Chapitre I.
DâAristote Ă la mĂ©canique de lâimpetus
a
Lâobjectif primordial de ce chapitre Ă caractĂšre historique diffĂšre sur plusieurs points des suivants. Dans ceux-ci le contenu mĂȘme des thĂšmes dont nous allons retracer lâĂ©volution historique correspond â à quelques exceptions prĂšs â à des niveaux dâabstraction dĂ©passant de loin ceux Ă©tudiĂ©s par la psychologie gĂ©nĂ©tique. Notre recherche, dans ces cas, va sâorienter, comme nous lâavons dĂ©jĂ indiquĂ© dans lâintroduction, vers lâidentification des mĂ©canismes agissant chaque fois quâil y a passage dâune Ă©tape Ă la suivante dans lâĂ©volution des concepts et des thĂ©ories, Ă lâintĂ©rieur de chacune des branches de la science choisies pour illustrer et « vĂ©rifier » les hypothĂšses de base qui rĂ©gissent notre conception dâensemble. Nous allons partir, dans chaque cas, dâune science (ou, plutĂŽt, dâune branche de la science) dĂ©jĂ constituĂ©e (quoique pas nĂ©cessairement « achevĂ©e ») et notre but dans lâanalyse historique sera une Ă©tude de ses succĂšs, ses Ă©checs, ses crises et ses dĂ©passements, avec un accent tout particulier sur les mĂ©canismes qui rendent possibles ces dĂ©passements.
Or, dans ce chapitre nous aborderons un sujet dont le dĂ©veloppement reste, jusquâĂ la fin du Moyen Ăge, assez proche de la pensĂ©e prĂ©scientifique de lâenfant ou de lâadolescent placĂ© devant les mĂȘmes phĂ©nomĂšnes, de telle sorte quâil nous sera permis de mettre en rapport non seulement les mĂ©canismes mais Ă©galement le contenu des notions intervenant dans un cas et dans lâautre.
La raison de cette possibilitĂ© de « mise en correspondance » des contenus dans un cas, mais pas dans dâautres, constitue, en soi, un problĂšme Ă©pistĂ©mologique dont nous allons indiquer ici uniquement les caractĂ©ristiques et la portĂ©e. Lâexplication de ce problĂšme sera abordĂ©e dans nos conclusions.
Ce chapitre comme le suivant â qui porte sur lâĂ©volution de la gĂ©omĂ©trie â prendront comme point de dĂ©part la science en GrĂšce. Ceci ne signifie nullement que les Grecs soient les seuls savants de lâAntiquitĂ© dignes dâĂȘtre Ă©tudiĂ©s ; câest â simplement â quâil est possible dâĂ©tablir une continuitĂ© historique, avec un nombre suffisant de documents Ă lâappui, entre eux et la science moderne et contemporaine. NĂ©anmoins, le processus historique du problĂšme abordĂ© dans ce chapitre est bien diffĂ©rent de celui abordĂ© dans le chapitre suivant. Dans le cas de la gĂ©omĂ©trie, la science grecque prĂ©sente dĂ©jĂ , avec Euclide, ArchimĂšde et Apollonius, une richesse de contenu et une structure qui restera telle quelle Ă travers le temps, se modifiant certes au xixe siĂšcle, mais devenant partie intĂ©grante dâune conception totale plus large et plus complexe. Par contre, il ne subsiste rien de valable actuellement de la « science du mouvement » dâAristote. Le chemin long et difficile qui conduit Ă GalilĂ©e, Huygens et Newton montre, comme nous allons le voir, certaines Ă©bauches des idĂ©es dĂ©veloppĂ©es au xviie siĂšcle. Il nâempĂȘche que lâapparition de la mĂ©canique Ă ce moment dĂ©molit entiĂšrement les conceptions de la « dynamique » Ă©laborĂ©es pendant les siĂšcles prĂ©cĂ©dents. La mĂ©canique, en tant que science (dans le sens actuel du mot « science »), ne dĂ©bute quâau xviie siĂšcle. Ce dĂ©veloppement, tellement tardif par rapport Ă la mathĂ©matique, nous permet, grĂące Ă une abondante littĂ©rature, de suivre de proche en proche une longue pĂ©riode « prĂ©scientifique » dans laquelle on peut retracer la genĂšse et le dĂ©veloppement des notions in statu nascendi. Rien de pareil nâest possible dans le cas de la mathĂ©matique, sauf sur des thĂšmes spĂ©cifiques isolĂ©s, parce quâil nous faudrait remonter Ă des Ă©poques dont le matĂ©riel Ă©crit conservĂ© est loin dâĂȘtre suffisant pour une telle analyse.
Le prĂ©sent chapitre et le suivant seront donc les seuls oĂč nous allons chercher des correspondances entre des contenus relatifs, dâune part, Ă la psychogenĂšse de certaines notions et, dâautre part, au dĂ©veloppement de ces mĂȘmes notions au cours du processus historique. Mais nous allons trouver dans ces deux chapitres Ă©galement le dĂ©but dâune correspondance plus profonde concernant les mĂ©canismes agissant dans les deux processus (psychogĂ©nĂ©tique et historique). Ce parallĂ©lisme, ainsi que le « primitivisme » de ces mĂ©canismes, qui vont imposer pendant des siĂšcles de sĂ©vĂšres limitations au dĂ©veloppement conceptuel, constituent des faits Ă cĂŽtĂ© desquels lâhistoire de la science est passĂ©e sans se rendre suffisamment compte de leur portĂ©e Ă©pistĂ©mologique. En ce qui nous concerne, nous avouons avoir Ă©tĂ© conduit Ă réévaluer ces faits Ă la lumiĂšre dâune problĂ©matique surgie dâabord dans le terrain de la psychogenĂšse, et de lĂ avoir procĂ©dĂ© Ă une relecture de lâhistoire de la science dans une perspective qui nâest pas celle de la plupart de ses spĂ©cialistes.
Le choix du matĂ©riel historique considĂ©rĂ© ici (pareillement aux autres chapitres, mais peut-ĂȘtre plus particuliĂšrement ici) reste en partie arbitraire ; nous nâavons dâailleurs pas la prĂ©tention de prĂ©senter une Ă©tude exhaustive des thĂšmes abordĂ©s. Lâimportance accordĂ©e Ă lâexposĂ© des idĂ©es de certains auteurs, le survol rapide de certains autres et les omissions de plusieurs auteurs « importants » seraient inadmissibles dans une « histoire » dont le but serait la prĂ©sentation des faits avec un maximum de rigueur dans lâattribution des mĂ©rites et des prioritĂ©s. Or, notre but, nous y insistons encore une fois, est tout diffĂ©rent. DĂšs lors, les critĂšres qui ont guidĂ© notre « choix » le sont Ă©galement. Nous avons retenu, surtout, la clartĂ© de lâexposition, la reprĂ©sentativitĂ© par rapport Ă une Ă©poque ou une Ă©cole de pensĂ©e, et la perdurabilitĂ© des idĂ©es Ă©noncĂ©es. Ainsi, nous nâavons retenu parmi les Grecs que les doctrines dâAristote, dâune part parce que câest Aristote qui exprime avec la prĂ©cision la plus remarquable les conceptions sur lesquelles nous allons appuyer lâĂ©tude du parallĂšle psychogenĂšse/histoire des sciences que nous tentons et dâautre part parce que ce sont ces doctrines qui ont constituĂ© le « systĂšme de rĂ©fĂ©rence » essentiel au cours du dĂ©veloppement ultĂ©rieur de la mĂ©canique et jusquâaux commencements de la science moderne.
I. La doctrine aristotélicienne du mouvement
1. Introduction
Une thĂ©orie physique valable est, de façon trĂšs gĂ©nĂ©rale, fonction de trois sortes de facteurs : 1. une mĂ©thodologie ou utilisation de techniques visant Ă lâanalyse des faits et Ă la vĂ©rification des hypothĂšses ; 2. un ensemble de positions Ă©pistĂ©miques (sans nĂ©cessairement dâĂ©pistĂ©mologie thĂ©matisĂ©e) fournissant la caractĂ©risation des concepts gĂ©nĂ©raux employĂ©s, en accord Ă©troit avec les donnĂ©es expĂ©rimentales recueillies mais les dĂ©passant plus ou moins largement dans le sens de la comprĂ©hension ; 3. la construction dâun systĂšme cohĂ©rent tel que les faits analysĂ©s et les notions utilisĂ©es soient reliĂ©s en une totalitĂ© logique suffisamment intĂ©grĂ©e.
Or dans le cas dâAristote la mĂ©thodologie se rĂ©duit Ă un certain nombre dâobservations immĂ©diates assez pauvres et limitĂ©es par le processus que nous appellerons la « pseudo-nĂ©cessité ». Pour lui, par exemple, les seuls mouvements admissibles sont rectilignes ou circulaires, dâoĂč ses conclusions aberrantes concernant la trajectoire des projectiles. Les positions Ă©pistĂ©miques sont alors altĂ©rĂ©es dĂšs le dĂ©part faute dâexpĂ©rimentation. Par contre les faits (considĂ©rĂ©s Ă tort ou Ă raison comme tels) et les concepts qui les traduisent sont reliĂ©s en un systĂšme dâune logique impeccable, dâoĂč son succĂšs multisĂ©culaire, puisquâil a fallu attendre jusquâĂ Newton pour retrouver un systĂšme aussi cohĂ©rent. Cette situation particuliĂšre dâune thĂ©orie de la mĂ©canique dont il ne reste rien, mais incarnĂ©e en un systĂšme dont la seule puissance dĂ©ductive a assurĂ© longtemps la pĂ©rennitĂ©, mĂ©rite donc un examen dĂ©taillĂ©, dâautant plus que, faute dâune mĂ©thodologie expĂ©rimentale et en raison de sa soumission « pseudo-nĂ©cessaire » aux observables les plus indiffĂ©renciĂ©s, la physique dâAristote offre de nombreux rapprochements possibles avec les processus de la psychogenĂšse.
2. La théorie
Dans la conception dâAristote le mouvement a un sens trĂšs large : « il y a autant dâespĂšces du mouvement que de lâĂȘtre 1 » (Physique, III [1], 201 a).
Il aboutit Ă cette conclusion aprĂšs avoir soutenu, contrairement aux doctrines de Platon (ParmĂ©nide, 138 B, 162 E ; Sophiste, 248 E), quâ« il nây a pas de mouvement hors des choses », affirmation qui, Ă son tour, est appuyĂ©e de la façon suivante :
En effet, ce qui change, change toujours ou substantiellement, ou quantitativement, ou qualitativement, ou localement, or on ne peut trouver, nous lâavons dit, de genre commun Ă ces sujets du changement, qui ne soit ni individu particulier, ni quantitĂ©, ni qualitĂ©, ni aucun des chefs dâaffirmation ; par suite il nây aura ni mouvement, ni changement en dehors des choses quâon vient de dire, puisquâil nây a rien hors de ces choses (ibid.).
En rĂ©alitĂ©, tout changement est, dâaprĂšs Aristote, une forme de mouvement. Chacun des « modes de lâĂȘtre » dont il parle dans la citation prĂ©cĂ©dente « se rĂ©alise en toute chose dâune double façon ; par exemple, pour lâindividu dĂ©terminĂ©, il y a sa forme, et la privation de sa forme ; et aussi dans la qualitĂ© (blanc et noir) ; et aussi dans la quantitĂ© (lâachevĂ© et lâinachevĂ©) ; de mĂȘme dans le mouvement local (le centrifuge et le centripĂšte, ou le lĂ©ger et le grave) » (ibid.).
Bref, pour chaque « mode de lâĂȘtre » il y a des paires de contraires Ă travers lesquels il se rĂ©alise. Le mouvement produit simplement un passage de lâun Ă lâautre des Ă©lĂ©ments de chaque paire.
