Chapitre X
Logique et épistémologie génétique
a
1. Origines Ă©pistĂ©mologiques de lâapproche piagĂ©tienne en logique
Piaget est avant tout un Ă©pistĂ©mologue. Son Ă©pistĂ©mologie est issue de la biologie mais cela ne saurait signifier pour autant quâelle est dâorientation strictement biologique. On lit ou on entend dire trop souvent quâ« en rĂ©alité », Piaget rĂ©duisait la connaissance Ă un processus biologique, ou quâil essayait dâexpliquer le systĂšme cognitif Ă travers la biologie, ou mĂȘme quâil utilisait la biologie thĂ©orique pour expliquer la logique et la mathĂ©matique. Tout le travail de Piaget sur les relations entre les sciences a une tonalitĂ© anti-rĂ©ductionniste si forte que nous nous demandons comment lâon peut maintenir sĂ©rieusement une telle interprĂ©tation. Nous la considĂ©rons comme une reprĂ©sentation illĂ©gitime de la thĂ©orie Ă©pistĂ©mologique piagĂ©tienne et il est facile de dĂ©celer ses sources. Relevons trois assertions de la thĂ©orie qui pourraient ĂȘtre Ă lâorigine de cette interprĂ©tation dĂ©formante. LâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique soutient les thĂšses suivantes :
a) Il existe une continuitĂ© entre les processus purement biologiques chez le nouveau-nĂ© et le type dâactions organisĂ©es qui marquent le commencement vĂ©ritable des processus cognitifs.
b) MalgrĂ© la grande diffĂ©rence structurale entre systĂšmes biologiques et cognitifs, ces systĂšmes ont pour source commune lâadaptation dâun organisme biologique Ă son environnement Ă travers des processus dâassimilation et dâaccommodation qui rĂ©alisent des fonctions semblables.
c) LâĂ©volution des systĂšmes biologiques comme celle des systĂšmes cognitifs sont des exemples dâune Ă©volution de systĂšmes ouverts interagissant avec leur environnement. En tant que tels, ils obĂ©issent Ă des mĂ©canismes de dĂ©veloppement semblables qui, malgrĂ© les particularitĂ©s de chaque domaine, ont des caractĂ©ristiques communes. Piaget nâa pas formulĂ© cette thĂšse en ces termes, mais elle rĂ©sume Ă notre avis lâenjeu de sa thĂ©orie.
Aucune de ces trois assertions nâimplique la nĂ©gation de la spĂ©cificitĂ© du champ biologique ou cognitif, ni que les « lois » propres Ă un champ doivent « expliquer » le comportement observĂ© dans lâautre domaine.
Une autre source dâincomprĂ©hension en Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, et qui nous concerne au plus haut point dans le cadre de ce livre, rĂ©side dans lâintĂ©rĂȘt constant que Piaget a manifestĂ© envers les structures logiques. Nous aimerions insister une fois de plus sur le fait que ni le rĂŽle central occupĂ© par ces structures dans lâĆuvre de Piaget, ni son approche particuliĂšre de la logique comme discipline scientifique ne seront clairement compris si lâon oublie lâorigine Ă©pistĂ©mologique de son intĂ©rĂȘt pour la logique et la mathĂ©matique. Pour Piaget, la recherche psychologique â la psychogenĂšse de la formation des concepts â est un instrument qui permet de comprendre comment Ă©volue la connaissance. Et la biologie joue un rĂŽle important pour la simple raison que la connaissance apparaĂźt chez un type particulier dâorganisme biologique et ne saurait donc en ĂȘtre dissociĂ©e. Câest toutefois dans une perspective Ă©pistĂ©mologique que Piaget formule le problĂšme de lâorigine et du rĂŽle des structures logiques. Câest lâĂ©pistĂ©mologue plus que le biologiste qui pose les questions et donne les rĂ©ponses.
2. Le problĂšme Ă©pistĂ©mologique de lâorigine de la logique et le rĂŽle de la logique en Ă©pistĂ©mologie
Dans sa thĂ©orie logique, Piaget se fixe deux buts que lâon doit distinguer avec grand soin :
a) expliquer comment le sujet (un sujet connaissant) dĂ©veloppe des relations et structures logiques jusquâau niveau de ce que lâon nomme la logique naturelle dâun adulte normal.
b) montrer comment les relations et structures logiques jouent le rĂŽle fondamental dâinstruments assimilateurs qui permettent au sujet (encore une fois, un sujet connaissant) dâapprĂ©hender et dâorganiser ses objets de connaissance, et qui sont ainsi les conditions nĂ©cessaires de toute forme de connaissance.
Les deux processus vont de pair et interagissent de la maniĂšre exprimĂ©e par la formule bien connue : le sujet structure le monde en structurant ses propres instruments de structuration, câest-Ă -dire sa logique.
La premiĂšre question, qui est donc de savoir comment se dĂ©veloppe la logique, comprend en fait lâun des problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques les plus fondamentaux : dâoĂč provient la nĂ©cessitĂ© logique ? Ce problĂšme a Ă©tĂ© le talon dâAchille des thĂ©ories de la connaissance apparues dans lâhistoire de la philosophie. Platon et Kant lui apportĂšrent peut-ĂȘtre les solutions les plus cohĂ©rentes â mais câest lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, en sâappuyant sur les dĂ©couvertes de la psychologie gĂ©nĂ©tique, qui pour la premiĂšre fois a permis de traiter le problĂšme dans le cadre de la science et de ses mĂ©thodes.
