Introduction a
Le principal but de cet ouvrage est de complĂ©ter et de corriger notre logique opĂ©ratoire dans le sens dâune logique des significations. De fait elle lâest dĂ©jĂ en bonne partie au sens extensionnel du terme, et par consĂ©quent il reste Ă prĂ©ciser en un sens intensif (en « comprĂ©hension ») lâemploi des foncteurs logiques « et » et « ou » et surtout celui des implications « signifiantes » par opposition à « matĂ©rielles ». La diffĂ©rence entre les deux est quâen ce dernier cas la liaison entre Ă©noncĂ©s ne dĂ©pend que de leurs vĂ©ritĂ©s respectives sans sâoccuper de leur signification ni de celles de leur rapport. Câest ainsi quâĂ sâen tenir aux extensions, il suffit que lâun des termes de la disjonction p . q âšÂ p . q âšÂ p . q soit vrai pour en tirer lâimplication p â q et cela mĂȘme sans aucun rapport de signification entre p et q, dâoĂč les paradoxes bien connus. Il est donc indispensable de construire une logique des significations dont lâopĂ©ration centrale sera ce que nous nommerons lâ« implication signifiante » : p implique q (notation p â q) si une signification s de q est englobĂ©e dans celles de p et si cette signification commune s est transitive. En ce cas, les englobements de significations en comprĂ©hension, que nous nommerons « inhĂ©rences », correspondent Ă des emboĂźtements en extension, donc Ă des sortes de tables de vĂ©ritĂ©, mais partielles et dĂ©terminĂ©es par les significations, avec relativisation des nĂ©gations par rapport aux rĂ©fĂ©rentiels que constituent ces emboĂźtements 1.
Or, sâil existe une logique des significations, il nâest pas de raison quâelle se limite aux propositions ou Ă©noncĂ©s, car toute action et toute opĂ©ration comportent elles aussi des significations. Et, comme aucune action ou opĂ©ration, ni surtout aucune signification, ne demeurent Ă lâĂ©tat isolĂ©, mais que chacune est solidaire de bien dâautres, il existe alors des implications entre actions ou opĂ©rations portant sur leurs significations (distinctes quoique insĂ©parables de leur aspect causal ou dâeffectuation matĂ©rielle).
Le second but essentiel de notre Ă©tude sera alors de pousser lâanalyse de ces implications entre actions ou opĂ©rations, en remontant aussi haut que possible au plan pratique et dans la direction des infĂ©rences les plus Ă©lĂ©mentaires. Au niveau des opĂ©rations proprement dites (sept-dix ans) cette analyse est facile. Il est clair, par exemple, quâune opĂ©ration consistant Ă rĂ©unir dĂšs objets x en une classe implique quâon en exclue les y (non-x) : omnis determinatio est negatio, disait dĂ©jĂ Spinoza. Mais lorsquâil sâagit dâactions pratiques, il faut distinguer entre leur aspect causal (leurs rĂ©sultats constatables aprĂšs coup) et leur anticipation qui est infĂ©rentielle. En effet, si une opĂ©ration nâest en elle-mĂȘme ni vraie ni fausse et ne sâĂ©value quâen termes dâefficacitĂ© ou dâutilitĂ© par rapport Ă un but, lâimplication entre actions en jeu lors des anticipations est par contre susceptible de vĂ©ritĂ© ou de faussetĂ© et constitue donc dĂ©jĂ une logique, et cela dĂšs les niveaux les plus primitifs. Il sây ajoute le fait que, toute signification rĂ©sultant dâune assimilation de lâobjet considĂ©rĂ© Ă un schĂšme du sujet, et rĂ©ciproquement toute assimilation Ă©tant source de significations, une succession causale dâobservables peut dĂ©jĂ donner lieu Ă des implications entre significations : par exemple un objet x Ă©tant, soit posĂ© sur un support y permettant de lâamener Ă soi, soit posĂ© Ă cĂŽtĂ© ou au-delĂ de ce support, il y aura implication entre significations si le sujet comprend quâen ce second cas il ne sert Ă rien de tirer y, la relation ou action « poser sur » acquĂ©rant de ce fait la signification dâune « raison ».