Cette caractĂ©ristique de la doctrine dâAristote indique une indiffĂ©renciation trĂšs Ă©tonnante entre le niveau organique et le niveau inorganique, entre ce qui est purement mĂ©canique et ce qui est du domaine physique ou physico-chimique, et mĂȘme entre le niveau biologique et le niveau cognitif. Bien que chaque « mode de lâĂȘtre » ait sa propre « espĂšce de mouvement », et bien que ces diverses formes de mouvement ne soient pas comparables (Physique, VII [4], 248 a), dans lâanalyse des caractĂ©ristiques propres du mouvement purement mĂ©canique â quâil dĂ©nomme « transfert » â Aristote revient, en gĂ©nĂ©ral, aux autres « espĂšces » de mouvement et applique au mouvement mĂ©canique les observations et les raisonnements quâil tire des autres mouvements. Voyons quelques exemples. Le livre V de la Physique commence de la façon suivante :
Tout ce qui change, soit par accident, par exemple quand nous disons dâun « musicien » quâil marche, car ce qui marche, câest ce Ă quoi appartient comme accident « musicien » ; soit que lâon dise quâune chose change, simplement parce que change quelque chose dâelle, par exemple toutes les expressions qui concernent ses parties ; en effet le corps guĂ©rit, dit-on, parce que lâĆil ou la poitrine guĂ©rissent. Et enfin il y a quelque chose qui nâest mĂ», ni par accident, ni Ă cause du mouvement dâune autre chose qui lui appartienne, mais par le fait de se mouvoir soi-mĂȘme originairement. Câest lĂ le mobile en soi, diffĂ©rent selon chaque sorte de mouvement, par exemple lâaltĂ©rable et, dans lâaltĂ©ration, le guĂ©rissable ou le chauffable.
De mĂȘme pour ce qui meut : telle chose meut par accident ; telle autre selon une partie, parce quâune chose qui lui appartient meut ; telle autre en soi originairement, par exemple le guĂ©risseur guĂ©rit, la main frappe (Physique, V [1], 224 a).
Plus loin, aprĂšs avoir fait la distinction entre le terme initial et le terme final du mouvement, et aprĂšs avoir affirmĂ© que « câest plutĂŽt du terme final que du terme initial que le changement tire son nom », Aristote ajoute :
Dâautre part dans ces fins du mouvement, on peut encore faire la distinction de ce qui est par accident, et selon la partie ou selon autre chose que lui-mĂȘme, et de ce qui est immĂ©diatement et non pas selon autre chose : par exemple, une chose qui blanchit change par accident en un objet de pensĂ©e, car le fait dâĂȘtre un objet de pensĂ©e est un accident pour la couleur ; elle change aussi en une couleur, parce que le blanc est partie de la couleur ; mais elle change par soi quand elle devient couleur blanche 2 (Physique, V [1], 224 b).
Ă dâautres endroits Aristote analyse, en tant quâexemples de changement permettant de comprendre la nature et les caractĂ©ristiques du mouvement, lâacte dâapprendre ou dâenseigner. Ceci ne veut pas dire quâAristote attribue aux ĂȘtres inanimĂ©s la mĂȘme cause du mouvement quâaux ĂȘtres vivants. En effet, Ă propos des choses « qui sont mues par nature », il affirme :
Dire, en effet, que ces choses se meuvent elles-mĂȘmes par leur propre action est impossible ; car câest lĂ le propre de lâanimal et des ĂȘtres animĂ©s (Physique, VIII [4], 255 a).
Néanmoins, il va attribuer également à ces choses un « moteur interne », comme nous le verrons par la suite.
Or, quâest-ce que le mouvement ? Pour en rendre compte Aristote Ă©tablit une distinction cĂ©lĂšbre :
Dâabord il faut distinguer ce qui est seulement en acte et ce qui est dâune part en acte, dâautre part en puissance, et cela soit dans lâindividu dĂ©terminĂ©, soit dans la quantitĂ©, soit dans la qualitĂ©, et semblablement pour les autres catĂ©gories de lâĂȘtre (Physique, III [1], 200 b).
Le fait dâadmettre ces deux formes dâexistence, en puissance et en acte, est Ă la base de la dĂ©finition du mouvement ainsi quâĂ la base de la rĂ©ponse aristotĂ©licienne Ă lâun des paradoxes de lâĂ©cole Ă©lĂ©atique. On expliquera le mouvement non pas comme un passage de la non-existence Ă lâexistence, mais comme un changement dans le mode dâexistence : la transition du potentiel Ă lâactuel. Le texte de la Physique en question est bien connu :
Ătant donnĂ© la distinction, en chaque genre, de ce qui est en entĂ©lĂ©chie, et de ce qui est en puissance, lâentĂ©lĂ©chie de ce qui est en puissance, en tant que tel, voilĂ le mouvement ; par exemple de lâaltĂ©rĂ©, en tant quâaltĂ©rable, lâentĂ©lĂ©chie est altĂ©ration ; de ce qui est susceptible dâaccroissement et de son contraire, ce qui est susceptible de dĂ©croissement (il nây a pas de nom commun pour tous les deux), accroissement et diminution ; du gĂ©nĂ©rable et du corruptible, gĂ©nĂ©ration et corruption ; de ce qui est mobile quant au lieu, mouvement local (Physique, III [1], 201 a).
Dans le livre VIII de la Physique, Aristote donne des prĂ©cisions intĂ©ressantes Ă ce sujet, aprĂšs avoir reconnu que lâexpression « en puissance » doit se comprendre dans plusieurs sens diffĂ©rents :
Ce sont deux puissances diffĂ©rentes, que lâĂ©tat du savant qui apprend, et celui du savant qui possĂšde dĂ©jĂ sa science mais nâen fait pas lâobjet actuel de son Ă©tude. Or câest toujours quand sont ensemble lâactif et le passif, que ce qui est en puissance passe Ă lâacte. Exemple : celui qui apprend passe de la puissance Ă un Ă©tat diffĂ©rent de puissance ; car celui qui possĂšde une science, mais sans en faire lâobjet actuel de son Ă©tude, est savant en puissance dâune certaine façon, non pourtant comme avant dâapprendre, et, quand il est dans cet Ă©tat, il passe Ă lâacte et exerce son savoir Ă condition que rien ne lâen empĂȘche ; sinon, il serait dans un Ă©tat qui contredirait sa capacitĂ©, autrement dit dans lâignorance. De mĂȘme pour les choses naturelles : le froid est en puissance du chaud, et aprĂšs le changement le voici du feu, et il brĂ»le Ă condition quâil nây ait ni empĂȘchement, ni obstacle. De mĂȘme pour le lourd et le lĂ©ger [âŠ] or lâacte du lĂ©ger, câest le fait dâĂȘtre en un certain lieu, Ă savoir en haut⊠(Physique, VIII [4], 255 a).
Regardons maintenant de plus prÚs les caractéristiques les plus importantes de la doctrine aristotélicienne à propos du mouvement. En fonction de notre but, nous allons distinguer les points suivants :
1. Il y a deux sortes de mouvements : le mouvement naturel et le mouvement forcĂ© ou violent. Aristote aboutit Ă cette distinction par une voie assez curieuse. Le mouvement violent est, dâaprĂšs lui, immĂ©diatement Ă©vident : il suffit de lancer une pierre pour en faire la dĂ©monstration. Or, il en infĂšre quâil doit Ă©galement exister le mouvement naturel, « car le forcĂ© est contraire Ă la nature, et ce qui est contraire Ă la nature est postĂ©rieur Ă ce qui lui est conforme » (Physique, IV [8], 215 a). Ce dernier « principe », Ă son tour, le pousse Ă affirmer que « sâil nây a pas pour chacun des corps physiques de mouvement naturel, il nây en aura dâaucune autre sorte » (ibid.).
2. La deuxiĂšme caractĂ©ristique de la doctrine aristotĂ©licienne du mouvement concerne la nature des corps matĂ©riels. « Ici bas », dans le « monde sublunaire », il nây a que quatre Ă©lĂ©ments simples : la terre, lâeau, lâair et le feu. Tous les corps, dans le monde sublunaire, sont constituĂ©s par lâun de ces Ă©lĂ©ments simples, ou par un mĂ©lange de ces mĂȘmes Ă©lĂ©ments, en des proportions variĂ©es. Il y a en plus un ordre naturel de ces Ă©lĂ©ments simples, qui correspond Ă lâordre dans lequel ils ont Ă©tĂ© mentionnĂ©s. Câest pour cette raison que chaque corps simple, lorsquâil est hors de la place qui lui appartient, est douĂ© dâun mouvement naturel qui le pousse Ă occuper sa propre place. Un tel mouvement est rectiligne et va, soit vers le centre (vers le bas) comme câest le cas de la terre et de lâeau, soit vers lâextĂ©rieur (vers le haut) comme câest le cas de lâair et du feu. Câest Ă cause de cette tendance naturelle que la terre et lâeau sont « lourdes », et que lâair et le feu sont « lĂ©gers ».
Câest vrai que « le feu⊠nâa aucun poids, ni la terre aucune lĂ©gĂšreté » (Du Ciel, IV [4], 311 b) mais la situation est diffĂ©rente en ce qui concerne lâair et lâeau :
Ni lâun ni lâautre nâest absolument lĂ©ger, ni absolument lourd ; ils sont tous deux plus lĂ©gers que la terre (car une de leurs parties, prise au hasard, monte Ă sa surface), et plus lourds que le feu (car une de leurs parties, quelle que soit sa quantitĂ©, repose au-dessous de lui) ; comparĂ©s lâun Ă lâautre, cependant, lâun est absolument lourd, et lâautre absolument lĂ©ger, puisque lâair, quelle que soit sa quantitĂ©, monte Ă la surface de lâeau, et que lâeau, quelle que soit sa quantitĂ©, repose au-dessous de lâair (Du Ciel, IV [4], 311 a).
La distinction Ă©tablie par Aristote entre lâeau ou lâair, dâune part, en tant quâĂ©lĂ©ments « intermĂ©diaires », et le feu ou la terre, de lâautre, en tant quâĂ©lĂ©ments « extrĂȘmes », est trĂšs surprenante et, dans certains cas, difficile Ă interprĂ©ter. La plus bizarre de ces distinctions est probablement celle qui rĂ©fĂšre Ă la rĂ©ciprocitĂ© du prĂ©dicat « semblable ». Dans un texte assez controversĂ©, il dit :
[âŠ] les Ă©lĂ©ments qui se suivent sont semblables les uns aux autres : ainsi lâeau est semblable Ă lâair et lâair au feu ; et, entre les Ă©lĂ©ments intermĂ©diaires, la relation peut sâinverser, mais non pas quand câest entre eux les extrĂȘmes⊠(Du Ciel, IV [3], 310 a).
Il est intĂ©ressant de remarquer que la Terre elle-mĂȘme ne joue aucun rĂŽle dans ce mouvement. Le « centre » dont Aristote parle est le centre de lâUnivers et, bien que le centre de la Terre et le centre de lâUnivers coĂŻncident, câest vers ce dernier et non vers le premier que les corps lourds se dirigent. Il y a un long propos destinĂ© Ă expliquer ce fait (Du Ciel, II, 14, 296 b), mais la citation suivante du chapitre IV de Du Ciel est concluante :
Or, ce qui produit le mouvement vers le haut et vers le bas est ce qui produit le lourd et le lĂ©ger, et ce qui est mĂ» est en puissance lourd ou lĂ©ger, et la translation de chaque corps vers son lieu propre est un mouvement vers sa propre forme. (Câest dâailleurs de cette façon quâil est prĂ©fĂ©rable de comprendre ce quâont dit les anciens philosophes, que le semblable se meut vers le semblable, car cela nâarrive pas dans tous les cas. Si, en effet, on mettait la Terre Ă la place oĂč la Lune se trouve prĂ©sentement, aucune des parties de la Terre 3 ne se dirigerait vers elle, mais bien vers lâendroit mĂȘme oĂč la Terre est Ă prĂ©sentâŠ) (Du Ciel, IV [3], 310 a).
