Psychogenèse et histoire des sciences ()

Chapitre VIII.
La psychogenèse des connaissances physiques a

I. Introduction

Avec la physique, nous nous trouvons aux prises avec des problèmes de construction et de validation des connaissances bien plus complexes que dans le cas des disciplines dont la source est endogène. La principale des conditions nécessaires de la vérité d’une théorie physique étant son adéquation à des « faits » extérieurs au sujet, rien ne nous garantissait que l’on pût trouver quelques régularités ou aspects généraux dans la construction de telles théories, à partir de Galilée et de Newton, vu l’immense diversité des faits à interpréter, et, corrélativement, la grande variété des types de théories élaborées depuis que la physique est devenue « scientifique ». Il est vrai que dès cette époque les seuls faits considérés comme tels sont tenus pour mesurables à des degrés divers et qu’un second caractère nécessaire des théories physiques est de comporter une forme mathématique cohérente. Mais précisément, sur ce second point, une différence assez considérable sépare la filiation des structures logico-mathématiques de la succession des théories physiques : alors que les premières se sont engendrées les unes les autres sans que les nouvelles aient eu à contredire ou mettre en défaut rien de ce qui était démontré par les précédentes, on ne retrouve pas une telle intégration générale dans l’histoire des interprétations physiques, qui témoigne certes de certaines vections plus ou moins continues, mais aussi de contradictions, de corrections et de tâtonnements multiples. Quant aux « faits », ils ne sont naturellement atteints que par approximations successives, et même parfois avec l’obligation d’en abandonner quelque propriété qui paraissait constitutive, mais dont le maintien en aurait contredit de nouvelles. On pouvait donc se demander si notre recherche de mécanismes communs de formation ou transition gardait une signification acceptable au plan de la physique scientifique elle-même et si elle ne demeurait pas toute gratuite quant aux rapports avec la psychogenèse. Il est vrai que les convergences remarquables décrites au chapitre I entre l’histoire de l’impetus et l’idée d’« élan » dans la psychogenèse pouvaient paraître prometteuses, mais il ne s’agissait que de notions préscientifiques, antérieures à l’expérimentation, à la mesure et à la mise en équations, d’où l’incertitude quant à des mécanismes communs à la formation des interprétations physiques infantiles et des processus théoriques de niveaux supérieurs.

Or l’analyse historico-critique fournit à la question des mécanismes de formation et de transition au plan des théories une réponse assez éclairante par sa combinaison d’analogies et de différences avec ce qu’on a vu des filiations des structures logico-mathématiques. Le premier trait commun, et il est fondamental, est qu’à considérer les grandes étapes de la mécanique on retrouve la succession intra-, inter- et trans- : d’abord le passage d’une situation « intra », où les données sont subsumées sous des lois générales mais qui ne les engendrent pas en leurs différenciations, à une situation « inter », où les invariants sont déduits de transformations ; ensuite, la poursuite de ce mouvement par la subordination du système physique à une algèbre générale dont les nouvelles variables correspondent à ses opérateurs (situation « trans »). De plus, en certains cas comme celui où il s’agit de traduire en termes de quanta les fonctions de Hamilton, on retrouve partiellement une seconde analogie avec les filiations de structures mathématiques : c’est l’obligation de repasser par les étapes de la mécanique classique pour les munir de leur nouveau contenu quantique, donc, malgré ce qui paraît le prototype même d’une « coupure » bachelardienne, la nécessité de s’appuyer sur « la filiation historique des concepts de base » avec leurs emboîtements successifs.

Mais si les analogies avec les mécanismes de transition en jeu dans l’élaboration des structures mathématiques sont compréhensibles du fait que les théories mécaniques sont celles qui élèvent les interprétations physiques à leur plus haut degré de mathématisation due aux opérations du sujet, les différences s’imposent dans les questions de mises en relation entre les théories et les faits, puisqu’elles ne sont valables qu’à la condition de demeurer adéquates à l’expérience et que celle-ci est susceptible de s’enrichir et de se modifier sans cesse, sans que l’on puisse apparemment prescrire de loi a priori à la succession des découvertes. Il en résulte alors une différence qui pourrait paraître profonde d’avec les filiations propres aux structures mathématiques. Si dans les grandes lignes l’évolution de la mécanique a bien passé d’une étape que nous pourrions nommer « intrafactuelle » avec Newton à l’étape « interfactuelle » de Lagrange et Hamilton, et de là à l’étape « transfactuelle » des algèbres microphysiques, il est plus difficile de subdiviser les grandes étapes en sous-étapes régulières où l’intra-, l’inter- et le trans- se succéderaient par une sorte de nécessité intrinsèque que nous traduirions en termes d’équilibration. Autrement dit les déséquilibres et les rééquilibrations se succèdent de façon plus irrégulière et cela d’autant plus que les découvertes expérimentales sont moins coordonnées entre elles. Il est alors d’autant plus remarquable de pouvoir, malgré ce facteur de contingence, mettre en évidence dans les transitions d’une théorie physique à la suivante un processus fonctionnel général découlant de ce résultat fondamental des analyses tant psychogénétiques qu’historiques que les « faits », malgré leurs liaisons évidentes avec des sources exogènes (immédiates ou médiates), ne sauraient être indépendants des structurations endogènes au moyen desquelles le sujet les interprète par un mélange continu de constatations et d’inférences (les premières précédant les secondes ou l’inverse).

C’est alors à ce niveau des échanges ou interactions entre le sujet et les objets que se retrouve, mais sous une forme cette fois aussi générale qu’elle est plus élémentaire, le processus habituel, et cela sous la succession « intrafactuelle », « interfactuelle » et « transfactuelle » suivante 1. L’« intrafactuelle » est la phase où une théorie Tn s’appuie sur un certain nombre de « faits » obtenus par simples abstractions empiriques, étant toutefois entendu (comme précisé en notre introduction générale) que celles-ci supposent déjà des cadres assimilateurs dus aux actions antérieures du sujet (et impliquant ainsi une forme élémentaire d’abstraction réfléchissante implicite, mais seulement instrumentale et non encore thématisée). En ce cas la théorie Tn réunit en une loi générale un certain nombre de faits, mais sans engendrer leur différenciation (par exemple dans la mécanique newtonienne comme dans la géométrie intrafigurale d’Euclide, chaque problème exige sa propre méthode). La phase qui aboutira à la théorie suivante T(n+1) est alors caractérisée par une construction à base d’abstractions réfléchissantes et de généralisations complétives, les premières effectuées au sein du système T(n+1) en voie de formation (cf. le rôle de la symétrie dans les équations de Maxwell) aussi bien que tirées de Tn, tandis que les secondes proviennent d’exigences endogènes aussi bien que de mises en relations avec de nouveaux faits. Cette phase « interfactuelle » représente ainsi la part du sujet et de ses propres opérations dans le dépassement de la théorie Tn et dans l’élaboration d’une nouvelle structuration. D’où alors la phase « transfactuelle » qui est celle de la théorie T(n+1) vérifiant par de nouvelles expériences la construction théorique précédente et constatant alors, sous forme d’observables devenus contrôlables par de nouvelles abstractions empiriques, ce qui demeurait à l’état de produits inférentiels par rapport à la théorie Tn. Le terme de « trans » se justifie pour cette raison que les nouveaux faits observables en T(n+1) constituent avec ceux de Tn, s’ajoutant après leur construction, un système à nouveau plus large, dont les différenciations propres aux sous-systèmes peuvent être engendrées par la structure d’ensemble de T(n+1) dans la mesure où sont constructifs les processus de la phase « inter ». Le même mécanisme d’interaction formatrice entre le sujet et les objets se répète ensuite en passant de T(n+2) à T(n+3), etc., mais avec ce progrès que s’accroissent simultanément au cours de telles triades successives intra-, inter- et trans- la nécessité interne des modèles et l’adéquation à l’expérience.

Il va de soi que, si tel est le processus de transition d’une théorie à la suivante, sa généralité conduit à admettre que ses débuts remontent jusqu’aux stades initiaux de la psychogenèse. C’est ce que nous allons chercher à montrer à propos de la notion de poids (sous III), mais après avoir analysé (sous II) quelques exemples montrant la précocité du rôle des abstractions réfléchissantes et des généralisations constructives non purement extensionnelles.

II. Abstractions et généralisations nécessaires à la constitution des faits physiques élémentaires

L’évolution de l’abstraction empirique (à partir des objets) et celle de l’abstraction réfléchissante 2 (à partir des actions et opérations du sujet) sont loin d’être parallèles ou symétriques : tandis que la seconde de ces deux formes tend à se libérer de toute constatation de faits et à s’orienter dans la direction de vérités logiques et mathématiques « pures », la première croît en précision et en efficacité dans la mesure seulement où elle reçoit de la seconde des instruments d’enregistrement ou d’élaboration, et cela dès les lectures les plus élémentaires de l’expérience, cette subordination ne faisant que s’accentuer avec le développement. Il est donc intéressant pour l’épistémologie de la physique de chercher à dégager ces relations dès le départ, c’est-à-dire dès la constitution des « faits » (ou observables interprétés : voir l’introduction) et même des observables en tant que ceux-ci, bien que paraissant se réduire, comme peut le croire le sujet, à de simples constatations sans encore de significations, impliquent cependant déjà l’emploi de cadres assimilateurs indispensables à toute « lecture », en tant que celle-ci est d’emblée partiellement interprétative.

