PsychogenĂšse et histoire des sciences ()

Chapitre VII.
Le développement de la mécanique a

Nous avons dĂ©jĂ  indiquĂ© (chapitre I) quelques-unes des caractĂ©ristiques les plus saillantes de la transition entre la physique aristotĂ©licienne mĂ©diĂ©vale et la mĂ©canique qui se dĂ©veloppe au xviie siĂšcle. Les recherches historiques rĂ©centes (effectuĂ©es surtout pendant les quarante derniĂšres annĂ©es) ont mis en Ă©vidence que la grande activitĂ© scientifique dĂ©veloppĂ©e pendant les derniers siĂšcles du Moyen Âge nous oblige Ă  situer cette transition dans une perspective bien diffĂ©rente de la perspective traditionnelle, qui est celle de la version historique dominante au xixe et dans la premiĂšre moitiĂ© du xxe siĂšcle, version encore utilisĂ©e dans un certain nombre de textes de physique. Nous savons Ă  prĂ©sent que la « mĂ©thode scientifique » n’a pas Ă©tĂ© une conquĂȘte du xviie siĂšcle, bien au contraire. Elle avait Ă  ce moment une longue tradition et avait atteint un remarquable degrĂ© de dĂ©veloppement ; bien que la rĂ©volution scientifique ait contribuĂ© Ă  une notable avance dans l’élaboration de ladite mĂ©thodologie scientifique, ce n’est pas dans la mĂ©thodologie que se trouve sa principale contribution et ce n’est pas la mĂ©thodologie elle-mĂȘme qui a constituĂ© la source de cette Ă©volution. La mĂ©thode scientifique reste subordonnĂ©e Ă  la conception du monde et Ă  la nature des problĂšmes soulevĂ©s. C’est dans la conception du monde et dans la nature des problĂšmes et non dans la mĂ©thodologie que se situe la diffĂ©rence fondamentale entre Oresme et GalilĂ©e. Crombie l’exprime de façon remarquable : « Les procĂ©dĂ©s de la science sont des mĂ©thodes destinĂ©es Ă  rĂ©pondre Ă  des questions relatives aux phĂ©nomĂšnes ; les questions fournissent une dĂ©finition aux phĂ©nomĂšnes, et les constituent en problĂšmes » (c’est nous qui soulignons).

La distinction que nous avons faite entre une mĂ©thodologie scientifique appropriĂ©e et le cadre Ă©pistĂ©mique (c’est-Ă -dire les prĂ©supposĂ©s Ă©pistĂ©miques qui dirigent l’application de la mĂ©thodologie) nous a permis de centrer l’interprĂ©tation de la transition qui nous occupe sur les changements de cadre Ă©pistĂ©mique, mettant ainsi en relief (dans les chapitres qui prĂ©cĂšdent) un remarquable parallĂ©lisme entre le processus historique et le processus psychogĂ©nĂ©tique de dĂ©veloppement des explications des phĂ©nomĂšnes empiriques. Aussi bien dans la psychogenĂšse que dans l’évolution de la mĂ©canique prĂ©galilĂ©enne, le parallĂ©lisme concerne Ă  la fois le contenu de la pensĂ©e et les mĂ©canismes agissant dans l’élaboration des concepts.

I. La mécanique newtonienne

À partir de Newton notre problĂ©matique change. Le niveau d’abstraction et la complexitĂ© conceptuelle propres Ă  la mĂ©canique newtonienne et Ă  ses prolongements historiques (mĂ©canique de Lagrange et de Hamilton, jusqu’à la mĂ©canique quantique) Ă©chappent, naturellement, aux contenus qu’on peut Ă©tudier dans la psychogenĂšse de la pensĂ©e physique chez l’enfant et l’adolescent. Ici, comme nous l’avons fait dans le cas des mathĂ©matiques, notre Ă©tude doit se centrer sur les mĂ©canismes qui contrĂŽlent le processus de transition d’une Ă©tape Ă  l’autre du dĂ©veloppement historique, et leurs relations avec les mĂ©canismes de « dĂ©passement » qui permettent de passer d’une Ă©tape Ă  la suivante dans le dĂ©veloppement cognitif individuel. C’est la raison pour laquelle nous n’allons pas faire, dans ce chapitre, de rĂ©fĂ©rence au contenu des concepts utilisĂ©s dans chacune des Ă©tapes de l’évolution de la mĂ©canique, sauf dans les cas oĂč une telle rĂ©fĂ©rence est indispensable pour indiquer l’essentiel de la structure d’une thĂ©orie et la signification du passage d’une Ă©tape Ă  la suivante.

Nous allons centrer notre analyse sur la MĂ©canique de Newton. La premiĂšre Ă©dition de Principia Mathematica est de 1686. Le xviie siĂšcle est donc bien avancĂ©. Avant cette date, GalilĂ©e, Descartes et Huygens ont Ă©tĂ© les protagonistes d’un processus dont Newton est l’aboutissement (processus sans lequel Newton lui-mĂȘme serait difficilement comprĂ©hensible). Or, les historiens de la science sont loin d’ĂȘtre d’accord Ă  propos du rĂŽle exact de chacun des protagonistes dans cette rĂ©volution scientifique.

Pendant tout le xixe siĂšcle et une large partie de la premiĂšre moitiĂ© du xxe on tend Ă  considĂ©rer GalilĂ©e comme l’acteur principal et celui qui a vĂ©ritablement forgĂ© la rĂ©volution scientifique. La mĂ©canique de Newton ne serait qu’un corollaire de l’Ɠuvre de GalilĂ©e. NĂ©anmoins, les recherches historiques sur le dĂ©veloppement de la science mĂ©diĂ©vale ont contribuĂ© Ă  nuancer cette vue des choses. Sans porter atteinte Ă  l’indĂ©niable gĂ©nie de GalilĂ©e, il peut ĂȘtre dit — et c’est notre perspective — que l’Ɠuvre de celui-ci ne constitue pas une crĂ©ation spectaculaire et sans prĂ©cĂ©dent, mais, plutĂŽt, un bond en avant dans le dĂ©veloppement d’une ligne qui a ses racines dans le « quattrocento » Ă  Paris et Ă  Oxford et conduit Ă  GalilĂ©e en passant par l’universitĂ© de Padoue. Selon cette perspective GalilĂ©e ne serait qu’un « corollaire » du siĂšcle prĂ©cĂ©dent, tandis que le grand « crĂ©ateur » de la mĂ©canique — appelĂ©e aujourd’hui « classique » — serait Newton.

La dĂ©mystification de GalilĂ©e est d’une importance considĂ©rable pour notre approche de l’histoire saisie en tant que laboratoire Ă©pistĂ©mologique. Dire que GalilĂ©e n’a pas rĂ©alisĂ© l’« expĂ©rience » de lancer des objets de poids divers du haut de la tour de Pise afin de vĂ©rifier s’ils arrivaient tous en bas en mĂȘme temps, ce n’est pas seulement procĂ©der Ă  la rectification historique d’un Ă©pisode créé de toutes piĂšces par ses admirateurs. Faire observer que Stevin a bel et bien effectuĂ© une expĂ©rience semblable, un demi-siĂšcle avant, sans avoir produit le moindre effet parmi ses contemporains, c’est faire plus que de rendre hommage Ă  un personnage encore mĂ©connu du xvie siĂšcle. Dans les deux cas, il s’agit d’informations trĂšs significatives pour la conception de l’histoire de la science en tant que laboratoire d’épistĂ©mologie. GalilĂ©e n’a pas ressenti le besoin d’effectuer l’expĂ©rience : sa conception de la chute des corps lui permettait d’en infĂ©rer le rĂ©sultat. Par contre, l’expĂ©rience de Stevin — qui, en elle-mĂȘme, dĂ©truisait en bonne partie les spĂ©culations mĂ©diĂ©vales aristotĂ©liciennes — n’a pas eu de rĂ©percussions faute d’un cadre conceptuel permettant d’insĂ©rer cette expĂ©rience dans un systĂšme explicatif.

Cela dit, nous pouvons maintenant justifier avec davantage de prĂ©cision pourquoi nous allons centrer l’analyse sur l’Ɠuvre de Newton : la mĂ©canique newtonienne est le systĂšme qui va se substituer au systĂšme d’Aristote dans la description et l’interprĂ©tation des lois du mouvement ; elle est, en plus, le premier systĂšme Ă  exhiber quelques-unes des propriĂ©tĂ©s fondamentales qui deviendront ensuite la marque de la « scientificité » par excellence.