Remarquons, pour conclure, que dans Du Ciel les éléments simples sont définis à partir de chaque genre de mouvement :
[âŠ] parmi les corps, les uns sont simples, et les autres composĂ©s de corps simples (jâappelle simples ceux qui possĂšdent naturellement un principe de mouvement, par exemple le feu, la terre et leurs espĂšces, ainsi que les Ă©lĂ©ments analogues Ă ceux-lĂ ) (Du Ciel, I [2]).
3. Une des caractĂ©ristiques les plus importantes de la doctrine aristotĂ©licienne est la nĂ©cessitĂ© de faire appel Ă un « moteur » capable dâĂȘtre identifiĂ© avec la cause du mouvement. Or, la distinction dĂ©jĂ Ă©tablie entre les mouvements naturels et les mouvements forcĂ©s (violents) amĂšne Ă Ă©tablir Ă©galement une distinction parallĂšle entre deux sortes de « moteurs » :
[âŠ] il est impossible Ă une chose de mouvoir, soit Ă partir de soi vers une autre, soit Ă partir dâune autre vers elle-mĂȘme, sans contact ; par suite, entre ce qui meut et ce qui est mĂ» selon le lieu, il nây a Ă©videmment pas dâintermĂ©diaire (Physique, VII [2], 244 b).
Pour ce qui est de ces derniers, « la nature est un principe interne de mouvement » (Du Ciel, III, 2, 301 b), ce qui nous ramĂšne Ă la dĂ©finition dĂ©jĂ donnĂ©e dans la Physique (II, 1, 192 b), oĂč il indique que la nature est une source ou une cause en raison de laquelle une chose quelconque est mue ou reste en repos, en vertu dâelle-mĂȘme et « non en vertu dâun attribut concomitant ». Dans ce dernier texte il souligne, nĂ©anmoins, que nous devons distinguer la nature dâune chose des attributs qui lui appartiennent en vertu de ce quâelle est, comme dans le cas de la propriĂ©tĂ© du feu dâĂȘtre mĂ» vers le haut, quâil ne possĂšde pas « par nature » mais qui sâeffectue « en accord avec » la nature. Le mouvement naturel a, donc, une cause intrinsĂšque (« moteur interne »). Le « contact » entre le moteur et le mobile est Ă©vident dans ce cas. Or, les mouvements violents procĂšdent dâune cause externe (« moteur externe »), dâune force qui le pousse Ă la translation malgrĂ© sa propre nature :
[âŠ] une force est une source de mouvement dans une autre chose, ou dans la mĂȘme chose en tant quâautre, et puisque le mouvement est toujours soit naturel, soit forcĂ©, le mouvement naturel, tel que, pour la pierre, le mouvement vers le bas, ne sera quâaccĂ©lĂ©rĂ© sous lâaction dâune force tandis que le mouvement contre nature sera produit dâune façon complĂšte par la force elle-mĂȘme (Du Ciel, III [2], 201 b).
4. Tout mouvement a besoin dâun milieu Ă lâintĂ©rieur duquel le mobile puisse se dĂ©placer. Ainsi, et seulement ainsi, Aristote pourra-t-il expliquer la possibilitĂ© de continuation dâun mouvement violent quand la force qui lui avait donnĂ© lâimpulsion initiale aura cessĂ© dâagir. La difficultĂ© du problĂšme est reconnue dans le livre VIII de la Physique (VIII [10], 266 b) :
Si en effet tout mĂ» est mĂ» par quelque chose, comment, parmi les choses qui ne se meuvent pas soi-mĂȘme, certaines continuent-elles Ă ĂȘtre mues sans ĂȘtre touchĂ©es par le moteur ? Par exemple les projectiles.
Nous devons prendre en considĂ©ration que, bien que la force qui donne lâimpulsion au projectile produise dâaprĂšs Aristote un « mouvement », ce mouvement correspond, en termes de paramĂštres cinĂ©matiques, Ă la vitesse. La grande conquĂȘte de la mĂ©canique du xviie siĂšcle, en introduisant de façon explicite la notion dâinertie, sera de lier la force Ă lâaccĂ©lĂ©ration et non Ă la vitesse. Aristote, Ă qui lâidĂ©e mĂȘme dâinertie semblait absurde, comme nous allons le voir plus loin, pense que, la force ayant cessĂ©, le mouvement devrait cesser aussi. Or, puisque le mouvement continue, il est forcĂ© de chercher un autre « moteur » qui reste en contact avec le mobile, devenant ainsi la cause de son dĂ©placement. La citation suivante condense lâexplication bien connue de tous, et qui restera acceptĂ©e pendant plusieurs siĂšcles :
Or, si lâon dit que le moteur meut, outre son mĂ», autre chose encore, par exemple lâair, lequel mouvrait en Ă©tant mĂ», il reste impossible quâil y ait mouvement de lâair sans que le moteur originaire le touche et le meuve. Mais, au contraire, tout cela va ensemble, et pour le mouvement, et pour la cessation de celui-ci quand le moteur premier cesse de mouvoir. Et cela est nĂ©cessaire, mĂȘme si le moteur meut Ă la façon de lâaimant, câest-Ă -dire en faisant que ce quâil a mĂ» meuve Ă son tour. Il faut donc en venir Ă dire que ce qui a mĂ» en premier a rendu capable de mouvoir, ou lâair devenu tel, ou lâeau, ou les autres choses qui sont telles que par nature elles meuvent et soient mues. Toutefois ce nâest pas en mĂȘme temps que cette chose cesse de mouvoir et dâĂȘtre mue : elle cesse dâĂȘtre mue quand le moteur cesse de mouvoir, mais elle est encore motrice Ă ce moment ; aussi quelque chose est-il mĂ» qui est en contiguĂŻtĂ© avec autre chose, Ă propos de quoi on raisonnera de mĂȘme. Mais lâaction tend Ă cesser quand la force motrice est de plus en plus faible par rapport au terme contigu quâelle aborde, et elle cesse Ă la fin quand lâavant-dernier moteur ne rend pas moteur, mais seulement mĂ», le terme qui lui est contigu. Alors simultanĂ©ment le moteur, le mĂ», et tout le mouvement doivent sâarrĂȘter.
Ce mouvement-lĂ se produit donc dans les choses qui peuvent ĂȘtre, soit en mouvement, soit en repos ; et il nâest pas continu, quoiquâil en ait lâapparence parce que les choses auxquelles il se rapporte sont ou consĂ©cutives, ou en contact : le moteur en effet nâest pas un, mais il y a une sĂ©rie de moteurs mutuellement contigus ; câest pourquoi un tel mouvement a lieu dans lâair et dans lâeau, et certains lâappellent retour en contrecoup (ÏΔpÎčÏÏαÏÎčÏ) (Physique, VIII [10], 267 a).
Une fois introduit le « mĂ©canisme » qui assure la continuation du mouvement, la cohĂ©rence de son propre raisonnement force Aristote â dans la derniĂšre partie du texte citĂ© â à renoncer Ă sa continuité : le mouvement nâest continu quâen apparence : la succession de « substitutions » de lâair qui pousse le mobile suppose une succession de « moteurs »; et la substitution dâun moteur Ă un autre, mĂȘme si elle est instantanĂ©e, implique une cessation, elle aussi instantanĂ©e, de la force et, par consĂ©quent, du mouvement lui-mĂȘme. Il ne sâagit donc pas dâun seul mouvement, mais dâune « sĂ©rie de mouvements consĂ©cutifs ». Le seul mouvement continu est celui produit par le « moteur immobile », et il sâagit dâun mouvement continu parce que le moteur reste toujours invariable, de telle sorte que sa relation avec ce quâil meut reste Ă©galement invariable et continue. Ici, comme partout dans son Ćuvre, Aristote â logicien avant toute chose â accepte sans hĂ©siter les consĂ©quences logiques des prĂ©misses introduites dans son raisonnement.
Or, lâair nâagit pas uniquement dans le cas des mouvements horizontaux ou obliques des projectiles. Dans le fragment dĂ©jĂ citĂ© de Du Ciel (III [2], 301 b), oĂč il distingue lâeffet de la force dans le cas dâun mouvement naturel ou dans le cas dâun mouvement violent, Aristote ajoute :
Mais dans un cas comme dans lâautre, câest lâair qui sert Ă la force en quelque sorte dâinstrument, car lâair est Ă la fois naturellement pesant et lĂ©ger, et, de cette façon, en tant que lĂ©ger, il produira le mouvement vers le haut, quand il est poussĂ© et quâil reçoit lâimpulsion initiale de la force, et, en tant que pesant, il produira encore le mouvement vers le bas. Câest, en effet, par une sorte dâimpression de lâair que la force transmet le mouvement au corps dans chacun de ces cas. Câest ce qui explique que le corps mĂ» dâun mouvement forcĂ© continue Ă se mouvoir, mĂȘme quand ce qui lui donnait lâimpulsion cesse de lâaccompagner.
5. Le mouvement dans le vide est impossible. Pour en faire la dĂ©monstration, Aristote fait appel Ă deux sortes dâarguments, applicables, respectivement, aux mouvements naturels et aux mouvements forcĂ©s. Par rapport aux premiers, Aristote se demande « comment y aura-t-il un mouvement naturel, quand il nây a aucune diffĂ©rence ». En effet, « dans le vide, le haut ne diffĂšre en rien du bas ; car du rien il nây a aucune diffĂ©rence, de mĂȘme du non-ĂȘtre ; et le vide semble ĂȘtre un non-ĂȘtre et une privation ». Au contraire, « le transport naturel comporte des diffĂ©rences ; et les choses naturelles comportent des diffĂ©rences par nature ». DĂšs lors dĂ©coule la consĂ©quence logique, exprimĂ©e en tant quâalternative : « ou il nây a de transport naturel, en aucun lieu et pour rien, ou sâil y en a un il nây a pas de vide ».
Pour ce qui est des mouvements forcĂ©s, Aristote prend lâexemple du projectile :
[âŠ] les projectiles se meuvent en fait hors de la main de celui qui les a poussĂ©s, soit par le retour en contrecoup (ÏΔpÎčÏÏαÏÎčÏ), selon certaines thĂ©ories, soit par la poussĂ©e de lâair poussĂ© qui imprime au projectile un mouvement plus rapide que son transport vers le lieu naturel. Mais dans le vide, rien de cela ne peut se passer, et un transport nâest possible que par un vĂ©hicule.
Sur ce point il ajoute un argument quâil rejette de maniĂšre surprenante :
En outre, on ne saurait dire pourquoi un corps mĂ» sâarrĂȘtera quelque part ; pourquoi serait-ce ici plutĂŽt que lĂ Â ? de sorte que nĂ©cessairement ou il sera en repos ou nĂ©cessairement il sera transportĂ© Ă lâinfini, si rien de plus fort ne lâarrĂȘte (ibid.).
Sans doute, sommes-nous assez prĂšs du principe dâinertie, dont lâĂ©nonciation serait juste sauf pour ce qui est de lâexpression « nĂ©cessairement il sera transportĂ© Ă lâinfini », qui est ambiguë : elle pourrait signifier « nĂ©cessairement il ne sâarrĂȘtera jamais », mais elle doit ĂȘtre interprĂ©tĂ©e, dans le cadre gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e dâAristote, comme signifiant « il va nĂ©cessairement acquĂ©rir une vitesse infinie ». Toujours est-il quâAristote va repousser lâidĂ©e quâil trouve absurde, et de lĂ il va tirer comme consĂ©quence que le vide est impossible.
