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Hommage à Jürgen Moltmann (1926-2024) - "L’espérance chrétienne et la question écologique" - Entretien inédit avec Christophe Chalamet

L’espérance chrétienne et la question écologique

Entretien inédit avec Jürgen Moltmann en 2020

Dans une lettre du 25 mars 2020, Jürgen Moltmann répond à quelques questions que lui posait Christophe Chalamet sur la question de l’espérance et de la crise écologique. Voici cet échange en traduction française :

Préambule de J. Moltmann :

L’espérance chrétienne est une espérance du Royaume de Dieu pour l’avenir du monde : ‘Que ton règne vienne… comme au ciel sur la terre’ et l’espérance de la résurrection pour l’éternité : ‘Nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir’ (symbole de Nicée-Constantinople). Longtemps l’espérance de l’éternité a supplanté l’espérance messianique qui regarde devant (die messianische Vorwärtshoffnung). Dans le monde moderne, la foi dans le progrès, une foi pleine d’espérance, a conduit à la critique de l’espérance de l’éternité comme ‘opium du peuple’.

L’espérance de l’éternité comme la foi dans le progrès sont erronées : l’annonce par Jésus de la ‘proximité’ du règne de Dieu pour les pauvres, les malades et les enfants est sous-tendue et rendue contemporaine de par sa résurrection par le Dieu de l’espérance. L’espérance de la résurrection contre la mort et les puissances de destruction devient la base de l’espérance qui regarde devant (Vorwärtshoffnung), l’espérance historique dans le règne qui vient. Nous anticipons le règne de paix qui est le règne de Dieu lorsque nous nous engageons pour la paix sur la terre et pour la paix avec la terre.

Comment et quand, durant votre vie et votre carrière académique de théologien, êtes-vous devenu conscient de la crise écologique ?

Cela m’est apparu dans les dernières années de la Deuxième Guerre mondiale : la guerre est la pire des catastrophes environnementales. Depuis 1973 je travaille à une conception écologique de la création. On peut en trouver les fruits de cette réflexion dans mon ouvrage Gott in der Schöpfung. Ökologische Schöpfungslehre, paru en allemand en 1985 (Dieu dans la création. Traité écologique de la création, trad. Morand Kleiber, Paris, Cerf, 1988).

Cette prise de conscience a-t-elle évolué au fil des ans? Si oui, comment?

Celia Deane-Drummond a parlé il y a plus de 30 ans déjà de ce qu’elle appelle le “greening” de la théologie de Moltmann 1.  Je découvre toujours à nouveau l’Esprit divin, l’Esprit de vie, dans toute réalité vivante et dans les écosystèmes. La terre vit. Le règne de Dieu viendra à notre rencontre à partir de la terre. “Ô Sauveur, sort de la terre…”, chantons-nous dans un cantique allemand de l’Avent.

La crise écologique soulève un certain nombre de questions pour la théologie chrétienne et pour les Églises aujourd’hui. Comment, plus spécifiquement, cette crise affecte-t-elle la “théologie de l’espérance” que vous avez articulée et promue depuis les années 1960? Pour le dire autrement: quel est le sens de l’espérance chrétienne face à la crise écologique contemporaine, une crise qui menace notre écosystème naturel tout entier et donc aussi l’humanité? Comment pouvons-nous être habités par l’espérance dans ce contexte de destruction, par l’être humain, du monde dans lequel nous vivons?

L’optimisme de la foi dans le progrès, de la certitude que nous allons surmonter toutes les catastrophes, est sans fondement. Mais “il est trop tard” (comme on entend dire) aussi pour le pessimisme. Maintenant, c’est au courage de l’espérance que nous sommes convoqués, afin de réduire les dangereuses émissions de CO2 et pour apprendre à vivre d’une manière plus consciente de la nature. Nous devons dire adieu à la vision de l’être humain qui joue à Dieu, qui prétend soumettre le monde, afin de nous situer nous-mêmes au sein des conditions de vie de la terre. Nous sommes enfants de la terre et la terre avec sa biosphère est notre “mère” et notre patrie.

D’une manière ou d’une autre, et même si on ne peut réduire les choses à cela, parler d’espérance implique que l’on parle de la fin, de ce qui vient à la fin, mais aussi, et comme vous l’avez suggéré depuis plusieurs décennies, de ce qui vient à nous à partir de la fin pour nous rencontrer, suscitant par là l’espérance parmi nous et en nous. À vos yeux, comment une conception chrétienne de la fin se rapporte à ce que les sciences de la nature nous disent, de manières diverses, sur la fin (fin du système solaire, fin de la terre)?

