšre nâest pas censĂ©e repartir du miroir (rĂ©flexion) du mĂȘme point que celui oĂč elle est arrivĂ©e (incidence) depuis la lampe : un espace notable peut les sĂ©parer, et chez Tia, il sâagit mĂȘme des deux bouts du miroir, sans que le sujet dise, comme ce sera le cas du niveau IIB, que la lumiĂšre a « glissé » entre deux, etc. ; câest simplement parce que lâincidence et la rĂ©flexion ne sont pas conçues comme comportant un mouvement continu quoique Ă deux secteurs et dont les directions dâarrivĂ©e et de redĂ©part sont solidaires et donc liĂ©es Ă un mĂȘme point de dĂ©viation. Pour And et Rie les deux trajets sont mĂȘme parallĂšles. Dâautre part, pour la figure en âš que font lâincidence et la rĂ©flexion lorsquâelles ont un point commun de jonction, si les sujets prĂ©voient en gĂ©nĂ©ral des orientations opposĂ©es (correspondant donc aux deux branches du âš quoique naturellement sans Ă©galitĂ© quantitative des angles), ils admettent par contre souvent des orientations du mĂȘme cĂŽtĂ© (> ou <) lorsque le miroir est inclinĂ© ou simplement lorsque lâexpĂ©rimentateur fait glisser son crayon (symbole de lâincidence) comme si en de tels cas la lumiĂšre qui repart (rĂ©flexion) Ă©tait entraĂźnĂ©e du cĂŽtĂ© oĂč elle vient dâarriver (incidence) : ce nâest pas encore lĂ un mouvement proprement dit, comme celui dont nous allons voir la formation au niveau IIB, mais un dĂ©but de solidaritĂ© quoique dĂ©pourvue de directions adĂ©quates.
3. Le niveau IIB
Ce niveau est celui auquel, lors des situations oĂč la lumiĂšre de la lampe ne se reflĂšte pas sur la table mais demeure invisible entre la source et lâĂ©cran, les sujets commencent enfin Ă attribuer une continuitĂ© et un dĂ©placement au rayon lumineux qui, alors, « part » du projecteur, « avance » dans lâespace et « arrive » sur lâĂ©cran, etc. Dans la prĂ©sente expĂ©rience, les sujets du niveau IIB indiquent toujours des trajets dâincidence et de rĂ©flexion opposĂ©s lâun Ă lâautre et avec centre commun de contact lorsque le miroir nâest pas inclinĂ©, mais la lumiĂšre sâengage dans la direction de la pente et « glisse » sâil est penché :
Pie (8 ; 7) pose dâemblĂ©e le miroir sur le tracĂ© de lumiĂšre et modifie lâinclinaison : « La lumiĂšre touche le miroir et ça rebondit sur lâĂ©cran. » On lui donne un second miroir quâil cherche Ă coordonner Ă distance avec le premier, et quâil raccorde ensuite Ă la maniĂšre dâun livre ouvert Ă 135° environ : « Quel est le chemin ? â De la lampe au premier miroir, de lĂ au second et de lĂ Ă lâĂ©cran. » En fait seul le second joue en ce cas un rĂŽle rĂ©flecteur. « Et comme ça (lampe en face dâun seul miroir) ? â Si la lumiĂšre vient directement sur le miroir elle repart en sens inverse, elle rebondit vers la lampe et revient tout droit. » On montre le âš et il prĂ©voit assez correctement les trajets de rĂ©flexion, sauf si lâon modifie lâinclinaison du miroir lui-mĂȘme : « Si le miroir est plus penchĂ©, la lumiĂšre part plus penchĂ©e. » En ce cas la rĂ©flexion est donc modifiĂ©e par la pente (voir Gau, Phi, etc.).
