Vers une logique des significations ()

Chapitre XI.
Logique extensionnelle et logique intensionnelle a

1. Arguments en faveur de l’extensionalitĂ©

Avec la tradition inaugurĂ©e par les Principia Mathematica (mĂȘme si elle fut prĂ©cĂ©dĂ©e par Frege et en un certain sens par Peirce et SchrĂŽder), la logique formelle est devenue dans une large mesure une logique extensionnelle. Cette version de la logique et un certain nombre de ses variations ont dominĂ© la discipline pendant prĂšs d’un demi siĂšcle. Ceux d’entre nous qui, vers le milieu de ce siĂšcle, eurent Ă  enseigner la « logique moderne » montrĂšrent Ă  leurs Ă©tudiants que la logique aristotĂ©licienne, malgrĂ© les efforts de la philosophie traditionnelle pour la sauver, Ă©tait incapable de rendre compte du raisonnement (un raisonnement logique) que les mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires exigent. Cette premiĂšre bataille fut facile Ă  gagner car nous pouvions prĂ©senter des exemples qui indiquaient clairement les limitations extrĂȘmes de la logique « traditionnelle » aristotĂ©licienne.

La seconde bataille Ă  livrer - l’introduction de la logique des valeurs de vĂ©ritĂ© - ne fut pas exempte de difficultĂ©s. Il Ă©tait fort Ă©lĂ©gant d’enseigner « le schĂšme de raisonnement que dĂ©ploient les tables de vĂ©rité » 1 en toutes leurs variĂ©tĂ©s et de souligner le fait que la « table » des connectifs logiques de « conjonction » et de « disjonction » donne ce qui est « rĂ©ellement signifié » lorsque nous disons « et » et lorsque nous disons « ou ». Les problĂšmes commençaient avec [’« implication » (⊃). Nous rencontrions les mĂȘmes difficultĂ©s que nous avions perçues dans nos annĂ©es d’études, chez nos professeurs de logique. Comment aborder les paradoxes dits de l’« implication matĂ©rielle »? La valeur de vĂ©ritĂ© de q ⊃ p est vraie si p est vrai, mĂȘme si q est faux et n’a « rien Ă  faire » avec p.   Ainsi, nous devions admettre et enseigner qu’un Ă©noncĂ© du type « si tous les Suisses sont des musulmans, alors les Français sont des EuropĂ©ens » est un Ă©noncĂ© « acceptable », et plus encore un Ă©noncĂ© vrai. Il s’ensuit que p ⊃ (q ⊃ p) est une tautologie. Bien entendu, personne ne parle ainsi dans la vie courante, pas mĂȘme un « logicien extensionnel » lorsqu’il s’adresse Ă  sa femme. Nous apprĂźmes bien vite Ă  convaincre les Ă©tudiants que, malgrĂ© l’étrangetĂ© apparente des rĂ©sultats obtenus par une dĂ©finition de « 3 » par les tables de vĂ©ritĂ©, il n’y avait lĂ  pas de quoi s’inquiĂ©ter. A cet Ă©gard, nous procĂ©dions par Ă©tapes successives. Nous Ă©vitions tout d’abord d’employer le mot « implication » afin d’écarter ses connotations habituelles, et nous le remplacions par le mot « conditionnelle ». Puis nous dissociions la conditionnelle « => » de sa lecture courante « si 
 alors ». Nous Ă©vitions ensuite d’utiliser une table de vĂ©ritĂ© pour introduire « ⊃ », et disions que « p ⊃ q » Ă©tait simplement une abrĂ©viation pour p . q, qui permettait d’utiliser les tables de vĂ©ritĂ© plus rassurantes pour « . » et « ( ) ». Nous avertissions les Ă©tudiants de ne jamais considĂ©rer comme synonymes « z> » et « si
 alors », car un scientifique vĂ©ritable n’a pas besoin de cette derniĂšre expression pour rĂ©aliser son travail. Un Ă©minent logicien de notre temps, W.V.O. Quine, a dĂ©crit cette situation avec une admirable clarté :

« Commençons par dĂ©crire la logique formelle comme une phase de l’activitĂ© d’un individu hypothĂ©tique qui soit Ă  la fois physicien, mathĂ©maticien et al. Supposons maintenant que cet individu dont nous avons fait un portrait un peu chargĂ© s’intĂ©resse au langage ordinaire simplement comme moyen d’aller de l’avant en physique, en mathĂ©matiques et dans les autres sciences ; supposons encore qu’il se sĂ©pare volontiers du langage ordinaire chaque fois qu’il trouve l’artifice commode d’un langage extraordinaire qui soit appropriĂ© Ă  son besoin du moment lorsqu’il formule et dĂ©veloppe sa physique, sa mathĂ©matique ou une autre science. Il abandonne « si-alors » en faveur de « r> » sans mĂȘme entretenir l’idĂ©e fausse qu’ils sont synonymes ; il procĂšde au changement pour la seule raison que les objectifs qui exigeaient le recours Ă  « si-alors » dans le contexte de son travail scientifique particulier sont rĂ©alisables de façon satisfaisante par l’usage diffĂ©rent de « o » et d’autres outils. Il opĂšre ce dĂ©placement et d’autres encore dans l’idĂ©e d’affiner son travail scientifique, d’optimaliser son aisance algorithmique et sa comprĂ©hension de ce qu’il fait. Il ne se soucie pas du degrĂ© d’inadĂ©quation de sa notation logique en tant qu’elle rĂ©flĂ©chit le langage vernaculaire aussi longtemps qu’elle sert tous les besoins particuliers qui, dans son programme scientifique, dĂ©pendraient en d’autres circonstances de cette partie du langage vernaculaire. Il n’a pas mĂȘme besoin de paraphraser le vernaculaire dans sa notation logique, car il a appris Ă  penser directement en elle, ou mĂȘme (et c’est la beautĂ© de la chose) Ă  la laisser penser pour lui » 2.

