PsychogenĂšse et histoire des sciences ()

Chapitre V.
L’algùbre a

Dans les chapitres prĂ©cĂ©dents — relatifs Ă  l’histoire de la gĂ©omĂ©trie et Ă  la psychogenĂšse des notions gĂ©omĂ©triques — nous avons mis en lumiĂšre la prĂ©sence de mĂ©canismes communs qui expliquent l’évolution du cadre conceptuel Ă  ces deux niveaux. Au niveau historique, nous nous appuyons sur une interprĂ©tation issue des recherches psychogĂ©nĂ©tiques depuis plusieurs annĂ©es : le dĂ©veloppement de la connaissance ne s’effectue pas grĂące Ă  l’accumulation continue de nouvelles connaissances (avec le rejet concomitant des concepts et des hypothĂšses qui se sont avĂ©rĂ©s infructueux ou faux) ; au contraire, il s’effectue par Ă©tapes qui reprĂ©sentent des niveaux cognitifs caractĂ©ristiques, tels que dans chaque Ă©tape il y a une rĂ©organisation des connaissances prĂ©alablement acquises.

En particulier, nous avons vu que le dĂ©veloppement historique de la gĂ©omĂ©trie, tout comme la psychogenĂšse des structures gĂ©omĂ©triques, se caractĂ©rise par trois pĂ©riodes que nous avons appelĂ©es intra-, inter-, et transfigurales. En Ă©troite correspondance avec ces trois pĂ©riodes, nous pouvons distinguer aussi trois grandes Ă©tapes, avec leurs sous-Ă©tapes, dans l’évolution de l’algĂšbre et — comme nous le verrons dans le chapitre suivant — dans l’évolution des liaisons logico-arithmĂ©tiques chez l’enfant. Nous les appellerons, respectivement, Ă©tapes intraopĂ©rationnelle, interopĂ©rationnelle et transopĂ©rationnelle.

Les Ă©tapes intraopĂ©rationnelles sont caractĂ©risĂ©es par des liaisons intraopĂ©rationnelles qui se prĂ©sentent sous des formes isolables, comportant certes, comme leur nom l’indique, des articulations internes, mais ne se composant pas entre elles, et sans des transformations de l’une Ă  l’autre qui supposent l’existence d’invariants.

Les Ă©tapes interopĂ©rationnelles sont caractĂ©risĂ©es par des correspondances et des transformations entre les formes isolables de l’étape antĂ©rieure, avec de plus les invariants que de telles transformations exigent.

Les étapes transopérationnelles sont caractérisées par la construction de structures dont les relations internes correspondent aux transformations interopérationnelles.

Cette surprenante analogie des Ă©tapes du dĂ©veloppement (entre la gĂ©omĂ©trie et l’algĂšbre, d’une part, et entre l’histoire de la science et la psychogenĂšse, d’autre part) a une profonde signification. Il ne s’agit pas d’une simple classification des Ă©tapes. En effet, les trois notions (« intra- », « inter- » et « trans- ») constituent des formes diffĂ©rentes mais solidaires d’organisation des connaissances, et nous voyons en elles le plus important et le plus constructif des mĂ©canismes que nous ayons pu dĂ©gager dans la recherche des mĂ©canismes communs Ă  l’histoire et Ă  la psychogenĂšse. C’est dans nos conclusions que nous analyserons la signification Ă©pistĂ©mologique de ces mĂ©canismes dont la portĂ©e sera indiquĂ©e dans les chapitres qui suivent.

L’identification des Ă©tapes se rĂ©vĂšle plus difficile dans l’algĂšbre que dans la gĂ©omĂ©trie (ou que dans la physique, comme nous le verrons plus loin). D’une part, le processus d’algĂ©brisation de la mathĂ©matique constitue en soi une Ă©tape transopĂ©rationnelle pour ce qui est des branches algĂ©brisĂ©es. D’autre part, plusieurs des Ă©tapes du dĂ©veloppement de l’algĂšbre ne peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es qu’en tenant compte de leurs interactions avec l’analyse et la topologie. Une Ă©tude profonde de telles interactions constituerait en soi une Ɠuvre de longue haleine exigeant une reconstruction totale de l’histoire de la mathĂ©matique en accord avec notre perspective Ă©pistĂ©mologique. Nous avons eu l’intention de le faire, mais ce projet a dĂ» ĂȘtre abandonnĂ©, tout au moins en ce qui concerne les limites du prĂ©sent volume.

En limitant ainsi nos intentions originales, nous avons fait, pour dĂ©terminer le contenu du prĂ©sent chapitre, un choix de thĂšmes quelque peu arbitraire. Bien que l’analyse de chacun d’eux n’ait pas la valeur d’une dĂ©monstration, ils sont toutefois utiles Ă  titre d’exemples illustratifs des hypothĂšses auxquelles nous avons Ă©tĂ© conduits dans notre Ă©tude des mĂ©canismes communs Ă  l’histoire et Ă  la psychogenĂšse.

Nous commencerons par une interprĂ©tation de l’origine de l’algĂšbre, dont le but est double. D’une part, il s’agit de montrer les difficultĂ©s de l’analyse Ă©pistĂ©mologique du processus historique qui conduit Ă  la constitution d’une branche de la science, et la difficultĂ© — voire l’impossibilitĂ© — d’utiliser les versions prĂ©sentĂ©es dans les textes courants d’histoire de la science. D’autre part, il s’agit de mettre en lumiĂšre certains mĂ©canismes du processus cognitif (complĂ©mentaires des mĂ©canismes intra-, inter-, et trans-), trĂšs difficiles Ă  dĂ©gager quand une telle branche de la science est dĂ©jĂ  constituĂ©e.

Le choix des autres thĂšmes est dirigĂ© vers une branche particuliĂšre de l’algĂšbre : la gĂ©omĂ©trie algĂ©brique, parce que ici on trouve un jeu des Ă©tapes particuliĂšrement intĂ©ressant. L’algĂšbre et la gĂ©omĂ©trie, l’analyse et la topologie vont interagir ici d’une façon trĂšs prĂ©cise, en donnant du sens au processus Ă©volutif qui aboutira Ă  l’Ɠuvre monumentale de Grothendik. Nous allons nous limiter Ă  montrer, schĂ©matiquement, quelques-uns des moments clĂ©s de ce processus qui Ă©taieront nos conclusions.

I. Les origines de l’algùbre

1. Nombreux sont les historiens de la mathĂ©matique qui font remonter les origines de l’algĂšbre jusqu’à divers peuples de l’Antiquité : les Assyriens, les Babyloniens, les Égyptiens
 D’autres, avec un esprit plus critique, en situent le point de dĂ©part Ă  l’école d’Alexandrie. Diophante est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ© comme le premier Ă  avoir formulĂ© des problĂšmes d’arithmĂ©tique en des termes symboliques, Ă  avoir introduit les « valeurs indĂ©terminĂ©es » reprĂ©sentĂ©es non par des chiffres mais par des lettres, pour exprimer de maniĂšre gĂ©nĂ©rale les quantitĂ©s spĂ©cifiques qui apparaissent comme les inconnues des Ă©quations qui conduisent Ă  la solution des problĂšmes proposĂ©s.

Cette interprĂ©tation historique s’est toujours rĂ©vĂ©lĂ©e peu satisfaisante. D’une part, il est clair que les difficultĂ©s que les Grecs affrontĂšrent pour rĂ©soudre de nombreux problĂšmes gĂ©omĂ©triques ne s’expliquent que par la carence d’une algĂšbre qui leur aurait permis de formuler ces problĂšmes en termes d’opĂ©rations. D’autre part, il est difficile d’expliquer l’éclipse presque totale d’une science qui ne ressurgit qu’en plein xvie siĂšcle.

Dans l’interprĂ©tation Ă  laquelle nous avons fait allusion, ViĂšte apparaĂźt comme un homme de la Renaissance au sens strict du terme. Son « retour aux sources grecques » lui aurait permis de reprendre la science de Diophante, et simplement de la perfectionner, pour en faire le point de dĂ©part de l’algĂšbre de l’époque moderne. Dans une interprĂ©tation de ce type, le rĂŽle qu’ont jouĂ© les Arabes reste cependant peu clair, en dehors de l’introduction d’une notation plus adĂ©quate des opĂ©rations arithmĂ©tiques, de l’apport du concept de zĂ©ro comme nombre (concept importĂ© de l’Inde), et de l’emploi gĂ©nĂ©ralisĂ© de lettres pour la reprĂ©sentation de quantitĂ©s « indĂ©terminĂ©es ». Dans ce contexte, l’Ɠuvre de ViĂšte serait celle d’un Ă©rudit, une Ɠuvre de systĂ©matisation, plus que celle d’un crĂ©ateur et d’un rĂ©volutionnaire sur le plan scientifique.

Le panorama que nous venons de dĂ©crire a subi des modifications fondamentales Ă  partir du livre de Jacob Klein, publiĂ© en Allemagne en 1934 sous le titre Die griechische Logistik und die Entstehung der Algebra, mais dont l’impact principal s’est manifestĂ© lors de la publication de sa version anglaise en 1968 1.

J. Klein apporte une profonde rĂ©interprĂ©tation des Ɠuvres de Diophante et de ViĂšte, sur la base d’une analyse Ă©rudite de la pensĂ©e grecque et du sens de la « nouvelle science » qui se dĂ©veloppe aux xvie et xviie siĂšcles.

L’étude minutieuse de J. Klein nous a permis de situer les origines de l’algĂšbre Ă  l’intĂ©rieur du schĂ©ma gĂ©nĂ©ral des mĂ©canismes que nous avons trouvĂ©s dans le dĂ©veloppement d’autres branches de la mathĂ©matique et de la physique, ainsi que des Ă©tapes plus rĂ©centes de l’algĂšbre elle-mĂȘme. Son chapitre « De la diffĂ©rence entre les conceptualisations ancienne et moderne » fournit les Ă©lĂ©ments sur la base desquels notre propre interprĂ©tation se trouve solidement fondĂ©e, de maniĂšre cohĂ©rente, avec les autres chapitres. Nous commencerons donc par une exposition succincte de la position de Klein, que nous partageons entiĂšrement quoiqu’elle nous semble requĂ©rir cependant une explication Ă©pistĂ©mologique complĂ©mentaire.

