La Diplomatie Computationnelle au SiDLab
Ces dernières années, le lien entre science et diplomatie a pris une importance croissante. Des termes comme « diplomatie scientifique », « diplomatie pour la science », « science pour la diplomatie » et « science dans la diplomatie » apparaissent fréquemment dans divers médias. La diplomatie scientifique, ou « science pour la diplomatie », met en avant le rôle de la science comme forme de soft power, favorisant la collaboration et construisant des ponts entre les nations à travers des initiatives scientifiques communes. Des institutions comme le CERN ou ITER illustrent bien cette approche. À l’inverse, la « diplomatie pour la science » adopte une démarche opposée : elle implique des négociations et des actions diplomatiques pour soutenir des collaborations internationales, des infrastructures partagées et des programmes de recherche conjoints. Quant à la « science dans la diplomatie », elle consiste à appliquer des méthodes scientifiques pour appuyer les efforts diplomatiques, en fournissant des outils et des données pour éclairer les décideurs.
Le SiDLab—créé conjointement par l’UNIGE et l’ETH Zürich—et notre initiative de « diplomatie computationnelle » s’inscrivent dans les objectifs et ambitions de la science dans la diplomatie. Au SiDLab, nous sommes convaincus que des expert-es de divers domaines—informaticien-nes, physicien-nes, mathématicien-nes, sociologues et spécialistes des relations internationales—sont désormais bien préparé-es pour former une équipe de recherche interdisciplinaire capable de relever le défi d’utiliser des outils et approches quantitatives pour explorer et comprendre les mécanismes qui régissent le système complexe des relations internationales. Le SiDLab s’intéresse particulièrement aux dynamiques de la diplomatie multilatérale et de la coopération dans un monde multipolaire.
Bien que la diplomatie moderne, dans notre monde globalisé et interconnecté, ait adopté des outils technologiques comme la communication cryptée, la propagande numérique, la collecte de renseignements ou l’analyse des sentiments, elle reste conservatrice dans l’adoption des approches computationnelles. Pourtant, la diplomatie contemporaine implique de naviguer entre les intérêts croisés d’un ensemble diversifié et croissant de parties prenantes—des États et alliances régionales aux entreprises, groupes d’intérêt, think tanks et société civile. La complexité croissante des négociations diplomatiques, qui se déroulent aujourd’hui à travers un réseau dense et dynamique de canaux formels et informels, pourrait bénéficier grandement de l’application de méthodes scientifiques rigoureuses comme celles proposées par la diplomatie computationnelle.
La diplomatie computationnelle offre un moyen inédit de décrire, analyser et comprendre un large éventail de défis émergents, ouvrant ainsi de nouvelles opportunités scientifiques. Si les mathématiques sont souvent qualifiées de « grammaire des sciences », les méthodes computationnelles modernes élargissent ce rôle, repoussant les frontières des sciences naturelles vers les sciences sociales. Toutefois, comprendre le monde ne nécessite pas toujours de résoudre des équations. Les modèles qui mettent en œuvre des comportements basés sur des règles—fondés sur une série d’actions et de réactions—s’alignent souvent plus étroitement avec notre perception intuitive du fonctionnement de l’univers que les processus complexes de résolution d’équations. La diplomatie computationnelle utilise ainsi un nouveau langage pour décrire le monde et nos sociétés. Ce langage repose sur ce que l’on appelle communément la « pensée computationnelle », qui vise à représenter les phénomènes comme des processus computationnels entre les entités principales d’un système. La modélisation numérique et les simulations illustrent cette pensée computationnelle et se prêtent particulièrement bien à l’étude des systèmes complexes omniprésents dans nos environnements naturels et sociaux.
Les sciences des données modernes, l’apprentissage automatique et l’intelligence artificielle offrent des outils supplémentaires pour l’analyse. Ces technologies permettent de traiter les données afin d’en déduire des règles, de révéler des motifs et de détecter des régularités cachées, améliorant considérablement notre compréhension de processus qui ne sont pas strictement régis par les lois fondamentales de la physique. En conséquence, la diplomatie computationnelle et des approches similaires en sciences sociales computationnelles proposent une méthodologie prometteuse pour compléter les approches traditionnelles actuellement utilisées dans les sciences sociales.
L’objectif est de positionner la « diplomatie computationnelle » comme un nouveau champ de recherche ouvert et prometteur. Cette discipline naissante applique les outils et techniques modernes de l’informatique à la collecte et à l’organisation des données dans le domaine des relations internationales, en particulier les processus multilatéraux. Les défis climatiques et sanitaires auxquels nos sociétés sont confrontées ont mis en lumière les faiblesses du multilatéralisme actuel, notamment lorsqu’il s’agit de trouver des solutions aux crises mondiales. La crise climatique, malheureusement, en est l’illustration parfaite. Les scientifiques de toutes disciplines ont contribué à comprendre son origine, à prévoir ses impacts et à atténuer ses conséquences. Cependant, pour faire face à l’ensemble du spectre de la crise climatique, une réponse stratégique et collaborative à l’échelle mondiale est nécessaire, ce qui ne peut être réalisé qu’à travers une diplomatie multilatérale efficace, qui fait actuellement défaut. L’équipe de recherche du SiDLab vise à extraire des informations précieuses de ces données et à fournir des analyses de haute qualité aux chercheurs, diplomates et négociateurs.
L’écosystème multilatéral, englobant des organisations comme l’ONU, l’OMS et bien d’autres basées à Genève, a généré des quantités considérables de données depuis son émergence en 1945. La diplomatie computationnelle peut jouer un rôle crucial en identifiant les processus et les modèles uniques à cet écosystème multilatéral complexe en collectant et en organisant ces ensembles de données existants. Ces analyses pourraient conduire à une réévaluation significative de la manière dont nous comprenons et, in fine, favorisons la coopération multilatérale. À titre d’exemple, la figure ci-dessous illustre une représentation du réseau de citations des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU entre 1946 et 2023. Chaque résolution est représentée par un nœud, et chaque lien correspond à une citation d’une résolution par une autre (les résolutions sont colorées selon le toponyme figurant dans leur titre).
Dans un monde de plus en plus numérique, combiner la diplomatie avec l’informatique n’est peut-être pas aussi improbable qu’il n’y paraît. En promouvant la diplomatie computationnelle comme la science d’un art, le SiDLab cherche à jeter les bases d’un ordre mondial plus prospère et durable.
Figure: réseau de citations des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU de 1946 à 2023. Chaque résolution est représentée par un nœud, et chaque lien correspond à une citation d’une résolution à une autre (les résolutions sont colorées en fonction du toponyme mentionné dans leur titre)
Roland Bouffanais, Didier Wernli, Jean-Luc Falcone, Nicolas Levrat, Bastien Chopard
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