La visite de Rabindranath Tagore
à Genève en mai 1921
Rabindranath Tagore et Edouard Claparède à Genève en mai 1921 (AIJJR/FG.O.5/6)Durant l’entre-deux-guerres, une partie de l’Europe cherche de nouveaux modèles politiques et philosophiques pour se détourner de la folie guerrière que certains interprètent comme la faillite de l’Occident. Ce constat est également partagé par des personnalités extra-européennes, comme le poète indien Rabindranath Tagore qui proclame lors d’un discours à l’Université de Tokyo en 1916 : « La civilisation qui nous vient d'Europe est vorace et dominatrice ; elle consume les peuples qu'elle envahit, elle extermine ou anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C'est une civilisation toute politique aux tendances cannibales » (Bastaire, 1961, p. 320). Pourtant, le Nobel de littérature (1913) est loin d’être un ennemi de l’Ouest et par sévérité il en attaque seulement ce qu’il considère comme certaines de ses dérives, comme il a pu le faire pour sa propre civilisation : « la civilisation actuelle de l'Inde ressemble à un moule compresseur, elle comprime l'être vivant dans un cadre de règlements rigides et, par sa répression de la liberté individuelle, elle ne fait que rendre les hommes une proie plus facile à la soumission de tous genres et tous degrés » (Ouellette, 1961, p. 403). En formulant ces critiques dans un souci de rigueur et de justesse, le « Shelley du Bengale » ne sort que momentanément de son calme « indolent et bouddhiste » comme l’ont décrit des observateurs européens (Bastaire, 1961, p. 323) : au fond, Tagore milite pour une réconciliation de l’Orient et de l’Occident dans un esprit « Ex oriente lux, ex occidente lex » (la lumière vient de l’Est, la loi vient de l’Ouest).
Journal de Genève, 20 mai 1921Il défendra plus tard cette posture dans sa conférence intitulée La rencontre entre l’Orient et l’Occident qu’il donnera à Genève le 6 mai 1921 au cours de sa tournée sur le vieux continent.
Journal de Genève, 03 mai 1921Né en 1861 dans une famille très riche et éduquée de la caste des brahmanes, le poète grandit dans le Bengale cosmopolite et pénétré par la culture anglaise, ce qui préfigure le syncrétisme résumant « l’œuvre-vie » de ce libre-penseur engagé (Hanna-El-Daher, 2014, p. 76). S’il est à l’origine des hymnes actuels de l’Inde et du Bangladesh, il est un artiste avant d’être un politique. En effet, même si les deux hommes s’admirent, Tagore se méfie du nationalisme de Gandhi et de la tyrannie des foules qui sied mal à la subtilité de son positionnement, le joug du Raj britannique n’empêchant pas le poète d’apprécier Shakespeare :
« Là où l’esprit est sans crainte et où la tête est haut portée,
Là où la connaissance est libre… là où le monde
Là où l’esprit guidé par Toi s’avance
Dans ce paradis de liberté, mon père permet que ma patrie s’éveille »
Extrait de Tagore, R. (1914). L’ Offrande Lyrique. XXXV. NRF.
Dans les vers nobélisés de son Offrande Lyrique traduits en français par André Gide (1913), Tagore condense ses idéaux de liberté et de connaissance sans frontières. Son humanisme doublé d’universalisme le pousse à s’intéresser aux questions éducatives. Selon lui, « l’imposant monument de misère qui pèse aujourd’hui sur le cœur de l’Inde repose uniquement sur l’absence d’éducation » (Sen, 2016, p. 252). Tagore se positionne alors comme un réformateur de l’éducation et entend moderniser le carcan de la pédagogie occidentale importée par les Anglais en Inde, qu’il juge déshumanisant.