6. Il nây a que deux mouvements naturels simples : le rectiligne et le circulaire. La raison en est que « ces grandeurs sont les seules qui soient simples, Ă savoir la ligne droite et la ligne circulaire » (Du Ciel, I [2]). En ce qui concerne les mouvements naturels, le mouvement circulaire « est le mouvement qui tourne autour du centre » (il sâagit, bien entendu, du centre de lâunivers) ; tandis que le mouvement en ligne droite est « celui qui se dirige vers le haut ou vers le bas ». Mais les deux mouvements ne sont pas considĂ©rĂ©s au mĂȘme niveau. Le mouvement circulaire est parfait, tandis que la ligne droite nâest pas parfaite :
Nâest parfaite, en effet, ni la ligne droite infinie (car elle devrait, pour ĂȘtre parfaite, avoir limite et fin), ni aucune ligne droite finie (car toutes ont quelque chose en dehors, puisque lâon peut prolonger nâimporte quelle ligne droite) (ibid.).
3. Un exemple du raisonnement aristotélicien
Outre le contenu mĂȘme des idĂ©es dâAristote Ă propos du mouvement, il est intĂ©ressant dâanalyser le type de raisonnement utilisĂ© pour aboutir Ă de telles conclusions.
Afin de prĂ©ciser davantage prenons un exemple typique et reprĂ©sentatif du raisonnement aristotĂ©licien. Le chapitre 2 du livre I de Du Ciel a pour titre : « DĂ©monstration de lâexistence dâun cinquiĂšme Ă©lĂ©ment, douĂ© dâun mouvement circulaire ». Au lieu de reproduire le texte in extenso, il est prĂ©fĂ©rable dâindiquer explicitement les « prĂ©misses » sur lesquelles il appuie ses dĂ©ductions, et montrer ensuite comment il aboutit Ă la conclusion.
a. Prémisses :
1. Tout mouvement « selon le lieu », et que nous appelons translation, est ou rectiligne, ou circulaire, ou un mélange de ces deux mouvements.
2. Toute translation simple, ou bien sâĂ©loigne du centre, ou bien tend vers le centre, ou bien tourne autour du centre.
3. Le mouvement simple est celui dâun corps simple.
4. Les mouvements des corps simples sont simples, et les mouvements des corps composĂ©s sont mixtes ; dans ce dernier cas, le mouvement sera celui de lâĂ©lĂ©ment qui prĂ©domine.
5. Pour chaque corps simple il nây a quâun seul mouvement naturel.
6. Le mouvement vers le haut et le mouvement vers le bas sont contraires lâun Ă lâautre.
7. Une seule chose nâa quâun seul contraire.
8. Le cercle est parfait.
9. La ligne droite nâest pas parfaite.
10. Le parfait est par nature antĂ©rieur Ă lâimparfait.
b. Démonstration :
1. Le mouvement circulaire ne peut pas ĂȘtre le mouvement naturel de lâun ou lâautre des quatre Ă©lĂ©ments sublunaires [Par (5)].
2. Il ne peut non plus ĂȘtre le mouvement naturel dâun mĂ©lange entre eux [Par (4)].
3. Il doit ĂȘtre le mouvement dâun corps simple [Par (3)].
4. Il doit ĂȘtre un mouvement naturel, autrement nous aboutirions Ă deux possibilitĂ©s, toutes deux fausses :
(a) Si le corps dont le mouvement est circulaire est du feu ou quelque autre élément de ce genre, son mouvement naturel sera le contraire du mouvement circulaire. Mais cela est impossible à cause de (6) et (7).
(b) Si, dâautre part, le corps mĂ» dâun mouvement contre nature est quelque chose de diffĂ©rent des Ă©lĂ©ments, il devra possĂ©der quelque autre mouvement qui lui soit naturel. Or cela est impossible, car si câest le mouvement vers le haut, ce corps sera feu ou air, et si câest le mouvement vers le bas, il sera eau ou terre. Et cela a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© comme impossible.
5. Il doit ĂȘtre antĂ©rieur au mouvement rectiligne [Par (8), (9) et (10)].
Aristote conclut : « Ces considĂ©rations montrent dĂšs lors quâil existe naturellement quelque autre substance corporelle, en dehors des composĂ©s dâici bas, plus divine quâeux tous et antĂ©rieure Ă eux. » Le long raisonnement qui prĂ©cĂšde est impeccable du point de vue de lâenchaĂźnement logique, et les conclusions sâimposent, une fois les prĂ©misses acceptĂ©es.
4. CaractĂ©ristiques de la physique dâAristote
La physique dâAristote ne prend pas comme point de dĂ©part lâĂ©tude de certains types particuliers de mouvement ; elle part de certains principes gĂ©nĂ©raux Ă caractĂšre mĂ©taphysique. Aristote nâanalyse pas comment tombent les corps en chute libre (câest GalilĂ©e qui le fera deux mille ans plus tard). Il commence par une observation gĂ©nĂ©rale : le fait que les corps tombent. Ensuite, il essaie dâinfĂ©rer comment ils tombent, au moyen dâun raisonnement rigoureux fondĂ© sur des principes mĂ©taphysiques. Les conclusions auxquelles il aboutit sont tout Ă fait invraisemblables. Une observation empirique des plus Ă©lĂ©mentaires aurait suffi Ă les invalider. NĂ©anmoins, le fait dâavoir abouti Ă de tels rĂ©sultats est moins surprenant si nous analysons soigneusement la logique interne et le fondement Ă©pistĂ©mologique du systĂšme aristotĂ©licien.
Nous pourrions aboutir Ă la nature des choses Ă travers ce genre dâexpĂ©rience immĂ©diate, gĂ©nĂ©rale et qualitative. Ensuite nous pourrions dĂ©duire le comment du comportement des corps, qui doit ĂȘtre cohĂ©rent aussi bien avec la nature des choses quâavec les principes, Ă©galement trĂšs gĂ©nĂ©raux, non dĂ©montrables, imposĂ©s par la raison (principes tels que, par exemple, ce qui est parfait doit ĂȘtre nĂ©cessairement antĂ©rieur Ă ce qui est imparfait). Câest ainsi quâAristote nâa pas Ă sâoccuper de vĂ©rifier si rĂ©ellement les corps plus lourds tombent plus vite que les corps plus lĂ©gers. Il sâagit dâune consĂ©quence qui dĂ©coule de ses principes et dâautres observations gĂ©nĂ©rales. Il doit donc lâaccepter sans quâĂ aucun moment surgisse le besoin de concevoir une expĂ©rience pour la vĂ©rifier. Il nây a pas lĂ , nĂ©anmoins, de quoi nous Ă©tonner outre mesure : ni GalilĂ©e, ni Huygens ne vĂ©rifieront les consĂ©quences des principes dont ils Ă©taient pleinement convaincus.
Dans une telle perspective, on ne peut considĂ©rer comme tenable la position prise couramment par les textes classiques dâhistoire de la science, pour expliquer en quoi la mĂ©canique apparue au xviie siĂšcle avec GalilĂ©e, Descartes, Huygens et Newton diffĂšre de la mĂ©canique de lâAntiquitĂ© grecque et de la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale. Cette position, comme nous le verrons plus loin, a Ă©tĂ© partiellement corrigĂ©e au cours des vingt-cinq derniĂšres annĂ©es.
La majoritĂ© des textes traditionnels suggĂšrent que la diffĂ©rence entre la science aristotĂ©licienne et la science moderne rĂ©side dans lâobservation : tandis que GalilĂ©e et ses continuateurs Ă©laborent des thĂ©ories Ă partir de lâobservation et de lâexpĂ©rimentation, le monde antique et mĂ©diĂ©val cherche dans la mĂ©ditation, dans la rĂ©flexion spĂ©culative, une rĂ©ponse Ă ses questions sur la nature, sans jamais aller vĂ©rifier ses conclusions en fonction de lâexpĂ©rience. Une telle explication des diffĂ©rences nâest vraie quâen partie et, dâun point de vue Ă©pistĂ©mologique, elle ignore les mĂ©canismes essentiels du processus lent et difficile par lequel sâest constituĂ©e ce que nous appelons aujourdâhui la « connaissance scientifique ». Nous allons soutenir que la diffĂ©rence entre la science antique et la science moderne ne se trouve nullement dans lâacceptation ou le refus de recourir Ă lâobservation empirique, ni, non plus, dans lâutilisation ou non des mĂ©thodes dĂ©ductives. Lâexplication doit ĂȘtre recherchĂ©e ailleurs. Mais, avant dâen venir Ă ce point, nous devons progresser un peu plus dans lâanalyse des faits historiques eux-mĂȘmes.
5. Les critiques de la doctrine dâAristote
Les thĂ©ories dâAristote Ă propos du mouvement dâun projectile seront rĂ©futĂ©es avec force par Philopon, au ve siĂšcle de notre Ăšre, dans ses Commentaires sur la physique dâAristote 4. Philopon considĂšre que nâimporte laquelle des formes possibles dâantiperistasis est invraisemblable et se rapproche de la pure fantaisie. En effet, lâair est censĂ© effectuer trois mouvements diffĂ©rents : il doit ĂȘtre poussĂ© vers lâavant par le projectile ; ensuite il doit retourner en arriĂšre (« comme obĂ©issant Ă un ordre ») ; finalement, il doit changer Ă nouveau de direction et aller vers lâavant, en poussant le projectile. Philopon se demande : comment est-il possible que lâair ne subisse aucune diffusion, et quâil aille heurter exactement la partie postĂ©rieure du projectile ? En plus, quelle est la force qui donne Ă ce mĂȘme air dâabord poussĂ© vers lâavant un Ă©lan permettant un retour en arriĂšre ?
La deuxiĂšme thĂ©orie dâAristote est rĂ©futĂ©e par Philopon Ă lâaide dâun exemple, applicable Ă©galement Ă lâantiperistasis. Si en rĂ©alitĂ© lâair est la cause du mouvement du projectile, une fois celui-ci lancĂ©, dâoĂč vient le besoin de la pierre dâavoir Ă©tĂ© en contact avec la main, ou le besoin de la flĂšche dâavoir Ă©tĂ© en contact avec la corde de lâarc ? Il suffirait dâavoir une machine capable de mettre lâair en mouvement derriĂšre la pierre ou la flĂšche, et elles se mettraient en mouvement sans autre contact que celui de lâair. Cependant, le fait est que « mĂȘme si on met en mouvement tout lâair derriĂšre le projectile avec toute la force possible, le projectile ne bougera pasâŠÂ »
Philopon sâapproche dâune conception beaucoup plus moderne en affirmant : « Celui qui lance un projectile infuse en ce projectile une certaine action, une certaine puissance de se mouvoir, qui est incorporelle 5. »
Il sâattaque Ă©galement aux idĂ©es aristotĂ©liciennes Ă propos du vide :
Rien nâempĂȘche un homme de lancer une pierre ou une flĂšche, lors mĂȘme quâil nây aurait dâautre milieu que le vide. Le milieu gĂȘne le mouvement des projectiles qui ne peuvent avancer sans le diviser ; ceux-ci, toutefois, se meuvent au sein de ce milieu. Rien donc nâempĂȘchera quâune flĂšche, une pierre ou tout autre corps puisse ĂȘtre lancĂ© dans le vide ; sont prĂ©sents, en effet, le moteur, le mobile et lâespace qui doit recevoir le projectile (ibid.).
De telles considĂ©rations nâauront cependant pas dâinfluence et nâempĂȘcheront pas lâacceptation de la thĂ©orie dâAristote. Il ne sâagit pas dâun fait trivial. En lisant aujourdâhui les explications dâAristote et la rĂ©futation de Philopon, il peut sembler « évident » que nâimporte quel « adulte normal » aurait pris parti pour la position de ce dernier et, en consĂ©quence, que lâexplication du mouvement dâun projectile donnĂ©e par Aristote aurait Ă©tĂ© dĂ©finitivement abandonnĂ©e. Mais ce nâest pas ainsi que les choses se sont passĂ©es. Simplicius (vie siĂšcle) attaque Philopon dans ses Digressions contre Jean le Grammairien, jointes Ă ses commentaires sur la Physique dâAristote, traduits en latin au xiiie siĂšcle. Pendant tout le Moyen Ăge le monde chrĂ©tien occidental va ignorer les idĂ©es de Philopon, connues exclusivement dans la version dĂ©formĂ©e de Simplicius. Cependant, dans le monde arabe il y a une ligne de pensĂ©e qui subit lâinfluence de Philopon, Ă partir dâAvicenne (980-1037), mais sans indication aucune de continuitĂ© avec lâĂ©cole de lâ« impetus » qui aura son essor Ă Paris au xive siĂšcle. Câest au sein de cette Ă©cole que Buridan reprendra, sans le savoir, les arguments de Philopon. Encore une fois, lâ« évidence » doit attendre plusieurs siĂšcles pour devenir telle.