Il y a trente ans, les mots de Quine rassuraient les professeurs de logique. Mais ceux d’entre nous qui Ă©taient issus des sciences empiriques ne s’en satisfaisaient pas vraiment. Seul un « pur » logicien (ou mathĂ©maticien) pourrait « laisser la notation logique penser pour lui ». Aucune physique rĂ©elle ne pourrait jamais naĂźtre d’une telle forme de « pensĂ©e ». Le sentiment de gĂȘne en resta lĂ , mais d’autres difficultĂ©s survinrent : certaines des consĂ©quences de l’usage de la dĂ©finition de « ⊃ » par les valeurs de vĂ©ritĂ© ne correspondaient pas Ă  la construction effective des thĂ©ories scientifiques. La validitĂ© selon les tables de vĂ©ritĂ© de la formule p. p ⊃ q en est l’exemple le plus frappant : la formule indique en effet qu’en Ă©nonçant une contradiction, la logique devient triviale, c’est-Ă -dire que tout Ă©noncĂ© peut ĂȘtre affirmĂ©.

Ce rĂ©sultat n’est pas seulement Ă©trange, il est tout simplement intenable. En physique par exemple, il n’est pas vrai que, si une thĂ©orie entraĂźne une contradiction, toute assertion peut ĂȘtre affirmĂ©e dans la thĂ©orie. Un logicien formel « pur » peut bien sĂ»r rĂ©pondre : « Mais vous utilisez l’expression’si 
 alors’, alors que vous Ă©tiez d’accord de dissocier ,⊃, de ’si 
 alors’; votre conclusion est donc erronĂ©e ». Quine parle toutefois bien de « physiciens, mathĂ©maticiens et al. (sic) » qui n’ont besoin que de « ⊃ » dans leur travail scientifique. Quel sens accorder alors Ă  la validitĂ© de p. p q, quel que soit q »? A propos de cette « anomalie », Anderson et Belnap renvoient Ă  une remarque de Kleene signalant que dans la premiĂšre version de la Logique mathĂ©matique de Quine, B. Rosser fut capable de dĂ©duire le paradoxe de Burali-Forti, mais non le paradoxe de Cantor. Cela signifie simplement que Rosser et Kleene acceptent tous deux le fait qu’une thĂ©orie logique entraĂźnant une contradiction (celle de Burali-Forti) n’implique pas n’importe quel Ă©noncĂ© (le paradoxe de Cantor par exemple). Nous ne sommes pourtant pas ici dans le cadre d’une thĂ©orie physique « impure », mais dans la thĂ©orie logique en ce qu’elle a de plus pur.

Des considĂ©rations de ce genre ont conduit certains logiciens Ă  remettre en question l’idĂ©e que la logique des valeurs de vĂ©ritĂ© soit appropriĂ©e au travail du thĂ©oricien scientifique. Les efforts pour rĂ©introduire les « intensions » en logique commencĂšrent Ă  la fin des annĂ©es cinquante, et se dĂ©veloppĂšrent jusqu’à faire naĂźtre une thĂ©orie logique qui fĂ»t une claire alternative Ă  la logique des valeurs de vĂ©ritĂ©. Dans la vingtaine d’annĂ©es qui a suivi l’article d’Ackermann intitulĂ© Begrundung einer Strengen Implikation (1956) 3, la prĂ©sentation la plus complĂšte de ces dĂ©veloppements est celle d’Anderson et Belnap 4.

2. La logique de la pertinence et de la nécessité

Nous tenterons de donner un bref rĂ©sumĂ© - en tant que tel, il sera trĂšs partiel - de certaines idĂ©es fondamentales de ce que ces auteurs appellent en leur livre une « logique de la pertinence et de la nĂ©cessité » (dĂ©signĂ©e ci-aprĂšs par LE). Cette prĂ©sentation a pour but de montrer la convergence entre ces idĂ©es et l’approche de Piaget en logique. Nous soulignons le mot « convergence » car nous ne soutenons pas que LE, en toutes ses variĂ©tĂ©s possibles prĂ©sentĂ©es par Anderson et Belnap, reprĂ©sente en quoi que ce soit une formalisation de la logique piagĂ©tienne. Comme nous l’avons signalĂ© au chapitre IX, nous ne savons mĂȘme pas quel sens attribuer Ă  l’expression « formalisation de la logique piagĂ©tienne ». Cela dit, la convergence entre LE et la logique opĂ©ratoire (LO) n’est pas une simple coĂŻncidence dans la maniĂšre d’approcher la thĂ©orie logique.

