Sciences en dialogue : Genève comme laboratoire commun

Une convention, des intentions

Le 6 mars 2025, la Ville de Genève et l’Université ont signé une nouvelle convention quinquennale qui marque un tournant dans leurs relations. Prolongeant celle établie en 2014, ce nouvel accord élargit son champ d’action, formalise des collaborations déjà existantes, et simplifie les démarches administratives qui freinaient parfois les élans scientifiques ou pédagogiques.

Derrière les signatures, une dynamique : celle d’une science qui sort de ses murs pour dialoguer avec les lieux de mémoire, les institutions culturelles, les archives et les collections vivantes de la ville. Bibliothèques, musées, jardins, observatoires : autant d’espaces où la Faculté des sciences déploie depuis plusieurs années un travail à la fois discret et ambitieux.

«Cette coopération n’est pas seulement utile, elle donne véritablement naissance à des recherches ambitieuses. Certains projets n’auraient tout simplement pas vu le jour sans ces échanges» - Costanza Bonadonna, doyenne de la Faculté des sciences

Dans ce cadre renouvelé, les collaborations ne sont plus des exceptions, mais un principe d’action. Les collections deviennent des terrains d’étude, les musées des partenaires de recherche, les bibliothèques des lieux de transmission active.

Une recherche enracinée

Entre sols africains et archives genevoises

Le projet Foodways in West Africa en est une illustration éloquente. Coordonné par une équipe interdisciplinaire, il s’intéresse à l’alimentation et à ses évolutions au cours des deux derniers millénaires dans la région du Sénégal. Ce travail combine les approches de la botanique, de la chimie organique et de la zoologie avec celles de l’archéologie et de l’anthropologie historique. Mais il s’appuie aussi, concrètement, sur les ressources genevoises : les collections ethnographiques, les herbiers, les poteries conservées au Muséum d’histoire naturelle et au Musée d’art et d’histoire sont mobilisées pour compléter et analyser les données de terrain.

Cette articulation entre recherche de terrain et archives locales rend possible une relecture fine des pratiques alimentaires, des circulations d’espèces, des rapports humains aux plantes et aux animaux dans des contextes postcoloniaux.

Les roches d’exoplanètes au microscope du Muséum

Autre exemple, le projet Volatile cycling and magma degassing on Earth and Exoplanets vise à reconstruire l’histoire géologique de planètes rocheuses — la Terre bien sûr, mais aussi les exoplanètes. En utilisant la chimie des atmosphères comme un prisme d’analyse, les chercheur·euses peuvent déduire des caractéristiques géologiques autrement inaccessibles.

Ce projet repose sur une synergie entre la Section des sciences de la Terre et de l’environnement et le Muséum d’histoire naturelle. Les bases de données minéralogiques, les ressources en imagerie scientifique et l’accès aux collections géologiques permettent de croiser modélisation et archives matérielles dans une perspective comparatiste entre planètes connues et mondes lointains.

Tabo : mémoire archéologique et collaboration muséale

Enfin, la collaboration autour du site archéologique de Tabo, au Soudan, illustre une autre facette du partenariat : celle de la conservation et valorisation des archives scientifiques. Des fouilles menées dans les années 1960 et 70 ont laissé une documentation précieuse, aujourd’hui dispersée entre l’Université de Genève, le Musée d’art et d’histoire et le Muséum d’histoire naturelle.

Le projet actuel consiste à numériser, inventorier et recroiser ces archives — documents écrits, objets, mobilier funéraire, restes humains et faune — pour reconstituer l’histoire de ce site majeur de la Nubie médiévale. Là encore, la mise en commun des compétences scientifiques et muséales permet non seulement de protéger ce patrimoine, mais aussi de l’ouvrir à de nouvelles analyses — y compris dans une perspective de restitution.

Une pédagogie hors les murs

L’un des apports les plus visibles — et peut-être les plus transformateurs — de la convention Ville–UNIGE est la manière dont elle ouvre les lieux publics à l’enseignement universitaire. Jardins botaniques, musées, observatoires ou bibliothèques deviennent ainsi des espaces de formation à part entière. On y enseigne non plus seulement sur les savoirs, mais à partir des savoirs inscrits dans les collections, les spécimens, les herbiers, les outils d’inventaire et les archives.

Un jardin comme salle de cours

Chaque printemps, des étudiant·es de 3e année en pharmacie quittent les amphithéâtres pour rejoindre les serres du Conservatoire et Jardin botaniques. Accueillis par les équipes de la Ville, ils et elles participent à des séances de reconnaissance, de classification et de présentation des plantes médicinales, dans le cadre de leur préparation aux examens. Ce partenariat, ancien mais désormais institutionnalisé, permet un accès direct aux collections vivantes du Jardin et renforce l’aspect appliqué de leur formation.