Nous avons dĂ©jĂ  dit Ă  quel point il Ă©tait important de prendre en considĂ©ration un systĂšme, au lieu d’un ensemble de lois ad hoc, et nous reviendrons sur l’importance de cette approche. ConsidĂ©rons maintenant les caractĂ©ristiques de la mĂ©canique newtonienne qui feront d’elle le paradigme des sciences empiriques, au point que von Helmholtz sera amenĂ© Ă  dire, Ă  la fin du siĂšcle dernier, qu’aucune explication en sciences de la nature n’est clairement intelligible Ă  moins d’ĂȘtre exprimĂ©e dans les termes des principes de la mĂ©canique de Newton.

Il n’y a pas lieu de faire ici une analyse dĂ©taillĂ©e des principes de la mĂ©canique newtonienne. Nous allons nous limiter aux aspects du systĂšme inhĂ©rents aux Principia ayant des consĂ©quences directes pour notre analyse Ă©pistĂ©mologique.

Commençons par le principe d’inertie. Les historiens de la science se partagent entre ceux qui attribuent Ă  GalilĂ©e la primautĂ© dans la « dĂ©couverte » de ce principe, et ceux qui l’attribuent Ă  Descartes. Une troisiĂšme voie permet de faire le compromis ; elle consiste Ă  admettre deux propositions : a) « GalilĂ©e n’avait pas la conception moderne du mouvement inertiel 1 comme vitesse uniforme en ligne droite », parce que « selon le principe d’inertie de GalilĂ©e, si la surface de la Terre Ă©tait parfaitement lisse, une sphĂšre mise en mouvement sur cette surface continuerait Ă  rouler indĂ©finiment autour de la terre 2 » ; b) « Descartes fit mieux que GalilĂ©e en suggĂ©rant que les mouvements naturels prennent la forme d’une vitesse uniforme en ligne droite, et non sur un cercle comme le supposait GalilĂ©e 3 ». On pourrait conclure, d’une telle analyse, que Newton n’aurait presque rien ajoutĂ© de nouveau Ă  la conception de Descartes. MĂȘme Alexandre KoyrĂ©, avec toute son autoritĂ©, se rallie Ă  cette argumentation : « La conception classique — galilĂ©enne, cartĂ©sienne, newtonienne — du mouvement nous paraĂźt aujourd’hui non seulement Ă©vidente, mais mĂȘme “naturelle”. Et pourtant cette â€œĂ©vidence” est encore toute rĂ©cente : elle est vieille Ă  peine de trois siĂšcles. Et c’est Ă  Descartes et Ă  GalilĂ©e que nous la devons 4. »

Il est vrai que KoyrĂ© ajoute, tout de suite aprĂšs, que « le principe d’inertie n’est pas sorti tout fait, comme AthĂ©na de la tĂȘte de Zeus, de la pensĂ©e de Descartes ou de GalilĂ©e. [
] La rĂ©volution galilĂ©enne et cartĂ©sienne — qui n’en reste pas moins une rĂ©volution — a Ă©tĂ© longuement prĂ©parĂ©e ». NĂ©anmoins, le passage de l’inertie, au sens cartĂ©sien, Ă  la loi de Newton n’est pas Ă©vident ni direct. Dans ce sens, la « longue prĂ©paration » qui conduit Ă  la loi d’inertie n’a pas GalilĂ©e et Descartes comme point d’aboutissement ; eux aussi font partie de ce long cheminement qui va aboutir avec Newton.

Comme I. Bernard Cohen l’a fait remarquer, l’idĂ©e d’inertie de GalilĂ©e est loin d’ĂȘtre prĂ©cise. Bien que dans certains textes il fasse rĂ©fĂ©rence Ă  un concept de mouvement inertiel circulaire, dans d’autres il semble le contredire. En effet, il y a dans ses textes plusieurs rĂ©fĂ©rences au fait que, Ă©tant donnĂ© les dimensions de la Terre, un mouvement horizontal (qui coĂŻncide strictement avec un arc de cercle maximal) peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme rectiligne. En rassemblant les rĂ©fĂ©rences Ă  ce problĂšme qu’on trouve dans les textes de GalilĂ©e, il est possible d’en extraire trois conclusions :

a) il n’y a pas de preuves suffisantes pour dĂ©cider si GalilĂ©e concevait une inertie rectiligne ou bien une inertie circulaire ;

b) il semble bien que GalilĂ©e ne faisait porter sa rĂ©flexion que sur des mouvements d’extension limitĂ©e, ce qui permettrait d’expliquer l’indĂ©finition prĂ©cĂ©dente ;

c) l’idĂ©e d’un mouvement inertiel Ă©loignĂ© de l’influence de la Terre n’apparaĂźt dans aucune des rĂ©fĂ©rences. Il en dĂ©coule, comme le signale Ă  juste titre Bernard Cohen, que plusieurs transformations ont Ă©tĂ© nĂ©cessaires pour passer, Ă  travers Descartes, des concepts galilĂ©ens Ă  la loi d’inertie de Newton. Selon cet auteur, les transformations nĂ©cessaires ont Ă©tĂ© les suivantes : 1. établir avec prĂ©cision que l’inertie est exclusivement rectiligne ; 2. élargir la considĂ©ration des mouvements qui ont lieu sur des plans proches de la surface de la Terre Ă  tous les mouvements rectilignes (sans « appui » sur aucun plan) ; 3. concevoir que dans le monde rĂ©el les mouvements inertiels peuvent continuer indĂ©finiment ; 4. établir en tant qu’axiome que le mouvement inertiel est un « état »; 5. associer l’inertie — et, en consĂ©quence, les mouvements inertiels — avec la masse en tant que quantitĂ© de matiĂšre.

Cohen estime que Newton a contribuĂ©, avec Descartes, Ă  la deuxiĂšme et la quatriĂšme de ces cinq « transformations ». La cinquiĂšme serait la contribution originale de Newton. Ici s’arrĂȘte l’analyse de Cohen, en tant qu’historien. C’est notre point de dĂ©part pour commencer l’analyse Ă©pistĂ©mologique.

Les points 4 et 5 prĂ©sentent une pertinence particuliĂšre pour l’analyse Ă©pistĂ©mologique et indiquent dans quel sens il faut attribuer Ă  Newton, et non Ă  Descartes, le mĂ©rite d’avoir Ă©tabli le concept d’inertie sur des bases suffisamment solides pour devenir le fondement de la « mĂ©canique classique ».

La diffĂ©rence entre la mĂ©canique mĂ©diĂ©vale-aristotĂ©licienne et la mĂ©canique classique a Ă©tĂ© souvent prĂ©sentĂ©e comme une diffĂ©rence dans la conception du mouvement : pour la premiĂšre, le mouvement est un Ă©tat. En effet, la tradition aristotĂ©licienne exigeait la prĂ©sence permanente d’un moteur, sans quoi on ne pouvait pas rendre compte du mouvement. Cependant, Dijksterhuis a fait remarquer qu’une telle diffĂ©rence ne peut s’appliquer qu’au mouvement rectiligne et uniforme, puisque dans tous les autres mouvements les deux mĂ©caniques exigent la prĂ©sence d’un « moteur ».