Commençons par LE. Anderson et Belnap avaient adhĂ©rĂ© au groupe de logiciens qui voulaient restaurer en tous ses droits le « si 
 alors » dans la thĂ©orie logique. Ils souhaitent donc disposer d’un systĂšme logique oĂč la signification de l’« implication » et de la « conditionnelle » soit trĂšs proche de ce que ces mots signifient dans le langage ordinaire (tout en reconnaissant que ce dernier est loin d’ĂȘtre consistant et prĂ©cis). A cet effet, ils introduisent un concept d’entailment qui couvre la notion d’implication « exprimĂ©e en des locutions logiques comme ’si
 alors’, ’implique’, ’entraĂźne’, etc., et rĂ©pondant aux phrases logiques signalant une conclusion, telles que ’donc’, ’il s’ensuit que’, ’de là’, ’par consĂ©quent’, et d’autres phrases semblables » 5. Le signe « → » est adoptĂ© pour dĂ©signer cette forme d’implication, et l’on interprĂšte « A → B » comme signifiant « A entails B » (« A implique 5 ») 6.

Deux conditions sont requises pour affirmer que « A → B »; la pertinence et la nĂ©cessitĂ©. Les auteurs prĂ©sentent un « calcul pur E→ de l’implication » qui « saisit vraiment les concepts de nĂ©cessitĂ© et de pertinence en certains sens mathĂ©matiquement dĂ©finis ».La « nĂ©cessité » requise pour l’implication « A → B » est plus forte que la notion de « validité » utilisĂ©e dans la logique des valeurs de vĂ©ritĂ©. La « nĂ©cessité » correspond, si l’on veut, Ă  une « validitĂ© nĂ©cessaire ». Une implication nĂ©cessaire exige donc de A et B qu’ils aient « quelque chose en commun ». Ils ne peuvent ĂȘtre entiĂšrement indĂ©pendants l’un de l’autre, comme c’est le cas avec la conditionnelle. On exige que B soit pertinent par rapport Ă  A.

Il est important de relever que l’on peut dĂ©finir la « pertinence » indĂ©pendamment de la « nĂ©cessité », alors qu’une dĂ©finition de l’« implication nĂ©cessaire » n’incluant pas la pertinence n’est pas acceptable si l’on cherche Ă  formaliser « l’implication naturelle ». Nous nous rĂ©fĂ©rerons donc toujours Ă  une « nĂ©cessitĂ© cum pertinence » chaque fois que nous parlerons d’une relation nĂ©cessaire du type « → ».

L’idĂ©e de joindre une exigence de « nĂ©cessité » Ă  une relation de ce type fut proposĂ©e en 1932 dĂ©jĂ  par Lewis et amena le dĂ©veloppement des logiques modales. A cette fin, Lewis appliqua un opĂ©rateur monadique « ▥ » Ă  une relation dĂ©finie par les valeurs de vĂ©ritĂ©. De la sorte, « A → B » (signifiant que A implique nĂ©cessairement B) Ă©tait interprĂ©tĂ© comme « ▥ F(AB) », ou F(AB) est une relation entre A et B dĂ©finie par les valeurs de vĂ©ritĂ©. Un opĂ©rateur du genre « ▥ » ne peut toutefois assurer l’exigence d’une pertinence entre A et 5 7.

LE laisse de cĂŽtĂ© les opĂ©rateurs modaux et suit un autre chemin pour parvenir Ă  une relation d’implication prĂ©servant la « nĂ©cessitĂ© cum pertinence ». La voie choisie consiste Ă  dĂ©finir « → » sur la base d’un systĂšme d’infĂ©rences acceptables. Le point de dĂ©part sera un systĂšme de la dĂ©duction naturelle, et l’infĂ©rence deviendra ainsi l’élĂ©ment central de la logique.

Anderson et Belnap ont montrĂ© de façon convaincante que, moyennant de lĂ©gĂšres modifications, le systĂšme de la dĂ©duction naturelle de Gentzen : a) est « acceptable » en ce sens qu’il donne une reprĂ©sentation adĂ©quate du type de raisonnement rĂ©ellement Ă  l’oeuvre dans le travail scientifique ; b) permet de construire un systĂšme formel qui donne les moyens de dĂ©finir « l’implication naturelle » comme tous les autres connectifs logiques qui doivent ĂȘtre Ă  la fois pertinents et nĂ©cessaires.

La construction proposĂ©e revient Ă  affirmer que A → B si et seulement si il existe un chemin possible qui nous mĂšne dĂ©ductivement de A Ă  B. Prise en ce sens, l’implication devient converse de la dĂ©duction.

La mĂ©thode est fondĂ©e sur une rĂšgle d’« introduction de l’implication »: nous pouvons affirmer A → B chaque fois qu’il existe une dĂ©duction de B Ă  partir de A ou, en d’autre termes, une preuve de B Ă  partir de l’hypothĂšse A. La preuve devrait ĂȘtre un schĂšme du type :

A hypothĂšse

B conclusion

 

oĂč les vides seront remplis en obĂ©issant Ă  des rĂšgles trĂšs strictes. Un systĂšme de dĂ©duction naturelle est en fait dĂ©fini par l’ensemble des rĂšgles qui nous permettent de remplir ces vides.

Comme exemple d’un tel systùme, mentionnons celui qu’Anderson et Belnap nomment FH→, et qui comporte les cinq rùgles suivantes 8 :

1) « - »! »: si un schĂšme du type prĂ©cĂ©dent est une dĂ©duction valide de B Ă  partir de A, cette dĂ©duction entraine A → B.

2) « →E »: chaque fois que A → B est affirmĂ©, nous serons en droit d’infĂ©rer B Ă  partir de A.

