Introduction a

L’opinion la plus rĂ©pandue, chez les savants et les historiens des sciences, est qu’il n’existe aucun rapport entre la formation des notions et opĂ©rations aux stades les plus Ă©lĂ©mentaires et leur Ă©volution aux niveaux supĂ©rieurs. À quoi s’ajoute la croyance frĂ©quente, quoique moins gĂ©nĂ©rale, que la signification Ă©pistĂ©mologique d’un instrument de connaissance est indĂ©pendante de son mode de construction, celui-ci relevant de l’histoire et Ă©ventuellement de la psychogenĂšse, tandis que celle-lĂ  tiendrait au fonctionnement de cet instrument en un systĂšme synchronique et actuel d’interactions cognitives, irrĂ©ductibles, selon cette hypothĂšse, aux considĂ©rations diachroniques, donc Ă  leurs Ă©tapes antĂ©rieures.

I. Paliers du développement

Or, le peu d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral pour les stades Ă©lĂ©mentaires tient, sans doute, Ă  la conception courante d’un dĂ©veloppement des connaissances qui serait linĂ©aire, chaque Ă©tape se substituant Ă  la prĂ©cĂ©dente en conservant ordinairement quelques rapports avec cette derniĂšre, mais non avec les premiĂšres Ă©tapes. Or si les stades successifs de la construction des diffĂ©rentes formes du savoir sont bien sĂ©quentiels — c’est-Ă -dire que chacun est Ă  la fois le rĂ©sultat des possibilitĂ©s ouvertes par le prĂ©cĂ©dent et la condition nĂ©cessaire du suivant — , tout stade en rĂ©alitĂ© dĂ©bute par une rĂ©organisation, sur un nouveau palier, des acquisitions principales dues aux prĂ©cĂ©dents : il en rĂ©sulte l’intĂ©gration, jusqu’aux stades supĂ©rieurs, de certaines liaisons dont la nature ne s’explique qu’à l’analyse des stades Ă©lĂ©mentaires.

Le présent ouvrage en donnera de nombreux exemples. Mais pour fixer les idées, en voici un ou deux schématiquement.

Pour l’ordre sĂ©quentiel, historique, on peut citer les trois grandes pĂ©riodes de l’évolution des mathĂ©matiques : le rĂ©alisme statique des Grecs, qui ne porte que sur des Ă©tats permanents (figures et nombres), a cependant fourni un ensemble de connaissances prĂ©alables, nĂ©cessaires Ă  la dĂ©couverte des transformations algĂ©briques et infinitĂ©simales du xviie siĂšcle, et l’analyse de ces derniĂšres Ă©tait elle-mĂȘme indispensable pour que puissent se constituer les structures propres aux mathĂ©matiques du xixe siĂšcle et d’aujourd’hui. Il est clair que, dans le domaine physique, les dĂ©couvertes de faits nouveaux peuvent modifier de façon variable le cours des idĂ©es et que celui-ci ne prĂ©sentera donc pas clairement les mĂȘmes vections que sur le terrain logico-mathĂ©matique.

Quant aux rĂ©organisations, palier par palier, avec intĂ©gration de caractĂšres remontant jusqu’aux phases initiales, il convient d’opposer Ă  l’abstraction empirique, tirant ses informations des objets eux-mĂȘmes, ce que nous appellerons l’« abstraction rĂ©flĂ©chissante 1 ». Elle procĂšde Ă  partir des actions et opĂ©rations du sujet, et selon deux processus nĂ©cessairement conjoints : 1. un rĂ©flĂ©chissement sur un palier supĂ©rieur (par exemple de reprĂ©sentation) de ce qui est tirĂ© du palier infĂ©rieur (par exemple d’action) ; 2. une rĂ©flexion reconstruisant et rĂ©organisant, en l’élargissant, ce qui est transfĂ©rĂ© par rĂ©flĂ©chissement. Or cette rĂ©flexion est constructive pour deux raisons complĂ©mentaires. PremiĂšrement parce que le rĂ©flĂ©chissement consiste en une mise en correspondance et le mĂ©canisme, ainsi amorcĂ©, conduit, au palier supĂ©rieur, Ă  de nouvelles correspondances, associant les contenus transfĂ©rĂ©s Ă  de nouveaux contenus intĂ©grables dans la structure de dĂ©part, mais permettant de la gĂ©nĂ©raliser. En second lieu, parce que ces dĂ©buts de morphismes aboutissent Ă©galement Ă  la dĂ©couverte de contenus voisins, mais non directement assimilables Ă  la structure prĂ©cĂ©dente : il s’agit alors de la transformer par un processus complĂ©tif jusqu’à l’intĂ©grer Ă  titre de sous-structure en une structure Ă©largie, et donc en partie nouvelle. Ce mode de construction par abstraction rĂ©flĂ©chissante et gĂ©nĂ©ralisation complĂ©tive 2 se rĂ©pĂ©tant indĂ©finiment, palier par palier, le dĂ©veloppement cognitif rĂ©sulte ainsi de l’itĂ©ration d’un mĂȘme mĂ©canisme, mais constamment renouvelĂ© et Ă©largi par une alternance d’adjonctions de nouveaux contenus et d’élaborations de nouvelles formes ou structures. C’est pourquoi les constructions les plus Ă©levĂ©es demeurent en partie solidaires des plus primitives, en raison de ce double fait des intĂ©grations successives et de l’identitĂ© fonctionnelle d’un mĂ©canisme susceptible de rĂ©pĂ©titions, mais qui se renouvelle sans cesse en vertu de sa rĂ©pĂ©tition mĂȘme sur des paliers diffĂ©rents.

À titre d’exemple trĂšs gĂ©nĂ©ral de ce processus (avant de l’analyser en dĂ©tail), on peut citer les rapports entre le contenu des observables et leur forme logico-mathĂ©matique. La conquĂȘte des faits expĂ©rimentaux procĂšde assurĂ©ment par approximations successives, liĂ©es Ă  la construction d’appareils d’enregistrement dĂ©pendant eux-mĂȘmes des modĂšles thĂ©oriques et des problĂšmes nouveaux qu’ils soulĂšvent. Il en rĂ©sulte une extension progressive des Ă©chelles d’observation dans les deux directions, supĂ©rieure et infĂ©rieure, avec naturellement rĂ©organisation nĂ©cessaire de l’ensemble lors de chaque nouvel affinement. La mathĂ©matisation de plus en plus complexe des observables et surtout ses variations considĂ©rables au cours de l’histoire conduisent alors Ă  deux croyances, dont l’une est fondĂ©e, mais la seconde discutable. La premiĂšre est que, si mathĂ©matisĂ© que soit toujours l’observable physique aux niveaux scientifiques, il correspond nĂ©anmoins Ă  un donnĂ© extĂ©rieur au sujet ; ce qui revient Ă  dire qu’il existe des objets, mĂȘme si les approximations permettant de s’en rapprocher ne les saisissent jamais de maniĂšre exhaustive et qu’ils demeurent donc Ă  l’état de limites. La seconde est que si la mathĂ©matisation est l’Ɠuvre du sujet et si l’objet existe, on doit pouvoir tracer une frontiĂšre stable entre cette mathĂ©matisation et les objets eux-mĂȘmes, un « fait » physique ne comportant alors pas, en tant que tel, de dimension logico-mathĂ©matique, mais la recevant aprĂšs coup. Or, c’est ici que s’impose l’analyse des rĂ©actions les plus primitives, car elle fournit une rĂ©ponse dĂ©cisive : non seulement il n’existe pas de frontiĂšre assignable entre les apports du sujet et ceux de l’objet, la connaissance n’atteignant que des interactions entre eux, mais encore c’est seulement en fonction des logicisations et mathĂ©matisations successives que l’on se rapproche de l’objet et c’est dans la mesure oĂč elles s’enrichissent que l’objectivitĂ© s’amĂ©liore. En effet, l’objet Ă©lĂ©mentaire et perceptif est en partie logicisĂ© dĂšs le dĂ©part, quoique beaucoup moins « objectif » que l’objet Ă©laborĂ©. Cette logicisation initiale est due au fait que, pour dĂ©couper en objets les tableaux perceptifs globaux et pour attribuer ensuite Ă  ces objets la permanence qui leur est constitutive, il est nĂ©cessaire que les actions portant sur eux se coordonnent selon des formes d’assimilation, des emboĂźtements d’ordre, de correspondances, etc. qui sont dĂ©jĂ  de nature logico-mathĂ©matique : l’interdĂ©pendance de relations spatiales de quantifications (en plus ou moins) de telles formes et des contenus, inaccessibles en dehors de ces cadres dus aux activitĂ©s cognitives du sujet, est donc gĂ©nĂ©rale Ă  tous les niveaux et seule l’analyse psychogĂ©nĂ©tique permet de la vĂ©rifier.

II. Formation et signification

Ceci conduit au problĂšme central qui sera sans cesse rediscutĂ© en cet ouvrage : la formation des instruments cognitifs est-elle de nature Ă  Ă©clairer leur signification Ă©pistĂ©mologique ? ou bien s’agit-il de deux domaines hĂ©tĂ©rogĂšnes, l’un relevant de la psychologie et de l’histoire, le second faisant appel Ă  des mĂ©thodes radicalement indĂ©pendantes de celles-ci ?

