Chapitre VI
La nĂ©gation et lâincompatibilitĂ© interobjectales 1
a
Les relations entre morceaux dâobjets du chapitre âšÂ relĂšvent Ă la fois du domaine intraobjectal relatif Ă la composition interne des objets et des liaisons « infralogiques » caractĂ©risĂ©es par les rapports de voisinage, de continuitĂ© et de sĂ©paration. Tout autre est le domaine logico-arithmĂ©tique portant sur les relations entre objets discrets, oĂč les totalitĂ©s en jeu sont des classes ou collections et non plus des objets continus par connexions entre leurs parties. Dans les deux cas, on trouve naturellement certaines formes de conjonctions et dâexclusions, dâimplications ou dâincompatibilitĂ©s, etc., caractĂ©risant les activitĂ©s du sujet. Mais sont-ce les mĂȘmes et Ă©voluent-elles de façon analogue aux diffĂ©rents niveaux du dĂ©veloppement, en particulier du point de vue des actions ou prĂ©opĂ©rations et de leurs implications signifiantes ? La diffĂ©rence principale est naturellement quâen dehors des actions sĂ©paratrices dâun sujet il est difficile de voir dans la nature des « morceaux dâobjets », tandis quâen cas de partages dus Ă un sujet quelconque, un autre sujet percevra dâemblĂ©e lâincomplĂ©tude de ces piĂšces prises chacune Ă part, donc leur aspect nĂ©gatif. Par contre, sâil sâagit de deux classes A et B et des C (= ni A ni B), le sujet cherchera les caractĂšres communs positifs de ces C avant de constater quâil nây en a pas et quâil faut se rĂ©signer Ă nây voir que des ni A ni B. Il est donc utile de revenir sur les problĂšmes de nĂ©gation et dâincompatibilitĂ© mais au plan interobjectal.
Section I
La négation
Nous avons dĂ©jĂ Ă©tudiĂ© la nĂ©gation Ă de multiples occasions, mais pas encore avec les techniques dont nous nous servirons ici et qui nous fournissent un certain nombre dâinformations nouvelles. La premiĂšre consiste Ă montrer un objet Ă lâenfant et Ă lui demander tout ce que cet objet nâest pas ou encore « tout ce quâon ne peut pas faire avec » (la signification dâun objet Ă©tant entre autres « ce quâon en peut faire »). En ces cas, le rĂ©fĂ©rentiel par rapport auquel il y a nĂ©gation est Ă choisir par lâenfant. Par contre, on peut prĂ©senter au sujet une dizaine dâobjets, en dĂ©signer un, et dire ce quâil nâest pas, et cela peut conduire Ă utiliser comme rĂ©fĂ©rentiel lâensemble de ces objets. Ces deux questions, prises isolĂ©ment, sont naturellement insuffisantes, la premiĂšre risquant de ne donner lieu quâĂ des productions verbales et la seconde quâĂ des exclusions successives en action, mais sans aucune tentative de classification prĂ©alable. DâoĂč une technique plus prĂ©cise utilisant un Ă©cran qui sĂ©pare lâenfant de lâun des expĂ©rimentateurs. Devant lâenfant sont placĂ©s divers objets dont il choisit lâun. LâexpĂ©rimentateur face Ă lui doit deviner lequel en fonction des informations fournies par le sujet, mais celles-ci doivent ĂȘtre toutes nĂ©gatives : dire ce que lâobjet nâest pas. Par exemple, si les objets sont trois dont deux billes rouges et un cheval et que le sujet choisisse celui-ci, il lui suffira de dire Ă lâexpĂ©rimentateur que cet objet nâest pas rouge et quâil nâest pas une bille pour que le partenaire en dĂ©duise que câest le cheval. AprĂšs quoi on change de rĂŽle : câest lâexpĂ©rimentateur qui donne les informations et lâenfant qui conclut. La technique suivante consiste Ă faire classer les objets en collections dont chacune une fois construite doit porter un nom. Cela fait, on demande dâabord si lâon peut mettre un objet dâune collection A en une autre B. Si le sujet dit « non », on lui demande pourquoi. Sâil rĂ©pond « oui », on lui demande sâil faut alors changer le nom de la collection et comment lâappeler. Enfin, derniĂšres questions, on introduit en de telles collections un objet nouveau et assez diffĂ©rent, que nous appellerons lâ« intrus », en demandant sâ« il va bien » avec les autres et pourquoi oui ou non.