Le point de clivage entre Diophante et ViĂšte — point qui, une fois reconnu en tant que tel, donne son sens Ă  toute la rĂ©interprĂ©tation historique Ă  laquelle nous nous rĂ©fĂ©rons — s’établit sur la diffĂ©renciation qu’il faut faire dans leur emploi des symboles mathĂ©matiques. Le caractĂšre algĂ©brique attribuĂ© Ă  l’ArithmĂ©tique de Diophante se base sur l’utilisation de divers signes et abrĂ©viations se rĂ©fĂ©rant particuliĂšrement aux inconnues des Ă©quations, et qu’on a couramment interprĂ©tĂ©s comme un symbolisme algĂ©brique. Or, il est clair que la simple utilisation de lettres pour reprĂ©senter des nombres ou des entitĂ©s gĂ©omĂ©triques ne confĂšre pas un caractĂšre symbolique au traitement du problĂšme. Euclide, et mĂȘme avant lui Archytas, ont employĂ© de telles reprĂ©sentations. À ce propos, Klein cite l’avis de Tannery : « La lettre remplace bien un nombre quelconque [
], mais seulement lĂ  oĂč ce nombre est supposĂ© placé ; elle n’en symbolise pas la valeur et ne se prĂȘte pas aux opĂ©rations. » Et Klein ajoute : « Aristote, lui aussi, a fait usage de telles lettres mathĂ©matiques, par exemple dans la Physique et dans Du Ciel, et il les a mĂȘme introduites dans ses investigations logiques et Ă©thiques. Mais une telle lettre n’est jamais un “symbole” dans le sens oĂč ce qui est signifiĂ© par le symbole est en lui-mĂȘme un “objet gĂ©nĂ©ral”. »

C’est seulement Ă  partir du xvie siĂšcle que l’emploi de lettres va avoir un caractĂšre symbolique. Quand on attribue Ă  Diophante l’invention de l’algĂšbre (ou aux prĂ©dĂ©cesseurs dont il serait le compilateur), on prend parti, explicitement ou implicitement, sur le caractĂšre symbolique de ses mĂ©thodes de rĂ©solution des problĂšmes mathĂ©matiques.

Le fait que Diophante parle de problĂšmes « gĂ©nĂ©raux » et d’une solution « gĂ©nĂ©rale » pourrait en Ă©tayer l’interprĂ©tation classique. NĂ©anmoins, la rĂ©interprĂ©tation de Klein remet en question le caractĂšre symbolique — au sens algĂ©brique du terme — qu’on pourrait attribuer Ă  ces expressions. Il introduit Ă  cet Ă©gard une distinction fondamentale entre la « gĂ©nĂ©ralitĂ© de la mĂ©thode » et la « gĂ©nĂ©ralitĂ© de l’objet d’investigation ». Citons Klein :

La mathĂ©matique ancienne est prĂ©cisĂ©ment caractĂ©risĂ©e par une tension entre la mĂ©thode et l’objet. Les objets en question (figures et courbes gĂ©omĂ©triques, leurs relations, leurs proportions de grandeurs gĂ©omĂ©triques commensurables et incommensurables) confĂšrent Ă  l’enquĂȘte sa direction, car ils sont Ă  la fois son point de dĂ©part et sa fin. On montre la maniĂšre dont ils dĂ©terminent la mĂ©thode d’enquĂȘte en particulier dans le cas des preuves d’« existence », c’est-Ă -dire des preuves qui dĂ©montrent que l’« ĂȘtre » d’un certain objet est possible parce qu’il n’est pas autocontradictoire. Pour les Anciens, le problĂšme de l’applicabilitĂ© « gĂ©nĂ©rale » d’une mĂ©thode est donc celui de la « gĂ©nĂ©ralité » des objets mathĂ©matiques eux-mĂȘmes, et ils ne peuvent rĂ©soudre ce problĂšme qu’en s’appuyant sur une ontologie des objets mathĂ©matiques. Par contraste, la mathĂ©matique moderne, et par lĂ  mĂȘme l’interprĂ©tation moderne de la mathĂ©matique ancienne, porte une fois pour toutes son attention sur la mĂ©thode comme telle. Elle dĂ©termine ses objets en rĂ©flĂ©chissant sur la maniĂšre dont ces objets deviennent accessibles Ă  travers une mĂ©thode gĂ©nĂ©rale.

2. ViĂšte reprend une mĂ©thodologie caractĂ©ristique de la pensĂ©e grecque, mais il va lui donner une Ă©tendue et une profondeur qui lui permettront de rĂ©organiser l’Ɠuvre de Diophante Ă  un niveau trĂšs diffĂ©rent. C’est Ă  notre avis le mĂ©rite de J. Klein d’avoir montrĂ© avec la minutie d’un Ă©rudit en quoi consiste ladite rĂ©organisation et pourquoi ViĂšte doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le vĂ©ritable fondateur de l’algĂšbre.

L’Introduction Ă  l’art analytique 2 inclut une prĂ©sentation de ce que ViĂšte appelle « une certaine voie d’inquisition de la vĂ©rité » qui serait caractĂ©ristique de la mathĂ©matique, et dont il attribue la dĂ©couverte Ă  Platon.

Le nom d’« analyse » donnĂ© Ă  cette forme d’investigation proviendrait, selon ViĂšte, de ThĂ©on, dont il cite la dĂ©finition ainsi : « ConsidĂ©rer la chose recherchĂ©e comme Ă©tablie et procĂ©der au moyen de ce qui suit jusqu’à une vĂ©ritĂ© qui soit incontestĂ©e. » Au sens courant du terme, la « synthĂšse » est un processus qui commence avec « la supposition de ce qui est acceptĂ© et par ses consĂ©quences on arrive Ă  la conclusion et Ă  la comprĂ©hension de ce qu’on cherche 3 ».

Klein fait remarquer que Pappus avait fourni une explication plus claire de ce double processus d’analyse et de synthùse.

En ce qui concerne l’analyse, ViĂšte reprend aussi une distinction, faite par les Grecs, en deux genres : l’analyse zĂ©tĂ©tique ou thĂ©orique et l’analyse poristique ou problĂ©matique. Mais il leur ajoutĂ© un troisiĂšme genre rĂ©tique ou exĂ©gĂ©tique. « Il y a, par consĂ©quent — dit ViĂšte — un art zĂ©tĂ©tique par lequel on trouve l’équation ou la proportion entre la grandeur qui est cherchĂ©e et celles qui sont donnĂ©es ; un art poristique par lequel, Ă  partir de l’équation ou de la proportion, on cherche Ă  vĂ©rifier le thĂ©orĂšme Ă©tabli ; et un art exĂ©gĂ©tique par lequel, Ă  partir de l’équation Ă©tablie ou de la proportion, on dĂ©couvre la grandeur mĂȘme que l’on cherche 4. »

À ceci suit un passage qui est crucial pour interprĂ©ter la « nouveauté » de la position de ViĂšte :

Et certes ce qui appartient Ă  la zĂ©tĂ©tique est Ă©tabli selon l’art de la logique par syllogismes et enthymĂšmes, dont les fondements sont ces stipulations (symbola) mĂȘmes par lesquelles on parvient aux Ă©quations et aux proportions, stipulations qui doivent ĂȘtre dĂ©rivĂ©es des notions communes aussi bien que des notions ordonnĂ©es selon le pouvoir de l’analyse du thĂ©orĂšme. Toutefois, dans l’art zĂ©tĂ©tique la forme de commencer est propre Ă  l’art lui-mĂȘme, puisque l’art zĂ©tĂ©tique n’exerce pas sa logique sur les nombres — cause du peu d’intĂ©rĂȘt des anciens analystes — , mais selon une logistique des espĂšces qu’il faut introduire d’une maniĂšre nouvelle. Cette logistique est beaucoup plus heureuse et puissante que la logistique numĂ©rique pour comparer les grandeurs entre elles, une fois que la loi des homogĂšnes a Ă©tĂ© Ă©tablie 5.

Le fait essentiel dans la formulation de ViÚte est que le terme de « grandeur » est utilisé dans son sens le plus général. La grandeur cherchée est soit un nombre déterminé, soit une grandeur géométrique spécifique mensurable. Citons Klein :

De lĂ  dĂ©rive le double nom de cette troisiĂšme forme d’analyse dont l’objectif est d’effectuer autant le calcul de grandeurs arithmĂ©tiques que la construction de grandeurs gĂ©omĂ©triques, en partant d’équations canoniques ordonnĂ©es ; elle est appelĂ©e rĂ©tique par rapport aux nombres auxquels elle conduit et qui peuvent ĂȘtre exprimĂ©s par les noms ordinaires des nombres de notre langage ; elle est appelĂ©e exĂ©gĂ©tique par rapport aux grandeurs gĂ©omĂ©triques qu’elle considĂšre comme directement prĂ©sentes Ă  notre vue.

Comme le fait remarquer Klein, deux lignes indĂ©pendantes convergent là : l’analyse gĂ©omĂ©trique de Pappus et les mĂ©thodes arithmĂ©tiques de Diophante. La « nouvelle » algĂšbre de ViĂšte fut Ă  la fois gĂ©omĂ©trique et arithmĂ©tique. Pour y aboutir, il fallait atteindre un niveau de gĂ©nĂ©ralisation plus haut que celui qui fut accessible aux « anciens ».

Au dĂ©but du chapitre IV, ViĂšte introduit une nouvelle distinction Ă©clairante : « La logistique numĂ©rique (logistice numerosa) est exhibĂ©e par les nombres, la logistique spĂ©cieuse (logistice speciosa) par les espĂšces ou formes des choses, par exemple les lettres de l’alphabet 6. » Ici le mot clĂ© est « espĂšces ». La longue Ă©tude de Klein rĂ©fute, Ă  notre avis de maniĂšre concluante, les interprĂ©tations courantes, mĂȘme si elles sont aussi autorisĂ©es que celle de Cantor. Sa propre interprĂ©tation montre quel est le point crucial de la formulation de ViĂšte. L’importance de ce point justifie une citation in extenso :

Les espĂšces sont en elles-mĂȘmes des constructions symboliques — c’est-Ă -dire des constructions dont l’objectivitĂ© simplement potentielle est comprise comme une objectivitĂ© rĂ©elle. Elles sont donc seulement comprĂ©hensibles dans le langage du formalisme symbolique, que ViĂšte Ă©nonce pleinement pour la premiĂšre fois en tant que seul capable de reprĂ©senter l’« invention de la dĂ©marche inventive » (finding of finding), Ă  savoir la « zĂ©tĂ©tique ». Avec cet instrument, le plus important de la science naturelle mathĂ©matique, la « formule », devient possible mais surtout une nouvelle maniĂšre de comprendre, inaccessible aux episteme anciennes, se trouve ainsi ouverte.

Quand nous retournons au concept pythagoricien et platonicien de l’eidos d’un arithmos comme ce qui rend possible pour la premiĂšre fois l’unitĂ© de l’ĂȘtre de chaque nombre, et le comparons au concept d’espĂšce dĂ©veloppĂ© plus haut, il nous est possible de dire que l’indĂ©pendance ontologique de l’eidos, aprĂšs un dĂ©tour par l’usage instrumental qu’en a fait Diophante, parvient ici Ă  sa rĂ©alisation symbolique. Ceci annonce une transformation conceptuelle gĂ©nĂ©rale qui s’étend sur toute la science moderne 7.