AprĂšs avoir Ă©tabli que les relations logiques ne sont pas innĂ©es (ou a priori) et quâelles ne sont ni un rĂ©sultat direct de lâexpĂ©rience, ni reçues de lâexpĂ©rience par la mĂ©diation du langage (thĂšse de lâempirisme logique), lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique dut montrer comment elles sont construites par lâenfant.
On donnera une solution simple au problĂšme en affirmant que les relations logiques se construisent en mĂȘme temps que lâorganisation du monde empirique, et sont parties intĂ©grantes des processus dâorganisation. Bien quâil ne soit pas erronĂ©, cet Ă©noncĂ© peut ĂȘtre trompeur au plus haut point. « En mĂȘme temps » est ici lâexpression trompeuse. Il nous faut donc mieux Ă©laborer la question.
Dâune maniĂšre ou dâune autre, les thĂ©ories Ă©pistĂ©mologiques sont des tentatives dâexpliquer comment lâinteraction entre le sujet S et lâobjet O (S â O) engendre la connaissance. La thĂ©orie piagĂ©tienne propose une explication qui fait intervenir un processus dâinteraction vĂ©ritablement dialectique. Laissons pour lâinstant de cĂŽtĂ© ce que nous voulons dire par « explication » dans ce contexte. Dire que la connaissance rĂ©sulte dâune interaction dialectique S â O donne peu de lumiĂšre au problĂšme, Ă moins que lâon nâexplicite comment a lieu lâinteraction et pourquoi on la qualifie de dialectique.
Il est plus facile de commencer par dire ce que ne signifie pas cet Ă©noncĂ©. Il ne recouvre assurĂ©ment pas un processus quelconque « dâaction et de rĂ©action », comme pourraient le suggĂ©rer des versions simplifiĂ©es du matĂ©rialisme dialectique. Il ne saurait non plus recouvrir un processus hĂ©gĂ©lien dâ« affirmation-nĂ©gation-dĂ©passement ». En outre, le processus S â O qui engendre la connaissance ne ressemble pas Ă la production dâeau Ă partir de H et O par une Ă©tincelle, car il est laborieux et complexe. Toutefois, ce processus nâest pas identifiable Ă une croissance uniforme, et comporte des « moments » ou pĂ©riodes qui jouent des rĂŽles diffĂ©rents au sein du processus total.
Il sâagit lĂ dâaspects bien connus de la thĂ©orie piagĂ©tienne. Et pourtant, aussi simples soient-ils, ils sont trĂšs souvent nĂ©gligĂ©s. Insistons sur ce point. Lorsque le sujet S est confrontĂ© Ă une certaine situation O, son interaction avec O comporte une lecture de la situation (des donnĂ©es empiriques) par utilisation des instruments (logiques) dâorganisation qui ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© construits lors de situations dâexpĂ©rience antĂ©rieures. Ă travers lâusage de tels instruments, les donnĂ©es empiriques deviennent des observables, câest-Ă -dire quâils sont interprĂ©tĂ©s et, dâune maniĂšre ou dâune autre, organisĂ©s. Les nouvelles situations auxquelles le sujet S est confrontĂ© (et donc quâil interprĂšte) aideront Ă leur tour Ă construire de nouveaux instruments dâassimilation, câest-Ă -dire organisateurs et logiques, qui permettront dâinterprĂ©ter dâautres situations.
Le lecteur nous excusera dâavoir rappelĂ© ces Ă©lĂ©ments de la thĂ©orie, mais ils sont indispensables si lâon veut parler de lâerreur dâinterprĂ©tation que lâon trouve, nous semble-t-il, dans les commentaires de logiciens trĂšs compĂ©tents qui critiquent la logique de Piaget. Ces logiciens se rĂ©fĂšrent Ă ce quâils appellent « le mythe des stades » dans la logique piagĂ©tienne du dĂ©veloppement comme Ă une maniĂšre de choisir seulement certaines pĂ©riodes que Piaget estime ĂȘtre dâune extrĂȘme importance dans le dĂ©veloppement des relations logiques, alors quâen rĂ©alitĂ©, il aurait dĂ» distinguer plusieurs autres Ă©tapes dâune importance au moins Ă©gale. Nous suggĂ©rons quâen une telle critique, les logiciens nĂ©gligent le fait que câest en Ă©pistĂ©mologue que Piaget distingue des stades. Tentons de dĂ©celer le sens de cette position Ă©pistĂ©mologique.
3. Stades piagétiens et auto-organisation des systÚmes ouverts
Un des principes fondamentaux de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est que le dĂ©veloppement du systĂšme cognitif nâest ni une croissance continuelle, ni un processus linĂ©aire. Lâexistence de stades est simplement lâexpression de ces deux faits. Piaget en psychologie (avec Freud peut-ĂȘtre) et Marx en Ă©conomie politique ont Ă©tĂ© en cela les initiateurs de ce que lâon nomme aujourdâhui une thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des systĂšmes, bien quâils ne lâaient pas thĂ©matisĂ©e. Nous savons aujourdâhui que les systĂšmes ouverts, câest-Ă -dire des systĂšmes qui Ă©changent avec lâenvironnement de la matiĂšre, de lâĂ©nergie, de lâinformation, etc., sont des systĂšmes auto-organisĂ©s. Cela signifie que de tels systĂšmes acquiĂšrent une structure interne qui devient stationnaire lorsque les flux dâĂ©changes reprĂ©sentant les interactions avec lâenvironnement deviennent stationnaires 1.