À la fin – le commencement! Voilà la manière chrétienne de se souvenir de la fin du Christ, voilà également l’espérance apocalyptique des chrétiens: à la fin du monde Dieu fait “toutes choses” nouvelles (Apocalypse 21,5). L’espérance chrétienne “traverse l’horizon du regard”, comme le dit un dicton indonésien. À travers l’avant-dernier luit ce qui est dernier. En tout avenir terrestre qui peut advenir, le règne de Dieu vient à nous. Il y a deux termes qui parlent de l’avenir: le futur (Futur) de ce ce qui peut se passer, et l’advenue (Advent) de ce qui vient. Les deux vont de pair: “Mets-toi debout et deviens lumière, car elle vient, ta lumière” (Esaïe 60,1). Cf. mon ouvrage De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance, trad. Antoine Doriath, Empreinte temps présent, 2012 (titre original allemand: Ende – der Anfang, 2003).

Comment est-il possible de maintenir vivante parmi nous une “espérance” de type réaliste, c’est-à-dire une espérance qui ne ferme pas les yeux face aux défis actuels, y compris le défi écologique, et donc une espérance qui se confronte à ces défis, sans naïveté mais aussi sans résignation ou fatalisme?

Permettez-moi de considérer plus en détail la théologie écologique. Il y a un ancien trait d’humour écologique: deux planètes se croisent dans l’univers. L’une demande à l’autre: “Comment vas-tu, mon amie?” L’autre répond: “Mal. Je suis malade. J’ai l’homo sapiens.” La première planète dit alors: “Je suis désolée d’entendre cela. C’est terrible. Je l’ai eu moi aussi. Mais ne t’en fais pas: ça passe.” Voilà la nouvelle perspective planétaire concernant l’être humain, au lieu de la perspective humaine moderne à propos de notre planète. Est-ce que la maladie humaine de notre planète passera du fait que l’espèce humaine se sera elle-même supprimée, ou passera-t-elle du fait que les êtres humains seront devenus intelligents (weise) et prendront soin des blessures qu’ils infligent jusqu’à ce jour à la terre?

La nouvelle vision de l’être humain
Selon la manière moderne de lire le récit de création de Genèse 1, l’être humain est le “sommet (Krone) de la création”: lui seul est à l’image de Dieu, lui seul est appelé à dominer sur la terre. Selon la nouvelle manière, la manière écologique de lire ce même récit, l’être humain est la créature la plus dépendante (abhängigste): il n’existe que parce que les plantes et les animaux sont là, parce qu’il y a la lumière, l’alternance du jour et de la nuit. Toutes les créatures peuvent exister sans l’être humain, mais lui ne peut pas vivre sans elles. Le “sommet de la création”, c’est autre chose: c’est le sabbat de Dieu, qui couronne la création tout entière.

La nouvelle image de la terre
Le monde moderne sépare Dieu du monde. Elle pense Dieu sans monde (weltlos) et le monde sans Dieu (gottlos). La théologie écologique découvre l’Esprit de vie divin en toute réalité vivante de la terre. Calvin écrit: “Car c’est lui (l’Esprit) qui est répandu partout, soutient et vivifie toutes choses au ciel et en la terre, et leur donne vigueur.” 2  Dieu respire à travers toute la création. Lorsque cet Esprit de vie nous saisit, alors naît en nous un amour insoupçonné pour la vie et nos sens sont éveillés. Lorsque son “Esprit est répandu sur toute chair”, comme le dit le récit de la Pentecôte, une spiritualité des sens voit alors le jour.

Quel message conclusif avez-vous pour les personnes qui étudient la théologie aujourd’hui, que ce soit dans un contexte universitaire (Facultés de théologie) ou dans des séminaires de théologie?

La théologie et la spiritualité chrétiennes sont en reconstruction. Rejoignez cet effort ! Il y a encore tant de choses à découvrir et à considérer. La théologie est un art et une sagesse magnifiques, « pour l’amour du ciel » 3 .


1 Celia Deane-Drummond, « A Critique of Jürgen Moltmann’s Green Theology », New Blackfriars 73, n°865 (novembre 1992), pp. 554-565. L’auteur veut ainsi parler de l’émergence d’une théologie “verte” ou écologique.
2  Jean Calvin, Institution de la religion chrestienne, livre 1, ch. 13, §14, éd. Jean-Daniel Benoit, Paris, Vrin, 1957, p. 163. (nous modernisons le français).
3  « um Gottes willen. »

 

13 juin 2024

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