La distinction cruciale faite par ViĂšte, lui permettant ainsi de faire un grand bond en avant et de constituer l’algĂšbre en tant que nouvelle discipline, est le passage du concept d’« arithmos » Ă  celui de symboles gĂ©nĂ©raux. L’arithmos fait rĂ©fĂ©rence immĂ©diatement aux choses ou aux unitĂ©s tandis que les symboles (lettres) utilisĂ©s par ViĂšte renvoient, font rĂ©fĂ©rence, directement Ă  la propriĂ©tĂ© « d’ĂȘtre un nombre », propriĂ©tĂ© qui appartient Ă  chacun des numĂ©ros, et indirectement aux choses ou aux unitĂ©s dont la « numĂ©rosité » est reprĂ©sentĂ©e par un nombre. En d’autres termes, les lettres renvoient au concept de « nombre en gĂ©nĂ©ral ». C’est ce qui est exprimĂ© par Klein dans ces termes, en traitant de la conception de ViĂšte :

The letter sign designates the intentional object of a « second intention » (intentio secunda), namely of a concept which itself directly intends another concept and not a being.

Bien que dĂ©jĂ  Eudoxe, Aristote — et plus particuliĂšrement Proclus — aient proclamĂ© un divina ars, qui n’est autre que la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des proportions, capable d’englober toute la connaissance mathĂ©matique dans son ensemble, ViĂšte fait un pas plus loin, pĂ©nĂ©trant plus profondĂ©ment dans le concept de transformation. Ici nous diffĂ©rons de Klein quant Ă  son manque d’insistance sur ce point, Ă  notre avis crucial. Le chapitre V de l’Isagoge, intitulĂ© « Les lois de la zĂ©tĂ©tique » nous semble contenir un aspect absolument essentiel de sa formulation, et, de notre point de vue, sa base Ă©pistĂ©mologiquement la plus importante. Klein relĂšgue ce chapitre Ă  une rĂ©fĂ©rence dans la note 250.

Le chapitre de rĂ©fĂ©rence contient les lois de transformation des Ă©quations, qui selon ViĂšte sont au nombre de trois : antithĂšse (le transfert d’un terme, d’un membre de l’équation Ă  l’autre) ; hipobibasme (la rĂ©duction du degrĂ© de l’équation, en divisant les deux membres par la species commune Ă  tous les termes de l’équation) ; et parabolisme (la division des coefficients d’une Ă©quation par une quantitĂ© convenue). Ce n’est pas par hasard que ViĂšte conclut ce chapitre par cette observation :

Diophante, dans les livres qu’il a Ă©crits sur l’arithmĂ©tique, a exercĂ© la zĂ©tĂ©tique plus subtilement que tout autre. Mais il l’a prĂ©sentĂ©e comme si elle Ă©tait Ă©tablie par les nombres, et non aussi par les espĂšces (dont il s’est toutefois servi), afin que sa subtilitĂ© et son habiletĂ© soient plus admirĂ©es ; puisque ces choses qui apparaissent plus subtiles et plus abstruses Ă  celui qui utilise la logistique numĂ©rique (logistes numerosus) sont tout Ă  fait familiĂšres et immĂ©diatement Ă©videntes Ă  celui qui utilise la logistique spĂ©cieuse (logistes speciosus) 8.

Il nous semble que dans ce chapitre se trouve la véritable racine du raisonnement qui consiste à faire abstraction des nombres et à travailler avec des « species ».

Cette interprétation de la raison sous-jacente du « saut » accompli par ViÚte quand il passe à un autre niveau de généralisation pour fonder sa nouvelle algÚbre se trouve explicitée par celui qui se place dans la continuation directe avec cette ligne de pensée : Descartes.

II. La résolution des équations algébriques

AprĂšs ViĂšte et jusqu’à la moitiĂ© du xixe siĂšcle, l’étude de l’algĂšbre se limite Ă  l’étude des Ă©quations algĂ©briques. La mĂ©thode de rĂ©solution de l’équation de deuxiĂšme degrĂ© fut dĂ©couverte par les Hindous avant ViĂšte, quoique les Babyloniens eussent dĂ©jĂ  trouvĂ© auparavant des solutions Ă  des Ă©quations de ce type. Les Ă©quations de troisiĂšme et quatriĂšme degrĂ©s ne furent rĂ©solues que vers la fin du xvie siĂšcle ; la dispute entre Tartaglia et Cardan Ă  propos de la dĂ©couverte de la formule permettant de rĂ©soudre les Ă©quations de troisiĂšme degrĂ© est un fait historique bien connu.

Il y aura, pendant longtemps, des tentatives pour trouver des formules permettant de rĂ©soudre des Ă©quations de degrĂ© supĂ©rieur Ă  quatre. Or, la seule rĂ©ussite rĂ©elle de cette pĂ©riode concerne la rĂ©solution des systĂšmes d’équations linĂ©aires. On trouve, Ă  la mĂȘme Ă©poque, des solutions algĂ©briques pour certains problĂšmes particuliers, posĂ©s par la gĂ©omĂ©trie ou par la mĂ©canique. NĂ©anmoins, chaque problĂšme a besoin d’une mĂ©thode de rĂ©solution qui lui est propre, d’un cheminement particulier. Nous sommes donc, de toute Ă©vidence, dans une pĂ©riode correspondant Ă  celle caractĂ©risĂ©e comme intraopĂ©rationnelle.

DĂšs lors, n’est pas Ă©tonnante l’absence de progrĂšs significatif pendant le xviie siĂšcle et la premiĂšre moitiĂ© du xviiie. L’attention des mathĂ©maticiens, pendant ce long intervalle de temps, est centrĂ©e sur le nouvel instrument créé par Leibniz et par Newton : le calcul infinitĂ©simal. Cet outil, dans les mains de mathĂ©maticiens de la taille de Euler, Lagrange et Gauss, va conduire l’algĂšbre — pendant la deuxiĂšme moitiĂ© du xviiie siĂšcle — à un nouveau palier de son dĂ©veloppement. C’est Ă  ce moment qu’on arrive Ă  formuler, Ă  l’intĂ©rieur de l’algĂšbre, des problĂšmes d’une grande gĂ©nĂ©ralitĂ©, tel le thĂ©orĂšme fondamental de l’algĂšbre. Pour ce faire, on recourt Ă  des propriĂ©tĂ©s des fonctions continues et de leurs transformations, prises du calcul infinitĂ©simal. D’aprĂšs notre dĂ©finition gĂ©nĂ©rale, cette pĂ©riode correspond Ă  une pĂ©riode interopĂ©rationnelle. Pendant longtemps ce sont les transformations qui vont dominer l’algĂšbre, jusqu’à l’émergence de la premiĂšre structure algĂ©brique, le groupe, celle mĂȘme qui conduira la thĂ©orie des Ă©quations algĂ©briques vers son Ă©tape transopĂ©rationnelle.

La figure clĂ© dans la transition entre l’étape intraopĂ©rationnelle et l’étape interopĂ©rationnelle est Lagrange. Aux tentatives « empiriques » pour rĂ©soudre des Ă©quations des divers degrĂ©s (propres Ă  l’étape « intra ») sera substituĂ©e, chez Lagrange, une question dont la portĂ©e est plus gĂ©nĂ©rale : quelle Ă©tait au juste la nature des mĂ©thodes de rĂ©solution des Ă©quations de troisiĂšme et quatriĂšme degrĂ©s et quelle Ă©tait au juste la raison de son succĂšs ? Lagrange pensait ainsi pouvoir obtenir des idĂ©es lui permettant d’aborder les Ă©quations de degrĂ© supĂ©rieur. Il aboutit Ă  montrer que toutes les mĂ©thodes consistent Ă  introduire des fonctions qui transforment l’équation de dĂ©part permettant d’aboutir Ă  une Ă©quation « rĂ©duite ». Le problĂšme ainsi posĂ© revient Ă  trouver le rapport entre les solutions de l’équation rĂ©duite et les solutions de l’équation originelle.

Étant arrivĂ© Ă  ce point, il va utiliser une autre idĂ©e, trĂšs fĂ©conde, qui contient dĂ©jĂ , en germe, des idĂ©es qui conduiront plus tard Ă  la thĂ©orie des groupes : le nombre de valeurs diffĂ©rentes que prend un polynĂŽme lorsqu’on permute les variables de toutes les maniĂšres possibles.

Lagrange analyse certaines fonctions des racines d’une Ă©quation et dĂ©montre que le nombre des valeurs que peut prendre une fonction y des racines x1, x2
 xn, quand on permute les xj de toutes les maniĂšres possibles, est un diviseur de n. Ainsi, par exemple, pour une Ă©quation de quatriĂšme degrĂ© dont les racines sont x1, x2, x3, x4, la fonction

y = x1x2 + x3x4

ne prend que trois valeurs diffĂ©rentes quand on permute les racines des vingt-quatre maniĂšres possibles. En outre, Lagrange montre que le nombre de valeurs diffĂ©rentes dĂ©termine le degrĂ© de l’équation rĂ©duite qui permet de « rĂ©soudre » l’équation donnĂ©e.

Ruffini reprendra les idĂ©es de Lagrange pour essayer de dĂ©montrer l’impossibilitĂ© de trouver une solution par radicaux de l’équation gĂ©nĂ©rale de cinquiĂšme degrĂ©. Quoique sa dĂ©monstration reste incomplĂšte, le cadre conceptuel Ă  l’intĂ©rieur duquel il travaille le place dans un endroit exceptionnel pendant cette pĂ©riode interopĂ©rationnelle de l’algĂšbre, trĂšs proche dĂ©jĂ  de l’étape suivante, que Galois aura le mĂ©rite d’inaugurer.

Ruffini dĂ©finit les permutations de variables dans une fonction donnĂ©e, pour les classifier ensuite en genres. Il est possible de changer la terminologie qu’il utilise, et de la traduire en termes de la thĂ©orie de groupes de substitutions. Or, il ne s’agit pas ici simplement d’un changement de terminologie. D’aprĂšs Ruffini, les permutations sont liĂ©es aux valeurs des racines. La classe des permutations qui ne change pas la valeur de la fonction n’a pas, pour lui, de structure. Il conçoit la transformation impliquĂ©e dans le passage d’une permutation Ă  une autre, mais il ne conçoit pas la structure dans laquelle cette transformation est, Ă  son tour, impliquĂ©e.

De son cĂŽtĂ©, Cauchy considĂšre les fonctions avec un degrĂ© plus grand de gĂ©nĂ©ralité : il s’agit de « fonctions de n quantitĂ©s », mais de telles quantitĂ©s ne seront pas considĂ©rĂ©es comme des racines des Ă©quations. Il ne s’agit que des lettres qui reprĂ©sentent des quantitĂ©s.

