30 avril 2026 - Alexandra Charvet
Une plateforme numérique pour soutenir le multilatéralisme
Conçue pour accompagner les diplomates dans des négociations complexes, la plateforme Diplodocus facilite l’exploitation des données de la gouvernance mondiale. Développé par le Science in Diplomacy Lab, l’outil vise à renforcer l’efficacité du multilatéralisme en s’appuyant sur l’IA.

Réseau de citations des résolutions adoptées par l’Assemblée générale (bleu), le Conseil de sécurité (orange) et le Conseil économique et social (vert) des Nations unies entre 1946 et 2024. Chaque point correspond à une résolution, seules celles ayant reçu plus de dix citations après leur adoption étant représentées. Image: SiDLab/UNIGE
Comment se préparer, en quelques heures, à négocier sur des dossiers aussi complexes que les armes chimiques, la cybersécurité, la migration internationale ou les changements climatiques? Pour les diplomates appelés à naviguer entre traités, résolutions et mécanismes de contrôle internationaux, l’exercice tient souvent du marathon intellectuel. C’est là qu’intervient Diplodocus, une nouvelle plateforme pensée comme une boussole facilitant l’orientation dans l’épaisseur de l’histoire diplomatique. L’outil permet de remonter le fil des décisions passées et de comprendre comment s’est construit un régime international qui continue aujourd’hui de structurer les négociations.
S’appuyant sur les recherches du Laboratoire pour la diplomatie scientifique (SiDLab –Science in Diplomacy Lab), Diplodocus utilise les données que celui-ci a produites sur le fonctionnement du système multilatéral à partir des résolutions adoptées par les organes et les agences spécialisées de l’ONU. «Il est possible d’en extraire une multitude de variables, comme les thèmes abordés, la longueur des textes, les verbes employés, le nombre de références citées, mais aussi leur force normative ou leur tonalité, explique Didier Wernli, professeur au Global Studies Institute et membre de la direction scientifique du SiDLab. Jusqu’à présent, ces données restaient difficiles à interroger directement. Avec Diplodocus, qui connecte un modèle de langage de grande taille (LLM) à nos corpus, il devient possible de poser des questions en langage naturel. Le système mobilise alors ces données et les restitue sous une forme intelligible.» La plateforme permet ainsi de retracer la manière dont certaines questions ont été traitées au sein des Nations unies et d’identifier les principaux instruments normatifs mis en place – mécanismes de monitoring, obligations de reporting, cadres de vérification. Autant d’éléments essentiels pour saisir le processus dans son ensemble et négocier en connaissance de cause.
Enjeu de gouvernance internationale
Cette capacité d’analyse prend tout son sens lorsqu’elle est appliquée à des enjeux transversaux et émergents à propos desquels les lignes institutionnelles restent floues. Soumis par exemple à l’articulation entre enjeux climatiques et questions de sécurité, Diplodocus met en lumière des dynamiques difficiles à percevoir à l’œil nu. L’outil offre notamment la possibilité de retracer précisément la manière dont la question climatique a progressivement pénétré les discussions au Conseil de sécurité. «L’analyse montre que ces questions sont davantage prises en charge par l’Assemblée générale des Nations unies, tandis que le Conseil de sécurité les aborde avec une grande prudence, restant fidèle à une conception plus classique de la sécurité, explique Didier Wernli. Diplodocus permet également d’observer les rares interactions et citations croisées entre ces deux organes sur le sujet, révélant en creux un enjeu de gouvernance internationale encore largement à structurer pour l’avenir.»
Cet outil n’est toutefois pas exempt de limites et de risques. Le principal écueil concerne l’encadrement du modèle de langage, indispensable pour éviter les «hallucinations», ces réponses plausibles mais inexactes. Le concepteur insiste donc sur la nécessité d’une transparence totale concernant les méthodes employées et l’origine des données utilisées. Autre contrainte majeure: la qualité des réponses dépend directement de celle des données disponibles. En l’absence d’informations pertinentes, l’outil doit ainsi être capable de reconnaître ses limites et de signaler qu’il ne dispose pas des éléments nécessaires. Enfin, malgré les précautions prises, des biais peuvent subsister, qu’ils soient liés au choix des sources ou au modèle lui-même qui n’a pas été spécifiquement entraîné pour cet usage. Pour y remédier, les équipes aimeraient, à long terme, s’appuyer sur Apertus, un modèle de langage open source développé en Suisse.
Start-up ou bien commun?
L’avenir de l’outil se dessine aujourd’hui autour de deux scénarios: celui d’une start‑up commercialisant ses services ou celui d’un bien commun mis à la disposition du plus grand nombre. Cette seconde option est privilégiée par le SiDLab, dans la mesure où elle s’inscrit dans une logique de service à la cité et aux besoins de la Genève internationale. Sa concrétisation dépendra toutefois de l’intérêt et du soutien de bailleurs capables de financer l’infrastructure nécessaire, notamment les serveurs, les capacités de calcul et la mise à jour des données. De premiers contacts avec des utilisateurs/trices potentiel-les sont en cours, à l’image d’un récent événement de lancement organisé avec le Club diplomatique, qui a réuni près d’une centaine de participant-es issu-es de la diplomatie, de la science des données et des organisations internationales.