Mais le terme de psychogenĂšse donne lieu Ă  des malentendus gĂȘnants et trĂšs tenaces, tant que l’on ne distingue pas systĂ©matiquement les deux problĂšmes ou terrains d’investigation suivants : 1. la psychogenĂšse des connaissances ou Ă©tude de la formation et de la nature des instruments cognitifs en tant que soumis aux normes que se donne ou qu’accepte le sujet dans ses activitĂ©s intellectuelles endogĂšnes ou portant sur l’objet ; 2. la psychogenĂšse des processus factuels, en tant qu’indĂ©pendants de tout caractĂšre normatif, c’est-Ă -dire du vrai et du faux (du point de vue du sujet), et ne portant que sur le fonctionnement psychophysiologique des comportements (mĂ©canisme matĂ©riel des actions, Ă©tats de conscience, mĂ©moire, images mentales, etc.). Il est clair que les auteurs qui contestent l’importance de la psychogenĂšse pour l’épistĂ©mologie ne voient que cet aspect factuel des dĂ©veloppements et oublient qu’à tous les niveaux le sujet obĂ©it Ă  des normes cognitives. Or l’intĂ©rĂȘt de celles-ci tient au dynamisme de leurs constructions successives, d’une ampleur insoupçonnĂ©e, nĂ©cessaires Ă  la constitution de toute connaissance valable. Certes il ne s’agit lĂ  que de normes prĂ©scientifiques, mais le fait fondamental pour l’épistĂ©mologie des sciences est que le sujet, partant de niveaux trĂšs bas Ă  structures prĂ©logiques, en arrivera Ă  des normes rationnelles isomorphes Ă  celles des sciences Ă  leur naissance. Comprendre le mĂ©canisme de cette Ă©volution des normes prĂ©scientifiques jusqu’à leur fusion avec celles de la pensĂ©e scientifique inchoative est donc un problĂšme incontestablement Ă©pistĂ©mologique : il a d’ailleurs Ă©tĂ© abordĂ© bien souvent au plan de la sociogenĂšse des connaissances, Ă  propos des nombres « naturels » (terme qui est Ă  lui seul l’énoncĂ© d’un problĂšme et mĂȘme de notre problĂšme !), des classifications, etc. Le logicien E. W. Beth 3, peu suspect d’un amour exagĂ©rĂ© pour la psychologie, aprĂšs avoir rappelĂ© l’autonomie nĂ©cessaire de la logique (sans « psychologisme ») et de la psychologie de la connaissance (sans « logicisme » puisque les normes Ă©tudiĂ©es sont celles du sujet, non pas du logicien), ajoute : « Mais la situation est bien diffĂ©rente si l’on se place au point de vue de l’épistĂ©mologie, dans la mesure oĂč cette discipline se propose d’interprĂ©ter la science Ă  titre de rĂ©sultat de l’activitĂ© mentale de l’homme ou, ce qui revient au mĂȘme, d’expliquer comment la pensĂ©e rĂ©elle de l’homme peut produire la science en tant que systĂšme cohĂ©rent de connaissances objectives. »

Quant Ă  prĂ©ciser comment l’étude des normes cognitives du sujet permet d’atteindre les processus propres Ă  la constitution du savoir, ce n’est naturellement pas Ă  des dĂ©clarations verbales que l’on aura recours, ni mĂȘme Ă  une analyse des prises de conscience, mais essentiellement Ă  l’examen de ce que « fait » le sujet (par opposition Ă  ce qu’il en pense) pour acquĂ©rir et utiliser une connaissance, un « savoir-faire », ou en assurer le bien-fondĂ©. Il peut alors arriver qu’un mĂȘme problĂšme se pose sur les terrains de l’épistĂ©mologie des sciences et de la psychogenĂšse. Un bon exemple est celui de la notion de solide indĂ©formable que de nombreux gĂ©omĂštres du xixe siĂšcle considĂ©raient comme une donnĂ©e empirique et mĂȘme perceptive, ce qui les poussait Ă  considĂ©rer leur science comme une mathĂ©matique appliquĂ©e Ă  l’expĂ©rience. Au contraire, on a montrĂ© depuis que l’attribution Ă  un solide de son caractĂšre (idĂ©alement) indĂ©formable reposait, en fait, sur toute une structuration dĂ©ductive, comportant le groupe des dĂ©placements et une mĂ©trique conservant l’invariance des distances. Une expĂ©rience rĂ©cente 4 au Centre international d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique a consistĂ© Ă  prĂ©senter aux enfants un dispositif triangulaire, formĂ© de tiges rigides reliant trois petits anneaux, A, B et C, et tel qu’en fixant un crayon dans le trou A, on trace diverses translations, comme — ou |, ∟ ou Z, etc. Il s’agit alors simplement de reconstituer les trajets de B et C sur le papier oĂč vient d’ĂȘtre dessinĂ© celui de A et de les placer juste en dessous de lui (les 3 points A, B et C forment alors un triangle indĂ©formable dont A est le sommet). Les plus jeunes sujets ne parviennent mĂȘme pas Ă  conserver aux points d’arrivĂ©e la configuration qu’avaient A, B et C au dĂ©part. En une seconde pĂ©riode, ils respectent cette correspondance, mais ne s’en soucient pas pour les positions intermĂ©diaires, comme si A, B et C se dĂ©plaçaient les uns par rapport aux autres en cours de route, pour retrouver leurs emplacements respectifs Ă  l’arrivĂ©e. Ce n’est qu’à un stade tardif et en s’appuyant sur des arguments mĂ©triques et sur le postulat de l’invariance des relations particuliĂšres au cours du dĂ©placement qu’ils parviennent Ă  rĂ©soudre le problĂšme : de toute Ă©vidence l’indĂ©formabilitĂ© du dispositif a donc Ă©tĂ© construite et non pas donnĂ©e par la perception visuelle, pourtant constamment Ă  l’Ɠuvre au cours du dĂ©placement trĂšs lent de l’objet global. Nous avons lĂ  l’exemple d’une question Ă©pistĂ©mologique (nature empirique ou construction dĂ©ductive du concept de solide indĂ©formable) qui se pose simultanĂ©ment au plan de la philosophie du savoir gĂ©omĂ©trique et au niveau de la psychogenĂšse : or, on constate que la rĂ©ponse fournie par celle-ci confirme l’interprĂ©tation rationaliste, alors que si l’empirisme avait Ă©tĂ© dans le vrai, c’est aux stades Ă©lĂ©mentaires qu’on aurait dĂ» le vĂ©rifier.

III. Problùmes de l’histoire

Quant Ă  savoir si la formation des connaissances nous renseigne sur leur signification Ă©pistĂ©mologique, au plan de l’histoire des sciences elle-mĂȘme et non plus de la psychogenĂšse, c’est lĂ  une hypothĂšse plus facilement et plus couramment admise. Il est, en effet, devenu clair pour chacun que la science est en perpĂ©tuel devenir et que l’on n’en peut considĂ©rer aucun secteur, si limitĂ© soit-il, comme dĂ©finitivement assis sur ses bases et Ă  l’abri de toute modification ultĂ©rieure, mĂȘme si, comme en mathĂ©matiques, ce qui est dĂ©montrĂ© est intĂ©grĂ© dans ce qui suit et non pas remis en question : une telle intĂ©gration peut en effet montrer qu’une vĂ©ritĂ©, tenue pour gĂ©nĂ©rale, ne constituait en fait qu’un cas particulier et, lorsqu’il en est ainsi, on peut parler, en ce sens restreint, d’erreur partielle et de rectification.

En ces conditions de devenir gĂ©nĂ©ral, il va de soi qu’une connaissance ne saurait ĂȘtre dissociĂ©e de son contexte historique et que, par consĂ©quent, l’histoire d’une notion fournit quelque indication sur sa signification Ă©pistĂ©mique. Mais encore faut-il, pour parvenir Ă  une telle liaison, poser les problĂšmes en termes de vections, donc d’évolution des normes Ă  une Ă©chelle permettant d’en discerner les Ă©tapes, et non pas en termes factuels d’influences d’un auteur sur un autre et, en particulier, du problĂšme controversĂ©, mais sans grand intĂ©rĂȘt, du rĂŽle des prĂ©curseurs dans l’achĂšvement ultĂ©rieur d’un nouveau systĂšme d’ensemble. L’essentiel est de caractĂ©riser les grandes pĂ©riodes successives du dĂ©veloppement d’un concept, ou d’une structure, ou encore des perspectives d’ensemble sur une discipline donnĂ©e, et cela avec ou sans accĂ©lĂ©rations et rĂ©gressions, actions des prĂ©curseurs ou « coupures Ă©pistĂ©mologiques ». Le problĂšme central, en effet, n’est pas celui de la continuitĂ© ou des discontinuitĂ©s (qui toutes deux interviennent en tout dĂ©veloppement 5), mais bien celui de l’existence des Ă©tapes elles-mĂȘmes et surtout du pourquoi de leur succession. Quant au rĂŽle des prĂ©curseurs, c’est un problĂšme psychologique bien plus qu’épistĂ©mologique, selon que le crĂ©ateur final dĂ©sire prolonger ou complĂ©ter leurs intuitions ou, au contraire, les contester pour les dĂ©passer, ou encore — cas le plus frĂ©quent — , qu’il oscille entre ces deux attitudes !

Or, si chacun reconnaĂźt sans peine la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de l’étude des pĂ©riodes historiques et des vections qu’elles comportent, on voit moins bien qu’il y a quelque illogisme Ă  reconnaĂźtre la valeur informatrice de l’histoire pour analyser la construction des connaissances, tout en la contestant lorsqu’il s’agit de psychogenĂšse. Or la parentĂ© est Ă©troite entre ces deux sortes d’investigations. Pas seulement du fait que les Ă©tapes du savoir, comme on l’a dit, ne se succĂšdent pas simplement dans l’ordre linĂ©aire, ce qui laisserait Ă  penser que les plus Ă©lĂ©mentaires ne jouent plus aucun rĂŽle par la suite, mais parce que chaque stade ou pĂ©riode dĂ©bute par une rĂ©organisation de ce qu’elle hĂ©rite des prĂ©cĂ©dents, d’oĂč une intĂ©gration partielle jusqu’aux niveaux supĂ©rieurs de certaines des positions initiales : on en a vu tantĂŽt (sous II) un exemple Ă  propos de la notion de solide indĂ©formable, oĂč le caractĂšre empirique prĂȘtĂ© Ă  ce concept se serait conservĂ©, s’il avait Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ© psychologiquement, jusqu’en sa signification scientifique elle-mĂȘme, tandis que sa nature de construction dĂ©ductive s’est au contraire imposĂ©e parce que c’est en fait ainsi que cette propriĂ©tĂ© d’indĂ©formabilitĂ© s’est construite. La raison principale pour laquelle il y a parentĂ© entre l’épistĂ©mologie historico-critique et l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est que les deux sortes d’analyses conduisent tĂŽt ou tard, et quelle que soit la grande diffĂ©rence des matĂ©riaux utilisĂ©s, Ă  retrouver Ă  tous les niveaux le problĂšme des instruments et des mĂ©canismes semblables (abstractions rĂ©flĂ©chissantes, etc.) non pas seulement dans les interactions Ă©lĂ©mentaires entre sujets et objets, mais surtout dans la maniĂšre dont un niveau antĂ©rieur conditionne la formation du suivant, ce qui revient comme on va le voir Ă  se poser les mĂȘmes problĂšmes gĂ©nĂ©raux, communs Ă  tout dĂ©veloppement Ă©pistĂ©mique.