Cauchy appela permutation l’ordre des lettres. La transition d’une permutation A1 Ă  une autre A2 est nommĂ©e substitution et il la dĂ©nota par :

Ensuite il dĂ©finira la multiplication de substitutions et la substitution identique, arrivant ainsi Ă  l’introduction de la substitution inverse :

C’est Ă  partir d’ici qu’il va dĂ©montrer un certain nombre de thĂ©orĂšmes que nous pouvons considĂ©rer comme les antĂ©cĂ©dents immĂ©diats des thĂ©orĂšmes gĂ©nĂ©raux sur les groupes de substitutions. Toutefois, la structure de groupe, en tant que telle, n’est pas thĂ©matisĂ©e, ni mĂȘme explicitĂ©e.

Les Recherches arithmĂ©tiques de Gauss occupent une place singuliĂšre, Ă  l’aboutissement de cette pĂ©riode. Nous faisons rĂ©fĂ©rence, en particulier, Ă  la Section cinquiĂšme, dont le titre est : Des formes et des Ă©quations du second degré 9. Bien que Gauss n’étudie les formes quadratiques qu’en rapport avec la solution des Ă©quations quadratiques indĂ©terminĂ©es, son analyse minutieuse des propriĂ©tĂ©s de formes quadratiques binaires et ternaires deviendra le thĂšme principal. Non seulement il va s’occuper de classifier les formes en tant que telles, en dĂ©finissant leurs « ordres » et leurs « types », mais encore il rĂ©ussira, pour la premiĂšre fois dans l’histoire des mathĂ©matiques, Ă  « composer » des formes entre elles, c’est-Ă -dire Ă  dĂ©finir des opĂ©rations entre des formes.

ConsidĂ©rons d’abord quelques-unes des dĂ©finitions gĂ©nĂ©rales avant de montrer le genre de problĂšmes abordĂ©s par Gauss. La Section cinquiĂšme de ses Recherches arithmĂ©tiques commence ainsi :

Nous parlerons surtout dans cette section des fonctions de deux indĂ©terminĂ©es de la forme ax2 + 2 bxy + cy2, oĂč a, b, c sont des nombres entiers donnĂ©s, fonctions que nous appellerons formes du second degrĂ©, ou simplement formes. Ces recherches nous conduiront Ă  trouver toutes les solutions d’une Ă©quation indĂ©terminĂ©e quelconque du second degrĂ© Ă  deux inconnues, soit qu’on puisse en obtenir la solution en nombres entiers, ou seulement en nombres rationnels (p. 118).

Plus loin dans le texte, il va préciser davantage la définition de forme :

Nous reprĂ©senterons la forme ax2 + 2 bxy + cy2 par le symbole (a, b, c), quand il ne s’agira pas des indĂ©terminĂ©es x et y. Ainsi cette expression dĂ©signera d’une maniĂšre indĂ©finie la somme de trois parties, dont la premiĂšre est le produit d’un nombre donnĂ© a par le carrĂ© d’une indĂ©terminĂ©e quelconque, la seconde le double du produit de b et de cette indĂ©terminĂ©e multipliĂ©e par une autre, et la troisiĂšme le produit de c par le carrĂ© de cette seconde indĂ©terminĂ©e. Par exemple, (1, 0, 2) exprimera la somme d’un carrĂ© et du double d’un carrĂ© (p. 119).

D’autres dĂ©finitions essentielles sont les suivantes :

Nous dirons qu’un nombre donnĂ© est reprĂ©sentĂ© par une forme donnĂ©e, si l’on peut trouver pour les indĂ©terminĂ©es de cette forme des valeurs qui la rendent Ă©gale au nombre donnĂ© (p. 119).

Nous appellerons par la suite dĂ©terminant de la forme (a, b, c) le nombre b2 − ac, dont nous verrons que dĂ©pendent en grande partie les propriĂ©tĂ©s de cette forme (p. 119).

Si la forme F, dont les dĂ©terminĂ©es sont x, y, peut ĂȘtre changĂ©e en un autre F’, dont les indĂ©terminĂ©es soient x’, y’, en y substituant x = αx’ + ÎČy’, y = γx’ + Ύy’, α, ÎČ, Îł, ÎŽ Ă©tant des nombres entiers, nous dirons que la premiĂšre renferme la seconde, ou que la seconde est contenue dans la premiĂšre » (p. 121). Il montre que :

b’2 − a’c’ = (b2 − ac) (αΎ − ÎČÎł)2.

Si, de plus, la forme F pouvait ĂȘtre changĂ©e en la forme F’ par une transformation semblable, c’est-Ă -dire, si F’ Ă©tait contenue sous F et F sous F’, les dĂ©terminants seraient Ă©gaux et (αΎ − ÎČÎł)2 = 1. Dans ce cas, nous les appellerons formes Ă©quivalentes (p. 122).

Nous nommerons la substitution transformation propre, quand αΎ − ÎČγ > 0 et transformation impropre, quand αΎ − ÎČγ < 0, et la forme F sera dite contenue proprement ou improprement dans la forme F’ selon une transformation propre ou impropre. Si donc F et F’ sont Ă©quivalentes, la transformation sera propre ou impropre, suivant que αΎ − ÎČγ = ± 1. Si plusieurs transformations sont toutes propres ou toutes impropres, elles seront semblables ; mais une forme propre et une forme impropre seront dissemblables (p. 122).

À partir de ces dĂ©finitions, Gauss se pose et arrive Ă  rĂ©soudre des problĂšmes comme les suivants :

1. Étant donnĂ© deux formes quelconques qui ont le mĂȘme dĂ©terminant, chercher si elles sont Ă©quivalentes ou non, si elles le sont proprement ou improprement, ou des deux maniĂšres Ă  la fois. Quand elles ont des dĂ©terminants inĂ©gaux, chercher si l’une ne renferme pas l’autre, proprement, improprement, ou des deux maniĂšres. Enfin, trouver toutes les transformations tant propres qu’impropres de l’une dans l’autre.

2. Étant donnĂ© une forme quelconque, trouver si un nombre donnĂ© peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ© par elle. Trouver toutes les reprĂ©sentations d’un nombre donnĂ© M par la forme F donnĂ©e.

Le grand soin avec lequel Gauss Ă©tudie ces questions, et la rigueur avec laquelle il procĂšde Ă  l’analyse des cas particuliers font qu’il peut dire, et Ă  juste titre :

Dans ce qui prĂ©cĂšde, tout ce qui appartient Ă  la recherche des caractĂšres de l’équivalence des formes, Ă  leurs transformations et Ă  la reprĂ©sentation des nombres donnĂ©s par des formes donnĂ©es, a Ă©tĂ© expliquĂ© de maniĂšre Ă  ne rien laisser Ă  dĂ©sirer (p. 206).

Plus loin, dans ce mĂȘme travail, Gauss aboutit Ă  l’un des points les plus originaux de son Ɠuvre, introduit par lui en ces termes :

Nous allons passer Ă  un autre sujet trĂšs important et dont personne ne s’est encore occupĂ©, Ă  la composition des formes (p. 241).

La dĂ©finition de « composition de formes » introduite par Gauss constitue la premiĂšre opĂ©ration introduite dans un domaine non numĂ©rique et dont les propriĂ©tĂ©s ne peuvent pas ĂȘtre dĂ©duites directement des opĂ©rations entre des nombres. Gauss aboutit ainsi Ă  des thĂ©orĂšmes importants, tel le suivant :

Si les formes f, f’ sont des mĂȘmes ordres, genres et classes que g, g’, respectivement, la forme composĂ©e de f et de f’ est de la mĂȘme classe que la forme composĂ©e de g, g’ (p. 273).

Cet énoncé est suivi du commentaire suivant :

On voit par lĂ  ce qu’on doit entendre par une classe composĂ©e de deux ou de plusieurs classes (p. 273).

De ce qui prĂ©cĂšde il rĂ©sulte que les « formes » Ă©tudiĂ©es par Gauss et les propriĂ©tĂ©s qu’il dĂ©montre avec tant de minutie peuvent ĂȘtre traduites, de nos jours, dans le langage de la thĂ©orie des groupes. En effet, une forme quadratique, avec une loi de composition comme celle dĂ©finie par Gauss, est un groupe abĂ©lien ayant comme Ă©lĂ©ment unitĂ© la classe que Gauss appela « classe principale ». Des « traductions » analogues peuvent ĂȘtre Ă©tablies Ă  partir des rĂ©sultats obtenus par Ruffini et Cauchy. La plupart des historiens montrent leur Ă©tonnement devant l’absence de rĂ©ponse Ă  la question suivante : pourquoi ces auteurs, Ă©tant arrivĂ©s si prĂšs des concepts de la thĂ©orie des groupes, n’ont-ils pas pu faire le « petit pas » qui manquait pour la constituer ? De notre point de vue, il y a une rĂ©ponse Ă  cette question. C’est que le « petit pas » n’en est un qu’en apparence. Gauss constitue, en effet, ensemble avec Lagrange, Ruffini, Cauchy et quelques-uns encore, l’aboutissement de la pĂ©riode interopĂ©rationnelle dans le dĂ©veloppement de l’algĂšbre et, plus particuliĂšrement, dans l’histoire de la thĂ©orie des Ă©quations algĂ©briques. Sa mĂ©thode consiste, pour l’essentiel, Ă  transformer les fonctions et Ă  trouver les relations qui demeurent stables. Les propriĂ©tĂ©s qu’ils dĂ©duisent ne sont que les invariants de systĂšmes de transformations.

Le genre de dĂ©veloppement que nous avons trouvĂ© une autre fois, aussi bien dans l’histoire de la science que dans la psychogenĂšse, montre bien qu’il y a un long chemin Ă  parcourir avant de pouvoir passer d’un systĂšme donnĂ© de transformations Ă  une structure totale dont elles rĂ©sultent en tant que variations intrinsĂšques. C’est, en effet, le passage des connexions interopĂ©rationnelles aux connexions transopĂ©rationnelles.

Au niveau psychogĂ©nĂ©tique, l’étape transopĂ©rationnelle est atteinte — comme nous le verrons au chapitre suivant — quand il devient possible d’effectuer des opĂ©rations sur les opĂ©rations. Ainsi, par exemple, un enfant dĂ©couvre comment constituer toutes les permutations possibles entre n Ă©lĂ©ments au moment oĂč il devient capable de systĂ©matiser les permutations particuliĂšres, c’est-Ă -dire d’introduire un ordre dans les permutations effectuĂ©es. L’ensemble des permutations rĂ©sulte, donc, d’une sĂ©riation de sĂ©riations.

