19 mars 2026 - Melina Tiphticoglou

 

Événements

Élise Müller, la machine à rêver

Cette année, le Festival Histoire et Cité explore le thème de la magie. Entre mystères, croyances et envoûtement, un riche programme se déploie du 20 au 29 mars, dans toute la Suisse romande. À Genève, la soirée d’ouverture donnera l’occasion de découvrir Élise Müller, médium et peintre genevoise du début du XXe siècle.

 

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«La Fille de Jaïrus», tableau d’Élise Müller (1913) conservé au Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut.

 

Abracadabra! Qui n’a jamais murmuré ces syllabes en espérant faire surgir l’extraordinaire, par magie? Cette année, le Festival Histoire et Cité s’empare de cet imaginaire au goût d’enfance pour évoquer les pratiques magiques d’hier et d’aujourd’hui. Explorant les frontières mouvantes entre sciences et surnaturel, entre rationalité et merveilleux, le festival propose plus de 150 événements à Genève, Lausanne, Neuchâtel, Fribourg, Nyon, Prangins, La Chaux-de-Fonds et en Valais. Du 20 au 29 mars, conférences, projections, visites et ateliers invitent le public à questionner notre fascination persistante pour l’inconnu, l’occulte et l’au-delà.

Dans la ville du bout du lac, la soirée d’ouverture (mardi 24 mars, 18h30, Uni Dufour) sera consacrée à Élise Müller (1861-1929), alias Hélène Smith, médium et peintre genevoise. Le destin de cette figure encore peu connue du grand public est pourtant exceptionnel: en 1894, ses facultés médiumniques hors du commun suscitent l’intérêt du professeur de psychologie Théodore Flournoy qui décide de l’observer pendant cinq ans. De cette rencontre naît Des Indes à la planète Mars (1899), une étude de cas dont l’immense succès assurera une grande notoriété à l’auteur ainsi qu’à son sujet.

Pour l’ouverture du Festival, les comédien-nes Rose Marie Gatta et Marco Sabbatini interpréteront un extrait d’une pièce de théâtre écrite par ce dernier, mettant en lumière la rencontre entre les deux univers auxquels appartiennent Élise Müller et Théodore Flournoy: celui du spiritisme et celui de la science. «Ce sont des mondes qui ne sont pas si étanches et qui vont entrer en dialogue», commente Marco Cicchini, historien et modérateur de la discussion qui suivra, en présence des comédien-nes, de l’autrice Carla Demierre et de Francesca Serra, doyenne de la Faculté des lettres.

Au croisement de nombreuses disciplines, Élise Müller suscite un vif intérêt depuis le début du XXe siècle, au point d’apparaître, aujourd’hui encore, comme une figure qui fascine. Réputée à l’international de son vivant pour ses dons de médium, elle gagne une nouvelle célébrité à titre posthume grâce à son travail artistique, avant de faire l’objet, dans les années 1980, d’un regain d’intérêt dans le cadre d’études portant sur l’histoire de la psychologie et au travail de Théodore Flournoy. À partir des années 2000, le regard s’inverse: de sujet d’étude, elle devient un symbole d’émancipation féminine. Portrait en quatre chapitres.

De vendeuse à médium

À la fin du XIXe siècle, le spiritisme est à la mode. Depuis une cinquantaine d’années, portés par une vague venue d’Amérique du Nord, des cercles dédiés à cette pratique se forment un peu partout en Europe. À Genève, la Société (spirite) d'études psychiques est fondée au début des années 1890, attirant surtout la classe moyenne supérieure. Ce n’est pas le type de sociétés qu’Élise Müller fréquente: issue d’un milieu modeste, elle vit avec ses parents à Plainpalais et travaille en tant que vendeuse dans un magasin de soieries sis à la rue de la Confédération. Initiée au spiritisme en 1892, à 30 ans, elle développe rapidement des dons exceptionnels de médium. Sa réputation grandit, elle rejoint les cercles spirites et, bientôt, suscite la curiosité de Théodore Flournoy, professeur de psychologie expérimentale à l’Université de Genève, où il vient de créer le Laboratoire de psychologie.

