Conclusions générales a
Le propre des situations analysées en cet ouvrage étant de comporter une résistance des objets, d’où une réussite des actions par étapes ou coordinations successives et non pas de façon précoce comme en notre étude sur la prise de conscience 1, le premier objet de ces conclusions sera naturellement de vérifier si l’ensemble des résultats ainsi obtenus confirme ou non l’interprétation proposée en cette recherche antérieure quant à l’autonomie initiale de l’action et au processus de la conceptualisation consciente en son passage de la périphérie aux mécanismes centraux. Après quoi nous aurons à nous demander ce que nous ont appris les nouveaux faits, recueillis ici, en ce qui concerne les effets en retour des conceptualisations sur les actions et les rôles respectifs ou significations de la réussite pratique et de la compréhension notionnelle. Cela nous conduira à l’examen du double processus explicatif et implicatif de la compréhension et finalement aux rapports observés entre les affirmations et les négations.
I. Processus de la prise de conscience et effets en retour de la conceptualisation sur l’action
Les deux hypothèses principales défendues en notre ouvrage précédent étaient donc que l’action constitue une connaissance (un « savoir faire ») autonome, dont la conceptualisation ne s’effectue que par prises de conscience ultérieures ; et que celles-ci procèdent selon une loi de succession conduisant de la périphérie au centre, c’est-à -dire partant des zones d’accommodation à l’objet pour aboutir aux coordinations internes des actions. Or, ces suppositions, faciles à vérifier dans le cas des actions à réussite précoce, se confirment également dans les présentes situations, où les réussites n’ont plus lieu que par étapes plus ou moins espacées ; mais il faut y ajouter qu’à partir d’un certain niveau il y a influence en retour de la conceptualisation sur l’action.
En ce qui concerne les retards de la prise de conscience, nous voyons par exemple, dans le cas des châteaux de cartes (chap. Ier), les sujets du niveau IA réussir à construire des toits (à deux cartes), des maisons à quatre cartes ou des figures en ⊤, mais, dans leur conceptualisation, ils ne remarquent pas le rôle des inclinaisons et ne comprennent, ni la réciprocité des appuis dans la situation du toit, ni les effets différents d’appuyer et de retenir dans celle du ⊤ où l’une des deux cartes est verticale et l’autre inclinée. Dans le cas des planchettes en surplomb (chap. IV) les sujets du même niveau IA savent les faire tenir en équilibre sans que la partie dominant le vide soit plus longue que celle qui reste sur le support, mais ils ne prennent pas conscience de cette condition. Pour ce qui est d’une réflexion simple de la lumière en un miroir (chap. XII) les jeunes sujets savent diriger le faisceau lumineux, mais ne se doutent pas, dans leur conceptualisation, que la lumière parcourt un chemin, etc. Bref, pour ce qui est des réussites élémentaires nous retrouvons constamment le retard de la conceptualisation sur l’action, ce qui montre l’autonomie de cette dernière. D’autre part, la prise de conscience part en chaque cas des résultats extérieurs de l’action pour ne s’engager qu’ensuite dans l’analyse des moyens employés et enfin dans la direction des coordinations générales (réciprocité, transitivité, etc.), c’est-à -dire des mécanismes centraux mais d’abord inconscients de l’action.
Mais si nous retrouvons ainsi, en ce qui concerne les premières réussites, les résultats de l’étude antérieure sur la prise de conscience, la situation se modifie dans le cas des suivantes et nous assistons à partir de certains niveaux à une influence en retour de la conceptualisation sur l’action. C’est ce processus essentiel qu’il s’agit maintenant d’analyser. Un exemple particulièrement instructif est celui de la transmission du mouvement (chap. III), dans lequel il semble que, au niveau où la conceptualisation atteint la transitivité et où l’interprétation fait appel à une transmission médiate semi-interne (l’élan fourni par la bille active « traverse » les billes passives tout en les mettant en mouvement), l’action en est modifiée par une utilisation rapide et systématique de médiateurs : on pourrait croire ainsi que c’est la logique du sujet et les explications physiques qu’il en tire qui modifient sans plus et du dehors les actions en leur fournissant de nouveaux moyens non utilisés jusque-là . Mais le premier point à noter est que cette transitivité ne tombe pas du ciel et qu’elle est engendrée par les actions elles-mêmes avant de devenir un instrument opératoire généralisé. Comme on l’a vu en ce chapitre III, elle est le produit de deux facteurs conjoints : la substitution progressive d’objets matériels et mobiles au corps même du sujet, c’est-à -dire à ses mains, qui jusque-là assurait les liaisons, et un ordre constant de succession subordonnant celles-ci à un système sérial d’ensemble. Or, ce sont là deux progrès dus à la régulation de l’action comme telle. D’autre part, ces progrès fournissent par cela même à cette action et à ses régulations deux dimensions nouvelles : une certaine capacité d’anticipation et un réglage plus actif, c’est-à -dire s’ouvrant sur une possibilité de choix entre moyens différents, sans plus se limiter aux régulations automatiques par simples corrections compensatrices. Or, ces deux facteurs favorisent par ailleurs la prise de conscience, puisque anticipations et choix passent aisément du niveau du comportement matériel à celui de la représentation. Il en résulte que ces diverses modifications constituent une source à la fois de coordinations nouvelles dans l’action et de conceptualisation, sans qu’il y ait, durant ces phases de transformations, deux réalités indépendantes l’une de l’autre : il y a au contraire, d’un côté, des coordinations de mouvements, donc matérielles et causales, et de l’autre des connexions logiques ou implicatrices, mais ce sont là les deux faces d’une même organisation, tandis que dans les cas où la prise de conscience n’a lieu que bien après les réussites précoces d’actions rapidement organisées, cette conceptualisation avec retard ou décalage suppose une reconstruction moins immédiatement dépendante. Ce n’est pas à dire que dans les cas où les élaborations sont synchrones et solidaires il n’y ait pas de constructions : seulement il s’agit de réorganisations conjointes, quoique plus ou moins profondes.