On peut, Ă cet Ă©gard, distinguer diffĂ©rents niveaux. Le plus Ă©lĂ©mentaire consiste Ă construire des schĂšmes dâactions, dâobjets et de relations au sein de tableaux perceptifs globaux qui constituent lâunivers du nourrisson. En cet univers initialement indiffĂ©renciĂ©, nâimporte quel changement ne consiste dâabord quâen une substitution dâun tableau dâensemble Ă un autre, sans analyse du dĂ©tail des modifications pouvant se produire. Ă partir de cette situation essentiellement syncrĂ©tique, les premiĂšres dĂ©marches cognitives reviennent alors Ă y dĂ©couper un certain nombre dâĂ©lĂ©ments relativement isolables et stables en fonction des actions rĂ©pĂ©tables (qui constituent le dĂ©but des schĂšmes dâactions), dâoĂč la formation dâobjets et de relations sur lesquels porteront les premiĂšres infĂ©rences ou implications entre significations et actions. Nous avons ainsi jadis dĂ©crit la conquĂȘte laborieuse et relativement tardive (dix-douze mois) de la permanence des objets lorsquâils sont masquĂ©s par des Ă©crans 2, et de nombreux travaux (Bower 3, etc.) ont montrĂ© depuis que cette construction Ă©tait encore plus complexe que nous ne lâavions dĂ©crite. Nous avons pris connaissance dâĂ©tudes 4 dĂ©crivant plusieurs autres schĂšmes sâĂ©laborant vers neuf-dix mois : en prĂ©sence de cubes vides dâinĂ©gales grandeurs, de bĂątons et de petites boulettes de pĂąte, certains sujets manifestent lâintention dâinsĂ©rer un petit cube dans un plus grand mais, ce qui est plein dâintĂ©rĂȘt, ils ne le font pas directement et commencent par mettre dans leur bouche ce quâils placeront ensuite dans un cube : ils construisent ainsi le schĂšme (ici une relation) de contenu Ă contenant, mais en le tirant, par une espĂšce dâ« abstraction rĂ©flĂ©chissante », du schĂšme dĂ©jĂ utilisĂ© quotidiennement depuis longtemps de « mettre en bouche ». AprĂšs quoi ils prolongeront les actions en de nouveaux schĂšmes ou sous-schĂšmes plus ou moins coordonnĂ©s entre eux, tels que mettre dedans puis sortir ou remplir (complĂštement) puis vider ou itĂ©rer lâaction de mettre dedans, un cube servant de « contenu » Ă un autre tout en devenant lui-mĂȘme un « contenant » pour un cube plus petit que lui. Au total, les boulettes, cubes et bĂątons pourront servir de bĂątons et tous les six cubes jouer le rĂŽle de contenants. De mĂȘme avec des boulettes de pĂąte : le sujet en collera deux ou plusieurs pour en faire un tout continu puis les dĂ©collera pour les ramener Ă lâĂ©tat discontinu antĂ©rieur. Dâautres objets, comme un bĂąton, pourront servir Ă taper, ĂȘtre lancĂ©s, pousser, etc. LâintĂ©rĂȘt de ces faits est donc la construction de schĂšmes relationnels, coordonnables entre eux, notamment dans les cas oĂč une action positive (mettre dedans, etc.) est suivie de son inverse (sortir, vider, etc.), ce qui comporte un dĂ©but dâimplications entre actions, telles que « lâaction x implique la possibilitĂ© dâĂȘtre inversĂ©e ». On note en outre des diffĂ©renciations dâactions, des individualisations et localisations dâobjets, des agglomĂ©rations et individualisations, des dĂ©buts de classements, des correspondances, etc.