«Pour comprendre le fonctionnement de l’esprit humain, Théodore Flournoy souhaite entrer en contact avec des ‟phénomènes psychiques” que des individus aux capacités extraordinaires, comme les médiums, sont susceptibles de révéler bien mieux que le commun des mortels, explique Marco Cicchini. Impressionné par les facultés d’Élise Müller, il décide de l’étudier. Dès le début, il affirme ne pas avoir affaire à un cas pathologique et s’impose une règle stricte: ‟un jugement réservé et prudent sur des questions dont la solution est encore impossible”, selon ses termes.» Pendant cinq ans, le scientifique assiste à plus de 150 séances spirites d’Élise Müller. En transe, elle voyage dans le temps et l’espace, converse avec les mort-es et produit des récits se situant à la cour de Marie-Antoinette, dans l’Inde du XIVe siècle ou sur la planète Mars. Elle partage ses visions en dessinant les scènes qu’elle décrit et invente plusieurs langues, dont le martien et l’ultramartien que Ferdinand de Saussure examinera de près.

Fin 1899, Théodore Flournoy publie Des Indes à la planète Mars, étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie. Le succès est immédiat: l’ouvrage est réimprimé deux fois en un an et paraît aux États-Unis après seulement six mois. Dans son livre, l’auteur renomme la médium Hélène Smith et c’est sous ce pseudonyme qu’elle se fera connaître. Cette notoriété attire à Genève des curieux/euses du monde entier, dont Mary Jackson, riche spirite américaine. Séduite par les dons d’Hélène Smith, elle lui octroie une rente à vie. Libérée de la nécessité de travailler, la Genevoise s’adonne alors pleinement à ses passions, notamment la peinture.

Peintre autodidacte, muse des surréalistes

Élise Müller pratique la peinture, seule, chez elle, en autodidacte. Elle réalise de très grandes toiles qu’elle ne vend pas, mais que les curieux et curieuses viennent admirer à son domicile. «Elle crée dans des états de conscience très particuliers, explique Marco Cicchini. Sans doute pratique-t-elle, sans le savoir, l’autohypnose pour entrer en transe et accueillir les visions qui guident sa création. Elle dit peindre sans s’en rendre compte: elle se place devant la toile, attend la vision, s'endort, puis se réveille les doigts tachés de peinture, découvrant le détail qui a été ajouté. Son travail est fragmentaire: deux yeux au centre d’une toile immense, puis des jours plus tard, des oreilles, un menton, une bouche. Chaque séance dure une quinzaine de minutes, la réalisation d’une œuvre pouvant s’étaler sur plusieurs mois.»

À sa mort, en 1929, elle lègue ses effets personnels et ses 16 tableaux à la Ville de Genève. Mais le testament est contesté par un avocat représentant des héritiers hongrois. Le legs est annulé et l’ensemble du matériel disparaît sans laisser de trace. Avant cela, toutefois, les tableaux ont été exposés pendant deux semaines au Musée d’art et d’histoire de Genève où ils attirent un large public. En 1932, le directeur du musée, Waldemar Deonna, publie un ouvrage consacré à la pratique picturale d’Élise Müller. Il y reproduit les œuvres et la documentation qu’elle a laissées. Ce livre apporte une renommée posthume à la médium genevoise et contribue à la faire connaître sous son vrai nom d’Élise Müller.

Le travail de l’artiste attire en particulier l’attention des surréalistes qui l’érigent en muse. André Breton, principal théoricien du mouvement, la cite dans un article paru en 1933. En 1940, à Marseille, le peintre Victor Brauner s’inspire d’Hélène Smith pour l’une des cartes de son jeu de tarot. En 1945, Jean Dubuffet, au moment de créer la notion d’art brut, découvre, lors d’une visite à Genève, l’œuvre d’Élise Müller qui le conforte dans sa démarche. Faute d’œuvre conservée, Élise Müller alias Hélène Smith tombe ensuite provisoirement dans l’oubli.

