Femmage à Eleni Varikas (1949-2026)
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L’Institut des études genre a l’immense tristesse de vous annoncer le décès de notre collègue et amie Eleni Varikas. Née en 1949 à Athènes, Eleni Varikas est une auteure féministe, militante, politiste et personnalité majeure du champ de la critique féministe et des études de genre dont elle a été l’une des introductrices et pionnières en langue française. Militante politique et féministe en Grèce du temps de la dictature, elle entreprend à Paris une thèse en histoire sous la direction de Michelle Perrot consacrée à l’émergence de la « conscience politique » des femmes des couches moyennes et urbaines grecques après l’indépendance (La Révolte des Dames : genèse d'une conscience féminine dans la Grèce au XIXème siècle (1830-1907) (1986)). Historienne de formation, c’est en politiste et spécialiste de la théorie politique des Lumières qu’elle poursuit des investigations fondatrices et plurielles sur la définition masculine et occidentale de la notion d’universel. Son travail propose une lecture novatrice et féministe de l’histoire de la pensée politique visant autant à critiquer les attendus et canons masculins de la théorie politique occidentale qu’à sortir de l’oubli et réhabiliter les figures féminines et « parias » de la pensée politique. On pensera, en particulier à ses travaux sur Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft ou Flora Tristan. Ce décentrement opéré par celle qui se désignait volontiers comme « métèque » (étrangère à la Cité) fait d’Eleni Varikas, à l’instar d’une Carole Pateman, l’une des rares et premières penseuses féministes de la théorie classique. C’est depuis cette position particulière et dans un mouvement conjoint, qu’à l’instar d’Olympe de Gouges, Eleni Varikas propose dans son travail une lecture des « silences de l’esclavage dans la genèse de la liberté moderne » (Raisons politiques, 2003). Très tôt, il s’est agi pour Eleni Varikas de penser la pluralité de celles et ceux qui, « parias », se trouvent privé·e·x·s de « cette condition première qu’Arendt associe à l’exercice des droits : une place dans le monde qui garantit que nos opinions ont du poids et nos actions de l’effet » (Tumultes, 2003). Une ligne de lecture qui aboutira à son ouvrage Les rebuts du monde : figures du paria (Stock, 2007). Eleni Varikas joue également un rôle déterminant dans l’introduction du concept de « genre » en langue française. On lui doit la traduction en français en 1988 dans la revue Les Cahiers du GRIF (groupe de recherche et d’informations féministes) du texte séminal de Joan W. Scott, « gender: a useful category for historical analysis » (1986). Fruit de ses enquêtes et réflexions théoriques au long court, Eleni Varikas fait paraître en 2006 Penser le sexe et le genre (PUF), qui, « par une confrontation des traditions politiques modernes et des théories féministes », « montre la difficulté de penser la différence des sexes dans sa dimension proprement politique ». En déplaçant le regard de « la différence » aux procédés de différenciation, l'auteure met en lumière l'historicité du genre comme principe organisateur du politique, qui ordonne la diversité humaine en deux groupes constitués de manière hiérarchique et autoritaire. Chargée de cours puis Professeure à l’Université Paris 8 – Saint-Denis, Eleni Varikas a marqué son époque par ses engagements personnels et politiques, par sa personnalité ouverte, généreuse et collaborative, par le rôle de passeuse qu’elle a toujours joué entre les langues, les cultures, les générations, entre les objets et questions philosophiques et politiques. Impliquée dans de nombreux collectifs militants et féministes, membre de comités de rédaction de revues telles que Pouvoirs, Raisons Politiques, Les Cahiers du Genre, elle a contribué à des entreprises éditoriales collectives remarquables telles que Sous les sciences sociales le genre (La Découverte, 2010) ; Les femmes de Platon à Derrida : Anthologie Critique (Dalloz, 2011). Pour une introduction à son œuvre on se reportera aux textes rassemblés par Isabelle Clair et Elsa Dorlin : Eleni Varikas : pour une théorie féministe du politique (Éditions iXe, 2017). Intellectuelle de et en son temps, Eleni Varikas laisse une œuvre riche, généreuse et originale. L’actualité critique et politique de sa pensée nous interpelle. Delphine Gardey et Lorena Parini (Pre ordinaires et émérite à l’Institut des études genre, Université de Genève). |