Cela dit, on voit alors en quoi va consister l’influence en retour de la conceptualisation sur l’action, quand bien même celle-là tire sa substance de celle-ci. Il ne s’agira pas d’une transposition des interprétations que se donne la pensée des observables sur l’objet ou sur l’action elle-même pour en tirer un programme de détail calqué sur les explications causales, etc. : en d’autres termes, ce n’est pas parce qu’au niveau IIA le sujet s’explique la transmission par le passage d’un « élan » et « à travers » les billes passives ou médiatrices qu’il va organiser son action pour capter cet « élan » et faciliter sa circulation à l’intérieur des billes (à la manière dont un technicien au courant de l’électromagnétisme va construire des appareils inspirés par le détail des théories tirées des équations de Maxwell). Ce que la conceptualisation fournit à l’action c’est un renforcement de ses capacités de prévision et la possibilité, en présence d’une situation donnée, de se donner un plan d’utilisation immédiate. En d’autres termes, cet apport consiste en accroissement du pouvoir de coordination déjà immanent à l’action, et cela sans que le sujet établisse alors de frontières entre sa pratique (« que faire pour réussir ? ») et le système de ses concepts (« pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? »). D’ailleurs, même dans les situations où les problèmes sont distincts et où il s’agit de comprendre et non pas de réussir, le sujet, devenu capable grâce à ses actions (et cela déjà au même niveau) de structurer opératoirement le réel, demeure longtemps inconscient de ses propres structures cognitives : même s’il les applique pour son usage individuel et même s’il les attribue aux objets et aux événements pour les expliquer causalement, il ne fait pas de ces structures un thème de réflexion avant d’avoir atteint un niveau bien plus élevé d’abstraction.
Pour prendre un autre exemple, lorsque les enfants du chapitre VI découvrent ou imitent la manière de se servir d’une barre pivotant en son centre pour déplacer un objet, ils n’en prennent conscience qu’avec des déformations notables, ne comprenant pas que leur doigt fait tourner la barre et s’engage ainsi à une extrémité de celle-ci dans la direction inverse de celle où s’orientera l’autre extrémité. Il y a donc là un cas typique de ces retards de la prise de conscience par rapport à l’action sur lesquels nous avons insisté dans le cas des réussites précoces et cette conceptualisation procède bien comme d’habitude de la périphérie au centre, puisqu’elle ne prend d’abord acte avec justesse que du résultat de l’action et ne parviendra qu’au niveau IB à atteindre les moyens et à s’apercevoir du fait qu’il y a eu rotation. À ce niveau IB conceptualisation et action commencent à se rapprocher en ceci qu’il y a à la fois anticipation et utilisation du pivotement de la barre en tant que mouvement de sens inverse de ses deux extrémités. Mais la compréhension de cette rotation, autrement dit son interprétation conceptuelle, demeure en retard, en ce sens que le pivot n’est pas conçu comme un simple instrument de fixation permettant un mouvement circulaire sans déplacement du centre de la barre, mais est revêtu d’un pouvoir dynamique comme si c’était lui qui était chargé de « faire tourner ». Par contre, ni en action ni en conceptualisation le sujet ne parvient à tenir compte de ce qui se passera en modifiant le rayon d’action de cette barre, c’est-à -dire en plaçant le pivot, non plus en son centre mais plus près de l’une des extrémités. Au niveau IIA il y a au contraire anticipation des effets de ce changement du point de fixation du pivot et nous retrouvons alors la situation discutée tout à l’heure où conceptualisation et action sont du même niveau : cette anticipation constitue, en effet, à la fois un produit des coordinations motrices de l’action (prévoir l’aboutissement du trajet de la partie de la barre comprise entre le pivot et l’extrémité libre) et d’une coordination inférentielle de la conceptualisation (représentation du pivotement et de sa rotation en cette nouvelle situation). De même le sujet résout la question V (voir les figures du chapitre VI) en substituant la barre A à son doigt, ce qui est à nouveau une démarche simultanée de l’action comme telle et de la conceptualisation avec son pouvoir d’inférence. Par contre le passage des situations V à VI et la solution des questions VII et VIII demeurent impossibles, tandis qu’au niveau IIB ces coordinations entre les translations et les rotations s’acquièrent peu à peu par un constant échange entre les tâtonnements de l’action avec régulations automatiques et les inférences de la conceptualisation. Enfin au stade III nous assistons à un renversement complet et d’ailleurs progressif des rapports entre la conceptualisation et l’action : au niveau IIIA (11-12 ans) les questions VII et VIII (deux ou trois pivots sur des barres horizontales reliées par des barres verticales sans pivot permettant de faire tourner les autres) sont résolues par essais successifs et le sujet découvre ainsi au plan de la conceptualisation la non-commutativité des rapports entre translations et rotations. Au niveau IIIB (14-15 ans) cette loi est enfin déduite et pas seulement constatée : à l’abstraction réfléchissante succède ainsi une « abstraction réfléchie » où le produit de la précédente est lui-même devenu objet de réflexion et de formulation consciente : en ce cas devient possible une programmation complète de l’action à partir de la conceptualisation (en particulier quand les pivots ne sont pas fixés et qu’on demande au sujet de les placer lui-même pour obtenir tel ou tel résultat) et la situation initiale du niveau IA est ainsi totalement renversée. Rappelons que, pour vérifier cette libération progressive et cette autonomie finalement entière de la conceptualisation avec son pouvoir de coordinations inférentielles, nous avons procédé à un examen de la mémoire, après une ou deux semaines. Or, ce n’est qu’au stade III que le souvenir devient fidèle aux conceptualisations obtenues, même lorsqu’elles l’ont été avec hésitations et tâtonnements, ainsi qu’aux actions réussies même lorsqu’elles l’ont été par « essais et erreurs ». Il y a là un indice de plus de l’instabilité des échanges entre actions et conceptualisations même lorsqu’ils commencent à être effectifs comme durant le stade II.