Aux origines de l’inconscient

La fin du XIXe siècle voit naître une nouvelle discipline: la psychologie. Des Indes à la planète Mars paraît presque en même temps qu’un autre ouvrage destiné à devenir célèbre, L’Interprétation des rêves, publié par un certain Sigmund Freud. À sa sortie, le livre du médecin viennois passe totalement inaperçu – quelques dizaines d’exemplaires vendus – tandis que celui de Théodore Flournoy rencontre un succès immédiat. Il va notamment faire très forte impression sur Carl Gustav Jung qui fondera la psychologie analytique en 1913. Grâce à ce retentissement, Théodore Flournoy acquiert une grande notoriété, s’assure une solide assise institutionnelle et obtient les moyens de créer, avec son cousin Édouard Claparède, une revue active jusqu’à récemment: Archives de psychologie. Fidèle à sa démarche empirique, Théodore Flournoy se refuse pourtant à tirer de ce cas une théorie sur le fonctionnement du psychisme.

L’intérêt pour Théodore Flournoy et pour les phénomènes qu’il étudiait ressurgit dans les années 1980. Des Indes à la planète Mars est réédité en 1987 et l’ouvrage – ainsi que la figure d’Élise Müller alias Hélène Smith – devient un objet de recherche en histoire des sciences. Mireille Cifali, historienne, psychanalyste et professeure à la Section des sciences de l’éducation à l'UNIGE, consacre plusieurs articles à celui à qui elle attribue la découverte de l’inconscient, même si lui-même emploie plus volontiers les termes de subconscient ou de conscience subliminale. Théodore Flournoy recourt aussi à plusieurs reprises au terme de cryptomnésie. «Cela désigne un souvenir latent, enregistré souvent dans l’enfance ou la jeunesse, qui ressurgit bien des années plus tard dans des situations de transe, notamment, comme s’il s’agissait de quelque chose de nouveau, explique Marco Cicchini. Pour Théodore Flournoy, les lectures ou les récits entendus au cours de son enfance pourraient avoir alimenté l’imaginaire d’Élise Müller et, par ce mécanisme psychique inconscient, constituer la source d’inspiration de ses voyages par l’esprit dans le temps et l’espace.»

Figure d’émancipation

Depuis une vingtaine d’années, la démarche artistique et la créativité d’Élise Müller suscitent également un certain intérêt dans les milieux de l’art. Deux tableaux ont été conservés: l’un appartient aux collections du Centre Pompidou, où il est parfois exposé; l’autre se trouve au Musée d’art moderne de Lille qui possède également quelques dessins et qui commence à constituer une collection d’art brut autour de la figure d’Élise Müller. On trouve par ailleurs régulièrement trace de l’artiste dans des expositions régionales dédiées à l’art brut, à l’invisible ou au dialogue avec les morts. Élise Müller a en outre été mise à l’honneur lors de la Biennale de Venise en 2022 et lors d’une exposition à la Bibliothèque de Genève en 2023.

Aujourd’hui, des chercheuses s’intéressent à Élise Müller pour sa capacité à s’extraire de son milieu et de sa condition de femme. Carla Demierre explore depuis plusieurs années cet aspect de sa vie, qu’elle met en lumière dans un roman à paraître en août aux Éditions Corti, La Fille de Mars. Pour l’autrice, ses talents de médium ont offert à Élise Müller la possibilité de parler et d’être entendue à une époque où les femmes de son rang avaient rarement voix au chapitre.

 

FESTIVAL HISTOIRE ET CITÉ
Comme par magie!

Conférences, projections, visites et ateliers

Du 20 au 29 mars
Genève, Lausanne, Neuchâtel, Fribourg, Nyon, Prangins, La Chaux-de-Fonds et Valais

histoire-cite.ch


DES INDES À LA PLANÈTE MARS
Soirée d'ouverture à Genève

Théâtre et discussion avec Carla Demierre, Rose Marie Gatta, Marco Sabbatini, Francesca Serra et Marco Cicchini

Mardi 24 mars | 18h30 | Uni Dufour


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