IV. Expérience et déduction

Le problĂšme le plus gĂ©nĂ©ral est naturellement celui que soulĂšve dĂ©jĂ  l’exemple prĂ©cĂ©dent, mais que l’on retrouve en tous les domaines : dĂ©terminer le rĂŽle de l’expĂ©rience et la part des constructions opĂ©ratoires du sujet dans l’élaboration des connaissances. À considĂ©rer entre autres le problĂšme des principes de conservation, il est banal de relever les deux sortes de considĂ©rations suivantes. D’une part, il s’agit d’exigences de la dĂ©duction elle-mĂȘme, car si tout se transforme Ă  la fois sans invariants, aucune infĂ©rence nĂ©cessaire ne demeure possible : c’est pourquoi Lavoisier a postulĂ© la conservation du poids dans les rĂ©actions chimiques, avant sa mesure ; c’est pourquoi Ă©galement la notion d’énergie potentielle s’impose indĂ©pendamment de toute mesure directe. Mais, d’autre part, les principes de conservation ont changĂ© de contenu, comme cela a Ă©tĂ© le cas avec la masse et l’énergie, en physique relativiste ou avec l’« action » en microphysique : c’est donc que l’expĂ©rience joue elle aussi un rĂŽle indispensable. D’oĂč la dĂ©claration de Poincaré : on sait toujours que quelque chose se conserve, mais c’est Ă  l’expĂ©rience Ă  indiquer quoi. Or, l’un des rĂ©sultats les plus instructifs des Ă©tudes psychogĂ©nĂ©tiques a Ă©tĂ© de montrer le caractĂšre non immĂ©diat des conservations les plus simples, comme celles qui sont liĂ©es Ă  une pure additivitĂ©, et de permettre de suivre pas Ă  pas la formation des opĂ©rations constitutives de tels invariants. Sur le premier point, on peut citer la non-conservation initiale du nombre 6 lorsque l’on modifie sans plus la disposition spatiale de sept Ă  dix objets, et que l’enfant (jusque vers sept ans) s’imagine que le nombre a augmentĂ© lorsqu’on espace quelque peu les Ă©lĂ©ments d’une rangĂ©e et que sa longueur est donc modifiĂ©e. Sur le second point, rappelons ce que l’on obtient lorsque l’on transforme en boudin une boulette de pĂąte Ă  modeler 7 : aprĂšs avoir niĂ© que la quantitĂ© de matiĂšre, le poids et le volume se conservent, les sujets en viennent Ă  considĂ©rer comme nĂ©cessaire que la quantitĂ© (ou substance totale) demeure invariante, tandis que le poids et le volume sont encore censĂ©s se modifier. Or, que peut ĂȘtre une quantitĂ© de matiĂšre, indĂ©pendamment de son poids et de son volume ? Ce n’est Ă  coup sĂ»r pas une donnĂ©e perceptive, ni mĂȘme perceptible, mais bien une exigence logique. De plus, il est possible de suivre sa formation. Au niveau de la non-conservation, le sujet voit naturellement dĂ©jĂ  que le changement de forme est dĂ» Ă  des dĂ©placements de parties, mais il n’interprĂšte ceux-ci que comme des productions nouvelles aux points d’arrivĂ©e, sans songer Ă  ce qui est alors soustrait aux points de dĂ©part : si, au lieu de pousser simplement du doigt les parties dĂ©placĂ©es, on enlĂšve un morceau de la boulette puis le replace, mais dans la direction d’un allongement, le sujet parvient plus aisĂ©ment Ă  admettre la conservation, ce qui confirme notre hypothĂšse. L’opĂ©ration constitutive en jeu pourrait donc ĂȘtre caractĂ©risĂ©e par la « commutabilité 8 » si nous entendons par lĂ  une Ă©galisation ou compensation entre ce qui est soustrait au dĂ©part et ajoutĂ© Ă  l’arrivĂ©e (indĂ©pendamment de l’ordre linĂ©aire propre Ă  la commutativitĂ©) : la gĂ©nĂ©ralitĂ© de ce processus infĂ©rentiel semble d’un certain intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique, car il subordonne l’invariance Ă  un systĂšme de compensations opĂ©ratoires qui en fournit la forme dĂ©ductive, quitte Ă  ce que l’expĂ©rience lui fasse correspondre les contenus adĂ©quats.

V. Instruments initiaux de la connaissance

Cela conduit Ă  un second grand problĂšme cognitif commun aux Ă©pistĂ©mologies historico-critique et gĂ©nĂ©tique : celui de la nature des rapports entre le sujet et les objets de sa connaissance, qu’il s’agisse d’objets logico-mathĂ©matiques ou physiques. Il n’est pas encore indiquĂ© de poser cette question en termes de grandes interprĂ©tations empiristes, aprioristes ou dialectiques, etc., bien qu’elle y conduise : il s’agit plus simplement d’établir de quelles sortes d’instruments le sujet se sert pour rĂ©soudre les problĂšmes, d’oĂč ils sont tirĂ©s, et comment ils s’élaborent. Or, Ă  considĂ©rer un systĂšme de connaissances en son Ă©tat d’achĂšvement (par exemple une fois axiomatisĂ©), on peut avoir l’impression que les connaissances ainsi systĂ©matisĂ©es se rĂ©duisent Ă  des Ă©noncĂ©s et le positivisme logique a mĂȘme Ă  ses dĂ©buts voulu faire du langage et de la perception la source de tous les instruments du savoir logico-mathĂ©matique et physique. Mais le problĂšme est naturellement d’examiner au moyen de quels instruments ont Ă©tĂ© acquises les connaissances avant ces formalisations, puisque celles-ci portent nĂ©cessairement sur un acquis prĂ©alable, sauf Ă  se cantonner dans la logique pure qui est, en quelque sorte, une formalisation de l’activitĂ© formalisante.

Notons nĂ©anmoins auparavant que, mĂȘme au plan de l’axiomatique stricte, on distingue encore une dualitĂ© de processus dont on peut admettre qu’elle est commune Ă  tous les domaines de connaissance et dont l’histoire permet de suivre les multiples manifestations : c’est la dualitĂ© des instruments comparatifs, ou mises en correspondances, et des instruments transformateurs, ou constructions opĂ©ratoires. En effet, d’une part, une axiomatique comporte un ensemble d’implications, qui sont, si p ⊃ q, etc., des correspondances injectives entre la vĂ©ritĂ© de p et celle de q, etc. Mais, d’autre part, les thĂ©orĂšmes, lorsqu’il ne s’agit pas d’implications Ă  partir d’un seul axiome, rĂ©sultent de la combinaison d’axiomes non redondants : en ce cas il y a « transformations », si nous nommons ainsi la construction de nouveaux contenus Ă  partir d’autres qui ne les comprenaient pas analytiquement. Effectivement, une composition d’axiomes distincts aboutit Ă  davantage que l’énumĂ©ration de ce que chacun d’eux contient sĂ©parĂ©ment et le produit de cette synthĂšse n’est donc pas analytique.

À considĂ©rer maintenant les connaissances antĂ©rieurement Ă  leur formalisation, on retrouve Ă  tous les niveaux la mĂȘme dualitĂ© entre les instruments comparatifs constituĂ©s par les correspondances et les opĂ©rations transformantes, mais avec solidaritĂ© croissante, en particulier dans la mesure oĂč les transformations ont pu ĂȘtre Ă©tudiĂ©es en elles-mĂȘmes. DĂšs les mathĂ©matiques grecques, il est fait usage de multiples opĂ©rations, dans les transformations d’une figure en vue d’une dĂ©monstration gĂ©omĂ©trique ou dans la manipulation des nombres, et il va de soi que n’importe quelle Ă©quation comporte un jeu de correspondances. Celles-ci ont mĂȘme Ă©tĂ© Ă©laborĂ©es jusqu’à une thĂ©orie complĂšte des proportions. Mais, faute d’une prise de conscience des transformations comme telles, les correspondances utilisĂ©es n’ont pas atteint le niveau intertransformationnel qu’elles ont prĂ©sentĂ© de façon explicite dans le cas de l’algĂšbre et de l’analyse infinitĂ©simale du xviie siĂšcle. DĂšs cette Ă©poque, on assiste alors Ă  la construction d’une multiplicitĂ© croissante de transformations reconnues en tant qu’opĂ©rations effectives et en solidaritĂ© Ă©troite avec les correspondances. Mais la thĂ©matisation finale des transformations en « structures » et des correspondances en « catĂ©gories » ne s’est rĂ©alisĂ©e qu’en deux temps, ce qui est une preuve supplĂ©mentaire et significative de leur dualitĂ©. L’un de nous a cherchĂ© Ă  montrer ailleurs que le retard de la thĂ©orie thĂ©matisĂ©e des secondes par rapport aux premiĂšres s’expliquait par le fait que, toute thĂ©matisation Ă©tant un systĂšme de comparaisons Ă  base de correspondances, la rĂ©flexion comparative portant sur les structures de transformations est directe, donc du premier degrĂ©, tandis que la thĂ©matisation des catĂ©gories suppose une rĂ©flexion sur les instruments rĂ©flexifs eux-mĂȘmes et est donc du second degrĂ©.