Il n’est pas banal d’indiquer que Galois introduit la notion de « groupe » Ă  partir de l’action de « grouper ». Les dĂ©finitions suivantes constituent leur point de dĂ©part :

La permutation d’oĂč l’on part pour indiquer les substitutions est tout arbitraire, quand il s’agit de fonctions. Car il n’y a aucune raison pour que dans une fonction de plusieurs lettres, une lettre occupe un rang plutĂŽt qu’un autre. » « Cependant comme on ne peut guĂšre se former l’idĂ©e d’une substitution sans celle d’une permutation, nous ferons dans le langage un emploi frĂ©quent des permutations, et nous ne considĂ©rerons les substitutions que comme le passage d’une permutation Ă  une autre.

Quand nous voudrons grouper des substitutions nous les ferons toutes provenir d’une mĂȘme permutation.

Comme il s’agit toujours de questions oĂč la disposition primitive des lettres n’influe en rien, dans les groupes que nous considĂ©rerons, on devra avoir les mĂȘmes substitutions quelle que soit la permutation d’oĂč l’on sera parti. Donc si dans un pareil groupe on a les substitutions S et T, on est sĂ»r d’avoir la substitution ST 10.

Un peu plus loin, il va dire, explicitement :

On appelle groupe un systÚme de permutations tel que, etc. Nous représenterons cet ensemble par G (p. cit., p. 79).

Ici, aux sources mĂȘmes de la premiĂšre notion de structure de l’histoire de l’algĂšbre, nous rencontrons le fil d’Ariane nous permettant de comprendre le passage de l’« inter- » au « trans- ». Exactement comme dans le cas de la psychogenĂšse, ce changement suppose le passage des opĂ©rations sur des Ă©lĂ©ments aux opĂ©rations sur des opĂ©rations.

III. Corps

La derniĂšre Ă©tape de l’étude des Ă©quations algĂ©briques sera achevĂ©e dans la deuxiĂšme moitiĂ© du xixe siĂšcle. À cette Ă©poque va se dĂ©rouler un processus qui est caractĂ©ristique de l’évolution de la pensĂ©e scientifique au moment oĂč se produisent les grands « sauts » historiques ; un processus dont nous avons vu des exemples au cours de l’évolution de la gĂ©omĂ©trie et que nous mettrons en Ă©vidence Ă  nouveau dans l’évolution de la physique. Le mĂ©canisme de base qui entre en jeu est une rĂ©interprĂ©tation de variables. Il s’agit d’un des mĂ©canismes les plus fondamentaux du progrĂšs de la mathĂ©matique et nous verrons, dans les chapitres sur la physique, qu’il n’est qu’un cas particulier d’un mĂ©canisme beaucoup plus gĂ©nĂ©ral. Il convient de s’arrĂȘter quelque peu pour l’analyser en dĂ©tail en relation avec l’étude des Ă©quations algĂ©briques.

Dans notre bref rĂ©sumĂ© de l’évolution de la thĂ©orie des Ă©quations, nous signalons l’étude de Gauss sur les formes quadratiques comme un pas dĂ©cisif. La « composition de formes » qu’il introduit constitue la premiĂšre « opĂ©ration » dans laquelle les nombres n’interviennent pas explicitement. Cependant, il est clair que chaque exemple d’une de ces formes Ă©tait nĂ©cessairement une relation dans laquelle autant les coefficients que les variables reprĂ©sentaient des nombres. Le pas suivant consistera Ă  montrer que les propriĂ©tĂ©s des fonctions polynomiques et, par consĂ©quent, des Ă©quations algĂ©briques dont l’étude avait Ă©tĂ© jusqu’alors l’objet — mĂȘme de l’algĂšbre — ne dĂ©pendaient pas du fait que les coefficients et les variables fussent des nombres. De nouveau le progrĂšs est ici atteint en modifiant les questions de base dans l’étude des polynĂŽmes de diffĂ©rents degrĂ©s. Au lieu de se demander quel genre de nombres dĂ©termine les propriĂ©tĂ©s des polynĂŽmes ou des zĂ©ros d’un polynĂŽme, la question sera de savoir quelles sont les propriĂ©tĂ©s des nombres qui interviennent dans de telles considĂ©rations. La rĂ©ponse Ă  cette nouvelle question fut surprenante, dans la mesure oĂč il devint clair que de telles propriĂ©tĂ©s Ă©taient trĂšs gĂ©nĂ©rales, et ne constituaient nullement des caractĂ©ristiques des nombres en tant que tels. C’est-Ă -dire que, en plus des nombres, beaucoup d’autres ensembles possĂ©daient les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s. Les propriĂ©tĂ©s communes Ă  de tels ensembles ne dĂ©finissent donc pas un champ spĂ©cifique d’objets mathĂ©matiques, mais une structure commune Ă  nombre de champs. Ce fut Dedekind qui Ă©tudia ladite structure, Ă  laquelle il donna le nom de « corps ».

Dans l’étude des polynĂŽmes et des Ă©quations algĂ©briques on peut donc faire abstraction des nombres en tant que tels, et considĂ©rer comme des « coefficients » seulement les ensembles d’élĂ©ments quelconques qui remplissent les conditions suivantes :

I. Il y a entre les Ă©lĂ©ments de l’ensemble deux lois de composition interne

a,b → a + b ; a,b → ab

appelées respectivement addition et multiplication.

II. Ces deux lois de composition forment un groupe (en excluant, dans le cas de la multiplication, l’élĂ©ment neutre de l’addition, appelĂ© communĂ©ment zĂ©ro).

III. Les deux opérations satisfont les conditions suivantes, dites de distributivité :

a (b + c) = ab + ac

(b + c) a = ba + ca

On peut facilement montrer comment de nombreux exemples d’« entitĂ©s » qui ne sont pas les nombres entiers, rationnels, rĂ©els ou complexes utilisĂ©s jusqu’alors satisfont les rĂšgles Ă©noncĂ©es et constituent par consĂ©quent des corps. Prenons comme exemple les polynĂŽmes

ao + aix + 
  + anxn

oĂč les ai sont des nombres rationnels quelconques. Nous Ă©crirons simplement :

p = (ao, a1, 
 an)

Nous pouvons définir la somme et la multiplication de la maniÚre suivante :

Étant donnĂ©

P = (ao, a1, 
 an) et Q = (bo, b1, 
 bn)

alors

P + Q = (ao + bo, a1 + b1, 
 an + bn)

PQ = (aobo, aob1 + a1bo, 
 aobn + a1bn−1 + 
 + anbo)

À partir de lĂ  il est facile de trouver les Ă©lĂ©ments neutres des deux opĂ©rations et de vĂ©rifier qu’avec les dĂ©finitions donnĂ©es les conditions de distributivitĂ© sont satisfaites. Ces polynĂŽmes forment par consĂ©quent un corps. D’autres exemples sont les nombres algĂ©briques, les congruences modulo un nombre premier, les nombres p-adiques de Hensel, les sĂ©ries formelles de VĂ©ronesse.

Il est important de faire remarquer ici que la notion de corps, explicitĂ©e, dĂ©finie, et dĂ©signĂ©e par Dedekind avait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  utilisĂ©e par Abel et Galois, pour le premier au cours de sa cĂ©lĂšbre Ă©tude sur les Ă©quations aujourd’hui appelĂ©es abĂ©liennes, en montrant qu’on peut les rĂ©soudre par les radicaux. Abel dĂ©finit la notion qui correspond Ă  celle de polynĂŽme irrĂ©ductible sur le corps engendrĂ© par les coefficients de l’équation. Mais la notion mĂȘme de corps comme ensemble n’apparaĂźt pas chez Abel, ni chez Galois 11. Tous deux considĂšrent les Ă©lĂ©ments de l’ensemble et les dĂ©finissent avec prĂ©cision, mais ils ne considĂšrent pas l’ensemble mĂȘme, qui n’apparaĂźt pas encore de maniĂšre explicite.

Nous rencontrons ici une situation historique similaire Ă  celle analysĂ©e Ă  la fin de la section II Ă  propos de Gauss, Ruffini et Cauchy. Il s’y ajoute une circonstance qui mĂ©rite d’ĂȘtre soulignĂ©e. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  dit, Galois commence l’étape transopĂ©rationnelle par rapport Ă  l’évolution des solutions aux Ă©quations algĂ©briques, avec la dĂ©couverte de la structure de groupe, seuil que Gauss et ses contemporains n’avaient pas pu franchir.

NĂ©anmoins, par rapport au dĂ©veloppement de la notion de corps, Galois demeure Ă  l’étape interopĂ©rationnelle. C’est Ă  Dedekind que revient le mĂ©rite d’avoir fait le pas suivant, quand il rĂ©ussit Ă  dĂ©gager et Ă  thĂ©matiser la structure mĂȘme des corps algĂ©briques, donnant ainsi lieu Ă  l’étape transopĂ©rationnelle. Nous reprendrons, dans les conclusions de ce chapitre, le problĂšme de la « relativité » des notions intra-, inter-, et trans-.

IV. Les invariants linéaires

Nous devons Ă  Klein l’unification des gĂ©omĂ©tries de deux versants diffĂ©rents : gĂ©omĂ©tries non euclidiennes et gĂ©omĂ©trie projective. À partir de ce moment, et pendant un certain temps, la recherche de propriĂ©tĂ©s invariantes par des transformations linĂ©aires constitua l’un des thĂšmes prĂ©fĂ©rĂ©s des mathĂ©maticiens. La recherche de propriĂ©tĂ©s gĂ©omĂ©triques Ă©tait devenue la recherche d’invariants algĂ©briques. Cayley et Sylvester, auxquels s’ajouta Salmon, ont Ă©tĂ© les grandes figures de cette pĂ©riode. Il faudrait ajouter plusieurs autres noms de mathĂ©maticiens qui ont fait des recherches sur des invariants de formes algĂ©briques particuliĂšres (formes quadratiques binaires, formes cubiques ternaires, etc.). Le fait de dĂ©couvrir que les invariants de certaines formes algĂ©briques Ă©taient, Ă  leur tour, des formes algĂ©briques avec des invariants conduisait Ă  formuler un problĂšme plus gĂ©nĂ©ral : trouver un systĂšme complet d’invariants pour une forme donnĂ©e.

AprĂšs quelques essais ratĂ©s et certaines dĂ©monstrations partielles, le problĂšme a Ă©tĂ© dĂ©finitivement rĂ©solu par Hilbert. Le « thĂ©orĂšme de la base » de Hilbert dĂ©montre que, pour chaque forme (ou systĂšme de formes), Ă©tant donnĂ© son degrĂ© et son nombre de variables, il y a un nombre fini d’invariants intĂ©graux rationnels et covariants (la base), moyennant lesquels tout autre invariant intĂ©gral rationnel et covariant peut ĂȘtre exprimĂ© comme une combinaison linĂ©aire de la base. Telle base dĂ©finit ainsi le systĂšme invariant complet d’une forme donnĂ©e.

