Chapitre III
Le carrelage 1 a

À en revenir aux implications entre actions, la recherche qui suit prĂ©sente le double intĂ©rĂȘt de porter Ă  la fois sur un problĂšme pratique et sur des combinaisons de formes gĂ©omĂ©triques. Le premier consiste Ă  demander aux sujets de couvrir le sol d’un carrelage tel qu’il ne subsiste aucun trou ou espace vide entre les catelles (carreaux) et qu’on puisse continuer sans frontiĂšres l’assemblage ainsi construit d’abord Ă  petites dimensions. Quant aux catelles, elles sont de formes gĂ©omĂ©triques variables (fig. 3) : des carrĂ©s C (jaunes), des pentagones P (bleus), des hexagones H (rouges), des triangles isocĂšles T (blancs). C, P et H (ainsi que la base de T) ont une longueur identique pour leurs cĂŽtĂ©s (8 cm) et les angles de T sont calculĂ©s de telle façon que cette forme peut prolonger P sur un de ses cĂŽtĂ©s. Toutes ces figures sont Ă  la disposition du sujet qui peut alors les disposer, soit en n’utilisant que des Ă©lĂ©ments de mĂȘme forme (un carrelage composĂ© de seuls carrĂ©s C est alors celui qui est le plus facile Ă  construire sans lacunes, tandis qu’avec les seuls pentagones P cela n’est pas possible), soit en mĂ©langeant les formes de diverses maniĂšres, par exemple en comblant au moyen de triangles T les intervalles laissĂ©s vides au sein de rĂ©unions de pentagones.

Fig. 3

On peut alors analyser deux sortes d’implications entre actions. Les premiĂšres ne portent que sur les anticipations de ce que donneront des assemblages de mĂȘmes figures : par exemple, prĂ©voir que des juxtapositions de carrĂ©s donneront des carrelages sans lacunes et surtout, ce qui n’est pas pareil, prĂ©voir que si cela est possible sur une petite surface, on peut continuer de mĂȘme indĂ©finiment, tandis que des pentagones juxtaposĂ©s laisseront des « trous » non couverts et que cela n’y changera rien si l’on en juxtapose un plus grand nombre.

Mais il est d’autres formes d’infĂ©rences plus intĂ©ressantes. Si l’on peut faire un carrelage complet avec des carrĂ©s seuls, sans triangles, ce que nous noterons C . T ou avec des T seuls sans C, soit T . C, est-il possible de les combiner, donc :

(T . C) √ (C . T) → (T . C) = rĂ©ussite R

de mĂȘme que

(T . P) ∹ (P . T) → (T . P) = R

tandis que

(C . P) ∹ (P . C) → (C . P) est impossible (R).

Ces infĂ©rences soulĂšvent les questions suivantes : le sujet, ayant rĂ©ussi Ă  construire un carrelage avec les seuls T ou avec les seuls C, en conclut-il qu’il pourra en faire un sans lacunes avec les T et les C combinĂ©s ? S’il rĂ©ussit avec les T . P rĂ©unis, cela prouve-t-il qu’il le pourrait avec les P seuls, ce qui n’est pas le cas, ou avec les T seuls, ce qui est aisé ? Et si les T . P sont possibles, cela entraĂźne-t-il la rĂ©ussite avec C . P, ce qui est exclu ? En ces cas les infĂ©rences portent sur les combinaisons et leurs relations avec les assemblages homogĂšnes (x seuls), ce qui suppose des anticipations bien plus complexes et tardives.

Il va de soi, par ailleurs, que nous retrouverons en cette recherche les seize opérations binaires dont il a été question au chapitre précédent.

Quant aux niveaux, nous n’en distinguerons que trois dont les critùres sont nets.