1. Le niveau I
Voici dâabord quelques exemples de IAÂ :
Hel (3 ; 9). On prĂ©sente un stylo : « Câest un crayon. â Quâest-ce quâil nâest pas ? â Rien du tout. â Quâest-ce quâon ne peut pas faire avec ? â Sais pas. â Et faire avec ? â Marquer sur une feuille. â Et ça (on prĂ©sente un losange). Quâest-ce que câest ? â Un cerf-volant. â Quâest-ce quâil nâest pas ? â Il nâa pas de ficelle. â Quâest-ce quâon ne peut pas faire avec ? â Rien du tout. â Et ce quâon peut faire ? â On tire et on part avec. â (On prĂ©sente un cercle incomplet). â Câest un bracelet cassĂ©. â Quâest-ce quâil nâest pas ? â Il nây a rien du tout : il est tout seul ». Ăcran avec changement de rĂŽles (deux voitures, trois animaux, une bille) : « Ce nâest pas une voiture et pas un animal. Quâest-ce que câest ? â Un animal et une voiture. â Mais je dis que ce nâest pas un animal et pas une voiture, quâest-ce que câest ? â (Elle montre le tout) Câest tout ça. â Mais quâest-ce que tu as choisi ? â (Elle montre la voiture rouge puis le cochon) ». Situation avec lâ« intrus » : « Tout va bien ensemble (y compris lâintrus : un chocolat parmi les fruits) ».
Mat (3 ; 9). On prĂ©sente mĂ©langĂ©s un stylo, deux stylos-feutres, une plume, des pinceaux et une gomme : « Ăa, câest ? â Un crayon. â Tu peux dire ce quâil nâest pas ? â Sais pas (malgrĂ© le rĂ©fĂ©rentiel constituĂ© par les sept objets). â Quâest-ce quâil y a dâautre ? â Câest tous (!) des crayons. â Quâest-ce quâon ne peut pas faire avec ? â On ne peut pas dessiner sur les murs, sur la table ou sur les ciseaux. â Et ça (gomme) câest quoi ? â Un rond. â Quâest-ce quâil nâest pas ? â ⊠â Que faire avec ? â ⊠â Rien Ă dire ? â Non ». Ăcran : Ă©chec complet. Changement de rĂŽle : « Si je te dis : il nâest pas en bois et ce nâest pas un animal. Alors câest quoi ? » Elle montre un mouton mais aussi (correctement) la voiture en plastique.
Nev (4 ; 4) affirme tour Ă tour quâun crayon nâest pas un crayon ni un stylo un stylo. Ăcran : elle montre successivement tous les objets sans tenir compte des nĂ©gations. Changement de rĂŽle : « Si je dis quâil nâest pas bleu ? â Celui-lĂ parce quâil est bleu. â Ce nâest pas un fruit. â (Elle montre la poire). â Ce nâest pas une poire, pas une orange, pas une pomme. â Câest lâorange ». Lorsquâelle cherche Ă dĂ©signer un ensemble par un terme collectif, il ne sâapplique pas Ă tous les Ă©lĂ©ments de cette collection : celle qui est appelĂ©e « des animals » comporte en plus du cheval et du porc une bille et un prisme : il semble donc clair que câest faute dâemboĂźtements que les nĂ©gations sont si mal comprises.
Son (4 ; 6) ne peut pas classer les objets en collections et procĂšde par couples plus ou moins hĂ©tĂ©rogĂšnes, comme un accordĂ©on avec un tĂ©lĂ©phone, etc. Pour le stylo, elle dit : « Câest un stylo. â Jâaimerais que tu dises ce que lâobjet nâest pas. â Ce nâest pas un stylo. â Mais tu viens de dire que câest un stylo. â Ce nâest pas un stylo qui est un crayon. â Alors câest un crayon ? â Oui. â Mais quâest-ce quâil nâest pas ? â Il nâest pas un crayon, ni une table, ni une chaise, ni des lunettes, ni un bonhomme (qui sont sur la table) ». Il y a ainsi un dĂ©but de nĂ©gations avec rĂ©fĂ©rentiels visibles, donc dĂ©but du niveau IB.