Au total il est donc clair que si les présents résultats vérifient les conclusions de l’étude antérieure sur la prise de conscience sur les retards de celle-ci par rapport aux réussites précoces de l’action et sur son processus dirigé de la périphérie aux régions centrales de cette action, ils nous mettent en présence de situations nouvelles lorsque les réussites pratiques ne s’effectuent que par étapes avec coordinations progressives de niveaux bien distincts et espacés : en ces cas, on assiste d’abord à une phase plus ou moins longue (et principalement au stade II) où l’action et sa conceptualisation sont à peu près de même niveau et où s’effectuent de constants échanges entre deux. Et enfin, au stade III, il y a renversement entier de la situation initiale et la conceptualisation fournit alors à l’action, non plus seulement des plans restreints et provisoires qui seront révisés et ajustés en cours d’exécution, mais une programmation d’ensemble analogue à ce que l’on observe aux stades moyens de la technique adulte, lorsque la pratique s’appuie sur des théories.
La question se pose alors de savoir si nous retrouverons en ces formes supérieures de conceptualisation le processus général conduisant de la périphérie au centre. Mais auparavant il importe de discuter de la nature des coordinations successives de l’action et de celle des coordinations conceptuelles.
II. Réussir et comprendre
La réponse au problème soulevé par le titre de cet ouvrage semble au premier abord bien simple : réussir c’est comprendre en action une situation donnée à un degré suffisant pour atteindre les buts proposés, et comprendre c’est réussir à dominer en pensée les mêmes situations jusqu’à pouvoir résoudre les problèmes qu’elles posent quant au pourquoi et au comment des liaisons constatées et par ailleurs utilisées dans l’action. Mais, comme dit la chanson, « si c’était pour en arriver là  », ce n’eût pas été la peine de réunir tant de matériaux. Il est, en effet, clair que cette solution de sens commun n’explique en rien, ni l’avance initiale considérable de la réussite pratique sur la compréhension conceptuelle avec renversement ultérieur de cette situation, ni la nature épistémologique des processus consistant à « comprendre en action » ou à « réussir en pensée ». En fait les problèmes sont plus profonds et ils reviennent à déterminer en quoi consistent les coordinations de l’action, si l’on s’en tient à ses schèmes propres, et les coordinations conceptuelles, logico-mathématiques ou causales, auxquelles aboutit la pensée, dès les prises de conscience élémentaires et jusqu’aux conceptualisations supérieures.
1) À ne considérer que les données d’évidence, il existe, en effet, une différence de nature, et même assez sensible, entre les deux types de coordinations, en ce sens que le premier est de caractère matériel et causal, puisqu’il s’agit de coordonner des mouvements, même s’ils sont guidés par des indices perceptifs, tandis que le second est de nature implicatrice (au sens des liaisons entre significations, donc de l’« implication signifiante » ou implication au sens large, et non pas seulement entre propositions), même si parmi ses éléments on trouve des représentations de mouvements. En ce cas l’antériorité et l’autonomie des coordinations de l’action, mais en même temps leurs limitations (puisqu’à partir d’un certain niveau il faut bien qu’elles soient complétées, puis dirigées et enfin remplacées par celles de la pensée) résultent du fait qu’en tant que matérielles elles procèdent systématiquement de proche en proche, ce qui assure une accommodation continuelle au présent, en évitant les divagations, en même temps qu’une conservation facile du passé, puisqu’il est lui aussi matériel, mais ce qui empêche les inférences se rapportant au futur, à l’espace lointain et au possible. Au contraire les coordinations de la pensée parviennent à réunir les données multiples et successives en tableaux d’ensemble simultanés, ce qui décuple leurs pouvoirs en extension spatio-temporelle, en vitesse et en déductions sur le possible, mais en payant ces avantages, si la pensée ne se soumet pas à des règles strictes de compositions, par d’innombrables risques de déformations ou d’erreurs concernant la reconstitution nécessaire du passé, les lectures ou l’interprétation du présent et les spéculations sur le possible ou l’avenir.
Cette opposition entre les coordinations matérielles de proche en proche et les coordinations mentales par ensembles simultanés, sur laquelle nous insistions déjà jadis en ce qui concerne l’intelligence sensori-motrice, se retrouve en chacune des analyses précédentes. À considérer, par exemple, les dominos alignés du chapitre II, il est clair que toutes les liaisons initiales y sont de nature physique et s’établissent de proche en proche. Un domino est un objet matériel. Le faire tomber sur un autre pour entraîner sa chute ne suppose qu’un mouvement de la main et une pression du premier sur le second, autant de séquences physiques apprises grâce aux expériences antérieures et retenues par les schèmes moteurs sans besoin de mémoire d’évocation. Que le premier domino doive être proche du second, une distance trop grande les empêchant de se toucher, est à nouveau une condition physique imposée par l’expérience, etc. Que ces coordinations matérielles procèdent, d’autre part, de proche en proche, cela est si clair que, jusqu’au stade II, le sujet ne parvient même pas à prévoir que, si le premier domino fait tomber le second, et peut-être de même si celui-ci agit alors sur le troisième, la chute du premier n’aura aucun effet sur le quatrième, ce dernier étant « trop loin ». Aux débuts du niveau IIA, on trouve encore des sujets intermédiaires de 7 ans (voir Cri, Ari et Tié au § 3 au chap. II) pour lesquels il n’y a anticipation des effets jusqu’au douzième élément qu’à la condition de poser les questions un élément après l’autre jusque vers 5 ou 6. Ce n’est qu’ensuite que la transitivité ou la récurrence des chutes ne sont admises sans hésitations.