1. Le niveau I

Les sujets de ce premier palier ne rĂ©ussissent Ă  construire des carrelages sans trous qu’avec des carrĂ©s et mĂȘme sans en infĂ©rer qu’on pourrait les continuer indĂ©finiment, donc en Ă©chouant encore Ă  cette rĂ©currence Ă©lĂ©mentaire :

Nad (6 ; 7) rĂ©unit six carrĂ©s en un rectangle : « Comme ça on peut faire. — Tu peux toujours en mettre sans laisser de trous ? — Non, je crois pas (en rajoute sur le long cĂŽtĂ©). — Alors tu peux continuer ? — Oui (arrive Ă  douze). On peut continuer comme ça, faire encore plus grand. — Alors aussi grand que tu veux ? — Non ». « Si tu en mets deux comme ça (un carrĂ© en dessus d’un autre, en rectangle), comment les appelles-tu ? — Un triangle parce que ça a une hauteur. — Comment sais-tu si (une figure) c’est un carré ? — Parce que ça a la forme d’un carrĂ©. — Et ça (un rectangle de 5 × 6 qu’elle a construit) ? — Pas complĂštement ». Avec des hexagones et trois carrĂ©s elle fait un long serpent, puis des fleurs avec lacunes triangulaires entre les pĂ©tales : elle en montre une et dit : « AprĂšs je veux faire (c’est-Ă -dire mettre) quelque chose lĂ . — Tu pourras boucher tous ces trous (il n’y en a que quatre) ? — Non, je crois qu’on pourra jamais le faire : il y aura toujours des trous ».

Dan (6 ; 8) dĂ©bute par une belle couronne de dix P accolĂ©s par leurs cĂŽtĂ©s et laissant donc un large trou Ă  l’intĂ©rieur de cette figure. Il essaie de le boucher avec trois piĂšces : « Non, on ne peut pas parce que lĂ  et lĂ  (montre les lacunes restantes) elle est pas de cette forme ». Il aligne alors dix-sept P en deux rangĂ©es parallĂšles et sĂ©parĂ©es par un espace oĂč il met encore neuf P : « On ne peut pas ». Il se refuse Ă  employer des Ă©lĂ©ments d’autres formes (H), mais ensuite il fait un nouveau carrelage avec des H seuls et constate que cela marche « parce qu’elles ont toutes la mĂȘme forme », ce qui est donc contradictoire avec ce qu’il admettait pour les P. « Et avec les deux (P et H ensemble) ? — Avec les H oui mais avec les P non ». Il construit des rosaces avec un H au centre entourĂ© de P et conclut qu’« on ne peut pas couvrir. — Pourquoi ? — Parce que lĂ  (H), c’est pas carré ».

Cor (7 ; 9) s’achemine vers le niveau II, mais sans surmonter suffisamment les difficultĂ©s du niveau I : elle dĂ©bute avec les C et un carrelage rectangulaire de dix-huit Ă©lĂ©ments : « On pourrait continuer ? — Peut-ĂȘtre, ouais, des fois pas. — Pourquoi ? » Elle ajoute Ă  son rectangle un appendice vertical de trois C et un horizontal de trois C, puis les accole Ă  la figure initiale mais avec un dĂ©calage de position tel qu’un cĂŽtĂ© des carrĂ©s accolĂ©s ne corresponde qu’à deux demi-cĂŽtĂ©s de la figure centrale. Puis, avec les H, elle rĂ©agit comme Dan et avec un mĂ©lange de C et de H ne donne que des surfaces ou des alignements trĂšs irrĂ©guliers.

Ces rĂ©actions initiales sont surtout remarquables par le dĂ©faut d’anticipations dont elles tĂ©moignent d’un bout Ă  l’autre des interrogations, Ă  tel point qu’on pourrait supposer que ces sujets n’ont pas compris la consigne de supprimer toute lacune. Or, ce n’est nullement le cas. L’exemple le plus curieux est celui des carrĂ©s, car, s’il est Ă©vident qu’à six ans l’enfant comprend la possibilitĂ© de prolonger toute suite linĂ©aire (telle que n → n + 1), Nad et encore Cor semblent bloquĂ©es Ă  l’idĂ©e d’agrandir sans fin une surface mĂȘme aussi simple et sans lacune qu’un ensemble de carrĂ©s juxtaposĂ©s de façon rĂ©guliĂšre dans les deux dimensions. D’autre part, tout en projetant de « mettre quelque chose là », en fait en quatre petites lacunes triangulaires, Nad conclut pĂ©remptoirement : « On ne pourra jamais le faire : il y aura toujours des trous ». Une rĂ©action bizarre est, sans perdre de vue que le but est un carrelage, de commencer par un long serpent, etc. En un mot, le propre de ce niveau I est l’empirisme dont se contentent les sujets, avec un minimum d’infĂ©rences presque toutes injustifiĂ©es, comme lorsque Dan pense qu’en entourant un H de carrĂ©s cela couvrirait mieux le tout qu’avec des P.