Nous allons donc chercher à montrer que dès les stades les plus élémentaires de la représentation on retrouve six des principaux caractères que les analyses historiques ont signalés au sein des théories physiques de niveau élevé et qui se révèlent ainsi tenir à des mécanismes très généraux d’abstraction et de généralisation et non pas seulement à la complexité croissante des problèmes ou des paliers de connaissances. Nous allons en effet constater qu’au cours de leur psychogenèse : 1. une même notion (par exemple une pression due au poids d’un objet posé sur un autre) peut correspondre tantôt à un observable (enfoncement, etc.), tantôt à une coordination inférentielle sans constatation possible pour le sujet (d’où son équivalence fonctionnelle, mais non structurale, avec un « terme théorique » en un système physique) ; 2. il en résulte une alternance, lors de la constitution d’un secteur de connaissances, entre les abstractions empiriques propres à la lecture des observables ou des faits expérimentaux et les abstractions réfléchissantes conceptualisées nécessaires à la construction des faits « inférés » ou concepts inhérents aux coordinations déductives ; 3. une même relation générale telle que celles de la vitesse v=e/t peut donner lieu à des domaines ou sous-domaines d’applications indépendants et non directement réductibles les uns aux autres, quoique avec imbrications ou intersections possibles et soumission mais globale à une relation générale qui ne les engendre pas en tant que différenciations ; 4. il en résulte une alternance d’abstractions et de généralisations, mais 5. celles-ci se présentent, au plan des connaissances physiques ainsi que logico-mathématiques, sous des formes constructives et complétives aussi bien qu’inductives, et 6. avec souvent une réinterprétation des variables au sein de principes élargis de conservation.

1. La pression 3

Il convient à cet égard d’analyser quelques faits dont l’un des plus instructifs se rapporte aux notions infantiles sur la pression et sur la résistance (ou plus tard sur la réaction), deux notions à propos desquelles la part de coordination inférentielle est considérable. Lors d’une première étape, la propriété ou activité de « presser » est exclusivement réservée aux cas où intervient quelque observable perceptif, en l’espèce aux cas d’enfoncement (par exemple d’un cylindre métallique posé sur une mousse légère). Dans ces situations, les sujets invoquent alternativement deux facteurs : le poids de l’agent et la mollesse (ou non-dureté) du réactant, qu’ils considèrent en fait comme deux conditions simultanément nécessaires et suffisantes, mais sans le formuler toujours explicitement, sauf dans le cas négatif privilégié du « fer » sur le fer ou de la mousse sur la mousse, où n’interviennent selon les sujets aucune pression ni résistance puisqu’« ils sont les deux les mêmes ». Quant au fer sur du bois (toutes ces situations sont constatées après anticipation et rien ne demeure verbal) ou sur du sagex, etc., il n’y a non plus pour le sujet aucune pression ni aucune résistance, puisqu’il ne se passe rien du point de vue de l’enfoncement.

Cette première étape, liée à un seul observable positif ou négatif (mais qui est déjà un « fait » en tant qu’interprété), soulève à elle seule deux problèmes : celui des conditions de la lecture de cet observable, dont le sujet prend donc conscience, et celui des relations également en jeu, mais sans considération actuelle, en attendant qu’une abstraction réfléchissante les mette en évidence au cours d’une seconde étape. Parmi les premières, il faut mentionner les mises en relation ou en correspondance, ainsi que le classement des cas d’enfoncement et de non-enfoncement : ce sont là autant de coordinations logiques ou prélogiques à l’œuvre dès les schèmes sensori-moteurs et en dehors desquelles les observables les plus simples ne sauraient être appréhendés. Mais si ces instruments de connexion, dont la formation est antérieure aux comportements actuels, sont ainsi incorporés à ces derniers, il intervient en plus d’autres relations, dont le rôle quoique implicite est déjà important : par exemple, prévoyant qu’un poids s’enfoncera dans la mousse, le sujet sera certain qu’un poids supérieur le fera a fortiori, mais sans pour autant prendre conscience de cette graduation, ni en tout cas la conceptualiser verbalement. Dès une seconde étape par contre (cinq ans et demi-sept ans), le sujet atteint certaines quantifications : il dira, par exemple, et spontanément, que le fer appuie « très fort » sur la mousse, « pas fort » sur le sagex et « un petit peu » sur un bois mince (Lau à 5 ; 6).

Or ce début de quantification, née d’une abstraction réfléchissante à partir de relations implicites dans les coordinations réussies de l’étape I, est alors la source d’une généralisation importante : si un même poids appuie différemment sur des réactants de résistances distinctes, on peut en ce cas sérier ces effets, et la pression la plus faible pourrait être déjà positive et non pas nulle. Un beau cas (Eri 7 ; 2) tire cette conclusion, mais comme il relie encore les pressions aux enfoncements, il croit en voir partout en construisant ainsi de faux observables (et il n’est pas seul à le faire) : « Tout ce matériel, je le vois descendre un petit peu 4. »

L’étape suivante sur la voie de ces généralisations à base d’abstractions réfléchissantes conduit alors à inférer que, si les agents pèsent de façons différenciées sur des réactants dont les propriétés, de mollesse ou de « dureté » sont variables d’un objet à l’autre, mais constantes pour chaque objet (c’est la résistance comme activité qui deviendra modifiable, une fois distinguée de la simple dureté statique), on doit par symétrie supposer de même que chaque agent (fer, bois, etc.) possède son poids propre et exerce par conséquent une pression uniforme : les variations des observables ne tiendraient ainsi qu’aux multiples combinaisons possibles entre agents de poids différents et réactants de duretés distinctes.

Alors débute la notion d’une pression généralisable indépendamment des enfoncements et qui est à l’œuvre même sans constatations possibles 5 : cessant d’être un observable dans les cas où le réactant est trop « dur », la pression est ainsi promue au rang de concept inféré, mais dont la généralité devient nécessaire (sept à neuf-dix ans, avec coordinations immédiates à onze-douze ans).

À cette évolution de la pression correspond, d’autre part, celle de la résistance, dans la direction de la « réaction », en symétrie, mais avec retard par rapport aux « actions » que l’on vient de décrire. Cette résistance n’est d’abord conçue que comme un blocage non vectoriel, dû à la « dureté » et ne constituant donc pas une activité ; elle varie d’une substance à une autre, mais reste constante pour chaque objet. À partir de sept-huit ans, la résistance augmente ou diminue selon les agents et devient ainsi une semi-activité. Il y a là un début d’abstraction réfléchissante à partir des variations de la pression admises précédemment (cinq ans et demi-sept ans). Mais, ce qui est important à noter, c’est que ce rapport est d’abord conçu comme inverse : à une faible pression correspond une forte rétention et à une forte pression une faible résistance ; la mousse, dit ainsi Dra (7 ; 11), « retient moins si le poids est plus lourd parce qu’elle s’enfonce plus », et on retrouve cette opinion jusqu’à neuf-dix ans. En d’autres termes, si les évaluations de la dureté et de la mollesse n’exigent que des abstractions empiriques, tandis que la généralisation conduisant des variations de la pression à l’activité de retenir suppose une abstraction et des quantifications dépassant les constatations, le sujet demeure néanmoins attaché aux enfoncements, en tant que seuls observables permettant de relier les pressions aux résistances. L’abstraction réfléchissante ne devient effective que lorsque l’enfant, au lieu de se centrer exclusivement sur les résultats constatables de certaines variations des unes et des autres, les compare en tant qu’activités opposées et entrevoit donc leur symétrie. Ainsi le sujet Fré, à 10 ; 5, dit du poids : « Il appuie plus, alors la mousse doit plus résister. »

Mais trois progrès sont encore nécessaires pour en arriver à l’idée de « réaction ». Le premier consiste à substituer à cette semi-activité de « résister », non encore vectorielle, une activité cette fois dirigée et que le sujet exprimera par le terme de « repousser », ce qui revient de plus en plus à « pousser vers le haut » en réponse à la pression orientée vers le bas. Le second, plus difficile à accomplir, est une généralisation de cette poussée vers le haut aux cas où la pression de l’agent n’est pas observable et où, par conséquent, la repoussée du réactant l’est encore moins. En troisième lieu, il s’agit en outre, et ceci ne s’acquiert que vers onze-douze ans, de conclure à une égalité nécessaire de l’action et de la réaction, sinon l’une des deux l’emporterait visiblement sur l’autre. Or c’est bien ce à quoi en arrivent les sujets de onze-douze ans : le sujet Toi, à 11 ; 2, va jusqu’à dire que si sa chaise ne le repoussait pas il l’enfoncerait jusqu’à terre et que si sa pression à lui n’était pas égale à la réaction de la chaise elle l’enverrait jusqu’au plafond. On voit ainsi le rôle indispensable de l’abstraction réfléchissante et de la généralisation constructive puisque ces trois progrès sont affaire d’inférences dépassant largement les constatations empiriques. Il n’empêche que le sujet peut en revenir à des vérifications sur les observables, comme nous l’avons constaté en d’autres situations.

Ces faits concernant les pressions constituent un bel exemple de l’importance de la phase « inter » décrite (en fin de I) quant aux passages d’un mode d’interprétation au suivant, et ils nous éclairent sur la complexité de sa nature. Il est, en effet, clair qu’après la phase « intra » où ne sont reconnues comme pressions que celles dont les effets sont observables en tant qu’enfoncements, le sujet généralise le phénomène aux cas où aucun indice perceptible ne permet de le contrôler. Or ce n’est pas là une simple généralisation extensionnelle, car elle a pour moteur des abstractions réfléchissantes issues de deux des schèmes fondamentaux des structurations opératoires du sujet : la quantification (en plus ou moins) et la réciprocité. La première aboutit d’abord à penser que, s’il y a des degrés d’enfoncement, il peut y avoir des pressions non nulles quoique invisibles, ce qui conduit ensuite à rattacher ce pouvoir de pression aux poids respectivement constants des objets. Quant à la réciprocité, elle pousse en premier lieu le sujet à substituer une résistance-activité à la résistance-dureté des objets apparemment passifs et conduit de proche en proche jusqu’à l’égalité des actions et réactions. Tout ce travail de la phase « inter » est donc de façon surprenante purement inférentiel et montre à l’évidence le rôle de l’abstraction réfléchissante, au point qu’à la phase « trans » le sujet en arrive, dans le cadre de cette expérience, à un niveau où la nécessité intrinsèque de son modèle s’impose sans contrôle sur les nouveaux observables construits déductivement au cours de la phase « inter ».