Article de Pierre Bovet, Journal de Genève, 08 mai 1921En effet, le projet éducatif anglais bouscule les traditions hindoues pour standardiser l’école et l’adapter aux exigences de la modernité coloniale. Dès 1820, le président du comité d’instruction publique Thomas B. Macaulay veut produire « une classe d’interprètes entre nous et les millions de personnes que nous gouvernons – une classe de personnes indiennes par le sang et la couleur, mais anglaises par les goûts, les opinions, la morale et l’intellect » (Berthet, 2012). Contre l’esprit de cette politique coloniale qui perdure jusqu’au XXe siècle, Tagore incarnera une réaction patriotique dans le domaine de l’éducation, en défendant l’identité indienne et les langues vernaculaires.
Le refus du sectarisme et de la superstition est un aspect important de la pédagogie rationnelle de Tagore qui fait confiance au progrès scientifique, alors critiqué par Gandhi à son époque (Sen, 2016). Les deux hommes s’opposent également à propos de la société de castes, que Tagore combat vivement. En 1901, il fonde l’école de Shantiniketan, un pensionnat rural à la pédagogie alternative, qui associe l’instruction interculturelle et l’éducation créative, dans un cadre qui sera qualifié d’ « ashram rousseauiste » (Biès, 1971, p. 469). Nous pouvons donc comprendre pourquoi Tagore suscite autant l’intérêt des Européens en quête de renouvellement. Avant d'arriver à Genève, Tagore passe par Paris où il retrouve le prix Nobel français de littérature Romain Rolland, avec qui il a cosigné en 1919 la déclaration de l’indépendance de l’esprit, manifeste universaliste et pacifiste. Le Français, qui devenu son « compagnon spirituel » (Biès, 1971, p. 54), œuvre pour la diffusion de la culture hindoue en Europe et héberge Gandhi en 1931 au bord du lac Léman (Rolland, 1960). En Suisse, Tagore intéresse notamment les protagonistes de l’avant-garde éducative genevoise dont le pédagogue Adolphe Ferrière qui écrit : « Beaucoup d’entre nous se retrouveront en Tagore. Ils s’y retrouveront en ce qu’ils ont de meilleur ».
Article d'Adolphe Ferrière, Gazette de Lausanne, 06 février 1922C’est justement l’Institut Jean-Jacques Rousseau, dirigé par Pierre Bovet, qui chapeaute sa visite dans la ville de la Société des Nations, au cours de sa tournée européenne destinée à recruter des soutiens pour la création de l'Université internationale Visva Bharati en Inde (Fournier, 2018, p. 68).
Gazette de Lausanne, 04 mai 1921Pierre Bovet relate La visite de Tagore dans un article dithyrambique, aux accents lyriques, paru le 8 mai 1921 dans le Journal de Genève. Le directeur de l’institut semble avoir été ensorcelé par la prestance de l’Indien, tout comme, le millier de personnes assistant à la conférence gratuite et publique tenue par le « plus qu’humain » Tagore le vendredi 6 mai, dans l’aula de l’Université de Genève, aux Bastions. Bovet décrit la « flamme de son regard » comme l’avait fait Romain Rolland auparavant. Mais quel discours provoque autant de fascination ? Ou de flatterie ? Parlant de sa vie avec sensibilité, Tagore oriente naturellement ses propos en direction de l’enfance et de l’éducation, sujet qui lui tient à cœur ainsi qu’à son auditoire. Il parle en anglais et c’est Bovet qui se charge de la traduction. L’Indien raconte son rejet de l’enseignement traditionnel qu’il a vécu plus jeune comme une « entrave à l’épanouissement des âmes d’enfants à la joie ». C’est ce qui l’incite probablement à fonder son école où 200 garçons et filles participent aux leçons sous les arbres et font leur propre loi… même s’il fait le « crime » de concéder aux parents inquiets quelques gages d’autorité. La pédagogie de Tagore rappelle à bien des égards les préceptes de l’éducation nouvelle en vogue à Genève dès les années 1920, et c’est précisément cette similitude qui intéresse son public. Selon Bovet, « Tagore croit que l’Orient et l’Occident peuvent se comprendre », du moins c’est le cas pour une partie de l’auditoire qui « vibrera » avec lui, au fil de ses évocations tantôt spirituelles, tantôt politiques. L’Indien fait part de son intérêt pour la poésie anglaise, qu’il considère comme un symbole de réconciliation entre l’Inde et son occupant d’alors. La rencontre entre Orient et Occident est le postulat qui le pousse à promouvoir son projet d’université internationale en Inde, accueillant les professeurs et étudiants de l’Ouest dans un but d’enrichissement mutuel. À Genève, comme à Tokyo cinq ans plus tôt, Tagore tient probablement les mêmes griefs envers l’Occident « collectif », puisque Bovet remarque sa « juste sévérité ». Mais les meilleurs amis du poète sont des « individus » anglais, dit-il. Tagore croit que l’Occident à autre chose à offrir que sa brutalité, sa cupidité, et c’est avant tout un message de paix empreint de poésie et de sensibilité qu’il semble transmettre à ses auditeurs genevois : Bovet retient ainsi l’idéal de fraternité que représente Tagore, son grand appel à aimer la nature et chaque être humain qui la compose, contre tous les « impérialismes destructeurs ».