Si nous rappelons ces donnĂ©es, c’est qu’il y a lĂ  un bon exemple de processus historiques qui peuvent ĂȘtre Ă©clairĂ©s par la psychogenĂšse. Tout d’abord, les faits qu’elle met en Ă©vidence prouvent de façon dĂ©cisive que les instruments initiaux de la connaissance ne sont ni la perception ni le langage, mais bien les actions sensori-motrices en leurs schĂšmes, ceux-ci dominant dĂšs le dĂ©part les perceptions et ne se verbalisant en concepts ou ne s’intĂ©riorisant en opĂ©rations de pensĂ©e que beaucoup plus tard. Or, chaque schĂšme d’action est source de correspondances dans la mesure oĂč il est appliquĂ© Ă  des situations ou objets nouveaux, tandis que la coordination des schĂšmes est source de transformations en tant qu’engendrant de nouvelles possibilitĂ©s d’actions. Il y a donc, dĂšs les dĂ©buts, dualitĂ© mais solidaritĂ© possible entre les correspondances et les transformations. Seulement il s’y ajoute ce fait essentiel que la prise de conscience Ă©tant d’abord orientĂ©e vers l’extĂ©rieur (rĂ©sultats des actions) et non pas vers l’intĂ©rieur (coordinations endogĂšnes des actions), les correspondances sont longtemps indĂ©pendantes des transformations, avant que toutes deux entrent en interaction. Nous trouvons donc Ă  cet Ă©gard une situation pouvant ĂȘtre mise en parallĂšle avec celle des dĂ©buts de la pensĂ©e scientifique et pour les mĂȘmes raisons car les lois de la prise de conscience semblent gĂ©nĂ©rales et expliquent en outre pourquoi, Ă  tous les niveaux, la thĂ©matisation d’une opĂ©ration est toujours ultĂ©rieure Ă  une phase d’utilisation non rĂ©flexive.

VI. Construction et préformation

Un troisiĂšme grand problĂšme Ă  propos duquel la comparaison de l’histoire avec la psychogenĂšse est instructive revient Ă  Ă©tablir dans quelle mesure une connaissance nouvelle Ă©tait prĂ©formĂ©e ou si elle relĂšve d’une construction effective, susceptible elle-mĂȘme d’avoir Ă©tĂ© prĂ©dĂ©terminĂ©e. Il peut paraĂźtre curieux de soulever une telle question Ă  propos de psychogenĂšse, car, pour le sens commun, l’enfant n’invente rien et reçoit par Ă©ducation tout ce qu’il apprend. Or, la meilleure preuve de la faussetĂ© de cette thĂšse est le dĂ©veloppement spectaculaire auquel on assiste au cours des dix-huit premiers mois de la vie, alors que l’enfant ne parle pas encore et n’est dressĂ© qu’à un petit nombre de conduites : cependant les progrĂšs de son intelligence et la construction de l’espace, des objets permanents, de la causalitĂ©, etc., tĂ©moignent d’une multiplication surprenante d’inventions et de dĂ©couvertes. Il en rĂ©sulte que, dĂšs cette pĂ©riode, le problĂšme se pose de savoir s’il s’agit lĂ  de nouveautĂ©s successives, de l’exĂ©cution d’un programme hĂ©rĂ©ditaire ou encore de l’actualisation des possibilitĂ©s impliquĂ©es dĂšs le dĂ©part en des sortes d’intuitions synthĂ©tiques a priori.

Sur le terrain des sciences dĂ©ductives, le problĂšme est d’une grande difficultĂ© car, aussi crĂ©atrice que paraisse une invention au moment oĂč elle se fait, ses rĂ©sultats, une fois dĂ©montrĂ©s, sont devenus si « nĂ©cessaires » que l’on ne peut s’empĂȘcher d’y voir la dĂ©couverte d’objets ou de relations qui existaient auparavant. Aussi bien, mĂȘme sans faire appel Ă  un sujet transcendantal ou transcendant qui dĂ©tiendrait en son sein toutes les vĂ©ritĂ©s logico-mathĂ©matiques, les mathĂ©maticiens sont-ils presque toujours peu ou prou platoniciens. Mais, dans ce cas, oĂč faut-il situer les « ĂȘtres » mathĂ©matiques et comment les concevoir ? Or, la notion de ces « ĂȘtres » s’est profondĂ©ment modifiĂ©e dans la science contemporaine : n’importe quelle opĂ©ration ou n’importe quel morphisme est un tel « ĂȘtre » au mĂȘme titre qu’un nombre ou qu’une figure, auquel cas on voit mal ce que sont une opĂ©ration ou une comparaison par correspondances sans un sujet qui opĂšre ou qui compare. S’agit-il alors d’un monde de constructions « possibles » ? Mais l’ensemble de « tous » les possibles est une notion antinomique et ce qui est donnĂ© ne consiste qu’en de continuelles ouvertures sur de nouvelles possibilitĂ©s. Cela ramĂšnerait donc Ă  un constructivisme, sauf qu’à chaque ouverture nouvelle il faut une fois de plus se demander si elle n’était pas prĂ©dĂ©terminĂ©e.

Il n’y a donc en fait que deux attitudes cohĂ©rentes : situer les « ĂȘtres » mathĂ©matiques en dehors de la nature et faire alors de celle-ci, avec G. Juvet 9, un trĂšs petit secteur de l’univers de ces ĂȘtres, ou les considĂ©rer comme appartenant Ă  la nature et relevant donc de processus temporels, mais atteignant l’intemporel une fois atteint le niveau des nĂ©cessitĂ©s intrinsĂšques, lesquelles demeurent permanentes Ă  partir de leur constitution. Mais si l’on rattache ainsi les formes logico-mathĂ©matiques Ă  l’esprit humain, il reste qu’on peut encore les considĂ©rer soit comme prĂ©dĂ©terminĂ©es en vertu d’une programmation hĂ©rĂ©ditaire, soit comme le rĂ©sultat de constructions successives et chaque fois novatrices.

C’est ici que s’impose le recours Ă  l’histoire et Ă  la psychogenĂšse : la premiĂšre montre sans ambiguĂŻtĂ© que la nĂ©cessitĂ© Ă©volue (que reste-t-il aujourd’hui de ce qui semblait « nĂ©cessaire » aux Grecs ?) et la seconde peut nous renseigner sur la maniĂšre dont elle se constitue sous ses formes les plus simples. Or, s’agissant de choisir entre l’innĂ©itĂ© et la construction et Ă©tant entendu que l’esprit humain est un produit de l’organisation biologique avant que ne prĂ©domine la culture collective, les faits semblent indiquer que le mĂ©canisme organique jouant le rĂŽle fondamental en cette genĂšse n’est pas l’hĂ©rĂ©ditĂ©, mais bien un systĂšme d’autorĂ©gulations. ConsidĂ©rer les structures mathĂ©matiques comme innĂ©es soulĂšverait, en effet, les plus graves problĂšmes biologiques et n’éclaircirait en rien le mystĂšre de leur nature, tandis que le mĂ©canisme mĂȘme des rĂ©gulations, avec leurs compositions et la direction rĂ©troactive des feedbacks, semble dĂ©jĂ  prĂ©parer les structures opĂ©ratoires avec leur rĂ©versibilitĂ©. D’autre part, les trĂšs longs et laborieux tĂątonnements qui prĂ©cĂšdent, au cours de la psychogenĂšse, la construction des invariants, de la transitivitĂ© et de la rĂ©cursivitĂ© elle-mĂȘme seraient difficilement comprĂ©hensibles si ces propriĂ©tĂ©s opĂ©ratoires fondamentales Ă©taient programmĂ©es hĂ©rĂ©ditairement, leur constitution relativement tardive (aux environs de sept ans) ne tenant alors qu’à la lenteur des maturations nerveuses. Cela est d’autant moins vraisemblable que, selon les dispositifs expĂ©rimentaux utilisĂ©s, on peut accĂ©lĂ©rer ou ralentir ces constructions. Or, une fois que celles-ci deviennent possibles, il s’ensuit plus ou moins rapidement des gĂ©nĂ©ralisations et parfois jusqu’à l’infini. À cinq ans et demi dĂ©jĂ  un sujet 10, admettant que si n = n’ on a alors n + 1 = n + 1, priĂ© de prĂ©voir ce qui se passerait si l’on continuait « trĂšs longtemps », a rĂ©pondu : « Quand on sait pour une fois, on sait pour toujours. » C’est ce passage de la construction temporelle Ă  la nĂ©cessitĂ© intemporelle qui va de soi en une perspective constructiviste, mais qui soulĂšverait le problĂšme insoluble de la localisation de l’infini si celui-ci ne tenait pas Ă  l’itĂ©ration illimitĂ©e d’un « acte » et devait consister en un « ĂȘtre » prĂ©dĂ©terminĂ© dans un programme hĂ©rĂ©ditaire ou dans une rĂ©alitĂ© platonicienne dont personne n’a jamais pu dire par quel mĂ©canisme mental on peut l’atteindre.