2. Les vitesses 6

À propos des domaines multiples dans lesquels une même loi peut prendre différentes formes, d’où les difficultés de synthèse, l’exemple le plus remarquable est celui de la vitesse. En tant que sa définition ou sa relation constitutive est v = e : t, ou v = n : t, si n correspond à des fréquences homogènes d’apparition, la vitesse implique le temps dans toutes les situations et même les durées en tant qu’intervalles, alors que la généralisation de cette condition commune est tardive et que les intuitions initiales de la vitesse paraissent même s’en passer et ne recourir qu’à l’ordre temporel et non pas à la durée.

1. En effet, la notion primitive de vitesse est fondée sur le processus du dépassement : si l’un des deux mobiles (il en faut au moins deux) est en arrière de l’autre en un moment antérieur et se trouve devant lui en un moment ultérieur, sa vitesse est plus grande. En un tel cas, l’évaluation de la vitesse ne requiert que l’ordre spatial et l’ordre temporel, quoiqu’il soit clair qu’interviennent déjà, mais implicitement, des intervalles spatiaux (espaces parcourus par le dépassant et le dépassé) et temporels (durées synchrones des mouvements comparés), sans que le sujet s’en doute ; le problème est alors de comprendre par quelles sortes d’abstractions le sujet parviendra à construire ces notions d’intervalles, et en particulier à saisir le rôle de la durée en de telles relations.

Partons, à cet égard, des correspondances qu’utilise en fait le sujet lorsqu’il évalue correctement des vitesses ou des durées en fonction des points d’arrivée (avec pour simplifier les mêmes points de départ). Les symboles I représentent en horizontale (→) les trajets spatiaux : le mobile A est plus rapide que B puisqu’il le dépasse et parcourt ainsi un plus grand espace. Les flèches obliques (Z) expriment en ce cas les simultanéités, c’est-à-dire qu’en un même instant A est en avance sur B. Il s’y ajoute le référentiel interne du système, figuré par les pointillés verticaux, qui indiquent les mêmes positions sur les deux chemins parallèles. Quant aux symboles II, ils décrivent une autre situation, dans laquelle les durées sont évaluées au moyen de l’ordre des moments d’arrivée : les flèches horizontales (→) expriment donc en fait des durées et le mobile A est le plus rapide en tant qu’arrivant avant l’autre. En ce cas, les obliques (N) relient les mêmes positions, atteintes par A avant que B n’y parvienne, et les pointillés verticaux indiquent le référentiel temporel interne, c’est-à-dire les simultanéités.

Avant de reprendre notre problème, remarquons la symétrie complète de ces deux systèmes de correspondances, ce qui montre une fois de plus que, si la vitesse implique le temps, celui-ci est réciproquement inséparable de son contenu, donc de la vitesse de déroulement des événements : t = e : v. Seulement, si les jeunes sujets, voyant un mobile parvenir avant l’autre à la même position comme en notre schéma II, concluent facilement qu’il est allé plus vite et a mis moins de temps (la relation « moins de temps » s’exprimant même parfois par les mots « plus vite arrivé »), ils admettent fréquemment, en des situations où les observables demandent davantage d’interprétation, les relations « plus vite = plus loin (dépassement) = plus de temps » du fait qu’à vitesses égales on a en effet « plus loin = plus de temps ». Mais ce sont là des déductions erronées, tandis qu’à s’en tenir à des observables simples comme en nos schémas I et II les relations ou correspondances en jeu sont bien celles que nous venons de décrire.

Cela dit, il est alors aisé de comprendre comment le sujet, partant des évaluations ordinales fondées sur le seul dépassement, en arrive à la relation v = e : t en considérant les espaces parcourus e et les durées t, autrement dit les intervalles spatiaux et temporels, et non plus seulement les correspondances finales. Or, si les points d’arrivée peuvent être enregistrés par simple abstraction empirique, la considération des intervalles s’engage dans la direction de l’abstraction réfléchissante du fait qu’une démarche rétrospective et en un sens rétroactive est nécessaire pour remonter de ces frontières terminales aux états antérieurs et aux points de départ. Même dans le cas où ceux-ci sont différents, spatialement ou temporellement, pour les deux mobiles à comparer, les jeunes sujets sont portés à les négliger, comme on l’a vu à propos de la « commutabilité ». Il s’agit donc, pour conceptualiser les intervalles, de construire de nouvelles relations unissant les uns aux autres les positions ou les moments initiaux et finals des mouvements en tant que processus continus et en considérant donc tous leurs états successifs. Or, si tous ces aspects intervenaient naturellement déjà dans les actions du sujet, ils n’en constituaient pas pour autant des objets de pensée, mais demeuraient à l’état implicite et indifférencié, tandis que l’abstraction réfléchissante les traduit en relations explicites, e et t. C’est alors leur composition qui conduit au rapport v = e : t, cette composition s’appuyant sur les correspondances exprimées par nos schémas I et II et pouvant ainsi donner lieu à de nouvelles constatations empiriques dans lesquelles sont simplement englobées celles des points d’arrivée. Bien entendu, toute une généralisation sera encore nécessaire pour passer des comparaisons entre mouvements totalement ou partiellement synchrones, où ces constatations suffisent, aux relations de vitesse entre mouvements successifs, qui exigent un calcul et une quantification métrique, mais nous en restons ici aux niveaux les plus élémentaires.

2. Pour en venir aux relations entre les vitesses linéaires et angulaires, on peut demander quel est le rapport entre le trajet parcouru par une roue et sa vitesse de rotation ou encore le nombre de ses tours, ce qui conduit à la vitesse-fréquence. Sur le premier point, ce n’est qu’à partir de sept-huit ans que l’enfant commence à comprendre qu’un tour de roue correspond sur la route à une longueur constante indépendamment de sa vitesse angulaire ; auparavant les jeunes sujets pensent que si une même roue parcourt dix centimètres en tournant vite, elle ne fera qu’environ cinq tours si sa rotation est lente. Par ailleurs, si une roue fait deux tours de suite, elle va « plus vite » qu’une autre semblable ne faisant qu’un seul tour, même si la première tourne plus « doucement » : en ce cas la vitesse n’est fonction que de l’espace parcouru, indépendamment des durées et des vitesses angulaires. Par contre, entre sept et neuf ans, le sujet découvre qu’un tour de roue se traduit par un trajet linéaire constant, la vitesse n’ayant « pas d’importance » à cet égard (sujet Ari à 9 ; 2), et il constate le rapport inverse des vitesses et des durées. Mais ce n’est qu’au niveau de onze-douze ans que les diverses relations sont à la fois déduites et thématisées : la vitesse linéaire devient ainsi « la distance parcourue pendant un certain temps » (Syl à 11 ; 2) et la vitesse angulaire « c’est le temps que prend la roue pour faire un tour ». En un mot « il y a toujours le temps » (Ant à 12 ; 0). Il semble donc clair que ces généralisations finales ne résultent pas d’une simple addition d’abstractions empiriques et que la composition même des relations en jeu exige une part active d’abstraction réfléchissante.

3. Cela est encore plus vrai de la vitesse-fréquence à l’état isolé. L’expérience est ici la suivante : par la fente verticale d’un écran masquant par ailleurs un disque en rotation, le sujet voit passer un trait rouge selon diverses fréquences d’apparition.

Au niveau de départ (IA à quatre-cinq ans), le sujet ne juge de la vitesse qu’en fonction de son activité perceptive : « ça va doucement » quand on voit bien ou « ça allait très fort » parce qu’« on ne peut pas (bien) voir le rouge », autrement dit parce que le mobile dépasse le mouvement du regard. Au niveau IB (six ans), il est encore question de « mieux voir » avec parfois une référence temporelle (voir plus « longtemps ») mais se rapportant à l’action propre. De même il y a un début de fréquence, mais sous une forme spatiale : « on voyait (des rouges) presque partout » (sujet Jac à 6 ; 10).

Au niveau IIA (sept-neuf ans : formation des opérations concrètes), les jugements globaux font explicitement appel à la fréquence : la vitesse est plus grande quand il y a « beaucoup » de rouges. Mais la durée demeure implicite (plus ou moins « souvent ») et, lorsqu’on cherche à la faire préciser, le sujet ne se réfère qu’à une seule apparition : le rouge « revient plus vite » ou « moins vite » qu’on n’attendait. Encore au niveau IIB (neuf-dix ans), lorsqu’on suggère au sujet de compter les passages du rouge ou de mesurer le temps (avec une montre à stoppeur), ou bien il fait cette mesure sans plus s’occuper de la fréquence, et conclut même souvent à « plus vite = plus de temps », ou bien il compte sans s’occuper du temps.

Par contre, il en arrive souvent à un procédé exact qui est de mesurer le temps de retour du rouge : en ce cas deux secondes indiquent, selon le sujet Met (10 ; 4), que « cela marche plus vite » qu’avec six secondes. Mais, comme on le voit, la fréquence passe alors au second plan, au profit, comme précédemment, des apparitions isolées en opposition à leur somme.

Au niveau III (onze-douze ans), la fréquence et la durée sont enfin coordonnées de façon explicite : « On tourne quinze secondes, dit ainsi Man (12 ; 4), et on compte les traits » ; la vitesse est alors « le nombre de tours dans un certain temps ». Ici encore la généralisation finale est donc le produit d’abstractions réfléchissantes portant sur les instruments opératoires qui rendaient possibles les abstractions empiriques antérieures dans la mesure où elles étaient correctes.

4. Venons-en à un dernier cas où interviennent deux sortes de vitesses indépendantes : celui de l’engrenage 7 entre deux roues dentées inégales, dont la plus petite fait deux tours et demi pendant la rotation de la grande, tandis que les trajets périmétriques sont naturellement de même vitesse pour un secteur donné puisqu’il y a engrenage. L’enfant peut utiliser divers repères qui facilitent les constatations.