Cela étant, le premier problème est de comprendre comment une coordination matérielle et causale peut aboutir à des connaissances qui, tout en se limitant à un « savoir faire » sans atteindre la représentation ni la compréhension, n’en élaborent pas moins des structures qui préfigurent les structurations opératoires, les coordinations les plus générales de l’action (ordre, emboîtements, correspondances, etc.) étant isomorphes à certaines de celles de la logique. La raison de ces pouvoirs cognitifs de l’action est naturellement que sa causalité n’est pas une causalité quelconque, sauf en ce qui concerne ses effets sur l’objet, mais bien une causalité organique ou biologique et par conséquent cybernétique, avec les capacités d’organisation et même d’auto-organisation que ces relations causales spécifiques permettent d’atteindre grâce à leurs boucles. Autrement dit les mouvements qui constituent l’action ne se succèdent pas linéairement, mais s’enchaînent sous forme de cycles relativement fermés en quoi consistent les schèmes, et ceux-ci répondent à une téléonomie (satisfaction des besoins). Ces schèmes se conservent par leur exercice même et leur utilisation des objets revient à les intégrer en ces cycles, ce qui est un processus d’assimilation cognitive. Celle-ci remonte biologiquement très haut et J. Monod a décrit cette sorte de stéréo-discrimination 2 qui permet aux protéines de distinguer des macromolécules par leur forme, ce qui confère la capacité d’effectuer des sortes de choix en vue des synthèses poursuivies. Que les schèmes et leur fonctionnement assimilateurs aient besoin d’indices perceptifs avec un rôle de guidage conduit naturellement à laisser ouverte la question de la conscience élémentaire dont peut s’accompagner l’activité sensori-motrice, mais, si cette question intéresse la préparation des prises de conscience ultérieures avec conceptualisation et intégrations en systèmes de significations, elle demeure secondaire quant à la nature matérielle du fonctionnement des schèmes, puisqu’il existe tous les intermédiaires entre les déclencheurs biologiques et la perception consciente. Quant aux anticipations dont se révèle capable l’intelligence sensori-motrice, elles ne supposent pas de déductions constructrices, comme ce sera le cas de la prévision des nouveautés aux niveaux de la conceptualisation, mais reposent sur les informations antérieures et l’utilisation de l’expérience : du fait que les schèmes d’assimilation peuvent se modifier par accommodation aux objets et qu’ils sont ainsi aptes à des corrections diverses, ils parviennent à appliquer à des situations analogues ce qui a été enregistré précédemment.
En un mot si l’action peut jouer un rôle considérable et même très nécessaire dans la formation des connaissances ultérieures tout en demeurant, en son essence, matérielle et causale, c’est là un problème qui relève de l’ensemble des relations entre la biologie et les activités cognitives et ce n’est donc pas le lieu de revenir sur ces questions assurément très complexes, mais dont nous avons traité ailleurs 3. Notre tâche présente consiste en revanche à chercher ce qu’il y a de spécifique dans la conceptualisation et la compréhension, bien qu’elles procèdent d’abord par une prise de conscience de mécanismes aussi différents d’elles que sont les coordinations propres à l’action matérielle elle-même.
2) L’hypothèse est alors que le caractère le plus général des états conscients, depuis les prises de conscience élémentaires, fiées aux buts et résultats des actions, jusqu’aux conceptualisations de niveaux supérieurs, est d’exprimer des significations et de les relier par un mode de connexion que nous appellerons faute de mieux l’« implication signifiante » 4. En ce cas, tout ce qui concerne l’action et son contexte peut être traduit en représentations significatives par le moyen des instruments sémiotiques courants (langage, images, etc.), mais le noyau fonctionnel des coordinations elles-mêmes, qui constitue l’essentiel et qui, au plan de l’action, demeure de nature causale, trouve alors son équivalent, au plan de la pensée, dans ce qui est en fait l’héritage le plus direct de l’action : le système des coordinations opératoires, qui transforme les objets de la pensée comme l’action modifie les objets matériels. À cet égard l’opération n’est pas la représentation d’une action : elle est à proprement parler encore une action puisqu’elle est constructive de nouveautés, mais c’est une action « signifiante » et non plus physique, en ce que les liens qu’elle utilise sont de nature implicatrice et non plus causale. Or, sur ce point où la jonction de l’action et de la pensée est la plus intime, intervient de la manière la plus décisive le rapport général d’isomorphisme que l’on peut discerner entre le physiologique et la conscience : l’isomorphisme de la causalité et de l’implication 5, tel que, dans le cas particulier, ce composé sui generis de production et de conservation qui caractérise l’opération corresponde à une composition parallèle en ce qui concerne la causalité. C’est en ce sens profondément unitaire que l’on peut qualifier l’opération d’action intériorisée.
Pour en revenir au problème des rapports entre réussir et comprendre, si le passage de l’action à la conceptualisation consiste en une sorte de traduction de la causalité en termes d’implication, on peut alors se demander ce que cet autre système d’expressions ou autre structuration comporte en fait de progrès. Or, l’implication étant une connexion entre significations, ce progrès est notable et consiste en ceci que, si les coordinations causales des actions permettent d’atteindre leurs buts matériels, ce qui est un acquis comportant sa valeur mais un acquis limité, le système des implications signifiantes fournit un élément qui n’est compris ni dans les buts ni dans les moyens employés : c’est la détermination des raisons, en dehors desquelles les réussites ne demeurent que des faits sans signification. En un mot, comprendre consiste à dégager la raison des choses, tandis que réussir ne revient qu’à les utiliser avec succès, ce qui est certes une condition préalable de la compréhension, mais que celle-ci dépasse puisqu’elle en arrive à un savoir qui précède l’action et peut se passer d’elle.