Tous les faits qui seront dĂ©crits dans cet ouvrage, en montrant les analogies entre les constructions historiques et les processus psychogĂ©nĂ©tiques, confirmeront, par ailleurs, une vĂ©ritĂ© bien connue et qui est Ă©clairante quant au choix entre l’hypothĂšse constructiviste et celle de la prĂ©formation : c’est que, avant la thĂ©matisation d’une structure, ses opĂ©rations constitutives interviennent dĂ©jĂ  Ă  titre instrumental dans la phase antĂ©rieure de construction, de telle sorte que la construction s’appuie en fait sur la structure en devenir, de mĂȘme que la saturation de celle-ci suppose son intĂ©gration en une structure supĂ©rieure plus forte. Ces faits, relevant Ă  la fois de la construction temporelle et de la thĂ©orie intemporelle des limites de la formalisation, montrent la parentĂ© de ces deux sortes de considĂ©rations apparemment hĂ©tĂ©rogĂšnes et la nĂ©cessitĂ© de concevoir tous les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques comme ne devant leur existence qu’à des actes et non pas Ă  un donnĂ© indĂ©pendant du sujet.

VII. Chemins diffĂ©rents et leurs points d’arrivĂ©e

Mais, si les « ĂȘtres » mathĂ©matiques sont engendrĂ©s par les constructions du sujet et si les vĂ©ritĂ©s physiques sont subordonnĂ©es Ă  la fois Ă  ces constructions et aux possibilitĂ©s d’actions des expĂ©rimentalistes, n’en rĂ©sulte-t-il pas cette consĂ©quence, apparemment inquiĂ©tante, que puisque l’état d’arrivĂ©e d’un systĂšme cognitif dĂ©pend du chemin qui y a conduit un mĂȘme Ă©tat ne saurait ĂȘtre atteint par des chemins diffĂ©rents : cela reviendrait Ă  dire qu’un objet x, rĂ©el ou de pensĂ©e, ne serait pas le mĂȘme x mais un autre (x’), si le trajet tx n’avait pas Ă©tĂ© suivi et avait Ă©tĂ© remplacĂ© par t’ ne pouvant conduire qu’à x’. On pourrait ainsi concevoir que, si nos connaissances physiques avaient dĂ©butĂ© sur le terrain biophysique au lieu des domaines inorganiques, nous aurions peut-ĂȘtre abouti Ă  une autre physique en la subordonnant dĂšs le dĂ©part Ă  la notion de champ ou de « structure dissipative » au sens de Prigogine 11 ; ou qu’une autre mathĂ©matique eĂ»t Ă©tĂ© possible si les Grecs Ă©taient partis de postulats non euclidiens ou non archimĂ©diens.

En revanche, si l’on conteste ces suppositions et que l’on attribue Ă  l’esprit humain une seule physique ou une seule mathĂ©matique possible, cela nous ramĂšnerait Ă  l’hypothĂšse d’une prĂ©dĂ©termination des connaissances. Il semble donc que nous soyons en prĂ©sence d’une alternative inĂ©luctable : ou une diversitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšne des chemins et rĂ©sultats possibles ou la prĂ©formation du savoir.

Cependant, on peut se refuser Ă  accepter un tel dilemme pour cette double raison que des rĂ©sultats diffĂ©rents obtenus par des chemins distincts seront tĂŽt ou tard coordonnables au moyen de transformations plus ou moins complexes entre x et x’ mais que les coordinations transformantes ne sont possibles qu’aprĂšs coup et ne peuvent donc pas ĂȘtre prĂ©formĂ©es. La confiance en l’intervention de telles coordinations se fonde sur le fait que la nature (ou le « monde ») existe et que, si peu statique soit-elle, puisqu’elle comporte une continuelle Ă©volution des ĂȘtres et de l’esprit, elle n’est pas contradictoire pour autant. Or, au sein de cette nature, il se prĂ©sente deux sortes de jonctions entre l’esprit et la rĂ©alitĂ© physique, ce qui assure leur interaction, et cela mĂȘme sous une forme quasi circulaire : une jonction terminale qui permet au sujet de faire des expĂ©riences sur le monde extĂ©rieur et une jonction initiale reliant son esprit Ă  son organisme et celui-ci aux structures du monde physique avec lesquelles il est en continuelle interaction. Il en rĂ©sulte que mĂȘme si les constructions de l’esprit dĂ©passent trĂšs largement (voire « infiniment ») les frontiĂšres des phĂ©nomĂšnes, il peut y avoir accord entre eux deux et, lorsque des chemins diffĂ©rents de recherches ont abouti Ă  des rĂ©sultats apparemment incompatibles, on peut toujours espĂ©rer qu’ils seront coordonnables, moyennant l’invention de nouveaux instruments cognitifs 12. Un bon exemple est celui de l’onde et de la particule microphysique : d’abord conçues comme s’excluant l’une l’autre, puis comme simplement associĂ©es, leurs relations demeurent aujourd’hui pleines de mystĂšre, mais on reste certain de pouvoir les expliquer tĂŽt ou tard. Or, de telles coordinations ne sauraient ĂȘtre conçues comme prĂ©dĂ©terminĂ©es, et cela pour deux raisons dont l’une tient Ă  l’esprit et l’autre Ă  la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure elle-mĂȘme. La premiĂšre rĂ©sulte du fait que les termes Ă  coordonner sont nouveaux et variables, de telle sorte que leurs relations ne peuvent ĂȘtre Ă©tablies que par des constructions aprĂšs coup. La seconde est que, aussi dynamique et riche en transformations que soit la nature, elle ne procĂšde elle aussi que par ouvertures successives sur des variations nouvelles en fonction de modifications Ă©galement situĂ©es dans le temps : dire que toutes les combinaisons concevables sont prĂ©formĂ©es dans un ensemble initial de « tous » les possibles est donc dĂ©nuĂ© de signification, d’autant plus que le « tous » ne constitue qu’une rĂ©union conçue comme elle-mĂȘme « possible », mais en un sens se rĂ©fĂ©rant Ă  la fois Ă  cette classe et Ă  ses sous-classes.

VIII. La notion de « fait »

La question des rapports entre les faits et les interprĂ©tations se posera sans cesse dans les pages qui vont suivre et qui porteront en majeure partie sur l’épistĂ©mologie de la physique. Il peut donc ĂȘtre utile de prĂ©ciser en cette introduction les problĂšmes que soulĂšve la notion mĂȘme de « fait ».

Un observable, aussi Ă©lĂ©mentaire soit-il, suppose dĂ©jĂ  bien davantage qu’un enregistrement perceptif, car la perception comme telle est elle-mĂȘme subordonnĂ©e aux schĂšmes de l’action : ces derniers, comportant une logicisation par le jeu mĂȘme de leurs mises en relations, emboĂźtements, etc., constituent alors le cadre de tout observable ; celui-ci est donc dĂšs l’abord le produit de l’union entre un contenu donnĂ© par l’objet et une forme exigĂ©e par le sujet Ă  titre d’instrument nĂ©cessaire de toute constatation. Or, si cela est vrai dĂšs l’enregistrement, il va de soi que le rĂŽle de telles constructions du sujet devient de plus en plus important lorsque, de lĂ , on passe aux diffĂ©rents paliers de l’interprĂ©tation, et nous allons rappeler qu’il en existe, en effet, plusieurs jusqu’aux niveaux terminaux caractĂ©risĂ©s par la recherche de l’explication causale.

On peut donc considĂ©rer le « fait » — qu’il s’agisse d’une propriĂ©tĂ©, d’une action ou d’un Ă©vĂ©nement quelconque — comme un observable Ă  partir du moment oĂč il est « interprĂ©té », c’est-Ă -dire revĂȘtu d’une signification relative Ă  un contexte plus large, tandis que celle d’un simple observable (car toute assimilation confĂšre dĂ©jĂ  une signification) peut rester entiĂšrement locale dans l’espace et mĂȘme dans le temps. Un fait est donc Ă  son tour et toujours le produit de la composition entre une part fournie par les objets et une autre construite par le sujet. L’intervention de ce dernier est si importante qu’elle peut aller jusqu’à une dĂ©formation ou mĂȘme un refoulement de l’observable, ce qui dĂ©nature alors le fait en fonction de l’interprĂ©tation. C’est ainsi que les enfants, pour atteindre une boĂźte avec un caillou attachĂ© au bout d’une ficelle que l’on fait tourner en un grand cercle (il s’agit donc d’une sorte de fronde 13), savent assez vite lĂącher le caillou tangentiellement (trois heures ou neuf heures si l’on reprĂ©sente le cercle par un cadran horaire), mais, lorsqu’on les interroge sur ce qu’ils ont fait, ils croient avoir libĂ©rĂ© le projectile face Ă  la boĂźte (donc Ă  douze heures sur le cadran) : il y a donc lĂ  une dĂ©formation de l’observable en fonction d’une fausse interprĂ©tation, selon laquelle le mobile ne peut atteindre son but que s’il est lancĂ© perpendiculairement. De nombreux autres exemples pourraient ĂȘtre citĂ©s au plan de la psychogenĂšse, mais chacun accordera que l’on retrouve une attitude analogue dans l’histoire des sciences lorsqu’un chercheur, avant d’accepter un fait qui dĂ©ment une thĂ©orie, essaie par tous les moyens d’en attĂ©nuer la portĂ©e : Planck lui-mĂȘme, ayant dĂ©couvert son premier exemple de quanta, a cherchĂ© pendant quelques annĂ©es oĂč pouvait se trouver ce qu’il croyait ĂȘtre une erreur, avant de se dĂ©cider Ă  reconnaĂźtre le fait. Si l’interprĂ©tation du sujet est ainsi bien claire alors mĂȘme qu’elle est erronĂ©e, elle n’en est pas moins nĂ©cessaire Ă  la constitution du fait lorsqu’elle est correcte, quel qu’en soit le niveau : la chute d’une pomme est un fait pour un paysan qui y voit la rĂ©action normale d’un fruit mĂ»r, aussi bien que pour Newton qui, dit-on, y a reconnu un exemple de gravitation.

