19 février 2026 - Yann Bernardinelli
Quand la restitution du patrimoine devient une réalité
Créée en 2022 pour accompagner la restitution de biens culturels spoliés, la Plateforme pour la diplomatie du patrimoine culturel de l’UNIGE entre dans une phase active. Objets précolombiens, restes humains ou manuscrits historiques vont prendre le chemin du retour à leur communauté d’origine.

Document autographe de Jean Calvin volé au XIXe siècle. Image: Aguttes
Faciliter la restitution d’objets acquis dans des contextes coloniaux, de conflits ou de transactions inéquitables: telle est l’ambition de la Plateforme pour la diplomatie du patrimoine culturel. Créée en 2022 au sein du Centre universitaire du droit de l’art (Faculté de droit) et de sa chaire Unesco pour le droit international des biens culturels, cette structure accompagne principalement les particuliers, mais aussi les États et les institutions qui souhaitent rendre des biens culturels à leur pays ou communauté d’origine. Le 16 février dernier, son Conseil scientifique s’est réuni pour la première fois afin d’évaluer les dossiers de restitution en cours et d’affirmer le rôle de ce nouvel outil académique, désormais pleinement institutionnalisé. Une séance de présentation publique tenue dans la foulée a permis de livrer ses premiers résultats.
Pour Marc-André Renold, professeur honoraire à la Faculté de droit, à l’origine de la plateforme et codirecteur avec la professeure Antoinette Maget Dominicé, l’objectif de la Plateforme est clair. «Il s’agit d’offrir un cadre fiable à celles et ceux qui souhaitent faire ce qui est juste, mais ne savent ni par où commencer ni à qui s’adresser, résume-t-il. L’idée est d’accompagner et de permettre que le patrimoine soit mis en valeur par celles et ceux qui sont concerné-es plutôt qu’il ne soit dispersé ou oublié.»
Premiers retours d’objets vers l’Amérique latine
Parmi les dossiers pris en charge par la plateforme depuis sa création figurent plusieurs restitutions d’objets précolombiens. Dix-sept fragments textiles ont ainsi été remis au Pérou lors d’une cérémonie tenue le 10 février 2026 à Berne. Une quarantaine d’autres pièces issues d’une collection privée genevoise seront prochainement rendues au Mexique. Achetés au Mexique par un fonctionnaire international il y a plusieurs décennies, ces objets ont été transmis par héritage jusqu’à ce que les deux sœurs qui entraient en leur possession décident de les confier à la Plateforme de l’UNIGE pour organiser leur retour. «Pour les donatrices, il est important de passer ce cap, de prendre conscience, de révéler ces biens au public, pour ensuite parvenir à les restituer», souligne Marc-André Renold.
Le rôle de la plateforme consiste à transformer une intention en un processus rigoureux. Vérification de provenance, d’authenticité, établissement d’inventaire, coordination avec les autorités du pays d’origine et organisation diplomatique du transfert. Dans le cas mexicain, l’expertise scientifique dans le pays d'origine a conduit à exclure deux pièces jugées sans intérêt patrimonial pour les autorités locales, probablement parce qu’elles étaient fausses.
Restes humains et mémoire coloniale
Un autre dossier, plus sensible, concerne les squelettes mbutis conservés par l’UNIGE depuis les années 1950. Une délégation de la République démocratique du Congo était présente lors de la séance pour poursuivre les discussions engagées par le Rectorat de l’UNIGE depuis plusieurs années déjà, bien avant l’existence de la plateforme. Joseph Ibongo, président de la Commission nationale congolaise chargée du rapatriement des biens culturels, archives et restes humains, a rappelé l’importance de ces démarches pour la reconstruction historique et identitaire. Selon lui, restituer «participe à une réconciliation avec l’histoire et à une transmission aux générations futures».
Mais une approche nuancée s’impose. «Nos recherches communes ont révélé que la communauté mbuti concernée ne souhaitait pas un retour des restes humains dans ses villages pour des raisons cultuelles», explique Marc-André Renold. Le travail consiste alors à imaginer, avec les autorités et les communautés locales, des solutions respectueuses des volontés exprimées. Loin d’un geste symbolique automatique, la restitution devient un processus de dialogue, mêlant droit, éthique et diplomatie culturelle.
Une éthique de la responsabilité
La réunion du Conseil scientifique a aussi donné la parole à l’une de ses membres, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, figure majeure du mouvement international pour la restitution, notamment grâce à son livre À qui appartient la beauté. Pour elle, la question dépasse largement le sort de quelques objets. «Nous avons hérité collectivement de pratiques d’accumulation issues de l’histoire coloniale», a-t-elle rappelé, évoquant des sociétés occidentales devenues «héritières involontaires de ce passé». Dès lors, la restitution ne relève pas seulement du droit, mais d’une responsabilité morale et politique. Une perspective qui résonne avec la mission de la plateforme genevoise, conçue comme un espace de médiation et de solutions.
Bénédicte Savoy rappelle que les quantités en jeu sont considérables. Au Musée royal de l’Afrique centrale en Belgique, environ 83’000 objets provenant de l’actuelle République démocratique du Congo ont été identifiés comme potentiellement restituables. Mais pour elle, la question ne se résume pas à des chiffres. L’essentiel réside dans la portée symbolique de chaque pièce. «Parfois, il suffit qu’un village ait perdu le trône de son chef traditionnel ou une couronne pour empêcher la vie sociale de continuer normalement.»
Question de principe
À côté de ces restitutions internationales, un dossier plus local rappelle que Genève peut aussi se retrouver du côté des lésés. Aux Archives d’État, plusieurs documents autographes de Jean Calvin ont été volés au XIXe siècle et l’un d’eux se trouve aujourd’hui en France, entre les mains d’une société privée qui est en faillite et dont les biens sont mis aux enchères. Marc-André Renold raconte comment le simple fait de nommer l’existence de la plateforme et ses affiliations institutionnelles dans des échanges récents a changé positivement le ton des discussions en cours depuis des années.
Le document en question a de quoi surprendre. «C’est une simple fiche de paie comme il en existe des dizaines de la part de Calvin.» En somme, un reçu signé et versé au Trésor public devenu le symbole de la bataille du principe, de la mémoire et du refus de banaliser des disparitions patrimoniales, même lorsqu’elles semblent modestes. Le document pourrait réintégrer les Archives genevoises prochainement.
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