Hilbert Ă©puisa, d’une certaine façon, le problĂšme de la recherche d’invariants projectifs. Peu aprĂšs avoir dĂ©montrĂ© le thĂ©orĂšme prĂ©cĂ©dent, il va Ă©galement dĂ©montrer que les invariants linĂ©aires ne rĂ©solvent pas de façon complĂšte la classification projective des courbes planes puisque certains types de courbes avec des singularitĂ©s diffĂ©rentes ne peuvent ĂȘtre distinguĂ©es entre elles par leurs invariants (exemple : les courbes irrĂ©ductibles de degrĂ© 5 ayant un point quadruple et celles qui ont un point triple avec une seule tangente).

Or, bien avant que la rĂ©flexion sur le thĂšme des invariants projectifs aboutisse Ă  un point mort, d’autres rĂ©sultats fournis par l’analyse avaient ouvert des voies nouvelles pour surmonter les problĂšmes que les mĂ©thodes projectives laissaient sans solution. Il s’agissait, essentiellement, de l’étude de nouvelles transformations qui conduisent Ă  de nouvelles formes d’invariants. Examinons de prĂšs comment cette Ă©volution se produisit, en choisissant comme sujet central la thĂ©orie des courbes et surfaces algĂ©briques.

V. Les transformations birationnelles

Le dĂ©veloppement de la thĂ©orie des courbes algĂ©briques dĂ©buta, historiquement, avec la thĂ©orie des courbes elliptiques, c’est-Ă -dire la thĂ©orie des intĂ©grales de fonctions rationnelles sur une courbe elliptique. Le nom d’« elliptique » s’appliqua aux intĂ©grales qui permettaient de calculer la longueur d’un arc d’ellipse. Il fut ensuite appliquĂ© Ă  toutes les courbes (courbes « elliptiques ») qui conduisaient Ă  des intĂ©grales elliptiques. Puis on remarqua que les propriĂ©tĂ©s de base des intĂ©grales elliptiques pouvaient ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©es Ă  des intĂ©grales de fonctions algĂ©briques arbitraires. Finalement, on passa Ă  l’étude de courbes algĂ©briques arbitraires.

Le point de dĂ©part de tout ce dĂ©veloppement se trouve dans un texte d’Abel de 1826 qui est Ă  l’origine de la thĂ©orie des fonctions algĂ©briques. Or, ce n’est qu’à partir de Riemann que la thĂ©orie aura une grande rĂ©percussion sur la gĂ©omĂ©trie des courbes algĂ©briques. La contribution de Riemann est expliquĂ©e avec clartĂ© par F. Klein dans son discours prononcĂ© Ă  Vienne, en 1894 12, Ă  l’occasion de l’ouverture d’un congrĂšs scientifique :

L’étude des fonctions algĂ©briques revient essentiellement Ă  celle des courbes algĂ©briques, dont les propriĂ©tĂ©s font le sujet d’étude des gĂ©omĂštres, qu’ils se comptent parmi les adeptes de la GĂ©omĂ©trie analytique, oĂč les formules jouent le rĂŽle principal, ou bien de la GĂ©omĂ©trie synthĂ©tique, au sens de Steiner et de von Standt, oĂč l’on Ă©tudie la maniĂšre dont sont engendrĂ©es les courbes, Ă  l’aide de sĂ©ries de points ou de faisceaux de rayons. Le point de vue essentiellement nouveau qu’a introduit Riemann dans cette thĂ©orie est celui de la transformation gĂ©nĂ©rale univoque. DĂšs ce moment, les courbes algĂ©briques, en nombre immense de formes, sont rĂ©unies en grandes catĂ©gories oĂč, faisant abstraction des propriĂ©tĂ©s spĂ©ciales de la forme particuliĂšre des courbes, l’on aborde l’étude gĂ©nĂ©rale des propriĂ©tĂ©s communes Ă  toutes les courbes ainsi rĂ©unies.

Il faut nĂ©anmoins remarquer que dans cet aspect de son Ɠuvre Riemann prend exclusivement le point de vue de la thĂ©orie des fonctions. Dans le plus connu de ses textes sur ce thĂšme (« ThĂ©orie des fonctions abĂ©liennes »), Riemann n’utilise que rarement le langage gĂ©omĂ©trique. Dans les termes de Dieudonné :

Ce n’est pas l’un des moindres paradoxes dans l’Ɠuvre de ce prodigieux gĂ©nie, d’oĂč la GĂ©omĂ©trie algĂ©brique est sortie entiĂšrement renouvelĂ©e, qu’il n’y soit presque jamais question de courbe algĂ©brique : c’est de sa thĂ©orie des fonctions algĂ©briques et de leurs intĂ©grales qu’est issue toute la GĂ©omĂ©trie birationnelle du xixe et du dĂ©but du xxe siĂšcle 13.

La notion centrale utilisée par Riemann est celle de « substitution rationnelle » (nommée plus tard « transformation birationnelle »).

C’est surtout Clebsch qui va faire avancer l’interprĂ©tation gĂ©omĂ©trique de la thĂ©orie riemannienne des intĂ©grales algĂ©briques. Clebsch introduit la dĂ©finition de genre en tant que concept de base pour la classification des courbes. Pour une courbe de degrĂ© n avec d points doubles, le genre est dĂ©fini par l’expression :

P = œ (n − 1) (n − 2) − d

Dans un travail fondamental, Clebsch et Gordon (1866) vont démontrer que le genre de la courbe définie par f = 0 correspond au nombre des intégrales de premiÚre classe linéairement indépendantes. Sur cette base ils vont démontrer que le genre est un invariant sous transformations birationnelles.

À partir de ce travail de Clebsch et Gordon, la gĂ©omĂ©trie birationnelle va se dĂ©velopper considĂ©rablement, et ceci pendant les derniĂšres dĂ©cennies du xixe siĂšcle. De nouveaux rĂ©sultats ont Ă©tĂ© obtenus par LĂŒroth, qui dĂ©montra qu’une courbe de genre 0 peut ĂȘtre transformĂ©e en une ligne droite par une transformation birationnelle. Clebsch lui-mĂȘme dĂ©montra que les courbes de genre 1 peuvent ĂȘtre transformĂ©es, de façon analogue, en courbes de troisiĂšme degrĂ©.

Brill et Max Noether feront aboutir les travaux de cette Ă©cole en dĂ©finissant la gĂ©omĂ©trie sur une courbe algĂ©brique dans le plan projectif comme l’ensemble des propriĂ©tĂ©s qui sont invariantes par des transformations birationnelles.

La gĂ©omĂ©trie birationnelle de cette pĂ©riode peut ĂȘtre caractĂ©risĂ©e comme un essai en vue de rĂ©ussir la synthĂšse entre la gĂ©omĂ©trie projective et les idĂ©es de Riemann. Bien que plusieurs de ses dĂ©monstrations soient de nature algĂ©brique, les mĂ©thodes utilisĂ©es s’appuient solidement sur la thĂ©orie des fonctions. Celle-ci est la source des concepts utilisĂ©s par la gĂ©omĂ©trie birationnelle, tandis que la considĂ©ration purement algĂ©brique des invariants ne va faire son chemin que trĂšs lentement.

Les transformations birationnelles ont donc permis d’étudier les propriĂ©tĂ©s des courbes et surfaces algĂ©briques avec un haut degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©. Dans le cas spĂ©cifique de l’étude des singularitĂ©s d’une courbe algĂ©brique on aboutit aux deux thĂ©orĂšmes suivants :

— Une courbe algĂ©brique peut toujours ĂȘtre transformĂ©e, au moyen d’une transformation birationnelle, en une courbe libre de singularitĂ©s, et ensuite, par projection, en une courbe plane ayant seulement des points doubles ordinaires.

— Une courbe algĂ©brique plane peut toujours ĂȘtre transformĂ©e, par une transformation de CrĂ©mona, en une courbe plane ayant seulement des points multiples ordinaires.

Dans le cas des surfaces algĂ©briques, le thĂ©orĂšme de rĂ©duction — analogue au premier citĂ© ci-dessus — dit : toute surface algĂ©brique f peut ĂȘtre birationnellement transformĂ©e en une surface en S5, libre de singularitĂ©s, et donc, par projection, en une surface en S5 ayant seulement des singularitĂ©s ordinaires.

Quant au second des thĂ©orĂšmes Ă©tablis pour les courbes algĂ©briques, son analogue pour les surfaces algĂ©briques s’énonce ainsi : toute surface algĂ©brique f en S3 peut ĂȘtre transformĂ©e, par une transformation de CrĂ©mona, en une surface ayant seulement des courbes multiples ordinaires (c’est-Ă -dire avec des plans tangents distincts), libre de singularitĂ©s et avec un nombre fini de points cupidals ordinaires ; de plus, deux courbes multiples distinctes quelconques ont, dans n’importe lequel de leurs points communs P, des tangentes distinctes, et P n’est jamais un point base des courbes polaires de y.

VI. Les courbes algébriques : des transformations aux structures et aux catégories

La théorie des courbes algébriques arrivera, à la fin du xixe siÚcle, à une nouvelle étape dont le moteur fondamental sera constitué par les travaux de Hilbert sur les anneaux des polynÎmes.

Les structures d’anneaux et d’idĂ©aux ont Ă©tĂ© connues et utilisĂ©es, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu, par Kronecker et Dedekind (quoique le nom d’anneau fĂ»t introduit par Hilbert). La gĂ©omĂ©trie algĂ©brique qui commence avec eux fait un usage systĂ©matique de ces concepts. Brill et Max Noether, par exemple, dans le mĂ©moire dĂ©jĂ  citĂ©, dĂ©montrent l’invariance birationnelle des sĂ©ries linĂ©aires dĂ©finies sur une courbe au moyen de la thĂ©orie des idĂ©aux engendrĂ©s par des polynĂŽmes.

La traduction, claire et prĂ©cise, des problĂšmes gĂ©omĂ©triques en termes de la thĂ©orie des idĂ©aux n’a Ă©tĂ© possible qu’aprĂšs la dĂ©monstration faite par Hilbert de son cĂ©lĂšbre thĂ©orĂšme de la base finie et du thĂ©orĂšme connu sous le nom de « thĂ©orĂšme des zĂ©ros ». Ainsi, par exemple, le problĂšme de dĂ©finir une courbe gauche algĂ©brique irrĂ©ductible comme intersection d’un nombre fini de surfaces algĂ©briques a son correspondant dans les variĂ©tĂ©s algĂ©briques auxquelles on peut toujours associer les idĂ©aux des anneaux de polynĂŽmes : l’ensemble des zĂ©ros d’un idĂ©al (c’est-Ă -dire l’ensemble des points oĂč s’annulent tous les polynĂŽmes de l’idĂ©al) est l’intersection d’un nombre fini d’hypersurfaces algĂ©briques.