Mais si l’interprĂ©tation propre Ă  la constitution du fait montre dĂ©jĂ  qu’à tous les paliers celui-ci est solidaire d’un systĂšme de concepts ou de schĂšmes sensori-moteurs, il convient nĂ©anmoins de prĂ©ciser que ce type d’interprĂ©tation, quoique supĂ©rieur Ă  la simple assimilation servant Ă  l’enregistrement de l’observable, n’est que le moins complexe d’une sĂ©rie hiĂ©rarchique conduisant Ă  l’objet, Ă  la lĂ©galitĂ© et finalement Ă  l’interprĂ©tation causale, c’est-Ă -dire explicative. Les observables peuvent se contenter d’un seul schĂšme pour ĂȘtre enregistrĂ©s, quitte Ă  le diffĂ©rencier par accommodation en cas d’obligation. Nous admettons, par contre, qu’il y a « fait » Ă  partir du moment oĂč un systĂšme de schĂšmes devient nĂ©cessaire : dire que cette pomme est tombĂ©e, que cette montagne est couverte de forĂȘts ou que le soleil s’est couchĂ© Ă  telle heure en cet endroit et Ă  telle date, ce sont dĂ©jĂ  des faits, supposant tous des coordinations de concepts. Mais, s’il y a lĂ  un progrĂšs par rapport aux observables constitutifs, nous sommes encore loin d’une thĂ©orie dĂ©ductive, causale ou mĂȘme seulement lĂ©gale.

Avant d’y arriver, notons encore que l’« objet » se constitue en interaction avec les faits, donc au mĂȘme niveau mais selon une dualitĂ© de significations. La formation de l’objet suppose une coordination de faits, ce qui est Ă©vident lors des dĂ©buts sensori-moteurs de sa permanence, avec l’intervention des positions, successions, etc., permettant la recherche de l’objet masquĂ© par un Ă©cran. Mais rĂ©ciproquement un fait, en tant que solidaire d’un systĂšme de schĂšmes, n’acquiert la signification Ă©largie le distinguant d’un observable que s’il exprime des propriĂ©tĂ©s ou des actions d’objets. On peut donc considĂ©rer l’objet comme une synthĂšse de faits rattachĂ©s Ă  un mĂȘme substrat et les faits comme l’expression de relations ou d’actions entre objets ou intĂ©rieures Ă  l’un d’eux (mais en ce cas avec correspondances possibles par rapport Ă  d’autres).

IX. Légalité et causalité

Cela dit, le progrĂšs ultĂ©rieur dans les interprĂ©tations que comporte la constitution des faits sera naturellement dĂ» Ă  une gĂ©nĂ©ralisation aboutissant Ă  l’établissement de « faits gĂ©nĂ©raux ». Or, un fait gĂ©nĂ©ral n’est pas autre chose qu’une loi. Cela est vrai dĂšs les niveaux Ă©lĂ©mentaires, mĂȘme si sa logicisation demeure qualitative, par exemple lorsqu’un bĂ©bĂ© dĂ©couvre que tout objet suspendu peut ĂȘtre balancĂ©. Mais, mĂȘme hautement mathĂ©matisĂ©e, une loi physique demeure Ă  l’état de fait gĂ©nĂ©ral, tant que sa gĂ©nĂ©ralitĂ© reste de nature inductive et ne rĂ©sulte pas encore de connexions nĂ©cessaires : en effet, la mathĂ©matisation en jeu ne consiste en cette situation qu’en un ensemble de formes « appliquĂ©es » par le physicien Ă  un contenu fourni par l’expĂ©rience et, si l’emploi de telle forme est Ă  des degrĂ©s divers dictĂ© par la nature de son contenu, celui-ci n’est par contre pas encore revĂȘtu de caractĂšres nĂ©cessaires tant qu’il n’est pas insĂ©rĂ© en un systĂšme de relations causales. Or celles-ci dĂ©passent les frontiĂšres des faits et des lois puisqu’elles reviennent Ă  considĂ©rer un fait comme Ă©tant Ă  la fois consĂ©quence obligĂ©e d’autres faits et source de nouvelles transformations. L’interprĂ©tation en jeu dans la construction d’un modĂšle causal est donc d’un niveau hiĂ©rarchique supĂ©rieur Ă  celui de l’interprĂ©tation constitutive des faits et des lois, bien que pouvant dĂ©buter en simultanĂ©itĂ© chronologique avec elle : ce que l’interprĂ©tation causale apporte de neuf est alors prĂ©cisĂ©ment la nĂ©cessitĂ© « attribuĂ©e » aux sĂ©quences en leur contenu mĂȘme, et cette nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque est bien distincte de l’obligation d’appliquer telle forme logico-mathĂ©matique Ă  tel contenu, celui-ci demeurant en ce cas simplement constatĂ© et non pas encore expliquĂ©. Rappelons surtout que la nĂ©cessitĂ© des sĂ©quences est autre chose que leur gĂ©nĂ©ralitĂ© et que lorsqu’on parle de « lois causales » pour dĂ©signer des sĂ©quences simplement rĂ©guliĂšres (donc dĂ©jĂ  gĂ©nĂ©rales), il y a abus de langage : la causalitĂ© n’exprime pas seulement le « fait » que B succĂšde « toujours » Ă  A, mais prĂ©tend dĂ©gager le mode de transformation conduisant de A Ă  B, par exemple le transfert de mv et de œmv2 d’une boule Ă  la suivante lors d’une propulsion.

Il importe donc de prĂ©ciser les diffĂ©rences entre la loi et la cause, et, pour ce faire, d’analyser la nature des intermĂ©diaires entre les infĂ©rences lĂ©gales et la dĂ©duction causale. L’établissement de faits gĂ©nĂ©raux ou lois peut, en effet, donner lieu Ă  deux sortes distinctes d’infĂ©rences. Il y a d’abord l’infĂ©rence inductive qui permet au physicien de mettre en correspondance ses mesures et d’en dĂ©gager les rapports gĂ©nĂ©raux sous la forme d’équations fonctionnelles. Celles-ci constituent donc des formes « appliquĂ©es » aux contenus et dont le choix est obligĂ© par eux, mais sans que ceux-ci, simplement constatĂ©s, soient encore nĂ©cessaires en eux-mĂȘmes. D’autre part, les lois Ă©tant ainsi Ă©tablies, il est possible grĂące Ă  de nouvelles infĂ©rences de les coordonner en un systĂšme dĂ©ductif tel que les lois particuliĂšres soient insĂ©rĂ©es en des lois plus gĂ©nĂ©rales. En ce cas, les formes sont reliĂ©es par des connexions nĂ©cessaires, tout en demeurant Ă  l’état de formes appliquĂ©es et simplement dĂ©terminĂ©es par leurs contenus. Quant Ă  ceux-ci, leurs degrĂ©s divers de gĂ©nĂ©ralitĂ© constatĂ©e (mais seulement constatĂ©e) permettent la constitution d’emboĂźtements inclusifs, mais sans en fournir les raisons intrinsĂšques, donc l’explication.

La causalitĂ© dĂ©bute, en revanche, lorsque les transformations jusque-lĂ  dĂ©crites Ă  titre de « faits » peuvent ĂȘtre coordonnĂ©es en des structures totales dont les lois de composition subordonnent les emboĂźtements Ă  des transformations opĂ©ratoires nĂ©cessairement solidaires en tant que systĂšmes fermĂ©s, comportant chacun sa propre logique : telle la structure de groupe. Il y a en ce cas passage des rapports inclusifs Ă  des rapports constructifs, ou plus prĂ©cisĂ©ment Ă  une classification de modĂšles algĂ©briques ainsi constituĂ©s qui deviennent de ce fait explicatifs. Mais, comme on le voit, les relations entre formes et contenus sont modifiĂ©es : c’est le contenu lui-mĂȘme qui devient le siĂšge et la source des connexions nĂ©cessaires, puisque les objets, relations et transformations du rĂ©el (donc de ce contenu) ne sont plus simplement interprĂ©tĂ©s par une traduction possible dans les formes logico-mathĂ©matiques du sujet, mais qu’ils deviennent les opĂ©rateurs de la structure algĂ©brique acceptĂ©e par ce rĂ©el. Telle est la forme supĂ©rieure de la sĂ©rie des interprĂ©tations qui dĂ©bute avec le « fait », et nous pouvons donc la caractĂ©riser en disant qu’en ce cas les opĂ©rations en jeu ne sont plus simplement « appliquĂ©es » aux objets, mais leur sont « attribuĂ©es » en tant qu’intĂ©rieures Ă  la structure algĂ©brique du systĂšme rĂ©el. Certes, ce systĂšme n’est connu du sujet qu’à travers les modĂšles qu’il en construit et qui englobent les lois Ă©tablies, de telle sorte que les opĂ©rations maintenant attribuĂ©es peuvent ĂȘtre en partie les mĂȘmes que celles dont le statut ne relevait que des applications : mais ce qui est nouveau et ce qui dĂ©finit le propre de la causalitĂ© est leur intĂ©gration en des structures caractĂ©risĂ©es par la nĂ©cessitĂ© interne de leurs compositions.

PrĂ©cisons en outre que l’explication causale est Ă  son tour susceptible de degrĂ©s et d’approximations successifs, comme la lĂ©galitĂ© elle-mĂȘme : lorsque est dĂ©gagĂ©e la transformation expliquant le passage de A Ă  B, la question se pose de savoir pourquoi il en est ainsi et Ă  un nouveau progrĂšs du « comment » succĂ©dera un nouveau « pourquoi », etc. Il en rĂ©sulte des structurations intermĂ©diaires, que les uns trouvent dĂ©jĂ  explicatives, tandis que d’autres auteurs n’y voient qu’une lĂ©galitĂ© plus poussĂ©e. Un bon exemple est celui des premiers modĂšles mĂ©tĂ©orologiques construits par V. Neumann et J. Charney Ă  l’aide du premier ordinateur. Certains des spĂ©cialistes n’y ont vu qu’un systĂšme d’équations permettant des prĂ©visions et ne dĂ©passant donc pas le niveau de la lĂ©galitĂ©. D’autres ont trouvĂ© explicatives les transformations en jeu, du fait que les variables se rĂ©fĂ©raient Ă  toute la physique (notamment Ă  l’hydrodynamique et Ă  la thermodynamique). En notre langage, cela revient Ă  dire que les premiers, se centrant sur la forme, n’y ont aperçu que des opĂ©rations « appliquĂ©es », tandis que les seconds, considĂ©rant suffisant l’engagement du contenu, y ont reconnu des opĂ©rations « attribuĂ©es » aux processus rĂ©els eux-mĂȘmes, opinion qui a prĂ©valu depuis.