Lors de son séjour à Genève, Tagore visite la Maison des Petits à Champel, une école expérimentale destinée à la recherche en éducation.
Le directeur de l’Institut Jean-Jacques Rousseau se souvient également de l’« heure inoubliable » du mercredi 4 mai lors de laquelle Tagore déclama ses poèmes de l’Offrande Lyrique et de la Lune croissante au palais de l’Athénée, cette fois-ci dans le cadre d’une rencontre plus restreinte, dont les tickets sont vendus à l’Institut Rousseau (Journal de Genève, 03 mai 1921). Bovet évoque l’« émotion profonde » avec laquelle Tagore déclare son amour de l’enfance et de l’œcuménisme : il n’est pas anti-religieux mais pour le syncrétisme des spiritualités, et selon Ferrière, le dieu du sage hindou est le sien (Gazette de Lausanne, 06 février 1922).
Dans l'article du 6 mars 1922, paru dans le Journal de Genève, l’universitaire suisse Paul Seippel relate aussi « l’exquisité » des poèmes qu’il a eu la chance d’écouter, du « charme et de l’esprit » avec lequel Tagore aborde le sujet de l’enfance et de l’éducation à travers ses œuvres poétiques. Il fait également remarquer que l’Indien n’est pas un nationaliste hindou au sens « étroit » du terme : « Je ne suis pas hostile à une nation en particulier, mais contre l’idée générale de toutes les nations », écrit-il en 1917 dans son essai Nationalisme (Bridet, 2016, p. 34). Pourtant, Tagore est patriote, il l’a montré dans son action éducative en imposant le port du kurta-pyjama et du sari à ses élèves et en leur faisant pratiquer les danses traditionnelles hindoues (Berthet, 2012). C’est peut-être la contradiction la plus tenace chez Tagore, celle de célébrer l’identité et le cosmopolitisme, l’indépendance et l’union, le patrimoine et le progrès : ce paradoxe s’explique par la nature idéaliste du paradigme de l’artiste Tagore qui, selon Rolland, « vit dans le firmament de son rêve de pensée » (1960, p. 138).
Article de Paul Seippel, Journal de Genève, 06 mars 1922Après un passage à Zurich, où il produit une aussi grande impression qu’à Genève et chante son hymne national en langue bengali (Journal de Genève, 20 mai 1921), ainsi qu’une halte à l’Université de Munich, où il prêche la non-violence devant une foule nombreuse et conquise, Tagore se rend en Suède, où une certaine propagande se déploie autour de lui, dans le cadre de la rivalité entre la France et l’Allemagne qui cherchent à monopoliser le dialogue avec l’Inde via son « représentant le plus moderne » (Berthet, 2019).
Lettre de Munich, Gazette de Lausanne, 29 juin 1921Le poète met fin à sa tournée européenne au début du mois de juillet 1921 et embarque depuis Marseille pour rentrer dans son pays natal.