La biodiversité augmentée

Dans un autre registre, le cours “Systématique et biodiversité”, destiné aux étudiant·es en biologie, bénéficie également d’un partenariat étroit avec les institutions de la Ville. Non seulement les collections botaniques sont mobilisées dans les enseignements, mais le cours est enrichi par le développement d’une application de réalité augmentée, baptisée ARCA.

Cette application, conçue en collaboration avec les services techniques et scientifiques de la Ville, permet aux étudiant·es de visualiser les caractéristiques morphologiques des plantes à partir de spécimens réels, d’images interactives et de données taxonomiques contextualisées. Une manière de relier innovation technologique et savoirs classiques, en valorisant les ressources existantes.

Ethnologie et sensibilisation patrimoniale

Les sciences humaines ne sont pas en reste. Le cours d’Introduction à l’ethnologie, dispensé au sein du laboratoire ARCAN, est étroitement lié aux collections du Musée d’ethnographie de Genève (MEG) et du Musée d’art et d’histoire. Les étudiant·es sont initié·es aux questions de provenance, de restitution et de dialogue interculturel à travers des objets issus des collections muséales, analysés autant comme artefacts que comme témoins de récits historiques et politiques.

L’objectif de cet enseignement ne se limite pas à la transmission de savoirs : il s’agit aussi de former une sensibilité critique à l’histoire des sciences, à leurs implications sociales et aux responsabilités qu’elles engagent.

Une science qui se raconte

Au-delà des laboratoires et des salles de cours, la Faculté des sciences investit aussi l’espace public. Grâce à la collaboration avec la Ville, la recherche devient une aventure partagée, un récit accessible, parfois ludique, mais toujours ancré dans la rigueur scientifique. Cette démarche ne vise pas une simple vulgarisation, mais bien une mise en relation entre disciplines, publics et territoires.

Scienscope : éveiller la curiosité par l’expérience

Le Scienscope, plateforme de médiation scientifique de la Faculté, constitue un terrain d’expression privilégié pour cette approche. Organisatrice de la Nuit de la science, elle mobilise chaque année les chercheur·euses, technicien·nes et étudiant·es autour de démonstrations, ateliers et expériences participatives destinés à tous les publics.

Un autre projet emblématique est celui des sciences participatives sur la biodiversité, mené en partenariat avec le Canton et la Ville. Il invite les habitant·es à observer, recenser, ou parfois même échantillonner la faune et la flore genevoises, dans une logique de co-construction des connaissances et de sensibilisation à l’environnement local.

Des maths dans le parc

Le Festival Mathém’émerveille s’inscrit lui aussi dans cette volonté de renouer avec les savoirs par le jeu et l’imaginaire. Conçu avec l’appui des services culturels de la Ville, il propose des installations, jeux et ateliers dans plusieurs parcs genevois, afin de redonner aux mathématiques une image vivante, sensorielle, et accessible.

Pensé pour un public familial, il réunit également enseignant·es, artistes, animateur·ices et chercheur·euses dans une programmation décloisonnée qui invite à penser les sciences autrement.

Exoplanètes - Science & Fiction

Autre projet remarquable : l’exposition “Exoplanètes — Science & Fiction”, conçue en collaboration entre les astrophysicien·nes du Département d’astronomie et des artistes de bande dessinée. Présentée sur le Quai Wilson au printemps 2025, elle conjugue rigueur scientifique et récit visuel, afin de présenter les découvertes récentes en matière d’exoplanètes à travers une esthétique fictionnelle.

Les affiches, inspirées de données réelles, interrogent les publics sur la possibilité de mondes lointains, les conditions de la vie extraterrestre, ou les imaginaires qui entourent l’exploration spatiale. Loin d’être un simple habillage artistique, la bande dessinée devient ici un langage d’interface entre science, culture et société.

Une vision partagée

Avec cette nouvelle convention, la Ville de Genève et l’Université – et en particulier sa Faculté des sciences – réaffirment une ambition commune : celle de faire de la cité un lieu où la science, le patrimoine et la société se rencontrent, se questionnent et s’enrichissent mutuellement.

Au-delà de la signature institutionnelle, c’est un état d’esprit qui se prolonge. Celui d’un dialogue ouvert, fertile, entre des chercheur·euses, des conservateur·ices, des enseignant·es et des citoyen·nes qui partagent le goût de comprendre et de transmettre.

La simplification administrative qu’apporte ce nouvel accord n’est pas un simple geste technique. Elle constitue un levier concret pour faire émerger plus rapidement des idées, soutenir des initiatives inédites, et valoriser les synergies déjà à l’œuvre sur le terrain.

Car à Genève, la recherche ne se cache pas : elle prend racine dans les archives, s’expose sur les murs des musées, se cultive dans les jardins, s’enseigne en plein air et se raconte au fil des saisons.

C’est peut-être là, dans cet entrelacement entre science, culture et société, que réside la plus grande richesse de ce partenariat : la capacité à penser le savoir non pas comme un domaine réservé, mais comme un bien commun vivant.


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