3) « hyp »: au cours d’une dĂ©duction commençant par une hypothĂšse A, nous pouvons commencer une nouvelle dĂ©duction avec une nouvelle hypothĂšse B, cette dĂ©duction Ă©tant alors une sous-preuve.

4) « reit »: une Ă©tape dĂ©duite de A (dans le cas des sous- preuves dĂ©finies par la rĂšgle 3) peut ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e sous l’assomption B.

Donnons comme exemple une preuve de la loi de transitivité (les lignes verticales correspondent aux sous-preuves) 9 :

La preuve est satisfaisante, mais le systĂšme comme tel ne l’est pas, parce qu’il donne lieu Ă  des « preuves » alors que les implications finales ne rĂ©pondent pas Ă  l’exigence d’ĂȘtre Ă  la fois nĂ©cessaires et pertinentes. Des conditions restrictives seront donc imposĂ©es Ă  la rĂšgle ’reit’ (rĂ©itĂ©ration), et l’on aura besoin en outre d’une technique permettant d’introduire un A seulement quand A est pertinent pour B au sens oĂč A est utilisĂ© pour arriver Ă  B.

La mĂ©thode consiste Ă  utiliser des numĂ©ros comme sous- indices des formules. On insĂ©rera autant de sous-preuves qu’il est nĂ©cessaire, mais chacune doit comporter un numĂ©ro distinct attachĂ© Ă  ses hypothĂšses, et les diffĂ©rentes Ă©tapes doivent suivre la succession de ces numĂ©ros. On parvient Ă  un systĂšme qui prĂ©sente les rĂšgles prĂ©-citĂ©es sous une forme rĂ©visĂ©e 10 :

1) Hyp.: Une Ă©tape est introduite comme hypothĂšse d’une nouvelle sous-preuve, et chaque hypothĂšse nouvelle reçoit une classe unitaire {k} de sous-indices numĂ©raux, oĂč k est nouveau.

2) Rep. : A est répétable et retient les indices de pertinence a.

3) Reit.: (A → B) peut ĂȘtre rĂ©itĂ©rĂ© et retient a.

4) →E : A partir de Aa et (A → B)^, infĂ©rer Ba U b.

5) →L A partir d’une preuve de B dans l’hypothĂšse A {k}, infĂ©rer (A → B) — {k }, Ă  la condition que k soit un a.

L’application de ces rĂšgles est assez malaisĂ©e mais il est prouvĂ© qu’un tel systĂšme de dĂ©duction naturelle (que ses auteurs nomment FE→) Ă©quivaut Ă  un calcul pur de l’implication (E→) fondĂ© sur les lois suivantes 11 :

E→l. A → B (identitĂ©)

E→2. (A → B) → ((A → C) → (A → Q) (transitivitĂ©)

E→3. (A → B) → (A → (B → C) → C) (assertion restreinte) E→4. (A → (B → Q) → ((ri → B) → (B → Q) (auto-distribution)

Ce fragment de la logique une fois Ă©laborĂ©, la construction de LE procĂšde par Ă©tapes. En premier lieu, on ajoute la nĂ©gation Ă  l’implication, et on montre qu’un calcul de l’implication et de la nĂ©gation est possible indĂ©pendamment des autres connectifs de la logique des valeurs de vĂ©ritĂ©. En second lieu, ces derniers sont introduits en prenant en considĂ©ration des « implications du premier degré », c’est-Ă - dire des formules A → B oĂč A et B sont des valeurs de vĂ©ritĂ© de n’importe quel degrĂ© qui ne comportent pas d’implications. En dernier lieu, tous les fragments du systĂšme sont combinĂ©s en un calcul unique de l’implication (E) qui prĂ©serve les exigences de nĂ©cessitĂ© et de pertinence et Ă©vite par lĂ  les paradoxes de la logique extensionnelle.

La seconde Ă©tape nous intĂ©resse tout particuliĂšrement. Les auteurs nomment « implications tautologiques » les implications du premier degrĂ© qui sont valides. Leur souci majeur est ici de tenir compte de la pertinence de l’antĂ©cĂ©dent par rapport au consĂ©quent quand tous deux sont purement dĂ©finis par les valeurs de vĂ©ritĂ©. On procĂšde en faisant rĂ© fĂ©rence au contenu de l’antĂ©cĂ©dent et du consĂ©quent. Voyons briĂšvement comment est appliquĂ©e une telle mĂ©thode.

Prenons un ensemble fini de variables propositionnelles p, q, r
 Puis introduisons les dĂ©finitions suivantes :

Atome : une variable propositionnelle ou sa nĂ©gation (par exemple p, q, r, 
).

Conjonction primitive : une expression du type Al .A2
.Am, oĂč chaque Ai est un atome.

Disjonction primitive : une expression du type B1 V B2 V 
 V Bn, oĂč chaque Bj est un atome.

Implication primitive : une implication A → B, oĂč A est une conjonction primitive et B une disjonction primitive.

Implication de forme normale : une implication A → B de la forme Al V 
 V AM → B1 Bm, oĂč chaque Ai est une conjonction primitive, et chaque Bj une disjonction primitive.

Implication primitive explicitement tautologique : une implication primitive A → B, telle qu’un atome (conjoint) quelconque de A est identique à un atome (disjoint) quelconque de B.

Implication explicitement tautologique de forme normale : une implication Al V 
 V Am → B1 Bn, oĂč tout Ai, Bj et Ai → Bj est explicitement tautologique.