Cette période finale de dépassement soulève néanmoins un problème, car, s’il y a isomorphisme entre les structures causales des actions et de leurs objets et les structures implicatrices de la pensée, les secondes se bornant à fournir la raison des premières, comment expliquer que ces raisons deviennent autonomes au point de se passer de tout objet actuel ? Il y a à cela deux réponses complémentaires. La première est que, cherchant la raison d’un phénomène physique (par une explication causale construite au moyen de la conceptualisation du sujet et cherchant à atteindre la causalité effective ou objective du phénomène mais sans se confondre avec elle), le sujet en vient nécessairement à situer en un monde de relations possibles les relations réelles actuellement observées : même en des situations aussi simples que la chute récurrente des dominos (chap. II) ou la suite des translations et pivotements de la question VIII bis du chapitre VI, le sujet a besoin pour comprendre le processus de construire en pensée des séries indéfinies avec récurrence, transitivité ou alternances régulières, etc., les séquences constatées devenant un simple secteur de ce possible illimité. Or étendre la recherche des raisons au monde infini des possibles exige assurément un dépassement de l’action. En second lieu, si, au niveau où s’élaborent les opérations concrètes par un échange continu d’influences entre l’action, dont elles procèdent, et la conceptualisation qui les rend implicatrices, il n’y a pas encore dépassement de la première par la seconde, en revanche le pouvoir opératoire ainsi conquis par le sujet va se prolonger indéfiniment par la construction de nouvelles opérations sur les précédentes, ces opérations de deuxième puis de nième puissance s’engageant également en un monde de possibles qui dépasse nécessairement les limites de l’action. En un mot, la compréhension ou recherche de la raison ne peut que dépasser les réussites pratiques et enrichir la pensée dans la mesure où, pour les deux motifs précédents et conjoints, le monde des « raisons » s’élargit sur les possibles et déborde ainsi le réel.
III. De la périphérie au centre et le rôle de l’avenir
1) Comme annoncé, il s’agit maintenant d’examiner, étant donné cette indépendance progressive de la conceptualisation, si elle continue à suivre de son côté un processus conduisant de la périphérie aux régions centrales, autrement dit des zones d’interaction P les plus extérieures et immédiates entre le sujet et l’objet vers les mécanismes centraux C de coordinations propres aux sujets et les événements cachés et, en ce sens, centraux (C’) propres à la causalité intime de l’objet. Or, il est clair que le dépassement de l’action par la conceptualisation, auquel nous font assister les faits décrits en cet ouvrage, ne modifie en rien les rapports entre la périphérie et les deux centres C et C’ ni les relations d’équilibre entre les progrès vers l’intériorisation logico-mathématique et vers l’extériorisation de l’explication causale, que nous avons décrits dans le volume sur la prise de conscience.
Deux sortes de remarques s’imposent à cet égard. La première est que si l’on peut expliquer le dépassement de l’action par la conceptualisation (ou, disons maintenant, le domaine des réussites par celui des raisons) en invoquant la capacité acquise par le sujet de construire indéfiniment de nouvelles opérations sur les précédentes, cela ne signifie pas qu’il y ait là constructions pures sans référence à un mouvement rétrospectif ramenant de la périphérie aux centres des structurations opératoires : il est clair, au contraire, que chaque construction nouvelle s’appuie, en son point de départ, sur des éléments qui sont tirés des niveaux antérieurs par abstractions réfléchissantes. Nous avons insisté sur de tels processus dans la conclusion des chapitres IX et X et il est inutile d’y revenir. Or, avant même de pouvoir procéder par réflexion consciente et d’aboutir ainsi à des « abstractions réfléchies », l’abstraction réfléchissante consiste déjà à puiser dans les mécanismes formateurs et à se rapprocher ainsi de régions plus « centrales » et il en va a fortiori de même pour les abstractions réfléchies. À prendre un exemple dans les mathématiques contemporaines, l’idée de « catégorie » (une classe d’éléments avec tous les morphismes qu’elle comporte) n’a pas été tirée de celle de « structure » (au sens des Bourbaki), mais bien des « applications » ou isomorphismes qui ont permis aux Bourbaki de déterminer l’existence de leurs structures : l’abstraction s’est donc faite ici à partir des mécanismes formateurs du système antérieur et non pas de leurs résultats. Il y a ainsi eu, dans notre terminologie, mouvement vers la région centrale (C) des coordinations, à partir d’un état plus périphérique.
La seconde remarque tient au processus de l’explication causale, donc à ce qu’on constate dans la direction de l’extériorisation. À cet égard, il est clair que partant des phénomènes les plus apparents pour en chercher la raison, l’explication ne fera jamais, même aux paliers supérieurs de la pensée scientifique, que déplacer le problème ou plutôt d’en soulever de nouveaux à propos de l’explication trouvée : partant d’un modèle A qui explique le phénomène périphérique P, en en dégageant la raison, il s’agira ensuite de trouver le pourquoi ou le comment de telle transformation invoquée dans le modèle A, d’où la nécessité d’un nouveau modèle B portant sur l’un des aspects de A. Et ainsi de suite par une alternance sans fin des pourquoi et des comment. Il n’est pas alors besoin d’insister pour comprendre que cette suite de « raisons » se rapproche par approximations successives des régions centrales (C’) de l’objet.
Or, le fait remarquable est que, même dans les régions où la conceptualisation déborde largement l’action et en inspire le détail comme dans les actions expérimentales du physicien (au lieu d’en suivre pas à pas les tâtonnements comme aux niveaux élémentaires de IA à II étudiés en cet ouvrage), il y a corrélation constante entre les progrès de l’intériorisation (vers C) et ceux de l’extériorisation (vers C’) : tantôt ce sont les structures et les opérateurs construits par la pensée autonome du mathématicien qui servent après coup d’instruments explicatifs en physique (comme cela a été le cas dans les domaines de la relativité et en plusieurs de ceux de la microphysique), tantôt c’est la découverte de faits expérimentaux nouveaux qui posent des problèmes au théoricien et aboutissent à la construction (par reconstruction et non par copie ou reflet) de nouveaux instruments mathématiques (comme cela a été le cas à propos des « spins » ou, de façon frappante, dans celui du delta de Dirac et de l’invention par Schwarz du calcul des distributions). Du point de vue psychologique il y a là un prolongement spectaculaire de cet équilibre constant entre les mouvements d’intériorisation et d’extériorisation qui se laisse apercevoir dès ses débuts les plus modestes dans le cas des structures opératoires et des explications causales fondées sur les actions expérimentales de l’enfant 6.
