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Revue de presse sur les humanités

Depuis quelques années, la presse anglo-saxonne se fait l’écho d’un débat public portant sur le rôle et la valeur de l’enseignement et de la recherche universitaires dans le domaine des humanités. Dans un contexte de restrictions budgétaires, les humanités sont soumises à la pression toujours plus forte de justifier leur utilité, poussant différents acteurs du monde académique, politique ou économique à s’exprimer dans les médias pour défendre leur vision du rôle de l’université en général et des humanités en particulier. Nous proposons ici comme pistes de réflexion, sous forme de revue de presse, une sélection de ces prises de position.

Insertion professionnelle des diplômés

Quel avenir après un diplôme en lettres? C’est à cette question que s’adressent une première série d’arguments, qui mettent en valeur les compétences développées par des études en lettres et leur utilité pour l’insertion dans la vie professionnelle. La pensée critique, l’aisance rédactionnelle, l’autonomie et la créativité sont autant de compétences transférables dans différents domaines des secteurs publics et privés (Bérubé, Michael. "My View: What will you do with an English degree? Plenty". CNN, 4.01.2013). Selon les résultats d’une étude anglo-saxonne citée par le Guardian, 60% des leaders anglais ont un titre universitaire en sciences humaines ou sociales. L’homme d’affaire Matthew Batstone conclut que les diplômés en humanités réussissent très bien professionnellement, y compris dans le secteur économique (Batstone, Matthew. "In defence of the humanities". The Guardian, 11.01.2012). Les compétences développées par les étudiants en humanités, leurs débouchés sur le marché de l’emploi ainsi que des statistiques répondant à certaines idées reçues peuvent également être consultées sous la forme d’une infographie attractive.  (Terras, M., Priego, E., Liu, A., Rockwell, G., Sinclair, S., Hensler, C. et Thomas, L. “The Humanities Matter!” 2013).

Responsabilité sociale des humanités

Dans une perspective différente, de nombreux contributeurs définissent l’utilité des humanités en invoquant leur importance cruciale pour le bon fonctionnement de notre société. Pour la philosophe Martha Nussbaum, qui a publié un livre intitulé Not for Profit : Why democracy Needs the Humanities, les humanités sont indispensables à la bonne marche de la démocratie car elles contribuent à la formation de citoyens complets, capables de raisonnement critique et d’empathie (De Sisto, Laura. "A Review of Not for Profit: Why Democracy Needs the Humanities". Democray & Education, vol. 19, no. 2, septembre 2011, Nussbaum, Martha. "Do Colleges Need French Departments? Cultivating the Imagination". The New York Times, 17.10.2010.) La femme politique allemande Annette Schavan insiste quant à elle sur la responsabilité qui incombe aux humanités. Dans notre monde globalisé, celles-ci devraient promouvoir la compréhension mutuelle, développer des idées non conventionnelles et questionner la société sur les conséquences de ses actes (Schavan, Annette. "How do the Humanities Help us Master the Globalization Process?" Speech at the German Historical Institute, Washington DC, 18.02.2010). Cette idée d’un « devoir social » des humanités est également défendue par des professeurs de l’Université de Victoria au Canada (Surridge, L. et Iles, T. "Comment: Calculating net worth of the humanities". Times Colonist, 4.06.2013). Pour Christina Paxson, présidente de la Brown University, les humanités ont un rôle indispensable à jouer dans l’accompagnement des innovations technologiques et scientifiques, car elles garantissent une réflexion sur leurs dimensions sociales et éthiques (Paxson, Christina. "The Economic Case for Saving the Humanities". New Republic, 20.08.2013).