Mar (9 ; 10) rĂ©ussit rapidement les Ă©preuves Ă un miroir. Avec deux il construit une sĂ©quence en principe correcte mais Ă inclinaisons insuffisamment rĂ©glĂ©es ; puis, pour la lampe parallĂšle Ă lâĂ©cran, il projette la lumiĂšre sur un miroir A en sens opposĂ© Ă la direction de lâĂ©cran et sâessaie Ă continuer de lĂ sur le miroir B (entre la lampe et A) orientĂ© pour renvoyer le rayon Ă lâĂ©cran, mais il Ă©choue et croit dâabord que le chemin de la lumiĂšre est : lampe â B â A â Ă©cran, Ă cause des voisinages.
Gau (9 ; 7) rĂ©ussit en un cas par longs tĂątonnements Ă projeter la lumiĂšre allumĂ©e avec deux miroirs sĂ©parĂ©s, mais, pour construire un dispositif avec la lampe Ă©teinte par seule prĂ©vision des rĂ©flexions, son Ă©valuation des angles demeure insuffisante Ă cause de fortes inclinaisons : « La lumiĂšre, elle glisse par lĂ (= angle de rĂ©flexion trĂšs petit, mais maintenant un sommet commun avec lâincidence) parce que le miroir est trop penchĂ©. » De mĂȘme pour un miroir inclinĂ© et la lampe perpendiculaire Ă lui, il refuse le retour : « Non, parce que la lumiĂšre ne peut pas glisser comme ça (sens contraire Ă lâinclinaison du miroir). La lumiĂšre arrive comme ça (obliquement) et elle continue (le long de la pente) : elle ne remonte pas, elle descend tout le temps. â Et comme ça (lampe perpendiculaire Ă un miroir sans inclinaison) ? â (Il indique cette fois le retour.) LĂ , parce que le miroir, sâil Ă©tait penchĂ© comme ça (vers la droite), la lumiĂšre repartirait lĂ (Ă droite), sâil Ă©tait penchĂ© comme ça (vers la gauche) elle repartirait lĂ (Ă gauche), mais comme il est droit alors ça repart tout droit, parce quâalors elle ne glisse pas. » Pour ce qui est des âš Ă indiquer avec les crayons, Gau en arrive ainsi Ă une Ă©galitĂ© des angles dâincidence et de rĂ©flexion lorsque le miroir nâest pas incliné : « Cet angle est le mĂȘme que celui-lĂ (opposĂ©) ou pas ? â Ăa se reprojette ici (incidence) un petit bout et lĂ (rĂ©flexion) aussi, ça doit ĂȘtre la mĂȘme chose », mais la loi nâest donc plus valable en cas dâinclinaison du miroir.
Phi (10 ; 10) Ă©prouve des difficultĂ©s Ă rĂ©gler les deux miroirs, car si le plus Ă©loignĂ© B est bien ajustĂ© pour assurer la rĂ©flexion du rayon de la lampe, lâautre A placĂ© entre deux est inclinĂ© comme si la lumiĂšre allait en suivre la pente. Il se corrige alors en assurant une rĂ©flexion possible de A sur B, mais non pas de la lampe sur A. Cette conduite se retrouve dans les dessins de trajets et dans lâorientation des crayons pour le âšÂ : si le miroir reste sans inclinaison, les chemins de la rĂ©flexion sont bien de direction opposĂ©e par rapport Ă ceux de lâincidence, mais si le miroir est inclinĂ© ils repartent du mĂȘme cĂŽtĂ© comme si la lumiĂšre ne pouvait pas remonter : « LĂ (sans inclinaison), ça vient droitement lĂ -dessus (= ça vient sur un miroir « droit »), et lĂ câest penchĂ©. â Les deux angles sont Ă©gaux ou pas ? â LĂ (miroirs inclinĂ©s) un est plus grand et lâautre est plus petit. »
Ain (10 ; 4) a Ă©galement quelque peine Ă ajuster les deux miroirs, lâun A Ă©tant bien situĂ© par rapport Ă lâĂ©cran, tandis que lâautre B est placĂ© comme si la lumiĂšre allait en suivre la surface au lieu de se rĂ©flĂ©chir : « Je ne vois pas comment la lumiĂšre passe de (A) Ă (B). » Les dessins donnent une bonne orientation des trajets pour des miroirs non inclinĂ©s (angles Ă peu prĂšs Ă©gaux). Sinon le chemin de la rĂ©flexion est trop oblique par rapport Ă celui de lâincidence : « Quand le miroir est penchĂ© ça se touche (se rapproche du miroir), sinon ça ne se touche pas (direction symĂ©trique Ă celle de lâincidence). » De mĂȘme : « Câest toujours (plus) en biais parce câest en pente. »
Jud (10 ; 7), aprĂšs les mĂȘmes difficultĂ©s pour les deux miroirs, donne des dessins approximativement corrects (directions opposĂ©es mais sans Ă©galitĂ© quantitative) pour les miroirs peu ou non inclinĂ©s, mais revient aux directions non opposĂ©es pour les fortes pentes, le trajet de rĂ©flexion partant dans la direction de la pente et non pas en sens inverse de lâincidence.
