19 mars 2026 - Jacques Erard

 

Analyse

Des manuels de diplomatie médiévaux qui parlent au présent

La célébrité acquise par «Le Prince» de Machiavel a longtemps occulté la tradition médiévale des écrits sur les qualités requises pour l’exercice du pouvoir et la diplomatie. Les travaux de l’historienne Noëlle-Laetitia Perret contribuent à faire connaître cet héritage. Entretien.

 

Accademia_-_Arrivo_degli_ambasciatori_inglesi_presso_il_re_di_Bretagna_di_Vittore_Carpaccio-J.jpg

L’arrivée des ambassadeurs (1495) par Vittore Carpaccio. Venise, Galerie de l’Académie.


Lorsque la première puissance mondiale délègue sa politique extérieure à des hommes d’affaires et à des promoteurs immobiliers, comme cela a été le cas dans les pourparlers qui ont précédé l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, il faut s’attendre à ce que les résultats ne soient guère diplomatiques. Dans ce contexte, il peut être utile de rappeler que la diplomatie est un savoir-faire exigeant et que l’Europe a développé, au fil des siècles, une culture de la médiation politique et une réflexion sur la responsabilité morale du dirigeant qui demeurent des ressources précieuses pour penser les relations internationales contemporaines.

Professeure au Département d’histoire générale (Faculté des lettres), Noëlle-Laetitia Perret s’est intéressée à ces questions en étudiant d’abord les «miroirs des princes». Ces ouvrages, qui connaissent un développement important dès le XIIe siècle en Occident, détaillent les qualités que devrait posséder un dirigeant. Ils définissent les vertus et les comportements nécessaires à l’exercice du pouvoir, en accordant une attention particulière à la prudence, à la maîtrise de soi dans la conduite personnelle et à l’attention portée au bien commun dans l’orientation de l’action politique. Le plus célèbre de ces traités, rédigé en 1279, le De regimine principum de Gilles de Rome, est un véritable best-seller médiéval. Très largement diffusé et traduit, il compte parmi les textes non religieux les plus lus de son époque. D’autres suivront, parmi lesquels les écrits de Christine de Pizan, au début du XVe siècle, qui prennent notamment Charles V pour modèle princier. Pour la chercheure, il ne fait pas de doute que cette réflexion, patiemment élaborée à travers les âges, apporte un éclairage salutaire sur les dérèglements qui affectent aujourd’hui les élites et le monde politique.

Le Journal: Pourquoi les «miroirs des princes» insistent-ils tant sur le rôle de la discipline personnelle?

Noëlle-Laetitia Perret: L’inspiration vient notamment d’Aristote, dont les écrits font l’objet, à cette époque, d’une redécouverte et d’une large diffusion à travers les traductions latines: l’exercice du pouvoir commence par la maîtrise de soi. Un dirigeant doit d’abord apprendre à se gouverner lui-même, puis à bien gouverner sa maison, avant de prétendre exercer une autorité sur ses sujets. Les «miroirs des princes» rappellent que le pouvoir implique des exigences morales fortes, car les décisions d’un gouvernant affectent l’ensemble de la communauté. La discipline personnelle apparaît dès lors comme une condition essentielle. Aujourd’hui, on parlerait de «self-leadership», d’intégrité, de responsabilité individuelle et de capacité à incarner les valeurs que l’on attend des autres. Au fil du temps, cette réflexion évolue. À l’époque moderne, dès le XVIe siècle, l’attention se déplace progressivement, passant de la seule formation morale du prince aux réalités plus complexes du gouvernement et de l’État. Un tournant majeur apparaît avec Le Prince de Machiavel, qui s’éloigne de la tradition médiévale des «miroirs» pour réfléchir de manière plus directe aux conditions d’efficacité du pouvoir.

Comment cette réflexion sur la conduite du pouvoir s’est-elle prolongée dans les traités consacrés aux ambassadeurs?