Refus de la justification économique

Certains acteurs du débat refusent toutefois de s’engager dans une argumentation liée à la notion d’utilité. Ainsi, le professeur Michael Wood insiste sur la nécessité de défendre la valeur intrinsèque de l’éducation. Pour lui, la recherche de la connaissance pour elle-même n’a besoin d’autre justification que l’enthousiasme et la passion qu’elle inspire (Wood, Michael. "Must we pay for Sanskrit?" London Review of Books, 15.12.2011). Professeur de littérature et de droit,  Stanley Fish réfute également les arguments liés aux bénéfices pour l’économie ou à l’utilité sociale, qu’il juge peu crédibles. La défense des humanités, affirme-t-il, doit avant tout être liée à un engagement politique de la part des organes dirigeants des universités, qui doivent s’opposer aux demandes de justification économique et combattre les préjugés dont souffre le monde académique (Fish, Stanley. "The Crisis of the Humanities Officially Arrives". The New York Times , 11.10.2010).

En toile de fond de ces différents arguments, on trouve des visions divergentes de l’orientation que devraient prendre les humanités. Dans un ouvrage polémique intitulé Blow Up The Humanities, le professeur Toby Miller se fait l’avocat des études culturelles (cultural studies) et de l’étude des média, dont il défend l’utilité par rapport à un modèle « élitiste » des humanités dominé par la littérature et l’histoire. La Los Angeles Review of Books a publié trois critiques de cet ouvrage (Srinivas Aravamudan, Julia Lupton and David Palumbo-Liu on Blow Up the Humanities". Los Angeles Review of Books, 21.12.2012).

Contexte politique et économique

Ces prises de position, provenant pour la plupart des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, s’inscrivent dans un contexte difficile.  Aux Etats-Unis, la National Science Foundation subit les attaques des Républicains, qui l’accusent de gaspiller de l’argent pour des projets de recherche en science sociale sans bénéfice pour la sécurité nationale ou l’intérêt économique du pays (Weigel, David. "The Republican War on Social Science". Slate, 30.04.2013). En Grande-Bretagne, l’intellectuel Simon Head dénonce le renforcement du contrôle bureaucratique exercé sur les universités, qui doivent justifier les subventions qui leur sont accordées par des « output » utiles aux secteurs publique et privé, mesurés en termes d’indicateurs de performance, de productivité et de facteurs d’impact. (Head, Simon. "The Grim Threat to British Universities". The New York Review of Books, 13.01.2011). Dans le même esprit, l’historien Keith Thomas s’inquiète du rejet de la valeur non-monétaire de l’éducation, les universités étant considérées comme des fournisseurs de services sur un marché où les étudiants sont des consommateurs. (Thomas, Keith. "Universities under Attack". London Review of Books, 15.12.2011). Simon Head et Keith Thomas dénoncent les effets pervers des pressions exercées sur les chercheurs: vision à court terme et publications hâtives pour répondre aux critères rigides d’évaluation de la recherche, découragement de la rédaction de monographies, diminution de la prise de risque et de l’innovation… La nécessité d’une justification économique se fait au détriment de la recherche fondamentale, dont l’impact ne peut être mesuré immédiatement mais qui doit impérativement pouvoir se développer dans le champ le plus large possible puisque son potentiel est imprévisible.

Propositions et manifeste

Prenant l’initiative pour défendre leur vision de la recherche, des professeurs allemands ont émis une série de propositions « pour protéger la qualité et l’intégrité de la science ». A l’issue d’un colloque à Berlin en 2009, ils ont publié un texte qui préconise en particulier de privilégier la qualité à la quantité d’articles dans l’évaluation de la recherche, et de laisser du temps aux chercheurs pour éviter que ceux-ci, sous pression, ne publient des résultats de faible importance ou ne divisent leurs résultats en de multiples articles ("Wie die Wissenschaft Integrität und Qualität sicher kann". Thesenpapier der Gäste des 4. Berliner Wissenschaftsgesprächs der Robert Bosch Stiftung. Novembre 2009). Un mouvement défendant la « slow science » a également émergé. La « Slow Science Academy », fondée en Allemagne, a publié un court manifeste  que l’on peut consulter en ligne (The Slow Science Academy. 2010).

10 septembre 2013
  2013