2. Le niveau II

DĂšs sept-huit ans en moyenne, on assiste Ă  certains progrĂšs infĂ©rentiels et Ă  certaines combinaisons d’élĂ©ments de formes diffĂ©rentes :

Pau (6 ; 9) dĂ©bute par une fleur : un H entourĂ© de T posĂ©s sur leur base, mais pour savoir si on peut continuer elle enlĂšve les T. « On peut continuer comme ça ? — Oui. — Comment l’expliquer ? — Moi je sais pas mais je suis sĂ»re (!) ». Elle en met environ cinquante : « C’est sĂ»r maintenant qu’on peut continuer, tu vois ». Elle serre ensuite environ vingt-quatre T en une figure irrĂ©guliĂšre mais sans lacunes, puis arrange mieux le tout. Avec les P elle fait une grande couronne et pour remplir l’espace vide intĂ©rieur elle remplace les H par des T disposĂ©s en cercle (sommets concentriques).

Xav (7 ; 5) dĂ©bute avec les T seuls en une forme d’ensemble irrĂ©guliĂšre, et comble les lacunes avec d’autres T sans s’occuper de la figure que prend le tout. Il en conclut : « Je pourrais toujours continuer comme ça. Je crois qu’il n’y aura pas de trous parce que comme ça c’est serrĂ©. — On pourrait couvrir toute la chambre ? — Oui, c’est possible de faire ça dans toute la chambre ». Il change alors de forme d’ensemble et construit une belle rosace de huit T dont les sommets sont rĂ©unis en un mĂȘme centre, mais ensuite il se critique lui-mĂȘme : « On pourra toujours boucher les trous ? — Ça ne bouche plus quand c’est rond (en tant qu’insĂ©rĂ© en un espace carrĂ© comme est la chambre). On pourrait faire un plus grand carrĂ© (il assemble quinze C en un grand rectangle et dit qu’ainsi on peut continuer). — Et avec les C et les T ? — Non, on peut pas », mais il le fait bel et bien en juxtaposant par l’un de leurs angles deux carrĂ©s de quatre et en garnissant les intervalles avec des T serrĂ©s.

Bea (7 ; 10) ne bouche pas les trous avec des P en couronnes, tandis qu’avec H elle voit d’emblĂ©e qu’« on peut continuer, continuer ». AprĂšs avoir rĂ©ussi avec des C et des T, elle conclut : « Avec des T seulement j’arrive, avec des C seulement j’arrive, mais pas avec les C et les T (rĂ©unis) 2 ». Elle se livre Ă  un essai spontanĂ© de P et C : une couronne de P et avec au milieu un C et quelques T : elle Ă©choue, mais rĂ©ussit avec un H et des T : « Je continuerais toujours comme ça ».

Aug (8 ; 10) fait d’abord une couronne de P sans savoir comment remplir l’intĂ©rieur, mais ensuite il est le premier Ă  mettre quatre P cĂŽte Ă  cĂŽte avec sommet vers le haut, surmontĂ©s d’autres avec sommet vers le bas, puis de placer des T dans les intervalles supĂ©rieurs ou infĂ©rieurs : « Et aprĂšs on peut continuer ». Pour trois H rĂ©unis en arc de cercle, il voit que la lacune intĂ©rieure de l’arc a elle-mĂȘme une forme de H, d’oĂč : « On pourrait continuer beaucoup : c’est Ă  cause de la forme (en montrant cette place vide) ». En continuant les T et les H : « Je ne sais pas si ça pourrait aller : oui, peut-ĂȘtre. — On sait qu’avec les T on peut et avec les H aussi. Ce n’est pas normal qu’on puisse avec les deux ? — Non, ce n’est pas sĂ»r, il faut essayer ».