Voici maintenant des cas intermédiaires (IB) entre les niveaux IA et II :
Jea (4 ; 6). On prĂ©sente un losange : « Quâest-ce quâil nâest pas ? â Un triangle. â Et encore ? â Il nây a plus rien ». Le cercle incomplet : « Ce nâest pas un carrĂ© et pas un triangle ⊠je ne pense plus Ă rien ». Stylo : « Quâest-ce quâil nâest pas ou quâest-ce quâon ne peut pas faire avec ? â On ne peut pas faire une maison. â On ne peut pas dessiner une maison ? â Oui. â Et encore ? â Ce nâest pas un ours, pas un Ă©lĂ©phant, pas un coucou, etc. ». Ăcran : « Il nâest pas un arbre, pas une maison, etc. (Ă©numĂšre tous les objets sauf celui qui est choisi) ». Changement de rĂŽle : « Ce nâest pas une voiture et pas un animal. Alors ? â Câest une voiture. â (Puis sans Ă©cran, mĂȘmes nĂ©gations de lâexpĂ©rimentateur.) â Câest une voiture ».
Del (4 ; 3). Un losange : « Quâest-ce quâil nâest pas ? â Je ne sais pas ⊠Ce nâest pas pour parler ». Ăcran (rĂŽles inversĂ©s) : « Ce nâest pas un animal et pas une voiture. â Tu as choisi le mouton. â Il nâest pas un animal ? â Oui. â (On enlĂšve lâĂ©cran et on rĂ©pĂšte la double nĂ©gation.) â Câest un mouton ». Lâintrus : rĂ©ponses correctes.
Sev (4 ; 0). Losange : « Il nâest pas quoi ? â Pas quoi. â Mais il nâest pas ? â Ăa. â Câest une voiture ? â Non. â Et puis ? â âŠÂ » Cercle incomplet : « Câest la tĂȘte. â Et quoi pas ? â Le corps ». Stylo : « Il nâest pas ? â ⊠â Quâest-ce que je ne peux pas faire avec ça ? â Ăcrire. â Ăcrire on ne peut pas ? â Ăcrire. â Alors quâest-ce quâon ne peut pas faire ? â Un ballon, un sapin, etc. ». Ăcran avec changement de rĂŽle : « Ce nâest pas une voiture et pas un animal. â Câest un mouton. â (On ĂŽte lâĂ©cran et on rĂ©pĂšte). â Câest la boule (juste). â Ce nâest pas vert et pas un bonhomme. â Câest le tĂ©lĂ©phone (juste) ». Intrus : rĂ©ponses dâabord correctes, mais pour plusieurs objets hĂ©tĂ©rogĂšnes « tout va bien ensemble » faute dâemboĂźtements hiĂ©rarchisĂ©s.
On voit ainsi quâau niveau IA il y a Ă©chec Ă toutes les nĂ©gations : lâenfant ne trouve pas ce quâun objet nâest pas ; dans les questions de la situation avec Ă©cran, si lâobjet choisi nâest ni x ni y, il en conclut que câest donc un x ou un y, etc. Or, cette carence des nĂ©gations sâaccompagne de deux lacunes ou dĂ©fauts systĂ©matiques dans la construction des emboĂźtements et la signification de lâexpression « tout va bien ensemble », explicite chez Hel et Sev et implicite chez chacun des sujets. Le premier de ces caractĂšres dĂ©fectueux consiste Ă situer dans une collection des Ă©lĂ©ments qui ne lui appartiennent pas, comme de mettre avec Nev une bille et un prisme dans un ensemble dĂ©nommĂ© « des animals ». Le second, qui lui est voisin, consiste Ă confondre un mĂȘme tout avec lâune de ses parties, comme le fait Mat en disant de sept objets hĂ©tĂ©rogĂšnes « câest tous des crayons ». Dans les deux cas, il y a donc confusion entre le tout et les parties, ou entre lâextension et la comprĂ©hension, ce qui revient en fait Ă confondre les « conjonctions libres » (au moyen desquelles on a rĂ©uni quelques objets quelconques) avec des « conjonctions obligĂ©es » fondĂ©es sur une communautĂ© de significations rĂ©unissant « ce qui va bien ensemble » en une classe Ă caractĂšres communs.
