18 février 2026 - Vincent Monnet

 

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Généalogie du «péril jaune»

La «relation spéciale» que se targue d’entretenir la Russie avec la Chine cache une peur et une méfiance semblables à celles qui sévissent en Occident depuis l’Antiquité envers l'Orient, qu'il soit chinois ou japonais.

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Image: Alamy

 

Pandémie de Covid-19, menaces sur l’indépendance de Taïwan et déferlante de la fast-fashion sont autant de sujets qui alimentent la crainte de la Chine dans l’opinion publique. Faut-il voir dans ce processus une résurgence des schémas mentaux qui ont nourri le mythe du «péril jaune» depuis la fin du XIXe siècle? Ces idées sont-elles partagées au-delà des frontières de l’Occident et, plus particulièrement, au sein d’une Russie qui a longtemps vanté la spécificité de ses relations avec l’espace asiatique? Ces deux questions sont au centre de l’ouvrage que Iacopo Adda, collaborateur scientifique au Global Studies Institute, a tiré de sa thèse de doctorat. Explication de texte.

 

Au-delà de ses relents racistes, l’expression «péril jaune» est un concept complexe et polymorphe, avertit d’emblée l’auteur. Selon les pays, les périodes et les supports, elle renvoie ainsi tantôt à la Chine, tantôt au Japon, tantôt à l’Asie en général. Le terme peut par ailleurs désigner autant la crainte d’une invasion militaire que celle d’une submersion migratoire, d’une contamination culturelle ou d’une rivalité économique. Loin d’être confiné aux sphères géopolitiques, il s’est en outre largement diffusé dans la culture populaire par l’entremise d’une multitude d’affiches, de romans, de bandes dessinées ou de films qui ont contribué à façonner un imaginaire collectif autour de la figure de l’«autre Asiatique» à la fois fascinante et inquiétante.

 

Le «péril jaune», explique en substance Iacopo Adda, condense des angoisses liées au déclin supposé de l’Europe, à la concurrence démographique et industrielle mais aussi à la fragilité de la logique impérialiste. Il fonctionne ainsi comme un miroir inversé de l’idéologie du progrès, promue par les sociétés occidentales.

 

Racines anciennes

Bien qu’il faille attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour voir ce discours se propager à large échelle, le phénomène a des racines anciennes. Dès l’Antiquité, l’Europe et l’Asie sont en effet considérées comme deux mondes irréconciliables. La première ayant l’apanage de la civilisation tandis que la seconde serait dévolue à la barbarie. Selon ce partage, fortement influencé par l’image que les Grecs anciens se faisaient des Perses, les peuples orientaux cultiveraient un penchant pour les systèmes politiques théocratiques, tyranniques et despotiques. Leurs mœurs étant caractérisées par la paresse, l’indolence, la corruption de l’esprit et la luxure. Ce qui ne les empêche pas d’être dangereux, la soif de pouvoir des tyrans orientaux pouvant les pousser à déchaîner leurs «innombrables hordes d’esclaves» contre les «hommes libres» des civilisations européennes. Un récit nourri à l’Ouest par les incursions d’Attila et de ses guerriers huns, qui trouve son équivalent à l’Est avec les cavaliers mongols de la Horde d’Or.

 

Après une brève accalmie durant le siècle des Lumières, qui voit se développer des sentiments sinophiles, cette perception négative de l’Asie subit un processus de dégradation continu motivé par l’évolution des rapports de force (militaires et économiques) entre puissances européennes et orientales.

 

Après avoir constitué un argument justifiant les entreprises impérialistes des Européen-nes en Asie, le discours raciste à l’égard des Asiatiques s’affirme en effet comme un outil d’exploitation de celles et ceux qui ont émigré vers des régions telles que la Californie, l’Australie, la Nouvelle-Zélande afin de fournir une main-d’œuvre bon marché d’autant plus nécessaire à ces régions que le recours à l’esclavage n’est plus possible.

 

Largement reprise par la culture populaire (médias, littérature, arts graphiques), cette rhétorique va dès lors rapidement se diffuser à l’ensemble des sociétés occidentales, au sein desquelles le clivage civilisationnel et racial induit par la peur du «jaune» agit comme une forme de substitut aux luttes de classe naissantes. Discriminée, stigmatisée, ghettoïsée, la main-d’œuvre asiatique – un temps indispensable à la construction des infrastructures et à la fourniture de services de première nécessité aux populations «blanches» – se voit progressivement exclue de ses sociétés d’accueil.

 

Menace séculaire

Et à peu de chose près, ce qui est vrai de l’Occident est également valable pour la Russie. Là aussi, l’idée d’une menace qui pourrait surgir de l’Est est ancrée dans les consciences de manière séculaire. «Cet ‘autre Asiatique’, appartenant souvent au monde nomadique des steppes, avait acquis, au cours de presque un millénaire, des traits tantôt dangereux, tantôt fascinants, tantôt rétrogrades, tantôt louables et tantôt méprisables, selon les nécessités et les interprétations du moment», écrit Iacopo Adda.

 

Et c’est presque naturellement que lors de l’expansion de l’empire des tsars vers la Sibérie, les exemples américains et australiens s’imposent comme une source d’inspiration. Les administrateurs russes recrutent donc la main-d’œuvre chinoise locale pour faire fructifier l’industrie aurifère. Le problème, c’est que celle-ci contrôle déjà une bonne partie du commerce de détail dans les petits villages proches de la frontière et, pire, se livre à la contrebande de kachin (un breuvage alcoolisé), dont les Russes sont très friand-es.

 

Face à l’incapacité de l’administration locale à régler le problème et aux difficultés que connaît la construction du dernier tronçon de la ligne ferroviaire du transsibérien, les Chinois vont rapidement faire figure de bouc émissaire idéal. «C’étaient eux qui distrayaient les ouvriers russes avec leur vodka et leurs maisons de jeu clandestines; c’étaient eux qui portaient atteinte aux grands plans sociaux du gouvernement en concurrençant la main-d’œuvre russe en se contentant de petits salaires; et c’étaient toujours eux les prétendus coupables d’une situation géopolitique perçue comme dangereuse», résume Iacopo Adda.

 

Bien que calquée sur les pratiques occidentales, cette mécanique, qui s’accélère après la défaite face au Japon de 1905 et l’intervention russe dans la révolte des Boxers, a toutefois ses spécificités. En fonction des circonstances, l’Asie est même présentée par certains penseurs russes comme une alternative à la décadence européenne, le «péril jaune» devenant de fait une ressource rhétorique mobilisable aussi bien par des courants nationalistes que par des idéologies anti-occidentales. Une ambivalence que l’on retrouve d’ailleurs à l’époque soviétique, où le discours officiel oscille entre solidarité avec les peuples asiatiques et méfiance stratégique envers la Chine. Une situation qui fait écho à la position actuelle du régime de Vladimir Poutine, à la différence près que, comme en Occident, la peur de la Chine n’est plus celle de la barbarie, mais celle du dépassement.

«Péril jaune. Origines, usages et représentations en Occident et en Russie»,
par Iacopo Adda,
Éd. Alphil, 670 p.

 

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