Pac (8 ; 9) : sept H avec des C collĂ©s aux cĂŽtĂ©s extĂ©rieurs : « On peut boucher ? — Non, chaque fois qu’on rajoute un C ça formera un autre trou ».

Ben (9 ; 10) met trois H serrĂ©s en une forme rectangulaire et dit comme Aug : « On peut toujours en mettre lĂ  parce que le trou a la mĂȘme forme (en H) ».

Jos (9 ; 8) : quatre P et quatre T : « Ici on peut continuer avec des T ». Elle conclut : « Avec les T seuls on peut réussir (B), avec les P seuls on ne peut pas (R = juste), avec les P et les T ensemble on ne peut pas (R = faux), avec les T et les H on ne peut pas (R = faux) et avec les P et les H on ne peut pas non plus (R = juste). »

L’intĂ©rĂȘt de ces rĂ©actions est le dĂ©veloppement des infĂ©rences sous la forme d’implications entre actions intervenant soit dans l’anticipation des figures Ă  construire, soit dans les dĂ©ductions d’une continuation possible. Sur le premier point, les anticipations d’ensemble sont rares et les sujets prĂ©voient surtout, au vu des lacunes subsistant, comment ils vont les boucher. Sur le second point, par contre, une implication trĂšs gĂ©nĂ©rale est que, sauf en cas de formes circulaires subsistant comme telles (Xav), toute surface obtenue sans trous implique que l’on puisse toujours continuer de mĂȘme. Quant aux raisons de ce prolongement possible, Pau « ne sait pas mais en est sĂ»re ». Par contre, dans le cas de Aug et Ben avec des H seuls, la raison qu’ils dĂ©couvrent est que les lacunes subsistant ont elles-mĂȘmes la forme de H. inversement, les sujets voient bien que des P entourĂ©s de carrĂ©s collĂ©s contre leurs cĂŽtĂ©s communs ne couvriront jamais tout puisque « chaque fois qu’on rajoute un C cela formera un autre trou » (Pac). Mais malgrĂ© ces divers progrĂšs, les dĂ©ductions propres Ă  ce niveau demeurent insuffisantes et cela en particulier lorsqu’il s’agit de prĂ©voir les combinaisons de deux catelles de formes diffĂ©rentes (Jos Ă  encore neuf ans).

3. Le niveau III

C’est Ă  ce dernier palier que les infĂ©rences et implications entre actions jouent un rĂŽle dĂ©cisif tant par leur rigueur que leur fĂ©condité :

Mac (11 ; 4) fait deux rosaces avec des T concentriques, mais comble l’intervalle qui les sĂ©pare en mettant d’autres T : « On peut continuer (sans trous) ? — On peut continuer pour avoir une surface indĂ©finie parce que ça se ressemble toujours et je puis imaginer que cette surface est trĂšs grande : on peut dĂ©montrer que ça deviendra infini comme ça. — Pourquoi ? — Parce que ça remplit tout, donc si on continuait ce serait la mĂȘme chose ». Il refait une surface, cette fois symĂ©trique : « Pourquoi ? — Toutes les formes qui ont un cĂŽtĂ© droit : on peut les plier en deux parties qui font des axes de symĂ©trie. Je crois qu’on peut les faire ». On lui dessine alors une figure Ă  pourtour aberrant : « Je pense qu’on peut le faire ».

Car (11 ; 4). MĂȘmes rĂ©actions initiales puis, avec des P, il prĂ©voit d’emblĂ©e qu’on peut remplir les trous avec des T, tandis qu’avec des P seuls « il y aura toujours un trou ». Elle complĂšte deux P superposĂ©s avec quatre T et dĂ©clare : « VoilĂ , je fais un parallĂ©logramme et on a vu qu’en ce cas on peut continuer ». « Tu pouvais le savoir d’avance qu’il y avait une solution ou tu l’as dĂ©couverte (T . C . P qu’il vient de trouver) ? — On pouvait savoir (montre le dĂ©tail) ».

