12 février 2026 - Melina Tiphticoglou

 

Vie de l'UNIGE

L’UNIGE adhère à la Charte Afrique

La recherche sur les sociétés africaines demeure marquée par de forts déséquilibres de pouvoir malgré des cadres théoriques censés garantir des partenariats équitables. La Charte Afrique, portée par des acteurs majeurs de l’enseignement supérieur africain, vise à rééquilibrer en profondeur les relations entre le continent africain et les pays du Nord.


 

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Atelier de restitution à Kinshasa du projet collaboratif Unruly Spaces - Public Spaces in Africa financé par le FNS et hébergé au GSI. Photo: Jonathan Luke Austin


En 2018, l’Afrique ne contribuait qu’à 1,6% des publications scientifiques et ne comptait que 0,7% des chercheurs et chercheuses du monde. À quelques exceptions près, ses universités et ses institutions figurent au bas des classements mondiaux. Cette situation n’est pas fortuite: elle reflète les nombreux déséquilibres présents dans le système global de production des connaissances. C’est précisément ce que la Charte africaine pour des collaborations de recherche transformatrices espère changer. Lancée en juillet 2023, elle réunit aujourd’hui 130 signataires, dont l’UNIGE depuis juin 2025.

Malgré plusieurs initiatives visant à établir des conditions de partenariats équitables entre pays du Nord et du Sud, parmi lesquelles la Swiss Alliance for Global Research Partnerships (anciennement KFPE), active depuis plus de trente ans, la recherche sur les sociétés africaines continue de s’exercer dans un contexte de profonde asymétrie. Les décisions relatives aux sujets de recherche, aux objectifs, aux méthodologies, à l’allocation des budgets ou encore à l’utilisation des données – dimensions les plus valorisées – sont généralement prises par les partenaires du Nord. Aux homologues africains reviennent le plus souvent la collecte des données et les interprétations dans les langues locales. Cette répartition inégale se manifeste également dans l’accès aux distinctions scientifiques, à commencer par l’attribution des publications.

«Un défi supplémentaire tient au fait qu’une partie des savoirs sur le continent africain a été produite dans un contexte colonial, précise Didier Péclard, professeur associé de science politique et directeur adjoint du Global Studies Institute où il dirige le Master en études africaines. Le philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe parle de “bibliothèque coloniale“ à propos de cet héritage: un ensemble de savoirs produits par des explorateurs, missionnaires, scientifiques et fonctionnaires coloniaux qui ont forgé une image exotisée du continent. En tant que chercheuses et chercheurs contemporains, nous nous efforçons toutes et tous de dépasser cette vision.»

Potentiel transformateur

Rédigée par des acteurs majeurs de l’enseignement supérieur africain, la Charte Afrique appelle à dépasser les efforts actuels afin de rééquilibrer en profondeur les relations entre l’Afrique et les pays du Nord. Elle invite notamment à interroger les outils théoriques utilisés, afin d’éviter de recourir aux concepts occidentalo-centrés prédominants, et à reconnaître pleinement les épistémologies produites sur le continent. Pour rétablir un équilibre des pouvoirs, la Charte recommande également de confier la direction intellectuelle et institutionnelle des projets au partenaire africain.

Le document insiste particulièrement sur le potentiel transformateur d’une telle attention portée aux collaborations. «Pour être transformatrices, les collaborations de recherche ne doivent pas se limiter à assurer l’équité dans les modalités concrètes du projet commun, précise le texte. Elles doivent aussi remédier activement aux multiples déséquilibres de pouvoir qui sous-tendent la production du savoir scientifique, créant ainsi un terrain de jeu inégal dans la science mondiale, dans lequel le continent africain est systématiquement désavantagé et le potentiel de l’érudition mondiale limité.»

Relation étroite avec l’Afrique

À l’UNIGE, la signature de la Charte Afrique s’inscrit dans la continuité de pratiques déjà bien établies, notamment depuis la signature en 2014-2015 d’accords de partenariat stratégique avec cinq universités d’Afrique subsaharienne: l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), l’Université Félix Houphouët-Boigny à Abidjan (Côte d’Ivoire), les universités de Yaoundé (Cameroun), d’Addis-Abeba (Éthiopie) et de Cape Town (Afrique du Sud). Depuis, l’UNIGE, tout en renforçant les collaborations dans la recherche, offre la possibilité à ses étudiant-es d’effectuer un semestre de mobilité dans l’une des cinq institutions partenaires et de se confronter à des réalités différentes. Cette stratégie, qui s’est poursuivie par le lancement d’un Master interdisciplinaire en études africaines en 2016, a conduit, en 2022, à la création du Geneva Africa Lab, un réseau d’expert-es qui met en valeur la recherche sur les sociétés africaines. C’est également dans cette logique de partenariats que le réseau G3, qui regroupe l’UNIGE, l’Université de Montréal et l’Université libre de Bruxelles, s’est ouvert en 2023 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

L’adhésion de l’UNIGE à la Charte Afrique offre par ailleurs une ligne directrice à toute personne qui développe des projets de recherche avec des institutions partenaires en Afrique: «Malgré un contexte difficile marqué par un déficit structurel de financement, les universités et les instituts de recherche du continent sont des lieux dynamiques de production du savoir, porteurs d’un véritable potentiel d’innovation. Les partenaires doivent toujours être considéré-es comme des collègues à part entière, et ce, dès les premières discussions, que ce soit pour identifier les problèmes auxquels la recherche peut apporter des solutions, ou pour dégager de nouveaux axes de recherche fondamentale, commente Didier Péclard. N’associer les partenaires africain-es que lorsqu’un projet est déjà bien développé ne fait que reproduire et renforcer les inégalités que la Charte Afrique vise précisément à combattre.»

 

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