Dan (11 ; 1) Ă©choue encore Ă lâĂ©preuve des deux miroirs et continue dâindiquer, dans ses dessins de trajectoires, des directions non opposĂ©es quand le miroir est penchĂ© tandis que la lumiĂšre va du cĂŽtĂ© opposĂ© quand le miroir nâest pas incliné !
Vil (11 ; 6) prĂ©sente encore des rĂ©sidus du niveau IIA au dĂ©but de lâinterrogation quant aux rĂ©sistances Ă considĂ©rer la lumiĂšre comme en mouvement : avec deux miroirs, en effet, elle soutient que « si lâautre est derriĂšre (plus Ă©loignĂ© que le premier) la lumiĂšre ne peut pas passer Ă lâautre. Elle reste toujours lĂ oĂč elle est mais elle se reflĂšte. Avec un miroir ça va, mais pas avec deux ». En effet, avec un seul miroir, la lumiĂšre se dĂ©place effectivement : « Elle touche le miroir et ensuite elle va là ⊠Elle tape sur » lâĂ©cran, etc. Par contre Vil donne dâabord des directions non opposĂ©es mĂȘme pour un miroir sans inclinaison. Dans la suite elle en arrive cependant Ă des directions qualitativement correctes, mais, pour les miroirs penchĂ©s, la rĂ©flexion suit la direction de la pente.
Le grand progrĂšs accompli par ces sujets consiste donc Ă admettre que la lumiĂšre ne consiste pas simplement en un pouvoir dâĂ©clairage Ă distance mais quâelle parcourt rĂ©ellement un trajet dans lâespace en se dĂ©plaçant elle-mĂȘme : « elle rebondit », dit ainsi Pie, « vient directement », « revient », etc. Pour Gau « elle glisse » ou « repart », pour Phi, elle « vient droitement », pour Ain elle « passe » ou ne passe pas, pour Vil elle « touche le miroir puis va là  », « elle tape sur », etc., et au § 4 nous verrons mĂȘme le sujet Bel (intermĂ©diaire entre ce niveau et le suivant) dire que « plus la lumiĂšre est forte et plus elle glisse le long du miroir », ce qui revient Ă subordonner sa cinĂ©matique naissante Ă une dynamique.
Ce premier progrĂšs en entraĂźne un second : si la lumiĂšre est en mouvement, son trajet de rĂ©flexion doit ĂȘtre en continuitĂ© avec celui dâincidence et donc comporter toujours avec lui un point de jonction ou centre commun de contact, sans les espaces que nous avons vu admettre par les sujets du niveau IIA, comme si le reflet envoyĂ© par le miroir sur lâĂ©cran nâĂ©tait pas en continuitĂ© gĂ©omĂ©trique et cinĂ©matique avec la lumiĂšre envoyĂ©e par la lampe sur le miroir.