2) Cette forme d’équilibre étant l’un des aspects du processus général d’équilibration 7 qui caractérise le développement des fonctions cognitives il peut être utile de consacrer quelques lignes à un problème qui se pose nécessairement lorsqu’il s’agit des relations entre comprendre et réussir. Les étapes et les réussites de l’action sont, en effet, toujours fonction de rapports de finalité, autrement dit de projets à courte ou longue échéance, tandis que comprendre ou trouver les raisons constitue bien, si l’on veut, une fin permanente et globale, mais dont l’influence se traduit par des processus d’équilibration d’ensemble bien plus que par un finalisme différencié dans le détail. Quel est alors le rapport entre la finalité et l’équilibration ?
En son ouvrage posthume Marxisme et sciences humaines, L. Goldmann soutient qu’« une dimension essentielle pour tout structuralisme génétique généralisé est celle de l’avenir » (p. 25) et il ajoute : « celle de l’avenir comme facteur déterminant du présent » en y voyant une intervention nécessaire du finalisme au sens classique, mais tout en lui substituant, en un autre passage, les « forces d’équilibration dynamique orientées vers l’avenir » (p. 25). Or il y a là une série de problèmes : ce n’est assurément pas l’avenir qui détermine le présent, mais bien le désir d’atteindre dans l’avenir un résultat anticipé actuellement. D’autre part, il est clair que ni ce désir conscient, ni ces anticipations ne suffisent à rendre compte du processus même de l’équilibration qui seul rendra possible la réalisation progressive de ces projets. Parmi les questions que soulève le jeu complexe des prises de conscience et conceptualisations caractéristiques de nos stades, on retrouve donc celle des relations entre la finalité consciente et les régulations équilibrantes ouvertes sur l’avenir lors du passage de chaque niveau au suivant, mais sous une forme dont on s’accorde aujourd’hui à y voir une « téléonomie » de nature causale que l’on doit substituer à la « téléologie » ou « finalité » au sens ancien du terme.
À débuter par l’action à elle seule, un premier facteur essentiel dans la succession des stades est effectivement qu’à chaque niveau et en chaque situation particulière le sujet poursuit un but plus ou moins conscient (ce que l’on appelle couramment la « motivation » de l’acte), ne serait-ce que de se conformer à celui que proposent les consignes reçues. Mais une série de buts dérivés s’y ajoutent en cours de route : d’abord de trouver les moyens de corriger l’action en cas de non-réussite, et ensuite de parvenir à comprendre la raison des échecs et (mais peut-être avec un décalage) celle des succès. Seulement, trois sortes de faits montrent qu’il n’y a là aucune « finalité » au sens classique du terme, c’est-à -dire aucune action de l’avenir sur le présent.
En premier lieu, ce n’est pas l’avenir comme tel qui joue un rôle en ces buts, mais la représentation de ce qu’il s’agit d’obtenir dans cet avenir, ce qui est tout autre chose : cette représentation constitue certes une anticipation, mais une telle prévision se réduit à un processus inférentiel ou implicatif actuel et toujours fondé sur des informations antérieures et non pas ultérieures ! En second lieu, contrairement à la notion finaliste des « causes finales », selon laquelle le but est censé engendrer causalement la production ou réalisation des moyens, aucun des buts mentionnés à l’instant ne suscite autre chose que la recherche, et non pas la découverte ou l’invention assurées, des moyens adéquats. En troisième lieu, que le but initial des actions du sujet soit déterminé par la consigne ou par une intention spontanée du sujet, les buts secondaires à considérer comme « dérivés » ne découlent pas de ce but initial, mais sont déclenchés en cours de route par le déroulement des tâtonnements du sujet, donc par le processus même de l’équilibration.
En quoi consiste alors ce processus, considéré du point de vue des questions de finalité ? Rappelons d’abord que, dans le comportement, un but correspond à un besoin et que le besoin est l’expression d’une lacune, autrement dit d’un déséquilibre, tandis que la satisfaction du besoin consiste en une rééquilibration. Rappelons, d’autre part, qu’une marche progressive vers l’équilibre comporte certes une direction mais nullement, malgré ce caractère orienté, une finalité, comme le montre en thermodynamique l’accroissement de l’entropie, qui est certes dirigé mais, malgré Duhem, non pas finalisé. Il est vrai qu’en une équilibration cognitive deux de ses aspects semblent évoquer la finalité : le caractère de plus en plus anticipateur des régulations (de correction ou de coordination) et le fait que chaque stade prépare le suivant. Mais une anticipation n’est, on vient de le rappeler, qu’une inférence à partir d’informations antérieures, ce qui n’implique donc pas de finalité. Quant à la préparation d’un stade à partir du précédent, il s’agit, d’une part, des lacunes subsistant en celui-ci et, d’autre part, des possibilités ouvertes grâce à ses nouvelles conquêtes, ce qui conduit alors à un nouvel équilibre selon une direction déterminée à la fois par ces lacunes et ces réalisations récentes. Quant à la procédure même des régulations assurant la formation de ce nouvel équilibre et que J. Monod a comparée à tort ou à raison à celle du démon de Maxwell (dont le bilan énergétique a pu être rendu intelligible par Szilard et L. Brillouin), elle comporte certes une « téléonomie » dans la coordination des anticipations et des rétroactions, mais au sens de cet « équivalent mécanique de la finalité » dont on peut parler en cybernétique, c’est-à -dire selon des rapports de causalité, mais circulaires (feedbacks) et non pas linéaires.