Les implications de forme normale sont considĂ©rĂ©es comme valides si et seulement si elles sont explicitement tautologiques. Pour dĂ©terminer la validitĂ© des implications de premier degrĂ©, la procĂ©dure Ă  suivre est tout d’abord de les convertir en forme normale. La validitĂ© est ensuite Ă©tablie par application des rĂšgles suivantes :

RĂšgle I : A → B, oĂč A et B sont des atomes, est valide si et seulement si A et B sont les mĂȘmes atomes.

RĂšgle II : A → B, oĂč A est une conjonction primitive et B une disjonction primitive, est valide si et seulement si un atome quelconque Ai de A coĂŻncide avec un atome quelconque Bj de B.

Exemple :

p . q → q V r est valide

p → q V p V r n’est pas valide

p . p → q n’est pas valide

RĂšgle III : une implication A → B est valide s’il existe une forme normale Al V 
 V AM → B1 Bn, telle que pour chaque couple Ai et Bj l’implication Ai → Bj est valide conformĂ©ment Ă  la rĂšgle IL

Exemple :

p . p . q → p . q est valide

(p V q) . (q V r) → (p V r) n’est pas valide, parce que la forme normale

(p . q) V (p .r) V (q . q) V (q . r) → (p V r) n’est pas valide q . q → p V r n’étant pas valide.

Voyons plus en détail comment les rÚgles sont appliquées.

a) Exemples d’implications valides :

i) (p . q) V p → (p V p) . (p V q) est valide, parce que les implications suivantes sont valides :

p . q → p V p

P ‱ q → P V q

P → P P

p → p V q

ii) p . q → q . (r M p) est valide, parce que les implications suivantes sont valides.

p . q → q

p . q → r V p

b) Exemples d’implications qui ne sont pas valides :

i) (p . p) ∖∕ q → q n’est pas valide, parce que

q → q est valide, mais

p . p → q n’est pas valide

ii) p → p . (q V q) n’est pas valide, parce que

p → p est valide, mais

p → q V q n’est pas valide.

Il est important de relever que ces rĂšgles ont pour rĂ©sultat que toutes les implications valides sont des tautologies, alors que les tautologies du calcul des valeurs de vĂ©ritĂ© extensionnelles ne sont pas toutes des implications valides. A cet Ă©gard, l’exemple suivant est fort instructif :

p~~q → (p . q) V (p . q) V (p . q)

n’est pas valide bien qu’il reprĂ©sente la table de vĂ©ritĂ© de « V » appliquĂ©e p V q (qui est l’équivalent de p”. q). Pour le montrer, il suffĂźt de rĂ©duire l’expression ci-dessus Ă  sa forme normale et de vĂ©rifier que chaque atome de l’antĂ©cĂ©dent p V q n’implique pas chaque terme conjonctif du consĂ©quent.

MalgrĂ© cela, l’implication suivante est valide :

(p^q) . (p * q) → (p . q) V (p . q) V (p . q) oĂč p * q est l’affirmation complĂšte :

p * q = df (p . q) V (p . q) V (p . q) V (p . q).

Les implications tautologiques du type dĂ©crit plus haut (implications du premier degrĂ©) peuvent ĂȘtre formalisĂ©es comme suit 12 :

Implication :

RĂšgle : Ă  partir de A → B et de B → C, infĂ©rer A → C.

Conjonction :

Axiomes : A . B → A

A . B → B

RĂšgle : Ă  partir de A → B et A → C, infĂ©rer A → B . C Disjonction :

Axiomes : A → A V B

B → A V B

RĂšgle : Ă  partir de A → C et B → C, infĂ©rer A V B → C.

Distribution ;

Axiome ; A . (B V Q → (A . B) V C

Négation :

Axiomes : A → Â

A → Â

RĂšgle : Ă  partir de A → B, infĂ©rer B → A.

Cette formalisation des implications tautologiques n’est qu’un fragment d’un calcul complet des implications. Elle prĂ©sente ce caractĂšre intĂ©ressant d’utiliser les foncteurs de la logique des valeurs de vĂ©ritĂ©, mais Ă  travers une relation d’implication intensionnelle qui Ă©vite les paradoxes bien connus des logiques purement extensionnelles.

Il est possible de construire un systÚme qui inclut les divers fragment que nous venons de mentionner. Anderson et Belnap 13 proposent un systÚme E comportant quatorze postulats et seulement deux rÚgles :

→E : A → B Ă©tant donnĂ©, infĂ©rer B Ă  partir de A

&I : Ă  partir de A et B, infĂ©rer A & B (oĂč le signe ’&’ dĂ©signe la conjonction ’.’ employĂ©e ci-dessus).

Les auteurs expliquent de la maniĂšre suivante la nĂ©cessitĂ© d’avoir recours aux deux rĂšgles : « Le systĂšme E est conçu pour englober deux branches de la logique formelle qui sont radicalement distinctes (comme nous l’avons soutenu lorsque nous avons traitĂ© intĂ©gralement cette question). Dans l’histoire de la logique, la premiĂšre de ces branches s’est occupĂ©e Ă  propos des implications de la question de la pertinence et de la question de la nĂ©cessitĂ© qui, dĂšs les temps les plus reculĂ©s, ont toutes deux Ă©tĂ© Ă  l’origine des Ă©tudes logiques. La seconde, la logique extensionnelle, est un dĂ©veloppement plus rĂ©cent auquel on a en partie prĂȘtĂ© attention, croyons- nous, parce que la premiĂšre Ă©tait plus rĂ©calcitrante : on peut dĂ©velopper la logique purement extensionnelle d’une maniĂšre intĂ©ressante d’un point de vue mathĂ©matique en ignorant tout simplement les problĂšmes de la pertinence et de la nĂ©cessitĂ© qui Ă  l’origine ont fait naĂźtre la logique. Comme E couvre les deux genres de territoire, le fait que deux rĂšgles primitives soient requises n’est pas surprenant : la premiĂšre, →E, qui se rapporte aux connexions entre significations considĂ©rĂ©es d’un point de vue intensionnel, et la seconde, &I, qui se rapporte aux connexions entre valeurs de vĂ©ritĂ©, oĂč la pertinence n’est pas en jeu » 14.