En outre (troisiĂšme progrĂšs), si la lumiĂšre se dĂ©place comme un mobile, et encore trĂšs gĂ©nĂ©ralement en ligne droite, sa rĂ©flexion par le miroir constituera une sorte de dĂ©viation, mais ramenĂ©e Ă un minimum : en dâautres termes, le rayon rĂ©flĂ©chi partira dans le prolongement de lâincident, en un sens opposĂ© symĂ©triquement puisquâil y a « rebondissement », mais non pas en revenant en arriĂšre. Il en rĂ©sulte que quand le miroir est « droit », câest-Ă -dire parallĂšle au bord de la table ou perpendiculaire Ă la ligne de regard de lâenfant, celui-ci donnera au âš, donc Ă la disposition des incidences et des rĂ©flexions, une forme qualitativement exacte avec Ă©quivalence approximative des deux angles. Câest ce que nous avons vu ailleurs Ă ce niveau IIB quant Ă la rĂ©flexion dâune boule contre une paroi et jadis avec B. Inhelder lors de lâinduction des lois du billard.
Seulement, ces diffĂ©rents progrĂšs se paient dans les cas oĂč le miroir est au contraire incliné : si la lumiĂšre est un mobile qui se dĂ©place par translations, elle obĂ©ira aux lois gĂ©nĂ©rales des mobiles qui ne se meuvent pas de la mĂȘme maniĂšre sur les pentes et par rebondissement sur un terrain horizontal. Il en rĂ©sulte cette croyance, qui est courante Ă ce niveau IIB, que sur un miroir inclinĂ© « la lumiĂšre part plus penchĂ©e » (Pie) ou quâ« elle glisse » parce que « la lumiĂšre ne remonte pas, elle descend tout le temps » (Gau). Voir aussi Phi, Ain, Jud, Dan, etc. La consĂ©quence en est quâordinairement lâorientation de la rĂ©flexion est alors la mĂȘme que celle de lâincidence, avec nĂ©gligence complĂšte de la loi des angles, ou encore que, comme chez Ain, le chemin de la rĂ©flexion se rapproche de la pente ascendante du miroir quand lâincidence aboutit de lâautre cĂŽtĂ©, mais avec un angle notablement plus grand : « câest en biais, dit-il, parce que câest en pente ».
Ce « glissement » de la lumiĂšre en cas dâinclinaison du plan de rĂ©flexion introduit en ce cas de sĂ©rieuses perturbations dans la prĂ©vision des directions. Il ne faut donc pas sâĂ©tonner que lâĂ©preuve des deux miroirs ne soit pas encore rĂ©ussie Ă ce niveau. Comme dĂ©jĂ dit, en effet, elle est fort difficile Ă dominer par simples tĂątonnements et rĂ©gulations sensori-motrices, puisquâon ne peut pas, en actions matĂ©rielles, modifier la position du premier miroir par rapport Ă la lampe et au second miroir (considĂ©rĂ© comme Ă©cran provisoire), en mĂȘme temps quâon ajuste lâinclinaison de ce second miroir par rapport Ă lâĂ©cran : il est donc Ă peu prĂšs nĂ©cessaire, en cette Ă©preuve, de procĂ©der par prĂ©visions calculĂ©es et de composer dĂ©ductivement ces anticipations entre elles. Or, comme la comprĂ©hension des directions est fortement altĂ©rĂ©e Ă ce niveau par les questions dâinclinaison et de « glissements », cette composition infĂ©rentielle qui devrait programmer presque entiĂšrement lâaction demeure impossible.