En un tel cas, on peut distinguer, Ă ces niveaux Ă©lĂ©mentaires, une forme initiale de conjonction qui nâest ni encore la future « conjonction obligĂ©e » (mettre ensemble un cochon et un cheval parce quâils sont tous deux des animaux et demeurent insĂ©parables Ă ce point de vue), ni encore la « conjonction libre » (par exemple une quille et un oiseau parce quâils sont voisins en un mĂȘme paquet spatial en extension, indĂ©pendamment des significations en comprĂ©hension, et sont donc sĂ©parables) : câest ce que nous appellerons les « conjonctions pseudo-obligĂ©es », en analogie avec les « pseudo-nĂ©cessitĂ©s » Ă©tudiĂ©es en des recherches antĂ©rieures (confusion du gĂ©nĂ©ral et du nĂ©cessaire) 2. Sâil en est ainsi, les sujets du niveau IA peuvent introduire en une collection qui leur est prĂ©sentĂ©e ou quâils ont construite eux-mĂȘmes un ensemble de « conjonctions pseudo-obligĂ©es » de degrĂ©s divers et variant selon les prĂ©sentations.
On comprend mieux alors les paradoxes de la nĂ©gation. Quand on dit au sujet : « Ce nâest pas un animal ni une voiture », il en infĂšre que, si ces deux ensembles sont spĂ©cialement mentionnĂ©s, câest quâils jouent un rĂŽle de conjonction pseudo-obligĂ©e par rapport aux objets voisins : dâoĂč lâaffirmation primant les nĂ©gations, du fait de cette mention privilĂ©giĂ©e. De mĂȘme quand lâenfant dit dâun objet tantĂŽt quâil est un crayon, tantĂŽt quâil ne lâest pas, cela peut tenir au rĂŽle variable quâil est susceptible de jouer au sein des Ă©lĂ©ments auxquels il est comparé : tantĂŽt un lien de conjonction pseudo-obligĂ©e, et il est un crayon, tantĂŽt un lien de conjonction libre et il ne lâest plus.
En un mot, la difficultĂ© des nĂ©gations du niveau IA tient au caractĂšre mal structurĂ© des conjonctions constitutives de ce qui « va bien ensemble », donc des dĂ©buts dâemboĂźtements. Leur signification est, en effet, multiple et contradictoire, depuis les simples rĂ©unions hĂ©tĂ©rogĂšnes Ă conjonctions libres et arbitraires, jusquâaux assemblages fondĂ©s sur des qualitĂ©s communes, comme « les animals », en passant par des ensembles fondĂ©s sur des conjonctions pseudo-obligĂ©es de divers degrĂ©s. Faute de rĂ©fĂ©rentiels stables et suffisamment diffĂ©renciĂ©s, les exclusions ou nĂ©gations ne sauraient, en effet, prĂ©senter de significations gĂ©nĂ©rales. La difficultĂ© de la nĂ©gation consiste donc en ceci quâelle suppose deux moments successifs : (1) la construction dâune conjonction possible entre un x et un ou plusieurs y (sans quoi on nâen saurait rien dire, comme lâaffirme Hel, Ă propos du cercle incomplet dont ce quâ« il nâest pas » se rĂ©duit à « rien du tout » parce quâ« il est tout seul ») ; puis (2) la nĂ©gation de cette conjonction. En dâautres termes, dire que x « nâest pas bleu » signifie quâil saurait lâĂȘtre et, si la conjonction en jeu est conçue par le sujet comme « pseudo-obligĂ©e », il nĂ©glige la nĂ©gation au profit de « ce qui pourrait ĂȘtre ».