Le mot clĂ© est ici « stationnaire ». Quâune structure soit stationnaire nâimplique pas quâelle soit statique, ni quâelle soit dans des conditions dâĂ©quilibre au sens donnĂ© Ă ce mot par la thermodynamique classique. Une structure peut ĂȘtre stationnaire parce quâelle existe sous des conditions dâĂ©quilibre ou parce que, loin de lâĂ©quilibre, elle est maintenue en son Ă©tat stationnaire par les Ă©changes avec lâenvironnement. Dans le premier cas, on appliquera le mot Ă©quilibre sans autre qualificatif. On parlera dans le second cas dâĂ©quilibre dynamique ou dâĂ©quilibration, dans lâinterprĂ©tation que nous proposons de ce concept forgĂ© par Piaget.
Dans le cas dâun organisme biologique ou dâun systĂšme cognitif, et comme en toute manifestation dâun organisme vivant, nous sommes Ă©loignĂ©s des conditions dâĂ©quilibre. Si dans un organisme biologique on interrompt les Ă©changes du systĂšme avec lâenvironnement, il Ă©volue vers lâĂ©quilibre. LâĂ©quilibre est alors la mort. Lorsque les Ă©changes avec lâenvironnement continuent, lâorganisme biologique reste Ă©loignĂ© des conditions dâĂ©quilibre.
Les rĂ©sultats de la psychologie gĂ©nĂ©tique et leur interprĂ©tation par lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique nous ont appris que nous pouvons considĂ©rer le systĂšme cognitif comme un systĂšme ouvert dont la dynamique est dĂ©terminĂ©e dans une large mesure par les Ă©changes avec lâenvironnement. Son Ă©volution se caractĂ©rise par des pĂ©riodes dâĂ©quilibre dynamique ou « conditions semi-stationnaires » (les stades), suivies de ruptures dâĂ©quilibre (dĂ©sĂ©quilibration) et de rĂ©-organisations (rééquilibration) qui amĂšnent le systĂšme Ă de nouvelles conditions stationnaires (nouveau stade). On fera une distinction entre conditions « stationnaires » et conditions « stables ». Que des conditions stationnaires loin de lâĂ©quilibre restent stables signifie que le systĂšme fluctue par rapport Ă une valeur moyenne. Ces fluctuations sont dues soit Ă des variations internes, soit Ă des variations externes dans lâenvironnement. Au-delĂ dâun certain seuil, ces fluctuations engendrent lâinstabilitĂ© du systĂšme : câest le point de rupture des conditions stationnaires (la dĂ©sĂ©quilibration).
Les stades de la thĂ©orie piagĂ©tienne du dĂ©veloppement sont alors prĂ©cisĂ©ment des pĂ©riodes de stabilitĂ© relative (qui ne sont pas en Ă©quilibre, et qui ne sont pas statiques !) comportant toutes sortes de fluctuations qui naissent des situations changeantes auxquelles le sujet est confrontĂ©. La transition dâun stade cognitif au suivant est un exemple typique de lâinstabilitĂ© dâun systĂšme qui nâarrive plus Ă absorber certaines perturbations (contradictions internes, incapacitĂ© Ă rĂ©soudre certains problĂšmes, etc.) et doit donc rĂ©organiser les instruments assimilateurs de nouvelles situations.
Chaque pĂ©riode, ou chaque stade, a en propre les problĂšmes que le sujet est capable de rĂ©soudre, câest-Ă -dire les situations quâil est capable dâapprĂ©hender. Cette maniĂšre de concevoir les stades est manifestement Ă©pistĂ©mologique. Les considĂ©rations logiques viennent en un second temps : rĂ©soudre des problĂšmes, apprĂ©hender des situations, expliquer ce qui se passe sous telles ou telles conditions â tout cela exige le recours Ă des relations logiques. En chaque pĂ©riode, le sujet utilise des relations caractĂ©ristiques. Il nâutilise pas une seule relation logique ou une seule structure, mais plusieurs. La ligne de construction de chaque structure suit un dĂ©veloppement fort complexe qui lui est propre, et les lignes de dĂ©veloppement ne coincident pas. Les stades de dĂ©veloppement ne sont pas dĂ©terminĂ©s par le dĂ©veloppement de relations logiques singuliĂšres comme telles (laquelle devrait-on alors privilĂ©gier ?).
Dire que des structures caractĂ©ristiques sont Ă lâĆuvre en chaque stade nâest donc pas affirmer que le stade est dĂ©fini par une seule structure logique. La notion de stade chez Piaget implique la premiĂšre assertion et non la seconde. Voyons schĂ©matiquement comment sont caractĂ©risĂ©s les stades. Nous laisserons de cĂŽtĂ© la pĂ©riode sensori-motrice pour nous attacher seulement aux niveaux oĂč intervient la conceptualisation.