II. La mécanique médiévale
La prochaine Ă©tape dans notre survol historique est le Moyen Ăge ; plus prĂ©cisĂ©ment, les derniers siĂšcles de cette pĂ©riode (le « choix » des Ă©tapes est dĂ©terminĂ©, comme nous lâavons dĂ©jĂ indiquĂ©, tant par des raisons pratiques de limitation quâen fonction des objectifs prĂ©cĂ©demment Ă©noncĂ©s).
1. La persistance du systĂšme dâAristote
Aristote, Euclide, ArchimĂšde, HĂ©ron, PtolĂ©mĂ©e sont successivement traduits en latin au xiie siĂšcle, dâabord Ă partir des textes arabes, puis, vers la fin du siĂšcle et pendant le xiiie siĂšcle, directement du grec. Vers la fin du xiiie siĂšcle, le monde chrĂ©tien occidental prend connaissance de la plupart des ouvrages grecs qui avaient survĂ©cu. Au xive siĂšcle commence la traduction de ces Ćuvres en langues « vulgaires » (français, italien, espagnol). Le « systĂšme » dâAristote garde sa continuitĂ© Ă travers le monde arabe et rĂ©apparaĂźt en Europe occidentale aux xiie et xiiie siĂšcles. Lâextraordinaire influence de sa pensĂ©e pendant la pĂ©riode qui dure jusquâau xviie siĂšcle est due Ă trois facteurs principaux :
a. Aristote fournit le cadre conceptuel servant de cadre de référence à la réflexion scientifique, toute idée nouvelle devant se présenter, presque invariablement, sous la forme de commentaires sur les textes classiques.
b. Aristote indique quel est le genre de questions quâil faut se poser Ă propos du mouvement, câest-Ă -dire quelles sont les questions auxquelles il faut rĂ©pondre quand il sâagit dâĂ©tudier le mouvement dâun corps.
c. Aristote Ă©tablit le genre dâ« explication » quâil fallait chercher, introduisant lâidĂ©e dâexpliquer rationnellement la nature Ă travers une dĂ©monstration logique partant de prĂ©misses acceptĂ©es (mais Ă leur tour, indĂ©montrables).
Ă lâintĂ©rieur de ce cadre de rĂ©fĂ©rence, la pĂ©riode qui nous occupe se caractĂ©rise par de profondes discussions Ă propos de la mĂ©thode de la science. Le substrat thĂ©ologique est toujours prĂ©sent, non seulement parce que ceux qui pratiquent ce genre de rĂ©flexions sont, Ă quelques rares exceptions prĂšs, des membres de lâĂglise mais, en plus, parce que aucune forme « libre » de pensĂ©e ne peut sâexprimer en dehors de la censure ecclĂ©siastique. Mais, mĂȘme dans ces conditions, dans certains cas â comme celui dâOckham (1280-1347) â lâanalyse de la signification, des Ă©lĂ©ments thĂ©oriques et des techniques mĂȘmes de la recherche scientifique est poussĂ©e jusquâaux limites de lâhĂ©rĂ©sie. Lâampleur et la profondeur de ses rĂ©flexions est telle quâon peut soutenir que la mĂ©thodologie de la science jusquâau xixe siĂšcle nây a pas beaucoup ajoutĂ©. Pour illustrer le bien-fondĂ© de cette affirmation nous pourrions en donner de nombreux exemples, mais il suffit de se rĂ©fĂ©rer Ă lâĆuvre de A. C. Crombie, Robert Grosseteste and the Origins of Experimental Science, 1100-1700 6, oĂč on trouvera des textes surprenants de Grosseteste et de ses continuateurs, Albert le Grand, Roger Bacon, Pierre de Maricourt, Wittelo, etc., Ă propos de la physique ; en particulier, sur le rĂŽle de lâinduction, la nature expĂ©rimentale de cette science, lâinteraction entre les hypothĂšses et la dĂ©duction, et la tendance Ă la mathĂ©matisation.
Dans cette perspective, la scolastique reprĂ©sente une avance considĂ©rable par rapport Ă la mĂ©thodologie dâAristote, en reprenant certains aspects de la pensĂ©e de Platon, lâopposition entre ces deux auteurs alternant avec la recherche dâune synthĂšse. Toutefois le « dĂ©passement » de la position dâAristote nâentraĂźne quâune perte partielle de son autoritĂ©. Sa Physique demeure le seul systĂšme cohĂ©rent pour essayer dâexpliquer la totalitĂ© des phĂ©nomĂšnes de lâUnivers. Mais ses textes ne sont plus en dehors de toute controverse, tout au moins Ă partir de 1277, date Ă laquelle lâĂ©vĂȘque de Paris et lâarchevĂȘque de Canterbury condamnent lâenseignement dâAristote.
En rĂ©alitĂ© le systĂšme aristotĂ©licien gĂȘne lâĂglise en un point seulement (celui quâAverroĂšs avait poussĂ© trop loin) : le dĂ©terminisme de la physique dâAristote ne laissait pas de place suffisante pour le libre exercice de la volontĂ© divine. Câest donc la version averroĂŻste dâAristote qui sera condamnĂ©e. Mais, Ă partir de lĂ , la porte reste ouverte Ă lâexercice du doute quant Ă dâautres affirmations du maĂźtre qui ne peuvent rĂ©sister Ă la moindre confrontation avec lâexpĂ©rience.
En mettant en rapport ces deux aspects, câest-Ă -dire, lâapprofondissement de lâanalyse mĂ©thodologique et la libĂ©ration de lâautoritĂ© suprĂȘme du maĂźtre, on aurait pu sâattendre (aprĂšs trois siĂšcles de rĂ©flexion), Ă ce que la science du mouvement fasse un grand bond en avant. Or, ce nâest pas le cas. Il suffit de mentionner, par exemple, les caractĂ©ristiques extraordinaires attribuĂ©es au mouvement de lâair, dont le rĂŽle dans la thĂ©orie aristotĂ©licienne avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© jugĂ© absurde par Philopon au ve siĂšcle, comme nous lâavons indiquĂ© plus haut. Au milieu du xvie siĂšcle nous trouvons encore un homme de lâenvergure de Tartaglia pour affirmer que, si un canon envoie deux projectiles, lâun aprĂšs lâautre (les conditions de charge Ă©tant identiques, etc.), le deuxiĂšme ira plus loin que le premier puisquâil « trouvera lâair dĂ©jĂ divisĂ© et, par consĂ©quent, plus facile Ă pĂ©nĂ©trer ».
Avant dâentrer dans ce qui, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, est le cĆur du problĂšme, il faut regarder de plus prĂšs quelles sont les contributions de cette pĂ©riode de lâhistoire mĂ©diĂ©vale au contenu de la science du mouvement. Nous allons consacrer notre attention Ă trois de ces contributions, sans doute les plus significatives : la thĂ©orie de lâimpetus ; les modifications apportĂ©es Ă la loi aristotĂ©licienne de la dynamique du mouvement ; le dĂ©veloppement de la cinĂ©matique.
2. La thĂ©orie de lâimpetus
La critique que Philopon adresse Ă lâexplication aristotĂ©licienne du mouvement des projectiles est reprise au Moyen Ăge par Franciscus de Marchia et, encore plus, par Jean Buridan et ses continuateurs, en particulier Nicole Oresme (1320-1325/1382). Les recherches menĂ©es par A. Maier Ă ce sujet ne laissent pas de doutes sur lâindĂ©pendance des dĂ©veloppements de Buridan par rapport Ă Marchia, et de tous deux par rapport aux continuateurs arabes de lâĂ©cole dâAvicenne. Les conclusions de Maier sont aujourdâhui acceptĂ©es par les historiens de la science mĂ©diĂ©vale (cf., par exemple, A. C. Crombie).
a. Buridan
Buridan donne plusieurs arguments contre la thĂ©orie aristotĂ©licienne de lâ« antiperistasis », tous basĂ©s sur lâexpĂ©rience :
1. Le premier est lâexpĂ©rience dâune roue (un moulin, par exemple) qui tourne pendant un temps aprĂšs avoir Ă©tĂ© mise en mouvement. On ne peut pas parler dans ce cas, Ă©videmment, de lâair dĂ©placĂ© qui revient en arriĂšre, poussant Ă nouveau.
2. Une flĂšche Ă laquelle on a donnĂ© une forme aiguisĂ©e dans sa partie postĂ©rieure ne se dĂ©place pas plus lentement, une fois lancĂ©e, quâune autre non aiguisĂ©e, ce qui est contraire aux prĂ©visions de la thĂ©orie (« vraisemblablement lâair qui suit la flĂšche ne pourrait pas pousser une extrĂ©mitĂ© aiguisĂ©e, parce que lâair serait facilement divisĂ© par la pointe »).
3. Un bateau se dĂ©plaçant sur un fleuve, dans la direction contraire au courant, continue son mouvement pendant un certain temps mĂȘme aprĂšs que les rames ont cessĂ© dâagir. Contrairement aux prĂ©visions, un homme debout sur la poupe du bateau ne ressent pas lâair qui « pousse » le bateau mais, au contraire, lâair qui vient en face et rĂ©siste Ă ce mouvement.
4. Supposons que le bateau soit chargĂ© de grains ou de bois, et quâun homme soit situĂ© derriĂšre la charge. Si lâair pouvait avoir un impetus aussi fort pour pousser le bateau avec force, lâhomme serait violemment comprimĂ© entre la charge et lâair qui pousse par-derriĂšre.
5. Un athlĂšte en train de faire un saut parcourt une certaine distance pour « prendre lâĂ©lan », mais, une fois dans lâair, il ne se sent pas poussĂ© par lâair mais, au contraire, il ressent devant lui lâair qui rĂ©siste Ă son mouvement.
Buridan va se charger aussi de rĂ©futer la deuxiĂšme thĂ©orie dâAristote, et sur des bases semblables. La roue dâun moulin et le bateau seront utilisĂ©s Ă nouveau en qualitĂ© de contre-exemples. Ă ces deux exemples il ajoute un autre : « Il rĂ©sulte Ă©galement [de la thĂ©orie] quâon pourrait lancer une plume plus loin quâune pierre, et une chose moins lourde plus loin quâune chose plus lourde, en supposant Ă©gales les magnitudes et les formes. LâexpĂ©rience montre que ceci est faux. La consĂ©quence est Ă©vidente parce que lâair, une fois mĂ», devrait supporter, ou porter ou mouvoir une plume plus facilement que quelque chose de plus lourd 7. »
En fonction de ces arguments, Buridan conclut que le moteur imprime une certaine virtus motiva Ă la pierre ou tout autre projectile, un certain impetus qui agit dans la direction mĂȘme oĂč le moteur mettait le corps en mouvement, « soit vers le haut ou vers le bas, soit latĂ©ralement ou circulairement ».
Lâimpetus dont parle Buridan prĂ©sente trois propriĂ©tĂ©s importantes qui vont le caractĂ©riser dâune façon spĂ©cifique par rapport aux thĂ©ories prĂ©cĂ©dentes :
a. Plus la vitesse avec laquelle le moteur meut le corps est grande, plus grand sera lâimpetus imprimĂ© au corps en mouvement.
b. Plus la matiĂšre du corps mĂ» est grande, plus intense sera lâimpetus reçu par lui.
c. Lâimpetus est quelque chose dont la nature est permanente (res naturĂŠ permanentis), et il nâest pas « corrompu » par la rĂ©sistance que lui offre le milieu.