Quant au niveau IB, le progrĂšs est lâamĂ©lioration des emboĂźtements, dâoĂč un progrĂšs des nĂ©gations joint Ă des erreurs du type IA.
2. Le niveau II
DĂšs ce niveau opĂ©ratoire, les emboĂźtements deviennent cohĂ©rents, fournissant ainsi des rĂ©fĂ©rentiels aux nĂ©gations qui sâĂ©tendent rapidement aux distales :
Joe (7 ; 3), Ă propos de lâintrus, classe Ă part les trois sortes de fruits, puis, aprĂšs adjonction de chocolats, classe en « fruits et chocolats ». Puis, avec une quille en plus, rĂ©partit le tout en deux : « Tout ce qui se mange et ce qui ne se mange pas ».
Fab (7 ; 6) cite plus de douze objets pour dĂ©signer ce que le stylo « nâest pas ». Ă lâĂ©cran, il permet Ă son partenaire de trouver ce quâest lâobjet choisi en se fondant sur les indications nĂ©gatives quâil formule lui-mĂȘme aussi facilement quâaprĂšs changement de rĂŽle il trouve lâobjet grĂące aux nĂ©gations de lâexpĂ©rimentateur. Il ne formule quâune nĂ©gation non pertinente : « Il nâest pas en fer », mais reconnaĂźt dâemblĂ©e quâelle ne sert à « rien ».
Gia (8 ; 10). MĂȘmes rĂ©actions. Il commence par dire : « Pas un ballon et pas une voiture. â Tu crois que ça suffit ? â Non. Pas un chien, non plus un toit (prisme) ».
Bor (8 ; 6). Un stylo « câest une chose qui nâest pas comme nous (personnage) » et « ce ne sont pas des animaux ». Pour classer les objets, Bor raisonne en termes de « familles » : il assemble des bĂątons verts parce quâ« ils sont de la mĂȘme famille », ce qui est aussi le cas de personnages en bois, mais pas du tĂ©lĂ©phone et de la gomme. Avec lâĂ©cran, les informations « ce nâest pas vert, ce nâest pas brun et pas un personnage » lui font trouver « câest la vache » (juste). En un autre cas, il voit avec raison que lâinformation est insuffisante.
Syl (9 ; 11). Ăcran : elle montre les objets en disant « par exemple, si ce nâest pas des bonshommes ni un arbre, ce serait alors le tĂ©lĂ©phone ». Elle choisit le sapin : « Ce nâest pas vert clair et ce nâest pas des bonshommes. â Ăa suffit ? â Non, elle pourrait dire que câest ça (tĂ©lĂ©phone). Il faut dire : ce nâest pas vert et pas un bonhomme ». Autre ensemble avec changement de rĂŽle : objets rouges, deux animaux et une quille et donne comme information : « Ni rouges, ni animaux : il ne reste alors que la quille ».
Lor (10 ; 3). Ăcran : « Tu peux dire trois choses pour que lâautre devine (parmi les bĂątonnets verts, un prisme rouge, un sapin et un cheval) ? â Ce nâest pas vert, ce nâest pas rectangulaire et ce nâest pas un animal. â Alors câest le prisme rouge ». Avec un ballon, une poupĂ©e rouge, le prisme, un tĂ©lĂ©phone et un sifflet : « Cette fois tu ne pourras dire que deux choses : ce nâest pas rouge et on ne peut pas souffler dedans. â Câest le tĂ©lĂ©phone alors. â Oui ».
