Campus

n°105 septembre-novembre 2011
Tête chercheuse | Eugène Pittard

L’irrésistible «mendiant magnifique»

XXX

Fondateur du Musée d’ethnographie et premier titulaire de la chaire d’anthropologie au sein de l’Université, Eugène Pittard fut aussi l’un des premiers à démontrer scientifiquement que la notion de race n’avait pas de sens

Ses costumes hors d’âge, ses cheveux en bataille et sa barbe hirsute lui donnaient des faux airs de professeur Tournesol. Sa haute stature, son charme naturel et son goût pour l’action le rapprocheraient toutefois davantage d’un Indiana Jones. Ajoutez à ce cocktail improbable un brin de stakhanovisme et vous obtiendrez une esquisse aussi subjective qu’approximative de la silhouette d’Eugène Pittard. Le personnage, il est vrai, est difficile à croquer. Fondateur du Musée d’ethnographie, titulaire de la première chaire d’anthropologie de l’Université, puis recteur de l’Académie, ce grand ami des Tziganes fut également chargé de mission pour la Société des Nations et instigateur de la Croix-Rouge albanaise. Grand fouilleur, on lui doit aussi la découverte de plusieurs sites archéologiques d’importance, tandis qu’il a été, au milieu des années 1920, l’un des premiers chercheurs à invalider scientifiquement la notion de race.

Une passion précoce

Né le 5 juin 1867, Eugène Pittard a une douzaine d’années lorsqu’il franchit pour la première fois les portes de l’Université. Comme beaucoup d’enfants de son âge, il passe alors le plus clair de son temps le nez plongé dans des livres d’aventures. Passionné par les Indiens et les trappeurs, il joue les coureurs des bois autour de la plaine de Plainpalais et dans la campagne environnante. Collectionneur en herbe, il conserve dans une petite vitrine ses principaux trésors: un morceau de pain du siège de Paris, une fleur coupée sur la tombe d’Alfred de Musset, quelques fossiles, des os, des pièces de monnaie. Dissimulée sous son tablier d’écolier, c’est cette collection qu’il entend soumettre à un personnage pour lequel il confessera plus tard une admiration sans borne: Carl Vogt, premier traducteur de Darwin en français, qui est alors le titulaire de la chaire de zoologie de l’Université (lire Campus n° 93). Conforté dans sa passion pour les sciences naturelles par le savant allemand, Pittard n’est pourtant pas du genre à marcher dans les pas des autres. Il suivra donc sa propre voie.

Inscrit en Faculté des sciences dans sa ville natale, il s’initie à l’anthropologie lors d’un séjour à Paris et présente, en 1898, la première thèse de doctorat genevoise dans cette discipline. Enseignant au Collège puis à l’Ecole supérieure des jeunes filles, son goût pour la fantaisie et sa capacité à se lancer dans des digressions nombreuses et variées enchantent son auditoire.

Un anthropologue au sens noble

Plus que ses talents de pédagogue, ce sont surtout ses travaux scientifiques qui attirent l’attention. Outre l’étude d’une série de crânes tirés d’ossuaires valaisans qui est au centre de sa thèse, le jeune chercheur s’intéresse également très tôt aux peuples des Balkans et en particulier aux Tziganes. Et, dans ce domaine où tout reste à faire, la qualité de ses publications lui vaut rapidement une notoriété qui dépasse les frontières nationales.

«Pittard avait ceci de particulier qu’il entendait l’anthropologie dans son sens le plus noble, explique Marie Besse, directrice de l’Institut d’archéologie préhistorique et anthropologie. C’est-à-dire, l’étude de l’homme dans son entièreté. Il ne s’intéressait pas uniquement aux caractéristiques biologiques des populations mais aussi à leur culture ou à leur savoir-faire, comme nous tâchons de le faire encore aujourd’hui, même si les moyens ont considérablement évolué.»

Parti des méthodes descriptives qui sont celles de son époque, Pittard se rend progressivement compte que l’approche anthropométrique de même que la notion de race s’avèrent impuissantes à décrire la diversité humaine que ses résultats mettent en évidence. Il publie ses conclusions sur le sujet en 1924 dans un ouvrage qui fera date: Les Races et l’histoire.

«Quinze ans avant la Seconde Guerre mondiale et en plein développement des idées qui conduiront à la «génétique» et à l’eugénisme nazi, Pittard nie formellement l’existence de races pures en Europe, explique le généticien des populations André Langaney, ancien directeur du Département d’anthropologie et d’écologie de l’Université ainsi que du laboratoire d’anthropologie du Musée de l’Homme à Paris. La génétique moderne, développée essentiellement depuis les années 1960, a pleinement confirmé ses vues par des données impressionnantes dont Pittard, bien sûr, ignorait tout.»