Les sujets préopératoires (stade I de cinq à sept ans) ne voient pas le problème, car ils ne s’occupent ni du nombre des tours ni de celui des dents : ils se contentent donc d’évaluations perceptives demeurant subjectives. Durant tout le stade II, par contre (sept-onze ans), ils distinguent bien deux vitesses, mais oscillent entre deux ou s’en tirent par des compromis contradictoires : « la petite gagne plus de temps », mais les vitesses sont égales « parce qu’elles tournent ensemble ». « La grosse fait moins de tours, elle va plus lentement, mais elles vont à la même vitesse » (Mag 9 ; 4) ; « la grande va plus lentement, mais à la même vitesse que la petite. La petite va plus vite, mais elle a la même vitesse : c’est une question de grandeur de la roue parce qu’elle est plus petite et a moins de dents » (Mia 11 ; 7). Enfin, au stade III, les vitesses sont différenciées et coordonnées : « La petite tourne plus vite sur son axe, mais à la même vitesse de dents. — Alors il y aurait deux sortes de vitesses ? — Oui, plus vite sur son axe, mais elle ne peut quand même pas sauter des dents » (Gad 12 ; 5).

Il est donc clair qu’en ces questions d’engrenage, les deux problèmes que doit résoudre le sujet sont : 1. d’abord de différencier les deux espèces de vitesses en jeu, l’une étant angulaire et portant sur le nombre de tours des roues et l’autre relative au nombre de dents en un secteur commun des périmètres ; 2. ensuite d’intégrer ces vitesses en une forme générale établissant à partir d’elles un rapport entre certains déplacements et le temps qu’ils ont nécessité. Or, si les réponses du niveau II montrent la part de l’abstraction empirique dans la différenciation naissante, elles font également voir en quoi ce processus demeure insuffisant, puisque, sans une réflexion coordinatrice, les distinctions aboutissent à des contradictions : les deux problèmes de différenciation et d’intégration doivent donc, dans le cas particulier, être résolus simultanément, et cela par l’union d’une généralisation synthétisante et des abstractions réfléchissantes portant sur la composition des relations utilisées précédemment.

5. En conclusion, l’idée générale de vitesse à laquelle aboutissent les sujets du stade III (onze-douze ans) est fonction de la mise en relation d’un ensemble varié et hétérogène de changements avec leur commun dénominateur. Ces changements se sont présentés sous les formes a) de déplacements linéaires, b) de déplacements angulaires, c) de successions en ordre linéaire (nombre de tours de roues avançant sur la table), d) de successions sur place (fréquence des traits sous 3), et e) d’engrenages de dents. Découvrir qu’en chacune de ces vitesses intervient la durée 8 et donc, comme le disait un sujet, qu’« il y a toujours le temps », semble aller de soi, et en un sens il peut paraître surprenant que sa solution ait exigé tant de tâtonnements. La question qui se pose alors est de préciser de quoi est faite cette durée. À partir d’un certain âge elle se lit naturellement sur une horloge, mais on ne sort pas pour autant des vitesses, car cela revient à mettre en correspondance les vitesses précédentes avec celle d’une aiguille de montre. Il y a donc là cercle et sans l’aide de l’horloge il paraît encore plus vicieux : la durée, implicite ou explicite selon les situations, c’est en tout cas et à tous les niveaux un certain contenu d’événements, mais rapporté à leur vitesse de déroulement. Autrement dit, si v = e (ou n) : t on a réciproquement t = e (ou n) : v et nous avons abondamment montré ailleurs que cela est psychologiquement vérifiable. Il en résulte que les différentes formes de changements constatés par nos sujets donnent lieu simultanément à des évaluations de vitesses et de temps et c’est sans doute là la raison pour laquelle la mise en forme de ces relations présente tant de difficultés et demande tant de travail. En effet, s’il y a cercle entre la vitesse et le temps, il n’est pas vicieux, mais repose sur une symétrie : celle des correspondances exprimées par nos schémas I et II (sous 1) et, si le sujet parvient en de nombreux cas à des estimations correctes et rapides de la vitesse et de la durée en s’appuyant sur les seules relations d’ordre temporel et d’ordre spatial (ou sur des fréquences en succession), il s’agit, par contre, pour thématiser la vitesse, d’en tirer par abstraction réfléchissante des relations d’intervalles en coordonnant les deux systèmes symétriques (jusque-là considérés à part ou alternativement) des espaces ou fréquences et des durées comme telles. Nous retrouvons donc ici les combinaisons habituelles d’abstractions empiriques et réfléchissantes.

Mais il y a davantage dans le cas particulier : il y a que, si la relation v = e (ou n) : t est générale, ses termes sont à reconstruire en chacun des domaines ou sous-domaines considérés et que, dans le cas (4) on a même à faire à deux vitesses indépendantes pouvant paraître contradictoires (sauf au cas où les roues dentées seraient de même diamètre et où il y aurait ainsi intersection entre les deux domaines). Nous sommes donc là en présence d’un objet en tant que l’une de ses propriétés permanentes, alors que vitesses et durées sont des variables à déterminer en chaque nouveau contexte.

3. Généralisations constructives 9

Il convient de montrer par un troisième exemple comment les généralisations physiques, dès leurs niveaux élémentaires, ont tendance à dépasser leur forme initialement inductive et simplement extensionnelle (passage du « quelques » au « tous ») dans la direction de formes constructives et complétives par attribution de structures logico-mathématiques aux objets eux-mêmes, alors considérés comme des opérateurs. Cette transformation des généralisations revient donc à substituer aux variations extrinsèques des phénomènes, constatées par des voies exogènes, des systèmes de variations intrinsèques en tant que nécessaires, ou qu’ouvertures nécessaires sur des possibilités déterminées, mais inférées ou construites déductivement par des voies endogènes. Un exemple simple mais éloquent de ce processus en physique est l’évolution de la cristallographie : à la suite des constatations empiriques sur les formes géométriques des cristaux, on en est venu à construire les groupes de transformations dont elles peuvent résulter et, en première approximation, on en a trouvé trente-deux, tous réalisés dans la nature ; un système de variations intrinsèques a ainsi pu se subordonner entièrement aux variations extrinsèques initialement observées.

Un passage élémentaire de l’extrinsèque à l’intrinsèque nous est fourni par les réactions à des effets mobiles de superpositions selon le principe des « moirés ». Une carte servant de fond stable F est munie de traits parallèles que l’on peut présenter verticalement, horizontalement ou inclinés avec sommets à droite ou à gauche. Un transparent T que l’on fera passer sur cette carte est lui aussi muni de mêmes traits, mais en présentations uniquement verticale ou horizontale. Les effets que l’on peut obtenir en poussant le transparent sur la carte de fond, avec arrêt sur elle ou par position statique, sont : 1. les traits de T recouvrent ceux de F sans rien changer à la figure d’ensemble ; 2. une juxtaposition, les traits de T se plaçant dans les espaces libres entre ceux de F, d’où une figure noire ; 3. si les traits de F et de T sont tous deux verticaux, on produit en cas de passage continu des alternances de noir et de blanc ; 4. si les traits de F et de T sont perpendiculaires, on aboutit à des carrés ; 5. si les lignes en F sont obliques et les traits de T horizontaux, on obtient des losanges immobiles orientés en un sens ou dans l’autre ; 6. si par contre les traits de T sont verticaux et ceux de F obliques, le passage de T entraîne des effets de mouvements apparents ou sortes d’ondes avec déplacement des losanges vers le haut ou vers le bas et déviation à gauche ou à droite.

Cela étant, on assiste alors à un développement continu conduisant de la simple constatation d’effets ni prévus ni compris et ne consistant ainsi qu’en variations extrinsèques à une déduction ou composition graduelle, telle que chaque étape ouvre de nouvelles possibilités sur les suivantes jusqu’au système fermé constitué par les variations intrinsèques décrites précédemment. Le point de départ demeure même si empirique ou « extrinsèque » que des sujets de quatre-cinq ans, ayant constaté une superposition (1) par recouvrement des horizontales de T et de F de gauche à droite, en viennent à douter que l’effet sera identique dans le sens inverse : « Peut-être que ça va faire la même chose, mais je ne sais pas », dit ainsi le sujet Mag à 5 ; 2. Il n’y a pas alors de prévision des effets d’alternance (3) ni même de juxtaposition (2). Par contre, une fois ces variations constatées, les sujets d’un niveau de cinq-six ans arrivent à prévoir les carrés (4), mais par imagination figurative de ce que donnerait l’une des grilles posée sur l’autre, avec orientation perpendiculaire des traits, tandis que si l’on donne au sujet deux ou quatre réglettes pour reproduire dans le détail les effets observés et même prévus, il tâtonne bien davantage. Autrement dit, il n’y a pas encore de déduction fondée sur les mouvements, mais simple superposition figurale des deux ensembles de traits. Au niveau opératoire de sept-huit ans, par contre, les variations possibles des figures commencent à devenir intrinsèques, en tant que fondées sur des combinaisons de mouvements calculés ou déduits comme tels, avec explications adéquates dans le cas de deux ou quatre éléments. Mais s’il y a là un grand progrès, il est très instructif de constater avec quelle lenteur procède la généralisation, qui n’avance que pas à pas en se centrant sur les questions particulières sans voir l’ensemble des possibles, autrement dit en isolant les questions sans chercher à les structurer. C’est ainsi qu’à ce niveau IIA, les prévisions sont fonction des diverses positions des traits sur la carte F, mais le sujet ne tient pas encore compte des deux orientations possibles en T, selon que le mouvement de T a lieu dans le prolongement des traits (alors horizontaux) ou perpendiculairement à eux (alors verticaux). De même, il ne parvient pas à décomposer, au sein d’un losange ou même d’un carré, les côtés qui proviennent de T et ceux qui tiennent à F.