4. Stades cognitifs et liaisons logico-mathématiques
On distinguera trois Ă©tapes importantes dans lâĂ©volution des liaisons logico-mathĂ©matiques. Ces Ă©tapes correspondent aux trois stades classiquement compris en psychologie gĂ©nĂ©tique sous les appellations de « pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire », dâ« opĂ©rations concrĂštes » et de « raisonnement hypothĂ©tico-dĂ©ductif ».
Dans le cadre dâune Ă©tude des mĂ©canismes communs Ă la psychogenĂšse et Ă lâhistoire des sciences, nous avons rĂ©cemment caractĂ©risĂ© ces Ă©tapes par trois formes de liaisons logico-arithmĂ©tiques, nommĂ©es « intra-opĂ©ratoires », « interopĂ©ratoires », et « transopĂ©ratoires » 2. Nous croyons que ces dĂ©nominations donnent de la notion de stade une reprĂ©sentation plus claire que les anciennes. Piaget Ă©tait dâaccord sur ce point. Il Ă©crivit lui-mĂȘme dans notre livre : « Il est alors clair que ces trois Ă©tapes correspondent Ă notre succession « intra », « inter » et « trans » comme nous allons le montrer par des exemples concrets avant dâen venir aux raisons qui rendent nĂ©cessaire une telle progression et qui justifient le nombre de trois (Ă la maniĂšre des « thĂšses », « antithĂšses », et « synthĂšses » de la dialectique classique) au lieu dâune distribution en un nombre quelconque » 3.
4.1. Liaisons intraopératoires
Les liaisons intraopĂ©ratoires font uniquement rĂ©fĂ©rence Ă des articulations internes. Lâabsence de rĂ©versibilitĂ© Ă ce niveau implique que les relations demeurent isolĂ©es et ne se composent pas en systĂšmes de transformations et encore moins en structures. Ces liaisons peuvent ĂȘtre rĂ©parties en deux classes principales, peu ou pas du tout coordonnĂ©es entre elles :
a) Les comparaisons et les correspondances, Ă©laborĂ©es Ă lâĂ©tape qui prĂ©cĂšde la constitution des fonctions. Cet ensemble inclut les identitĂ©s (une relation qui nâest aucunement simple) aussi bien que les correspondances rĂ©sultant de rĂ©pĂ©titions, de similaritĂ©s et dâĂ©quivalences. Les fonctions en font Ă©galement partie, mais dans la seule mesure oĂč elles nâimpliquent pas des transformations et leurs invariants.
b) Les actions de transformation de formes diverses telles que :
â les collections dâobjets divisĂ©es en sous-collections (par exemple, la division bien connue dâune classe B en sous-classes A et Aâ, sans quâil y ait encore comprĂ©hension de la quantification propre Ă la relation dâinclusion).
â la sĂ©riation dâobjets de hauteurs diffĂ©rentes a, b, c dans le seul cas oĂč elle naĂźt de vĂ©rifications empiriques qui nâentraĂźnent pas la transitivitĂ©.
â les nombres naturels (mais sans conservation de la quantitĂ©).
4.2. Liaisons interopératoires
Les liaisons interopĂ©ratoires impliquent quant Ă elles lâexistence dâopĂ©rations Ă©lĂ©mentaires, qui consistent Ă former des ensembles, des sĂ©riations, etc., grĂące Ă des compositions entre les opĂ©rations conduisant aux premiĂšres structures logico-arithmĂ©tiques rationnelles.
Des coordinations entre correspondances et entre transformations, aussi bien que des principes de conservation apparaissent à ce niveau. Les propriétés suivantes sont établies :
â rĂ©versibilitĂ©
â rĂ©cursivitĂ©
â transitivitĂ©
â commutabilitĂ© (et sa forme linĂ©aire : commutativitĂ©)
â associativitĂ© limitĂ©e
â rĂ©ciprocitĂ©
Il est nĂ©cessaire dâexpliquer la transition des liaisons intraopĂ©ratoires aux liaisons interopĂ©ratoires, et en particulier comment lâenfant passe du coordinateur « mettre ensemble » et du coordinateur de succession aux opĂ©rations qui apparaissent dans la pĂ©riode suivante.
Pour rendre compte de cette transition, la thĂ©orie piagĂ©tienne assigne un rĂŽle central Ă la conquĂȘte de la commutabilitĂ©, bien que lâĂ©laboration de cette idĂ©e soit assez tardive dans la thĂ©orie 4. Le progrĂšs fondamental est en effet de comprendre que lors dâune transformation, les modifications au « point dâarrivĂ©e » sont liĂ©es aux modifications au « point de dĂ©part ». Il en rĂ©sulte deux consĂ©quences importantes : a) les transformations directes sont coordonnĂ©es avec les transformations inverses et conduisent ainsi aux opĂ©rations qui dĂ©passeront les actions unidirectionnelles ; b) lâenfant parviendra ainsi Ă concevoir des conservations. Signalons en outre que les possibilitĂ©s de rĂ©troaction et de rĂ©trospection conduisent aux rĂ©cursivitĂ©s, transitivitĂ©s et rĂ©ciprocitĂ©s.