Dire que le mouvement rectiligne et uniforme constitue un Ă©tat, et non un processus, revient Ă  dire qu’il n’a pas besoin de la prĂ©sence d’un moteur. Descartes arrive Ă  cette idĂ©e, mais cette conception ne portera ses fruits que lorsque Newton lui aura donnĂ© un sens quantitatif prĂ©cis et lui aura confĂ©rĂ© une signification relationnelle. Sur ce point nous nous Ă©loignons de Dijksterhuis (avec lequel, par ailleurs, nous sommes parfaitement d’accord). Reprenons la pensĂ©e de cet auteur. Son point de vue est le suivant : appuyer ou nier la thĂšse d’aprĂšs laquelle le mouvement inertiel n’est pas un processus dĂ©pend entiĂšrement de la propre attitude philosophique de chacun. Il l’exprime ainsi : « Quand quelqu’un croit Ă  l’existence d’un Espace Absolu et d’un Mouvement Absolu dans le sens newtonien, en considĂ©rant le deuxiĂšme en tant que changement de lieu absolu, et quand ensuite, en s’appuyant sur le principe de causalitĂ©, il s’interroge sur la cause de ce changement et l’attribue Ă  la QuantitĂ© de Mouvement, il n’aura alors pas la moindre objection Ă  Ă©tablir une relation Ă©troite entre QuantitĂ© de Mouvement et impetus, Ă  moins qu’il ne dĂ©cide de considĂ©rer l’inertie comme la cause de la persistance du mouvement rectiligne. Dans ce dernier cas, il pourra encore faire appel Ă  l’autoritĂ© de Newton, puisque celui-ci attribue explicitement le mouvement inertiel Ă  une Vis Inertiae, Force Inertielle, qui rĂ©side dans le corps lui-mĂȘme 5. »

Ce qui conduit Dijksterhuis Ă  conclure que mĂȘme Newton peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme faisant partie de ceux qui conçoivent le mouvement en tant que processus. Si ceci Ă©tait vrai, il faudrait Ă©tablir une nouvelle diffĂ©rence entre la mĂ©canique newtonienne (encore tributaire de la physique mĂ©diĂ©vale) et la mĂ©canique classique, telle que nous la concevons aujourd’hui.

Nous pensons que l’affirmation de Dijksterhuis est justifiĂ©e, mais Ă  condition de prendre seulement en considĂ©ration le texte de la DĂ©finition III des Principia : « La force qui rĂ©side dans la matiĂšre (vis insita) est le pouvoir qu’elle a de rĂ©sister. C’est par cette force que tout corps persĂ©vĂšre de lui-mĂȘme dans son Ă©tat actuel de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite. » (Traduction de la Marquise du ChĂątelet, Principes mathĂ©matiques de la philosophie naturelle, Paris, Desaint et Lambert, 1759, p. 2.) Le problĂšme est que cette dĂ©finition ne correspond pas Ă  la loi d’inertie. Quand Newton Ă©nonce la loi d’inertie il n’utilise pas la Vis Inertiae : « Tout corps persĂ©vĂšre dans l’état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, Ă  moins que quelque force n’agisse sur lui, et ne le contraigne Ă  changer. » (Ibid., p. 17.) Il n’y a pas ici la moindre trace du « mouvement-inertiel-comme-processus. »

Or, ce que nous voulons faire remarquer est que cette loi ne peut pas ĂȘtre prise en tant qu’énoncĂ© isolĂ©. Elle fait partie de l’ensemble des trois lois qui constituent les axiomes de dĂ©part de Newton. Il ne faut pas oublier qu’il est un hĂ©ritier direct d’Euclide, et qu’il sait trĂšs bien qu’un systĂšme axiomatique est, prĂ©cisĂ©ment, un systĂšme. Le « Scholium » qui suit les trois lois et ses six corollaires commence ainsi : « Les principes que j’ai expliquĂ©s jusqu’à prĂ©sent sont reçus de tous les mathĂ©maticiens, et confirmĂ©s par une infinitĂ© d’expĂ©riences. Les deux premiĂšres lois du mouvement et les deux premiers corollaires ont fait dĂ©couvrir Ă  GalilĂ©e que la descente des graves est en raison doublĂ©e du temps, et que les projectiles dĂ©crivent une parabole. » (Ibid., p. 27.) Peut-on avoir des doutes sur l’intention de Newton ? Il conçoit ses « Axiomes, ou Lois du mouvement » (titre qu’il donne Ă  cette section des Principia) comme remplissant la mĂȘme fonction que les axiomes d’Euclide avaient remplie par rapport Ă  tous les thĂ©orĂšmes dĂ©montrĂ©s par ses prĂ©dĂ©cesseurs. Pour cette raison il nous semble absolument nĂ©cessaire de lire la premiĂšre loi dans le contexte des autres lois. En prenant les deux premiĂšres lois simultanĂ©ment on voit clairement dans quel sens Newton transforme (selon l’expression de I. B. Cohen) la conception de Descartes. L’état de mouvement (repos ou mouvement rectiligne uniforme) est caractĂ©risĂ© par une valeur prĂ©cise d’une quantitĂ© bien dĂ©finie : (mv). La deuxiĂšme loi indique comment se modifie cet Ă©tat.

Ce qui prĂ©cĂšde nous amĂšne Ă  considĂ©rer avec plus de dĂ©tail la deuxiĂšme loi de Newton. Quiconque lit pour la premiĂšre fois les Principia ressent le mĂȘme Ă©tonnement : on n’y trouve pas dans l’énoncĂ© des lois la formule F = ma, ni aucune de ses variations sous forme diffĂ©rentielle, telles qu’on les trouve dans les textes de physique oĂč figure la formule de Newton. Dans sa version anglaise la loi s’exprime ainsi : « Les changements qui arrivent dans le mouvement sont proportionnels Ă  la force motrice, et se font dans la ligne droite dans laquelle cette force a Ă©tĂ© imprimĂ©e. » (Ibid., p. 17.) Cet Ă©noncĂ©, avec le commentaire qui suit en tant qu’éclaircissement de la loi, a conduit Ă  croire que Newton s’est inspirĂ© des lois de l’impulsion (dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ©es par Wren, Wallis et Huygens), et que l’expression force motrice n’a rien Ă  voir avec la notion moderne d’impulsion, et moins encore avec la « force instantanĂ©e 6 ». Une telle interprĂ©tation ignore entiĂšrement la DĂ©finition IV dans laquelle Newton dĂ©finit ce qu’il entend par impressed force, et le commentaire qui suit la dĂ©finition, dans lequel il dit explicitement que : « La force imprimĂ©e peut avoir diverses origines, elle peut ĂȘtre produite par le choc, par la pression, et par la force centripĂšte. » (Ibid., p. 3.) (Ajoutant la gravitĂ© entre les forces centripĂštes dans le commentaire Ă  la DĂ©finition V). Une telle interprĂ©tation ne prend pas non plus en considĂ©ration l’usage que Newton fait de cette loi Ă  travers les nombreux problĂšmes rĂ©solus dans les trois livres des Principia. Par ailleurs, l’analyse de Cohen montre sans controverse possible quelle est l’interprĂ©tation juste du texte newtonien et la façon de le mettre en rapport avec la version plus moderne de la deuxiĂšme loi.

De tout ce qui prĂ©cĂšde il rĂ©sulte que, quoique la formule F = ma (ou l’une de ses variantes) ne se trouve pas sous cette forme dans les Principia, elle exprime convenablement le contenu de la deuxiĂšme loi de Newton dans sa formulation originale (sans en ĂȘtre nĂ©anmoins une traduction directe). Il en rĂ©sulte aussi que cette deuxiĂšme loi, dans sa formulation originale, fait rĂ©fĂ©rence Ă  des impressed forces dont les origines sont diverses (percussion, pression, forces « centripĂštes » telles que la gravitĂ©, etc.). Tout ceci constitue notre point de dĂ©part pour une interprĂ©tation Ă©pistĂ©mologique de la deuxiĂšme loi.

1. La définition de la masse

L’interprĂ©tation la plus rĂ©pandue jusqu’à nos jours, Ă  propos de la signification de ces lois newtoniennes, est celle de Mach. D’aprĂšs cette interprĂ©tation, la troisiĂšme loi de Newton permet de dĂ©finir la masse et, Ă  partir de cette dĂ©finition, la deuxiĂšme loi devient simplement une dĂ©finition de la force. Il est donc pertinent de se poser le problĂšme de la validitĂ© de ces deux affirmations.

La procĂ©dure suivie par Mach est la suivante. Supposons deux particules, de masses m1 et m2 (dont il s’agit de dĂ©terminer le rapport), qui occupent, Ă  un instant donnĂ©, les positions P1 et P2. Appelons a12 l’accĂ©lĂ©ration produite sur la particule de masse m1 par la particule de masse m2 ; appelons a21 l’accĂ©lĂ©ration produite sur la particule de masse m2 par la particule de masse m1. En fonction de la troisiĂšme loi de Newton

c’est-à-dire :

m1/m2 = − a21/a12

Si nous prenons donc la particule de masse m2 en tant que rĂ©fĂ©rent (c’est-Ă -dire en tant qu’unitĂ© de masse), la masse m1 est alors dĂ©terminĂ©e d’une façon univoque par l’observation des accĂ©lĂ©rations des deux particules Ă  un instant donnĂ©. Nous appellerons m12 le nombre qui reprĂ©sente la valeur de la masse de la particule P1, par rapport Ă  la masse de la particule P2, c’est-Ă -dire :

m12 = − a21/a12

Nous pourrions donc accepter avec Mach, en principe, que la relation entre les accĂ©lĂ©rations des deux particules « dĂ©finit » la masse de l’une d’entre elles par rapport Ă  l’autre. NĂ©anmoins, rien ne nous permet encore de supposer que la masse ainsi « dĂ©finie » est une propriĂ©tĂ© intrinsĂšque de la particule. Pour qu’il en soit ainsi, il nous faudrait ĂȘtre en mesure de dĂ©montrer que la valeur de la relation m12 = m1/m2 est constante pour n’importe quel systĂšme de particules Ă  l’intĂ©rieur duquel lesdites masses se trouvent. Regardons donc de prĂšs ce qui se passe quand il y a plus de deux particules.

