1er octobre 2026 - Melina Tiphticoglou
Un ouvrage collectif raconte l’histoire de Genève au féminin
En retraçant le destin de 200 Genevoises, un ambitieux projet éditorial met en lumière des femmes longtemps invisibilisées et invite à repenser les notions de réussite, de reconnaissance et de mémoire.

Dès 1933, Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) parcourt le monde avec son appareil photo, rassemblant quelque 7000 clichés. Aventurière suisse emblématique aux côtés d’Ella Maillart, cette figure rebelle et anticonformiste du XXe siècle, demeure paradoxalement largement absente de la mémoire genevoise. Photo: E. Gambaro, succession M.-L. Bodmer-Preiswerk / Domaine public
Qui sait encore que les premières tablettes de chocolat genevoises étaient fabriquées par deux femmes, les sœurs Chevandier? Dans leur petite échoppe d’épicerie fine, ouverte en 1851, elles vendaient une multitude de marchandises exotiques. En un quart de siècle, leur commerce s’est imposé comme une véritable institution, réputée bien au-delà des frontières de la ville et durablement ancrée dans la mémoire de sa clientèle. Pourtant, le parcours de ces deux femmes d’affaires est tombé dans l’oubli, comme souvent lorsqu’il s’agit de parcours féminins. L’ouvrage 200 Femmes de l’histoire genevoise, paru aux Éditions Slatkine en septembre dernier, entend inverser cette fâcheuse tendance tout en enrichissant notre compréhension du passé du canton, longtemps raconté par ceux qui détenaient le pouvoir d’en rédiger le récit.
La nécessité d’un tel ouvrage se reflète jusque dans l’espace public: à peine 16% des lieux géographiques genevois portent le nom d’une femme. Soucieuses de corriger ce déséquilibre, les autorités se heurtent toutefois à un manque d’informations. «Le géomètre cantonal, qui préside la Commission cantonale de nomenclature, nous a contacté-es pour identifier 400 figures féminines dont les noms pourraient être proposés aux communes et aux entités publiques, explique Christophe Vuilleumier, chargé de cours au Département d’histoire générale et éditeur scientifique de l’ouvrage. Face à l’ampleur de la tâche et à la dispersion des sources, il nous a semblé indispensable d’entreprendre un travail collectif.
Ce travail est venu compléter les 80 portraits réunis dans Les Femmes dans la mémoire de Genève, sous la direction d’Erica Deuber Ziegler et Natalia Tikhonov (Éditions Suzanne Hurter, 2005), ainsi que les 100 biographies du projet 100Elles* (Georg Éditeur, 2020). Deux volées d’étudiant-es du séminaire d’histoire suisse et contemporaine de la professeure Irène Herrmann ont rejoint l’entreprise. L’innovation pédagogique résidait dans le choix d’historiennes et d’historiens confirmés pour les guider dans ces recherches. «Si nous sommes parvenu-es à identifier autant de femmes, c’est grâce à la rencontre entre l’inventivité et l’enthousiasme de ces jeunes chercheurs et chercheuses et l’expérience des spécialistes qui les encadraient, souligne Irène Herrmann. La solidarité dont les étudiant-es ont fait preuve, partageant abondamment leurs connaissances, leurs idées et leurs pistes, a également joué un rôle essentiel. Cela a été une expérience humaine, pédagogique et scientifique inattendue qui a permis de sortir de l’oubli des personnalités aux destinées remarquables.»
Sources peu conventionnelles
Pour retrouver la trace de ces femmes, les étudiant-es ont exploré une grande diversité de sources: archives de presse, communales et cantonales, fonds privés ou associatifs, mais aussi des documents moins conventionnels, comme des publicités, des actes notariés ou des inventaires après décès. «Genève bénéficie, sur un territoire restreint, d’une richesse archivistique exceptionnelle, relève Irène Herrmann. Les ego-documents, tels que les journaux intimes et les correspondances, plus souvent tenus par les femmes, se sont révélés particulièrement précieux pour accéder au quotidien des familles et mieux saisir les relations humaines en leur sein.»