Le problĂšme central de ce stade tient alors au fait que ses structures les plus caractĂ©ristiques â les groupements â bien quâelles soient dĂ©jĂ trĂšs consistantes et comportent un degrĂ© Ă©levĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©, restent fort pauvres et prĂ©sentent des limitations importantes. Mais rappelons-nous que sâils sont caractĂ©ristiques (ils constituent en fait la seule organisation structurale Ă lâĆuvre dans la logique qualitative de cette pĂ©riode), ils ne donnent pas pour autant la dĂ©finition du stade.
Nous ne nous Ă©tendrons pas ici sur les limitations bien connues du groupement. Toutefois, il nous semble utile dâĂ©voquer les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques quâelles soulĂšvent : pourquoi de telles limitations, et comment sont-elles dĂ©passĂ©es ?
La premiĂšre limitation concerne la maniĂšre dont cette structure rĂ©alise sa fonction (dans le sens biologique et non mathĂ©matique du terme). Elle consiste Ă exprimer les propriĂ©tĂ©s qualitatives de certains contenus exogĂšnes. Le groupement est comme tel toujours subordonnĂ© Ă des contenus qui sont donnĂ©s, câest-Ă -dire extralogiques. Câest la raison de sa grande faiblesse structurale du point de vue formel, bien quâil soit assez consistant pour ĂȘtre formalisable. De plus, la subordination Ă un contenu extralogique explique le rĂŽle important de cette structure au niveau psychogĂ©nĂ©tique : elle couvre en effet une longue pĂ©riode qui sâĂ©tend de sept Ă onze ans, quand le sujet commence Ă coordonner logiquement ses opĂ©rations mais sans ĂȘtre capable de dĂ©passer une organisation de contenus concrets, en raison du manque de mĂ©canismes formels hypothĂ©tico-dĂ©ductifs.
Une seconde limitation caractĂ©ristique des groupements est lâinexistence de compositions, sauf entre Ă©lĂ©ments ou sous-ensembles proches. Ă ce niveau, il y a quantification, mais restreinte à « tous », « quelques » et « aucun ». Combiner deux Ă©lĂ©ments quels quâils soient exige des gĂ©nĂ©ralisations extensionnelles qui ne sont pas encore Ă©laborĂ©es par lâenfant. En outre, et dans la mesure oĂč les compositions sont subordonnĂ©es Ă des contenus extralogiques, le sujet ne peut relier des formes comme telles, et se trouve donc limitĂ© aux connexions dĂ©pendant des contenus.
Une troisiÚme limitation est liée aux difficultés de concevoir les intersections de classes, difficultés qui amÚnent le sujet à ne prendre initialement en considération que des classes disjointes et donc à procéder, dans le cas des classifications, par dichotomies.
Finalement, une limitation majeure est lâimpossibilitĂ© de dĂ©duire les propriĂ©tĂ©s dâun sous-systĂšme Ă partir des propriĂ©tĂ©s du systĂšme total. Câest la raison par excellence qui nous fait considĂ©rer le groupement comme une structure faible.
4.3. Liaisons transopératoires
Quant aux liaisons transopĂ©ratoires, elles conduisent Ă des structures logico-mathĂ©matiques dâune nature clairement algĂ©brique comme les groupes, les combinaisons, les proportions, etc. Au niveau correspondant Ă lâĂąge de onze-douze ans, elles apparaissent spontanĂ©ment, mais ne sont utilisĂ©es quâinstrumentalement. Elles ne sont pas thĂ©matisĂ©es et caractĂ©risent un « savoir-faire » du sujet qui nâimplique pas encore une comprĂ©hension des structures comme telles. Toutefois, sous cette simple forme dâune utilisation ne comportant aucune objectivation rĂ©flexive, ces structures apparaissent comme le rĂ©sultat dâun processus constructif qui revient Ă appliquer des opĂ©rations aux opĂ©rations. Le processus apparaĂźt clairement dans les cas suivants :
a) Les permutations, qui exigent quâun ordre soit Ă©tabli entre diffĂ©rentes sĂ©riations possibles. On obtient le nombre total de permutations par une sĂ©riation de toutes les sĂ©riations.
b) Les combinaisons, qui sont des classifications de toutes les classifications. Ici, la nouveautĂ© est que lâenfant nâopĂšre plus seulement avec des classes disjointes mais avec des classes comportant un nombre accru dâintersections.
c) Lâensemble des sons-ensembles est issu de la structure prĂ©cĂ©dente par intervention de la vicariance. Le passage dâune vicariance Ă une autre implique le passage dâun systĂšme dâinclusions Ă un autre, comme les partitions et intersections multiples qui vont de pair avec lui. Lâensemble de tous les sous-ensembles dâun ensemble donnĂ© rĂ©sulte dâune gĂ©nĂ©ralisation de ce processus.
d) Le groupe INRC, qui inclut Ă la fois les inversions et les rĂ©ciprocitĂ©s. Ce type de groupe apparaĂźt (de maniĂšre encore instrumentale et bien entendu non encore thĂ©matisĂ©e) chaque fois que deux systĂšmes diffĂ©rents se composent en une totalitĂ© unique. Câest le cas, par exemple, lorsquâun seul mouvement se rĂ©fĂšre Ă deux cadres de rĂ©fĂ©rence (relatifs lâun Ă lâautre quant au mouvement), avec coordination nĂ©cessaire entre eux. La logique propositionnelle Ă deux valeurs est aussi un exemple dâun tel groupe.