4. Les cas intermédiaires entre les niveaux IIB et III et le stade III
Entre le niveau IIB, oĂč les orientations de lâincidence et de la rĂ©flexion sont de sens opposĂ© si le miroir nâest pas inclinĂ© mais oĂč la rĂ©flexion est influencĂ©e par la pente sâil est penchĂ©, et le stade III qui est celui de lâĂ©galitĂ© des angles dâincidence et de rĂ©flexion en toutes situations, on trouve encore vers 11-12 ans des cas intermĂ©diaires dâun certain intĂ©rĂȘt qui admettent dâabord que la rĂ©flexion sâeffectue en angle droit et nâen viennent quâensuite Ă lâĂ©quivalence des angles :
Tin (11 ; 6) rĂ©ussit enfin aprĂšs tĂątonnements lâĂ©preuve des deux miroirs : « Jâai mis un miroir devant la lampe, lâautre devant le carton pour que la lumiĂšre qui va dans cette glace reflĂšte dans celle-lĂ et quâelle aille sur le carton. » Lorsquâon passe aux trajets dessinĂ©s et aux crayons reprĂ©sentant le âš elle commence par des rĂ©flexions Ă 90° par rapport au miroir : « Et ça ne fait rien si je bouge la lampe ? â Non. â Quâest-ce quâil faut faire pour changer cette direction ? â Il faut changer le miroir de direction. » Elle le fait et, aprĂšs plusieurs constatations, passe aux orientations de rĂ©flexion opposĂ©es Ă celles de lâincidence « parce que la lumiĂšre vient dans ce sens, elle ne peut pas retourner en arriĂšre ». DâoĂč finalement : « Est-ce que ces angles seront Ă©gaux ou pas tellement ? â Oui, Ă peu prĂšs exactement. »
Gar (11 ; 6) rĂ©ussit dâemblĂ©e lâĂ©preuve des deux miroirs, aprĂšs les succĂšs avec un seul. « Explique le chemin. â (Il fait quelques dessins avec toujours la rĂ©flexion Ă 90°.) La lumiĂšre part Ă angle droit du miroir. â Pourquoi ? â Parce quâun miroir quand on le regarde, il nous montre tout droit. » Mais lorsquâil veut prĂ©ciser les trajets Ă deux miroirs, cela ne vĂ©rifie guĂšre sa loi surtout avec la lampe allumĂ©e qui fait voir les chemins : « Elle ne reflĂšte plus Ă angle droit ! â Comment fait-elle ? â Elle reflĂšte au mĂȘme angle : sâil y a 40° lĂ il y aura 40° lĂ . â Ăa se passe toujours comme ça : nâimporte comment ça repart toujours avec le mĂȘme angle ? â Il faudrait tourner le miroir⊠Non, ce nâest pas possible, parce que la lumiĂšre ne peut pas se changer. »
Bel (12 ; 1) rĂ©ussit peu Ă peu avec deux miroirs et, dans le dessin, elle commence par des rĂ©flexions dans le faux sens justifiĂ©es par : « Jâai placĂ© le premier miroir un peu inclinĂ© pour que la lumiĂšre aille sur le second. â Mais la direction de la lumiĂšre ? â Plus la lumiĂšre est forte et plus elle glisse le long du miroir. » AprĂšs quoi correction : « La glace ne bouge pas (la direction de la lumiĂšre), elle renvoie toujours la lumiĂšre verticalement (= à angle droit). Je ne vois pas dâautre solution. » AprĂšs quoi nĂ©anmoins elle en vient Ă des dessins corrects. « Si la lumiĂšre vient comme ça (30° Ă peu prĂšs) ? â Alors elle repart comme ça (30°). â Câest toujours le mĂȘme angle ? â Je pense que câest la mĂȘme chose, peut-ĂȘtre pas mais Ă peu prĂšs. » Cependant pour le dessin des deux miroirs : « Je dis que les angles sont Ă©gaux pour le premier miroir, mais pas pour le second. » Enfin elle corrige.