Les deux premiĂšres propriĂ©tĂ©s ont amenĂ© certains historiens Ă considĂ©rer lâimpetus de Buridan comme lâanticipation de la quantitĂ© de mouvement (produit de la vitesse par la masse) de la physique newtonienne. La troisiĂšme propriĂ©tĂ© a Ă©tĂ© Ă son tour associĂ©e Ă une notion primitive de lâinertie. Cependant, dans le texte citĂ© plus haut, Buridan fait rĂ©fĂ©rence Ă un impetus suivant une « direction circulaire », idĂ©e qui constituera un obstacle important pour aboutir Ă la conception finale de lâinertie. (Soulignons, au demeurant, que GalilĂ©e lui-mĂȘme nâa pas eu dâidĂ©es tout Ă fait claires sur ce point. Lâexemple idĂ©al de mouvement inertiel est, dâaprĂšs GalilĂ©e, un mouvement parfaitement horizontal dans toute sa trajectoire, câest-Ă -dire un cercle concentrique avec la surface de la mer.)
En tout Ă©tat de cause il y a, chez Buridan, une idĂ©e, quoique diffuse, de lâĂ©nergie associĂ©e au mouvement. Nous devons prendre en considĂ©ration le fait que des concepts tels que la quantitĂ© de mouvement et lâĂ©nergie cinĂ©tique sâĂ©laborent trĂšs lentement au cours de lâhistoire et que toutes sortes dâhĂ©sitations concernant une dĂ©finition prĂ©cise demeureront jusquâau xviie siĂšcle (preuve en est la polĂ©mique entre Leibniz et les cartĂ©siens).
De la critique des thĂ©ories de ses prĂ©dĂ©cesseurs, Buridan tire les prĂ©misses qui lui permettront dâĂ©laborer sa propre conception relative Ă la chute des corps :
a. La gravitĂ© naturelle de la pierre demeure toujours la mĂȘme avant le mouvement, aprĂšs le mouvement et pendant le mouvement. En consĂ©quence, la pierre est aussi lourde aprĂšs le mouvement quâavant celui-ci.
b. La rĂ©sistance du milieu (i. e. lâair) demeure la mĂȘme ou est semblable pendant toute la chute (il y ajoute que non seulement il lui semble faux que lâair prĂšs de la Terre soit moins rĂ©sistant que lâair aux niveaux supĂ©rieurs, mais quâil pense aussi que ce dernier devrait ĂȘtre moins rĂ©sistant que lâautre, Ă©tant plus subtil).
c. Si le corps en mouvement est le mĂȘme, le moteur (total mover) le mĂȘme, et la rĂ©sistance aussi la mĂȘme ou semblable, le mouvement demeurera avec la mĂȘme vitesse, puisque le rapport de ce qui meut au corps mĂ» Ă la rĂ©sistance demeure inchangĂ©.
d. Mais câest un fait attestĂ© que la vitesse augmente continuellement pendant la chute dâun corps lourd.
e. En consĂ©quence, « il est nĂ©cessaire de conclure quâune autre force contribue au mouvement, en plus de la gravitĂ© naturelle qui meut dĂšs le dĂ©but et qui reste toujours la mĂȘme ». « DĂšs lors â poursuit Buridan â nous devons supposer quâun corps lourd non seulement prend du mouvement en lui-mĂȘme de son principal moteur, câest-Ă -dire sa gravitĂ©, mais que, en plus, il prend en lui-mĂȘme un certain impetus avec ce mĂȘme mouvement. Cet impetus a le pouvoir de mouvoir le corps lourd en conjonction avec la gravitĂ© naturelle permanente. Et, puisquâun tel impetus se confond avec le mouvement, il sâensuit que plus le mouvement est rapide, plus lâimpetus augmente et se renforce. En consĂ©quence, dĂšs le dĂ©but, le corps lourd est mĂ» par sa gravitĂ© naturelle seulement ; alors il se meut lentement. Puis il est mĂ» par la mĂȘme gravitĂ© et par lâimpetus pris en mĂȘme temps ; en consĂ©quence il se meut plus vite. Et puisque le mouvement se fait plus rapide, lâimpetus sâaccroĂźt aussi et devient plus fort. Ainsi le corps lourd est mĂ» par sa gravitĂ© naturelle et, simultanĂ©ment, par un plus grand impetus. Ainsi il sera Ă nouveau mĂ» plus vite ; et de cette façon il sera toujours et continuellement accĂ©lĂ©rĂ© jusquâĂ la fin. Et, dans la mesure oĂč lâimpetus se confond avec le mouvement, de mĂȘme il diminuera ou faiblira avec la diminution et la dĂ©ficience du mouvement. »
Il y a deux remarques importantes Ă faire Ă propos de ce texte. Tout dâabord il ressort que Buridan reste fidĂšle Ă la conception grecque dâaprĂšs laquelle la force produit de la vitesse (et non pas de lâaccĂ©lĂ©ration). DĂšs lors, une augmentation de vitesse, comme celle qui a lieu pendant la chute libre, doit sâexpliquer, forcĂ©ment, par une augmentation de la force. La deuxiĂšme remarque est la suivante : lâimpetus prend ici un statut ambigu et le texte lui-mĂȘme devient difficile Ă interprĂ©ter. En effet, dâune part, lâimpetus est engendrĂ©, conjointement avec le mouvement, par le moteur du mouvement (la gravitĂ©) et, une fois engendrĂ©, il produit davantage de mouvement (une plus grande vitesse) ; mais, dâautre part, il semblerait que câest le mouvement lui-mĂȘme qui peut engendrer davantage dâimpetus (« et puisque le mouvement se fait plus rapide, lâimpetus aussi sâaccroĂźt et devient plus fortâŠÂ »).
b. Oresme
Nicole Oresme est, sans doute, le disciple le plus important de lâĂ©cole de Buridan. Nous avons dĂ©jĂ indiquĂ© le point de vue dâAristote qui affirmait, en Du Ciel, quâun corps descendant en chute libre augmente au fur et Ă mesure sa vitesse et, en consĂ©quence, son poids. Câest justement en commentant cette assertion quâOresme expose avec clartĂ© sa conception de lâimpetus. Le texte est le suivant :
Mais yci est a noter premiĂšrement que lâisneletĂ© du mouvement de la chose pesante ne crest pas touzjours en descendant, quar se le moien par quoy il est fait estoit plus espĂ©s ou plus fort a diviser en bas que en haut, ce pourroit estre tellement que el serait plus tardif en la fin que au commencement, et tellement que lâisneletĂ© serait touzjours egualle. Item, de ce que il dit que la pesanteur est plus grande de tant comme lâisneletĂ© est plus grande, ce nâest pas a entendre de pesanteur a prendre la pour qualitĂ© naturelle qui encline en bas. Quar se une pierre dâune livre descendoit dâune lieue de haut et que le mouvement fust grandement plus isnel en la fin que au commencement, nientmoins la pierre nâavroit plus de pesanteur naturelle pour ce une foys que autre. Mais lâen doit entendre par ceste pesanteur qui crest en descendant une qualitĂ© accidentele laquelle est cause par renforcement de lâacressement de lâisneletĂ©, si comme jâay autrefoys declariĂ© ou .viie. de Phisique. Et ceste qualitĂ© puet estre appellee impĂ©tuositĂ©. Et nâest pas proprement pesanteur, quar se un pertuis estoit de ci jusques au centre de la terre et encor oultre, et une chose pesante descendoit par ce pertuis ou treu, quant elle vendrait ou centre, elle passerait oultre et monterait par ceste qualitĂ© accidentelle et aquise et puis redescendroit et yroit et vendrait plusseurs foys en la maniĂ©rĂ© que nous voions dâune chose pesante qui pent a un tref par une longue corde. Et donques nâest ce pas proprement pesanteur puisquâelle fet monter en haut. Et telle qualitĂ© est en tout mouvement et naturel et violent toute foys que lâisneletĂ© va en cressant, fors ou mouvement du ciel. Et telle qualitĂ© est cause du mouvement des choses jetees quant elles sont hors de la main ou de lâinstrument, si comme je monstrĂ© autrefoys sus le .viie. de Phisique 8.
La partie que nous avons mise en italique dans ce texte ne laisse pas de doutes Ă propos de la conception dâOresme de lâimpetus, comme Ă©tant produit par lâaccĂ©lĂ©ration du corps. Mais lâimpetus produit, Ă son tour, davantage dâaccĂ©lĂ©ration. Cette double caractĂ©ristique de lâimpetus dâĂȘtre, Ă la fois, effet et cause, servira Ă Oresme comme point de dĂ©part de sa dĂ©monstration de la thĂ©orie traditionnelle de lâaccĂ©lĂ©ration des projectiles au dĂ©but de leur trajectoire.
III. Réflexions épistémologiques
Joseph T. Clark, S. J., est lâauteur dâun article trĂšs intĂ©ressant quoique fort discutable, intitulĂ© « La philosophie de la science et lâhistoire de la science 9 ». Dans cet article Clark Ă©tablit la distinction suivante :
Il y a, Ă mon avis, au moins deux façons bien diffĂ©rentes mais essentiellement complĂ©mentaires de travailler en histoire de la science. Le premier procĂ©dĂ© je lâappellerai die von unten bis oben geistesgeschichtliche Methode. Jâentends par lĂ une politique de recherche qui se donne comme point de dĂ©part le moment le plus prĂ©coce quâon puisse arriver Ă identifier comme Ă©tant celui du dĂ©but du travail scientifique. Elle se propose comme but une tentative de reconstruction, de la maniĂšre la plus complĂšte et la plus dĂ©taillĂ©e possible, de la façon dont la science contemporaine, Ă un point quelconque de son dĂ©veloppement, en est arrivĂ©e lĂ oĂč elle en est. Au cours de lâhistoire, cette mĂ©thodologie fonctionne de bas en haut. Elle est donc plus ou moins obligĂ©e dâorganiser ses recherches en fonction dâune structure de divisions chronologiques standardisĂ©es et logiques, mais systĂ©matiquement non pertinentes, ou bien, dâadopter â avec des adaptations mineures â des pĂ©riodes conventionnelles, dĂ©jĂ Ă©tablies ailleurs dans le domaine de lâhistoire gĂ©nĂ©rale. Cette mĂ©thodologie von unten bis oben prĂ©sente une difficultĂ© supplĂ©mentaire qui est de laisser ses tenants ouverts Ă lâinvasion du virus precursitis, affliction qui diffĂšre principalement du bursitis par le fait quâalors que ce dernier cause de la douleur Ă la victime et excite la sympathie du spectateur, le precursitis exalte et enthousiasme sa victime et cause de la douleur au spectateur. [âŠ] Jâappellerai die von oben bis unten geistesgeschichtliche Methode la deuxiĂšme façon de travailler dans le domaine de lâhistoire de la science. Par lĂ jâentends une politique de recherche qui se donne comme point de dĂ©part la conviction logiquement fondĂ©e rĂ©sultant dâune philosophie rigoureusement analytique que lâentreprise scientifique de lâhumanitĂ© a finalement atteint sa maturitĂ© au xxe siĂšcle. [âŠ] Au cours de lâhistoire (dans lâĂ©chelle verticale) cette mĂ©thodologie procĂšde de haut en bas. Elle se propose donc â non seulement une reconstruction dâune maniĂšre aussi comprĂ©hensive et exhaustive que possible exactement comme la science contemporaine, Ă un moment donnĂ© de son dĂ©veloppement, est devenue ce quâelle est ; mais encore de rĂ©vĂ©ler par des procĂ©dures plus analytiques que cumulatives comment il se fait que lâhistoire du dĂ©veloppement interne de la science ait Ă©tĂ© aussi longue. Cette mĂ©thodologie von oben bis unten est donc libre dâorganiser ses recherches selon une structure dâidĂ©es centrales logiquement et systĂ©matiquement pertinentes, et dâinventer ses propres pĂ©riodes historiques indĂ©pendamment du cadre conventionnel de lâhistoire gĂ©nĂ©rale.