Arc (11 ; 6), aprĂšs un mĂ©lange de P et de T : « Ce serait irrĂ©gulier, mais peut-ĂȘtre possible de continuer ainsi (sans trous). — Et avec des C en plus ? — Je pense que oui. J’en suis mĂȘme certain », mais il tient Ă  une forme rĂ©guliĂšre et, obtenant un parallĂ©logramme, il est rassuré : « Je sais qu’avec un parallĂ©logramme on peut faire une surface infinie : la mĂȘme chose avec les C seuls, et puis avec les H ». En mĂ©langeant toutes les formes : « Ça serait un peu difficile, mais on peut en mesurant les angles (qui sont plus obtus ou aigus selon les lacunes). Avec les P, on ne peut pas les faire seuls ».

Ani (12 ; 2) de mĂȘme dĂ©bute avec des P et des T mais, tout en affirmant la continuation possible, ajoute que « c’est toujours embĂȘtant parce qu’il y a toujours quelque chose Ă  mettre (c’est-Ă -dire Ă  ajouter dans les lacunes), mais toujours un peu fouilli : on ne peut rien prouver ». Elle essaie alors, comme Arc, de former des totalitĂ©s rĂ©guliĂšres et, tout en reconnaissant qu’on peut « toujours continuer mĂ©langĂ©s », elle est enchantĂ©e d’obtenir « un parallĂ©logramme : enfin ça fait une surface (rĂ©guliĂšre) ! ». « On voit qu’on peut ajouter Ă  l’infini, mais lĂ  je ne sais pas (le dĂ©montrer). C’est embĂȘtant : je peux toujours ajouter quelque chose, mais ça me chicane : ce n’est pas une loi rĂ©guliĂšre, on ajoute n’importe comment ».

Ces cas du niveau supĂ©rieur sont intĂ©ressants par leurs exigences. Ils admettent, bien sĂ»r, qu’une fois trouvĂ©e une surface limitĂ©e sans lacunes, mĂȘme s’ils la dĂ©couvrent par anticipations partielles (et de proche en proche en fonction des constats), il sera toujours possible de la reproduire indĂ©finiment en complĂ©tant les points de contact ; ou mĂȘme simplement d’agrandir sans limites la surface initialement construite : c’est ce que Mac appelle une « dĂ©monstration que ça deviendra infini comme ça », c’est-Ă -dire par simple itĂ©ration des « ressemblances ». Mais il est dĂ©jĂ  un peu plus satisfait s’il peut confĂ©rer Ă  ses figures des axes de symĂ©trie : d’oĂč un dĂ©but de rĂ©gularitĂ© qui rend plus plausibles les itĂ©rations par ressemblances. Avec Car, le besoin de rĂ©gularitĂ© devient net : en parvenant Ă  des « parallĂ©logrammes », la continuation devient non seulement assurĂ©e mais dĂ©montrable, ce qui est nettement plus fort, et les variations de forme des lacunes peuvent ĂȘtre compensĂ©es par des variations complĂ©mentaires des angles. Avec Arc et Ani enfin, la diffĂ©rence est nette entre les formes rĂ©guliĂšres dont on peut dĂ©duire avec nĂ©cessitĂ© les « surfaces infinies » possibles, et des surfaces irrĂ©guliĂšres avec ajustements variables : en ce cas, la continuation reste certaine, mais il ne s’agit que d’un « fouilli embĂȘtant » (Ani) par opposition aux dĂ©monstrations simples.

4. Conclusions

L’un des intĂ©rĂȘts de cette recherche est l’évolution claire des trois types d’infĂ©rences qui caractĂ©risent nos trois niveaux : au niveau I, anticipations limitĂ©es Ă  ce que permettent les rĂ©pĂ©titions constatables d’arrangements ou de modifications dĂ©jĂ  constatĂ©es empiriquement ; au niveau II, infĂ©rences portant sur des anticipations dĂ©passant le constatable et fondĂ©es sur des implications nĂ©cessaires, mais ne fournissant pas encore leurs « raisons » ; et au niveau III, infĂ©rences fondĂ©es sur ces raisons ou sur des dĂ©monstrations possibles.

