Fragment de cratère à figures rouges
Athamas
HRC 222
C’est d’un cratère en cloche que proviennent deux grands fragments (chacun en deux parties jointives), ayant manifestement appartenu à la face principale. Le premier fragment mesure 19,5 cm de hauteur, l’autre 17,5.
Le décor, dit « à figures rouges », est organisé selon le type de composition qu’on nomme à double registre, celui du haut étant traditionnellement réservé aux dieux, celui du bas contenant les protagonistes du drame, sujet de la représentation.
Seul le premier fragment contient ce registre inférieur. Et, malheureusement, celui-ci est réduit de moitié à cause de la cassure qui le traverse longitudinalement.
Du personnage principal, qui occupait logiquement le centre de ce registre, seul subsiste le haut du corps. L’homme est barbu, avec une couronne de feuillage dans les cheveux. A en juger par l’expression de son visage, il se trouve en proie à une vive émotion. Et son manteau (chlamyde), qui se soulève dans son dos comme sous l’effet du vent, suggère la violence de l’action dans laquelle il est engagé.
On ne pourrait deviner l’identité de ce personnage sans la présence au-dessus de sa tête d’une inscription, ΑΘΑ, dans laquelle il faut reconnaitre les trois premières lettres du nom ATHAMAS.
Athamas était roi de Béotie. Le fait le plus notable de son existence est celui de s’être vu confier le petit Dionysos, que son père Zeus voulait soustraire à la jalousie d’Héra. Mais la déesse furieuse frappa Athamas de folie, de sorte que, prenant son fils Léarchos pour un cerf, il le tua d’une flèche ou d’un coup d’épieu. Pour lui échapper, sa deuxième épouse, Ino, se jeta dans la mer, emportant avec elle leur fils cadet, Mélicerte.
Les divinités marines, prises de pitié, métamorphosèrent Ino en une Néréide, qui prit le nom de Leucothée (la Blanche). Quant à l’enfant, il fut emporté par un dauphin jusqu’à l’isthme de Corinthe, où il reçut des honneurs divins.
Le moment choisi par le peintre est celui où le roi s’en prend à Léarchos. Mais étant donné qu’il ne reste rien du garçon, on ne sait pas si Athamas l’étreignait et avec quelle arme il le menaçait.
Près de lui, à sa droite, on distingue un autre homme, réduit à la partie supérieure de son corps. On comprend qu’il s’interpose entre le père et le fils, comme le montre son bras tendu en signe de supplication. Son expression (sourcil froncé et coin de la bouche abaissé) témoigne de sa réprobation devant la brutalité d’un acte insensé.
L’homme en question est un vieillard, comme l’indiquent sa barbe blanche et son crâne dégarni. Il porte un maillot à manches collantes par-dessous sa tunique, S’y ajoute une chlamyde, agrafée sur l’épaule droite.
L’identité de ce personnage ne fait aucun doute : il s’agit d’un pédagogue (paidagôgos), le mot étant formé de pais (« enfant ») et de agô ( « conduire » ). Dans la société grecque, c’était le serviteur qui, succédant à la nourrice, prenait soin du garçon de la famille dès que celui-ci savait marcher, sa principale fonction consistant à l’accompagner en dehors de la maison, sur le chemin de l’école, en le protégeant des mauvaises rencontres. Et il arrivait souvent que le garçon, devenu adulte, voulût garder auprès de lui son pédagogue. Lequel, fort de l’expérience due à son grand âge, pouvait jouer le rôle de conseiller et de confident, davantage valorisant.
A n’en pas douter, la scène devait se prolonger à la gauche d’Athamas par la présence d’Ino et de Mélicerte. Et il y a tout lieu de penser que la mère et le fils se tenaient blottis l’un contre l’autre, sur le point de s’élancer dans la mer.
De fait, la mer se trouve évoquée au registre supérieur, où se tient une femme, en position assise (le rocher qui lui sert de siège, peint en blanc, n’a pas laissé de trace). Elle est vêtue d’un chiton et d’un manteau. Son diadème et son sceptre (dont la pointe a disparu) la désignent comme une reine, en l’occurrence Amphitrite, comme le précise l’inscription placée au-dessus d’elle (ΑΜΦΙΤΡΙΤΑ). C’est la déesse qui règne sur la mer, au côté de Poséidon. Dans ce cas précis, elle se tient prête à recevoir les malheureux fugitifs. La couronne (effacée) qu’elle brandit de la main droite semble destinée à Ino.