Outre qu’elle combine les traits caractĂ©ristiques des logiques intensionnelle et extensionnelle, cette maniĂšre d’élaborer un formalisme logique permet d’introduire d’autres types de foncteurs, qui ont certaines propriĂ©tĂ©s, mais pas toutes, des foncteurs de la logique des valeurs de vĂ©ritĂ©. Les foncteurs intensionnels ont donc pour lieu naturel des systĂšmes logiques dont les droits Ă  la « lĂ©gitimité » sont aussi rĂ©els que ceux des traitĂ©s courants de logique extensionnelle.

Considérons un de ces systÚmes possibles. Chacun sait que le syllogisme disjonctif, exprimé par la relation entre valeurs de vérité :

A . (A V B) → B

prĂ©sente de sĂ©rieuses difficultĂ©s s’il est censĂ© reprĂ©senter la maniĂšre dont un scientifique (sans mĂȘme parler d’une personne « ordinaire ») raisonne. Accepter le syllogisme disjonctif aurait en particulier pour consĂ©quence :

A . A → B

pour tout B, une consĂ©quence que nous avons rejetĂ©e car elle ne peut reprĂ©senter la structure logique des thĂ©ories scientifiques. Toutefois, ces difficultĂ©s disparaissent si, au lieu d’utiliser un ’V’ extensionnel reliant des propositions A et B complĂštement indĂ©pendantes l’une de l’autre, nous dĂ©finissons un autre « ou » (que l’on reprĂ©sentera par ’Y’) d’une façon telle que :

(A . (A Y 5)) → B

a le sens de :

(A . (A → B)) → B

oĂč ,→, est l’implication intensionnelle. D’oĂč la dĂ©finition de ’Y’:

A Y B = df A → B

D’un autre cĂŽtĂ©, si nous acceptons la loi de de Morgan entre la conjonction et la disjonction, cette dĂ©finition de ’Y’ a pour contre-partie une conjonction intensionnelle (reprĂ©sentĂ©e par ’O’) obtenue de la façon suivante :

4OS = 4YB = 4→ÎČ

Lewis, Goodman et d’autres avaient dĂ©jĂ  fait rĂ©fĂ©rence Ă  ce type de foncteur. Anderson et Belnap lui donnent le nom de « cotenabilité ». Il a manifestement certaines propriĂ©tĂ©s de la conjonction extensionnelle : la commutativitĂ©, l’associativitĂ© et la transitivitĂ©. D’autres propriĂ©tĂ©s sont par contre absentes. En particulier :

A O B → A n’est pas valide.

Nous reviendrons sur ce point dans la section suivante.

Cette brĂšve esquisse de fragments de LE avait uniquement pour but de prĂ©senter certains Ă©lĂ©ments fondamentaux d’une riche mĂ©thode de construction des systĂšmes logiques. Une telle mĂ©thodologie est purement formelle. Ses auteurs la prĂ©sentent comme des collections de rĂšgles qui sont soit des instruments ad hoc pour atteindre certains buts, soit des hypothĂšses de travail pour voir « oĂč l’on arrive » avec telle ou telle rĂšgle. La souplesse considĂ©rable de cette approche de la logique est un outil prĂ©cieux pour l’« épistĂ©mologue gĂ©nĂ©ticien » qui recherche les sources de la « logique naturelle » d’un adulte non affectĂ© par la thĂ©orie.

3. Logique de l’implication pertinente et nĂ©cessaire et logique de l’implication signifiante.

Dans la section prĂ©cĂ©dente, nous avons Ă©voquĂ© une « convergence » entre LE et la logique opĂ©ratoire. A propos de cette derniĂšre, il nous faut faire la distinction entre ce qui est Ă©crit dans l’Essai de logique opĂ©ratoire 15 (LO) et le renouvellement de cette logique sur la base d’une logique de la signification. Ce « renouvellement » devrait consister au premier chef Ă  rĂ©crire la partie de LO qui se rapporte Ă  la logique propositionnelle, en y incorporant une logique de la signification Ă  partir des donnĂ©es prĂ©sentĂ©es dans ce livre. Le travail reste Ă  faire, mais nous croyons que la voie Ă  suivre est clairement tracĂ©e. Nous dĂ©signerons par LO’ cette nouvelle version issue d’une fusion entre LO et la logique de la signification.