I. Au niveau I, en effet, les deux implications entre actions se rĂ©duisent aux suivantes : (1) une lacune entre les catelles ne peut (ou ne doit) ĂȘtre comblĂ©e que par un Ă©lĂ©ment (C ou H, etc.) de mĂȘme forme que celle du trou Ă  remplir ; et (2) la construction d’une figure d’ensemble une fois achevĂ©e en son espace limitĂ©, on peut alors l’agrandir : « On peut continuer comme ça, faire encore plus grand » (Nad) ou « peut-ĂȘtre, oui, mais des fois pas » (Cor). Par contre, ce qu’on ne peut pas rĂ©aliser, c’est faire « aussi grand que tu veux » : « Non », rĂ©pond rĂ©solument Nad, comme si « continuer comme ça » avait des limites et « faire encore plus grand » n’impliquait pas une itĂ©ration indĂ©finie possible sur le modĂšle de n → (n + 1) de la suite des nombres naturels. La raison de cette limitation est Ă©videmment que la rĂ©currence « toujours » n’est pas constatable et que le sujet ne raisonne ou n’infĂšre encore que sur un univers d’objets empiriques. On a dĂ©jĂ  vu ailleurs 3 qu’en priant les sujets de ce niveau de placer successivement n puis n + 1 objets d’une main dans un bocal transparent et de faire de mĂȘme de l’autre main en un rĂ©cipient masquĂ©, ils sont certains d’avoir abouti Ă  une Ă©galitĂ© en ces deux vases, mais ne sont nullement sĂ»rs qu’il en resterait ainsi si l’on continuait « jusqu’au soir ».

Au niveau II, cette continuation illimitĂ©e est infĂ©rĂ©e non seulement comme possible, mais encore comme nĂ©cessaire quoique sans dĂ©monstration. Lorsque Pau affirme : « Moi je sais pas mais je suis sĂ»re », elle veut sans doute dire : « Je ne peux pas le dĂ©montrer ni le justifier, mais le fait que la continuation de proche en proche implique qu’elle soit illimitĂ©e est d’une Ă©vidence nĂ©cessaire ». Cela nous rappelle le mot d’un jeune sujet que nous citons souvent : « Quand on sait pour une fois, on sait pour toujours », autrement dit l’implication entre actions est ici fondĂ©e sur une abstraction rĂ©flĂ©chissante et ne se borne plus comme au niveau I Ă  tirer les consĂ©quences logiques d’abstractions empiriques (en des assertions du type : « Si j’ai rĂ©ussi cet assemblage sans lacunes, je peux l’agrandir »).

Au niveau III, enfin, le sujet distingue ce qu’Ani, par exemple, appelle « un fouilli » qui est « embĂȘtant » et dont on est certain qu’on peut le prolonger indĂ©finiment mais sans en dĂ©duire le dĂ©tail parce qu’« on ajoute n’importe comment », et ce qu’elle nomme « une surface », c’est-Ă -dire une forme d’ensemble rĂ©guliĂšre et simple. Elle dĂ©couvre, en effet, qu’elle peut construire « un parallĂ©logramme : enfin ça fait une surface ! », voulant dire par lĂ  la possibilitĂ© d’une itĂ©ration dĂ©montrable par un jeu des contacts faciles Ă  dĂ©duire. Cette recherche des rĂ©gularitĂ©s est visible dĂšs Mac qui se fait fort de trouver des axes de symĂ©trie jusque dans la forme d’ensemble aberrante proposĂ©e par l’adulte et se continue chez Car et Arc qui, comme Ani, construisent des parallĂ©logrammes dont Arc dit : « Je sais qu’avec un parallĂ©logramme on peut faire une surface infinie ».

On peut ainsi distinguer trois formes d’implications entre actions. La premiĂšre peut ĂȘtre dite conditionnante en tant que portant sur les conditions nĂ©cessaires et suffisantes d’une rĂ©ussite, qui consistent Ă  trouver des Ă©lĂ©ments ayant assez exactement la forme de la lacune Ă  combler : on les observe dĂšs le niveau I, ce qui permet au sujet d’ĂȘtre certain de pouvoir « agrandir » ou rĂ©pĂ©ter ce qu’il vient de faire, mais ne l’autorise pas Ă  gĂ©nĂ©raliser Ă  l’infini, car on ne sait jamais ce qui peut arriver.