Le progrĂšs dans la construction des emboĂźtements (ou « familles » comme dit Bor) ne conduit pas seulement Ă un juste emploi des nĂ©gations, mais Ă deux nouveautĂ©s qui sont Ă signaler. La premiĂšre est que dorĂ©navant le sujet distingue, comme Syl, les informations suffisantes de celles qui ne le sont pas, ce qui suppose une rĂ©partition possible des emboĂźtements en sous-ensembles coordonnĂ©s. La seconde est que dorĂ©navant lâĂ©preuve de lâĂ©cran est aussi facile quand le sujet doit formuler lui-mĂȘme les nĂ©gations sur les objets quâil a choisis que dans le cas du changement de rĂŽle oĂč câest lâexpĂ©rimentateur qui indique « ce nâest pas un x ni un y, etc. ». Il y a lĂ une opposition curieuse, qui dure jusquâau niveau II, et sâajoute Ă ce que nous avons vu de la difficultĂ© gĂ©nĂ©rale Ă trouver et Ă utiliser les nĂ©gations. Dans le cas des changements de rĂŽle, au contraire, les nĂ©gations Ă©tant Ă fournir par le partenaire, le sujet nâa plus quâĂ en dĂ©duire les consĂ©quences, tandis quâau niveau II il les imagine et les indique aussi facilement quâil en infĂšre les rĂ©sultats. Ce progrĂšs est Ă mettre en relation avec ce que nous venons de voir du caractĂšre suffisant ou insuffisant des informations et revient Ă dire que jusquâau niveau II les nĂ©gations trouvĂ©es par le sujet sont plus difficilement suffisantes que celles quâon lui fournit.
Section II
LâincompatibilitĂ©
Nous avons parlĂ© de lâincompatibilité 3 et y reviendrons suffisamment pour nous limiter Ă la technique principale employĂ©e en cette recherche. On dispose de deux jeux de cartes, lâun destinĂ© Ă lâenfant, lâautre Ă lâexpĂ©rimentateur. Un des jeux est constituĂ© dâimages dâanimaux, lâautre dâimages de vĂ©gĂ©taux. Parmi les animaux, il y a quatre quadrupĂšdes, quatre oiseaux, quatre insectes (y compris une chenille), un serpent, une anguille, un poisson. Parmi les vĂ©gĂ©taux, quatre images de fleurs, quatre de fruits, trois de lĂ©gumes, deux de champignons, deux de fougĂšres, un de lichen, deux dâalgues.
On donne le jeu des animaux Ă lâenfant, lâexpĂ©rimentateur gardant les vĂ©gĂ©taux pour lui. Dans un premier temps, on demande Ă lâenfant de faire une classification spontanĂ©e de ses images, en lui disant de mettre ensemble celles qui vont bien ensemble. Cette classification terminĂ©e, on demande Ă lâenfant de nommer les tas ainsi constituĂ©s. Cette premiĂšre phase Ă©tant finie, lâexpĂ©rimentateur prend ses cartes Ă lui et fait une classification dâaprĂšs le principe de lâincompatibilitĂ©. Dans un premier tas, il met toutes les fleurs ; dans un deuxiĂšme tous les fruits ; et dans un troisiĂšme tout ce qui reste. On demande Ă lâenfant de donner un nom Ă chacun des tas, puis dâeffectuer une classification du mĂȘme genre que celle de lâexpĂ©rimentateur, mais en utilisant ses propres cartes et de donner un nom Ă chacun des tas quâil constitue.
On peut en ce cas distinguer quatre niveaux.
3. Le niveau I
VoilĂ des exemples du niveau I (quatre-six ans)Â :
Nev (4 ; 4) ne procĂšde que par couples hĂ©tĂ©rogĂšnes (poisson et araignĂ©e, etc.), puis, au vu des trois tas de lâadulte, elle fait de mĂȘme trois tas : (1) cochon, fourmis, chien et araignĂ©e nommĂ©s « tas de cochons » ; (2) Ăąne, poisson et deux oiseaux nommĂ©s « tas des chiens » (il sâagit de lâĂąne) ; et (3) les restants nommĂ©s aussi « tas des chiens ». Comme on lui montre quâil nây en a pas, elle rajoute une chĂšvre en (2) en conservant le nom de « tas de chiens » et elle appelle (3) « tas des oiseaux ». On retrouve donc ici la confusion des parties et du tout (pars pro toto) signalĂ©e plus haut Ă ce niveau.
Son (4 ; 7) fait quatre tas dont chacun contient un oiseau et dont un seul est homogĂšne (le serpent et lâanguille) et, lorsquâil sâagit de faire comme le modĂšle proposĂ©, elle se borne Ă compter les Ă©lĂ©ments pour faire des tas de mĂȘme nombre : dâoĂč trois tas nommĂ©s comme chez Nev en fonction dâun seul de ses Ă©lĂ©ments.