On peut alors qualifier ce niveau initial de « protologique » en entendant par lĂ quâil sâagit dâune phase de prĂ©paration des instruments de dĂ©duction proprement dite, telle quâelle se manifeste dans la formation et la coordination des premiers schĂšmes dâassimilation, donc des premiĂšres implications entre significations (par exemple, lors des mises en relation entre la vision et la prĂ©hension, avec Ă©valuation progressive des distances adĂ©quates).
Ă cette phase initiale succĂšde une Ă©tape, encore sensori-motrice, dâimplications entre actions, mais suffisamment systĂ©matiques pour donner naissance Ă des structures stables : par exemple, une fois Ă©laborĂ©e la permanence des objets momentanĂ©ment cachĂ©s par un Ă©cran, dĂ©couvrir que ces objets occupent la derniĂšre des positions successives auxquelles ils avaient abouti, et non pas la premiĂšre de celles oĂč ils ont Ă©tĂ© placĂ©s, ce qui implique une coordination des positions et des dĂ©placements, donc un dĂ©but de formation du « groupe des dĂ©placements » 5. De telles structurations supposent alors, cela va sans dire, la constitution, non seulement dâimplications positives, mais encore lâutilisation adĂ©quate dâexclusions ou nĂ©gations, en plus des dĂ©buts dâinversions notĂ©es plus haut.
Ă partir de lâĂ©laboration de la fonction sĂ©miotique, ces implications entre actions sâaccompagneront dâĂ©noncĂ©s, dâoĂč la formation dâimplications signifiantes entre Ă©noncĂ©s, mais Ă nouveau dĂ©terminĂ©es par les significations sans ĂȘtre rĂ©ductibles aux seules extensions, lesquelles demeurent relatives aux emboĂźtements et inhĂ©rences sans recours Ă une table gĂ©nĂ©rale de vĂ©ritĂ©s.
Ă ce niveau, un troisiĂšme rĂ©sultat de nos recherches sâest montrĂ© dâun certain intĂ©rĂȘt : câest le fait que sans pouvoir naturellement les rĂ©unir dĂ©jĂ en des structures dâensemble (tels que sont les « groupements », etc.), on assiste Ă la formation prĂ©coce, au plan des actions, dâopĂ©rations dont chacune, envisagĂ©e Ă part et relativement Ă son contexte de significations, est isomorphe Ă chacune des seize opĂ©rations binaires de la logique des propositions. Nous avions jusquâici considĂ©rĂ© ces opĂ©rations comme caractĂ©ristiques des systĂšmes se constituant vers onze-douze ans seulement, et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que câest Ă ce niveau que dĂ©bute la pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive, câest-Ă -dire la possibilitĂ© de tirer les consĂ©quences nĂ©cessaires de simples hypothĂšses et non pas exclusivement de donnĂ©es constatables (comme câest le cas au niveau de sept-dix ans des « opĂ©rations concrĂštes »). La seconde raison de cette formation tardive est que, entre les seize opĂ©rations binaires de ce niveau hypothĂ©tico-dĂ©ductif sâĂ©tablissent alors des rapports dâinversions N et de rĂ©ciprocitĂ©s R constituant des groupes de quaternalitĂ© (groupes INRC oĂč C = inverse de R et corrĂ©lative de lâidentitĂ© I) utilisĂ©s par le sujet en des situations physiques telles que lâĂ©galitĂ© des actions et rĂ©actions, etc. 6 Il est donc frappant et instructif de retrouver les seize combinaisons binaires au plan des coordinations entre actions, câest-Ă -dire bien avant toute pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive et a fortiori bien avant lâemploi de la structure INRC. En fait, ce que lâon observe aux niveaux prĂ©coces est simplement les seize combinaisons possibles entre les couples dâactions, mais sans systĂšmes dâensemble, chaque combinaison sâeffectuant en fonction de contextes variables. Or, comme les foncteurs « et » et « ou » prĂ©sentent en « comprĂ©hension » diverses significations que nous chercherons Ă distinguer, ces seize combinaisons ne constituent alors que seize casiers pouvant contenir bien plus que seize opĂ©rations, en fonction des conjonctions, disjonctions, incompatibilitĂ©s, implications mutuelles, etc., que les sujets Ă©laborent au grĂ© des situations, mais en sâappuyant en chaque cas sur des implications signifiantes. Ces implications, implicites ou explicites, sont thĂ©oriquement (donc du point de vue de lâobservateur) rĂ©ductibles Ă des combinaisons dâimplications et de nĂ©gations : par exemple p â q (oĂč â ⥠conjonction intensive = df p â q) et p âšÂ q (oĂč ⚠⥠disjonction intensive â df p â q). Cela revient Ă dire quâĂ tous les niveaux, le fondement de toute logique est infĂ©rentiel, ce qui va de soi pour une logique des significations.