La seconde forme d’implication peut ĂȘtre dite amplifiante en tant que portant sur les consĂ©quences de ce qui a Ă©tĂ© commencé : c’est ce qui se produit au niveau II et peut s’exprimer comme suit : « Si je rĂ©ussis Ă  agrandir ce qui est trouvĂ©, il n’y a pas de raison de ne pas toujours continuer » (voir les rĂ©ponses de Xav).

La troisiĂšme forme peut ĂȘtre dite justificatrice et fournit les « raisons » permettant l’itĂ©ration indĂ©finie. Ces raisons sont fournies par une dĂ©monstration facile en cas de formes d’ensemble rĂ©guliĂšres (les « surfaces » d’Ani par opposition au « fouilli » initial).

II. Mais en plus de ces trois sortes d’implications qui en principe sont toutes trois justifiĂ©es, on peut en outre distinguer ce que nous appellerons des implications supposĂ©es ou faibles lorsqu’elles reposent sur des informations incomplĂštes, mais paraissent nĂ©anmoins logiquement valables. Le cas type de ces infĂ©rences est celui oĂč, connaissant ce que l’on peut obtenir avec des formes x intervenant seules et avec des formes y Ă©galement exclusives, on demande au sujet de prĂ©voir ce que donnera une rĂ©union de x et de y, soit x . y agissant conjointement sans apport supplĂ©mentaire d’une troisiĂšme forme z. En ce cas, supposons des C dont les rĂ©unions donnent une surface sans lacune et des P dont les rĂ©unions sont lacunaires, il est assez logique de prĂ©voir que la rĂ©union C . P sera elle aussi lacunaire. Mais dans le cas paradoxal oĂč les C seuls donnent une rĂ©ussite (R) et les H seuls aboutissent Ă©galement au succĂšs (R), le sujet est portĂ© Ă  croire que C . H devrait rĂ©ussir a fortiori, alors qu’en fait des carrĂ©s C plaquĂ©s sur les cĂŽtĂ©s rectilignes d’un hexagone H laissent incomblĂ©es des lacunes triangulaires et que le succĂšs ne devient possible qu’avec l’association ternaire C . H . T. En ce cas, l’implication C . H → R n’est que supposĂ©e malgrĂ© son apparence logique, tant que des informations supplĂ©mentaires, par constats ou anticipations, ne sont pas obtenues par le sujet.

Ces « implications supposĂ©es » varient alors avec nos niveaux. Au palier I oĂč le sujet a tendance Ă  ne construire que des carrelages homogĂšnes, sans coordination de formes, le problĂšme ne se pose pas et quand on le soumet au sujet, comme Ă  Dan, en le questionnant sur « P et H ensemble », il rĂ©pond avec chacun des deux sĂ©parĂ©ment.

Au niveau II, on trouve un mĂ©lange de rĂ©ponses fausses, de rĂ©ponses justes et de refus de conclure. Par exemple, BĂ©a (7 ; 10) affirme qu’avec les T seuls il y a rĂ©ussite (R), avec les C seuls Ă©galement, mais prĂ©voit qu’avec les C et les T rĂ©unis elle « n’arrivera pas » (R), ce qui est faux. Aug Ă  8 ; 10 se trompe ou suspend son jugement : avec des T isolĂ©s ou des C seuls, on arrive, mais en combinant les T et les C cela n’irait pas. Citons d’autres rĂ©ponses du mĂȘme sujet : si Ton continuait avec des T et des H, « je ne sais pas si ça pourrait aller : oui, peut-ĂȘtre. — On sait qu’avec les T on peut et avec les H aussi. Ce n’est pas normal qu’on puisse avec les deux (ensemble) ? — Non, ce n’est pas sĂ»r, il faut essayer ». Quant Ă  Jos (9 ; 8), il donne un ensemble de rĂ©ponses justes et fausses : avec les T seuls on rĂ©ussit, avec les P seuls ce n’est pas le cas et avec les deux ensemble non plus (R = faux), avec les T et les H non plus (R = faux) et « avec les P et les H on ne peut pas non plus » (R = juste).