X. Découverte et justification

Le point de vue qui sera dĂ©veloppĂ© tout au long de cet ouvrage est en accord avec l’une des affirmations fondamentales de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique : la nature constructiviste de notions telles que validitĂ©, nĂ©cessitĂ©, justification de la connaissance.

Une telle affirmation s’oppose Ă  celle des auteurs appartenant aux Ă©coles positiviste et nĂ©o-positiviste, qui ont exercĂ© au cours de la premiĂšre moitiĂ© du xxe siĂšcle une influence dĂ©cisive sur la philosophie des sciences, particuliĂšrement dans les milieux anglo-saxons. L’expression la plus caractĂ©ristique de la position nĂ©o-positiviste Ă  l’égard de cette question se trouve dans l’ouvrage de Reichenbach : Experience and Prediction 14.

Reichenbach introduit une distinction radicale entre ce qu’il appelle « le contexte de la dĂ©couverte » (context of discovery) et « le contexte de la justification » (context of justification). Le premier est relatif aux processus des dĂ©couvertes scientifiques, Ă  la façon dont l’homme de science conçoit un nouveau concept, construit une nouvelle thĂ©orie ou trouve une explication pour un phĂ©nomĂšne qui n’en avait pas jusqu’alors. Le deuxiĂšme, en revanche, ne se rĂ©fĂšre qu’au mode de validation d’un concept ou d’une thĂ©orie scientifique, autrement dit Ă  sa justification rationnelle, sa lĂ©gitimation Ă  l’intĂ©rieur de l’ensemble des connaissances acceptĂ©es.

L’étude du contexte de la dĂ©couverte appartient Ă  la psychologie et Ă  l’histoire ; il est, d’aprĂšs Reichenbach, Ă©tranger Ă  la philosophie des sciences, celle-ci tenant compte seulement du contexte de la justification. À partir de cette distinction, une consĂ©quence se dĂ©gage : pour valider la connaissance il faut la dĂ©pouiller de toutes les connotations qu’elle a pu acquĂ©rir pendant le processus de la dĂ©couverte. La justification exige donc une vĂ©ritable reconstruction de la connaissance, visant Ă  mettre en Ă©vidence sa cohĂ©rence (du point de vue de sa logique interne) et sa confirmabilitĂ© (du point de vue de son adĂ©quation Ă  la rĂ©alitĂ©).

Le but de la philosophie des sciences deviendrait ainsi la reconstruction rationnelle de la pensée scientifique.

Une des objections immédiates à une telle position consiste à montrer que la théorie ne fournit, en aucune de ses formulations, un fondement à ses propres affirmations, une méthode garantissant sa validité. Pourtant les difficultés principales pour accepter cette position se trouvent ailleurs.

Toute thĂ©orie qui introduit une dichotomie entre processus constructifs et mĂ©thodes de validation dans l’élaboration des thĂ©ories scientifiques fait rĂ©fĂ©rence, explicitement ou implicitement, au sujet connaissant, en lui attribuant un rĂŽle particulier tout au long du processus. Ceci est d’ailleurs vrai pour toute Ă©pistĂ©mologie. Ce qui n’est pas clair, c’est la part qui revient au sujet dans le processus de l’acquisition de connaissances.

Si l’on fait rĂ©fĂ©rence Ă  un sujet « naturel », il est nĂ©cessaire de vĂ©rifier si ce qu’on dit de lui correspond Ă  la rĂ©alitĂ© (il suffit de rappeler la critique souvent adressĂ©e aux thĂ©ories empiristes de la connaissance : le rĂŽle attribuĂ© par elles au sujet dans l’acquisition de connaissances n’a jamais Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ© empiriquement).

Si, en revanche, on fait référence à un sujet « idéal », dont les normes sont conçues et formulées selon un autre type de spéculation philosophique, il devient nécessaire de montrer quels sont les critÚres de validité utilisés pour accepter de telles conclusions épistémologiques, quelles sont les raisons pour remplacer un sujet « naturel » par un sujet « idéal », et quelles sont les relations entre les deux.

Il est intĂ©ressant de noter que l’analyse comparative des thĂ©ories Ă©pistĂ©mologiques permet de dĂ©gager une trĂšs grande variĂ©tĂ© de caractĂšres propres au sujet de la connaissance, caractĂšres malheureusement assez contradictoires entre eux.

L’idĂ©e des deux « contextes » proposĂ©e par Reichenbach a trouvĂ© des opposants parmi les philosophes des sciences contemporains. Kuhn en est un des plus reprĂ©sentatifs ; il voit dans l’histoire des thĂ©ories scientifiques un Ă©lĂ©ment essentiel pour rendre compte de leur acceptabilitĂ© et de leur justification.

Nous nous rĂ©fĂ©rerons en dĂ©tail Ă  la position de Kuhn dans le chapitre IX, « Science, psychogenĂšse et idĂ©ologie ». Pour le moment, il suffit de signaler que sa position prĂȘte, dans un certain sens, aux mĂȘmes critiques. En effet, Kuhn cherche les fondements normatifs utilisĂ©s par les « constructeurs » des diffĂ©rentes branches de la connaissance dans leur dĂ©veloppement cognitif spontanĂ©. Mais alors il devient nĂ©cessaire de dĂ©cider si les spĂ©cialistes des diverses disciplines scientifiques sont ou non des reprĂ©sentants authentiques du sujet « naturel ». Dans l’affirmative, ils ne feraient que prolonger les mĂ©canismes et les normes rationnels de tout sujet naturel. Dans la nĂ©gative, les savants constitueraient une classe Ă  part, diffĂ©rente de celle des sujets « naturels » ; leurs activitĂ©s cognitives obĂ©iraient Ă  des normes Ă©pistĂ©mologiques autres que celles de la pensĂ©e non scientifique.

Ceux qui admettent qu’un homme de science utilise et applique des normes prĂ©cises Ă  toutes les Ă©tapes de son travail (dĂ©couverte, invention, vĂ©rification, explication), pour tout ce qu’il rĂ©alise effectivement, peuvent difficilement fournir des indications prĂ©cises sur ce que sont ces normes. Les hommes de science ne sont que partiellement conscients de ce qu’ils font. Mis Ă  part ceux qui ont Ă©tudiĂ© spĂ©cifiquement les fondements thĂ©oriques de leur discipline, il s’avĂšre que les savants les plus originaux sont susceptibles de soutenir des idĂ©es incomplĂštes, voire fausses, quant Ă  la nature des structures de pensĂ©e. Bon nombre de physiciens, positivistes orthodoxes, ont effectuĂ© leurs dĂ©couvertes par des procĂ©dĂ©s allant Ă  l’encontre des affirmations positivistes les plus fondamentales. Tout au long de l’histoire, des savants ont utilisĂ© des structures de pensĂ©e sans mĂȘme en avoir pris conscience. Un exemple classique : Aristote a utilisĂ© la logique des relations, tout en l’ignorant dans la construction de sa propre logique.

Il y a donc un long chemin Ă  parcourir entre, d’une part, l’utilisation spontanĂ©e et inconsciente de structures, et, d’autre part, leur prise de conscience. Une premiĂšre et souvent considĂ©rable difficultĂ© est celle de dĂ©terminer les normes effectivement utilisĂ©es par le sujet, mĂȘme par un homme de science : il faut saisir les opĂ©rations effectives Ă  l’Ɠuvre dans ses actions, mĂȘme si leur prise de conscience ne porte que sur des fragments parfois dĂ©formĂ©s, mal enregistrĂ©s et incomplets.

La prise en considĂ©ration de l’évolution des thĂ©ories scientifiques dans un cadre tel que celui de Kuhn doit faire face aussi Ă  une autre difficulté : toute connaissance, si nouvelle soit-elle, n’est jamais un fait premier, totalement indĂ©pendant de ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Elle n’est que rĂ©organisation des connaissances, ajustements, corrections, adjonctions. MĂȘme des donnĂ©es expĂ©rimentales inconnues jusqu’à un certain moment ne s’intĂšgrent pas sans plus Ă  la connaissance, il y faut un effort d’assimilation et d’accommodation qui conditionne la cohĂ©rence interne du sujet.

Les structures cognitives, pour autant qu’elles sont organisation de connaissances, sont essentiellement comparables Ă  des organismes dont l’état actuel est fonction non seulement de l’environnement prĂ©sent, mais aussi de toute l’histoire ontogĂ©nĂ©tique et phylogĂ©nĂ©tique. Ceci n’exclut pas le caractĂšre normatif que de telles structures peuvent avoir pour le sujet. Mais il est nĂ©cessaire de prĂ©ciser que, dans le cas des processus cognitifs, une autre dĂ©termination s’y ajoute : la transmission culturelle. Autrement dit, la connaissance n’est jamais un Ă©tat, mais un processus influencĂ© par les Ă©tapes prĂ©cĂ©dentes du dĂ©veloppement. L’analyse historico-critique s’impose dĂšs lors.

Nous allons soutenir que les seuls facteurs vraiment omniprĂ©sents dans les dĂ©veloppements cognitifs — aussi bien en histoire des sciences qu’en psychogenĂšse — sont de nature fonctionnelle et non structurale. Ils ont trait Ă  l’assimilation des nouveautĂ©s aux structures prĂ©cĂ©dentes et Ă  l’accommodation de celles-ci aux acquisitions nouvelles rĂ©alisĂ©es.