Au total, la direction vers l’avenir que rappelle avec raison Goldmann comme l’une des dimensions nécessaires de toute explication en un structuralisme génétique, n’implique en rien une action de l’avenir sur le présent ni donc un finalisme au sens classique du terme, mais essentiellement une évolution toujours orientée (partiellement ou en sa totalité), autrement dit l’intervention nécessaire d’une direction, au sens vectoriel et non pas anthropomorphique de ce terme.
Or, s’il en est déjà ainsi des stades de l’action à elle seule, il en va a fortiori de même de ceux de la conceptualisation : chercher les raisons d’une assertion ou d’un phénomène conduit à des solutions qui soulèveront de nouveaux problèmes avec leurs nouvelles solutions, et ainsi de suite, et cette succession comporte certes une direction, mais reconnaissable seulement après coup (notamment celle qui conduit de P à C et C’), et certainement pas un finalisme tel que les solutions à venir détermineraient les présentes. En d’autres termes cette direction oscille entre une détermination par le passé et une ouverture sur des nouveautés imprévisibles : ce n’est qu’à chaque étape et non pas d’avance, car c’est au moyen seulement des instruments déductifs construits à cette étape que la construction nouvelle et imprévue apparaît rétrospectivement comme nécessaire. Tel est en particulier le caractère surprenant et sui generis des créations mathématiques, qui ne sont ni des découvertes, puisque les êtres ainsi construits n’existaient pas auparavant, ni des inventions puisque leur constructeur n’est pas libre de les modifier à sa guise, mais bien des constructions dont la propriété particulière est de s’imposer comme nécessaires sitôt qu’elles sont achevées et refermées sur elles-mêmes, tandis qu’elles ne l’étaient pas encore au cours de leur élaboration. Du point de vue de la téléonomie il y a donc là l’exemple typique d’une direction sans finalisme, ce qui est précisément le propre d’une équilibration.
IV. Les affirmations et les négations
Au cours des étapes de cette dernière, et aussi bien en ce qui concerne les stades de l’action ou des réussites comme telles que ceux de la conceptualisation ou de la compréhension, il est un problème que l’on rencontre sans cesse et dont nous n’avons néanmoins pas parlé parce qu’il est traité en détail par B. Inhelder, H. Sinclair et M. Bovet dans leurs travaux sur l’apprentissage 8 et que nous en ferons nous-mêmes dans la suite une étude épistémologique de caractère général : c’est le rôle des conflits et des contradictions, dont les « dépassements » constituent un facteur essentiel du développement puisqu’il s’agit en fait de déséquilibres et de rééquilibrations.
Mais il peut être utile de signaler dans les résultats décrits au cours des chapitres précédents une réaction assez remarquable, qui joue un rôle certain dans les questions de contradiction, mais surtout qui explique en bonne partie (d’où l’utilité d’en parler ici) l’existence des déséquilibres initiaux dont on comprendrait mal sans cela le pourquoi : c’est le primat assez systématique dont bénéficient au début les affirmations ou les caractères positifs des actes à accomplir et des situations, par opposition aux négations, soustractions ou de façon générale aux caractères négatifs.
Or, il est clair que si une action est toujours orientée vers son but (en tant qu’anticipation actuelle, comme on vient d’y insister, et non pas d’effet causal de l’avenir sur le présent) et si le but est par essence positif (car un but négatif n’est qu’un moyen pour en atteindre un autre qui est positif), il n’en reste pas moins qu’au début une action s’éloigne de son point de départ et qu’elle revient à supprimer un état initial pour lui en substituer un nouveau. S’il s’agit d’opérations il en va de même : réunir un élément A à un autre B consiste d’abord à enlever A de sa position de départ, de telle sorte qu’au niveau des opérations concrètes où une addition s’effectue par déplacement, une opération additive suppose déjà une soustraction ; il s’y ajoute que chaque opération comporte une inverse, etc. En un mot, il n’est pas d’activité cognitive, qu’il s’agisse d’actions matérielles comme d’opérations mentales, sans que ses éléments positifs soient exactement compensés, mais en droit et en tant que nécessité de caractère logique, par des éléments négatifs leur correspondant terme à terme. Or, la réaction systématique que l’on observe aux niveaux élémentaires consiste en une dévalorisation ou une négligence de ces éléments négatifs, les propriétés positives étant d’abord les seules prégnantes.
À commencer par les déplacements, un exemple type est celui de la construction de chemins équivalents (chap. XI), où le jeune sujet ne s’occupe que de leurs points d’arrivée en négligeant ceux de départ, ce que l’on retrouve en toutes les épreuves analogues portant sur des longueurs lorsqu’elles sont parallèles et évaluées selon leurs dépassements. De même, dans la question des trajets avec démultiplication (chap. X), les sujets des niveaux correspondants pensent qu’ils allongent l’un des fils en tirant dessus, sans songer à faire correspondre à cette addition une soustraction en quelque autre point du dispositif. On observe une négligence analogue des points de départ dans la chute des dominos (chap. II), où le premier d’entre eux est censé faire tomber le suivant sans considération de l’intervalle qui les sépare. Bref, partout où il y a déplacement un état donné est privilégié par rapport aux situations initiales comme si une arrivée au but ne supposait pas un éloignement relatif à une situation de départ ou une modification de celui-ci 9.
À passer des translations aux rotations, nous voyons les sujets du niveau IA du chapitre VI ne pas prendre conscience du fait qu’en faisant pivoter une barre sur son centre il est nécessaire, pour en élever une extrémité, d’en tirer l’autre vers le bas. Les questions de braquage des roues arrière d’un véhicule ou d’orientation du gouvernail d’un bateau (chap. VII et VIII) donnent lieu aux mêmes difficultés de prise de conscience des inversions.