Ce n’est qu’au niveau III que le problĂšme est rĂ©solu et Car parvient mĂȘme Ă  une composition ternaire T . C . P en disant qu’on pouvait le prĂ©voir dĂ©ductivement et en montrant le dĂ©tail qui l’aurait permis. L’intĂ©rĂȘt de ce niveau III quant au problĂšme des implications supposĂ©es exactes ou non fondĂ©es est qu’à partir de ce palier, le sujet a tendance Ă  se centrer d’emblĂ©e et souvent continuellement sur les relations entre deux Ă  trois ou quatre figures, plutĂŽt que sur des formes isolĂ©es considĂ©rĂ©es comme des sortes d’absolus. Cette relativisation joue naturellement un rĂŽle dans la recherche des dĂ©monstrations ou des « raisons ».

III. Il nous reste Ă  parler des opĂ©rations portant sur les significations en jeu et isomorphes aux seize liaisons interpropositionnelles. Notons d’abord Ă  cet Ă©gard qu’il n’y a pas de diffĂ©rences entre les significations des objets et celles des actions. Le but gĂ©nĂ©ral proposĂ© au sujet Ă©tant d’obtenir un carrelage sans lacunes, la signification des actions consiste en rĂ©ussites ou Ă©checs et se fonde donc sur les rĂ©sultats de ces manipulations. Quant aux objets, leurs significations reviennent comme toujours Ă  exprimer « ce que l’on peut en faire », ce qui revient de mĂȘme et en tous les cas Ă  se rĂ©fĂ©rer aux actions exercĂ©es sur eux : on peut les classer selon leurs formes, ce par quoi dĂ©bute Nad au niveau IA, ou les sĂ©rier selon le nombre de leurs cĂŽtĂ©s (de trois pour T Ă  six pour H), ce qui est implicite Ă  tous les niveaux. Mais dans le prĂ©sent contexte, leur signification spĂ©cifique consiste en possibilitĂ©s ou impossibilitĂ©s de rĂ©ussir ce carrelage demandĂ©. Or, il se trouve qu’en ce cas, les liaisons effectuĂ©es ou essayĂ©es par le sujet se trouvent isomorphes aux seize opĂ©rations interpropositionnelles connues, ce qui n’a rien de surprenant puisqu’il s’agit d’une combinatoire Ă©lĂ©mentaire et que les seules « valeurs de vĂ©rité » en jeu dans les Ă©noncĂ©s du sujet ne consistent qu’à dĂ©crire ce qu’il a fait et pour quelles raisons il a rĂ©ussi ou Ă©chouĂ©.

On peut tout d’abord distinguer les quatre opĂ©rations exprimant l’indĂ©pendance de p, de q ou de leurs nĂ©gations qui se notent habituellement (p . q √ p . q), (p . q √ p . q), (p . q √ p . q) et (p . q √ p . q) ; c’est le cas lorsque le sujet essaie de construire un carrelage avec une seule des quatre formes, sans relier Ă  d’autres, ce qui rĂ©ussit avec T, C et H, mais Ă©choue avec P.

En second lieu, il y a les conjonctions (p . q) mais qui, du point de vue des significations, comportent deux formes distinctes : les conjonctions « libres », telles que T . C, qui donnent lieu Ă  des rĂ©ussites aussi bien rĂ©unies que sĂ©parĂ©es, et les « conjonctions obligĂ©es » telles que P . T, dont un sujet du niveau III dit que si l’on rĂ©ussit en utilisant des P, c’est qu’« en tous cas on a pris (en plus) des T ».

En troisiĂšme lieu, on trouve l’équivalent des disjonctions exclusives ou exclusions rĂ©ciproques dans le cas H . C qui Ă  elles deux, sans une troisiĂšme forme, ne donnent que des Ă©checs et des disjonctions non exclusives ou trilemnes (cf. p . q √ p . q √ p . q) dans le cas (T . C) √ (C . T) √ (T . C).

Enfin, il est clair que l’on peut Ă©galement observer des Ă©quivalences, etc., ainsi que les correspondants d’opĂ©rations ternaires, mais en tout cela il ne s’agit que de combinaisons d’actions avec leurs significations et non pas de propositions en un sens extensionnel, mĂȘme si le sujet traduit ce qu’« il fait » par des Ă©noncĂ©s corrects.