Une fois constituĂ©e, et si proche reste-t-elle des actions courantes comme lâordination, la transition de lâ« inter » au « trans » « montre quâune opĂ©ration ne demeure pas longtemps inerte et isolĂ©e (« intra »), mais constitue tĂŽt ou tard un noyau de structuration dans les directions « inter » et « trans » qui se prolongent ensuite indĂ©finiment jusquâĂ la construction de structures proprement dites » 5.
5. Diachronie, synchronie et structures logiques
Lâexpression que lâon doit souligner en cette citation est « noyau de structuration ». Les lignes de dĂ©veloppement des structurations qui convergent vers ce noyau et en divergent ne coĂŻncident pas. On voit ainsi une fois de plus que lâon ne saurait dĂ©finir les stades piagĂ©tiens par le dĂ©veloppement de relations logiques prises isolĂ©ment.
Mais pour situer les stades dans leur vraie perspective, il nous faut encore tenir compte de deux autres aspects du problĂšme. Le premier nous sera donnĂ© par le mĂȘme texte : « Ces hiĂ©rarchies cognitives comportent deux sortes dâemboĂźtements. Les uns sont proactifs, par Ă©largissement des domaines au cours des pĂ©riodes successives de la construction des connaissances. Mais dâautres sont rĂ©troactifs, parce que lâacquis Ă un niveau n peut enrichir aprĂšs coup les relations dĂ©jĂ Ă©tablies Ă des niveaux antĂ©rieurs n â 1 » 6. Ceci nous amĂšne au second point que nous aimerions souligner : « Sâil en est ainsi on peut, semble-t-il, conclure que les sĂ©ries Ia Ir T (câest-Ă -dire « intra », « inter » et « trans ») ne consistent pas en dĂ©passements simples, donc linĂ©aires, tels quâon les retrouve en toute succession dialectique Ă©lĂ©mentaire, mais quâil faut parler dâun dĂ©passement continuel des instruments mĂȘmes de dĂ©passements, ce qui confĂšre aux instruments cognitifs leur richesse et leur complexitĂ© particuliĂšre » 7.
Nous sommes ici au cĆur du problĂšme : chaque stade ne peut simplement ĂȘtre conçu comme une croissance naturelle Ă partir du stade prĂ©cĂ©dent, car il rĂ©organise la totalitĂ© des instruments dĂ©jĂ utilisĂ©s par le sujet. De ce point de vue comment pourrait-on considĂ©rer la transition en termes de croissance et rechercher, comme lâa suggĂ©rĂ© Apostel 8, un algorithme de croissance (growth algorithm) pour reprĂ©senter le dĂ©veloppement des cadres conceptuels de lâenfant ? Il est assez surprenant de constater combien persistante est cette idĂ©e, bien que Piaget ait clarifiĂ© ce point il y a bon nombre dâannĂ©es et de façon Ă notre avis fort convaincante. Dans son commentaire de lâarticle dâApostel du volume XV des Ătudes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, Piaget exprime sa rĂ©serve Ă propos de lâidĂ©e quâil faudrait « dĂ©duire a priori ce que doit ĂȘtre un tel dĂ©veloppement, de son dĂ©part le plus humble jusquâĂ son Ă©tat âfinalâ, et cela au moyen dâune analyse structurale essentiellement algĂ©brique » 9. Piaget estimait que « cette voie conduirait Ă©ventuellement Ă certaines gĂ©nĂ©ralisations intĂ©ressantes au point de vue formel (âŠ) mais peut-ĂȘtre sans signification gĂ©nĂ©tique » 10.
Le lecteur nous excusera de nous attarder quelque peu sur le sens de cette affirmation. Pour notre part, nous voyons mal comment le processus temporel de la construction laborieuse dâun systĂšme de relations serait parallĂšle Ă la reconstruction rationnelle des liens strictement formels entre les composantes du systĂšme. ConsidĂ©rons un stade n et sa transition Ă un stade n + 1. Les stades n et n + 1 sont tous deux caractĂ©risĂ©s par un usage instrumental de structures logiques que nous appellerons respectivement Sn et Sn + 1. Deux questions diffĂ©rentes se posent alors : a) comment le systĂšme de relations Sn engendre-t-il de fait, câest-Ă -dire en action, le systĂšme Sn + 1 ? b) comment le systĂšme Sn subsumĂ© sous le systĂšme Sn + 1 est-il insĂ©rĂ© formellement en Sn + 1 ? La rĂ©ponse Ă la premiĂšre question exige une Ă©tude diachronique et empirique de la maniĂšre dont lâintelligence dâun sujet Ă©volue. La rĂ©ponse Ă la seconde question exige une Ă©tude synchronique des relations formelles entre diverses structures. La premiĂšre Ă©tude relĂšve de lâĂ©pistĂ©mologie de la logique, la seconde de la logique.