Ce n’est qu’au niveau IIB (neuf-dix ans) que les diverses variations sont bien dissociées et déduites, mais par tâtonnements de proche en proche. En particulier le sujet saura montrer au moyen de quatre carrés que les losanges « comme ça (T vertical) ils montent et comme ça (T horizontal) ils ne bougent pas » (Roi 9 ; 6). Mais ces mouvements apparents sont encore tenus pour réels en ce sens que les losanges sont considérés comme des objets permanents dont chacun conserve en se déplaçant ses quatre mêmes côtés. Au niveau III (onze-douze ans), enfin, tous les possibles sont prévus et expliqués et le mouvement apparent est qualifié d’« impression » : « Les traits de T vont monter… tous en même temps sur les traits de (F) : on aura l’impression qu’il y a un croisement qui monte. (On fait alors l’expérience.) Ça fait des espèces de losanges qui montent. — C’est toujours des nouveaux ou les mêmes ? — Des nouveaux parce que c’est pas toujours les mêmes lignes qui passent » (Per, 11 ; 5). — Ou encore : « l’angle disparaît (= se déplace) de plus en plus alors ça monte » et « la ligne suivante arrive où étaient les autres ».

Cette évolution, avec relativisation finale du mouvement apparent, est remarquable à bien des égards. En premier lieu, il est clair que les variations du dispositif débutent sous une forme « extrinsèque », c’est-à-dire qu’elles sont simplement constatées empiriquement, sans anticipation ni explication après coup. Au terme du développement, par contre, il s’agit bien de variations intrinsèques, en tant qu’impliquées logiquement dans les liaisons du système et que déduites par le sujet de façon exhaustive recouvrant donc l’ensemble des possibilités compatibles avec les liaisons. Le second intérêt des réactions propres aux niveaux décrits est que ces possibilités sont loin d’être aperçues d’emblée et en bloc, mais qu’elles résultent d’ouvertures successives sur de nouveaux possibles, les plus voisins des variations précédemment découvertes. Or si ces ouvertures ne sont pas immédiates, c’est qu’elles comportent une dimension négative ou, si l’on préfère, dialectique : la suppression, de proche en proche, des limitations précédentes, autrement dit la négation de l’exclusivité ou unicité de la possibilité antérieure au profit de la moins différente. Il y a donc là une composition d’affirmations et de négations pouvant s’exprimer par les mots « pas seulement x mais encore x’ » : la superposition sur F (effet 1) étant constatée comme résultat du passage en horizontale de T sur F, le sujet en viendra à comprendre que ce mouvement n’aboutit « pas seulement » à un tel effet mais peut aussi engendrer des juxtapositions. Si T passe sur F ce peut n’être « pas seulement » dans le sens des traits de F, « mais encore » perpendiculairement. Et de même pour le passage des perpendiculaires aux obliques, etc.

Du point de vue de l’histoire des sciences, il peut être intéressant de comparer la lenteur avec laquelle le sujet découvre une possibilité ouverte par la précédente aux intervalles souvent considérables qui interviennent entre les découvertes d’un précurseur et les travaux ultérieurs ou les achèvements du réalisateur. Même si l’on croit à la « coupure épistémologique » de Bachelard, le problème reste pour nous de comprendre pourquoi un auteur qui découvre quelques relations partielles n’aperçoit pas d’emblée certaines au moins des possibilités qu’elles ouvrent, si limitées soient-elles d’abord. Pourquoi, par exemple, Apollonius ayant pris pour axes de coordonnées une tangente et son diamètre correspondant dans son étude des coniques en est-il resté là au lieu de construire, même sans algèbre à l’appui, d’autres relations interfigurales ? Et si l’on s’en tient à un créateur dont l’œuvre présente au maximum les apparences d’une « coupure », pourquoi Darwin, comme l’a montré H. Gruber 10, a-t-il mis un tel temps à passer de l’une de ses idées à d’autres qu’elle impliquait ? Les raisons semblent en être de deux sortes. L’une est que, pour résoudre un problème particulier, on se centre sur les données en jeu avec prédominance des abstractions empiriques (ou « pseudo-empiriques » s’il s’agit des résultats d’opérations) et des généralisations inductives de nature extensionnelle, donc limitée, tandis que pour passer aux généralisations constructives et à la suppression des limitations (« pas seulement… mais encore ») il faut une inversion de sens et un recours aux abstractions réfléchissantes permettant de dégager à titre d’objets de pensées explicites les opérations utilisées précédemment à titre instrumental : or ces renversements ou alternances ne sont point aisés et ne sauraient être immédiats. En second lieu, un ensemble de variations intrinsèques possibles constitue une structure et chacun sait le retard de la construction des structures par rapport à la mise en œuvre des opérations qu’elles comportent. La raison en est que la structure exige un degré supérieur d’abstractions réfléchissantes et de généralisations complétives, en tant que comportant des compositions entre opérations : il s’agit alors d’opérations « sur » les composantes, ce qui suppose un nouvel équilibre entre les différenciations et les intégrations, avec une fermeture.

Dans le cas particulier des moirés, nos sujets parviennent à cette fermeture lorsqu’ils finissent par comprendre la raison des différences entre les situations à figures statiques et les mouvements apparents, et par expliquer ces derniers au moyen d’une relativisation des déplacements. De telles relativités caractérisent, en effet, toutes les structures physiques où interviennent plusieurs systèmes de références. Leur intérêt est, en outre, de nous conduire à distinguer deux formes de généralisations constructives, dont la seconde est hiérarchiquement supérieure. La première ne revient qu’à intégrer un système déjà connu en un système plus large dont il devient sous-système, mais sans enrichissement rétroactif : par exemple, ayant compris la formation des carrés, le sujet la généralise ensuite à celle des losanges, ce qui englobe les premiers, à titre de sous-système, en un système plus étendu, mais sans modifier le précédent. Par contre, lorsque le sujet comprend la relativité des effets de mouvements apparents, il ne se contente pas de généraliser à cette dernière situation ce que lui ont appris les précédentes, mais de plus il les enrichit rétroactivement en découvrant que toutes les figures produites, statiques comme cinétiques, sont dues à ce même principe général.

4. Réinterprétation des variables

Après avoir examiné les alternances d’abstractions empiriques et réfléchissantes et leurs relations avec les deux sortes de généralisations en des domaines identiques ou différents, il nous reste à chercher les convergences, beaucoup moins apparentes, entre l’histoire des théories et la genèse des notions lorsqu’il s’agit de réinterpréter les variables pour les soumettre à de mêmes principes de conservation, mais élargis en de nouveaux domaines. Dans le champ de la physique, depuis l’époque de Newton on peut distinguer deux sortes de processus à cet égard. Le premier est caractérisé par le fait qu’un principe unique de conservation, d’abord jugé suffisant, est ensuite complété par un autre plus ou moins analogue, tous deux devenant alors nécessaires soit conjointement, soit par alternances : chacun sait, par exemple, que les cartésiens expliquaient la transmission du mouvement par la seule conservation de mv et les leibniziens par le seul invariant mv2 (devenu ½mv2), alors qu’il s’agit de deux conséquences différentes et nécessaires de la loi de Newton 11. Un second processus intervient lorsqu’une même expression conservante, telle que la fonction H de Hamilton (résultant déjà à elle seule d’une réinterprétation des variables newtoniennes et lagrangiennes en termes de vitesse et de quantité de mouvement) donne lieu à de nouvelles réorganisations de variables pour s’appliquer à un nouveau domaine comme en microphysique. Or, si osée que puisse paraître cette comparaison et si éloignées des théories lentement élaborées par les physiciens que soient les réactions d’enfants à des problèmes rencontrés par eux pour la première fois, il se trouve que la succession des solutions obtenues par stades d’âge rappelle mutatis mutandis les deux processus décrits à l’instant.

1. Pour ce qui est d’un principe d’abord unique de conservation qui est ensuite à dissocier en deux, on peut citer certaines réactions, intéressantes du point de vue de la logique « naturelle » (au sens où l’on parle de nombres « naturels » en se référant à leur genèse préscientifique) ; lors des transformations de périmètres ou de surfaces de rectangles facilement décomposables, on observe, à l’âge de neuf-onze ans où les conservations se généralisent en tous les domaines, une affirmation de l’invariance simultanée de ces surfaces et de ces périmètres 12, comme si les modifications visibles des deux dimensions de la figure devaient se compenser nécessairement à ces deux points de vue à la fois. Pourtant l’une des figures utilisées a pour périmètre une ficelle fermée et non élastique, dont l’enfant déplace lui-même les angles au moyen de clous : en ce cas la surface diminue si évidemment avec l’allongement du grand côté du rectangle qu’elle finit par s’annuler lorsque les deux parties de la ficelle se touchent et ne forment plus qu’une longue ligne double. Néanmoins des sujets de onze ans encore (comme Cha à 11 ; 9) déclarent qu’en ce cas limite la surface demeure la même et se situe « entre les deux lignes », c’est-à-dire en un espace devenu invisible ! Réciproquement, quand le rectangle est formé de huit bandes de carton d’abord ajustées en un carré, puis disposées en 4 × 2, etc., jusqu’à l’alignement 1x8, le périmètre, passant ainsi du simple à plus du quadruple, est censé rester constant par compensation des allongements et des amincissements : « Les côtés, la surface, ça n’a pas changé, dit ainsi Geo à 11 ; 2. — Et le périmètre ? — Non plus… » « Il y a plus en longueur et moins en largeur, et ça revient au même » (Cal à 11 ; 5).