Il faut nĂ©anmoins souligner que les contenus et les « organes » de structuration de ces fonctions universelles changent continuellement de sorte qu’elles deviennent partie intĂ©grante des constituants du dĂ©veloppement historique. En d’autres termes, la transformation continuelle des connaissances procĂšde par rĂ©organisations et rééquilibrations pas Ă  pas, sans prĂ©formation. La nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque des structures constitue le produit de conquĂȘtes successives.

Si notre position est correcte, il s’ensuit que la connaissance scientifique n’est pas une catĂ©gorie nouvelle, fondamentalement diffĂ©rente et hĂ©tĂ©rogĂšne par rapport aux normes de la pensĂ©e prĂ©scientifique et aux techniques inhĂ©rentes aux conduites instrumentales propres Ă  l’intelligence pratique.

Les normes scientifiques se situent dans le prolongement des normes de pensée et de pratiques antérieures, mais en incorporant deux exigences nouvelles : la cohérence interne (du systÚme total) et la vérification expérimentale (pour les sciences non déductives).

XI. Objet de cet ouvrage

En un cas particulier, qui est celui de l’évolution de la physique entre celle d’Aristote (y compris) et celle des derniĂšres pĂ©riodes prĂ©newtoniennes, il nous a Ă©tĂ© possible d’établir une correspondance, et mĂȘme Ă©troite, entre les quatre phases historiques (les deux moteurs aristotĂ©liciens, le recours au seul moteur externe, la dĂ©couverte de l’impetus puis celle de l’accĂ©lĂ©ration) et les quatre Ă©tapes de la psychogenĂšse. On observe en particulier une construction et une gĂ©nĂ©ralisation frappantes vers sept-huit ans de l’idĂ©e de l’« élan » en analogie surprenante avec les conceptions de Buridan. En un tel cas le parallĂ©lisme entre l’évolution des notions au cours de l’histoire et au sein du dĂ©veloppement psychogĂ©nĂ©tique porte sur le contenu mĂȘme des notions successives, et cela est comprĂ©hensible puisqu’il s’agit de concepts en quelque sorte prĂ©scientifiques. Mais il va de soi qu’il serait absurde de chercher Ă  gĂ©nĂ©raliser un tel parallĂ©lisme de contenus dans le cas des thĂ©ories proprement scientifiques, comme celles qui ont vu le jour entre la mĂ©canique newtonienne et la relativitĂ© einsteinienne, de telle sorte que l’essentiel de notre recherche portera, non pas sur le contenu des notions, mais sur les instruments et mĂ©canismes communs de leurs constructions. Que faut-il alors entendre par mĂ©canismes communs ? C’est ce qui nous reste Ă  prĂ©ciser en cette introduction, car ils sont de natures multiples.

Le plus gĂ©nĂ©ral de tous tient naturellement Ă  la nature des raisonnements qui, Ă  tous les niveaux de la psychogenĂšse comme de l’histoire des sciences, comportent des « abstractions rĂ©flĂ©chissantes » (voir plus haut) aussi bien qu’empiriques (avec dans le domaine physique alternance continuelle entre les deux formes et sur le terrain mathĂ©matique utilisation exclusive de la forme « rĂ©flĂ©chissante ») ou des gĂ©nĂ©ralisations constructives aussi bien qu’extensionnelles.

Un second caractĂšre gĂ©nĂ©ral est qu’en aucune Ă©laboration cognitive le sujet ne fait appel Ă  des expĂ©riences pures puisque, comme nous l’avons vu, tout observable est toujours interprĂ©tĂ© et tout « fait » implique nĂ©cessairement une interaction entre le sujet et les objets considĂ©rĂ©s. Il en rĂ©sulte qu’en tous les domaines la connaissance, exacte aussi bien qu’erronĂ©e, comporte un aspect infĂ©rentiel et que pour chaque secteur cognitif, mĂȘme en zoologie et botanique simplement « systĂ©matiques », autrement dit descriptives, l’apport du sujet est indiscutable puisque la forme mĂȘme des classifications relĂšve de la structure de « groupements », autrement dit de semi-treillis. Or, la structure des « groupements » est construite chez l’enfant dĂšs l’ñge de sept-huit ans, mais naturellement avec un nombre restreint d’élĂ©ments tandis qu’en biologie systĂ©matique ceux-ci sont en nombre illimitĂ©.

Ces instruments et mĂ©canismes communs en entraĂźnent une troisiĂšme variĂ©tĂ© qui est Ă  l’Ɠuvre dĂšs les constructions sensori-motrices et jusqu’aux formes supĂ©rieures de la pensĂ©e scientifique : c’est le double processus de diffĂ©renciations et d’intĂ©grations dont tĂ©moigne tout progrĂšs cognitif, et dont les deux aspects deviennent tĂŽt ou tard solidaires.

En quatriĂšme lieu, il est clair qu’à toutes les Ă©chelles du savoir, dĂšs le « savoir-faire » sensori-moteur jusqu’aux thĂ©ories les plus Ă©levĂ©es, il y a recherche des « raisons » (des Ă©checs comme des succĂšs) et les raisons reviennent en tous les cas Ă  rattacher les rĂ©sultats obtenus Ă  des « structures » ou coordinations de schĂšmes. Par exemple dĂšs neuf Ă  douze mois, les sujets dĂ©couvrent la permanence des objets cachĂ©s 15 et en rattachent la raison Ă  ce que PoincarĂ© appelait dĂ©jĂ  un « groupe » (en fait un groupement pratique) de dĂ©placements.

En cinquiĂšme lieu, il est remarquable de constater, comme nous le ferons sans cesse, qu’au cours de l’histoire de la pensĂ©e scientifique les progrĂšs accomplis d’une Ă©tape Ă  la suivante ne se succĂšdent pas, sauf rares exceptions, de façon quelconque mais peuvent ĂȘtre sĂ©riĂ©s, comme au cours de la psychogenĂšse, sous la forme de « stades » sĂ©quentiels dont nous chercherons (en chaque domaine) Ă  caractĂ©riser les principaux. Par exemple, dans le cas de cette pĂ©riode fondamentale de l’algĂšbre qui dĂ©bute avec les « groupes » de Galois, on assiste Ă  une succession de constructions qui ne s’enchaĂźnent pas au hasard, mais dont chacune est rendue possible par les prĂ©cĂ©dentes et prĂ©pare les suivantes. Dans le domaine gĂ©omĂ©trique ce n’est pas par hasard que les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes ont vu le jour bien aprĂšs l’euclidienne ou que les coordonnĂ©es ont Ă©tĂ© conçues bien aprĂšs l’analyse des figures. La recherche de telles lois de succession constituera l’un des aspects essentiels de notre essai, mais c’est ici qu’il convient de prĂ©ciser avec soin le but que nous cherchons Ă  atteindre en comparant ces enchaĂźnements Ă  ceux que l’on observe sur le terrain de la psychogenĂšse : ce but n’est nullement de mettre en correspondance les successions de nature historique avec celles que rĂ©vĂšlent les analyses psychogĂ©nĂ©tiques en mettant l’accent sur les contenus, mais, ce qui est tout autre chose, de montrer que les mĂ©canismes du passage d’une pĂ©riode historique Ă  la suivante sont analogues Ă  ceux du passage d’un stade psychogĂ©nĂ©tique Ă  son successeur.

Or ces « mĂ©canismes de passage » qui constituent donc l’objet central de notre ouvrage prĂ©sentent au moins deux caractĂšres communs Ă  l’histoire des sciences et Ă  la psychogenĂšse : l’un sur lequel nous avons souvent insistĂ© ailleurs, mais l’autre qui nous paraĂźt nouveau. Le premier de ces mĂ©canismes est constituĂ© par un processus gĂ©nĂ©ral caractĂ©risant tout progrĂšs cognitif : c’est qu’en cas de dĂ©passement, le dĂ©passĂ© est toujours intĂ©grĂ© dans le dĂ©passant (ce qui est loin d’ĂȘtre le cas en dehors des dĂ©passements cognitifs, et cela mĂȘme en biologie). Le second mĂ©canisme de passage, non encore Ă©tudiĂ© par nous, mais devenant central dans le prĂ©sent ouvrage, est un processus nous paraissant Ă©galement de nature tout Ă  fait gĂ©nĂ©rale : c’est celui qui conduit de l’intraobjectal ou analyse des objets Ă  l’interobjectal ou Ă©tude des relations ou transformations, et de lĂ  au transobjectal ou construction des structures. Le fait que cette triade dialectique se retrouve en tous les domaines et Ă  tous les Ă©chelons nous paraĂźt constituer la principale acquisition Ă  laquelle ont abouti nos efforts comparatifs. En effet, la gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette triade intra, inter et trans et le fait qu’on la retrouve en toutes les sous-Ă©tapes aussi bien qu’au sein des successions globales constituent sans doute le meilleur des arguments en faveur d’une Ă©pistĂ©mologie constructiviste 16. L’empirisme pourrait Ă  la rigueur rendre compte du passage de l’intra Ă  l’inter, puisqu’il s’agit en ce cas de substituer des relations aux prĂ©dicats initiaux et que les relations peuvent ĂȘtre suggĂ©rĂ©es par de simples constatations, mais le passage de l’inter au trans implique des dĂ©passements avec tout ce qu’ils comportent de constructions nĂ©cessaires. Quant Ă  l’apriorisme, s’il pouvait suffire Ă  interprĂ©ter les trans, considĂ©rĂ©s en ce cas comme prĂ©formĂ©s, il ne saurait expliquer pourquoi les dĂ©passements dans le sens des transformations doivent ĂȘtre prĂ©parĂ©s par des intra et des inter. La succession obligĂ©e des intra aux inter et seulement enfin aux trans montre ainsi Ă  l’évidence le caractĂšre constructiviste et dialectique des activitĂ©s cognitives et c’est lĂ , croyons-nous, une justification d’une portĂ©e non nĂ©gligeable.