Dans ses commentaires sur lâarticle que nous venons de citer, I. E. Drabkin affirme : « [âŠ] Ă mon avis, il y a deux maladies (chez les historiens de la science) et non pas une seule ; precursitis (pour employer le mĂȘme terme que Clark) : la tendance Ă voir une continuitĂ© lĂ oĂč il nây en a aucune, et lâautre que nous pourrions appeler vacuitis, lâincapacitĂ© de voir une continuitĂ© lĂ oĂč elle existe 10 ».
Notre objectif, dans la premiĂšre partie du prĂ©sent chapitre, a Ă©tĂ© dâĂ©tablir quelques points de repĂšre sur le chemin qui va dâAristote Ă la mĂ©canique du xviie siĂšcle, en essayant de ne pas nous laisser contaminer par lâune ou lâautre des deux maladies identifiĂ©es par Clark et Drabkin.
NĂ©anmoins, nous ne nous sommes pas beaucoup souciĂ© de ces maladies, parce que, en vĂ©ritĂ©, nous ne croyons pas que lâhistoire de la science puisse se classer de façon exhaustive selon les deux façons complĂ©mentaires de procĂ©der distinguĂ©es par Clark. Plus valables nous semblent les remarques de E. J. Dijksterhuis, quand il souligne que « lâhistoire de la science constitue non seulement la mĂ©moire de la science, mais aussi son laboratoire Ă©pistĂ©mologique 11 ». Câest seulement en tant que « mĂ©moire » que lâhistoire de la science peut ĂȘtre analysĂ©e von unten bis oben ou von oben bis unten, suivant la terminologie de Clark. DĂšs quâon lâenvisage en tant que « laboratoire Ă©pistĂ©mologique » on entre dans des considĂ©rations tout Ă fait diffĂ©rentes. Au cours des sections prĂ©cĂ©dentes nous avons indiquĂ© quelques-uns des problĂšmes qui nous paraissaient les plus pertinents. Ă ce propos, notre position diffĂšre partiellement de celle de Dijksterhuis concernant la portĂ©e de lâanalyse Ă©pistĂ©mologique Ă lâintĂ©rieur de lâhistoire de la science.
Dans la derniĂšre partie de son excellent article dĂ©jĂ citĂ© Dijksterhuis fait rĂ©fĂ©rence â dâune façon claire et trĂšs pertinente â au fait que le dĂ©veloppement de la mĂ©canique classique et, en particulier, de la thĂ©orie newtonienne de la gravitation, est lâun des meilleurs exemples historiques qui existent pour montrer comment « toute solution dâun problĂšme scientifique fait surgir de nouvelles questions, lesquelles sont, Ă leur tour, en partie de nature scientifique, mais aussi en partie de nature Ă©pistĂ©mologique ». Pour illustrer son affirmation, il donne les exemples suivants :
LâĂ©colier rĂ©pĂšte sans penser aprĂšs son maĂźtre : la pierre tombe parce que la terre lâattire. Mais quelle est cette attraction, et comment se passe-t-elle ? Peut-on dire que la pierre tend vers la terre, ou quâelle est mue vers elle ? Lorsque lâĂ©colier a progressĂ© un petit peu, il apprend Ă dire que chaque corps persĂ©vĂšre dans son Ă©tat de repos, ou en mouvement uniforme en ligne droite, Ă moins quâil soit forcĂ© de changer cet Ă©tat par des forces qui lui sont imprimĂ©es. Mais par rapport Ă quel cadre de rĂ©fĂ©rence cet Ă©noncĂ© sâapplique-t-il ? Par rapport Ă lâespace absolu ? Si oui, quâest-ce que lâespace absolu et comment pouvons-nous Ă©tablir le mouvement absolu ? Finalement, lâĂ©tudiant se familiarise avec le principe gĂ©nĂ©ral de la gravitation, et apprend ainsi Ă expliquer le mouvement des planĂštes autour du soleil, celui de la lune autour de la terre, les marĂ©es et le mouvement des corps tombant sur terre. Mais que signifie « expliquer » dans ces cas ? JusquâĂ quel point ce qui est prĂ©sentĂ© comme une « explication » satisfait-il le dĂ©sir de causalitĂ© de lâhomme ? Quâest-ce que nous comprenons de ce phĂ©nomĂšne maintenant ? Cette comprĂ©hension est-elle autre chose quâune description en termes mathĂ©matiques ? Si oui, quelle est cette autre chose ? Sinon, devons-nous conclure que comprendre une chose nâest rien de plus que la ramener Ă une notion gĂ©nĂ©rale qui nous est devenue familiĂšre ?
Nous allons voir, au chapitre IV, que ce type de problĂ©matique correspond assez bien Ă la polĂ©mique entretenue sur deux fronts diffĂ©rents, par les newtoniens contre les cartĂ©siens et les leibniziens. Pour lâinstant, ce qui nous intĂ©resse câest de montrer que la façon de poser le problĂšme Ă©pistĂ©mologique dĂ©fendue par Dijksterhuis se heurte Ă certaines limitations qui rendent lâanalyse insuffisante et peu fĂ©conde. Lâanalyse historique acquiert, en revanche, une autre dimension quand nous laissons de cĂŽtĂ© les questions trop directes formulĂ©es par Dijksterhuis (Quâest-ce que nous connaissons ? Quâest-ce que nous expliquons ?) pour revenir Ă la formulation du problĂšme proposĂ©e par lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique il y a une trentaine dâannĂ©es. Comme nous lâavons indiquĂ© dans lâintroduction, la clĂ© de lâinterprĂ©tation de lâĂ©volution historique dâune science est la recherche de comment on passe dâune Ă©tape Ă la suivante, câest-Ă -dire quels sont les mĂ©canismes cognitifs en jeu Ă chaque Ă©tape et quels sont ceux qui facilitent le dĂ©passement permettant dâaboutir au niveau supĂ©rieur. Ceci est justement lâobjectif de ces conclusions prĂ©liminaires.
Nous prendrons comme point de dĂ©part un fait dont nous avons dĂ©jĂ fait mention, mis en lumiĂšre par les historiens au cours des deux derniĂšres dĂ©cennies (Maier, Clagett, Crombie, entre autres) : en plein Moyen Ăge â tout au moins Ă partir du xiie siĂšcle â , Ă une Ă©poque oĂč la physique dâAristote Ă©tait le systĂšme de rĂ©fĂ©rence obligĂ© de toutes les Ă©tudes sur la dynamique du mouvement, le dĂ©veloppement de la mĂ©thodologie de la science avait atteint des niveaux surprenants, trĂšs Ă©voluĂ©s, mĂȘme par rapport Ă la philosophie de la science aujourdâhui dominante dans le monde occidental. Les raisons pour lesquelles le contenu de la thĂ©orie aristotĂ©licienne du mouvement â ainsi que celles de ses continuateurs mĂ©diĂ©vaux â diffĂšre des idĂ©es que GalilĂ©e, Descartes, Huygens et Newton dĂ©fendront, ne doivent donc pas ĂȘtre recherchĂ©es lĂ oĂč les textes traditionnels dâhistoire de la mĂ©canique les avaient placĂ©es. Le chemin dâune si longue durĂ©e, qui va dâAristote au xviie siĂšcle, nâest pas dĂ©terminĂ© par les difficultĂ©s que les auteurs de ce lent processus auraient eues Ă se convaincre des bienfaits de lâexpĂ©rimentation ou de la fĂ©conditĂ© de la mĂ©thode hypothĂ©tico-dĂ©ductive. Nous lâavons dĂ©jĂ indiqué : il nây a pas beaucoup Ă ajouter Ă ce qui avait Ă©tĂ© dit, Ă ce sujet, au xiiie siĂšcle.
Nous allons lier ce fait historique à une thÚse générale sur laquelle nous reviendrons maintes fois : ce ne sont pas les considérations méthodologiques (ou du moins jamais elles seules) qui font avancer la science aux moments critiques de son développement mais plutÎt les modifications subies par le cadre épistémique qui utilise ou dirige cette méthodologie et se développe de façon autonome.
Il ne faut donc pas chercher comment sâest dĂ©veloppĂ©e une mĂ©thode adĂ©quate permettant dâenvisager une thĂ©orie du mouvement satisfaisant aux critĂšres actuels dâune thĂ©orie scientifique (le chemin von oben bis unten de Clark). Nous devons plutĂŽt chercher quels ont Ă©tĂ© les fondements Ă©pistĂ©miques sous-jacents Ă lâapplication dâune mĂ©thodologie donnĂ©e, et quelle a Ă©tĂ© lâĂ©volution conduisant aux prĂ©alables Ă©pistĂ©mologiques sur lesquels on a bĂąti, Ă partir du xviie siĂšcle, les critĂšres dâacceptation dâune thĂ©orie donnĂ©e, comme Ă©tant scientifiquement satisfaisante.
Nous sommes donc dâaccord avec Dijksterhuis en ce qui concerne la nĂ©cessitĂ© de procĂ©der Ă une analyse Ă©pistĂ©mologique en vue de dĂ©terminer les Ă©tapes historiques de la science, mais nous pensons quâil est essentiel dâĂ©tablir une distinction entre les aspects mĂ©thodologiques et la base Ă©pistĂ©mique. Ă ce sujet, les problĂšmes que nous avons soulevĂ©s tout au long de ce chapitre ont tournĂ© autour de certaines questions fondamentales :
a. le genre de questions quâune thĂ©orie donnĂ©e essaie de rĂ©soudre ;
b. le genre de prémisses non démontrées, acceptées de façon explicite ou implicite ;
c. le genre de rapport entre lâexpĂ©rience (expĂ©rimentation) et la thĂ©orie ;
d. le rĂŽle des mathĂ©matiques dans la formulation dâune thĂ©orie physique.
Soulignons, encore une fois, que ces questions ne sont pas des questions mĂ©thodologiques. MĂȘme une fois Ă©laborĂ©e une mĂ©thodologie adĂ©quate (câest-Ă -dire une fois acceptĂ©e la nĂ©cessitĂ© dâavoir recours Ă lâexpĂ©rience en vue dâobtenir, par induction, des « lois gĂ©nĂ©rales » â rĂ©gularitĂ©s ; Ă©tant admise la nĂ©cessitĂ© de la mĂ©thode hypothĂ©tico-dĂ©ductive et de lâobservation empirique pour vĂ©rifier les consĂ©quences dĂ©ductives des hypothĂšses thĂ©oriques, etc.), les questions indiquĂ©es plus haut continueront Ă se poser. Les rĂ©ponses Ă de telles questions ne doivent donc pas ĂȘtre recherchĂ©es en termes de normes mĂ©thodologiques. Elles rĂ©sulteront dâune recherche historique visant Ă mettre en lumiĂšre les prĂ©alables Ă©pistĂ©miques caractĂ©risant chaque Ă©tape du dĂ©veloppement, ainsi que les mĂ©canismes cognitifs en jeu. De ce point de vue, nous pensons que le dĂ©veloppement de la mĂ©canique Ă partir des Grecs et jusquâau xviie siĂšcle se caractĂ©rise par trois formes spĂ©cifiques de « transition ». Câest sur la base de ces trois formes de transition quâon peut dĂ©finir convenablement la rĂ©volution scientifique qui a eu lieu au xviie siĂšcle, comme rĂ©sultant dâun changement du cadre Ă©pistĂ©mologique.