Gazette de Lausanne, 09 juillet 1921Ce qui nous marque le plus au cours de sa visite à Genève, c’est l’admiration sans bornes dont semble faire l’objet Tagore esquivant toutes critiques, au moins chez ses commentateurs les plus proches : avant tout, son discours s’est adressé à une élite, un peu fascinée et déjà acquise, qui a peut-être elle aussi intérêt à nouer des liens avec le monde hindou. Selon Amy et Pierre Bovet (Journal de Genève, 06 mars 1922), « sa visite s’est continuée par une série de réunions toutes familières, dans lesquelles, pour prolonger l’influence bienfaisante de son passage, nous avons lu, traduits par différentes plumes amies, des fragments inédits en français de ses œuvres de poésie et de prose ». C’est à la suite de ces réunions qu’Emma Pieczynska-Reichenbach, féministe suisse, publie l’ouvrage Tagore Éducateur et traduit les Souvenirs de l’homme de lettres indien, ce qui caractérise l’attention alors accordée au poète. Toutefois, sa renommée s’estompe en Europe après les années 20 au profit de celle de Gandhi.
Bibliographie
Bastaire, J. (1961). Romain Rolland et l’Inde. Esprit, 298 (9), 320–329.
Berthet, S. (2012). Enjeux de l’enseignement dans le contexte de la renaissance nationaliste en Inde. In J.-M. De Grave (Ed.), Dimensions formelle et non formelle de l’éducation en Asie orientale (pp 227-245). Presses universitaires de Provence. https://doi.org/10.4000/books.pup.22374
Biès, J. (1971). Romain Rolland, Tagore et Gandhi. Littératures, 18, 45-66.
Bridet, G. (2016). Tagore et l’Europe. Tiers médiateurs, destinataires multiples et changements d’échelle. Relations internationales, 167(3), 23-36. https://doi.org/10.3917/ri.167.0023
Fournier, M. (2018). Rabindranath Tagore : Un poète à l’école. In M. Fournier (Ed.), Les Grands Penseurs de l'éducation (pp. 67 -68). Éditions Sciences Humaines. https://doi.org/10.3917/sh.fourn.2018.01.0067
Hanna-El-Daher, S. (2014). Le programme de l’UNESCO pour un universel réconcilié et la médiation. Les Cahiers de l'Orient, 114(2), 75-81. https://doi.org/10.3917/lcdlo.114.0075
Pieczynska, E. (1922). Tagore Éducateur. Delachaux et Niestlé. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:182723
Tagore, R. (1914). L’Offrande Lyrique. NRF. https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Offrande_lyrique
Ouellette, F. (1961). Aspects de Tagore. Liberté, 3(1), 401–405. https://id.erudit.org/iderudit/59802ac
Rolland, R. (1960). Inde, journal 1915-1943. Albin Michel.
Sen, A. (2016). L’Inde, pays des garçons rois. Odile Jacob. https://shs.cairn.info/l-inde-pays-des-garcons-rois--9782738134820-page-245?lang=fr
Pour en savoir plus
Article de Maurice Muret sur l’engouement pour la pensée orientale en Occident, Gazette de Lausanne, 6 avril 1920.
Entrefilet concernant une conférence sur Tagore à Genève, Journal de Genève, 25 février 1921.
Entrefilet concernant un désaccord entre Tagore et Gandhi au sujet de l’enseignement de l’anglais, Gazette de Lausanne, 02 juillet 1921.
Article relatant la présence de Kalidas Nag à la cérémonie d’ouverture du Congrès international de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, Journal de Genève, 20 août 1922.
Dondo, G. (2022). Universalisme asiatique : la réception de l’humanisme oriental de Rabindranath Tagore au Việt Nam entre 1920 et 1930. Moussons, 40, 151-174. https://doi.org/10.4000/moussons.10006
Haenggeli-Jenni, B. et Hofstetter, R. (2011). Pour l'Ère nouvelle (1922-1940). La science convoquée pour fonder une « internationale de l'éducation ». Carrefours de l'éducation, 31 (1), 137-159. https://doi.org/10.3917/cdle.031.0137
Ce dossier est élaboré à partir du travail de Raphaël Langlois disponible ici.