On se trouve ainsi en présence d’une forme globale de conservation, fondée sur une inférence correcte en son principe, mais généralisée au mépris des données perceptives les plus évidentes. Le progrès et la solution consistent alors à dissocier les variables, jusque-là déjà distinctes, mais rendues faussement solidaires par souci d’unification logique, et à leur appliquer séparément le schème déductif des compensations. C’est ce que fait par exemple un sujet de onze ans, qui conclut : « Quand la surface change, le périmètre ne change pas (1re figure) et quand la surface ne change pas (2e figure), le périmètre change : ils changent tous les deux, mais pas en même temps. »

On a ainsi l’exemple d’une même structure de conservation, mais appliquée à deux classes de variables après réinterprétation de celles-ci dans le sens de leur indépendance. Nous n’avons cité que les réactions de niveaux supérieurs (neuf-douze ans) où l’abstraction réfléchissante l’emporte sur l’empirique, quitte à revenir à celle-ci pour les vérifications de fait. Lorsque la lecture empirique des données domine encore la déduction, aux âges inférieurs à ceux qui ont été considérés, les réponses sont curieusement meilleures en leurs contenus, mais moins intéressantes parce que ne témoignant pas encore de ce souci de systématisation de toutes les compensations à la fois qui conduit à l’erreur les sujets de l’avant-dernier stade mentionné à l’instant.

2. Les faits qui suivent se rapportent par contre au cas où une notion de conservation est élargie par une réorganisation des variables consistant à en ajouter, sous de nouvelles formes, à celles qui étaient utilisées précédemment. Il s’agit d’un dispositif complexe dont la compréhension est loin d’être immédiate chez l’adulte moyen (étudiant non physicien). Deux pendules 13 sont fixés parallèlement et leurs fils verticaux reliés par un élastique horizontal : lorsqu’on balance le premier (A) son mouvement est peu à peu transmis au second (B), mais au fur et à mesure que l’activité de celui-ci s’accroît, celle du premier pendule décroît ; il se produit alors, et c’est là qu’est le problème principal, un renversement des rôles tel que le second pendule devenu actif entraîne ensuite à son tour les mouvements du premier devenu passif, et ainsi de suite par alternances répétées entre A et B, donc par interchanges d’énergie (encore qu’on puisse expliquer ces faits en termes de pousser et tirer).

Au cours d’un premier stade, le sujet parvient, après constatation, à comprendre qu’il y a eu transmission du mouvement grâce à l’élastique, mais cette transmission, non encore prévue, ne paraît pas constituer pour le sujet une conservation, car lors de la réactivation de A, celle-ci s’explique simplement par le fait qu’après les oscillations de B, le pendule A « a repris son élan », comme si l’élan pouvait se perdre et se reconstituer, etc. Au cours du stade II, la transmission est prévue et la réactivation de A, une fois constatée (mais non encore prévue), s’explique par la réciproque. À un niveau IIB (dix-onze ans) elle donne lieu à un début de prévision, mais sans continuation. En un stade III, enfin, une partie des sujets (de douze à quinze ans) prévoient et expliquent l’ensemble du processus, ce qui est remarquable.

Or, il y a là en fait deux sortes distinctes de transmissions témoignant d’une extension de la conservation : une transmission simple du mouvement de A à B, mais ensuite, et en plus, une alternance des rôles actif et passif des éléments A et B, ce qui revient à la transmission d’un « pouvoir » et non plus seulement d’un mouvement. Il intervient donc ici, et cela d’une manière frappante dès les prévisions et avant toute constatation, une réorganisation des observables conduisant jusqu’à l’idée de la délégation alternée d’un pouvoir se conservant à son tour en changeant de porteur. Sans vouloir naturellement prêter à ces sujets une idée claire d’énergie, il n’en reste pas moins qu’il y a là un exemple d’extension d’une forme initiale de conservation nécessitant un remaniement des variables et une dissociation de deux sortes d’invariants.

III. Vérification des phases de transition dans le cas de la psychogenèse du poids 14

A. Le poids est l’une des notions dont le développement est le plus complexe du fait que, comme propriété des objets (indifférenciée d’avec la masse), il ne constitue pas un observable simple, mais dépend à la fois de la quantité de matière et (bien avant la densité) de leur caractère plus ou moins « rempli », ainsi que du fait que, comme source d’actions, il en provoque de multiples dont la chute des graves ou tout au moins leur tendance à descendre ne sont nullement les premières à être découvertes. Aussi bien constitue-t-il un bon exemple du processus des phases « intra », « inter » et « trans » dans la succession des interprétations construites par le sujet, que nous appellerons T1, T2, etc., comme s’il s’agissait de « théories ». Décrivons-les d’abord puis nous en chercherons le mécanisme formateur.

Une première interprétation T1 est celle où n’interviennent que des descriptions d’observables ou des relations entre eux : le poids est fonction de la grosseur évaluée ordinalement sans additivité opératoire. Il varie donc selon les positions (pas de conservation pour deux poids selon qu’ils sont empilés ou juxtaposés, suspendus à des fils longs ou courts, etc.). Il varie également selon les vitesses, en ses pouvoirs variés (forces de chocs ou de résistance, etc.), mais, comme rappelé sous II (en B), n’est nullement source de pressions permanentes : l’équilibre d’une balance à leviers de mêmes longueurs n’est pas dû à l’égalité des poids, mais à leur symétrie, et l’équilibre est censé se perdre en cas de deux poids égaux mais de formes différentes, ou même de deux plots d’un côté et deux semblables de l’autre au lieu de un contre un.

Un modèle T2 débute vers sept-huit ans avec l’additivité des poids, donc avec leur conservation en cas de changement de position sans changement de forme des éléments. Il en résulte que dans les cas simples (c’est-à-dire avant la compréhension du « moment ») l’équilibre d’une balance est interprété en fonction de l’égalité des poids, en tant que forces opposées. Mais le poids d’un objet ne se conserve pas en cas de changement de forme (cf. une boulette de pâte étirée en boudin) et n’est donc pas encore proportionnel à la quantité de matière (qui, elle, se conserve), alors que ces notions seront acquises en T3. Mais surtout le poids n’est pas encore entraîné en chute verticale et l’on assiste même parfois à des confusions résiduelles entre tirer vers le bas et retenir : par exemple, dans les questions de contrepoids, les sujets en T2 savent bien qu’une planchette dépassant le bord d’une table peut être retenue en posant un contrepoids sur son extrémité demeurant sur cette table, mais il arrive parfois que l’enfant y ajoute un poids sur l’extrémité libre pour mieux retenir le tout. De même lorsqu’on lâche une baguette en position inclinée, certains sujets prévoient une chute non pas verticale, mais orientée dans le prolongement de l’inclinaison de départ. Un wagon sur un plan à 45-90° demande plus de force pour être retenu sur place que pour être tiré à la montée, parce que sur place il a tendance à descendre, tandis que si on le monte cette tendance disparaît.

Ces diverses questions sont résolues en T3, où la conservation du poids est acquise en cas de changements de forme et où la chute verticale est comprise avec la construction des systèmes de coordonnées naturelles. L’exemple le plus caractéristique à cet égard est la prévision et l’explication de l’horizontalité du niveau de l’eau. Jusque-là l’eau est tenue pour « légère », en tant que mobile (tandis que la glace est jugée plus lourde en tant que solide) et la descente d’un ruisseau à sa source n’est pas attribuée au poids, mais au fait qu’il y a ouverture libre du côté de la pente et obstacles extérieurs empêchant la montée. Vers neuf ans, au contraire, l’eau descend parce que lourde et, à l’état immobile, son niveau devient horizontal parce que, en cas d’inclinaison, les parties élevées descendraient sur les autres.

Mais ces progrès dans la liaison des poids et de la chute verticale des corps se paient par une régression apparente vers la non-additivité en ce sens qu’un objet est censé peser davantage vers le bas qu’au haut d’un fil, etc. : en réalité il s’agit là d’hypothèses dues à l’amélioration du dynamisme, et non pas d’un manque de coordination avec la quantité de matière. Ce facteur demeure en fait à l’œuvre et, en cas de conflit (notamment si l’on soulève la question de l’invariance), le sujet s’en tire par des compromis variés : le poids se conserve mais il « donne », « appuie » ou « pèse » plus ou moins selon les situations.

La preuve que ces complications dynamiques ne mettent pas en jeu l’additivité des poids propre à ces interprétations T3 est que, à considérer quatre poids égaux (A = B = C = D) ou davantage, les sujets de cette sous-étape (sept-huit ans) commencent à admettre les égalités A + B = C + D, etc., mais seulement s’il s’agit d’objets homogènes (quatre plots semblables), tandis qu’à la phase T3 (neuf-dix ans) ils les généralisent en cas d’objets hétérogènes (trois barres de laiton et un morceau de plomb). Il faut y joindre ce fait essentiel que c’est également à ce niveau T3 qu’est réussie de façon opératoire la sériation des poids A < B < C… avec la transitivité (A < C si A < B et B < C), alors qu’elle l’est dès sept ans pour les longueurs. Il s’y ajoute la composition des équivalences (A = C si A = B et B = C) entre poids d’objets hétérogènes (A et B = deux barres et C = le morceau de plomb). On voit ainsi la cohérence en la signification générale de ces interprétations T3 15.

Mais ce n’est qu’à un niveau T4 (onze-douze ans) que les quantifications plus générales sont réussies et cela parce que alors les poids sont non pas seulement mis en relations entre eux ou avec les directions d’actions, mais sont en outre composés avec les différentes dimensions spatiales des objets : le volume pour les questions de densité et de flottaison, la surface pour la pression, les longueurs pour le moment, etc.