La convergence entre LE et LO (et a fortiori LO’) tient Ă  la maniĂšre dont la thĂ©orie logique est construite. La logique des Principia Mathematica est nĂ©e Ă  une Ă©poque oĂč l’atomisme logique dominait la philosophie de Bertrand Russell. Cette position philosophique Ă©tait elle-mĂȘme une expression du paradigme dominant dans les sciences physiques Ă  la fin du XIX’ siĂšcle. DĂšs lors, on ne s’étonne pas que l’on ait pris comme Ă©lĂ©ments de base de la thĂ©orie logique les propositions Ă©lĂ©mentaires et leurs combinaisons par de simples « fondeurs », ni que ces propositions aient Ă©tĂ© appelĂ©es « atomiques » et leur combinaisons, « molĂ©culaires ». Avec un tel point de dĂ©part, la logique des Principia Mathematica Ă©tait vouĂ©e Ă  rechercher ses fondements dans des considĂ©rations purement linguistiques. A cet Ă©gard, l’empirisme logique fut tout Ă  fait consistant, et ne fit qu’énoncer les consĂ©quences Ă©pistĂ©mologiques naturelles de cette approche de la logique en explicitant sa propre philosophie de la logique : pour cette Ă©cole, les fondeurs logiques n’exprimaient rien d’autre que la structure interne de notre langage. Ce point de vue Ă©pistĂ©mologique eut une autre consĂ©quence : la logique propositionnelle qui en Ă©tait issue devait ĂȘtre extensionnelle. La logique extensionnelle ne rĂ©sulta donc pas d’une dĂ©cision arbitraire des fondateurs de la logique moderne, mais dĂ©coula naturellement de leur position Ă©pistĂ©mologique.

Le premier rapprochement entre LE et LO’ est qu’elles se posent en rĂ©action Ă  cette prĂ©sentation de la logique. Les raisons de cette rĂ©action sont toutefois bien diffĂ©rentes. Des considĂ©rations Ă©pistĂ©mologiques guident la construction de la logique en LO’, alors que la construction est purement formelle en LE. MalgrĂ© cette diffĂ©rence, toutes deux choisissent l’infĂ©rence comme processus initial de la construction.

Du point de vue de VĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, la logique commence dĂšs qu’un enfant est capable d’anticiper une relation entre actions (c’est Ă  la psychologie gĂ©nĂ©tique de dĂ©terminer oĂč et comment se produit une telle anticipation). L’anticipation d’actions implique la prĂ©sence d’infĂ©rences. Lorsque Piaget affirme qu’« à tous les niveaux, si bas que l’on descende, toute connaissance comporte une dimension infĂ©rentielle si explicite ou si Ă©lĂ©mentaire soit-elle », il Ă©nonce un aspect fondamental de sa thĂ©orie Ă©pistĂ©mologique. Nous avons insistĂ© au chapitre X sur le fait qu’il s’agit lĂ  d’une assertion Ă©pistĂ©mologique fondĂ©e sur les recherches de la psychologie gĂ©nĂ©tique.

Dans la perspective du dĂ©veloppement, la logique commence donc avant les propositions, les relations logiques ne sont pas fondĂ©es sur des relations linguistiques, et le calcul propositionnel ne saurait prĂ©tendre figurer en tĂȘte d’un livre de logique.

Toute infĂ©rence prend d’emblĂ©e la forme d’une relation logique : l’implication. Le prĂ©sent livre montre que les implications sont d’abord dĂ©couvertes au niveau des actions (une relation entre actions est en fait une implication entre actions), alors que les implications entre Ă©noncĂ©s sont beaucoup plus tardives. Toutefois, il s’agit dans les deux cas d’implications signifiantes au sens exposĂ© dans les divers chapitres du livre. L’extensionalitĂ© « pure » se trouve exclue dĂšs le dĂ©but.

LE procĂšde d’une maniĂšre semblable mais pour des raisons diffĂ©rentes. L’idĂ©e directrice est ici d’écarter de l’extensionalitĂ© afin d’éviter ses consĂ©quences gĂȘnantes, c’est-Ă -dire les paradoxes de l’implication matĂ©rielle, les difficultĂ©s propres au syllogisme disjonctif, etc
 On trouve une porte de sortie en partant des infĂ©rences pour dĂ©finir des implications acceptables ou entail- ments. Mais le travail est rĂ©alisĂ© sur les bases purement formelles de rĂšgles trĂšs prĂ©cises. Si ces rĂšgles paraissent quelque peu artificielles, c’est qu’elles le sont rĂ©ellement : ce sont des rĂšgles ad hoc qui ont pour but d’atteindre des objectifs dĂ©finis.

Nous reviendrons sur ce point, mais deux remarques prĂ©alables nous sont nĂ©cessaires. Tout d’abord, l’introduction en LE de la relation d’implication Ă  partir d’infĂ©rences « acceptables » Ă©largit considĂ©rablement l’éventail des foncteurs logiques susceptibles d’ĂȘtre introduits ultĂ©rieurement et correspond Ă  un nombre important d’implications possibles entre Ă©noncĂ©s. Cette procĂ©dure s’accorde avec ce que l’on observe au niveau psychogĂ©nĂ©tique pour en faire une caractĂ©ristique essentielle de LO’. Une seconde remarque, d’une Ă©gale importance, est que cette procĂ©dure permet d’insĂ©rer les foncteurs extensionnels, sans entraĂźner les paradoxes connus du calcul propositionnel.