S’il y a plus de deux particules dans le systĂšme considĂ©rĂ©, il est absolument nĂ©cessaire de considĂ©rer le caractĂšre vectoriel des accĂ©lĂ©rations. Si nous appelons aij→ le vecteur accĂ©lĂ©ration qui mesure, en grandeur et direction, l’accĂ©lĂ©ration produite par la particule j sur la particule i, nous pouvons considĂ©rer ce vecteur comme le produit de sa valeur absolue aij et d’un vecteur-unitĂ© uij→ qui dĂ©termine sa direction et son sens, de la maniĂšre suivante :

aij→ = aij uij→

Cette accĂ©lĂ©ration ne peut pas ĂȘtre dĂ©terminĂ©e au moyen d’observations, puisque la seule chose « observable » est l’accĂ©lĂ©ration totale ai, de la particule Pi, et non l’accĂ©lĂ©ration partielle produite sur Pi par chacune des n particules qui constituent le systĂšme. Nous savons donc que

ai→ = ai1 + ai2 + 
 ain→ (i ≠ 1, 2, 
 n)

Ă©quation dont seul le premier membre est dĂ©terminable au moyen d’observations. En consĂ©quence, nous avons n Ă©quations vectorielles de ce type, une pour chaque particule. Nous pouvons Ă©crire ceci d’une façon synthĂ©tique :

Quelle est alors la signification de l’assertion d’aprĂšs laquelle la relation entre la masse d’une particule Pi, et la masse d’une particule de rĂ©fĂ©rence, par exemple P2, est dĂ©terminĂ©e par la relation entre leurs accĂ©lĂ©rations, Ă  supposer qu’aucune autre particule ne soit prĂ©sente ? Elle signifie, tout simplement, que nous serions en mesure d’établir

mi/m2 = − a2i/ai2

Mais ceci Ă©quivaut Ă  pouvoir dĂ©terminer a2i (qui n’est pas observable), Ă  partir des accĂ©lĂ©rations totales (observables) a2, ai. En d’autres termes, ceci Ă©quivaut Ă  pouvoir rĂ©soudre le systĂšme d’équations, dans lequel les aij sont les inconnues et les ai sont les donnĂ©es. La rĂ©ponse au problĂšme posĂ© dĂ©pend donc de la rĂ©ponse Ă  la question de savoir si le systĂšme d’équations (1) a une solution unique ou s’il ne l’a pas. La rĂ©ponse est la suivante 7 :

Pour n = 3 il y aura, en gĂ©nĂ©ral, deux Ă©quations diffĂ©rentes pour la paire de aij correspondant Ă  chacune des trois particules. La solution est unique. De cette façon le rapport entre les masses peut ĂȘtre dĂ©terminĂ© d’une façon univoque (si les trois particules ne se trouvent pas sur une mĂȘme droite).

Pour n = 4 il y aura, en gĂ©nĂ©ral, trois Ă©quations diffĂ©rentes pour les trois aij correspondant Ă  chaque particule. La solution est aussi unique (si les quatre particules ne sont pas sur le mĂȘme plan).

Pour n > 4 le nombre d’équations algĂ©briques indĂ©pendantes, dans le systĂšme (1), sera encore de trois, tout au plus, pour les n-1 accĂ©lĂ©rations partielles aij correspondant Ă  chaque particule. Le problĂšme reste indĂ©terminĂ©, et les rapports entre les masses des particules ne peut donc pas ĂȘtre Ă©tabli de façon univoque.

Le problĂšme antĂ©rieur est modifiĂ© si nous considĂ©rons un observateur qui dĂ©termine les accĂ©lĂ©rations des n particules du systĂšme Ă  des instants diffĂ©rents du temps (Ă  autant d’instants qu’il le dĂ©sire).

La recherche du nombre maximum d’équations indĂ©pendantes qui pourraient ĂȘtre obtenues pour toutes les aij (devenues variables, maintenant, d’un instant Ă  l’autre) correspondant Ă  chaque P1 qui s’est dĂ©placĂ© dans l’espace conduit par une analyse semblable Ă  la prĂ©cĂ©dente Ă  la conclusion suivante 8 :

I. Pour n ≀ 7 on obtient un systĂšme d’équations dĂ©terminĂ© et les rapports entre les masses des particules peuvent s’établir de façon univoque, Ă  condition d’avoir un nombre suffisant d’« observations » des accĂ©lĂ©rations de chaque particule Ă  des instants diffĂ©rents.

Il. Pour n > 7, le systĂšme d’équations est indĂ©terminĂ© et les rapports entre les masses des particules ne peuvent pas ĂȘtre Ă©tablis mĂȘme si le nombre d’instants auxquels on a mesurĂ© les accĂ©lĂ©rations est trĂšs grand.

L’essai de dĂ©terminer, d’une façon univoque, les rapports entre les masses d’un systĂšme de particules en se basant sur le principe d’action et rĂ©action conduit, d’aprĂšs ce que nous avons vu, Ă  l’échec. L’interprĂ©tation de Mach, suivant laquelle la masse est dĂ©finie par la troisiĂšme loi de Newton, de telle façon que la deuxiĂšme loi pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme une dĂ©finition de la force, n’est donc pas acceptable.

Il resterait nĂ©anmoins la possibilitĂ© de dĂ©terminer simultanĂ©ment les valeurs des forces et des rapports entre les masses d’un systĂšme de particules donnĂ©, en prenant en mĂȘme temps la deuxiĂšme et la troisiĂšme lois, ainsi que les consĂ©quences que nous pourrions en dĂ©river directement.

L’analyse de ce problĂšme 9 montre que, en faisant usage des Ă©quations qui correspondent Ă  la conservation de la quantitĂ© de mouvement et Ă  celles du moment de la quantitĂ© de mouvement, il est possible de trouver des solutions pour certains cas dans lesquels n > 7. Ces solutions correspondent Ă  des configurations particuliĂšres du systĂšme de particules. Il n’y a cependant pas de solution pour le cas gĂ©nĂ©ral, ni de critĂšres connus pour Ă©tablir dans quel cas un systĂšme admet, ou n’admet pas, de solution unique.

De l’analyse prĂ©cĂ©dente il ressort clairement que les trois lois de Newton formulĂ©es dans la section 1 ne sont pas suffisantes pour caractĂ©riser d’une façon complĂšte les notions de masse et de force qui constituent les concepts principaux auxquels les lois font rĂ©fĂ©rence. En consĂ©quence, il nous faut introduire une plus grande prĂ©cision dans ces concepts ou bien Ă©tablir de nouvelles relations nous permettant d’arriver Ă  une telle caractĂ©risation d’une façon univoque.

Or, les deux concepts ne se trouvent pas Ă  Ă©galitĂ© de conditions. En ce qui concerne la masse, nous pouvons postuler qu’il s’agit d’une propriĂ©tĂ© intrinsĂšque aux particules, c’est-Ă -dire d’une propriĂ©tĂ© dont la valeur numĂ©rique, pour une particule donnĂ©e, est la mĂȘme quel que soit le systĂšme auquel la particule appartient et quelle que soit sa position ou sa vitesse. Si nous ajoutons en tant que postulat la constance de la masse, nous pouvons dĂ©terminer la masse d’une particule dans des situations simples — c’est-Ă -dire des situations dans lesquelles les lois Ă©noncĂ©es suffisent Ă  dĂ©terminer d’une façon univoque le rapport des masses — et attribuer la mĂȘme valeur quelle que soit la situation dans laquelle se trouve la particule.