Le rĂ©sultat surgit du thĂ©orĂšme de Hilbert d’aprĂšs lequel de tels idĂ©aux admettent un systĂšme fini de gĂ©nĂ©rateurs. Max Noether et E. Netto avaient obtenu des rĂ©sultats partiels sur le problĂšme inverse : Ă©tant donnĂ© un ensemble de polynĂŽmes F1, F2, 
 Fn, il s’agissait de chercher quelles sont les conditions pour qu’un polynĂŽme s’annule dans les points de la variĂ©tĂ© dĂ©finie par les Ă©quations F1 = 0, F2 = 0, 
 Fn = 0. Le thĂ©orĂšme des zĂ©ros de Hilbert va dĂ©montrer que, pour tout polynĂŽme F qui s’annule dans ladite variĂ©tĂ©, il existe un entier h tel que Fh appartient Ă  l’idĂ©al A dĂ©fini par les polynĂŽmes donnĂ©s. Or, le problĂšme de la dĂ©composition des idĂ©aux restera encore sans solution. Lasker fait un pas dĂ©cisif en formulant les conditions pour qu’un polynĂŽme puisse appartenir Ă  l’idĂ©al engendrĂ© par les n polynĂŽmes F1, 
 Fn. Il y arrive en introduisant la notion d’idĂ©al primaire et en dĂ©montrant que, dans la formulation qui prĂ©cĂšde, l’ensemble de polynĂŽmes qui remplit la condition FhEA est l’intersection d’un nombre fini d’idĂ©aux primaires.

La thĂ©orie sera complĂ©tĂ©e, dans la deuxiĂšme dĂ©cennie du xxe siĂšcle, par Emmy Noether qui rĂ©ussit Ă  redĂ©finir les problĂšmes d’une façon rigoureuse dans le cadre de l’algĂšbre abstraite. Les mĂ©moires de E. Noether vont clore une Ă©tape dans le dĂ©veloppement de l’algĂšbre, en unifiant la thĂ©orie des fonctions algĂ©briques intĂ©grales (polynĂŽmes) avec la thĂ©orie des idĂ©aux des nombres algĂ©briques entiers.

L’étape suivante commence vers la fin de la deuxiĂšme dĂ©cennie de notre siĂšcle avec la notion d’anneau local (c’est-Ă -dire des anneaux qui possĂšdent un seul idĂ©al maximal). Cette structure est Ă©tudiĂ©e d’abord du point de vue purement algĂ©brique. C’est seulement aprĂšs une dizaine d’annĂ©es d’étude de ses propriĂ©tĂ©s algĂ©briques que, grĂące Ă  O. Zariski, surgit clairement l’application de cette structure Ă  la thĂ©orie des courbes algĂ©briques. Pour ce faire, Zariski reprendra la mĂ©thode des transformations birationnelles mais, cette fois-ci, les Ă©lĂ©ments de la transformation seront des structures plus complexes que celles utilisĂ©es pendant l’apogĂ©e de la gĂ©omĂ©trie birationnelle au siĂšcle prĂ©cĂ©dent.

Zariski utilise une mĂ©thode de « localisation » basĂ©e sur l’introduction d’une topologie appropriĂ©e (on l’appelle aujourd’hui la topologie de Zariski), qui permet de munir d’un « anneau local » chaque point d’un ensemble algĂ©brique. De lĂ  surgit une mĂ©thode qui permet d’associer Ă  toutes variĂ©tĂ©s une variĂ©tĂ© « normale » (c’est-Ă -dire une variĂ©tĂ© telle que l’anneau local de chaque point est intĂšgre et intĂ©gralement clos). Zariski aboutit ainsi Ă  une mĂ©thode de rĂ©solution de singularitĂ©s Ă  travers un processus de normalisation associĂ© Ă  une transformation birationnelle.

Le pas important qui a suivi dans la voie d’une algĂ©brisation complĂšte de la gĂ©omĂ©trie algĂ©brique a Ă©tĂ© le passage des variĂ©tĂ©s affines (ou projectives) aux variĂ©tĂ©s abstraites. Les premiĂšres Ă©taient dĂ©finies par des systĂšmes d’équations, c’est-Ă -dire par des polynĂŽmes ; l’on Ă©tablit ensuite une correspondance entre les « objets gĂ©omĂ©triques » ainsi dĂ©finis et des anneaux d’un certain type. Les propriĂ©tĂ©s de la variĂ©tĂ© affine Ă©taient ainsi reflĂ©tĂ©es dans l’anneau qui lui Ă©tait associĂ© d’une façon invariante.

Avec l’introduction des variĂ©tĂ©s abstraites, on ne s’est plus attachĂ© au choix arbitraire d’un systĂšme d’équations (puisque la mĂȘme variĂ©tĂ© pouvait correspondre Ă  diffĂ©rents systĂšmes d’équations) et, en mĂȘme temps, la nĂ©cessitĂ© d’immerger ces « objets gĂ©omĂ©triques » dans un espace (affine ou projectif) a disparu.

Afin d’arriver au concept d’une variĂ©tĂ© abstraite, on commença par un anneau commutatif arbitraire, avec une identitĂ©, et on le joignit Ă  un « objet gĂ©omĂ©trique » qui, maintenant, est simplement un certain ensemble dotĂ© d’une structure topologique. L’ensemble en question est l’ensemble de tous les idĂ©aux premiers de A, on l’appelle « le spectre de A » et on le reprĂ©sente par Spec. A. Les idĂ©aux premiers sont appelĂ©s points du spectre. Quand A est l’anneau de sous-ensembles d’un espace affine, Spec. A a une interprĂ©tation gĂ©omĂ©trique claire en termes de points, de courbes irrĂ©ductibles et de surfaces. Spec. A dispose donc d’une topologie spĂ©ciale appelĂ©e topologie spectrale et l’on peut se rĂ©fĂ©rer Ă  Spec. A en tant qu’espace topologique. L’objet gĂ©omĂ©trique associĂ© Ă  l’anneau commutatif A est donc identifiĂ© comme un ensemble avec une structure topologique.

La dĂ©finition d’un faisceau structural sur l’espace topologique Spec. A et l’application de la notion d’espace annelĂ© (espace topologique sur lequel est donnĂ© un faisceau d’anneaux) conduisent au concept de schĂ©ma. Ce concept dĂ©finit une catĂ©gorie qui est Ă©quivalente Ă  la duale de la catĂ©gorie de tous les anneaux commutatifs.

Le concept de schĂ©ma introduit par Grothendick dans sa reconstruction de la gĂ©omĂ©trie algĂ©brique nous donne les moyens de classifier les « objets gĂ©omĂ©triques » d’une façon trĂšs gĂ©nĂ©rale. Comme l’a signalĂ© DieudonnĂ©, « cela conduit Ă  une synthĂšse que Kronecker a Ă©tĂ© le premier Ă  rĂȘver », pour autant que les schĂ©mas puissent ĂȘtre appliquĂ©s aussi bien aux variĂ©tĂ©s algĂ©briques qu’à la thĂ©orie des nombres. Nous atteignons ici un niveau oĂč la transformation, comme notion de base, caractĂ©risant la longue pĂ©riode dominĂ©e par la gĂ©omĂ©trie birationnelle est remplacĂ©e par des structures abstraites. Le concept de morphisme va donc jouer un rĂŽle dominant et les propriĂ©tĂ©s des schĂ©mas eux-mĂȘmes seront finalement effacĂ©es par les propriĂ©tĂ©s des morphismes.

VII. Conclusions

Dans l’introduction au prĂ©sent chapitre nous avons indiquĂ© notre intention de suivre le dĂ©veloppement de l’algĂšbre, en nous attachant Ă  la succession des Ă©tapes intra-, inter-, et transopĂ©rationnelles. En gĂ©omĂ©trie nous n’avons pas eu de difficultĂ© Ă  diffĂ©rencier ces trois Ă©tapes. Euclide, Poncelet ou Chasles, et FĂ©lix Klein, seront les figures clĂ©s reprĂ©sentatives de chacune d’elles.

Une fois l’algĂšbre constituĂ©e en tant que telle, on ne peut que remarquer l’anomalie suivante : son « domaine » reste rĂ©duit, et ceci pendant plusieurs siĂšcles, Ă  un thĂšme trĂšs restreint — les Ă©quations algĂ©briques — qui ne deviendra, par la suite, qu’un aspect partiel de son champ de dĂ©finition. MalgrĂ© l’analogie constatĂ©e auparavant, il serait possible de dĂ©gager une curieuse relation inverse entre le dĂ©veloppement de la gĂ©omĂ©trie et de l’algĂšbre. La gĂ©omĂ©trie commence avec une identitĂ© bien dĂ©finie et un champ de dĂ©finition trĂšs prĂ©cis, mais elle perd, au fur et Ă  mesure de son dĂ©veloppement, l’identitĂ© de dĂ©part, jusqu’à devenir algĂšbre. Par contre, l’algĂšbre commence avec une dĂ©finition partielle, trĂšs restreinte ; elle acquiert petit Ă  petit sa propre identitĂ©, jusqu’au moment oĂč elle surgit comme Ă©tude des structures, plusieurs siĂšcles aprĂšs sa propre naissance.

Nous avons effectuĂ© une premiĂšre exploration des origines de l’algĂšbre afin d’établir comment elle se constitua en tant que branche de la mathĂ©matique. Les conclusions auxquelles nous sommes arrivĂ© — appuyĂ©es en grande mesure sur les Ă©tudes de Jacob Klein — peuvent ĂȘtre rĂ©sumĂ©es ainsi :

a. ViĂšte effectue la transition (que les Anciens n’avaient pas rĂ©ussi Ă  faire) du concept d’« arithmos » au concept de symboles gĂ©nĂ©raux sur lesquels on construira l’algĂšbre en tant que discipline nouvelle.

b. Pour y aboutir, ViĂšte effectue une synthĂšse entre l’analyse gĂ©omĂ©trique de Pappus et les mĂ©thodes arithmĂ©tiques de Diophante.

c. Bien que les concepts de transformation et d’invariant ne soient pas explicitĂ©s (thĂ©matisĂ©s) Ă  cette Ă©poque, ils jouent un rĂŽle indĂ©niable et fondamental. C’est grĂące Ă  eux que devient possible le passage du concept de symbole utilisĂ© par les antiques pour reprĂ©senter d’une façon gĂ©nĂ©rale un nombre concret au concept de symbole gĂ©nĂ©ral, en tant que forme reprĂ©sentant un nombre gĂ©nĂ©ral (c’est-Ă -dire un nombre quelconque).

Lorsque l’algĂšbre se constituait en tant que discipline indĂ©pendante, son thĂšme central Ă©tait la rĂ©solution d’équations, comme nous l’avons dĂ©jĂ  dit. Nous avons pu diffĂ©rencier, dans ce cas, les trois Ă©tapes caractĂ©ristiques de son dĂ©veloppement.