Car (5 ; 2). MĂȘmes rĂ©actions et quand on lui montre le modĂšle en lui disant explicitement : « Ici les fleurs, ici les fruits et lĂ câest un tas oĂč il nây a ni fleurs ni fruits. Tu comprendrais ? », il rĂ©pond : « Non ».
Syl (6 ; 7) marque des progrĂšs nets dans la classification quâil propose en cinq tas : « LĂ des insectes, lĂ tout ce qui traĂźne, lĂ tout ce qui vole, lĂ tout ce qui vit dans lâeau et lĂ tout ce qui court vite ». Mais il ne comprend rien au modĂšle proposĂ© malgrĂ© les dĂ©signations : « LĂ des fleurs, lĂ les fruits et lĂ le reste ».
Ces rĂ©actions initiales mettent en Ă©vidence la parentĂ© qui unit les nĂ©gations aux emboĂźtements inclusifs : de mĂȘme quâunir des objets du fait quâils prĂ©sentent des qualitĂ©s communes (conjonctions obligĂ©es) implique la nĂ©cessitĂ© dâexclure de ces rĂ©unions les Ă©lĂ©ments ne prĂ©sentant pas ces qualitĂ©s, de mĂȘme la nĂ©gation ou la simple exclusion nâa de sens que par rapport Ă un emboĂźtement (ou inhĂ©rence de significations). Or, les sujets ne parvenant pas encore Ă construire de telles collections (et ne les dĂ©signant que par lâun de leurs membres et non pas par leur signification collective), ne comprennent pas le principe du modĂšle proposĂ© par lâadulte et ne voient rien de nĂ©gatif dans la collection C dont on leur dit cependant quâils ne sont ni A ni B. Autrement dit, ils ne voient pas dans les C le produit de « conjonctions libres » par opposition aux A et aux B qui rĂ©sultent de conjonctions obligĂ©es (du fait de leurs significations communes), mais leur attribuent des liens que nous pouvons qualifier de « conjonctions pseudo-obligĂ©es », en correspondance avec celles dont il a Ă©tĂ© question dans la section I Ă propos des difficultĂ©s de la nĂ©gation. Il y a donc lĂ des convergences instructives malgrĂ© la diffĂ©rence des techniques utilisĂ©es et des questions posĂ©es, ce qui est rassurant quant au bien-fondĂ© de nos interprĂ©tations. Rappelons en outre, en ce qui concerne la confusion des parties et du tout dans la caractĂ©risation et la dĂ©nomination des collections construites par les sujets, que lâon retrouve ce phĂ©nomĂšne jusque dans le domaine des relations numĂ©riques : comme on lâobserve frĂ©quemment Ă ce niveau Ă©lĂ©mentaire, il arrive Ă certains sujets de ce niveau I de croire que dix unitĂ©s prĂ©levĂ©es sur un ensemble de trente ou quarante Ă©lĂ©ments fassent davantage que dix tirĂ©es de vingt 4.
4. Les niveaux II et III
Au niveau IIa qui est celui des emboĂźtements opĂ©ratoires, les sujets essaient par divers moyens de caractĂ©riser la classe C (donc ni A ni B) par dâautres emboĂźtements, sans atteindre la nĂ©gation ni A ni B, mais sâen rapprochant en certains cas lorsquâils sont dĂ©finis comme Ă©tant « les autres » :
Jan (6 ; 7) arrive Ă trois classes : A les animaux Ă deux pattes, B ceux qui ont quatre pattes et C « ceux qui ont beaucoup de pattes. â Et le poisson a beaucoup de pattes ? â Je les mets dehors (câest-Ă -dire quâils sont inclassables) ».
And (6 ; 8) : « Câest difficile de donner un nom parce quâil y a beaucoup de choses ».
Cla (7 ; 0). La classe C est « le reste », puis « les autres », donc une différence et non encore des négations.
Joe (7 ; 3). C, « câest tout ensemble (câest-Ă -dire en dĂ©sordre) ».
Dav (7 ; 4). « Les fruits, les fleurs et (C) les choses qui poussent ».