1. Le passage des pseudo-nécessités et des pseudo-impossibilités à la nécessité logique et causale
Le raisonnement dâAristote est dâune rigueur logique qui force Ă lâacceptation des conclusions une fois les prĂ©misses acceptĂ©es. Ces prĂ©misses sont prĂ©sentĂ©es par Aristote en tant que nĂ©cessaires quoique indĂ©montrables. DâoĂč provient cette nĂ©cessité ? Le raisonnement dâAristote correspond Ă lâĂ©tape caractĂ©risĂ©e, psychogĂ©nĂ©tiquement, par le primat des pseudo-impossibilitĂ©s et des pseudo-nĂ©cessitĂ©s. (Cf. chap. II, 11(1), p. 94). Il sâagit dâune « pseudo-nĂ©cessité » qui a des sources diverses : elle provient en partie de lâacceptation de ce qui existe comme devant ĂȘtre nĂ©cessairement ainsi ; en partie elle est imposĂ©e par une conception du monde liĂ©e Ă des conceptions religieuses.
Dans le premier cas, les deux traits distinctifs de la pseudo-nĂ©cessitĂ© rencontrĂ©s dans lâanalyse psychogĂ©nĂ©tique surgissent clairement Ă travers lâargumentation : la confusion entre ce qui est gĂ©nĂ©ral et ce qui est nĂ©cessaire, dâune part ; et lâindiffĂ©renciation entre ce qui est factuel et ce qui est normatif, dâautre part. Il y a un « doit ĂȘtre ainsi » qui impose des limitations strictes Ă ce qui devient acceptable en tant que possible, et de telles limitations demeureront pendant des siĂšcles, constituant des barriĂšres impossibles Ă franchir dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique.
DĂšs lors, on a tort de blĂąmer Aristote de « ne pas avoir observé » la nature, tout autant que de penser que câest lâobservation de la nature qui caractĂ©rise en tout premier lieu la rĂ©volution scientifique du xviie siĂšcle. Aristote Ă©tait empiriste. Ses « erreurs », en tant que physicien, ne sont pas dues Ă une quelconque incapacitĂ© dâobservation ou Ă un refus relatif de lâobservation empirique. Elles Ă©taient liĂ©es aux prĂ©supposĂ©s Ă©pistĂ©mologiques introduits dans ses « lectures » de lâexpĂ©rience et, en consĂ©quence, Ă lâusage quâil fait de lâobservation.
Regardons de plus prĂšs comment agissent ces « interdictions » imposĂ©es par la « pseudo-impossibilité » et la « pseudo-nĂ©cessité ». Les corps laissĂ©s Ă eux-mĂȘmes, Ă une certaine distance de la surface de la Terre, montent ou descendent. La terre et lâeau descendent ; lâair et le feu montent. Un mĂ©lange de plusieurs Ă©lĂ©ments aura le mouvement de lâĂ©lĂ©ment prĂ©dominant, puisquâon nâobserve pas de corps demeurant suspendu et immobile. De cette observation gĂ©nĂ©rale dĂ©coule une prĂ©misse Ă©galement gĂ©nĂ©rale : il est impossible quâun corps puisse avoir plus dâun seul mouvement simple Ă la fois. De cette prĂ©misse â fondĂ©e, rĂ©pĂ©tons-le, sur lâobservation â on dĂ©duira quel est le mouvement dâun projectile lancĂ© horizontalement : dâabord câest le mouvement violent qui prĂ©dominera, et le projectile suivra son dĂ©placement horizontalement jusquâĂ son arrĂȘt ; ensuite le mouvement naturel agira et le corps commencera sa chute. Une telle conception demeurera, avec peu de changements, jusquâau xvie siĂšcle. Albert de Saxe, au xive siĂšcle, la modifiera un peu en suivant la thĂ©orie de lâimpetus de Buridan : il y a un premier moment pendant lequel lâimpetus lâemporte sur « la pesanteur » et le corps se dĂ©place horizontalement ; lorsque lâimpetus commence Ă sâĂ©puiser, la pesanteur commence Ă lâemporter sur lâimpetus et la trajectoire se penche vers le bas ; finalement, une fois lâimpetus Ă©puisĂ©, le corps tombe verticalement. MalgrĂ© le fait de considĂ©rer de brefs intervalles de lutte entre deux forces, lâ« impossibilité » de penser Ă une « composition » de forces Ă©tait tellement tenace quâOresme lui-mĂȘme, dans ses commentaires sur Du Ciel, se voit contraint de donner une longue justification destinĂ©e Ă Ă©liminer la possibilitĂ© mĂȘme de « compensation ».
Lâimportance des « pseudo-impossibilitĂ©s » et « pseudo-nĂ©cessitĂ©s » â imposant des limitations au dĂ©veloppement des hypothĂšses et au progrĂšs de la thĂ©orisation scientifique â ne saurait ĂȘtre nĂ©gligĂ©e. Lâhistoire de la mĂ©canique (dâAristote Ă Newton) pourrait ĂȘtre exposĂ©e en tant quâune histoire gĂ©rĂ©e par lâĂ©limination des pseudo-nĂ©cessitĂ©s. Le moment le plus dramatique ainsi que le mieux connu de cette histoire est celui oĂč Kepler a cherchĂ© Ă se libĂ©rer de la « nĂ©cessité » du mouvement circulaire des planĂštes, aboutissant Ă lâellipse. GalilĂ©e lui-mĂȘme est tombĂ© dans le piĂšge de cette exigence du mouvement circulaire des planĂštes, considĂ©rĂ© comme le mouvement simple le plus parfait.
2. Le passage des attributs aux relations
Le deuxiĂšme aspect Ă considĂ©rer est lâintroduction de la mesure lĂ oĂč, auparavant, on ne faisait rĂ©fĂ©rence quâĂ des qualitĂ©s. Or, mesurer câest comparer, Ă©tablir des relations. Ayant remplacĂ© une discussion Ă propos des propriĂ©tĂ©s caractĂ©ristiques dâun corps par une discussion Ă propos de ses relations avec dâautres corps, nous changeons en mĂȘme temps le genre de questions auxquelles on envisage de rĂ©pondre en vue dâ« expliquer » le mouvement. En outre, ceci suppose une relativisation des concepts qui, auparavant, Ă©taient pris dans un sens absolu. Prenons le cas de la pierre tombant en chute libre ou descendant par un plan inclinĂ©. Aristote et ses continuateurs sâinterrogent Ă propos de la nature du corps qui tombe et de la façon dont ses attributs se modifient pendant la chute. GalilĂ©e, pour sa part, va laisser de cĂŽtĂ© de telles questions pour se concentrer exclusivement sur la comparaison des distances et des temps de chute. Newton, Ă son tour, rĂ©duira le problĂšme Ă une relation dans le systĂšme Terre-pierre et, dans une synthĂšse gĂ©niale, montrera que la relation est du mĂȘme genre que celle qui prĂ©side au systĂšme Soleil-Terre. Pour y aboutir, il devra aussi Ă©liminer une autre des limitations imposĂ©es par Aristote : la « nĂ©cessité » de perfection et dâincorruptibilitĂ© attribuĂ©e Ă lâUnivers qui est au-delĂ de la Lune et, donc, rĂ©pondant Ă des lois toutes diffĂ©rentes de celles du monde sublunaire.
Les propriĂ©tĂ©s absolues des corps se dissoudront dans un systĂšme de relations oĂč, en derniĂšre analyse, on ne fera rĂ©fĂ©rence quâĂ des intervalles de temps et Ă des longueurs. Ce passage des attributs aux relations, allant de pair avec la relativisation de concepts qui en rĂ©sulte, nâest pas exclusif de la rĂ©volution scientifique du xviie siĂšcle. Nous le trouverons dans toutes les grandes rĂ©volutions subies par la mĂ©canique. La longueur et lâintervalle de temps, conçus comme des propriĂ©tĂ©s absolues dans la mĂ©canique newtonienne, seront relativisĂ©s par Einstein. Tous deux vont entrer, non pas en tant quâattributs mais en tant que relations, dans un systĂšme plus large qui comprendra aussi le cadre de rĂ©fĂ©rence de lâ« observateur ». Or, ces propriĂ©tĂ©s de niveau supĂ©rieur subiront Ă leur tour le mĂȘme processus historique, puisque mĂȘme la vitesse relativiste dâune particule perdra son sens absolu pour devenir, dans la mĂ©canique quantique â tout au moins dans la « version » de N. Bohr â , un instrument de mesure.
Nous allons revenir Ă ce mĂ©canisme agissant dans lâĂ©volution conceptuelle de la physique au chapitre VII. Pour lâinstant, ce que nous aimerions souligner, câest lâĂ©norme effort intellectuel exigĂ© par chacun de ces « sauts » historiques, impliquant rien de moins que la substitution dâun systĂšme abstrait de relations Ă des propriĂ©tĂ©s presque « tangibles ».
Dâun point de vue historique, le moment culminant de ce processus est celui concrĂ©tisĂ© par lâune des expressions les plus cĂ©lĂšbres de GalilĂ©e : « Je prĂ©tends quâil nâexiste dans les corps extĂ©rieurs rien qui puisse exciter en nous des goĂ»ts, des odeurs et des sons, sinon des dimensions, des formes, des multitudes et des mouvements lents ou rapides » (Il Saggiatore, question 48).
3. La transition dâune « explication physique » en termes de causes derniĂšres et causes concurrentes Ă la conception dâune dynamique nâĂ©tablissant que des dĂ©pendances fonctionnelles et des systĂšmes de transformations
Bien que cet aspect du problĂšme soit Ă©troitement liĂ© au point prĂ©cĂ©dent, il nâen constitue pas pour autant une consĂ©quence en dĂ©coulant immĂ©diatement. Le passage des attributs aux relations, que nous venons dâindiquer, implique, bien entendu, une identification de paramĂštres et leur quantification ultĂ©rieure. Mais maintenant nous ne parlons pas simplement de la mesure, mais de lâintroduction du concept de la relation fonctionnelle entre les variables qui caractĂ©risent lâĂ©tat de mouvement dâun corps Ă des moments diffĂ©rents de sa trajectoire. Ceci suppose, en premier lieu, lâintroduction du temps en tant que variable indĂ©pendante. Câest GalilĂ©e qui, le premier, lâa fait dâune façon explicite, en rĂ©ussissant un des bonds en avant les plus importants dans la construction de ce qui, plus tard, deviendra la mĂ©canique newtonienne.
En deuxiĂšme lieu, la nouvelle mĂ©canique, en dĂ©finissant la force en tant que fonction de lâespace et du temps â conçus comme variables indĂ©pendantes â ainsi que des paramĂštres qui ont des valeurs constantes pour chaque corps, introduira la modification la plus profonde connue par la science du mouvement au cĆur mĂȘme de sa problĂ©matique. Cette fois-ci le mĂ©rite en revient Ă Newton. Sa contribution la plus gĂ©niale â mis Ă part la synthĂšse de la mĂ©canique des corps cĂ©lestes et sublunaires, dĂ©jĂ mentionnĂ©e â a Ă©tĂ© la conception des problĂšmes de la dynamique en tant que « problĂšmes Ă conditions initiales », tels quâils seront baptisĂ©s plus tard par la Physique : les valeurs des paramĂštres dâun systĂšme Ă un moment et Ă un endroit donnĂ©s (câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment les « conditions initiales ») dĂ©terminent lâĂ©volution ultĂ©rieure du systĂšme. Lâobjectif de la mĂ©canique est de calculer cette Ă©volution, sans se poser dâautres questions Ă propos des « causes rĂ©elles » du mouvement. Mais lâĂ©volution elle-mĂȘme est calculĂ©e sur la base dâun systĂšme de transformations qui permet le passage des valeurs des variables, dans lâĂ©tat initial, aux valeurs quâelles prendront Ă un autre quelconque instant.
Cette transition de la recherche des causes derniĂšres Ă la construction des systĂšmes de transformations a eu pour rĂ©sultat un progrĂšs dĂ©cisif dans lâhistoire de la mĂ©canique. Elle est devenue lâun des piliers les plus solides de la rĂ©volution du xviie siĂšcle, et a entraĂźnĂ© une profonde rĂ©vision de la conception des rapports entre la mathĂ©matique et le monde des phĂ©nomĂšnes physiques.