La situation est diffĂ©rente en ce qui concerne la force qui agit sur une particule, puisque sa valeur change non seulement quand la particule appartient Ă  des systĂšmes diffĂ©rents, mais aussi pour un mĂȘme systĂšme Ă  des intervalles de temps diffĂ©rents. Un seul postulat ne suffira donc pas Ă  donner Ă  ce concept la prĂ©cision voulue.

Les difficultĂ©s indiquĂ©es apparaissent lorsqu’on examine la façon quelque peu nĂ©buleuse dont les textes classiques font rĂ©fĂ©rence au concept de force. Si nous prenons, par exemple, la mĂ©canique analytique de Lagrange, qui est le sommet culminant de la mĂ©canique newtonienne, nous trouvons la rĂ©fĂ©rence suivante au concept de force — concept avec lequel commence l’Ɠuvre :

On entend, en gĂ©nĂ©ral, par force ou puissance la cause, quelle qu’elle soit, qui imprime ou tend Ă  imprimer du mouvement au corps auquel on la suppose appliquĂ©e ; et c’est aussi par la quantitĂ© du mouvement imprimĂ©, ou prĂȘt Ă  imprimer, que la force ou puissance doit s’estimer. Dans l’état d’équilibre, la force n’a pas d’exercice actuel ; elle ne produit qu’une simple tendance au mouvement ; mais on doit toujours la mesurer par l’effet qu’elle produirait si elle n’était pas arrĂȘtĂ©e. En prenant une force quelconque, ou son effet pour l’unitĂ©, l’expression de toute autre force n’est plus qu’un rapport, une quantitĂ© mathĂ©matique qui peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par des nombres ou des lignes ; c’est sous ce point de vue que l’on doit considĂ©rer les forces dans la MĂ©canique 10.

Quand Lagrange définit la dynamique, il donne un peu plus de précision à son concept de force :

La Dynamique est la science des forces accĂ©lĂ©ratrices ou retardatrices, et des mouvements variĂ©s qu’elles doivent produire 11.

Et plus loin il ajoute :

Nous y considĂ©rerons principalement les forces accĂ©lĂ©ratrices et retardatrices, dont l’action est continue, comme celle de la gravitĂ©, et qui tendent Ă  imprimer Ă  chaque instant une vitesse infiniment petite et Ă©gale Ă  toutes les particules de matiĂšre. Quand ces forces agissent librement et uniformĂ©ment, elles produisent nĂ©cessairement des vitesses qui augmentent comme les temps ; et on peut regarder les vitesses ainsi engendrĂ©es dans un temps donnĂ© comme les effets les plus simples de ces sortes de forces, et, par consĂ©quent, comme les plus propres Ă  leur servir de mesure. Il faut, dans la MĂ©canique, prendre les effets simples des forces pour connus ; et l’art de cette science consiste uniquement Ă  en dĂ©duire les effets composĂ©s qui doivent rĂ©sulter de l’action combinĂ©e et modifiĂ©e des mĂȘmes forces 12.

L’expression clĂ© dans la citation prĂ©cĂ©dente se trouve dans l’assertion : « Il faut, dans la MĂ©canique, prendre les effets simples des forces pour connus. » En effet, le dĂ©veloppement de la mĂ©canique exige que les « effets simples » des forces soient connus. En d’autres termes, il faut identifier les diffĂ©rents types de force, ou, ce qui revient au mĂȘme, les diffĂ©rents types de systĂšmes de particules, chacun d’entre eux Ă©tant caractĂ©risĂ© par des relations spĂ©cifiques entre les particules. Ces relations permettent de postuler la prĂ©sence d’un certain « effet simple » ou d’un type particulier de force. Lagrange lui-mĂȘme fait une premiĂšre classification des diffĂ©rents types de systĂšmes.

On peut ranger en trois classes tous les systĂšmes de corps qui agissent les uns sur les autres, et dont on peut dĂ©terminer le mouvement par les lois de la MĂ©canique ; car leur action mutuelle ne peut s’exercer que de trois maniĂšres diffĂ©rentes qui nous soient connues : ou par des forces d’attraction, lorsque les corps sont isolĂ©s, ou par des liens qui les unissent, ou enfin par la collision immĂ©diate 13.

Cette premiĂšre classification — mĂȘme si elle s’avĂ©rera insuffisante — permet de grouper les systĂšmes de particules en des classes diffĂ©rentes, chacune d’entre elles caractĂ©risĂ©e en tant que domaine d’application de forces diffĂ©rentes. Dans chacun de ces domaines rĂšgne une loi spĂ©ciale (ou un principe caractĂ©ristique), loi ou principe valable pour des situations particuliĂšres d’une certaine classe de systĂšmes de particules.

2. Le domaine des forces élastiques

Si deux corps P1 et P2 sont liĂ©s entre eux par un ressort (qui possĂšde certaines caractĂ©ristiques), la force qui agit sur eux lorsqu’on les Ă©carte de la position d’équilibre obĂ©it Ă  la loi de Hooke, qui peut ĂȘtre Ă©noncĂ©e de la façon suivante :

Soit d12 la distance d’« équilibre » entre le ressort et les deux masses P1 et P2. Si on Ă©carte ces masses de cette position, par exemple, en les Ă©cartant jusqu’à atteindre une distance x, la force qui agit sur chacune a comme grandeur :

F12 = k12 (x12 − d12)

ou k12 est une constante qui ne dépend que du ressort.

Supposons, maintenant, que la masse m1 est liĂ©e Ă  d’autres masses m2 et m3 au moyen de ressorts du mĂȘme type (c’est-Ă -dire des ressorts qui obĂ©issent Ă  la loi de Hooke !). Les forces qui agissent sur la masse m1 lorsque la situation d’équilibre est dĂ©truite vont lui imprimer une accĂ©lĂ©ration a1, de telle façon que, en utilisant conjointement la loi de Hooke et la deuxiĂšme loi de Newton, nous pouvons Ă©crire :

m1 a1→ = k12 r12→ + k13 r13→

oĂč les vecteurs rij→ ont pour grandeur les distances (xij − dij).

Dans la mesure oĂč l’équation que nous venons d’écrire est valable pour chaque position particuliĂšre des trois masses, nous pouvons rĂ©pĂ©ter l’expĂ©rience trois fois, en mesurant chaque fois a1→, r12→ et r13→. Nous aurons ainsi un systĂšme de trois Ă©quations avec trois inconnues (m1, k12 et k13), qui nous permet de calculer m1.

De façon similaire on peut calculer m2 et m3 et, en gĂ©nĂ©ral, n’importe quel nombre de masses liĂ©es entre elles par des ressorts.

La loi de Hooke dĂ©termine, en consĂ©quence, un nouveau type de systĂšmes qui constituent son domaine d’application.

3. L’imbrication des lois particuliùres

Nous avons montrĂ© que les trois lois gĂ©nĂ©rales de Newton ne nous permettent pas de caractĂ©riser d’une façon unique les concepts de masse et de force auxquels les lois font rĂ©fĂ©rence. D’autre part, dans les deux sections prĂ©cĂ©dentes nous avons donnĂ© des exemples de la façon de procĂ©der dans des systĂšmes pour lesquels certaines lois particuliĂšres sont valables. Les exemples pourraient ĂȘtre multipliĂ©s en faisant entrer en jeu des balances et des machines d’Atwood et des pendules de Cavendish. Dans chaque cas, on rĂ©sout des problĂšmes spĂ©cifiques en introduisant un certain type de suppositions ou en admettant certaines lois spĂ©ciales. La construction qui en rĂ©sulte a, nĂ©anmoins, une grande cohĂ©rence qui nous autorise Ă  considĂ©rer tous les systĂšmes qui s’y trouvent comme le domaine d’application des lois gĂ©nĂ©rales de la mĂ©canique. Sur quoi est donc basĂ© ce genre de gĂ©nĂ©ralisation ? De quel droit parlons-nous de la mĂȘme masse, par rapport Ă  une « particule », qu’elle soit dĂ©terminĂ©e au moyen de ressorts, au moyen d’une balance, ou en appliquant la loi de gravitation ?

4. La structure de la mécanique classique des particules

Nous avons dĂ©jĂ  indiquĂ© la multiplicitĂ© de types de « systĂšmes de particules » par rapport auxquels les lois de la mĂ©canique newtonienne sont valables. Ces types de systĂšmes sont caractĂ©risĂ©s en tant que domaines d’application de lois spĂ©ciales. Or, la mĂ©canique newtonienne ne se construit pas par simple juxtaposition de ces domaines, le fait fondamental est la cohĂ©rence de la construction totale Ă  laquelle on aboutit et qui nous permet de considĂ©rer tous ces domaines comme des sous-domaines du domaine d’application des lois gĂ©nĂ©rales de la mĂ©canique newtonienne.