Sav (12 ; 1) donne encore Ă lâoccasion des pentes des rĂ©flexions de mĂȘme orientation que les incidences « parce que quand on bouge le miroir, on change lâangle », puis il en vient Ă lâĂ©galitĂ© quelle que soit lâinclinaison : « Toujours Ă©gaux ? â Toujours, parce que le miroir reflĂšte. »
Et voici enfin des cas francs du stade III :
Car (10 ; 11) rĂ©ussit lâĂ©preuve des deux miroirs et donne des dessins exacts : « Il faut que la lumiĂšre tape contre les (deux) miroirs. â Pourquoi comme ça ? â Parce quâil faut Ă peu prĂšs le mĂȘme angle. â à peu prĂšs ? â Non, exactement. »
Gev (11 ; 6) : succĂšs immĂ©diat avec les deux miroirs. « Tu as fait au hasard ? â Non, on voit Ă peu prĂšs, ça se reflĂšte Ă 45°. Les deux angles doivent ĂȘtre la mĂȘme chose. â Câest toujours comme ça ? â Ăa dĂ©pend, non toujours. »
Pat (12 ; 6) rĂ©ussit lui aussi immĂ©diatement. « Comment as-tu fait ? â En inclinant les miroirs plus ou moins⊠Il faut mesurer lâangle qui est lĂ (incidence) et lâangle qui est lĂ (rĂ©flexion). â Comment sont-ils ? â Ils sont Ă©gaux. â Qui tâa appris ? â Jâai souvent essayĂ© avec le soleil dans une glace. â Et ici ? â Parce que la lumiĂšre arrive sur le premier miroir, il faut la faire ressortir dans le mĂȘme sens (= selon le mĂȘme mouvement) et que cet angle soit reportĂ© de lâautre cĂŽtĂ©. »
Les progrĂšs notables accomplis par les sujets intermĂ©diaires, de Tin Ă Sav, leur permettent de rĂ©soudre les Ă©preuves Ă deux miroirs, avec des tĂątonnements certes, mais qui portent sur les essais infĂ©rentiels prĂ©alables ainsi que sur leur contrĂŽle expĂ©rimental et ne sont plus de simples tĂątonnements sensori-moteurs relatifs Ă lâajustement matĂ©riel des positions du miroir. On peut donc en conclure que ces sujets deviennent capables dâanticiper correctement les directions, donc de conclure dĂ©ductivement Ă une Ă©quivalence toujours plus poussĂ©e des angles dâincidence et de rĂ©flexion.
Mais il est intĂ©ressant de constater que, pour en arriver lĂ , les sujets ont besoin de passer par une Ă©tape intermĂ©diaire entre les fausses directions dues Ă lâinclinaison des miroirs ou « au glissement » de la lumiĂšre et la solution juste, cette Ă©tape Ă©tant caractĂ©risĂ©e par lâhypothĂšse dâune direction perpendiculaire (90°) de la rĂ©flexion par rapport au plan du miroir, quelle que soit son inclinaison. La raison semble en ĂȘtre assez simple. Dâabord le sujet commence Ă douter de ses hypothĂšses erronĂ©es sur le rĂŽle de la pente du miroir parce quâelles sont contradictoires avec la notion acceptĂ©e en gĂ©nĂ©ral (miroirs « droits ») que la lumiĂšre poursuit son chemin vers lâavant : « elle ne peut pas retourner en arriĂšre », dit ainsi Tin, ou « la lumiĂšre ne peut pas se changer », dit Gar aprĂšs avoir voulu en pensĂ©e « tourner le miroir » ; autrement dit la lumiĂšre ne peut comporter quâune seule sorte de lois. Ou encore, pour Bel, le miroir en changeant dâinclinaison « ne bouge pas » (= ne change pas) la direction relative des rayons. De mĂȘme Sav aprĂšs avoir dit le contraire (« quand on bouge le miroir » au sens du rĂŽle des pentes « on change dâangle ») rĂ©agit en postulant la constance. Cela dit, comment assurer cette constance ? Du fait quâil est malaisĂ© de se reprĂ©senter une constance relative lors de modifications continuelles du systĂšme de rĂ©fĂ©rence (= le plan de rĂ©flexion constituĂ© par le miroir), lâhypothĂšse la plus simple est naturellement de recourir Ă une constance absolue : dâoĂč la supposition dâune rĂ©flexion Ă angle droit, la perpendiculaire Ă©tant la plus facile des directions Ă intuitionner si la rĂ©fĂ©rence change 3. Il sây ajoute lâargument de Gar : « quand on regarde (un miroir), il vous montre tout droit », mais qui est davantage une mauvaise justification surajoutĂ©e que la raison de sa loi.