À partir de la fin du Moyen Âge, les relations politiques entre puissances deviennent plus fréquentes et plus complexes. Les princes doivent alors envoyer des représentants auprès d’autres cours pour négocier, transmettre des messages ou conclure des accords. Une réflexion s’élabore progressivement sur le rôle et les qualités attendues de ces intermédiaires. Avec son Brevilogus ambaxiatorum, rédigé en 1435, Bernard de Rosier consacre pour la première fois en Occident un traité entier à la fonction d’ambassadeur et à la pratique des ambassades. Juriste et archevêque de Toulouse, il constate que la multiplication des missions diplomatiques ne s’accompagne pas toujours du discernement nécessaire: des émissaires sont parfois dépêchés pour des affaires mineures ou choisis sans égard suffisant pour leurs compétences. Vers 1489, le Vénitien Ermolao Barbaro propose une première synthèse humaniste de la réflexion sur l’ambassadeur. Dès l’ouverture de son traité De officio legati, il insiste sur la nature incertaine et mouvante de la mission diplomatique. Le légat doit transmettre les volontés de ceux qui l’envoient, restaurer la paix, forger des alliances, et par-dessus tout, faire preuve de prudence.

Ces recommandations sont-elles encore valables aujourd’hui?

Les réflexions pionnières de Bernard de Rosier et d’Ermolao Barbaro ne fondent pas la diplomatie moderne, mais elles en anticipent certaines tensions durables. Elles mettent notamment en évidence les tensions entre loyauté envers le mandant et marge d’autonomie dans l’action, entre service de l’État et stratégie personnelle, entre parole publique et maîtrise de soi. Les traités d’ambassadeur qui se propagent ensuite s’appuient également sur l’expérience de terrain de leurs auteurs, eux-mêmes engagés dans la pratique diplomatique. Ils abordent des questions très concrètes: le choix des envoyés, leur protection, les instructions qui leur sont confiées, la transmission de messages délicats, la conduite des négociations ou encore les moyens de maintenir le dialogue malgré les divergences.

Précisément, que nous apprennent ces textes sur l’art de la négociation et la manière de gérer les désaccords?

Ils montrent que la négociation repose sur de véritables savoir-être et savoir-faire qui demandent de l’expérience. La diplomatie apparaît comme un travail exigeant et patient, qui ne relève ni de l’improvisation ni de la seule bonne volonté. Elle requiert l’instauration d’un climat de confiance, un espace physique propice, des rituels. Cette confiance se construit progressivement, par la fiabilité de la parole donnée, la constance dans les engagements et le respect de certaines formes de communication. Bernard de Rosier résume cette exigence de retenue dans une formule frappante: «Les ambassadeurs paraîtront, en parlant, se taire et être capables, en se taisant, de parler avec intelligence.»

Les règles humanitaires, le multilatéralisme, ces acquis fondés sur la diplomatie, sont actuellement bafoués tous les jours. En quoi cette tradition européenne de la négociation et de la médiation demeure-t-elle pertinente?

La diplomatie ne permet pas toujours d’éviter la guerre. Ces échecs ne signifient pas pour autant qu’elle est inutile. Au contraire, elle demeure l’un des rares outils permettant de maintenir des canaux de communication ouverts et de préserver la possibilité d’un dialogue, même lorsque les positions semblent irréconciliables. Malgré la fragilité du monde actuel, la solidité et la permanence de pratiques diplomatiques issues de plusieurs siècles d’expérience constituent un réservoir de connaissances et de possibles que l’on ne peut pas ignorer. Comprendre et replacer ces pratiques dans leur profondeur historique permet non seulement d’en mesurer la portée, mais aussi de rappeler qu’il existe des traditions sur lesquelles s’appuyer pour favoriser la recherche d’un accord plutôt que le recours à la guerre. Genève symbolise cette ambition.

Pour en savoir plus

«Forging Consensus: Dynamics of Power and Diplomatic Practices in Medieval and Modern Europe», ERC Advanced Grant financé par le Fonds national suisse dans le cadre des mesures transitoires suisses pour Horizon Europe (2025-2030). Projet porté par Noëlle-Laetitia Perret et une équipe interdisciplinaire de chercheur-es: Gavino Scala, Parwana Emamzadah Roth, Adrien Wyssbrod, Benoît Caruzzo, Ignazio Alessi et Maxime Ferroli.

Publications en lien avec le projet

 

Analyse