Résultat: une somme de 480 pages retraçant le parcours de 200 femmes qui ont marqué leur époque, du Moyen Âge au XXe siècle. On y rencontre des reines et des religieuses, des penseuses et des scientifiques, des philanthropes et des militantes, mais aussi des artistes, des pionnières, des femmes politiques, des criminelles ou encore des aventurières. Chaque nom est associé à une commune, afin que celle-ci puisse y puiser des inspirations pour baptiser ou rebaptiser des lieux géographiques. Alors que certain-es prédisaient l’échec du projet, son succès a été tel qu’un deuxième ouvrage, réunissant lui aussi 200 biographies, est déjà en préparation.
«Cette enquête montre, une fois de plus, qu’entre l’Ancien Régime et le milieu du XXe siècle, les hommes occupent le devant de la scène, tandis que les femmes restent largement invisibilisées, observe Christophe Vuilleumier. Pourtant, on voit bien qu’elles participent pleinement aux travaux de leur époux et tiennent souvent les cordons de la bourse. Le cas de la botaniste Caroline Mathilde Barbey née Boissier (1847-1918) en est la parfaite illustration. Fille du célèbre botaniste Edmond Boissier, elle parcourt le Moyen-Orient et le sud de l’Europe avec son mari, William Barbey, pour herboriser. De retour à Genève, le couple publie un ouvrage en commun, mais seule la contribution de William Barbey restera dans les mémoires.»
Une place à prendre
L’égyptologue Marguerite de Pourtalès-Naville (1852-1930) est un autre exemple de cette invisibilisation. Née à Versoix dans une famille aristocratique, elle épouse à 21 ans l’égyptologue et professeur d’archéologie genevois Édouard Naville. Très vite, elle l’accompagne en Égypte où, tandis qu’il se consacre aux études hiéroglyphiques, elle dirige les fouilles, s’occupe des centaines d’ouvriers et assure la logistique. Photographe et aquarelliste, elle documente également les chantiers, immortalise les découvertes et illustre les publications de son mari. Bien qu’ils aient formé un véritable couple d’égyptologues, seule la figure d’Édouard Naville a conservé une place dans l’histoire.
A contrario, plusieurs femmes se révèlent à la faveur d’un décès, en reprenant l’activité de leur père ou de leur mari. Lucie Marquis prend ainsi la tête de la teinturerie de soie de son défunt époux pour s’imposer dans un métier traditionnellement réservé aux hommes. «Ce parcours, comme bien d’autres, met en lumière un phénomène récurrent: lorsqu’une femme réussit à se faire une place, c’est souvent parce qu’il n’y a plus suffisamment d’hommes pour occuper cette fonction, explique Irène Herrmann. On peut en déduire que ce sont des périodes de crise qui offrent un éclairage tout à fait intéressant sur l’histoire.»
Au-delà des biographies elles-mêmes, le projet a aussi amené les chercheurs et chercheuses à interroger leur propre pratique. Le travail mené sur le Mérite carougeois, une distinction décernée à des habitantes et habitants de Carouge, est à cet égard révélateur. Si le prix a récompensé des femmes aux parcours exceptionnels, certaines lauréates ont été distinguées pour leur dévouement maternel ou leurs talents domestiques, soit des critères qui révèlent des biais de genre très marqués et qui, aujourd’hui, ne seraient plus retenus. À l’opposé, les pionnières occupent certes une place importante dans la mémoire collective, mais elles ne sont pas nécessairement les seules, ni même toujours les plus intéressantes à étudier. «Cette recherche nous a conduit-es à réfléchir à ce que l’on entend par réussite, soulignent Christophe Vuilleumier et Irène Herrmann. En mettant au jour des trajectoires très diverses, l’ouvrage montre qu’il existe de multiples façons de marquer son époque et invite à questionner les mécanismes par lesquels certaines personnes sont célébrées et d’autres, oubliées.»
Édité par Christophe Vuilleumier, en collaboration avec Irène Herrmann sous l’égide de l’Association pour l’étude de l’histoire régionale
«200 Femmes de l’histoire genevoise»
Éditions Slatkine, 2026
480 p.