Fab (7 ; 6). « Ceux qui vont pas ensemble (câest-Ă -dire non subdivisĂ©s Ă lâintĂ©rieur de C).
Ric (8 ; 6). « Ceux qui ont des poils, les oiseaux et les autres ».
Sai (8 ; 6). En C, « tout pour faire manger, quâon peut mettre sur la viande ».
Jul (9 ; 5). « Câest tout mĂ©langé ».
On voit que, obligĂ©s par la consigne Ă sâen tenir Ă trois classes A, B et C, ces sujets voient bien que les C sont incompatibles avec les A et les B, mais sans parvenir Ă la nĂ©gation explicite (C = ni A ni B) et en se bornant Ă une exclusion en action, dâoĂč trois sortes de rĂ©actions. La premiĂšre consiste Ă essayer de trouver une qualitĂ© commune aux C comparable Ă celle des A et des B : « beaucoup de pattes » (Jari), « les choses qui poussent » (Dav) et « tout pour faire manger » (Sai). La seconde revient Ă dire que « câest tout ensemble » (en dĂ©sordre) (Joe) ou « câest tout mĂ©langé » (Jul) ou « ceux qui ne vont pas ensemble » (Fab), ce qui signifie quâil faudrait les rĂ©partir en sous-classes, mais comparables aux A et aux B avec simplement acceptation de plus de trois classes. La troisiĂšme rĂ©action qui se rapproche le plus de la double nĂ©gation ni A ni B consiste Ă nommer C « les autres » (Cia, Rie et dâautres) ou « le reste » (Cia), ce qui constitue en un sens une double nĂ©gation, mais exprimĂ©e en termes de « diffĂ©rences » positives et non pas de nĂ©gations explicites.
Ce nâest quâaux niveaux IIB (neuf-dix ans) et III que la qualitĂ© commune aux C est exprimĂ©e sous une forme nĂ©gative (ni A ni B) ; autrement dit que la nĂ©gation est thĂ©matisĂ©e sans demeurer implicite :
Did (8 ; 2). A est composĂ© « des insectes », B de « ceux qui nâont pas de pattes » et C, « ce nâest pas des insectes et pas ceux qui nâont pas de pattes ».
Cor (8 ; 5). En C sont « les oiseaux non insectes », donc ni A ni B selon les classes adoptées.
Mat (8 ; 6). C, « câest ce qui nâest pas des insectes (A) ni des choses qui volent (B) ».
Joa (9 ; 3). C, « ce sont les animaux sans poils et sans ailes plumées ».
Ica (9 ; 10). C, « ce sont des animaux qui ne vont pas avec ceux-là (A et B) ».
Lor (10 ; 3). C est composé de « ceux qui ne sont pas oiseaux (A) et pas insectes (B) ».
Mir (12 ; 2). « On peut les appeler ni fleur ni fruit. Câest un peu long mais ça va ».
Pie (12 ; 5). « On peut les appeler âni fleurs ni fruitsâ » et, pour les animaux, « âpas insectes et pas reptilesâ ».
Ă comparer ces rĂ©sultats Ă ceux de la section I, on constate un certain retard de lâincompatibilitĂ© explicite sur les solutions des problĂšmes prĂ©cĂ©dents, notamment des questions relatives aux Ă©crans. La raison semble en ĂȘtre quâen ces derniĂšres, le sujet doit partir de nĂ©gations donnĂ©es « ce nâest pas x, y, z, etc. » ou les construire au dĂ©part pour en dĂ©duire ce quâest lâobjet choisi, tandis que dans les prĂ©sents problĂšmes le sujet part dâemboĂźtements positifs, les A et les B, et ne peut plus alors caractĂ©riser « les autres » que par la double nĂ©gation « ni A ni B » : dâoĂč sa recherche dâune qualitĂ© commune aux C oĂč les qualificatifs « les autres » et « le reste » signifient aussi bien « ceux qui restent Ă classer », avant que lâexpression ni A ni B ne prenne une valeur suffisante dâinformation, mais moins dĂ©cisive que les nĂ©gations donnĂ©es dans lâĂ©preuve des Ă©crans de la section I.