Cette multiplicitĂ©, Ă  l’intĂ©rieur de l’unitĂ©, rend compte du degrĂ© considĂ©rable de confusion qui a prĂ©valu pendant toute l’histoire de la mĂ©canique, et jusqu’à une Ă©poque relativement rĂ©cente, lorsqu’on considĂ©rait « le » rĂŽle des lois de Newton (et, en particulier, le rĂŽle de la deuxiĂšme loi). À la fin du siĂšcle passĂ©, PoincarĂ© essaya de rĂ©sumer la situation en affirmant : « Les principes de la dynamique nous apparaissent d’abord comme des vĂ©ritĂ©s expĂ©rimentales ; mais nous avons Ă©tĂ© obligĂ©s de nous en servir comme dĂ©finitions 14. » Cette formulation de PoincarĂ© montre une diffĂ©rence de conception importante par rapport Ă  Mach ou Ă  Hertz, sans apporter pour autant plus d’éclaircissements que ces autres auteurs. D’autre part, nous avons montrĂ© que les lois gĂ©nĂ©rales de Newton, Ă  elles seules, ne nous permettent de dĂ©terminer ni les masses, ni les forces, sauf dans des cas trĂšs particuliers. Il s’ensuit que ni Mach, ni Hertz, ni PoincarĂ© ne rĂ©ussissent Ă  expliquer le fonctionnement des lois de la dynamique.

Il faudra attendre jusqu’à nos jours pour trouver l’acceptation explicite d’une position « éclectique » d’aprĂšs laquelle la loi F = m (d2s/dt2) a plusieurs utilisations distinctes en mĂ©canique. Nous trouvons probablement l’analyse la plus claire de cette situation chez Russell Hanson. Il identifie au moins cinq « utilisations diffĂ©rentes » de la fameuse « loi de Newton » et, aprĂšs avoir dressĂ© la liste, il affirme :

L’utilisation de “F = d2s/dt2” dans la pratique donne appui Ă  cette Ă©numĂ©ration. Ceci signifie que non seulement il y a eu parmi les physiciens ceux qui ont soutenu toutes ces interprĂ©tations, mais aussi qu’un physicien en particulier, dans la mĂȘme journĂ©e dans son laboratoire, peut utiliser l’énoncĂ© F = m (d2s/dt2) de toutes les façons auparavant Ă©numĂ©rĂ©es, sans la moindre incohĂ©rence 15.

NĂ©anmoins cette reconnaissance de la multiplicitĂ© de fonctions de la loi ne suffit pas Ă  expliquer la structure de la mĂ©canique newtonienne. L’analyse pĂ©nĂ©trante de Russell Hanson, comme celle d’autres philosophes de la science qui ont Ă©crit rĂ©cemment sur ce sujet, dans des termes semblables, sert Ă  Ă©noncer le problĂšme, mais sans le rĂ©soudre.

De notre point de vue, et en prenant comme base l’analyse faite plus haut, le problĂšme pourrait ĂȘtre formulĂ© de la façon suivante.

Chacune des lois particuliĂšres que nous avons Ă©noncĂ©es comme applicables Ă  un type prĂ©cis de systĂšme a son propre domaine d’application. Nous ne pouvons pas appliquer des ressorts aux planĂštes, ni les mettre sur une balance. Nous ne pouvons pas non plus appliquer la loi de gravitation Ă  deux corps quelconques qui sont dans un laboratoire, sauf dans certaines conditions trĂšs particuliĂšres. Mais aucun de ces « domaines » n’est isolĂ©. Ils ont tous des « rĂ©gions » oĂč ils se trouvent imbriquĂ©s. Prenons un exemple :

Supposons que D1 est le domaine d’application de la loi de Hooke (c’est-Ă -dire, en D1 se trouvent tous les systĂšmes dont les corps sont soumis Ă  des forces Ă©lastiques d’un certain type). Supposons aussi que D2 est le domaine d’application de la loi de gravitation (Ă  ce domaine appartient, par exemple, notre systĂšme planĂ©taire). La rĂ©gion commune aux deux domaines D1, D2 reprĂ©sente les systĂšmes auxquels les deux lois sont applicables dans une situation particuliĂšre. Un corps suspendu Ă  un ressort prĂšs de la surface de la Terre nous permet d’étudier les oscillations du corps et de montrer que ce mouvement s’accorde avec les deux lois (la loi de Hooke et la loi de gravitation). Il est donc justifiĂ© d’identifier les masses qu’on aurait pu obtenir en appliquant sĂ©parĂ©ment l’une et l’autre loi.

Ces considĂ©rations nous amĂšnent Ă  concevoir la mĂ©canique newtonienne comme une structure complexe construite par des domaines diffĂ©rents imbriquĂ©s entre eux, domaines caractĂ©risĂ©s par des lois ou principes spĂ©ciaux, mais qui peuvent tous ĂȘtre subsumĂ©s au sein d’un domaine global dans lequel les trois lois gĂ©nĂ©rales de Newton sont valables.

a) La masse et la force, qui interviennent dans la deuxiĂšme loi, sont des fonctions thĂ©oriques auxquelles on ne peut faire correspondre ni une dĂ©finition universelle, ni la possibilitĂ© d’une seule mĂ©thode de dĂ©termination. C’est dans chaque domaine d’application que la masse devient dĂ©terminable par une mĂ©thode appropriĂ©e, de mĂȘme qu’il y a pour la force une loi particuliĂšre valable dans chaque domaine (loi de gravitation, loi de Hooke, etc.).

b) La masse est considĂ©rĂ©e comme une propriĂ©tĂ© intrinsĂšque d’une particule, propriĂ©tĂ© qui reste invariante pour n’importe quel domaine d’application de la thĂ©orie. C’est en fonction de la structure de la deuxiĂšme loi que la masse reçoit sa propriĂ©tĂ© de paramĂštre intrinsĂšque Ă  la particule. En consĂ©quence c’est la loi elle-mĂȘme qui relie les diffĂ©rents domaines dans une seule structure, en ce qui concerne le rapport des masses, forces et accĂ©lĂ©rations. Cette « synthĂšse » des diffĂ©rents domaines dans une structure unique est construite par la thĂ©orie. Ainsi, les hypothĂšses concernant les diffĂ©rentes formes prises par les fonctions thĂ©oriques dans les divers domaines ne sont pas indĂ©pendantes entre elles.

II. RĂ©flexions Ă©pistĂ©mologiques sur l’évolution de la mĂ©canique

1. Observables, termes théoriques et théories

Afin de formuler les conclusions que nous pouvons tirer du dĂ©veloppement historique de la mĂ©canique, auquel nous avons fait rĂ©fĂ©rence dans ce chapitre, nous allons considĂ©rer sĂ©parĂ©ment les deux aspects qui, ensemble, constituent une thĂ©orie physique : 1. la structure mĂȘme de la thĂ©orie ; 2. les Ă©lĂ©ments sur lesquels opĂšre cette structure et le genre de « correspondance » qui peut exister entre ceux-ci et l’expĂ©rience physique. Cette distinction est, bien entendu, exclusivement mĂ©thodologique et n’a d’autre fonction que de souligner des aspects qui ont des caractĂ©ristiques qui leur sont propres. La thĂ©orie, en tant que systĂšme explicatif, est une unitĂ© intĂ©grale dans laquelle ces aspects jouent un rĂŽle obĂ©issant aux lois de la structure en tant que totalitĂ©. Accepter une thĂ©orie physique suppose une mise en rapport entre un « cadre thĂ©orique » (c’est-Ă -dire une certaine structure formelle), et un ensemble de « situations objectives » (c’est-Ă -dire un ensemble d’objets et leurs relations). Le contenu empirique d’une thĂ©orie peut ĂȘtre exprimĂ© en disant que le cadre thĂ©orique Ă  travers lequel la thĂ©orie est formulĂ©e est applicable Ă  une situation donnĂ©e. Nous pouvons l’exprimer d’une autre façon, en disant que le cadre thĂ©orique est un modĂšle adĂ©quat Ă  la situation donnĂ©e. Nous utilisons ici le mot « modĂšle » avec un sens totalement diffĂ©rent de celui que ce mot prend en logique et en mathĂ©matiques, oĂč le terme « modĂšle » dĂ©signe une interprĂ©tation prĂ©cise des termes non dĂ©finis d’un systĂšme axiomatique abstrait. Une thĂ©orie physique constitue un systĂšme axiomatique dĂ©jĂ  interprĂ©té ; c’est prĂ©cisĂ©ment cet ensemble du systĂšme abstrait avec son interprĂ©tation que nous appelons « modĂšle » de la rĂ©alitĂ© physique (ou, plus prĂ©cisĂ©ment, du domaine de la rĂ©alitĂ© physique que nous essayons d’expliquer). « Expliquer » en physique Ă©quivaut donc Ă  formuler un modĂšle adĂ©quat d’un ensemble de phĂ©nomĂšnes. Or deux types de problĂšmes surgissent immĂ©diatement : 1. Quels sont les faits qu’on prend comme point de dĂ©part pour dĂ©finir ou dĂ©crire les phĂ©nomĂšnes qu’il s’agit d’expliquer ? 2. Quelles sont les caractĂ©ristiques des modĂšles qui ont Ă©tĂ© historiquement acceptĂ©s comme Ă©tant « adĂ©quats » et comment a-t-on abouti Ă  la construction de ces modĂšles ?