Dans les questions de poids, lorsque ceux-ci peuvent toujours aboutir à deux actions opposées qui sont d’entraîner la chute d’un autre objet ou au contraire de le retenir, la réaction initiale consiste à ne remarquer que l’un de ces deux aspects. Or, elle semble ne pas avoir de rapport avec les négations et témoigner seulement de la difficulté à penser à deux conditions ou conséquences à la fois. Mais il ne paraît pas que la considération de deux qualités réunies soulève de problèmes, lorsqu’elles n’ont pas de rapports : remarquer et se rappeler le fait qu’une fleur est simultanément rose et parfumée n’ont rien de compliqué parce que ces deux propriétés ne conduisent à aucune contradiction. Ce n’est donc pas l’« empan » de l’attention, c’est-à -dire l’extension de son champ d’application simultanée, qui constitue le facteur à considérer : c’est le fait que, l’un des caractères étant conçu comme positif, il entraîne une négation en ce qui concerne l’autre : or, les réactions initiales aux poids et contrepoids sont précisément significatives à cet égard, en ce que les sujets pensant à la chute ou à la descente oublient les effets de rétention ou vice versa (chap. VI et V). De même, dans les problèmes de châteaux de cartes (chap. Ier) quand les jeunes sujets constatent avec raison qu’une carte posée verticalement n’est inclinée ni à gauche ni à droite tant qu’on la retient à la main cet état momentané n’est envisagé que sous ses aspects positifs et ce qui est négligé est la nécessité qu’il tombe d’un côté ou de l’autre sitôt que l’objet ne sera plus retenu. Même en ce qui concerne la transitivité, lorsqu’au stade I le sujet constate A < B puis B < C mais n’en déduit pas A < C, cela ne signifie pas qu’il ait oublié ou refoulé A < B : c’est avant tout qu’il considère chacune de ces relations en sa valeur positive, sans en déduire aussitôt que A < B exclut A > B ou A = B et que le terme B inséré en B < C n’y figure pas comme un élément positif quelconque, mais comme un élément déjà qualifié par ses exclusions comme par ses liaisons effectives. Nous avons toujours expliqué la non-transitivité par le défaut de réversibilité sous la forme de conversions (retourner A < B < C en C > B > A), mais cela ne suffit pas tant que les relations données ne sont pas qualifiées par leurs implications négatives (exclusions) comme par les positives.
À se rappeler les faits décrits en notre ouvrage sur la prise de conscience, on y retrouvera autant d’exemples de prégnance des éléments positifs par rapport aux négatifs : dans le cas du retour de la balle de ping-pong les jeunes sujets ne remarquant pas qu’en la projetant ils retirent leur doigt en arrière et la font tourner à l’envers ; dans la construction d’un chemin en pente ils ne voient pas la nécessité de reculer le point de départ pour diminuer l’inclinaison, ou de faire de même avec le projectile de la catapulte pour allonger la distance parcourue jusqu’à son point d’arrivée, etc.
Il semble que nous soyons ainsi en présence d’une loi très générale du primat initial des éléments positifs sur les négatifs et cette loi intéresse au premier chef les mécanismes de la prise de conscience : il est en effet clair que les affirmations sans les négations complémentaires qui leur sont logiquement attachées sont situées à la périphérie des activités du sujet, puisque tous les observables apparaissent perceptivement sous leurs aspects positifs avant de donner lieu à des négations : on perçoit qu’un objet est rouge, ou carré, ou placé sur un autre, etc., bien avant de constater qu’il n’est pas bleu, ni rond, ni posé à même la table, etc., les qualités négatives n’ayant de sens que par rapport à d’autres objets auxquels il est comparé, à des prévisions non confirmées ou des besoins momentanés non satisfaits. D’autre part, et de ce fait même, les négations se rapprochent de régions plus centrales puisqu’elles se réfèrent à des mises en relations, des coordinations et souvent des inférences de plus en plus complexes. Il y a donc là un cas particulier important du processus général des prises de conscience, conduisant de la périphérie au centre.
En second lieu, lorsque la négation est liée aux conditions préalables d’une action, comme dans le cas des déplacements où la position assignée comme but au mouvement implique un départ et un éloignement relatifs à une position initiale, cet élément négatif ne permet pas toujours une réussite précoce de l’action, avec simple retard de la prise de conscience conceptualisatrice, mais donne souvent lieu à un échec plus ou moins durable avec nécessité de coordinations ultérieures, comme nous l’avons vu à propos de la construction de trajets de longueurs équivalentes (chap. XI).
En troisième lieu, et notamment lors de ces réussites par étapes espacées dans le temps, la négligence des éléments négatifs entraîne toutes sortes de déséquilibres et de contradictions, d’où la suite naturelle de nos recherches qui, partant de la causalité, puis de la prise de conscience de l’action propre et des coordinations successives de celles-ci, se sont engagées dans l’analyse des contradictions et de leurs dépassements.
Enfin, tant cette étude des coordinations générales que la question spécifique des négations soulèvent le problème de l’abstraction réfléchissante, puisque celle-ci est à la fois constructrice de nouveautés et processus rétrospectif recourant aux mécanismes antérieurs susceptibles d’être généralisés. En ce qui concerne en particulier l’élaboration des négations, il faudra nous demander jusqu’où elles peuvent procéder d’abstractions empiriques, quoiqu’elles ne résultent pas de constatations immédiates, et à partir de quel point et pourquoi elles supposent des abstractions réfléchissantes.
On voit que les modestes faits réunis en cet ouvrage, s’ils nous ont permis de résoudre quelques petites questions qui restaient en suspens, sont surtout gros de problèmes encore mal résolus, et si cette constatation peut à juste titre inquiéter les lecteurs les plus patients, elle n’a rien de décourageant pour le chercheur que sa déformation professionnelle pousse à considérer les nouveaux points d’interrogation comme plus précieux que les solutions acquises.