Ces traits communs de LE et LO’ Ă©taient dĂ©jĂ  prĂ©sents dans VEssai de logique opĂ©ratoire (LO). Cette affirmation paraĂźtra erronĂ©e Ă  ceux qui, ouvrant VEssai de Piaget, voient que le calcul propositionnel est prĂ©sentĂ© extensionnellement et que la structure du calcul est dĂ©gagĂ©e par une analyse des fonctions et valeurs de vĂ©ritĂ©. Il y a lĂ  une combinaison un peu Ă©trange d’élĂ©ments appartenant Ă  la logique extensionnelle et d’élĂ©ments qui n’en relĂšvent pas. A cet Ă©gard, nous n’hĂ©siterons pas Ă  dire que cette partie de LO, telle qu’elle est Ă©crite, ne dĂ©coule pas naturellement des chapitres qui la prĂ©cĂšdent. Nous estimons mĂȘme qu’une telle prĂ©sentation de la logique propositionnelle fut Ă  l’époque une concession aux prĂ©sentations qui avaient cours depuis Whitehead et Russel, et que Piaget ne se satisfit jamais de cette solution.

Pour notre part, nous nous rappelons les mots de Piaget quand les recherches rapportĂ©es dans ce livre Ă©taient sur le point de commencer au Centre International d’EpistĂ©mologie GĂ©nĂ©tique : « il faut nettoyer ma logique ». Ils confirment ce que nous disions plus haut. La combinaison d’élĂ©ments dont tĂ©moigne le traitement du calcul propositionnel en LO montre que Piaget s’entourait de prĂ©cautions pour aborder la logique extensionnelle. C’est un fait qu’il introduit des dĂ©finitions extensionnelles des foncteurs logiques et qu’il dĂ©finit en particulier la relation d’implication Ă  travers sa table de vĂ©ritĂ©. Mais son interprĂ©tation de la logique propositionnelle, fondĂ©e sur la relation d’inclusion entre classes, est libre des paradoxes de l’implication matĂ©rielle. On peut aller plus loin et la considĂ©rer comme une interprĂ©tation de l’implication au sens de LE.

Dans ce contexte, la convergence entre LE et LO (et a fortiori LO’) n’est pas simple affaire de coĂŻncidence. L’interprĂ©tation de LO que nous venons de proposer donne un sens clair aux « rĂšgles » de la logique de l’implication qui sont prĂ©sentĂ©es en LE seulement comme des interdictions ad hoc ayant pour but de parvenir Ă  des rĂ©sultats prĂ©-Ă©tablis. Si elle n’est pas d’une Ă©vidence immĂ©diate en LO, cette interprĂ©tation est aujourd’hui plus explicite en LO’.

Les rĂšgles citĂ©es dans la section prĂ©cĂ©dente et qui permettent de dĂ©finir une implication « acceptable » expriment le type de relation visĂ©e par Piaget lorsqu’il parle de « l’emboĂźtement de la partie dans le tout, ou de la partie dans elle-mĂȘme ». Dans le cas de la rĂšgle I, la correspondance est triviale dans la mesure oĂč elle ne fait qu’exprimer l’emboĂźtement d’une classe dans elle-mĂȘme.

Dans le cas de la rĂšgle II, il suffit de prendre l’exemple typique de la forme P . Q → R V Q, dont l’interprĂ©tation en termes de classes serait :

 

correspondant Ă  l’emboĂźtement de P ∩ Q dans Q U R.

La rÚgle III est simplement une extension de la rÚgle II et est réductible à des applications successives de cette derniÚre.

Dans cette interprĂ©tation, les rĂšgles de l’implication ne sont plus simplement ad hoc et acquiĂšrent un sens clair.

Un problĂšme surgit lorsque l’on introduit d’autres foncteurs Ă  travers des implications et que l’on tente d’analyser la structure du calcul propositionnel qui en rĂ©sulte. Il est Ă©vident que l’on pourrait construire de nombreux systĂšmes axiomatiques Ă  partir de l’implication intensionnelle. Anderson et Belnap analysent certains des systĂšmes proposĂ©s au cours des vingt- cinq derniĂšres annĂ©es. Ils en font une Ă©tude systĂ©matique qui montre les relations qui les unissent et le type de calcul qu’ils produisent. Nous avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© deux consĂ©quences importantes pour LO’. En premier lieu, Ventailment ou implication intensionnelle n’exclut pas un calcul comportant une interprĂ©tation extensionnelle de la nĂ©gation et de la conjonction. En second lieu, il existe de multiples calculs intensionnels possibles, ce qui pose la question de savoir comment dĂ©cider qu’un foncteur est vĂ©ritablement une « conjonction » ou une « disjonction ». Anderson et Belnap n’acceptent pas le foncteur de « cotenabilité » comme une conjonction, car on ne peut pas infĂ©rer A Ă  partir itAOB(AOB→A n’est pas valide). Nous croyons toutefois que l’on pourrait considĂ©rer « O » comme la seule maniĂšre lĂ©gitime d’exprimer une conjonction entre A et B lorsqu’ils appartiennent Ă  un systĂšme oĂč les parties ne peuvent ĂȘtre affirmĂ©es indĂ©pendamment de la totalitĂ©. A cet Ă©gard, les recherches psychogĂ©nĂ©tiques conduisant Ă  une formulation de la logique du type LO’ sont fort utiles. Elles montrent que ce type de conjonction est effectivement utilisĂ© par les sujets et rĂ©vĂšlent la complexitĂ© des situations d’oĂč Ă©mergent des relations logiques susceptibles d’une certaine formalisation.

Enfin, il nous faut insister une fois encore sur la nĂ©cessitĂ© d’une formulation explicite de LO’, tĂąche qui reste largement Ă  rĂ©aliser.