En ce qui concerne le premier point, l’analyse que nous avons faite de la construction des thĂ©ories, aussi bien dans la mĂ©canique classique que dans la mĂ©canique quantique, nous amĂšne Ă  formuler les observations suivantes :

a. Chaque thĂ©orie correspond Ă  un « niveau » dĂ©terminĂ© d’« abstraction » par rapport Ă  la rĂ©alitĂ© physique. À chaque niveau on prend comme point de dĂ©part certaines propriĂ©tĂ©s des objets auxquels la thĂ©orie s’applique. Ces propriĂ©tĂ©s constituent les « observables » pour la thĂ©orie en question.

b. La caractĂ©risation des observables ne pose en soi aucun problĂšme philosophique ni mĂ©taphysique ; elle ne prĂ©suppose pas, non plus, l’acceptation d’un a priori irrĂ©ductible pour la thĂ©orie en question. La thĂ©orie se borne Ă  reconnaĂźtre qu’il y a des valeurs de certaines variables, qui peuvent ĂȘtre obtenues par des procĂ©dures dont la justification reste en dehors de la thĂ©orie. Par exemple, dans la mĂ©canique classique nous avons pris comme point de dĂ©part le fait que chaque particule a une position dans l’espace, position bien dĂ©finie Ă  chaque instant du temps, et une vitesse, elle aussi dĂ©finie pour chaque instant. La mĂ©canique classique, en tant que telle, ne soulĂšve pas le problĂšme de savoir comment on obtient la « position » de chaque particule, ni la signification donnĂ©e au concept de temps utilisĂ© pour dĂ©crire les positions « successives » de la particule.

c. Dans la description des phĂ©nomĂšnes auxquels la thĂ©orie s’applique, on utilise d’habitude d’autres concepts, qui ne seront pas acceptĂ©s comme des donnĂ©es parce que c’est la thĂ©orie elle-mĂȘme qui va se charger de les caractĂ©riser avec prĂ©cision. Ces concepts correspondent Ă  des « fonctions » (dans le sens mathĂ©matique du terme) dont les valeurs ne peuvent ĂȘtre obtenues que par application de la thĂ©orie aux objets appartenant Ă  un certain domaine Ă  l’intĂ©rieur du rang des phĂ©nomĂšnes qu’on veut expliquer. Ces concepts (ou termes) sont habituellement appelĂ©s des concepts ou des termes « thĂ©oriques ». Par opposition, les autres, les « observables », sont des termes « non thĂ©oriques ».

Deux consĂ©quences dĂ©coulent de tout ce qui prĂ©cĂšde. D’abord la classification des termes d’une thĂ©orie en « observables » et « non directement observables » — ou, plus prĂ©cisĂ©ment, en « thĂ©oriques » et « non thĂ©oriques » — est spĂ©cifique pour chaque thĂ©orie, et n’a pas de signification en dehors du contexte de la thĂ©orie. Mais, d’autre part, les concepts ou termes qui sont des termes non thĂ©oriques (des « observables ») pour une thĂ©orie donnĂ©e sont le produit de constructions thĂ©oriques prĂ©alables. Par exemple, les concepts d’espace et de temps qui font partie de la dĂ©finition de la position et de la vitesse d’une particule dans la mĂ©canique classique sont des constructions thĂ©oriques trĂšs complexes. La thĂ©orie qui rend compte de l’utilisation de ces notions s’appuie sur d’autres « observables », par rapport auxquels, et Ă  l’intĂ©rieur de cette thĂ©orie, la position et la vitesse de la particule Ă  un instant donnĂ© deviennent des concepts thĂ©oriques.

2. Abstraction « empirique » et abstraction « réfléchissante » 16

À partir des concepts traditionnels, acceptĂ©s pour construire la mĂ©canique classique, il est donc possible, suivant ce que nous venons de dire, de revenir « en arriĂšre » dans la construction des concepts. Nous arriverons ainsi Ă  la genĂšse des concepts de base qui font partie de la construction du monde extĂ©rieur, construction faite Ă  partir des actions du sujet. Mais nous pouvons Ă©galement continuer, en sens inverse, vers des niveaux de plus en plus Ă©levĂ©s, jusqu’aux thĂ©ories les plus complexes de la physique moderne. Nous pourrions donc reconstruire les processus successifs, en partant des « conceptions » du bĂ©bĂ© qui ne marche pas encore Ă  quatre pattes, jusqu’aux physiciens qui cherchent sans rĂ©pit de nouvelles particules aux Ă©tranges propriĂ©tĂ©s pour « expliquer » certains phĂ©nomĂšnes « incomprĂ©hensibles ».

Le point de vue que nous essayons de dĂ©fendre dans notre travail est que ces processus ont les mĂȘmes caractĂ©ristiques d’un bout Ă  l’autre de l’échelle. Nous pourrions parler d’un processus unique divisĂ© en Ă©tapes. À chaque niveau, certaines constructions antĂ©rieures restent acceptĂ©es, en mĂȘme temps que d’autres constructions nouvelles sont Ă©laborĂ©es. Ceci est vrai aussi bien pour l’enfant que pour le physicien quantique. Ce qui est caractĂ©ristique dans ce processus est que, Ă  partir de chaque nouveau palier, on retourne au « plan de l’expĂ©rience » avec de nouveaux schĂšmes interprĂ©tatifs qui enrichissent les idĂ©es de dĂ©part avec lesquelles on a construit le prĂ©sent palier. Mais cet « enrichissement » ne consiste pas uniquement dans la dĂ©couverte de nouvelles propriĂ©tĂ©s des objets et de nouvelles relations entre les objets. TrĂšs souvent, c’est l’objet lui-mĂȘme qui est modifiĂ©, et cette modification a un sens trĂšs prĂ©cis : il s’agit du fait que certaines propriĂ©tĂ©s des objets de dĂ©part ne peuvent plus ĂȘtre acceptĂ©es sans aboutir Ă  des contradictions Ă  l’intĂ©rieur du schĂšme interprĂ©tatif. Il s’agit de propriĂ©tĂ©s que nous sommes obligĂ©s d’abandonner pour sauvegarder les structures qui rendent intelligible le reste de l’expĂ©rience.

Le terme « intelligible » est utilisĂ© ici pour rĂ©fĂ©rer au fait que certains rĂ©sultats de mesures deviennent une consĂ©quence nĂ©cessaire d’autres rĂ©sultats de mesures, lorsqu’on utilise les relations que la thĂ©orie Ă©tablit, ceci Ă©tant le cas pour de multiples applications de la mĂȘme thĂ©orie Ă  des systĂšmes diffĂ©rents.

Ces caractĂ©ristiques des thĂ©ories physiques (c’est-Ă -dire, I. leur capacitĂ© Ă  relier des valeurs de fonctions non thĂ©oriques qui appartiennent Ă  divers domaines d’application ; et II. le retour au plan de l’expĂ©rience et la modification des concepts de base) montrent qu’il ne s’agit pas d’une succession de structures subsumĂ©es les unes dans les autres. Le processus est beaucoup plus complexe et cette complexitĂ© se reflĂšte dans les difficultĂ©s inhĂ©rentes aux essais de formalisation.