En un mot, le but de cet ouvrage est de montrer comment se prĂ©pare la construction dâune telle logique, en tant que prolongement naturel, et mĂȘme obligĂ©, de notre logique opĂ©ratoire jusquâici trop liĂ©e (bien que seulement partiellement) Ă la logique extensionnelle courante. Mais ainsi prĂ©sentĂ©, le lecteur risque dâĂ©prouver lâimpression que ce but gĂ©nĂ©ral recouvre en rĂ©alitĂ© deux buts particuliers et mĂȘme si distincts lâun de lâautre quâil eĂ»t fallu, pour des raisons de clartĂ©, les poursuivre sĂ©parĂ©ment en deux parties de lâouvrage, alors que nous semblons les mĂ©langer sans raison nĂ©cessaire au risque de compliquer la lecture de chacun de nos chapitres. Les deux sortes de recherches consisteraient lâune Ă dĂ©crire la formation et la multiplication des significations, en insistant Ă la fois sur leur diversitĂ© et sur leurs caractĂšres communs, donc sur la « signification des significations » (cf. lâouvrage bien connu The Meaning of meaning dâOdgen 7), lâautre Ă analyser de plus prĂšs la nature des implications signifiantes et notamment de celles (dont, sauf erreur, nous sommes parmi les seuls auteurs Ă parler) qui consistent en « implications entre actions » ou opĂ©rations.
Or, sâil y a effectivement lĂ deux dĂ©marches distinctes dont nous pouvons donner lâimpression de les confondre sans cesse et sans raison suffisante, elles sont en rĂ©alitĂ© indissociables malgrĂ© leurs diffĂ©rences, et cela pour une raison essentielle sur laquelle il convient dâinsister dĂšs le dĂ©part : câest que leur union ne tient pas simplement Ă certains caractĂšres communs (comme le seraient une inclusion ou une intersection), mais au fait bien plus important et bien plus instructif quâen rĂ©alitĂ© il sâagit des deux termes dâun Ă©change dialectique, donc des deux pĂŽles dâun cycle sâimposant dĂšs le dĂ©part et se poursuivant sous la forme dâune spirale au cours de tout le dĂ©veloppement.
En effet, si comme rappelĂ© plus haut, tout observable est toujours liĂ© Ă une interprĂ©tation, celle-ci comporte nĂ©cessairement, dâune part des significations, mais, par ailleurs, des liens infĂ©rentiels entre celles-ci ou en fonction de prĂ©cĂ©dentes. Or ces infĂ©rences, implicites comme explicites, ne sauraient consister, dĂšs leurs formes Ă©lĂ©mentaires, quâen implications entre significations, donc entre schĂšmes dâactions. Câest ainsi que dĂšs le schĂšme le plus Ă©lĂ©mentaire, encore prĂ©programmĂ©, qui est celui de la tĂ©tĂ©e, il y a dĂ©jĂ implications (entre dĂ©placements et rĂ©ussites ou Ă©checs) lorsque le nourrisson, ayant mal placĂ© sa bouche, doit modifier sa position pour lâajuster au mamelon. Nous verrons dâautre part, au cours du chapitre I, lâĂ©laboration simultanĂ©e de significations et dâimplications dans les conduites, cette fois entiĂšrement acquises, de lâutilisation dâ« instruments ».