Pendant une premiĂšre pĂ©riode, extrĂȘmement longue, il ne s’agit que de la recherche de solutions Ă  des Ă©quations spĂ©cifiques. La mĂ©thode est purement empirique, par tĂątonnements. Chaque Ă©quation est l’objet d’un traitement particulier. Nous sommes, sans doute, dans une pĂ©riode intraopĂ©rationnelle.

Ce n’est qu’au xviiie siĂšcle qu’on arrive Ă  la recherche de mĂ©thodes plus gĂ©nĂ©rales et, surtout, Ă  poser le problĂšme gĂ©nĂ©ral de l’existence ou de la non-existence de solutions. Les transformations d’équations permettant de rĂ©duire une forme non rĂ©solue Ă  une forme rĂ©solvable dominent largement les recherches. Ici, tout comme dans le cas de la gĂ©omĂ©trie, c’est l’analyse qui va jouer un rĂŽle fondamental. Lagrange et Gauss sont les grandes figures de cette pĂ©riode qui constitue, de notre point de vue, une pĂ©riode interopĂ©rationnelle.

Avec Galois et le dĂ©veloppement de la thĂ©orie des groupes — premiĂšre structure thĂ©matisĂ©e en mathĂ©matique — aboutit l’histoire de la rĂ©solution des Ă©quations, commence la prĂ©dominance des structures et dĂ©bute une longue pĂ©riode transopĂ©rationnelle.

ArrivĂ© Ă  ce point, le processus devient beaucoup plus complexe et nous nous sommes bornĂ©, dans ce chapitre, Ă  faire rĂ©fĂ©rence Ă  quelques-unes des lignes de dĂ©veloppement suffisamment reprĂ©sentatives des caractĂ©ristiques gĂ©nĂ©rales du processus total. Chacune de ces « lignes de dĂ©veloppement » met en Ă©vidence les mĂȘmes mĂ©canismes identifiĂ©s dans le dĂ©veloppement gĂ©nĂ©ral : mise en relation des propriĂ©tĂ©s internes avant de les comprendre comme invariants de transformations, et dĂ©couverte de celles-ci avant de les concevoir comme les manifestations d’une structure totale, dont elles rĂ©sultent en tant que variations intrinsĂšques ; tout ceci est accompagnĂ© de la relativisation des concepts et de la rĂ©interprĂ©tation des variables. Ce sont ces mĂ©canismes qui dĂ©terminent les Ă©tapes de type « intra- », « inter- », et « trans- ».

Le rĂŽle que jouent ces notions dans les processus de conceptualisation et dans la construction de thĂ©ories embrasse trois aspects diffĂ©rents mais solidaires, aspects qu’il faut expliciter afin d’éclairer le sens Ă©pistĂ©mologique de ces notions. Ces aspects correspondent : 1. à des paliers successifs de l’histoire ou de la psychogenĂšse ; 2. aux phases de formation de chacun de ces paliers puisque chacun d’eux nĂ©cessite une sĂ©quence rĂ©guliĂšre de sous-Ă©tapes au sein des nouvelles constructions ; 3. Ă  la maniĂšre dont les acquisitions antĂ©rieures sont rĂ©interprĂ©tĂ©es dans la perspective du palier nouvellement atteint.

Nous avons dĂ©jĂ  fait rĂ©fĂ©rence au point 3 dans le chapitre sur le dĂ©veloppement de la gĂ©omĂ©trie, en montrant comment Ă  chaque Ă©tape il y a une rĂ©organisation des connaissances acquises pendant l’étape prĂ©cĂ©dente.

Par rapport aux points 1 et 2 il faudrait ajouter que lorsque deux sous-systĂšmes sont coordonnĂ©s et qu’on leur dĂ©couvre ainsi une partie commune ou intersection, le niveau atteint par cette partie commune peut ĂȘtre soit supĂ©rieur, soit Ă©quivalent, soit infĂ©rieur Ă  celui des sous-systĂšmes qui l’ont constituĂ©. Ce fait s’ajoute Ă  la rĂšgle gĂ©nĂ©rale selon laquelle chaque Ă©tape rĂ©pĂšte en ses propres phases le processus total : c’est-Ă -dire, comme nous l’avons vu dans le chapitre III (GĂ©omĂ©trie), une succession de sous-Ă©tapes intra-, inter- et trans-. On retrouve dans les phases de construction d’un palier supĂ©rieur le mĂȘme processus que dans la succession des grands paliers eux-mĂȘmes. Rappelons Ă  cet Ă©gard le dĂ©veloppement de la structure de groupe, qui est en elle-mĂȘme de nature transopĂ©rationnelle :

a. Les premiers groupes dus Ă  Galois n’ont portĂ© que sur des permutations dĂ©jĂ  donnĂ©es dont la construction n’était donc pas due au groupe lui-mĂȘme : du point de vue du groupe comme tel il s’agissait donc de relations intraopĂ©rationnelles, mĂȘme si du point de vue de l’étape entiĂšre on se trouve au « trans ».

b. Puis sont venus, avec Klein, des groupes de transformations tels que celles-ci jouaient un rĂŽle constitutif comme le sont par exemple les transformations projectives reprĂ©sentant les composantes mĂȘmes de leur groupe. En ce qui concerne cette structure nous sommes ainsi dans l’interopĂ©rationnel.

c. En troisiĂšme lieu, on a Ă©laborĂ© la notion de groupe abstrait, portant sur un ensemble quelconque, tel que celui qui opĂšre sur l’espace vectoriel. Nous voici donc dans le transopĂ©rationnel par rapport aux Ă©laborations spĂ©cifiques concernant la structure de groupe en gĂ©nĂ©ral.

Nous avons dĂ©jĂ  indiquĂ© qu’il doit y avoir, sous ces notions de « intra- », « inter- » et « trans- », d’apparence simplement descriptive, un mĂ©canisme constructif qu’il s’agit de dĂ©gager.

Mais auparavant il convient de faire une description plus dĂ©taillĂ©e de ces constructions progressives, avec leur action rĂ©troactive. Supposons ainsi trois Ă©tapes A, B et C. Admettons qu’on a, pour B, les sous-Ă©tapes a, b, et c. Or, mĂȘme si B n’en est qu’à la sous-Ă©tape a, donc « intra- » par rapport Ă  B, il y a dĂ©jĂ  rĂ©interprĂ©tation de A en un sens qui rĂ©troactivement le soumet Ă  des opĂ©rations de type B, tandis que les Ă©lĂ©ments de a en B vont intervenir dans les systĂšmes de transformations de type « inter- » en b et ainsi de suite. Ceci montre que si la succession « intra- », « inter- » et « trans- » se retrouve, en direction proactive, dans les sous-Ă©tapes comme dans les Ă©tapes, elle rĂ©agit aussi de façon rĂ©troactive sur les constructions antĂ©rieures par une rĂ©organisation. Celle-ci est devenue possible comme une consĂ©quence des constructions nouvelles. Mais, d’autre part, cette rĂ©organisation est aussi la condition nĂ©cessaire pour la gĂ©nĂ©ralisation constructive des constructions antĂ©rieures. En effet, « la gĂ©nĂ©ralisation constructive ne consiste pas Ă  assimiler des nouveaux contenus Ă  des formes dĂ©jĂ  constituĂ©es, mais bien Ă  engendrer de nouvelles formes et de nouveaux contenus, donc de nouvelles organisations structurales 14 ».

La notion de la sĂ©quence des trois Ă©tapes, intra-, inter- et trans- prĂ©sente des problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques qui nĂ©cessitent une analyse approfondie. L’un des problĂšmes soulevĂ©s est l’apparition tardive des transformations et des structures. En termes des notions Ă©laborĂ©es il y a longtemps par l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, nous pouvons rendre compte du caractĂšre initial des Ă©lĂ©ments et tardif des structures par des mĂ©canismes progressifs d’abstractions et de gĂ©nĂ©ralisations : les structures exigent Ă  la fois une plus forte abstraction rĂ©flĂ©chie (ou thĂ©matisante) et une gĂ©nĂ©ralisation plus complĂ©tive 15. Mais cette interprĂ©tation demeure insuffisante car elle ne rend pas compte des principes moteurs de telles constructions puisque, en fin de compte, les abstractions et les gĂ©nĂ©ralisations ne sont encore que des instruments.

En ce qui concerne les finalitĂ©s successives et ultimes du processus conduisant de l’« intra- » Ă  l’« inter- » et au « trans- », la rĂ©ponse semble assez Ă©vidente : tant le mathĂ©maticien que l’enfant d’un certain niveau ne se contentent jamais de constater ou de dĂ©couvrir (ce qui consiste Ă  inventer) : Ă  chaque Ă©tape, ils veulent atteindre les « raisons » de ce qu’ils trouvent. Cela revient dans chaque cas Ă  chercher, sous la gĂ©nĂ©ralitĂ© des connexions Ă©tablies, leur « nĂ©cessité » intrinsĂšque, car le sujet ne reconnaĂźt en fin de compte une construction comme valable que dans la mesure oĂč elle devient nĂ©cessaire en vertu de raisons finalement explicites. On comprend alors le pourquoi de notre processus gĂ©nĂ©ral, puisque c’est lui-mĂȘme qui est gĂ©nĂ©rateur des diverses formes d’une nĂ©cessitĂ© progressive dont la conquĂȘte ne se fait que par Ă©tapes. Les relations entre Ă©lĂ©ments propres Ă  l’« intra- » manquent de nĂ©cessitĂ© ou ne parviennent qu’à des formes trĂšs limitĂ©es encore proches de la simple gĂ©nĂ©ralitĂ©. Comprendre les Ă©tats comme rĂ©sultant de transformations et, pour ce faire, transformer localement les Ă©lĂ©ments, comme c’est le cas de l’« inter- », fournit un premier accĂšs Ă  des connexions nĂ©cessaires dĂ©terminant intrinsĂšquement leurs propres raisons. Mais les transformations exigent Ă  leur tour une motivation explicatrice, et la recherche du « trans- » conduisant aux structures est la rĂ©ponse Ă  ce nouveau besoin, puisqu’un systĂšme total de transformation engendre de nouvelles transformations et fournit les raisons de leur composition d’ensemble. Mais il est clair que ce caractĂšre « total » demeure lui-mĂȘme relatif et que le mouvement continue, comme on l’a vu, entre autres par le passage des structures aux catĂ©gories. En un mot, la succession conduisant de l’« intra » Ă  l’« inter » et au « trans » n’est que l’expression d’un mĂȘme processus qui, subjectivement, est la recherche des raisons et qui, objectivement, est la conquĂȘte d’une nĂ©cessitĂ© toujours relative mais qui s’accroĂźt de façon constante d’une Ă©tape Ă  la suivante.