Nous voulons souligner une fois encore que, malgrĂ© la complexitĂ© du processus, il y a une grande rĂ©gularitĂ© et uniformitĂ© dans les mĂ©thodes de construction. Si Ă©levĂ©s que soient les niveaux d’abstraction auxquels nous aboutissons, le passage d’un niveau Ă  l’autre s’effectue toujours de la mĂȘme façon Ă  travers les deux types d’abstraction. On part de certains concepts (qui sont le produit d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes de niveaux antĂ©rieurs) et, Ă  travers un processus d’abstraction empirique, on identifie certaines fonctions sur lesquelles on construit de nouveaux concepts directement applicables Ă  un certain domaine de la rĂ©alitĂ©. Ensuite, par un processus d’abstraction rĂ©flĂ©chissante — qui utilise un cadre mathĂ©matique qui n’est autre que la structure de la thĂ©orie elle-mĂȘme en train d’ĂȘtre construite — on Ă©largit ces concepts Ă  d’autres domaines de la rĂ©alitĂ©, domaines qui deviennent, de ce fait, intelligibles. Ces deux processus d’abstraction constituent la mĂ©thode de construction de tous les concepts physiques et, en mĂȘme temps, le fil conducteur qui relie entre eux les diffĂ©rents niveaux de construction des thĂ©ories. Essayons maintenant de formuler ce que nous venons de dire avec une plus grande prĂ©cision.

3. La succession des théories

Le point de dĂ©part d’une thĂ©orie physique Ti est toujours un phĂ©nomĂšne Ă  propos duquel on cherche une explication. Le choix de ce phĂ©nomĂšne (ou ensemble de phĂ©nomĂšnes) dĂ©coupe une partie de la rĂ©alitĂ©. C’est-Ă -dire : dans la description de ce phĂ©nomĂšne on considĂšre certains individus (ou on a affaire Ă  certains individus) en en ignorant d’autres et on fait rĂ©fĂ©rence Ă  certaines relations entre eux, en en ignorant d’autres. Il y a donc, dĂšs le dĂ©but, un processus d’abstraction que nous dĂ©signerons par la notation Ai. C’est par ce processus d’abstraction Ai que nous dĂ©finissons une situation S (certains individus et certaines relations entre eux), situation qui met en Ă©vidence le phĂ©nomĂšne qu’on cherche Ă  expliquer (F).

La description de S et de F suppose en général certains concepts Oi qui correspondent à des « expériences directes » de phénomÚnes du type F.

Certains de ces concepts sont dĂ©finis d’une façon vague, bien qu’ils supposent des niveaux d’abstraction trĂšs complexes (par exemple chez Newton l’idĂ©e de « masse » conçue d’une façon vague comme « quantitĂ© de matiĂšre »). Il est donc possible d’analyser ces concepts pour caractĂ©riser les processus d’abstraction qui ont permis d’y conduire. NĂ©anmoins, une telle analyse n’est pas nĂ©cessaire du point de vue de la thĂ©orie physique, puisque la thĂ©orie elle-mĂȘme va se charger de les dĂ©finir ou de les caractĂ©riser avec prĂ©cision.

Le mécanisme est le suivant :

a. Il y a certains concepts de type Oi qui, contrairement aux autres, constituent des donnĂ©es que la thĂ©orie accepte comme Ă©tant suffisamment dĂ©finis (ou bien caractĂ©risĂ©s, ou dĂ©jĂ  constituĂ©s). Les concepts d’espace et de temps, avec leurs Ă©chelles respectives, ainsi que le concept de « position » qu’ils dĂ©finissent, constituent un exemple valable pour la mĂ©canique classique. En d’autres termes, de l’ensemble des Oi la thĂ©orie en question accepte un sous-ensemble Ooi et reconstruit les autres O1i. Cette division des Oi en Ooi et O1i est toujours relative Ă  la thĂ©orie en question. Par exemple, l’espace et le temps, avec leurs Ă©chelles respectives, sont des Ooi quand la Ti est la mĂ©canique classique, mais ils sont des O1i pour la mĂ©canique relativiste. Nous appellerons des observables, par rapport Ă  une thĂ©orie T1, les Ooi acceptĂ©s par cette thĂ©orie. Ces observables sont « tirĂ©s » du plan de l’expĂ©rience par un processus d’abstraction empirique que nous allons indiquer par Aoi.

b. À partir de l’ensemble des Oi relatifs Ă  un certain type de phĂ©nomĂšnes F, la thĂ©orie commence donc par Ă©tablir une distinction entre les Ooi et les O1i. Ce processus consiste, en gĂ©nĂ©ral, en une caractĂ©risation prĂ©cise des O1i Ă  l’intĂ©rieur d’un certain domaine d’application de la thĂ©orie T1i. Le domaine d’application est dĂ©fini par un sous-ensemble des objets, Ă©vĂ©nements, etc., dĂ©jĂ  acceptĂ©s en tant que tels dans les situations S qui constituent le point de dĂ©part. Ce domaine est caractĂ©risĂ© par le fait que les O1i sont dĂ©terminĂ©s de façon univoque par les Ooi Ă  l’intĂ©rieur de ce domaine. Nous appellerons processus d’abstraction Ao relatif Ă  une thĂ©orie Ti le processus de construction des O1i Ă  partir des Ooi Ă  l’intĂ©rieur d’un domaine prĂ©cis.

c. Une thĂ©orie qui s’arrĂȘte ici n’a que peu d’intĂ©rĂȘt. Les thĂ©ories — dans la mesure oĂč nous les acceptons comme « explicatives » — deviennent intĂ©ressantes quand elles rĂ©ussissent Ă  appliquer Ă  d’autres domaines un au moins des O1i caractĂ©risĂ©s d’une façon complĂšte Ă  l’intĂ©rieur du domaine D1i. Dans les nouveaux domaines (D2, D3, etc.) les mĂȘmes Ooi demeurent, bien sĂ»r, valables. Dans ces domaines le type d’abstraction Aoi n’est pas applicable (si c’était le cas, il s’agirait du mĂȘme domaine D1i, et non d’un autre) pour aboutir Ă  O1i. Il faut une construction thĂ©orique. Le processus qui conduit Ă  la construction d’un O1i dans des domaines D1, D2, 
 Dn sera appelĂ© un processus d’abstraction rĂ©flĂ©chissante Ai1 (dans la mesure oĂč le nouveau O1i est rĂ©ductible Ă  l’antĂ©rieur quand la construction thĂ©orique est applicable au D1i puisque seulement dans ce cas nous pouvons continuer Ă  parler du O1i).

d. Le passage d’une thĂ©orie Ti Ă  une autre thĂ©orie Tj est tel que : I. les O1i de Ti (ou, tout au moins, quelques-uns) sont considĂ©rĂ©s comme Ooj, par rapport Ă  Tj ; II. Tj est applicable Ă  tous les Dio tout en comprenant aussi d’autres domaines (c’est-Ă -dire Di ⊂ Dj). Il en rĂ©sulte que le processus d’abstraction qui a conduit aux O1i (abstraction de niveau A1 par rapport Ă  Ti) est considĂ©rĂ© maintenant comme un Ao par rapport Ă  la nouvelle thĂ©orie.

e. Les Ao d’une thĂ©orie sont des abstractions de type empirique par rapport aux Ooi qui ont servi Ă  caractĂ©riser les Fo de cette thĂ©orie. Les A1 sont des abstractions rĂ©flĂ©chissantes. Le produit d’une abstraction rĂ©flĂ©chissante par rapport Ă  une thĂ©orie devient la base observable (le point de dĂ©part observable) d’une abstraction empirique par rapport Ă  la thĂ©orie d’ordre supĂ©rieur.

D = Domaine.

E = Plan de l’expĂ©rience, dans lequel S (situation) et F (phĂ©nomĂšne) sont donnĂ©s. Il est le siĂšge des « observables ».

Ti, Tj, Tk = Des théories mécaniques successives.

Aoi, Aoj, Aok = Des abstractions de type empirique par rapport aux théories Ti, Tj, Tk.

A1i, A1j, A1k = Des abstractions réfléchissantes par rapport aux théories.

Ooi = « observable » par rapport à Ti.

O1i = Construction théorique par rapport à Ti, mais « observable » par rapport à Tj.