DĂšs lors, on ne sâĂ©tonnera pas que lâanalyse logique permette de trouver un plus grand nombre dâĂ©tapes possibles sâĂ©chelonnant du niveau formel Sn au niveau formel Sn + 1 que nâen dĂ©terminera lâĂ©pistĂ©mologue du dĂ©veloppement. Cela signifie simplement que lâesprit de lâenfant ou de lâadolescent ne suit pas les voies rigoureuses des logiciens formels : il se borne Ă construire, Ă utiliser une structure. En cela, lâenfant, tel que lâĂ©pistĂ©mologue le comprend, ne diffĂšre pas de lâhomme de science. Des mathĂ©maticiens « purs » firent par exemple de sĂ©rieuses objections aux fonctions delta de Dirac. Mais lui ne sâen soucia heureusement pas et continua Ă les utiliser dans sa version de la mĂ©canique quantique. Lorsque Schwartz donna un fondement exact Ă ces fonctions, sa maniĂšre rigoureuse de les construire apparut complĂštement diffĂ©rente de la mĂ©thode de Dirac.
La rĂ©ciproque est Ă©galement vraie : le logicien ne peut formaliser tout ce que fait un sujet connaissant en sa « pensĂ©e logique ». Les limitations bien connues des formalismes sont maintenant des lieux communs, mais il nâest pas superflu de rappeler quâune opĂ©ration simple comme la mise en correspondance terme Ă terme de deux ensembles nâest pas entiĂšrement formalisable lorsquâil y a introduction de lâinfini. Cette consĂ©quence bien connue du thĂ©orĂšme de Lowenheim-Skolem 11 nâest quâun des nombreux arguments qui tendent Ă montrer lâimpossibilitĂ© de formaliser complĂštement lâintuition. Dâautres interprĂ©tations possibles de ces thĂ©orĂšmes Ă©vitent des consĂ©quences de ce type, mais au prix de « solutions radicales » que la thĂ©orie des mathĂ©matiques finit par payer chĂšrement 12. Dans ces interprĂ©tations, le problĂšme nâest pas rĂ©solu, mais simplement dĂ©placĂ©.
LâidĂ©e dâĂ©tablir un parallĂ©lisme trop strict entre la filiation des structures dâun point de vue psychogĂ©nĂ©tique et les interrelations internes, synchroniques et statiques de structures logiques de complexitĂ© croissante, prend forme dans le projet dâApostel et dâautres qui veulent dĂ©couvrir « une relation structurale dâordre entre algĂšbres, relation qui reflĂ©terait partiellement ou totalement la relation gĂ©nĂ©tique de filiation entre les systĂšmes dont ces algĂšbres reprĂ©sentent les formes opĂ©rationnelles » 13. Mais nous rĂ©pondrons que si une analyse purement thĂ©orique fait dĂ©couvrir un trĂšs grand nombre de lignes possibles de dĂ©veloppement, seule lâalliance judicieuse de la recherche psychogĂ©nĂ©tique avec une analyse Ă©pistĂ©mologique permettra de dĂ©terminer la ligne de dĂ©veloppement effectivement suivie (Ă cet Ă©gard, les enfants et les adolescents sont trĂšs obstinĂ©s). Toutefois, il sâagit lĂ dâune rĂ©ponse partielle, qui nâengage quâun des problĂšmes soulevĂ©s par les tentatives de construire « une algĂšbre gĂ©nĂ©tique ». Nous avons dĂ©jĂ Ă©voquĂ© une seconde rĂ©ponse liĂ©e aux limitations des formalismes et nous ne nous y attarderons donc pas.
Il y a toutefois une troisiĂšme rĂ©ponse possible, Ă notre avis bien plus fondamentale dâun point de vue Ă©pistĂ©mologique. La principale objection Ă une algĂšbre gĂ©nĂ©tique provient de la thĂ©orie du dĂ©veloppement cognitif en tant quâelle est Ă©troitement liĂ©e Ă la thĂ©orie de lâauto-organisation des systĂšmes ouverts. Au risque de nous rĂ©pĂ©ter, nous devons revenir sur ce point qui nous permettra de mettre en Ă©vidence une caractĂ©ristique importante et souvent nĂ©gligĂ©e du systĂšme cognitif en son Ă©volution.
6. Discontinuité structurale et continuité fonctionnelle
Les aspects diachronique et synchronique de lâĂ©volution du systĂšme cognitif sont reliĂ©s dâune maniĂšre spĂ©cifique. Nous avons dĂ©crit plus haut cette Ă©volution comme une succession de « stades », câest-Ă -dire dâĂ©tats quasi stationnaires qui subissent des ruptures dâĂ©quilibre. Le propre de chacun de ces stades est dâutiliser certains « instruments assimilateurs » qui fixent le type de problĂšmes susceptibles dâĂȘtre rĂ©solus par le sujet et le type dâ« explications » que ce dernier proposera face Ă certaines situations.