Cela dit, lorsque lâexpĂ©rience dĂ©ment cette hypothĂšse dâune rĂ©flexion Ă 90°, lâidĂ©e devenant ensuite la plus simple est celle dâune constance relative et non plus absolue, ce qui conduit Ă lâĂ©galitĂ© des angles dâincidence et de rĂ©flexion. Il est, en effet, frappant de voir avec quelle rapiditĂ© ces sujets intermĂ©diaires passent de la perpendicularitĂ© Ă cette Ă©quivalence : voir par exemple Gar qui saute dâun bond de lâangle droit Ă 40° = 40°, ou Bel et Sav presque aussi prompts Ă changer dâopinion. Quant aux sujets francs Car Ă Pat, ils supposent dĂšs le dĂ©part cette Ă©galitĂ© des angles et il ne semble pas quâelle ait Ă©tĂ© apprise scolairement, puisque avant de lâaffirmer comme nĂ©cessaire ils commencent par des formules de prudence (« à peu prĂšs », « ça dĂ©pend »).
5. Conclusions
Il nous reste Ă rechercher les facteurs de cette Ă©volution conduisant du stade I au stade III, et les rĂŽles respectifs de lâaction et de sa conceptualisation en tant quâorganisation des observables relevĂ©s sur cette action ou sur ses objets.
En ce qui concerne le stade I, au cours duquel le sujet ne parvient pas de lui-mĂȘme Ă se servir du miroir comme dâun rĂ©flecteur mais arrive frĂ©quemment, une fois fourni un exemple de cette action, Ă la reproduire ou Ă lâadopter Ă de nouvelles situations, nous avons dĂ©jĂ vu que, si les rĂ©gulations sensori-motrices intervenant en de tels actes supposent lâutilisation de directions et donc de mouvements implicites, lâenfant ne prend aucune conscience de ces conditions et ne voit dans le miroir quâune machine Ă produire des images quâil suffit de mettre en contact, dâune maniĂšre ou dâune autre, avec la lampe et lâĂ©cran pour que la lumiĂšre passe de celle-lĂ Ă celui-ci sans continuitĂ© cinĂ©matique.
La premiĂšre question que soulĂšve le niveau IIA est alors de comprendre comment le sujet en vient Ă utiliser de lui-mĂȘme le miroir Ă titre de rĂ©flecteur. Il y a lĂ , bien entendu, un progrĂšs facile Ă mettre en relation avec toutes les conduites relatives Ă la transmission des mouvements, etc., au sein desquelles on voit la transitivitĂ© logique qui se forme vers 7-8 ans ĂȘtre attribuĂ©e aux objets eux-mĂȘmes sous les espĂšces dâune « transmission mĂ©diate », qui prend un caractĂšre semi-interne lorsque les mĂ©diateurs demeurent immobiles. Le sujet constatant donc que la lumiĂšre de la lampe peut se reflĂ©ter dans le miroir ou sur lâĂ©cran et quâun miroir regardĂ© par un personnage lui renvoie sa propre image doit en conclure par transitivitĂ© que le miroir est susceptible de renvoyer la lumiĂšre de la lampe Ă lâĂ©cran si cette lumiĂšre est dâabord projetĂ©e sur le miroir. Mais dans notre perspective actuelle oĂč il sâagit de mettre la conceptualisation en rapport avec les actions, on ne saurait invoquer la transitivitĂ© logique comme se constituant indĂ©pendamment des conditions causales de ces actions : il faut donc admettre, dans le cas particulier, quâen manipulant des miroirs M avant les prĂ©sentes expĂ©riences, le sujet a pu constater la possibilitĂ© de voir en eux, lorsquâon les oriente de diverses maniĂšres, des objets X non visibles directement par le sujet S, dâoĂč la transmission X â M â S, donc X â S mĂȘme si X et S ne sont pas reliĂ©s par me droite. Ce nâest certes pas Ă dire que la transitivitĂ© en gĂ©nĂ©ral ait une origine empirique, car, pour interprĂ©ter sous cette forme la sĂ©quence prĂ©cĂ©dente, il faut utiliser des opĂ©rations endogĂšnes, mais la constitution de celles-ci est naturellement favorisĂ©e par les correspondances ou morphismes entre certains contenus et ces formes ; et, au niveau IIA, de telles correspondances se multiplient en tous les domaines.