Pour ce qui est de la densité, les sujets du niveau T1 prévoient que le poids est proportionnel au volume, tandis que dès les débuts de T2 on obtient des réponses telles qu’« il y a des choses grandes qui sont plus légères que les petites » (Daf, sept ans), mais cela seulement en fonction de leurs qualités intrinsèques : parce que « ça c’est du liège et ça c’est de la pierre » (même sujet). Il en résulte que pour atteindre le même poids que celui d’un bouchon, l’enfant saura dorénavant former une boulette de pâte plus petite, tandis qu’au niveau T1 il la construisait de volume égal ou même plus grand. Par contre, pour obtenir le poids de la moitié du bouchon, ce n’est qu’à l’étape T3 (neuf-dix ans) que le sujet saura simplement diviser sa boulette en deux. À cette même étape T3 les densités inégales sont par ailleurs interprétées comme résultant du caractère plus ou moins « rempli » des objets. Enfin, au niveau T4, cette notion cède la place à un concept de rang nettement supérieur : celui du « serré » à une échelle dès lors corpusculaire, ce qui fournit la raison du rapport inverse des poids et des volumes qui caractérise l’augmentation des densités. Notons encore qu’à ce même niveau la dilatation d’un grain de maïs américain légèrement chauffé n’est plus attribuée à une augmentation de matière ni au simple « gonflement », mais à une décompression : le poids reste le même, le nombre et la taille des « petits grains » de farine également, mais, tandis qu’ils étaient « serrés les uns contre les autres », « l’air chaud les écarte » (Jac, 12 ans) et le volume augmente.

Quant à la flottaison 16, les sujets du niveau T1 se bornent à des descriptions ou font intervenir le poids, mais avec des contradictions dues soit aux rapports supposés proportionnels du poids et du volume, soit aux ambiguïtés des effets dynamiques invoqués : par exemple les petits bateaux flottent parce qu’ils sont légers et que l’eau les porte, tandis que les grands y parviennent parce qu’ils sont lourds et peuvent se porter tout seuls. Aux niveaux T2 et T3 le poids devient relatif en un double sens. D’une part, du point de vue des densités qualitatives : le bois flotte parce qu’il est léger et la pierre coule parce qu’elle est lourde, etc. Mais, d’autre part, il y a un début de relation avec le volume de l’eau : un grand bateau, dira ainsi l’enfant, est lourd pour nous mais léger pour le lac. Enfin, à l’étape T4, un corps flotte parce qu’il est « plus léger que l’eau à volume égal : une clé ne flotte pas, dit ainsi Ala (11 ; 9), parce que la même contenance d’eau serait moins lourde que la clé », ou Jim : « Il faudra beaucoup plus d’eau que de métal pour faire le même poids. » Pour une boule de bois, Lamb va jusqu’à dire : « On fixe le niveau de l’eau (dans le baquet et avant l’immersion), on y met la boule et on fait couler l’eau qui fait la différence avec avant. — Tu compares quoi ? — Le poids de l’eau écoulée et le poids de la boule. » Ceci est en fait le « principe d’Archimède » pourtant ignoré scolairement de ce sujet.

Quant à la pression 17 dans ses relations inverses avec la surface, ce n’est également qu’à l’étape T4 de onze-douze ans que ce rapport est compris : par exemple une barre de métal presse « plus en verticale, dit Duc (10 ; 10), parce qu’il y a tout le poids qui est là (base carrée), tandis qu’en horizontale le poids est réparti ». La raison en est qu’une telle relation implique deux conditions. La première est que les corps exerçant ou subissant la pression soient conçus comme d’un seul tenant, donc tels que leurs secteurs demeurent solidaires et que le poids en entier soit « réparti » si la surface de contact est grande et « concentré » si elle est petite (Yva 12 ; 6). La seconde est la conservation du poids malgré ses différences de surface d’application. Or, antérieurement à ce dernier niveau, les jeunes sujets pensent qu’un objet allongé dépassant les bords du plateau d’une balance pèse moins sur celui-ci que si l’on s’arrange à ce que rien ne dépasse (et il nous est arrivé de retrouver cette opinion jusque chez des adultes marchands de comestibles !).

Il reste à indiquer qu’en un bocal cylindrique avec un petit trou latéral la pression de l’eau faisant gicler celle-ci par le trou ne dépend pas seulement des couches supérieures, mais (jusqu’à T3) tout autant de celles qui sont en dessous du trou.

Quant aux relations P/P’ = L’/L des poids P > P’ et les longueurs L < L’ sur les fléaux d’une balance, c’est également au niveau transpondéral qu’elles sont établies et expliquées : « Plus la distance est grande (à partir du centre) et plus le poids doit être petit… Les distances et les poids c’est un système de compensations » (Chai 13 ; 6) et la raison en tient au travail : « Il faut plus de force pour soulever (le poids éloigné) que quand c’est plus près du centre » (Sam 13 ; 8).

B. Si nous avons ainsi récapitulé l’ensemble de ces faits connus, ce n’est pas pour nous borner à montrer que la succession même de ces interprétations T1 à T4 fournit un excellent exemple global du passage de l’« intrafactuel » initial (T1) à un « transfactuel » final (T4) à travers deux étapes progressives d’« interfactuel » (T2 et T3) : cela est évident et on pouvait certes s’y attendre ! Le problème épistémologique intéressant est avant tout, s’agissant de faits physiques, donc d’explications causales et non pas de simples structures logico-mathématiques, d’analyser les mécanismes de transitions assurant le passage d’une Tn à une Tn + 1 pour discerner les parts respectives de la structuration endogène et des données exogènes et de chercher si leurs interactions progressives sont comparables à l’image qu’en a donnée (plus haut) l’analyse historico-critique. Pour le positivisme orthodoxe, en effet, la connaissance physique ne consiste qu’en une accumulation d’informations exogènes traduites au moyen d’un langage mathématique ne servant qu’à les décrire en un symbolisme précis. Au niveau de la psychogenèse où ce langage n’est point encore acquis, le rôle de l’exogène devrait donc être encore proportionnellement bien plus considérable, d’où l’intérêt spécial de nos comparaisons génético-historiques en ce domaine privilégié où l’on peut donc attendre d’elles une réponse à l’un des problèmes les plus centraux de l’épistémologie.

1. Le premier problème est celui de la nature de l’interprétation T1 présentée ici comme initiale (faute de pouvoir interroger sur le poids des nourrissons qui ne savent pas encore parler…). À lire notre description, il semble que ce présystème T1 ne consiste qu’en une collection d’observables à la fois momentanés (sauf pour la relation assez constante quoique souvent infirmée entre le poids et la grosseur), locaux (positions de l’objet, etc.) et en grande majorité inexacts ou carrément erronés. Il peut paraître en outre que les lacunes sont dues à une absence complète d’activités structurantes de la part du sujet puisqu’il ne met encore en œuvre aucune conservation, aucune additivité, etc., mais tout au plus certaines symétries perceptives : cela reviendrait donc à dire que les observables en jeu à ce palier de départ ne consisteraient qu’en produits de lectures défectueuses, mais demeurant à l’état de purs enregistrements exogènes.

Or rien n’est plus faux car, comme déjà dit en notre introduction, les « lectures » sont le produit d’assimilations à des schèmes du sujet, et, si elles se réduisaient à des sortes de « copies » au sens de l’empirisme de Hull, il se poserait de multiples problèmes pour rendre compte des cas où elles sont déformantes. Les caractères de l’interprétation T1 sont donc à chercher dans une interaction entre les objets et les actions du sujet, mais des actions non encore coordonnées en opérations cohérentes et se bornant à accepter ce qu’elles provoquent ou découvrent (et effectivement l’évaluation des poids à la main, etc., varie selon les situations). Ce qui nous intéresse alors en ce présystème T1 ce ne sont pas ses défauts (quoiqu’il soit toujours très instructif de constater les erreurs de départ pour juger des difficultés considérables à vaincre et du très long chemin à parcourir dans la conquête du vrai) : c’est au contraire le caractère complexe du double cercle qui relie à la fois le sujet et l’objet, ce qui va de soi, mais aussi les observables et les coordinations inférentielles (ce terme global étant à différencier dans la suite en abstractions, généralisations et compositions). Car c’est ce caractère doublement circulaire qui rendra compte dans la suite des boucles ou alternances entre actions successivement réciproques qui caractériseront les passages si peu linéaires de T1 à T2, T3, etc., communs à l’histoire des théories et aux stades les plus élémentaires de la psychogenèse.

En effet, si l’on appelle Obs.O(n) les premiers observables relevés sur l’objet en fonction d’actions du sujet et Obs.S(n) ce qu’en apprend celui-ci quant à ses actions, Coord.S(n) la manière dont il les coordonne et Coord.O(n) les coordinations entre les Obs.O(n), le double cercle est alors le suivant :

Cela revient à dire que le sujet ne prend connaissance de ses actions qu’à travers leurs résultats sur les objets, mais ne comprend ceux-ci qu’au moyen d’inférences tirées des coordinations de ces mêmes actions. Or, comme Obs.O(n) et Coord.O(n) vont donner naissance, une fois réunis, à de nouveaux Obs.O(n+1) et Obs.S(n) + Coord.S(n) à de nouveaux Obs.S(n+1), Coord.S(n+1), le cycle recommence, etc. 18 C’est cette situation complexe qui explique la formation de T1, et il nous suffira donc maintenant, pour rendre compte du passage de T1 à T2, etc., de faire les distinctions suivantes qui correspondent aux différenciations et constructions effectuées par le sujet lui-même :

a. Les observables Obs seront de deux sortes, selon qu’ils sont découverts par abstraction empirique ou construits à partir de coordinations, par abstractions réfléchissantes, quitte à être vérifiés par de nouvelles expériences.

b. Les coordinations seront elles aussi de deux sortes, selon qu’elles procèdent à base de généralisations constructives tirées des abstractions réfléchissantes ou par extension des domaines D d’applications.

c. Les interprétations Tn, etc., pourront alors être reliées par compositions opératoires équilibrant les différenciations et les intégrations.

En un mot on passe ainsi de la généralisation du schème précédent à celui de la succession des théories historiques, tel qu’il est figuré plus haut.