A proximité d’Amphitrite, on remarque une queue serpentine, terminée par une nageoire. Elle appartenait à un animal mythique, le kétos, sorte d’hippocampe géant. La présence près de lui d’un pied gauche, chaussé d’une sandale, montre qu’il servait de monture à un personnage, dans lequel on veut reconnaitre une Néréide, compagne d’Amphitrite. A noter qu’elle monte le kétos à l’écuyère, mais dans le sens contraire de la marche.
A l’opposé, il y a encore une biche, dont la tête n’est pas conservée. Ses pattes postérieures en extension montrent qu’elle s’enfuit au galop. On peut l’interpréter comme étant la femelle du cerf qu’Athamas, aveuglé par sa crise de folie, aurait pris pour son fils Léarchos.
Les deux autres fragments, qui proviennent de la moitié droite de la panse du vase, complètent la scène du registre supérieur. On y trouve Poséidon, l’époux d’Amphitrite, qui figure en pendant, échangeant avec elle un regard appuyé. Lui aussi tient un long sceptre, dont l’extrémité est comme attendu en forme de trident (l’une des pointes, peinte en blanc, est conservée). A sa droite, on distingue ce qu’il reste de la tête du kétos, dont le corps serpentiforme se trouve, comme on l’a vu, sur le fragment contigu. Cette tête est caractérisée par une crête et des oreilles chevalines.
La composition s’interrompt à l’extrême droite par une colonne, supportant un vase de type dinos, en métal dans la réalité. Ce petit monument doit symboliser le lieu précis, en bordure de mer, où le drame est censé se dérouler : le cap de Sciron, près de Mégare.
Comme dit plus haut, un pédagogue intervient dans le drame. Or, ce personnage est l’une des figures typiques, emblématiques du théâtre grec, où il joue les utilités, recevant les confidences des héros ou narrant les événements difficiles à représenter sur scène. De fait, on sait que la légende d’Athamas fut portée au théâtre par les trois grands tragiques, Eschyle, Sophocle et Euripide, plus quelques autres. Mais on ignore s’ils ont traité l’épisode de la folie.
Le vase auquel appartenaient les fragments discutés ici est originaire de Grande Grèce, plus précisément d’Apulie, et on peut l’attribuer sans hésiter au grand maître de la céramique apulienne à son apogée, le peintre de Darius, ainsi dénommé d’après le sujet de son œuvre la plus fameuse (la soumission des cités grecque d’Ionie au roi des Perses). Ce peintre, aux compositions ambitieuses, affectionnait les sujets rares. Et il pratiquait, contrairement à ses rivaux, l’usage des inscriptions.
Ses inscriptions, telles qu’on en a ici l’exemple, sont gravées dans l’argile, très finement, avec une sûreté remarquable. Toutes les lettres sont de même hauteur et les espaces entre elles parfaitement réguliers. En outre, pour davantage de visibilité, les inscriptions se trouvent renforcées par de la peinture blanche, appliquée de façon à remplir les incisions, lesquelles sont assez profondes pour avoir résisté à la brosse trop énergique d’un restaurateur. Et l’on peut encore remarquer que dans sa composition le peintre a pris soin de disposer les deux inscriptions horizontalement, donc parallèles, comme dans une page d’écriture.
L’utilité d’une inscription dans le cas d’Athamas est évidente, nous l’avons dit. Mais pourquoi le peintre se croyait-il obligé d’en placer une autre auprès d’Amphitrite ? la déesse n’est-elle pas aisément identifiable en raison du couple qu’elle forme avec Poséidon, lui-même parfaitement reconnaissable ?
Ce choix obéit à une logique, pour autant qu’il y en ait une, qui nous échappe. D’ailleurs, la question vaut pour la céramique attique aussi.
[J. Chamay]
Publications :
J. Chamay – A. Cambitoglou, « La folie d’Athamas par le peintre de Darius », dans Antike Kunst 23, Heft 1 (1980), pp. 35-43 ; A.D. Trendall – A. Cambitoglou, The Red-figured Vases of Apulia, vol.II. Late Apulian ( 1982), p. 504, n° 85