Maintes fois primé pour ses travaux, il fut notamment Commandeur de la Légion d’honneur et membre correspondant ou honorifique d’une multitude de sociétés scientifiques à Paris, Stockholm, Rome, Berlin ou Londres. Eugène Pittard n’avait cependant guère de goût pour les décorations, qu’il rangeait au fond d’un tiroir, dans un vieux cornet d’épicerie. Sans doute parce qu’il aura longtemps dû lutter pour se donner les moyens de ses ambitions.

Nommé privat-docent à l’Université en 1908, Pittard accède au titre de professeur extraordinaire une dizaine d’années plus tard, au moment où l’existence du Laboratoire d’anthropologie qu’il a mis sur pied pour ses recherches est reconnue officiellement. Mais jusque-là, il lui aura fallu bricoler avec les moyens du bord. Installé d’abord dans les combles du Collège, Pittard squatte ainsi successivement un coin du Laboratoire de psychologie, une serre de la Ville, puis un vieil appartement à la rue de l’Hôtel-de-Ville.

La réalisation de ce qui restera sa grande œuvre n’est guère plus facile. Pittard rêve en effet de créer dans sa ville un musée qui serait capable de représenter ce qu’il appelle «le visage multiplié du monde». Un lieu dans lequel il espère pouvoir consacrer une salle à chaque Etat membre de la SDN afin que «nos petitesses locales, notre ratatinement européen apprennent à s’élargir». Inauguré en 1901, le Musée d’ethnographie de Genève rassemble alors environ 4000 objets issus principalement du Musée archéologique, du Musée académique, du Musée de la Société des Missions évangéliques et du Musée historique genevois. Vingt ans plus tard, ce nombre aura doublé mais pas les moyens dont dispose Pittard.

Qu’à cela ne tienne: en 1921, celui qui se surnomme volontiers le «mendiant magnifique» dans sa correspondance lance un appel à l’adresse de ses concitoyens de l’étranger (missionnaires, voyageurs, ingénieurs, prospecteurs, etc.) afin que ces derniers effectuent des dons au Musée. Même s’il est difficile d’estimer le succès de l’entreprise, le Musée ne cessera dès lors de se développer. En 1941, il est transféré sur son emplacement actuel du boulevard Carl-Vogt où il cohabitera avec le Département d’anthropologie jusqu’au déménagement de ce dernier dans le quartier des Acacias en 1967.

Ce parcours scientifique bien rempli n’empêche pas Pittard de s’impliquer dans la politique internationale de son temps. Chargé de mission par la Société des Nations, il se passionne pour la jeune République turque et en vient à sympathiser avec son président, Mustafa Kemal, dont il fréquente régulièrement le cabinet.

Il se prend également de passion pour l’Albanie. Séduit par ce «petit peuple montagnard, pauvre, amoureux de la liberté», dont l’histoire lui rappelle celle de la Suisse primitive, il plaide sa cause auprès du président Woodrow Wilson. «Les Américains, raconte-t-il, s’emballèrent sur cette idée et imaginèrent que l’Albanie créée pourrait être placée sous le mandat et sous la protection de la Suisse.» Le projet restera sans suite (contrairement à celui de doter le pays d’une section de la Croix-Rouge), mais lui vaudra un véritable triomphe populaire lorsqu’il sera invité, en compagnie de son épouse, la romancière Noëlle Roger, à traverser le pays lors d’un voyage officiel destiné à le remercier des efforts fournis en faveur de l’indépendance de l’Albanie.

Vincent Monnet

Un trésor inexploité

Travailleur infatigable, Eugène Pittard a légué à la postérité une quantité d’archives considérable dont le potentiel est loin d’avoir été totalement exploité.

Héritier direct de l’Institut d’anthropologie fondé par Pittard, le Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie que dirige aujourd’hui la professeure Marie Besse conserve ainsi la plupart des documents relatifs aux recherches que Pittard a réalisées sur des ossements humains. «L’Université ne s’est pas rendu compte tout de suite de l’importance de ce matériel qui peut tout aussi bien éclairer l’histoire de l’archéologie que celle de l’institution», explique Marie Besse.

L’abondante correspondance entretenue par Pittard tout au long de sa vie, ainsi que le reste de ses archives sont, quant à eux, longtemps restés dans les murs du Musée d’ethnographie (MEG). Transférés depuis peu aux Archives de la Ville, ces documents font aujourd’hui l’objet d’une attention renouvelée. Cinq étudiantes de l’Université de Neuchâtel ont ainsi été chargées de dépouiller la correspondance du chercheur, tandis qu’une archiviste s’est attelée à la description du fonds. Déjà exploité en partie dans le cadre d’un travail de licence concernant la participation de Pittard à la création du Département d’anthropologie, ce matériel devrait également permettre d’éclairer sous un jour nouveau l’histoire des collections abritées par le MEG dont la réouverture est prévue au printemps 2014. Il devrait également trouver sa place au sein de l’ouvrage collectif que Danielle Buyssens, conservatrice responsable des archives du Musée, prépare sur les cinquante premières années de l’institution.

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