2. À en revenir à la psychogenèse du poids, il s’agit de chercher ainsi à rendre compte des acquisitions comme des lacunes de l’interprétation T2. Les premières sont faciles à comprendre, puisqu’il s’agit de l’additivité de poids équivalents et de leur conservation, toutes deux indépendamment des positions relatives (superpositions ou juxtapositions, etc.), mais à la condition que les objets en jeu ne changent pas de formes individuelles. Deux remarques préalables s’imposent à cet égard. La première est que si l’on a par exemple quatre plots A = B = C = D, de simples expériences (à la balance, etc.) pourraient suffire pour montrer que A + B = C + D = A + C = etc. Or, l’enfant ne part nullement de là, et, s’il en vient à le faire, on constate qu’il déduit les résultats avant de les contrôler. D’où une seconde remarque essentielle : pour faire de telles expériences il faut en avoir l’idée et être capable de les programmer. Or, de tels progrès, inaccessibles au niveau T1, supposent précisément la conquête préalable des concepts de conservation et d’additivité à titre, au minimum, de possibilités nouvelles ; le problème est alors de comprendre le processus qui les a ouvertes, et la preuve qu’il y a bien là un processus nouveau et à expliquer est que précisément, quand le sujet en arrive à concevoir ces possibilités, il les actualise d’emblée en pensée et postule donc de façon immédiate leur résultat comme nécessaire sans avoir besoin d’expériences !

On voit alors le rôle évident de l’abstraction réfléchissante. Commencer par concevoir les objets A, B, C, D, apparemment égaux en leurs formes et valeurs quantitatives, comme variant sans cesse de poids selon les situations et positions, c’est admettre un système compliqué de modifications continuelles, avec gains et pertes explicables localement mais difficiles à coordonner : A sur B pèsent plus que A à côté de B par additions des effets de pression, mais, si B sur A sont égaux à A sur B, pourquoi nier leur égalité avec A contre B si l’on se rappelle qu’ils pèsent alors l’un et l’autre sur un même support ? Bref, dès que des modifications explicables séparément existent, le sujet passe aux essais de coordination, se posant alors les deux problèmes inhérents à tout système de transformations : celui des frontières entre ce qui varie et ce qui reste constant et celui des compensations ou non-compensations entre les variations. Il est alors clair que, sans aucune mesure ni aucun calcul, l’hypothèse la plus simple est que pour des objets de formes et grandeurs égales que l’on change seulement de positions, l’invariant n’est autre que les poids eux-mêmes, ce qui ouvre alors la possibilité d’une activité du sujet bien plus générale et intelligible que les actions incoordonnables précédentes : l’additivité en tant qu’opérations composables et réversibles. Tels sont les concepts théoriques qui se construisent entre T1 et T2 (phase « inter ») et donnent naissance à de nouveaux observables empiriques en T2.

Quant aux lacunes de T2, si les poids peuvent s’additionner, il reste à préciser dans quelles directions et sur quelles positions des supports ils agissent et ce sont là de tout autres problèmes. Un poids en pressant vers le bas peut aussi bien retenir qu’entraîner et l’on a vu les confusions qui subsistent en T2 quant à l’action des contrepoids. Un poids que l’on monte ne tend plus à descendre comme il le manifeste posé sur une pente. Sa descente n’est pas toujours verticale, etc. En fait, il s’agit en ces cas de questions spatiodynamiques et de nouvelles constructions opératoires seront nécessaires au sujet pour parvenir à les dominer.

3. Le passage de l’étape T2 à l’étape T3, caractérisée par la conservation du poids en cas de changement de forme d’objets continus et par la conquête des directions de poussées, est d’un intérêt particulier du fait que tout ce qui est acquis à l’étape T3 pourrait paraître constituer le produit de pures abstractions empiriques ou de généralisations simplement relationnelles à partir des propriétés déjà connues en T2.

À commencer par la conservation du poids en cas de changements de forme il pourrait sembler qu’un sujet, admettant que quatre cubes donnent toujours le même poids total A + B + C + D quel que soit leur arrangement spatial, comprendrait d’emblée qu’une boulette de pâte transformée en boudin garderait le même poids, puisqu’il suffirait de la sectionner en parties et de disposer celles-ci autrement pour être certain de l’équivalence de leur somme en positions initiale et finale. Or, il se trouve que, pour en arriver là, le sujet se voit obligé de se livrer à des constructions complexes au sein desquelles l’abstraction réfléchissante et les compositions opératoires jouent un rôle nécessaire. Il s’agit d’abord de comprendre qu’un changement de forme se réduit toujours à un déplacement des parties, ce qui est loin d’être immédiat car, pour y parvenir, il faut concevoir le continu comme dissociable en « morceaux » séparables en pensée, mais connexes en fait et reliés par des voisinages sans frontières. En second lieu, il faut admettre la « commutabilité » (voir chap. IV sous III) inhérente à ces déplacements, autrement dit l’équivalence entre ce qui est enlevé au départ et ce qui est ajouté à l’arrivée. En troisième lieu, il faut généraliser ce processus de façon « vicariante », s’appliquant donc à des morcelages et déplacements quelconques. Pour reprendre une formule déjà utilisée ailleurs, on aura donc :

[(aAl) v (A’1) = (A’1) w (bAl)] ⇔ [(aA2) v (A’2 = (A’2) w (bA2)] ⇔ etc.

où (aAl) et (aA2), etc., sont des morceaux mobiles en leurs points de départ, où (bAl) et (bA2) sont les mêmes parties en leurs points d’arrivée ; où A’1 et A’2 sont les secteurs laissés en place pendant les transferts précédents et où v et w sont les réunions de A1 avec A’1 ou de A2 avec A’2 mais en des points différents.

On voit alors en quoi cette liaison de commutabilités (exprimées par le signe =) et de vicariances (traduites par ⇔) implique une part importante d’abstractions réfléchissantes et de compositions endogènes, bien que le résultat final — la conservation comme telle — soit devenu un nouvel observable, accessible à toute constatation empirique par la balance (tandis que celle-ci ne donne lieu à aucune généralisation conçue comme nécessaire si le sujet en reste à cet empirisme).

Quant à la conquête des directions spatiales (descente de l’eau ou horizontalité de sa surface expliquées par le poids), on pourrait penser de même qu’il s’agit de simples découvertes empiriques. En fait rien de cela n’est possible sans la construction des coordonnées et ce qu’elle comporte en fait de compositions endogènes et notamment d’abstraction réfléchissante 19.

Le rôle des opérations du sujet dans la structuration des poids propre à ce niveau T3 se marque également de la façon la plus claire, lors du passage « inter » menant de T2 à T3 par la constitution progressive des sériations de poids avec transitivité et de la généralisation de l’additivité et des équivalences transitives entre poids d’objets hétérogènes. S’il ne s’agissait que d’inductions extensionnelles de type empirique on ne comprendrait pas ce caractère tardif puisqu’en d’autres domaines ce sont là des opérations courantes dès sept-huit ans. Dans l’hypothèse d’une restructuration endogène d’ensemble d’un contenu empirique plus difficile à dominer à cause de ses caractères dynamiques, ce retard est significatif.

4. Avec les différents modèles de type T4 les progrès finalement accomplis peuvent s’interpréter de façon plus systématique en une formule recouvrant tous les faits indiqués : c’est la coordination du poids avec les variables spatiales, mais cela sous une forme en chaque cas synthétique, c’est-à-dire aboutissant à la formation, non pas de simples fonctions comme en T3, mais, comme déjà dit, de concepts nouveaux de significations générales.

C’est d’abord la densité en tant que rapport constant entre le poids et le volume, puis la pression en relation avec la surface, le « moment » par composition des poids et des longueurs sur les deux bras du fléau d’une balance. Et c’est même dans le cas de la flottaison des explications se rapprochant du principe attribué à Archimède. Il est inutile de revenir sur les faits rappelés plus haut, mais ce qu’il importe d’en tirer maintenant, dans la ligne des transitions décrites jusqu’ici, c’est qu’aucun de ces concepts, dont la vérification empirique possible au niveau T4 les traduit sous la forme de nouveaux observables, n’a pu se construire sans l’apport nécessaire de constructions endogènes et notamment d’abstractions réfléchissantes. La densité, par exemple, pourrait paraître donnée empiriquement dès les stades initiaux, quand les jeunes sujets disent de deux objets de mêmes dimensions que le fer est « lourd » et le bois « léger ». Mais de là à la notion du plus ou moins « serré » et à la structure corpusculaire qu’elle implique, il y a toute la différence qui sépare d’une intuition globale une structuration spatiale qui en fournit les « raisons ».

De façon générale l’apport des constructions endogènes, dont l’importance s’accroît de T1 à T4, se marque ainsi par deux sortes d’effets de plus en plus complémentaires. C’est d’abord une action de structuration progressive du réel : aux abstractions empiriques de phase « intrafactuelle » qui fournissent les premières données succèdent les constructions inférentielles à base d’abstractions réfléchissantes et de généralisations complétives qui relient de façon « interfactuelle » ces données les unes aux autres, et aussi à de nouvelles notions, d’abord déduites mais dévoilant à la phase suivante l’existence de nouveaux observables, d’où l’extension du domaine connaissable sous la forme de nouvelles « lois ». Mais du fait que cette structuration « légale » du réel fait intervenir chaque fois davantage les opérations logico-mathématiques du sujet, qui comportent leur propre nécessité interne, il s’ensuit un second groupe d’effets : c’est que le rapport « transfactuel » reliant une interprétation ou « théorie » Tn à la suivante Tn + 1 devient explicatif dans la mesure où les opérations du sujet sont « attribuées » aux objets, le processus de cette attribution consistant à introduire la nécessité dans leurs relations factuelles et non pas seulement dans les rapports implicatifs entre une loi plus générale et celles qu’elle englobe.

Dans la mesure où cette analyse est exacte, il n’est donc pas dénué de signification de comparer les uns aux autres les mécanismes de transitions entre les interprétations physiques successives, qu’il s’agisse des niveaux élémentaires de la psychogenèse aussi bien que des modèles ou théories de niveaux supérieurs.