Cela dit, le second problĂšme que soulĂšve le niveau IIA est de comprendre pourquoi, si la transitivitĂ© naissante rend possible lâutilisation spontanĂ©e des miroirs Ă titre de mĂ©diateurs, le sujet nâen prend pas mieux conscience des conditions de dĂ©placement de la lumiĂšre et de direction des rayons quâutilise en fait le rĂ©glage continu de ces rĂ©flecteurs. Mais prĂ©cisĂ©ment, si câest la transitivitĂ© qui permet au sujet de dĂ©couvrir lâemploi du miroir, et non pas une suite dâexpĂ©riences dĂ©taillĂ©es, il lui suffira pour interprĂ©ter conceptuellement son action dâinvoquer la liaison globale lampe â miroir â Ă©cran Ă titre de coordination infĂ©rentielle sans avoir Ă prĂ©ciser le dĂ©tail des observables de dĂ©placement et de direction, cette coordination conduisant tĂŽt ou tard Ă les analyser mais ne les prĂ©supposant pas : il suffira donc au sujet dâadmettre, Ă titre de rĂ©sultats de ses actions, que la lumiĂšre de la lampe se reflĂšte quelque part sur le miroir, et en repart quelque part pour atteindre lâĂ©cran, sans avoir Ă se demander sâil sâagit dâactions Ă distance ou de dĂ©placements continus dans lâespace, ni sâil y a jonction cinĂ©matique et spatiale (angles, etc.) entre ces arrivĂ©es et ces dĂ©parts : dâoĂč la prise de conscience notablement insuffisante des rĂ©glages pourtant bien rĂ©ussis par lâaction.
Par contre il va de soi que, sous lâinfluence de cette coordination, les rĂ©glages devenant de plus en plus actifs vont peu Ă peu conduire Ă lâanalyse de ces observables : dâoĂč, en premier lieu, lâidĂ©e du mouvement de la lumiĂšre dans lâespace, propre au niveau IIB, et qui est sans doute suggĂ©rĂ©e par les constatations relatives Ă la mobilitĂ© du rĂ©glage qui se dĂ©place Ă la moindre modification des positions du miroir. Mais alors de nouvelles coordinations infĂ©rentielles sâensuivent, dont les unes sont valables (la continuitĂ© du mouvement attribuĂ© Ă la lumiĂšre entraĂźnant lâidĂ©e dâun point de jonction unique entre une incidence et une rĂ©flexion, ou la notion de leurs directions opposĂ©es et symĂ©triques si le miroir est « droit »), mais les autres erronĂ©es (lâidĂ©e dâun mouvement entraĂźnĂ© par la pente si le miroir est inclinĂ©). Les infĂ©rences ainsi provoquĂ©es ne suffisent donc pas Ă assurer les anticipations nĂ©cessaires Ă la solution du problĂšme des deux miroirs.
Enfin, aprĂšs lâĂ©tape intermĂ©diaire dâune rĂ©flexion constante Ă angle droit, dont nous avons vu les raisons, une gĂ©omĂ©trisation complĂšte des relations entre incidences et rĂ©flexions devient possible, qui caractĂ©rise le stade III : il y a alors subordination des actions Ă la comprĂ©hension qui assure seule leur rĂ©ussite.