Dans le cas du dĂ©veloppement de la pensĂ©e de lâenfant, les instruments assimilateurs sont au premier chef des relations logiques. Cependant, la transition dâun stade Ă son successeur ne sera pas dĂ©crite comme une simple « addition » de nouvelles relations logiques Ă celles qui existaient auparavant. Chaque stade ajoute bien sĂ»r de nouveaux Ă©lĂ©ments mais dans le cadre dâune rĂ©organisation complĂšte du stade prĂ©cĂ©dent. Cela signifie que lâĂ©quilibre dynamique antĂ©rieur qui avait permis au systĂšme de demeurer en un Ă©tat stationnaire pendant un certain temps, a Ă©tĂ© dĂ©truit. La thĂ©orie de la transition dâun stade Ă un autre est avant tout une thĂ©orie de la rupture des Ă©tats dâĂ©quilibre. Son Ă©quivalent dans la thĂ©orie physique est lâinstabilitĂ© dâun Ă©tat dâĂ©quilibre. Une fois que lâinstabilitĂ© est dĂ©clenchĂ©e, un systĂšme est dĂ©sorganisĂ© et peut, sous certaines conditions, accĂ©der Ă de nouvelles formes dâorganisation. En ce qui concerne le systĂšme cognitif, la « dĂ©sĂ©quilibration » reprĂ©sente un processus oĂč se manifeste lâimpossibilitĂ©, pour le sujet, de rĂ©soudre certains problĂšmes Ă lâaide des structures dâassimilation antĂ©rieurement construites, le systĂšme total entrant alors en crise.
Lorsque nous parlons du « systĂšme total », câest au risque dâĂȘtre mal compris, car nous faisons rĂ©fĂ©rence aux seuls aspects structuraux du systĂšme cognitif et non Ă ses aspects fonctionnels. Or, ces instruments et mĂ©canismes dâĂ©laboration de la connaissance demeurent Ă lâĆuvre. Câest prĂ©cisĂ©ment Ă travers leur application que le sujet sera capable de rĂ©organiser son systĂšme. Cette rĂ©organisation implique une trĂšs nette discontinuitĂ© dans la transition dâun niveau Ă lâautre, mais elle est structurale et non fonctionnelle. Il y a donc continuitĂ© fonctionnelle et discontinuitĂ©s structurales dans le dĂ©veloppement cognitif.
Selon la thĂ©orie de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, le processus de rĂ©organisation a lieu par utilisation dâinstruments cognitifs spĂ©cifiques. Ce que Piaget a nommĂ© lâ« abstraction rĂ©flĂ©chissante » joue ici le rĂŽle principal. La maniĂšre mĂȘme dont elle intervient dans le processus de construction de nouvelles relations structurales prĂ©vient toute idĂ©e de dĂ©veloppement ou de croissance continus. On pourrait bien entendu se poser la question de savoir si un tel processus de construction est une description valide du dĂ©veloppement cognitif rĂ©el. Mais il faudrait alors que la question soit Ă©noncĂ©e en termes psychogĂ©nĂ©tiques et Ă©pistĂ©mologiques, et non strictement logiques. Une fois encore, câest lâĂ©pistĂ©mologie de Piaget qui est ici en jeu. Des arguments de logique formelle ne sauraient rendre compte du problĂšme. La maniĂšre dont nous comprenons aujourdâhui lâĂ©volution des systĂšmes ouverts sous des conditions variables dâenvironnement nous donne un argument nouveau et puissant en faveur de lâinterprĂ©tation Ă©pistĂ©mologique de la rééquilibration. Lorsquâun systĂšme physique ouvert devient instable, son Ă©volution ultĂ©rieure est essentiellement imprĂ©visible. Le point qui reprĂ©sente lâĂ©tat instable sur le chemin suivi par le systĂšme est en fait un embranchement. Le systĂšme peut suivre plusieurs chemins possibles. LâimprĂ©visibilitĂ© constitutive du chemin prĂ©cis dâun systĂšme soumis Ă des pĂ©riodes successives dâinstabilitĂ© (dĂ©sĂ©quilibre) semble caractĂ©ristique de tous les systĂšmes ouverts.
Revenons enfin Ă une question que nous avions laissĂ©e en suspens. Les opĂ©rations logiques ne sont construites ni isolĂ©ment, ni toutes simultanĂ©ment. Ă la lecture du prĂ©sent ouvrage, il deviendra clair que les relations logiques se construisent lentement comme des fragments de structures. Ces fragments se coordonnent graduellement jusquâĂ lâĂ©mergence de nouvelles structures comportant une organisation interne plus cohĂ©rente. Tel est par exemple le cas des groupements. Un enfant nâen vient pas Ă maĂźtriser les groupements simplement en classant des objets ou en les ordonnant. Une prĂ©paration est requise, qui consiste Ă Ă©laborer diffĂ©rentes formes de liaisons logiques, dont certaines sont dĂ©jĂ isomorphes aux foncteurs de la logique propositionnelle tout en restant Ă©loignĂ©es dâune coordination en un systĂšme unique. Les coordinations sâĂ©tablissent selon un processus trĂšs complexe que lâon ne connaĂźt pas encore en tous ses dĂ©tails. Ă un moment donnĂ©, il y a convergence des fragments structuraux en un « noyau de structuration ». Chaque fragment peut se trouver Ă un « niveau de dĂ©veloppement » diffĂ©rent des autres. Ainsi, un stade nâest pas dĂ©fini par telle ou telle ligne de dĂ©veloppement, mais plutĂŽt par ce que lâenfant est capable de faire avec tous les fragments de structure quâil a construits jusquâalors. La complexitĂ© du processus au niveau psychogĂ©nĂ©tique est telle quâelle laisse peu dâespoir au projet dâune algĂšbre gĂ©nĂ©tique.